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	<title>Le Blog de Thélyson Orélien | Thélyson Orélien | Activité</title>
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	<description>Activités de Thélyson Orélien</description>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=16902</link>
				<pubDate>Sun, 19 Apr 2026 04:03:55 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=16902" rel="nofollow ugc">La littérature, ou la liberté sans laisse</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=16902" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/04/2412368.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il faut cesser de parler de littérature comme d’un supplément d’âme pour sociétés policées. La littérature n’est pas là pour orner une époque, mais pour l’empêcher de se refermer. Elle n’est ni une décoration morale, ni un accessoire de prestige, ni un exercice de conformité élégante. Elle est un espace de friction. Une manière de penser sans autorisation. Une manière de tenir tête sans uniforme. Une manière d’écrire sans laisse.        On voudrait aujourd’hui des livres transparents, dociles, immédiatement classables, parfaitement compatibles avec l’humeur dominante. On les voudrait irréprochables avant même qu’ils soient vrais. On attend d’eux qu’ils confirment les bonnes sensibilités, qu’ils rassurent les bonnes consciences, qu’ils restent dans le périmètre autorisé de l’intelligence publique. En somme, on tolère les œuvres tant qu’elles n’exercent pas jusqu’au bout leur liberté.        Or la littérature commence exactement là où finit l’obéissance.        Un livre digne de ce nom n’est pas un prospectus moral. Il n’est pas chargé d’illustrer la vertu du temps. Il n’est pas là pour répéter plus finement ce que tout le monde est déjà sommé de penser. Il a mieux à faire. Il dérange les certitudes acquises. Il trouble les appartenances trop sûres. Il déplace les lignes. Il rappelle que lire ne consiste pas à vérifier sa propre innocence, mais à risquer une rencontre avec ce qui résiste, contredit, échappe.        La littérature, c’est la liberté de penser par soi-même. La liberté de ne pas être d’accord. La liberté de contredire sa famille politique, son milieu social, son camp émotionnel, ses réflexes de tribu. Elle a son souffle, sa vision, parfois sa colère, parfois sa politique, oui — mais une politique plus haute que les consignes, plus vaste que les étiquettes, plus exigeante que les fidélités de circonstance. Dès qu’on lui impose de marcher au pas, elle cesse d’être littérature. Elle devient commentaire, notice, produit d’accompagnement.        Le danger est là. Il ne réside pas seulement dans la censure brutale, encore identifiable, encore avouable. Il se loge aussi dans cette tentation plus polie : surveiller, discipliner, filtrer, réduire, rendre toute œuvre comptable de son alignement préalable. Une société peut continuer à publier des livres tout en perdant le sens de la liberté littéraire. Il suffit qu’elle n’accepte plus que les textes qui confirment ses vertus officielles. Il suffit qu’elle remplace la lecture par le contrôle. Il suffit qu’elle transforme le roman en justificatif.        Une civilisation qui n’admet plus le désaccord de ses écrivains prépare sa propre stérilité.        Car la littérature n’est pas un lieu où l’on vient recevoir des certificats de bonne conduite intellectuelle. C’est un lieu où l’on apprend que l’être humain est contradictoire, traversé d’ombre, de grandeur, d’aveuglement, de beauté, de mauvaise foi, de courage imprévu. C’est pour cela qu’un grand livre gêne toujours un peu : il refuse de simplifier l’homme au moment même où l’époque en fait une exigence.        Il faut également rappeler qu’entre le manuscrit et le lecteur, il existe parfois une conscience qui veille. Une exigence. Un courage discret. Une fidélité au risque intellectuel. Il y a des passeurs qui comprennent qu’éditer n’est pas suivre servilement le vent, mais ouvrir la porte à une voix singulière avant qu’elle ne devienne acceptable pour tous. Ils savent qu’une maison de littérature ne vaut que par son refus de dresser les textes à la docilité. Ils savent qu’un catalogue est une vision du monde, pas une collection de produits inoffensifs.        Ces figures-là travaillent souvent dans l’ombre. Elles ne réclament ni culte ni compassion. Elles tiennent seulement une ligne : ne pas livrer les livres à la peur du moment. Ne pas réduire la création à la prudence. Ne pas abandonner la langue à ceux qui veulent la rendre inoffensive, prévisible, soumise. Si nous laissons les surveillants de l’imaginaire, les douaniers de la nuance et les marchands de ressentiment occuper seuls le terrain des idées, alors demain la langue elle-même parlera contre nous.        Voilà l’enjeu.        Il ne s’agit pas de défendre le tumulte pour le tumulte, ni l’irresponsabilité comme pose. Il s’agit de défendre le droit d’une œuvre à chercher sa vérité sans être tenue en laisse par les impatiences morales, les peurs collectives ou les réflexes de camp. Un livre n’est pas un communiqué. Un poème n’est pas une procédure de validation. Un roman n’est pas un serment de conformité.        Un peuple qui oublie cela peut conserver ses salons, ses prix, ses vitrines, ses débats, ses chroniques culturelles. Il peut continuer à parler de livres avec beaucoup de sérieux. Mais il aura déjà commencé à perdre l’essentiel : la souveraineté de l’esprit. Or sans cette souveraineté, il n’y a plus de littérature ; il n’y a plus que des textes tolérés.        La littérature n’est pas un animal de compagnie. Elle mord parfois. Elle dérange la pièce. Elle défait les consensus trop propres. Elle rappelle qu’une société vivante n’est pas celle où tout le monde répète les mêmes prudences, mais celle où des voix demeurent capables de se heurter sans que l’on exige immédiatement leur domestication.        Il faut donc la défendre sans trembler, sans la réduire, sans l’excuser. La défendre comme on défend une liberté essentielle : celle de penser autrement, d’écrire plus haut, de lire plus loin. Car dès qu’on passe une laisse à la littérature, ce n’est pas seulement l’écrivain qu’on attache. C’est toute une époque qu’on habitue à confondre la paix avec la soumission.        Et lorsqu’on tente d’enfermer la littérature dans un enclos d’influence, elle fait ce qu’elle a toujours su faire : elle s’échappe &#8211; et c’est l’enclos qui reste vide. Car la littérature ne s’agenouille pas devant les empires : elle les traverse, les dépasse, et les condamne à n’être que des parenthèses dans la longue mémoire des livres. On peut tenir les murs, jamais le souffle : la littérature passe ailleurs, et c’est toujours ailleurs que commence la liberté.        ________________________________      PHOTO : Festival du livre de Paris au Grand Palais, le 17 avril 2026.  Bruno Le<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15657</link>
				<pubDate>Sun, 15 Mar 2026 17:08:58 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15657" rel="nofollow ugc">La patience des pages</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15657" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/03/Capture.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il y a quelque chose d’un peu étrange, presque ironique, dans la vie d’un écrivain quand le livre quitte enfin la table de travail pour aller vers le monde. Pendant un long temps, on écrit dans une forme de silence. On écrit souvent sans garantie, sans promesse, sans certitude. On écrit sans savoir si un jour quelqu’un voudra de ce manuscrit. On écrit parfois contre la fatigue, contre les doutes, contre les factures, contre la peur intime d’avoir consacré tant d’heures à quelque chose qui ne trouvera peut-être jamais sa place. Et puis, un matin, le livre existe. Il a une couverture, une date de parution, des pages qu’on peut tenir dans les mains.        C’était ça ou mourir est paru chez Boréal le 10 mars 2026, porté par la voix de Jonas Dorléon, personnage jeté sur les routes de l’exil. Je crois que c’est à ce moment-là qu’on comprend que l’écriture n’était pas seulement une solitude : c’était aussi, sans qu’on le sache, une attente. Une très longue attente.        Quand on est dans la fabrication d’un livre, on ne voit presque rien. On avance phrase par phrase, page par page, comme quelqu’un qui bâtit une maison de nuit avec une petite lampe frontale. On connaît la fatigue du doute, les reprises, les coupures, les pages qu’on croyait sublimes à minuit et qu’on trouve soudain ridicules à huit heures du matin. On apprend à être son propre juge, son propre ouvrier, son propre saboteur. Et malgré tout cela, on continue. Non parce qu’on est sûr d’arriver quelque part, mais parce qu’au fond on ne sait pas faire autrement. Certains font du jogging, d’autres jouent au hockey, au football, au domino, au basketball, d’autres se disputent sur Internet; moi, manifestement, j’écris. C’est ma manière plus ou moins élégante de survivre au vacarme du monde.        Alors oui, quand arrivent les reportages, les médias, les articles, les appels, les entrevues, les regards, il y a de quoi être un peu sonné. Je ne dis pas cela par fausse modestie. Je le dis parce que c’est vrai. On peut passer des années à chercher la phrase juste, à parler à voix basse avec ses personnages, et se retrouver brusquement devant un micro comme un élève surpris au tableau. Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le métier : on devient parfois visible précisément parce qu’on a longtemps accepté d’être invisible.        Ces derniers jours, en m’entendant à la radio ou en me voyant à la télévision, j’ai eu l’étrange impression de rencontrer un autre homme. Je le reconnaissais un peu, mais pas totalement. Je voyais quelqu’un qui devait parler de son livre avec assurance, alors qu’au fond de lui il était encore celui qui doute, celui qui rature, celui qui se demande si tout cela n’est pas un malentendu heureux. Moi qui passe tant de temps à écrire, moi qui participe volontiers aux ateliers de lecture et d’écriture, aux débats, aux conversations sur les livres et sur le monde, je me suis retrouvé parfois dans un silence que je ne m’expliquais pas moi-même. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était peut-être, au contraire, trop de conscience. Trop de gravité soudain. Trop de reconnaissance aussi.        Parce qu’il faut le dire simplement : être publié est déjà une chance. Voir ensuite le livre susciter une attention réelle, c’est une autre secousse. Et comprendre qu’il voyage plus loin que soi, qu’il attire l’intérêt au-delà de ce qu’on avait imaginé, cela oblige à une forme de retenue. Pas une retenue timide, non. Une retenue humaine. Celle qui rappelle qu’un écrivain n’est jamais plus grand que son travail, et que son travail lui-même ne lui appartient plus tout à fait quand les lecteurs s’en emparent.        Je pense souvent à cela : on écrit seul, mais le livre, lui, n’a pas vocation à rester seul. Il part. Il circule. Il trouve des yeux, des mains, des sensibilités, des interprétations. Il rencontre des inconnus. Il devient parfois plus courageux que son auteur. C’était ça ou mourir a d’ailleurs été lancé au Québec et relayé rapidement dans les circuits de librairies et de plateformes de lecture, ce qui signifie très concrètement qu’il est sorti de ma chambre mentale pour entrer dans la vraie vie, et son élan dépasse déjà largement ce premier horizon, porté par un véritable engouement international qui lui ouvre d’autres langues, d’autres territoires et d’autres lecteurs.        Le plus bouleversant, dans tout cela, ce n’est pas seulement la visibilité. C’est le décalage entre la durée du travail et la rapidité de l’exposition. On peut mettre des années à écrire un livre, et il suffit de quelques jours pour qu’il commence à vous précéder dans les conversations. Soudain, des gens parlent de lui. Soudain, des lecteurs l’ouvrent. Soudain, des journalistes vous posent des questions auxquelles vous n’aviez pas pensé répondre, parce qu’au moment d’écrire vous n’étiez pas en train de bâtir une stratégie : vous étiez en train de chercher une vérité humaine, une respiration, une nécessité.        J’avoue qu’il y a là-dedans quelque chose d’assez singulier. Le romancier passe des années à inventer des répliques brillantes pour ses personnages, puis, quand vient son tour de parler, il cherche ses mots comme un homme qui a oublié où il a mis ses lunettes alors qu’elles sont sur son nez. C’est une humiliation douce, utile, presque pédagogique. Elle remet les choses à leur place. Elle vous rappelle qu’avoir écrit un livre ne vous transforme pas magiquement en animal de plateau. On peut être à l’aise dans une phrase et maladroit devant une caméra. On peut savoir écrire le tremblement d’un personnage et perdre un peu sa propre voix au moment de répondre à une question simple. Cela aussi fait partie du métier, et peut-être même de sa beauté.        Mais j’apprends vite. C’est sans doute l’une des rares choses que je peux dire sans rougir. J’apprends vite, parce que j’ai dû apprendre vite toute ma vie. Alors je vais m’appliquer. Non pour jouer un rôle, non pour enfiler un costume trop large de “grand écrivain” &#8211; cette expression me fait toujours un peu peur, comme un habit taillé pour un autre &#8211; mais pour être à la hauteur de ce que le livre appelle maintenant. Il faut que je trouve une voix plus juste, non pour moi seul, mais pour le texte, pour les lecteurs, pour ceux qui l’ont accompagné et qui méritent une parole claire, vivante, sans prétention.        Je ne veux décevoir ni par excès d’assurance ni par fausse modestie. L’une sonne creux. L’autre finit par mentir. J’aimerais simplement trouver la bonne posture : celle d’un homme qui sait ce qu’il doit au travail, à la patience, aux siens, aux éditeurs, aux lecteurs, et même à ses propres peurs. Car il faut remercier aussi ses peurs : elles empêchent de devenir insupportable. Elles vous gardent du ridicule triomphant. Elles vous rappellent qu’un livre, même accueilli avec chaleur, doit continuer à mériter son chemin.        Au fond, je crois que cette période m’enseigne une leçon simple. Écrire, ce n’est pas seulement fabriquer des pages. C’est aussi apprendre, un jour, à les laisser vivre hors de soi. Accepter que le silence du bureau soit relayé par le bruit du monde. Accepter qu’on vous questionne sur ce que vous aviez d’abord confié à une feuille blanche. Accepter d’être un peu maladroit au début. Accepter d’avoir la gorge serrée. Accepter même d’être ému sans trop savoir comment le cacher, surtout quand on a passé tant de temps à faire semblant d’être seulement un homme de travail.        Je regarde donc tout cela avec gratitude, avec étonnement, et avec un sourire que j’essaie de garder debout. Un sourire sans arrogance. Un sourire de survivant du manuscrit. Parce qu’avant les entrevues, les articles, les reportages et le reste, il y a eu les nuits. Il y a eu les jours sans certitude. Il y a eu ces heures où personne ne vous attendait, sauf peut-être une phrase encore informe. Et c’est pourquoi je reçois ce qui arrive non comme un dû, mais comme une grâce mêlée de responsabilité.        Le livre existe désormais dans le regard des autres. À moi maintenant de grandir un peu avec lui. De délier ma langue. D’habiter la parole comme j’ai habité la page. Et de le faire sans oublier d’où viennent les livres : non du bruit, mais du travail; non du prestige, mais de l’obstination; non de la pose, mais d’une nécessité intérieure.        Le reste, les caméras, les micros, les articles, les lumières, tout cela passe. La littérature, elle, reste seulement si elle garde quelque chose d’humain. C’est cette part-là que je veux défendre. Avec mes hésitations encore, avec mon humour aussi, avec ma reconnaissance surtout. Car, pour dire vrai, après de longues saisons d’écriture presque silencieuse, se retrouver soudain au milieu du vacarme est une drôle de récompense : on a passé sa vie à chercher sa voix, et voilà que, maintenant, il faut aussi apprendre à s’en servir.      _____________________________      C’était ça ou mourirLancement le 20 mars 2026Librairie Un livre à soi, à 18h301575 Avenue Laurier Est, Montréal, QC H2J 1J1        Photo : R<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a commenté une activité</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/haiti-na-pas-trahi-lhistoire/#comment-947</link>
				<pubDate>Wed, 18 Feb 2026 02:52:07 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p>Merci à toutes et à tous pour vos mots généreux, ça me touche. Je suis heureux que le blog vous inspire, vous aide, ou vous donne envie de lire davantage. Pour ceux qui veulent suivre les prochains articles : vous pouvez vous abonner (Newsletter si disponible sur le site). Et à Jared : excellente question, j’essaie toujours de m’appuyer sur des s&hellip;<span class="activity-read-more" id="activity-read-more-379"><a href="https://thelysonorelien.com/haiti-na-pas-trahi-lhistoire/#comment-947" rel="nofollow ugc">En afficher davantage</a></span></p>
				<strong>En réponse à</strong> -
				<a href="https://thelysonorelien.com/membres/houseslate2020/" rel="nofollow ugc">Thélyson Orélien</a> a écrit un nouvel article <strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=12729" rel="nofollow ugc">Haïti n’a pas trahi l’Histoire : c’est l’Histoire qui l’a trahie</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=12729" rel="nofollow ugc"></a> Il arrive parfois qu’une phrase, lâchée au détour d’un sommet international, sonne plus juste et plus f [&hellip;]			]]></content:encoded>
				
				
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15459</link>
				<pubDate>Tue, 17 Feb 2026 20:08:45 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15459" rel="nofollow ugc">La bibliothèque qui ne brûlera jamais</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15459" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/02/congerdesign-a-book-759873_1920.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> « En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »          Amadou Hampâté Bâ avait dit cela avec la gravité tranquille de ceux qui savent que les mots peuvent porter le poids du monde. Il parlait des vieux, mais il parlait surtout de la mémoire. De ces vies silencieuses qui contiennent plus d’histoires que tous les livres réunis.         Et justement, ma grand-mère Emilia est morte à Montréal, à l’âge de 95 ans. Depuis, je marche dans la ville avec l’étrange impression que quelque chose a changé dans l’air. Pas dans les rues. Pas dans les immeubles. Mais dans le temps. Comme si une horloge invisible s’était arrêtée.         Les funérailles auront lieu ce samedi 21 février à Montréal. Une ville qu’elle a aimée, adoptée, habitée comme on habite une seconde naissance. Elle n’était pas née ici, mais elle appartenait à cette ville avec la simplicité de ceux qui ne réclament rien, sinon le droit d’exister dignement.        Quand je suis arrivé d’Haïti à Montréal pour étudier, je dormais avec elle dans la même chambre. Il y avait deux lits. Deux îles séparées par un petit espace où circulait la nuit. Je ne dormais pas tout de suite. J’attendais qu’elle parle. Car ma grand-mère ne racontait pas des histoires pour distraire. Elle racontait des histoires pour transmettre.        Elle me parlait de mon grand-père, cet homme rude et généreux qui cultivait la terre avec ses mains, comme on écrit une prière. Elle me parlait de sa propre grand-mère, de sa mère, de ses enfants. Elle me les présentait un à un, comme si elle me faisait visiter une maison invisible dont j’étais l’héritier. À travers elle, je rencontrais des gens que je n’avais jamais vus. Je découvrais que j’avais une famille plus vaste que ma mémoire.        Elle me parlait aussi du Québec. De ces hommes et de ces femmes d’Haïti venus ici avec une valise et beaucoup de silence. Certains fuyaient la dictature. D’autres venaient pour enseigner, reconstruire, recommencer. Elle me parlait de mon grand-oncle, professeur de lycée, qui avait traversé la mer bien avant elle, premier de la famille à s’exiler pour s’installer au Québec. Et puis, elle évoquait mon père, lui, il avait fait un autre choix : rester dans son pays, en Haïti, tenir bon là-bas, comme on garde une lampe allumée dans la maison d’origine. Comme si chaque départ et chaque absence formaient une constellation dont elle seule connaissait la carte.        Ma grand-mère était une passeuse. Mais ce qui me frappe le plus aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’elle disait. C’est ce qu’elle faisait. Mon grand-père cultivait la terre. Il travaillait dur. Et quand la récolte était abondante, il remplissait le galeta de maïs, de petit mil, de riz, etc. Il y avait toujours assez. Toujours plus que nécessaire.        Et ma grand-mère prenait une feuille.Elle faisait une liste.Les noms de tous ceux qui vivaient dans le voisinage.Les familles.Les oubliés.Les silencieux.Les pauvres.        Elle écrivait les noms des voisins. Puis elle préparait des paniers. Comme on fait à Noël. Mais ce n’était pas Noël. C’était simplement sa manière de vivre.        Elle distribuait la nourriture.Pas pour se montrer.Pas pour être remerciée.Mais parce que,pour elle,l’abondance n’avait de sens que si elle était partagée.        C’était sa manière de corriger le monde.Elle donnait comme d’autres respirent.Elle ne disait pas : « Regardez ce que je donne. » Elle donnait, tout simplement.        Elle comprenait une vérité que j’ai mis des années à comprendre : ce que l’on garde nous nourrit. Ce que l’on donne nous agrandit. Elle avait cet esprit de partage qui ne vient pas des livres ordinaires, mais du grand livre de la vie.        Longtemps, je n’ai pas compris la grandeur de ce geste. Aujourd’hui, je comprends que ce n’était pas seulement de la générosité. C’était une philosophie. Une manière de dire que personne ne se sauve seul.        Ma grand-mère avait vécu plusieurs années à Montréal, avant même que je naisse. Elle avait connu l’hiver, le transport en commun (les autobus, le métro), les supermarchés, les formulaires, les silences. Elle avait appris à vivre entre deux mondes sans jamais renier aucun.        Elle était devenue, sans le dire, une Québécoise.Pas seulement par les papiers.Par le temps.        Il y a des gens qui occupent l’espace. Et il y a des gens qui habitent le temps. Ma grand-mère appartenait à la deuxième catégorie. Elle ne parlait pas fort. Elle ne cherchait pas à convaincre. Mais sa présence suffisait à donner du sens aux choses. Dormir dans la même chambre qu’elle, c’était dormir à côté de l’histoire.        Je comprends maintenant que ce que j’appelais des conversations étaient en réalité des transmissions. Elle ne me donnait pas seulement des souvenirs. Elle me donnait une place dans une continuité. Elle m’apprenait que je venais de quelque part. Que ma vie n’était pas une apparition soudaine, mais la suite d’un long récit.        Aujourd’hui, elle est partie. Et je pourrais dire, comme Hampâté Bâ, qu’une bibliothèque a brûlé. Mais ce ne serait pas tout à fait vrai. Car certaines bibliothèques ne brûlent pas. Elles se déplacent. Elles quittent les corps pour entrer dans ceux qui restent. La sienne vit désormais en moi, dans ma manière de me souvenir, dans mes retenues, dans mes pauses entre les mots, dans ces gestes invisibles qui prolongent sa présence sans que j’y pense. Je marche avec ses histoires sous la peau, comme un héritage sans poids, mais plein de lumière.        Je réalise que ses histoires vivent maintenant en moi. Que sa manière de regarder le monde, de partager, de se souvenir, continue à respirer à travers mes gestes.        Elle m’a appris sans jamais me faire la leçon.Elle m’a transmis sans jamais exiger.Elle m’a donné le plus grand héritage possible : une mémoire habitée par l’amour.        Samedi, Montréal accueillera son dernier passage parmi nous. Mais je sais déjà qu’elle ne quittera jamais vraiment cette ville.        Elle est dans ses rues.Elle est dans ses silences.Elle est dans chacun de ceux qu’elle a aimés.        Et quelque part, chaque soir, j’imagine qu’elle est assise sur le bord de son lit, prête à raconter une autre histoire. Et moi, comme a<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15433</link>
				<pubDate>Sat, 14 Feb 2026 07:04:47 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15433" rel="nofollow ugc">Ça finit quand, toujours ? : Le livre qui rallume le souffle</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15433" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/02/agnes_gruda-1.webp" /></a> L’autre soir, j’ai écrit à Samuel. Samuel Dauphin, le poète, resté là-bas, en Haïti. Tu sais, ce genre d’ami qu’on a tous un peu, quelque part, un gardien de mémoire, celui à qui on confie les choses qu’on ne dit pas tout haut. Ce n’était rien de solennel, juste quelques mots, comme une bouteille lancée à la mer. Je lui ai glissé que je voulais enfin m’y mettre, à cette histoire qui me trotte dans la tête depuis des années. Lui seul en connaît les replis, les parts cachées, celles qu’on murmure plus qu’on ne les raconte. Pas en historien, non. Plutôt comme on raconte une histoire de famille, de gens. Une histoire parfois lourde, souvent tue, mais traversée malgré tout par une beauté qui résiste. Et en écrivant ces lignes, j’ai senti ce vieux projet se rallumer doucement, comme une braise qu’on croyait éteinte.        Cela fait près de dix ans que j’essaie de lui donner une forme, sans encore parvenir à l’achever. J’y reviens, je m’en éloigne, je fais des détours. Écrire, quand on veut être juste, c’est lent et solitaire. On s’assoit, on avance, et puis on se heurte à ce mur invisible : l’énergie qui flanche, le souffle qui manque, les mots qui ne viennent plus. Et quand je sens que je n’ai plus de carburant pour entrer vraiment dans un texte, je préfère m’arrêter, pour ne pas gâcher la page. Ce n’est pas de la paresse, c’est une forme de respect. Envers le sujet, et envers la phrase elle-même.        C’est avec cet état d’esprit que j’ai ouvert Ça finit quand, toujours ? d’Agnès Gruda, et que quelque chose s’est remis à battre en moi. Il y a des romans qui ne font pas que raconter une histoire : ils ouvrent une fenêtre, puis une autre, et encore une autre, jusqu’à ce que tu te retrouves dans une maison entière, avec ses couloirs, ses odeurs, ses verres sur la table, ses silences, ses disputes, ses fêtes improvisées, et surtout, ses absents. Ça finit quand, toujours ? est de cette trempe : une grande saga familiale et amicale qui suit, sur plusieurs décennies, le destin de familles juives polonaises, de l’après-guerre jusqu’à nos jours.        Le récit embrasse cinq générations, traverse trois continents, et fait sentir, de l’intérieur, ce que veut dire reconstruire une vie tout en étant habité par l’Histoire, avec cette impression rare que le temps n’est pas un décor, mais une matière vivante, un souffle continu. Et je me suis surpris à penser : voilà, c’est exactement ce que je cherche, moi aussi ; raconter l’Histoire en passant par le cœur, les cuisines, les voix, les liens.        Tout commence dans une maternité de Varsovie : deux femmes s’y croisent au moment où leurs vies basculent : Nina s’apprête à mettre au monde son premier enfant, Ewa, tandis que Pola attend Adam, le petit frère de Basia. Cette scène, en apparence banale, devient le noyau d’un monde romanesque immense : de cette coïncidence naît une amitié tenace, d’abord entre deux familles, puis élargie à d’autres, une fraternité qui résiste aux années, aux kilomètres et aux secousses de la vie. Les enfants grandissent à portée de voix, et autour d’eux se forme une petite tribu tissée de solidarités et de blessures.        Quatre familles juives polonaises (au sens large) se reconnaissent et s’adoptent : Nina et son mari Marek, Pola et Andrzej, Sabine,  une voisine qui élève seule sa fille Monika, et des cousins rencontrés par hasard sur une plage, Heniek et Teresa. Ensemble, ils partagent tout : les peurs, les joies, les naissances, les deuils, les moments de vache maigre. Et surtout, ils inventent une manière de tenir debout, à plusieurs, dans un pays où l’avenir se gagne souvent à la débrouille. En lisant ces premières pages, je revoyais mon propre projet : cette envie de donner la part belle aux gens, aux gestes, aux filiations, plutôt qu’aux dates froides.        L’une des grandes forces du roman, c’est sa façon de rendre l’ordinaire bouleversant. Cette petite tribu partage tout… et s’entraide quand les pénuries surviennent. Ils se retrouvent souvent, espérant des jours meilleurs, ils refont le monde autour d’une vodka ou d’une bière. L’arrivée d’un réfrigérateur, obtenu grâce à un ami, devient un événement à fêter, parce qu’il change vraiment le quotidien : ils trinqueront à ce frigo que Nina et Marek ont pu acheter via un copain, avec une bouteille de Zubrowka, cette vodka parfumée à l’herbe de bison. Nina n’aura plus à faire couler l’eau froide l’été pour garder le lait au frais dans la baignoire, ou à aller chercher son beurre congelé sur le balcon en hiver. La convivialité prend ici le goût d’une résistance : la joie n’efface pas la peur, elle lui tient tête. C’est dans ces détails que le roman m’a happé : il montre qu’un peuple se raconte aussi à travers un objet attendu, une table dressée, une routine préservée.        Car derrière ces moments de chaleur collective plane une mémoire lourde : celle de familles déjà décimées par la Shoah. La saga s’ouvre dans la Pologne du début des années 1950, avec des personnages qui aspirent à une vie plus douce, plus stable, avant d’être rattrapés par une réalité brutale : leur origine juive, même vécue sans pratique religieuse, redevient un marqueur dangereux, et l’exil s’insinue peu à peu dans leurs trajectoires. Après la mort de Staline, un apaisement semble possible, ils espèrent retrouver un peu de calme. Mais en mars 1968, le régime et le climat social se durcissent : des campagnes contre les Juifs les poussent au départ ; ils sont brimés, attaqués.        Le roman montre alors une violence particulière : celle d’être rendu indésirable dans son propre pays, non pas par un front de guerre, mais par une atmosphère qui vous désigne. Le cœur en lambeaux, trois des familles décident de s’expatrier, là où on veut bien les accueillir : l’une part en Israël, une autre au Canada, la dernière en Amérique. L’exil n’a rien d’une aventure : on les suit dans leur installation difficile ; l’adaptation est compliquée, autant pour les enfants que pour les parents, chassés de leur pays natal. Et là, je me suis souvenu de ce que j’avais écrit à Samuel : que je veux parler d’une histoire laissée dans l’ombre, mais sans la réduire au malheur ; en laissant affleurer, malgré tout, la dignité et la beauté des vivants.        Et pourtant, malgré l’éloignement, quelque chose résiste. Ils ne vont pas se perdre de vue : ils échangeront des lettres, mais avec les mois, les liens se distendent un peu, sans jamais se rompre. Ces lettres, dans le roman, m’ont fait l’effet d’une respiration : comme si l’encre remplaçait les bras, comme si l’amitié devenait une adresse. C’est là que le livre devient particulièrement actuel : il raconte l’immigration sans slogan, avec ses espoirs, ses combats, ses malentendus, ses fatigues.        Il rappelle que partir ne suffit pas : il faut encore apprendre à vivre ailleurs, à décoder des codes, à porter un autre nom, parfois une autre langue, tout en restant soi. Les personnages passent leur vie à se réinventer : changer de pays, d’adresse, de langue, et garder, malgré tout, une fidélité intérieure. Une question affleure, insistante : avec qui partage-t-on ses souvenirs quand on a changé de pays, de nom, de culture ? Cette interrogation résonne fortement au Québec, où les débats sur l’accueil et les seuils d’immigration reviennent souvent, et où le roman évoque le parcours d’une intégration réussie. C’est exactement le type de question qui relance mon propre chantier : qui nous écoute quand notre mémoire n’a plus de place officielle ?        Ce qui m&rsquo;a le plus marquée dans cette lecture, c&rsquo;est ce sentiment d&rsquo;accompagner ces personnages sur la durée. On les voit grandir, vieillir, se transformer : les enfants deviennent parents à leur tour, les parents deviennent grands-parents, et les petits-enfants prennent le relais. Suivre l&rsquo;évolution de ce petit monde, ses bonheurs, ses deuils, ses métamorphoses, m&rsquo;a émue et captivée jusqu&rsquo;au bout. Et ce qui fait tenir tout cela, malgré les épreuves et les coups du sort, c&rsquo;est finalement assez simple : il y a toujours, à un moment ou à un autre, quelqu&rsquo;un pour renouer les fils, pour rapprocher les cœurs, pour resserrer les liens entre ces quatre familles.        Le roman inscrit ses personnages dans une chronologie historique ample : on reconnaît le contexte, depuis l’attaque de la Hongrie en 1954 jusqu’aux attentats du 11 septembre, en passant par la Pologne (le traitement des Juifs en 1968, la visite du pape en 1979). Mais il n’oublie jamais la « petite histoire » : une manifestation pour la langue, ou un concert à Montréal, ces moments modestes où l’existence se construit autant que dans les grands livres d’Histoire. Et moi, lecteur, j’avais l’impression de tenir un fil : celui qui relie les dates aux visages, et les visages aux gestes.        Un autre choix narratif ressort : en changeant de style au milieu du livre, avec les correspondances entre ceux qui s’éloignent peu à peu, l’autrice redonne un souffle unique au récit. Les lettres deviennent un pont, mais un pont fragile : elles maintiennent la présence tout en révélant l’écart. Les années passent, les liens s’effritent parfois, sans disparaître. Cette variation de forme m’a rappelé que, pour écrire une histoire longue, il faut accepter de changer d’outil, de rythme, de respiration, comme on change de route quand le paysage l’exige.        Au final, Ça finit quand, toujours ? d’Agnès Gruda apparaît comme une formidable histoire qui embrasse cinq générations sur trois continents : le déracinement, l’exil, beaucoup d’émotions. Une saga familiale de migrations et d’enracinement. Une belle écriture, des personnages attachants, une lecture touchante. Et surtout, cette idée tenace, presque consolante : malgré les distances, rien ne les séparera vraiment. Et je sais déjà une chose : ce roman ne se contente pas d’être lu, il donne envie de répondre, de créer à son tour.         J’aime la plume d’Agnès Gruda parce qu’elle sait émouvoir sans appuyer, laisser l’Histoire traverser les pages sans écraser ceux qui la subissent, et confier aux détails : une table, une voix, une lettre, le pouvoir tranquille de dire l’essentiel. Rien n’y pèse, rien ne parade : c’est ample, net, d’une humanité rare. Et quand j’ai refermé le livre, j’ai compris ce qu’il venait de déplacer en moi. J’ai rouvert mon téléphone, j’ai pensé à mon ami Samuel, et j’ai senti mon vieux projet respirer de nouveau. Non pas pour aligner des dates ou trancher en arbitre du passé, mais pour recueillir des vies restées au bord du récit, donner une maison aux souvenirs sans adresse, et rendre à cette histoire, enfin, sa lumière.    ______________________________      Ça finit quand, toujours ? d’Agnès Gruda / Éditions du Boréal (480 pages) Éditions des Equateurs (560 pages) (Prix Stanisla<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15391</link>
				<pubDate>Tue, 10 Feb 2026 02:44:55 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15391" rel="nofollow ugc">Une Amérique au pluriel</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15391" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/02/09174210-gettyimages-2260605480_cover_1024x626.webp" /></a> Il y a deux types de liturgies modernes : celles du dimanche matin, et celles du dimanche soir, version pelouse parfaite, caméras chirurgicales, hymnes au cordeau, pub de pick-up et émotion sous contrôle. Le Super Bowl est une messe civique : on y vient pour croire à quelque chose, une équipe, une ville, une revanche, une enfance retrouvée, ou simplement l’idée que, pendant trois heures, le monde se résume à des yards, des cris et des ralentis. Cette année, au milieu de ce grand rite américain, un homme (le rappeur portoricain, Bad Bunny de son vrai nom Benito Antonio Martinez Ocasio) a fait une chose très simple et très subversive : il a prononcé une phrase que tout le monde connaît, puis il a changé le sens du mot le plus chargé de la soirée. « God bless America. » Et ensuite, il a déroulé une géographie.        Ce qu’on a vu sur les écrans, à Levi&rsquo;s Stadium, ce n’était pas seulement une performance, mais une correction de dictionnaire en direct : “America”, ce n’est pas un drapeau unique posé sur une idée unique. “América”, c’est un continent, ou plutôt, des continents, et des peuples qui se répondent, se contredisent, se mélangent, se cherchent, s’ignorent parfois, mais existent ensemble sur la même carte. Et quand un artiste populaire prend une phrase patriotique et l’étire jusqu’à y faire entrer tout l’hémisphère, il ne fait pas un cours d’éducation civique : il fait de la politique au sens noble, c’est-à-dire qu’il redessine la cité avec des mots.        Surtout, il l’a fait dans la langue espagnole, pas dans l’anglais obligatoire des grandes messes états-uniennes : un show massivement en espagnol, assumé comme tel, comme une façon de dire “nous sommes ici, et nous ne nous excuserons pas d’exister”. Et le détail compte : aux États-Unis, l’anglais domine la scène publique, mais il n’a longtemps pas été “langue officielle” au niveau fédéral, ce qui rend ce choix encore plus révélateur : la culture précède souvent les décrets.        Autrement dit : il n’a pas “emprunté” une scène américaine, il y a apporté sa culture, et il l’a montrée au monde telle qu’elle est, sans sous-titres intérieurs. Et cette culture, qu’on le veuille ou non, fait aussi partie de la culture des États-Unis : Porto Rico est dans l’espace états-unien, dans ses villes, dans sa musique, dans ses familles, dans ses accents, même si son statut politique reste à part. C’est une manière de rappeler que l’Amérique réelle parle plusieurs langues, même quand la télévision fait semblant de n’en entendre qu’une. Le moment a frappé parce qu’il était net. Pas besoin de métaphores compliquées, pas besoin d’images à rallonge. Il a dit “God bless America”, puis il a nommé, une série de pays : Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie, Pérou, Équateur, Brésil, Colombie, Venezuela, Guyana, Panama, Costa Rica, Nicaragua, Honduras, Salvador, Guatemala, Mexique, Cuba, République dominicaine, Jamaïque, Haïti, les Antilles, les États-Unis, Canada… et il a fini par “mi patria, Puerto Rico&#8230; seguimos aquí”.        Ce détail de vocabulaire n’est pas anodin : parce qu’en face, il y a une vieille formule, une vieille musique de pouvoir, “l’Amérique aux Américains”. Et, dans la pratique, cette phrase a souvent voulu dire : “l’Amérique… aux États-Uniens”. C’est une vision héritée de la logique “Monroe”, puis durcie par des corollaires, des interventions, des leçons de morale armée : une Amérique sous tutelle, où le voisin du Nord s’arroge le rôle de gardien, parfois de banquier, parfois de gendarme.        Dans un pays où, depuis des décennies, le mot “American” est souvent utilisé comme s’il était une propriété privée, cette liste avait quelque chose d’à la fois drôle et implacable. Drôle parce qu’on imagine déjà la scène : des téléspectateurs qui se découvrent soudain une faiblesse en géographie, des commentateurs qui cherchent où placer le Guyana sur une carte mentale, et quelques patriotes nerveux qui confondent encore “continent” et “passeport”. Implacable parce que la liste ne demande pas la permission. Elle dit : nous sommes là, et vous ne pouvez pas nous effacer, pas même avec une majuscule.        Le plus intéressant, c’est que l’opération n’est pas de “diluer” quoi que ce soit. Ce n’est pas un geste contre les États-Unis, c’est un geste contre la réduction. Il ne retire pas : il ajoute. Il ne nie pas : il élargit. “America” cesse d’être une marque pour redevenir un espace. Même des médias qui ont analysé la prestation comme un événement culturel ont insisté sur cette idée : la performance proposait une Amérique au pluriel, assumée, et joyeuse, une unité qui ne passe pas par l’uniforme, mais par la cohabitation.         Et cette cohabitation n’est pas un conte. Elle a une histoire lourde, concrète et, disons-le, elle porte souvent la marque de l’empire américain. On ne peut pas dire “América” sans entendre aussi le bruit des plantations, la sueur et la comptabilité. On entre dans les champs de canne à sucre : là où l’économie coloniale a longtemps été une machine à broyer des corps. La canne, c’était l’or blanc : un système où la richesse circulait vers les métropoles, pendant que le travail forcé, l’esclavage puis l’engagisme tenaient la production debout. Les îles et les côtes ont nourri des empires, et le prix n’était pas seulement “social” : il était humain, quotidien, systémique. Puis, au XXe siècles, la vieille logique impériale a souvent changé de drapeau : elle s’est reconfigurée, et l’ombre de Washington a pesé sur plus d’un destin latino-américain : du Guatemala au Honduras, du Chili au Nicaragua, du Panama à Haïti, sans oublier Cuba. Dans cette histoire, il y a aussi le fait que certains pays, notamment dans la Caraïbe, ont arraché leur liberté au prix d’une guerre (souvent au XIXe siècle, parfois au tournant du XXe) et d’un isolement, et ont ensuite porté des fardeaux économiques et politiques durables.        C’est exactement ce que raconte Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l&rsquo;Amérique latine : une Amérique latine dont les ressources ont trop souvent été prises, “ouvertes”, siphonnées, avec des gagnants loin des mines, des ports, des champs. Et quand on met cette idée à côté de la diplomatie du “gros bâton”, on comprend mieux la tension : l’hémisphère a longtemps appris la politique internationale avec un dictionnaire où “protéger” voulait parfois dire “imposer”. Le “gros bâton”, ce n’est pas une expression de commentateurs : c’est une doctrine associée à Theodore Roosevelt, résumée par la formule “speak softly and carry a big stick”. Traduction simple : parle calmement… mais garde la force derrière la parole. Et, dans l’histoire, cette logique a été appliquée particulièrement en Amérique latine et dans la Caraïbe, au nom d’un ordre à maintenir.        Or, au même moment où l’on débat de ce qu’est “l’Amérique”, l’actualité rappelle que certains appareils d’État transforment très concrètement la vie des gens en couloirs de peur. Les politiques migratoires et les opérations de contrôle, menées notamment par U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), s’accompagnent de controverses graves, y compris autour de décès en détention et de tactiques d’application de la loi migratoire accusées de “terroriser” des communautés. Et ici, on ne parle pas d’un débat abstrait : on parle d’une politique d’État sous le président actuel, Donald Trump, dont la seconde administration est associée à une expansion d’effectifs et à un durcissement revendiqué par des communiqués officiels et des analyses d’institutions. On appelle cela “sécurité”, “ordre”, “contrôle” : mais, sur le terrain, beaucoup l’entendent comme une politique de peur.        Dans ce contexte, le choix de Bad Bunny de ne pas transformer la mi-temps en duel nominatif, de ne pas prononcer un nom propre, de ne pas faire du show une querelle, est justement ce qui rend le message plus fort. Il vise plus haut que la personne du moment. Il vise l’idée : la terreur n’a pas besoin d’être criée pour exister; elle a seulement besoin d’être normalisée. Et lui oppose une phrase d’une simplicité presque insultante pour les cyniques : “The only thing more powerful than hate is love.” (La seule chose plus puissante que la haine est l&rsquo;amour.)        On peut sourire, et il faut sourire, parce qu’il y a quelque chose de délicieux à voir l’ordre symbolique se faire bousculer par un artiste qui, au lieu d’expliquer pendant vingt minutes, fait une liste. Une liste ! La bureaucratie adore les listes; il l’a battue sur son terrain. Là où l’administration invente des catégories, lui énumère des pays. Là où certains débats tournent en rond (“assimilation”, “identité”, “frontières”), lui avance en ligne droite : il nomme. Et en nommant, il reconnaît.        Et il a ajouté un autre geste, plus narratif, plus populaire : celui du “petit Liam”. Ou plutôt : celui de l’enfant que tout le monde a cru être Liam Ramos, parce que l’époque fabrique des symboles à la vitesse des réseaux. Bad Bunny remet, à la toute fin, un trophée à un jeune garçon : internet s’emballe, certains pensent à un enfant lié à une histoire d’ICE. Puis la presse clarifie : l’enfant était un jeune acteur (Lincoln Fox), et le “Liam” était surtout une projection collective, une manière de dire “on veut que ce moment protège quelqu’un”. C’est peut-être ça, la force d’un show : même quand le fait n’est pas celui qu’on croyait, l’émotion révèle ce que le public a sur la conscience.        Évidemment, la réaction a suivi. On n’élargit pas un symbole national sans déclencher la brigade du “ce n’est plus chez nous”. Même des responsables politiques ont critiqué la prestation, signe qu’ils avaient très bien compris le geste : ce n’était pas “juste de la musique”, c’était une définition concurrente de l’appartenance. Mais si l’on garde les deux pieds sur terre, on voit aussi ceci : une mi-temps ne change pas une loi, ne rend pas la justice, ne répare pas les morts, ne remplace pas les tribunaux. Ce n’est pas une révolution. C’est mieux et moins bien : c’est une fissure dans l’évidence. Une phrase qui rend le mensonge plus difficile à prononcer tranquillement. Après “God bless América”, il devient un peu plus compliqué de faire comme si l’Amérique était un club privé, avec vigile à l’entrée, et carte de membre “anglais obligatoire”.        Et puis, il y a un détail qui mérite qu’on s’y arrête : dans la liste, il y a le Canada. Les Canadiens ont l’habitude d’être l’appendice poli dans les conversations américaines, un peu comme le cousin sage qu’on invite parce qu’il ne casse rien. Là, ils apparaissent non pas comme l’exception respectable, mais comme un élément de la continuité : nord, sud, îles, terres, langues, migrations. Même la presse canadienne a relevé ce clin d’œil comme un signe du propos global : “America” va du sud au nord, et personne n’a le monopole du mot.        Et au milieu de tout ça, il y a eu un mariage. Pas une métaphore : un vrai mariage, sur le terrain, pendant le show. C’est kitsch ? Oui, un peu, comme toute grande cérémonie télévisée. Mais c’est aussi un message social très clair : “nous ne sommes pas moins que les autres”. Nos langues, nos rythmes, nos familles, nos rites, nos amours ont droit au centre de l’image, pas seulement à la marge folklorique. Faire entrer une noce latino dans le cœur d’un rituel national, c’est dire : on ne veut pas seulement être tolérés, on veut appartenir.        Alors, qu’est-ce qu’il reste, après les feux, les chorégraphies, les débats du lundi et les indignations programmées ?        Il reste une idée simple de Bad Bunny, presque gênante parce qu’elle ressemble à une morale : l’amour est plus puissant que la haine. Pas l’amour en robe blanche, pas l’amour de carte postale. L’amour comme force sociale : celui qui refuse de déshumaniser, celui qui fait place, celui qui dit “tu existes” avant de dire “tu me ressembles”. Dans une époque où la politique aime les ennemis (parce que les ennemis mobilisent vite), rappeler que l’amour mobilise aussi, mais plus lentement, plus durablement, c’est presque un acte d’insolence.        Et c’est peut-être ça, la leçon la plus journalistique de cette mi-temps : on peut dire quelque chose de profond sans devenir solennel. On peut être sérieux sans devenir triste. On peut contredire la peur sans la nommer, en lui opposant un inventaire de présences. Une liste de pays comme on dresserait la liste des invités à une grande table : entrez, tout le monde. L’Amérique n’est pas petite. Elle est vaste, compliquée, parfois violente, parfois généreuse, mais elle est entière. Et, qu’on le veuille<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15373</link>
				<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 22:18:52 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15373" rel="nofollow ugc">Avant la chaîne, il y avait un monde</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15373" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/02/News_BHM2024_1.webp" /></a> Il y a quelques hivers, dans un café nord-américain où l’on entre comme on entre dans une parenthèse (manteau humide, lunettes embuées, mains qui cherchent la chaleur), un homme blanc d’un certain âge raconte, avec cette bonne volonté un peu pressée qu’on a parfois quand on veut “bien faire” : « Moi, tu sais, je ne vois pas les couleurs. » Il le dit comme on dépose une médaille sur la table.        En face de lui, un ami haïtien sourit, pas méchant, pas moqueur : un sourire qui dit plutôt “je comprends l’intention”, mais qui hésite sur la suite. Puis il répond doucement : « Moi, je les vois. Pas pour te juger. Pour mieux voir le monde. » Et il y a eu ce petit silence, non pas gênant, un silence intelligent, qui arrange la pièce, qui remet les choses à leur place. Ce jour-là, j’ai compris que le mois de l’histoire des Noirs, quand il est bien raconté, ne ressemble pas à un sermon. Il ressemble à une conversation où chacun sort avec une idée plus vaste que lui.        Ce silence-là n’avait rien d’un reproche : c’était une couture. Une manière de recoudre le réel sans déchirer personne. J’ai aimé ce détail, parce qu’il dit tout : le sujet n’est pas la couleur, le sujet est la vue. Ce que l’on accepte de regarder, ce que l’on consent à apprendre, ce que l’on cesse enfin de réduire. Le mois de l’histoire des Noirs, s’il veut rassembler au lieu d’opposer, doit naître de cette délicatesse : l’art d’agrandir le monde sans accuser le voisin.        Il y a des mois qui entrent dans le calendrier comme un panneau “attention, travaux”, et d’autres comme une invitation à dîner : pas besoin d’être expert, il suffit d’avoir faim. Le mois de l’histoire des Noirs, c’est plutôt la deuxième option, quand on le prend du bon côté. Pas comme une leçon donnée du haut d’une chaire, mais comme une histoire qu’on se raconte autour d’une table, avec du café, des silences utiles, et cette curiosité simple qui rend le monde moins bête.        D’ailleurs, je me suis souvent dit que si l’Histoire était une maison, on passerait trop de temps dans le salon principal à regarder le même tableau, alors que la cuisine est pleine de détails : des mains qui pétrissent, des voix qui se coupent, des recettes qui voyagent, des enfants qui mélangent tout… et parfois, au milieu de ce joyeux désordre, on comprend mieux ce qu’on croyait déjà savoir.        Ce mois-ci, je propose un jeu : on part en voyage. Pas besoin de billet d’avion, ni de guide touristique. On voyage “à travers les traces”. Là où des Noirs ont vécu, aimé, travaillé, résisté, inventé. Les Amériques, l’Afrique, l’Europe, Haïti. Et on garde cette phrase comme une boussole, un refrain discret : “Avant la chaîne, il y avait un monde.” Parce que cette simple idée change tout : elle empêche de réduire l’histoire des Noirs à une parenthèse de souffrance, comme si l’identité commençait au moment où une chaîne se referme        Première escale : Avant l’arrachement, les mondes debout         On raconte parfois l’histoire des Noirs comme si tout commençait au moment où une chaîne se referme. C’est une erreur pratique : ça rend le récit plus simple, mais plus faux. Avant la chaîne, il y avait un monde. Avant l’arrachement, il y avait des royaumes, des villes, des savoirs, des langues, des rites, des systèmes politiques, des échanges. Bref, il y avait des sociétés, imparfaites comme toutes, mais réelles.        C’est important de le dire calmement, sans slogans, parce que ça change le regard. Au lieu de voir des gens “arrachés au néant”, on voit des êtres arrachés à quelque chose. Et ce “quelque chose” a laissé des traces : dans la musique, dans les récits, dans les gestes du quotidien, parfois dans une façon de rire au mauvais moment, ce rire qui dit : “Je suis encore là.”        Imagine un jeune homme dans un royaume africain, habitué à des règles, à un sens du sacré, à une communauté qui sait nommer les choses. Il n’a pas besoin d’être “prince” pour être quelqu’un : il est déjà quelqu’un parce que sa société le reconnaît. Puis, un jour, la violence arrive comme un incendie : capture, marche forcée, côte, cale d’un navire, océan.        Et quand il met pied ailleurs, on tente de le renommer, de le réduire, de le classer comme un objet. Mais ce qui résiste en lui (parfois même quand tout le reste cède) c’est une mémoire : un nom intérieur, des gestes appris, une dignité qui refuse de se dissoudre. C’est cela, aussi, l’histoire : des mondes qui survivent dans des corps.        On sait que la traite transatlantique a duré plusieurs siècles et qu’elle a déplacé des millions de personnes. On sait aussi que l’esclavage, en devenant un système économique, a tenté de transformer des vies en “marchandises”. Et c’est précisément pour cela que répéter “Avant la chaîne, il y avait un monde” n’est pas une formule : c’est une réparation de regard.        Deuxième escale : Les Amériques, mélange des destins        Ensuite, les Amériques. Un continent qui, historiquement, ressemble à une rencontre organisée par le hasard : des peuples autochtones, des Européens, des Africains déportés, et au milieu, des métissages, parfois amoureux, parfois violents, parfois compliqués, souvent tout cela à la fois.        Oui, il y a eu des unions entre Africains, Européens et Amérindiens. Oui, il y a eu des mariages, des attachements, des solidarités. Mais il faut aussi dire, sans accuser personne en bloc et sans tomber dans le tribunal : ces “rencontres” se sont souvent déroulées sous asymétrie, dans un monde où le pouvoir n’était pas réparti équitablement. Certaines unions relevaient d’un choix, d’autres d’une contrainte, parfois d’une violence. Le magistral n’est pas de simplifier : le magistral, c’est de tenir ensemble les deux vérités (la possibilité de l’amour et la réalité des rapports de force) parce que l’histoire humaine est rarement pure.        Et là, on tombe sur une vérité inconfortable mais nécessaire : l’esclavage n’a pas seulement volé des corps. Il a tenté de voler des identités. Il a voulu réduire l’humain à une fonction. Or, l’humain a un mauvais caractère : il résiste. Il invente. Il se réorganise. Il se raconte. Il prend une douleur et la transforme en chant. Il prend une humiliation et en fait une prière, une blague, une danse, une stratégie.        Je pense souvent à cette idée : dans les pires systèmes, il y a toujours des gens qui deviennent des spécialistes de la survie. Pas des héros de cinéma, non. Des experts du quotidien : comment protéger un enfant, comment cacher une lettre, comment apprendre à lire malgré tout, comment garder une dignité quand on vous la conteste.        Dans une habitation, une femme apprend à reconnaître les lettres en observant les enfants des maîtres, en mémorisant des signes comme on mémorise un chemin. Elle n’a pas de cahier : elle a sa tête. Pas de classe : elle a la nuit. Elle trace parfois une lettre sur la terre, du bout du doigt, puis efface vite. Lire devient une forme de marronnage : une fuite intérieure. Un jour, elle réussit à déchiffrer un mot, puis une phrase, puis une date. Et quand elle transmet ça à un autre, c’est un acte de liberté. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est immense. Avant la chaîne, il y avait un monde, et même dans la chaîne, ce monde essaie de revenir.        Troisième escale : Le marronnage, le “non” qui fonde        Le marronnage est l’une des inventions morales les plus fortes de cette histoire.L’idée est simple : on refuse de rester là où on vous veut.        On s’enfuit.On se cache.On reconstruit.On transforme une forêt en refuge, une montagne en promesse.        Et ce “non” n’est pas seulement un mouvement de fuite : c’est un mouvement d’organisation.        On apprend à vivre autrement.On crée des communautés.On invente des règles.        On bâtit de la liberté, mais une liberté qui coûte cher, parce qu’elle n’est pas offerte. Elle est prise, et souvent payée au prix du sang, du froid, de la faim, de la peur. C’est une liberté difficilement conquise, mais justement : c’est une liberté réelle.        On ne s’évade pas : on se fonde.On ne fuit pas : on refuse.        Dans tout l’espace colonial, ces fuites ont existé très tôt et très longtemps, justement parce que le système, pour durer, devait casser l’idée même de dignité, et que l’idée, elle, refusait de mourir.        Quatrième escale : Haïti, la liberté dangereuse         Arrivons à Haïti, ce pays qu’on a trop souvent résumé à ses crises, comme si un être humain devait être jugé uniquement à ses jours de fièvre. Avant la chaîne, il y avait un monde, et il faut rappeler, sans colère et sans posture, que les Haïtiens ne surgissent ni du néant ni du chaos. Ils viennent d’une trajectoire longue. D’une mémoire complexe. D’un mélange de douleurs et de grandeurs : des royaumes africains à la société haïtienne, de la déportation à l’esclavage, du marronnage à une liberté difficilement conquise, puis des paysans devenus libres, c’est-à-dire des gens qui se tiennent debout et qui apprennent à vivre debout.        La figure de Toussaint Louverture, par exemple, incarne cette continuité historique : l’idée qu’un destin peut porter plusieurs mondes à la fois. Certaines sources le rattachent au royaume d’Allada (l’actuel Bénin) et à la lignée de Gaou Guinou, même si, comme souvent dans les histoires d’arrachement, une partie nous est parvenue de façon fragmentaire. Mais justement : ce fragment suffit à rappeler ceci, un peuple, même dispersé, n’est pas “vide”. Il est traversé par des héritages.        Et puis, il y a la grande leçon : oui, des soutiens européens ont existé, notamment des abolitionnistes français regroupés autour de la Société des Amis des Noirs (abolitionnisme vécu, pas théorisé : intellectuel, juridique, progressif, européen), Société des Amis des Noirs et des Colonies, Société des Cordeliers, Société des Amis de la Constitution (Club des Jacobins), etc.        Oui, des rencontres ont eu lieu. Oui, des alliances ont parfois aidé. Mais il est largement reconnu par les historiens que la libération d’Haïti fut avant tout l’œuvre des esclaves révoltés eux-mêmes, portés par leur courage, leur organisation, leur désir profond de liberté. Autrement dit : ce n’est pas un miracle tombé du ciel, c’est une construction humaine, donc un exploit.        Au tournant de la fin du XVIIIᵉ siècle, dans le tumulte des révolutions atlantiques, Haïti devient l’un des lieux où la liberté cesse d’être un mot élégant pour devenir une action dangereuse.        Après les grands événements, il y a la vie. Un homme, ancien esclave, marche vers un bout de terre. Il n’est pas riche. Il n’a pas d’uniforme. Il n’a pas de statue. Il a une houe, des graines, une fatigue ancienne et une détermination neuve. Il plante. Chaque geste dit : “Je ne travaille plus pour que quelqu’un d’autre me possède.” Il construit une cabane. Il protège une famille. C’est ça, la liberté difficilement conquise : pas seulement une victoire militaire, mais une existence quotidienne qui refuse de revenir à genoux. Avant la chaîne, il y avait un monde, et après la chaîne, il faut un monde à rebâtir.        Cinquième escale : L’Europe, école de nuance         L’Europe, dans ce voyage, n’est pas un personnage unique. C’est une bibliothèque pleine de contradictions : on y trouve des théories qui justifient l’injustifiable, et juste à côté, des voix qui s’y opposent. On y trouve des ports, des profits, des silences… et parfois des consciences qui se réveillent.        C’est important de tenir les deux bouts : ne pas blanchir l’histoire, mais ne pas la simplifier non plus. Car simplifier, c’est se priver des nuances qui rendent la vérité utile. Et l’intérêt du mois de l’histoire des Noirs, c’est justement de rendre visible cette complexité : l’humanité, toujours, est un mélange de lâcheté et de courage, de calcul et de bonté. Une civilisation se juge à ses angles morts.        Et dans ces angles, on retrouve cette idée : la liberté n’est jamais venue “toute cuite”. Elle est venue par des luttes, des alliances, des débats, des actes, des risques.        Des gens ont fermé les yeux, d’autres ont ouvert la bouche. Des gens ont profité, d’autres ont dénoncé. L’histoire, ici, n’est pas un match “eux contre nous”. C’est une humanité face à elle-même.        Dernière escale : rendre la mémoire habitable         La meilleure façon d’honorer cette histoire, ce n’est pas de parler plus fort : c’est de regarder mieux. D’écouter mieux. Et parfois de rire mieux aussi, parce que l’humour, quand il est intelligent, n’écrase pas : il désamorce. Il relie.        Je reviens à la scène du café. Ce que j’ai aimé dans la réponse de mon ami, ce n’est pas qu’elle corrigeait : c’est qu’elle ouvrait. Elle disait : “On peut se parler.” Le mois de l’histoire des Noirs, s’il doit plaire à tous, y compris aux Blancs qui n’ont pas envie d’être sermonnés (et franchement, qui aime ça?) doit garder cette porte ouverte : pas de pédanterie, pas de compétition de souffrances, pas de posture. Juste une histoire racontée comme une histoire : avec nuance, humanité, et ce respect silencieux qui évite les grands gestes.        Ce mois-ci, faisons un pacte doux, mais sérieux : Choisir une œuvre (un roman, un essai accessible, un album, un film) qui raconte une trajectoire noire sans caricature. Avoir une conversation : pas un débat, une conversation. Avec une question simple : “Qu’est-ce que tu as découvert, toi, dans cette histoire?” Visiter un lieu (même un petit musée, une exposition, une conférence, une bibliothèque) parce que les lieux, parfois, rendent les idées plus réelles.                Et si tu veux une phrase à emporter, courte, mémorable, citabile : “Avant la chaîne, il y avait un monde. Ce mois-ci, ouvrons-le.”        Parce qu’au fond, ce mois n’est pas un tribunal. C’est une fenêtre. On l’ouvre, on respire, et on découvre que l’air est plus vaste que ce qu’on croyait. On comprend que cette histoire est douloureuse, oui, mais aussi digne. Qu’elle parle de chaînes, certes, mais surtout de ce qui casse les chaînes : le courage, l’organisation, la mémoire, et cette obstination merveilleuse de l’être humain à se relever.        Finalement, ce mois-là ne demande pas qu’on devienne parfait. Il demande juste qu’on devienne un peu plus humain. Et ça, franchement, c’est une ambition assez<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15344</link>
				<pubDate>Mon, 02 Feb 2026 22:46:26 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15344" rel="nofollow ugc">Bò Cathédrale</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15344" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/02/db6f24a8-5076-435b-9ac6-6eada0018a33-1.webp" /></a> Bò Cathédrale « aux abords de la Cathédrale »        Il reste du bas de Port-au-Prince une douleur qui ne tient plus dans les cartes, ni dans les chiffres, ni même dans les rapports alarmistes des organisations internationales. Ce qui reste, c’est une plaie ouverte, à ciel ouvert, une ville vidée de ses battements humains, comme si on lui avait arraché le cœur sans anesthésie. En regardant aujourd’hui le bas de la ville, on ne voit pas seulement des maisons détruites, des rues désertes ou des murs criblés d’impacts : on voit une civilisation urbaine en ruine, une mémoire collective chassée à coups de fusils automatiques.        La violence des gangs n’a pas simplement déplacé des populations, elle a déplacé le sens même de la ville. Un séisme de forte magnitude détruit en quelques secondes ; la violence armée, elle, détruit chaque jour, méthodiquement, avec préméditation, jusqu’à ce que la vie elle-même renonce à rester. Ici, la catastrophe ne s’est pas arrêtée après la secousse : elle s’est organisée, armée, enracinée.        Le bas de Port-au-Prince, autrefois bruyant, vivant, désordonné mais habité, est devenu un territoire fantôme. Les maisons sont pillées, incendiées, occupées puis abandonnées comme des carcasses inutiles. Les rues où circulaient des marchandes, des enfants, des travailleurs pressés ne résonnent plus que du silence ou des rafales lointaines.        Les habitants ont fui en masse, laissant derrière eux leurs meubles, leurs souvenirs, parfois même les corps de proches qu’on n’a pas pu enterrer dignement. Ce déplacement interne est massif, brutal, et pourtant banalisé. On parle de chiffres, de milliers, de centaines de milliers de déplacés, mais on oublie que chaque fuite est une histoire de panique, de choix impossible, de portes claquées à la hâte. Ce ne sont pas des migrants abstraits : ce sont des voisins, des commerçants, des écoliers, des vieillards qui dormaient depuis trente ans dans la même chambre.                                  Bò Cathédrale « aux abords de la Cathédrale » (Port-au-Prince)          .        Et au milieu de ce désert humain se dresse encore, blessée, la Cathédrale. Bò Cathédrale, ce n’est pas qu’un lieu géographique : c’est un monde en soi, une économie parallèle, un théâtre permanent de la débrouille haïtienne. Là, on achetait de tout. Pas toujours du bon, mais toujours quelque chose.        Une télévision à bas prix, par exemple : tu la branches une fois rentré chez toi, plein d’espoir, et tu découvres à l’intérieur non pas des circuits, mais des papiers, des briques, du vide bien emballé. Bò Cathédrale, c’était l’art du faux assumé, presque institutionnalisé. On y trouvait de faux médicaments, de faux diplômes, de faux actes de naissance, et même (comble du cynisme) de faux actes de décès. Mourir sur papier était parfois plus facile que vivre réellement.        Il y avait aussi les métiers de l’ombre : « le médecin bò Cathédrale », qui portait une blouse trop blanche pour être honnête, « l’avocat bò Cathédrale », qui promettait la liberté avec des mots juridiques mal appris, le notaire improvisé, le pasteur sans Évangile, le guérisseur sans remède. Tout cela formait un écosystème fragile mais fonctionnel, une réponse tordue à l’absence de l’État. Ce n’était pas la morale qui gouvernait ces lieux, mais la nécessité. On y allait parce qu’on n’avait pas d’autre choix, parce que les institutions officielles étaient trop chères, trop loin, trop lentes ou déjà mortes.        Aujourd’hui, même ce monde-là est détruit. Bò Cathédrale n’est plus un lieu de commerce douteux ni vivant : c’est un champ de ruines, contrôlé, traversé par la peur. Les gangs ont terminé le travail de ruine que le tremblement de terre de 2010 n’avait pas complètement accompli. Là où la terre avait tremblé, ils ont achevé la destruction avec des armes. Là où les murs tenaient encore debout, ils ont incendié. Là où les gens résistaient, ils ont menacé, violé, tué. La violence armée est plus catastrophique qu’un tremblement de terre parce qu’elle s’attaque non seulement aux bâtiments, mais à la confiance, au lien social, à la possibilité même de revenir.        Pendant ce temps, en haut de la ville, ailleurs, loin du bas abandonné, le pouvoir s’est déplacé. Haïti a aujourd’hui neuf personnes censées former un Conseil présidentiel, un Premier ministre, des ministres, mais aucun d’eux ne travaille réellement au cœur de la capitale meurtrie. Tous ont fui le centre-ville. Leurs bureaux sont installés dans les hauteurs, dans des villas protégées, des hôtels luxueux, des zones sécurisées. Le pays est gouverné depuis les collines, pendant que la plaine brûle. Cette fuite n’est pas seulement géographique : elle est morale. Elle dit clairement qui mérite protection et qui peut être sacrifié.        Il y a quelque chose d’insupportable dans cette image : une capitale éventrée, vidée de ses habitants, pendant que ceux qui parlent au nom de l’État vivent à l’abri, loin du bruit des balles, loin de l’odeur de la peur. La ville basse n’est plus un espace politique : elle est devenue une zone de non-droit, un territoire abandonné, comme si elle ne faisait plus partie du pays. On ne reconstruit pas, on ne sécurise pas, on ne revient pas. On regarde de loin, on commente, on promet, puis on se tait.        La violence des gangs a réussi ce que même les pires dictatures n’avaient pas totalement accompli : vider le centre de Port-au-Prince de ses habitants. Une capitale sans centre, un pays sans cœur. Le séisme avait laissé l’espoir d’une reconstruction ; la violence armée a tué jusqu’à cette idée. Car on peut reconstruire après un tremblement de terre, mais comment reconstruire quand l’insécurité est permanente, quand chaque retour est une condamnation potentielle à mort ?        Bò Cathédrale restera dans la mémoire comme un symbole cruel : celui d’un pays qui a appris à survivre dans le faux, puis qui a été détruit même dans cette survie. Là où on achetait des illusions, on ne trouve plus que des ruines. Là où la vie se bricolait, elle s’est enfuie. Et tant que le bas de Port-au-Prince restera abandonné, tant que ses habitants seront traités comme des déplacés invisibles, la violence des gangs continuera d’être plus dévastatrice que n’importe quel séisme. Parce qu’elle détruit non seulement la ville, mais l’idé<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15312</link>
				<pubDate>Fri, 30 Jan 2026 22:20:18 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15312" rel="nofollow ugc">Deux Amériques dans un même souffle</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15312" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/01/AlexPretti3.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Dans Minneapolis, l’hiver ne tombe pas : il s’installe. Il s’assoit sur les épaules, il durcit les trottoirs, il rend les gestes plus lents comme si même la douleur devait apprendre à marcher prudemment. Au coin d’une rue, la neige est tassée par des pas qui reviennent, obstinés, comme on revient à une tombe. Des bougies tremblent dans le vent. Des fleurs gèlent avant de faner. Un écriteau en carton boit l’humidité et la colère. Et au milieu de ces offrandes fragiles, une photo un visage qui oblige la ville à respirer autrement.        Il s’appelait Alex Pretti. Un infirmier en soins intensifs, disent les articles, une de ces personnes qui savent tenir la main d’un inconnu quand le corps lâche, et qui rentrent chez eux avec, dans les yeux, le bruit des machines qui sonnent encore. Il est mort abattu par des agents fédéraux lors d’une opération d’immigration, et dès les premières heures, la bataille s’est déplacée sur un terrain américain par excellence : non seulement qui a tiré, mais qui avait raison de raconter l’histoire.        À quelques pâtés de maisons, un autre autel improvisé racontait déjà la même époque, avec une autre photo, une autre famille, une autre voiture. Renee Nicole Good, 37 ans, mère, résidente du quartier, tuée lors d’une intervention menée par U.S. Immigration and Customs Enforcement. Trois balles, selon une autopsie privée rapportée par la presse. Et, presque aussitôt, deux versions du monde : celle des communiqués qui parlent de « menace », de « légitime défense », de « procédure », et celle des vidéos, des témoins, des experts qui disent : attendez, regardez, l’angle, la distance, le mouvement du véhicule, ce détail qui change tout.        Ce qui glace ici n’est pas seulement la température. C’est le glissement de vocabulaire. L’Amérique officielle a une langue propre, lavée au savon administratif : elle ne « frappe » pas, elle « maîtrise » ; elle ne « traque » pas, elle « exécute une opération » ; elle ne « pousse » pas des gens au désespoir, elle « applique la loi ». On peut mourir, mais on meurt au milieu de sigles, dans une sorte d’aquarium lexical où la compassion ne passe pas. Et quand la mort est trop visible, quand la rue se transforme en chapelle publique, l’État ajoute une couche : il défend son récit.        C’est là que surgit la seconde Amérique celle qui n’a pas de micro officiel, mais qui a des mains. Elle se reconnaît à des gestes simples : porter un sac de courses à une voisine terrifiée, traduire un document, accompagner quelqu’un au tribunal, vérifier qu’un enfant ne rentrera pas seul, filmer pour que le mensonge hésite, appeler un avocat, offrir un café chaud après une nuit blanche. Cette Amérique-là n’a pas toujours un drapeau ; elle a souvent une fatigue immense, et une morale têtue : si personne ne regarde, tout devient permis.        On la caricature vite. On la réduit à des étiquettes commodes : militants, agitateurs, naïfs, ennemis de l’ordre. Pourtant, dans les reportages, ce sont souvent des gens ordinaires qui parlent avec une gravité qui n’a rien de théâtral. Des voisins, des commerçants, des croyants, des mères. Dans une dépêche de Reuters, on voit comment la mort de Renee a provoqué, paradoxalement, un afflux de bénévoles : des personnes qui ont peur, oui, mais qui se disent qu’elles ne peuvent plus rester assises pendant que la ville devient un terrain d’essai pour une politique musclée.        Et c’est ici que la phrase « il y a toujours deux républiques dans une république » prend sa pleine force. Il ne s’agit pas d’un complot monolithique, ni d’une essence raciale figée, ni d’un bloc d’« Américains » contre un bloc de « migrants ». Il s’agit d’une fracture interne : deux visions de la loi, deux manières de définir la sécurité, deux idées de la dignité humaine.        La première vision pense en périmètres : frontière, centre de détention, quotas, statistiques, cibles. La seconde pense en visages : un nom, une mère, une respiration courte, un enfant qui demande où est papa, une sœur qui attend un appel qui ne vient pas. Et le drame, dans cette période, c’est que la seconde vision paie parfois le prix le plus cher : être témoin devient dangereux, secourir devient suspect, s’interposer même sans violence peut vous mettre dans la ligne de mire.        Regardez comment, en quelques semaines, Minneapolis s’est retrouvée sur la carte d’une controverse nationale : tirs lors d’opérations d’immigration, manifestations, enquêtes, et même l’ouverture d’un examen fédéral des circonstances, selon plusieurs sources. La rue, d’habitude réservée aux matchs de basket et aux festivals d’été, devient un lieu où l’on apprend des mots froids : immunité, juridiction, usage de la force, responsabilité, transparence.        Dans cette atmosphère, un détail revient comme une obsession américaine : qui contrôle ceux qui contrôlent ? Car dans une démocratie, l’uniforme n’est pas un totem. Il est une charge. Et quand la charge se transforme en permis implicite, la démocratie se dérègle.        Le plus cruel, c’est que cette dérive ne se limite pas à la rue. Elle se poursuit derrière les murs, là où le pays range ce qu’il ne veut pas voir : les centres de détention. L’année 2025 a été décrite, par plusieurs organisations et médias, comme l’une des plus meurtrières depuis longtemps pour les personnes détenues par les services d’immigration. Les récits se répètent : soins contestés, détresse psychologique, suicides, procédures opaques, familles informées trop tard. Et lorsque des rapports de défense des droits documentent des traitements jugés cruels, inhumains ou dégradants dans certains sites, c’est encore une autre Amérique qui apparaît : une Amérique d’enceintes grillagées, de néons, de couloirs où l’on compte les corps plus vite que les raisons de leur fuite.        On pourrait croire que l’indignation se concentre sur les images les plus spectaculaires une arrestation filmée, un tir, une foule en colère. Mais il existe un autre théâtre, plus silencieux, plus vaste : celui des routes désertiques, des frontières naturelles, des kilomètres qui avalent des silhouettes. Dans le désert d’Arizona, des milliers de personnes sont mortes en tentant la traversée, selon des organisations humanitaires qui tiennent le décompte comme on tient un registre des naufrages.        Et c’est là qu’intervient une figure morale qui gêne : le secouriste. Pas le héros hollywoodien. Le bénévole qui laisse des jerricans d’eau. La personne qui installe une balise, qui donne des indications, qui soigne un pied en sang, qui appelle une ambulance, qui refuse de détourner le regard. Des groupes comme No More Deaths ou Humane Borders existent précisément parce que, sans eux, le désert serait un cimetière plus discret encore et donc plus commode.        Or, cette présence humanitaire est régulièrement fragilisée : surveillance, harcèlement, raids, arrestations, accusations d’« aide » assimilée à un crime. Quand une station d’aide est visitée par des agents sans mandat, quand des bénévoles racontent que la simple logistique du secours devient un bras de fer, on comprend que la frontière n’est pas seulement une ligne géographique : c’est un dispositif qui, parfois, tolère la mort mieux qu’il ne tolère le témoin.        C’est une idée insupportable, mais elle traverse l’histoire des politiques migratoires : rendre la route plus dangereuse pour « dissuader ». Comme si la souffrance avait un pouvoir de persuasion supérieur à la guerre, à la famine, aux menaces, aux gangs, à la misère politique. Comme si l’on pouvait convaincre quelqu’un de rester en enfer en rendant la sortie plus douloureuse.        Et c’est ici qu’un détour par Haïti éclaire la scène américaine au lieu de l’alourdir. Parce qu’à chaque époque où une politique d’État s’endurcit, il existe, en face, une petite lignée d’hommes et de femmes qui refusent d’applaudir. Ce ne sont pas des saints décoratifs : ce sont des consciences en friction. Au XVIIIe siècle, quand l’ordre colonial se croyait éternel, des voix françaises ont osé dire non, à contre-courant de l’intérêt et de l’habitude. La Société des Amis des Noirs a existé : on y croise Jacques-Pierre Brissot, Abbé Grégoire, Marquis de Condorcet, et même Honoré Gabriel Riqueti de Mirabeau, parmi d’autres.        Ce parallèle ne sert pas à dire que l’histoire se répète à l’identique, ni à blanchir les contradictions d’hier. Il sert à rappeler une chose simple : même quand une ligne officielle se met en place, même quand l’État parle fort, il y a toujours des Samaritains. Aujourd’hui, dans l’Amérique de Minneapolis, à la lumière des morts d’Alex Pretti et de Renee Nicole Good, on comprend mieux cette vérité : il y a les institutions qui « procèdent », et il y a les citoyens qui s’arrêtent. Les uns cherchent à verrouiller le récit. Les autres, parfois au prix de leur vie, s’entêtent à préserver la dignité, à documenter, à témoigner, à empêcher que la peur devienne la seule langue commune. Cette nuance est précieuse pour parler des migrants aujourd’hui. Parce qu’elle empêche deux pièges.        Le premier piège : croire que tout s’explique par un seul bloc malveillant, un seul cerveau, un seul complot, et donc renoncer à comprendre les fractures internes d’une société. Or l’Amérique, comme toute république, se contredit : elle abrite des politiques dures et des résistances morales ; des logiques de force et des mains ouvertes. Le second piège : transformer les migrants en simples objets de pitié, comme s’ils n’étaient que des silhouettes qu’on « sauve ». En réalité, ceux qui fuient, ceux qui traversent, ceux qui demandent l’asile sont des êtres qui décident dans la peur, avancent avec presque rien, inventent des itinéraires de survie. La tâche des Samaritains, alors, n’est pas de se mettre au centre du récit : c’est d’empêcher que la dignité devienne un délit, et de rappeler qu’un pays se mesure moins à ses promesses qu’à la manière dont il traite les vies vulnérables quand personne ne regarde. L&rsquo;Amérique des résistances morales, celle des soutiens, devrait le comprendre mieux que quiconque : elle n’est pas là pour « sauver » des gens comme on sauve un personnage secondaire. Elle est là pour empêcher que l’État rende la dignité illégale. Pour rappeler que la loi, sans conscience, devient une mécanique. Pour préserver un espace où l’humain peut encore témoigner.        C’est pour cela que les morts de Minneapolis frappent si fort. Parce que, symboliquement, elles disent : même ceux qui sont citoyens, même ceux qui vivent ici, même ceux qui travaillent à soigner les autres, peuvent tomber quand la logique de l’opération écrase la logique du voisinage. Et quand des enquêtes s’ouvrent, quand des protestations se multiplient, on voit le pays se regarder dans un miroir fissuré : quel genre de sécurité a besoin d’abattre pour se prouver ?        Les autorités parlent souvent de risques pour les agents, d’agressions en hausse, de tensions. Il serait irresponsable de faire semblant que le danger n’existe pas. Mais il serait tout aussi irresponsable de confondre danger et blanc-seing. Dans un État de droit, le risque n’abolit pas la proportion. Il appelle la prudence, l’encadrement, la transparence, des règles claires, des caméras, des enquêtes indépendantes, des comptes rendus complets bref, tout ce qui empêche la force de devenir réflexe. Et puis, il y a une autre question, plus morale que juridique : que devient un pays quand il traite l’empathie comme une perturbation ?        On connaît la scène biblique : quelqu’un est à terre, d’autres passent, pressés, prudents. Et un passant s’arrête, non parce qu’il est parfait, mais parce qu’il refuse la normalisation de l’abandon. Les sociétés se jugent à ces secondes-là : celles où l’on choisit de s’arrêter. Aujourd’hui, l’Amérique se raconte volontiers comme une promesse. Mais elle ressemble parfois à une cohabitation brutale de deux récits contradictoires : l’un qui durcit les frontières jusqu’à durcir les cœurs, l’autre qui cherche à garder la porte ouverte au moins pour un regard, au moins pour une preuve, au moins pour une main tendue.        Dans le froid de Minneapolis, au milieu des bougies qui luttent contre le vent, on comprend que ces deux récits ne sont pas abstraits. Ils ont des visages. Ils ont des familles. Ils ont des rues. Et ils ont, désormais, des mémoriaux.        Peut-être qu’au fond, la chronique la plus juste est celle-ci : un pays n’est pas seulement ce qu’il proclame c’est ce qu’il permet. Et quand un État permet que la violence se cache derrière une langue impeccable, il revient aux citoyens, aux voisins, aux témoins, de salir un peu leurs mains… pour empêcher que l’histoire<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a modifié l’image de son profil</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/activites-du-site/p/366/</link>
				<pubDate>Fri, 30 Jan 2026 19:06:11 -0500</pubDate>

				
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15263</link>
				<pubDate>Mon, 26 Jan 2026 18:13:08 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15263" rel="nofollow ugc">Les photos d’hier savent encore nous regarder</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15263" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/01/c7b0651d-9e68-4170-87a1-f1b4ec226471.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> J’ai ouvert Instagram comme on pousse la porte d’un appartement qu’on a loué depuis longtemps sans jamais y dormir. Le compte existait, bien rangé, propre, vide. Zéro publication : une chambre blanche. Et puis, l’envie m’a pris d’y déposer des morceaux de route, des visages, des instants. Sauf qu’au moment de choisir… j’ai compris un truc un peu gênant : je possède très peu de clichés récents.        La plus fraîche, la plus officielle, c’est celle qui accompagnera la sortie du roman « C&rsquo;était ça ou mourir » le 10 mars (merci à François Couture, au passage, pour ce regard qui sait cadrer un auteur sans l’emprisonner dans sa pose). Mais après ça, j’ai dû remonter le fil, comme on remonte un tiroir de mémoire. Et j’ai réalisé qu’il faudrait faire l’inverse de ce que font les réseaux : commencer par les images qui ont déjà eu le temps de devenir sages.        C’est là que je suis retombé sur Paris&#8230; Paris !        Pas Paris version carte postale : la tour, la Seine, les clichés en série. Plutôt Paris comme une grande salle de lecture à ciel ouvert : une ville qui aime les phrases longues, les débats tardifs, les idées qui s’installent sur une table et refusent de payer leur part. Paris a ce talent rare : elle donne aux conversations ordinaires une allure de scène. Même une simple soirée peut y prendre l’air d’un chapitre.        Sur la photo, nous sommes quatre. Quatre jeunes Haïtiens, quatre corps qui croient encore que le monde est un texte qu’on peut réécrire à la main : Fabian Charles, Néhémy Dahomey, moi&#8230; Thélyson Orélien et Watson Charles (de gauche à droite, sur la photo en vedette). Nous sommes attablés dans un bar/pub, en 2013, au cœur de la ville, avec cette lumière chaude qui rend tout plus vrai qu’en réalité. Sur la table, des verres de bière, presque tous à moitié pleins, signe universel qu’on parlait beaucoup, qu’on buvait doucement, et qu’on n’était pas pressés de devenir adultes.        Thélyson Orélien: C’était ça ou mourir (Boréal, 2026), Néhémy Dahomey: L’ordre immuable des choses (Seuil, 2026), Fabian Charles: Les racines de la page (L’Harmattan, 2014), Watson Charles: Le goût des ombres (Unicité, 2024)        Je regarde cette image et je ris tout seul : on dirait une confrérie improvisée, une société secrète de jeunes auteurs, dont le mot de passe aurait été « on verra bien ». À gauche, un sourire large, le genre de sourire qui ignore encore l’administration, les factures et les phrases qu’on doit “raccourcir”. À droite, un regard plus posé, déjà conscient que la vie aime contredire les plans. Et au milieu, cette énergie collective : on n’était pas riches, mais on se sentait riches de possibles.        Ce qui me touche, avec ces photos d’hier, c’est qu’elles n’ont pas besoin de se vendre. Elles ne cherchent pas l’effet. Elles ne font pas la maligne. Elles ne demandent pas un filtre pour prouver qu’elles ont existé. Elles arrivent avec leur grain, leur lumière imparfaite, leurs détails qui trahissent l’époque, et elles gagnent. Elles disent : « Voilà. C’était nous. C’était vrai. »        Paris, ce soir-là, jouait son rôle préféré : celui de la ville qui écoute. J&rsquo;avais quitté Montréal, cette autre capitale de la conversation, mais avec un accent de neige et de rue, pour venir se frotter à l’ancienne dame brillante, la grande librairie vivante. Et forcément, on parlait de littérature : de nos écrivains fétiches, de nos colères, de nos admirations, de ce qu’on voulait sauver du monde et de ce qu’on voulait gifler du bout d’un paragraphe.        À Paris, parler de livres ressemble presque à une activité sportive : on s’échauffe, on s’interrompt, on cite, on s’emporte, puis on recommence. La ville a cette élégance : elle autorise le sérieux sans le rendre ennuyeux. Elle permet de discuter “société” sans avoir l’air de faire un exposé. Même quand on se trompe, on se trompe avec style. Les rues semblent dire : « Vas-y, pense. Ici, on respecte ça. »        Mais je veux aussi que le lecteur du Québec se reconnaisse dans cette scène, parce qu’au fond, cette photo est un pont. Montréal n’a pas besoin de l’autorisation de Paris pour exister, et Paris n’a pas besoin de Montréal pour briller : pourtant, les deux villes se comprennent. Elles aiment les cafés où l’on refait le monde, elles aiment les gens qui écrivent sans garantie, elles aiment les histoires qui viennent d’ailleurs et qui finissent par devenir d’ici. Montréal m’a appris le mélange, l’écoute, l’ironie douce. Paris m’a rappelé la tradition, la densité, le goût de la phrase qui ose. Entre les deux, on avance, on se cherche, on s’éduque.        Et puis, il y a nous : quatre jeunes Haïtiens, dans une ville qui a ses propres mythes, portant nos propres mythes dans nos poches. On n’avait pas seulement des projets; on avait une faim. Pas une faim de réussite facile. Une faim de sens. Une faim de beauté. Une faim de dignité. La diaspora, ce n’est pas juste un mot de conférence : c’est une façon d’apprendre à tenir debout avec plusieurs ailleurs à l’intérieur de soi.        Quand je revois cette image, je pense à ce qui a changé, et à ce qui demeure. Les visages ont mûri, les chemins se sont séparés, les certitudes ont perdu leur arrogance. On a appris que le monde se conquiert rarement comme on l’imagine à vingt ans : il se traverse, il se négocie, il se paie en patience. Mais il reste, dans nos regards, cette chose intacte : l’envie de dire vrai, l&rsquo;envie de dire beau, l’envie de faire mieux, l’envie d’être fidèle à ce qu’on a promis sans même s’en rendre compte.        C’est ça, la force des vieilles images : elles ne donnent pas des leçons, elles rappellent. Elles te prennent par l’épaule et te soufflent : « Tu vois ? Tu as déjà été capable d’y croire. » Elles rendent à la mémoire sa fonction la plus noble : non pas pleurer le passé, mais lui emprunter du courage.        Alors oui, je vais commencer Instagram à rebours. Je vais poster d’abord les photos qui ont eu le temps de devenir profondes. Je vais publier les souvenirs avant les “news”. Parce que, paradoxalement, c’est ce qui est ancien qui paraît le plus neuf : une époque où l’on n’avait pas besoin de prouver qu’on vivait, où l’on vivait, et puis c’est tout.        Et cette photo de 2013, dans un bar/pub parisien, restera comme un petit serment silencieux : quatre jeunes écrivains haïtiens, un peu trop confiants, un peu trop heureux, en train de fabriquer, sans le savoir, une réserve de lumière pour les années plus exigeantes.        Le reste viendra. Les images de mars, la sortie du roman, les sourires d’aujourd’hui. Mais d’abord, je rends hommage à ces instants où l’on ne posait pas pour l’avenir : on le préparait, simplement, en parlant<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15247</link>
				<pubDate>Sat, 24 Jan 2026 12:17:19 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15247" rel="nofollow ugc">L’enfance au pays de l’ICE</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15247" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/01/IMG_2931-1.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Cher Cazo,        Je t’écris avec les mains pleines de silence et le cœur froissé comme une feuille qu’on aurait trop serrée dans la poche. Je t’écris parce que parfois, les mots sont la seule frontière qui nous reste quand toutes les autres ont été bétonnées, grillagées, militarisées.        Je t’écris parce que ce qui s’est passé avec Liam Conejo Ramos, cinq ans, cartable Spider-Man sur le dos, n’est pas seulement une affaire américaine. C’est une affaire humaine. Et le Québec, avec sa sensibilité, son sens du juste et sa mémoire &#8211; ce « Je me souviens » qui veille en sourdine &#8211; sait reconnaître une blessure quand il la voit et ne peut pas, en conscience, détourner le regard.        Imagine la scène, Cazo. Pas comme un fait divers, pas comme une ligne dans un fil de nouvelles. Imagine-la vraiment. Un enfant de cinq ans, la tête encore pleine de voyelles mal rangées, de dessins qui dépassent, de chiffres écrits à l’envers. Il rentre de l’école. Il fait froid, ce froid qui mord les joues et rend les respirations visibles. Il a ce sac à dos trop grand pour lui, décoré d’un superhéros qui grimpe aux murs, comme si l’enfance avait encore besoin de croire qu’on peut toujours s’échapper par le haut.        Et là, l’État surgit. Pas l’État abstrait des constitutions et des discours, mais l’État botté, ganté, armé. L’État qui se penche à hauteur d’enfant non pas pour le consoler, mais pour l’utiliser.        On dit &#8211; et c’est là que tout se fissure &#8211; que cet enfant aurait servi d’appât. Appât. Le mot est laid, poisseux, indigne. Un mot qu’on utilise pour la pêche, pour les pièges, pour les ruses. Pas pour un enfant. Pas pour un garçon qui apprend à lire. Pas pour un fils qui cherche sa mère derrière une porte.        Un enfant de 5 ans arrêté avec son père au Minnesota : des responsables scolaires accusent l’ICE d’avoir voulu s’en servir comme « appât »          Qu’on me comprenne bien, Cazo : même si les autorités nient, même si elles parlent de « mensonge abject », même si elles invoquent une autre version, le simple fait que ce doute existe est déjà une condamnation morale. Car dans un monde à peu près sain, l’idée même d’un enfant utilisé comme levier policier devrait être impensable. Or elle est devenue plausible. Voilà le vrai scandale.        Liam frappe à la porte. Ce geste minuscule, banal, qui devrait annoncer le goûter, la chaleur, la voix de la mère. Mais derrière la porte, ce n’est pas la maison qui répond. C’est la peur. C’est la loi transformée en piège. C’est le soupçon qui s’invite dans le salon.        Et après, tout s’emballe. Le père fuit &#8211; dit-on. Fuit comme fuient tous les pères quand l’histoire leur apprend que rester peut être pire. Fuit non pas par lâcheté, mais par instinct de survie. Fuit parce que l’Amérique a transformé la course en sport national pour ceux qui n’ont pas les bons papiers. On lui reproche d’avoir abandonné son fils. Comme si la panique pouvait se penser calmement. Comme si la peur demandait la permission.        Un enfant de 5 ans. Cinq ans seulement. Arrêté avec son père. Comme si l’enfance pouvait, elle aussi, être menottée. On embarque l’enfant. On embarque le père. Direction le Texas. Deux mille kilomètres. Deux mille kilomètres pour un petit corps qui ne sait pas encore compter jusqu’au désastre. Deux mille kilomètres de nuit, de froid, de portes qui claquent, de questions sans réponses. Deux mille kilomètres arrachés à sa géographie affective : l’école, les camarades, les enseignants qui connaissent son prénom, son écriture maladroite, ses silences… et même ses habitudes. On lui enlève son quotidien comme on arrache un pansement : vite, sec, sans prévenir.        Et pourtant, c’est là que ça devient insupportable &#8211; ils avaient tout fait “dans les règles” : une demande d’asile en cours, un dossier suivi, un avocat. Ils n’avaient pas de statut définitif, mais ils n’étaient pas des “clandestins” : ils étaient entrés légalement, avaient déposé une demande d’asile, et attendaient. Cette phrase, Cazo, est peut-être la plus tragique de toutes. Parce qu’elle raconte la dernière illusion des vulnérables : croire que la procédure est un bouclier, que le droit est une couverture, que la bonne foi protège.        Ils avaient rempli les formulaires, coché les cases, donné les preuves, respecté les délais. Ils avaient cru à cette promesse froide mais rassurante : si tu fais tout correctement, on te traitera correctement. Et voilà que la règle se retourne contre eux, non pas comme une justice, mais comme une machine. Une machine qui avance, et qui, pour avancer plus vite, n’hésite pas à passer sur un enfant.        Mais voilà : quand la politique se durcit, les règles et les lois deviennent décoratives. On les brandit quand elles servent à exclure, on les piétine quand elles protègent.        Le centre de détention de Dilley, au Texas. Rien que le nom sonne comme une zone blanche sur la carte de la conscience. On parle de nourriture douteuse, d’eau rationnée, de soins médicaux insuffisants. On parle surtout d’un enfant qu’on ne peut même plus joindre. Disparu dans les plis d’un système qui sait très bien compter les dossiers, mais qui ne sait plus compter les larmes.        Et pendant ce temps, des responsables politiques expliquent, posément, que « la loi est la loi ». Cette phrase-là aussi, Cazo, mérite d’être regardée longtemps. La loi est la loi, dit-on, comme on dirait la pluie est la pluie. Sans responsabilité. Sans nuance. Sans mémoire. Comme si la loi n’avait jamais été écrite par des hommes. Comme si elle n’avait jamais été modifiée par des choix. Comme si elle n’avait jamais servi, dans l’histoire, à justifier l’injustifiable.        Le Québec connaît cette musique. Il sait ce que c’est qu’être minoritaire. Il sait ce que c’est qu’avoir peur de disparaître, peur d’être écrasé par plus grand que soi. Il sait ce que c’est qu’un peuple qui se bat pour que ses enfants puissent continuer à parler, à apprendre, à exister sans s’excuser.        C’est pour ça que cette histoire nous parle. Parce qu’ici, on a fait de l’enfance une valeur sacrée. On peut se chicaner sur tout, mais pas sur ça. Ici, on sait qu’un enfant n’est jamais un dossier, jamais un dommage collatéral, jamais un outil. Un enfant est une promesse, même quand il arrive sans visa.        Liam n’est pas un symbole parce qu’on l’a décidé. Il est devenu un symbole parce que le monde en manque. Parce que son sac Spider-Man nous rappelle cruellement que les vrais héros ne portent pas d’uniforme, et que parfois, le courage consiste simplement à dire : ça, non. Pas ça.        Je t’écris, Cazo, parce que ta parole circule là où les communiqués meurent. Parce que tu sais parler aux Québécois sans les flatter bêtement, mais en réveillant ce qu’ils ont de plus fier : leur capacité d’indignation lucide. Leur « Révolution tranquille ». Leur refus de l’inhumanité maquillée en procédure.        Si un enfant peut être traité ainsi là-bas, alors aucun enfant n’est complètement en sécurité nulle part. Les frontières bougent. Les idées voyagent. Les méthodes aussi. Ce qui commence comme une exception finit toujours par chercher à devenir la règle.        Alors écrivons. Parlons. Refusons le confort de l’indifférence. Non pas par posture morale, mais par fidélité à ce que nous sommes. Un peuple qui sait que la dignité n’a pas de passeport, et que la justice commence toujours à hauteur d’enfant.        Je t’écris pour Liam. Mais aussi pour ce que nous risquons de devenir si nous cessons d’être bouleversés.        Avec gravité, colère contenue et espé<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15171</link>
				<pubDate>Mon, 12 Jan 2026 06:48:29 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15171" rel="nofollow ugc">Je ne voyais plus de pays</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15171" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/01/297758.HR_.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il y a des dates qui ne vieillissent pas. Elles restent suspendues dans le corps comme une cloche fêlée : on peut apprendre à vivre avec le son, mais on ne le fait jamais taire. Après le 12 janvier 2010, j’ai marché dans une ville qui ne savait plus comment se tenir debout. Tout semblait avoir perdu sa fonction : les rues n’étaient plus des rues, les maisons n’étaient plus des maisons, les mots eux-mêmes hésitaient. On disait « pays » par habitude, mais c’était un mot trop grand pour ce que j’avais sous les yeux. Je ne voyais plus un territoire, je voyais une absence. Une géographie sans promesse. Et ce jour-là, il y a eu le “Goudougoudou”, ce mot-onomatopée que tant d’Haïtiens utilisent pour imiter le bruit du sol et des secousses quand la terre a grondé.        Je me souviens de ce moment précis où l’on cesse de croire que l’État existe. Pas par idéologie, pas par colère, mais par simple observation. Tu regardes autour de toi, et tu comprends que personne ne viendra. Ou plutôt : que ceux qui viendront ne viendront pas à temps. Que l’aide, si elle arrive, arrivera comme une pluie tardive sur une terre déjà brûlée. À partir de là, tout se reconfigure : tu ne vis plus dans un pays, tu vis dans une survie. Tu n’habites plus, tu te réfugies. Tu ne planifies plus, tu improvises.        Et pourtant, même dans ce chaos, l’humain s’acharne à rester humain. On partage ce qu’on n’a pas. On donne une bouteille d’eau comme on donnerait une prière. On se met debout au milieu des ruines juste pour prouver à la peur qu’elle n’a pas gagné. Mais la dignité, aussi courageuse soit-elle, ne remplace pas un système. La dignité te maintient debout, elle ne te soigne pas. Elle te fait avancer, elle ne produit pas l’électricité. Elle te garde vivant, elle ne te rend pas l’avenir.        Je n’ai pas quitté mon pays comme on quitte une fête. Je l’ai quitté comme on sort d’un incendie : en gardant sur la peau l’odeur de la fumée. Quand je suis arrivé au Québec, je portais avec moi un mélange étrange : la gratitude d’être en vie et la honte de devoir recommencer. Car recommencer, pour un exilé, c’est souvent apprendre à sourire à des choses que d’autres trouvent normales.        Je dis « le Québec m’a accueilli » et je mesure la portée réelle de cette phrase. Accueillir, ce n’est pas seulement ouvrir une porte : c’est donner un cadre à quelqu’un qui arrive avec le désordre dans la tête. C’est dire : ici, tu vas pouvoir respirer sans demander la permission. Ici, ta vie ne sera pas suspendue au caprice d’un homme armé, ni à l’humeur d’un système qui n’a plus d’énergie pour te reconnaître.        Le Québec m’a accueilli dans un détail qui m’a frappé dès le début : la normalité. Une normalité parfois froide, parfois administrative, parfois trop carrée pour mon chaos intérieur : mais une normalité qui protège. J’ai découvert la beauté d’un monde où l’on fait la file et où la file a un sens. Où l’heure d’un rendez-vous n’est pas un poème abstrait, mais un engagement. Où les lois ne sont pas parfaites, mais existent assez pour qu’on puisse s’y adosser.        Je le dis sans détour : avoir accès aux soins de santé, c’est un choc culturel quand on vient d’un endroit où la maladie te négocie à l’avance. Au Québec, j’ai compris quelque chose de simple et de bouleversant : on ne te demande pas d’être riche pour être soigné. On te demande d’être humain.        Je n’idéalise pas. Je sais qu’il y a des attentes, des couloirs, des urgences pleines, des rendez-vous qui prennent du temps. Mais même ces critiques-là sont, à leur manière, un luxe : elles supposent l’existence d’un système. Elles supposent qu’on peut se plaindre parce qu’il y a quelque chose à améliorer. Moi, j’ai connu l’autre monde, celui où l’on ne se plaint pas, parce qu’il n’y a rien. Celui où l’ambulance devient un mythe. Celui où l’hôpital ressemble à un naufrage. Alors oui : quand on a tout perdu, on reconnaît un pays à sa capacité de soigner. Pas seulement de guérir, mais de prendre en charge. De dire : ta douleur n’est pas un détail. Ta vie ne sera pas laissée au hasard.        Puis il y a eu les études. Et là encore, j’ai ressenti cette sensation rare : être pris au sérieux. Dans mon pays d’origine, l’éducation était une bataille, parfois un privilège, souvent une loterie. Au Québec, j’ai découvert une autre logique : l’éducation comme investissement collectif. Comme promesse tenue à l’avance. Comme pacte silencieux entre une société et ses enfants : et, oui, même ses nouveaux arrivants.        J’ai connu des professeurs qui corrigent avec exigence, mais aussi avec cette idée-là au fond : on ne te fait pas apprendre pour t’humilier, on te fait apprendre pour te construire. J’ai appris une langue dans la langue : le français du Québec, avec ses tournures, sa musique, ses expressions qui font sourire et qui, un jour, deviennent les tiennes. J’ai appris que l’intégration n’est pas un test humiliant, mais une conversation longue, parfois difficile, souvent belle.        Je me souviens du premier moment où je me suis senti légitime : pas seulement toléré, pas seulement « accueilli », mais utile. Ce moment où l’on cesse d’être “le nouvel arrivant” et où l’on devient simplement quelqu’un qui contribue. Quelqu’un qui étudie, qui étudie, qui paie ses impôts, qui prend le bus, qui se plaint du froid, qui rit d’un accent, qui s’en forge un autre.        Depuis peu, je bouge dans la région d’Ottawa–Gatineau, au rythme des obligations et des ponts. J’habite Ottawa, non pas par reniement, mais parce que mon chemin professionnel m’y ancre, simplement. Pourtant, je reste encore, en partie, du côté du Québec par mes habitudes, mes attaches, mes retours, mes réflexes. Et si mes pas ont changé de rive, mon cœur, lui, est resté sous un lampadaire à Montréal : c’est ma façon la plus vraie de dire aux Québécois que je suis, et que je reste, québécois.        Le travail a été une autre étape de ce retour à la dignité. Dans les pays où l’État s’effondre, le travail devient un sport extrême : on survit dans l’informel, on négocie chaque jour, on se débrouille, on ruse. Ici, j’ai découvert le travail encadré, avec des repères qui tiennent. Des horaires. Des droits. Des normes. Une protection qui change la vie, parce qu’elle te retire de la loi du plus fort.        Et c’est un choc de comprendre qu’on peut construire quelque chose sans devoir payer une taxe à la peur. Qu’on peut planifier un mois, parfois une année. Qu’on peut parler de carrière, pas seulement de “petits boulots”. Qu’on peut avoir un CV qui est autre chose qu’une liste de survies. Le Québec m’a donné cette possibilité-là : ne plus être seulement un homme qui fuit, mais un homme qui bâtit. Ne plus être un dossier en transit, mais une personne en chemin.        Je vais dire une chose qui fera peut-être sourire : l’électricité 24 heures sur 24, c’est une révolution intérieure. Dans mon pays d’origine, la lumière est une négociation permanente. On apprend à vivre avec les coupures comme on apprend à vivre avec les promesses : en n’y croyant pas trop. Ici, la lumière est là. Simplement. On appuie sur l’interrupteur et le monde répond. C’est un détail, oui, mais un détail qui résume une civilisation : la continuité. La fiabilité. L’idée qu’une société fonctionne même quand tu ne la regardes pas. Que les services ne dépendent pas de ton courage, mais d’une organisation collective.        Quand on a connu l’obscurité imposée, on comprend ce que signifie une ville éclairée : ce n’est pas seulement du confort, c’est de la sécurité. C’est la possibilité d’étudier le soir. De travailler. De rentrer chez soi. D’imaginer. De respirer. Et dans cette lumière stable, j’ai compris ce que je n’avais plus vu depuis longtemps : un pays, ce n’est pas une émotion. C’est une infrastructure morale. Une manière d’assurer aux gens un minimum de stabilité pour qu’ils puissent redevenir pleinement humains.        Ma gratitude envers le Québec n’est pas un slogan. C’est une reconnaissance concrète, presque quotidienne. Je la vois dans les trottoirs déneigés qui te permettent de marcher sans te battre contre la rue. Dans les bibliothèques où l’on peut entrer gratuitement et ressortir plus riche. Dans les autobus qui passent malgré l’hiver. Dans l’idée simple qu’un inconnu peut te dire bonjour sans arrière-pensée.        Je sais aussi que le Québec a ses tensions, ses débats, ses fatigues, ses colères. Je ne viens pas faire de la carte postale. Mais quand on vient d’un monde où tout peut s’effondrer en quelques secondes, on apprend à aimer les sociétés qui tiennent. Même quand elles doutent. Même quand elles se critiquent. Car se critiquer, c’est déjà croire qu’on peut améliorer.        Après le 12 janvier 2010, je ne voyais plus de pays. Je voyais un vide, un trou dans la terre et dans la confiance. Le Québec, lui, m’a offert quelque chose de plus rare qu’une aide : une structure. Une chance. Une continuité. Il m’a permis de me reconstruire sans avoir à m’excuser d’exister. Et aujourd’hui, quand je pense à cette date qui ne vieillit pas, je pense aussi à une autre chose : la preuve que la vie peut recommencer. Que l’exil, malgré sa douleur, peut devenir une deuxième naissance. Et que la gratitude, quand elle est sincère, n’est pas une faiblesse : c’est une forme de justice rendue à ceux qui t’ont tendu la main.        Parce qu’au fond, je n’ai pas seulement trouvé un endroit où vivre : j’ai trouvé un pays, oui, je le dis ainsi, et je l’assume, même si je sais très bien ce que disent les cartes et les constitutions. J’ai trouvé un pays dans une langue. Et la langue qui m’a accueilli n’était pas seulement le français “en général” : c’était le français du Québec, avec ses “bon matin”, ses “c’est correct”, ses “viens-t’en”, ses silences polis, ses élans, ses pudeurs, ses façons de dire sans écraser. J’ai trouvé un pays dans des gens aussi : des Québécois qui m’ont tendu la main sans me demander de renier ce que j’étais, qui m’ont appris, parfois sans le savoir, que l’accueil n’est pas un discours mais un geste, une place faite à table, un conseil donné, un regard qui n’humilie pas, une patience qui ne se vante pas. Alors oui, je sais : le Québec n’est pas un pays au sens strict, pas “officiellement”.        Mais j’ai rarement vu une nation avec autant de preuves quotidiennes de ce qu’est un pays : une école qui ouvre, une clinique qui soigne, une bibliothèque qui éclaire, une société qui se tient, un peuple qui défend sa langue comme on défend une maison, non pour exclure, mais pour continuer d’exister. Et cela, pour un homme qui, un jour, ne voyait plus de pays, c’est plus qu’un refuge : c’est une identité qui recommence, une confiance qui se reconstruit, une idée du possible qui reprend chair, au point qu’ici, j’ai compris ceci : il y a des peuples qui n’attendent pas qu’on leur donne un pays, parce qu’ils en portent déjà un, debout, dans la voix, dans la mémoire, et dans la façon d’avancer.      ________________________    P.S. — Depuis le 23 décembre 2025, mes chroniques sur Facebook sont prises en otage : ma page a été piratée. J’ai multiplié les démarches, les formulaires, les signalements ; jusqu’ici, toutes mes tentatives sont restées vaines, et il est presque impossible d’entrer en contact avec un humain du côté de Facebook. En attendant de récupérer l’accès, si vous souhaitez faire circuler ce texte, je vous serais reconnaissant de partager vous-mêmes mes chroniques sur vos profils ou vos pages : c’est, pour l’instant, la seule façon simple de leur donner une chance d’exister malgré ce silence numérique. (Retrouvez-moi :<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15096</link>
				<pubDate>Sat, 03 Jan 2026 23:29:08 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15096" rel="nofollow ugc">J’ai rendez-vous avec un livre</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15096" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/01/boy-6700621_1920.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Cazo mon frère,        Je t’écris comme on ferme doucement une porte pour éviter qu’elle claque : sans colère, mais avec cette détermination calme des gens qui ont compris que leur santé mentale n’est pas un pays neutre.        Voilà : je ne veux plus parler de politique avec toi. Pas parce que je suis devenu apatride du débat, ni parce que j’ai soudainement découvert une vocation de plante verte. Non. Parce qu’à force de refaire le monde à l’oral, on oublie que le monde, lui, ne se refait pas : il se défait très bien tout seul.        Et entre nous, la politique, ces temps-ci, c’est comme une série Netflix : beaucoup de saisons, beaucoup de drames, et à la fin tu réalises que c’est surtout écrit pour te garder accroché, pas pour t’éclairer.        Je te vois venir, Cazo. Tu vas me dire : « Mais Thély, faut être informé ! »Oui. Mais il y a une différence entre être informé… et être intoxiqué.        Parce que quand tu me parles des grandes puissances qui “interviennent pour sauver un peuple”, je veux bien, moi, j’ai un cœur &#8211; il bat même parfois pour l’humanité entière, les jours de grande forme. Mais tu sais très bien, au fond, que dans ce monde-là, le mot peuple est souvent un décor.         Le vrai scénario, c’est l’intérêt. L’intérêt national, l’intérêt économique, l’intérêt stratégique &#8211; bref, l’intérêt, ce dieu moderne qui ne demande même plus qu’on le cache derrière un drapeau.        Et c’est là que je décroche, Cazo : quand le récit devient trop propre. Quand on me vend l’idée qu’on débarque quelque part uniquement par compassion, comme si des avions, des sanctions, des alliances et des “opérations” étaient des dons de charité. Comme si la géopolitique était une ONG avec un logo bleu et une conscience sans pétrole. Tu veux qu’on soit lucides, justement ? Alors parlons de ce qui est à portée de lucidité.        Regarde : il existe des endroits où “des choses se passent” depuis si longtemps qu’on ne dit même plus “des choses”, on dit “la situation”. Et ces endroits sont parfois si proches des grandes puissances qu’on pourrait croire qu’un petit souffle suffirait à changer le destin.        Et pourtant… silence. Ou alors, des discours. De magnifiques discours. Des discours bien repassés, parfumés aux valeurs universelles, et rangés ensuite dans un tiroir qui s’appelle “intérêts divergents”.        Tu vois pourquoi je ne veux plus qu’on en parle ? Parce que cette conversation finit toujours au même endroit : la morale d’un côté, le cynisme de l’autre, et nous deux au milieu, comme deux commentateurs sportifs qui crient sur un match où les joueurs ne nous entendent pas.        Et pendant que nous, on s’écharpe sur des cartes du monde, le monde, lui, fait ce qu’il fait le mieux : il continue sans demander notre avis. Alors je te propose une trêve. Une paix armée, mais armée de livres.        La politique m’a pris trop de minutes de vie        Cazo, la politique est devenue une machine à voler du temps. Elle s’infiltre partout : dans le café, sur X, sur les profils Facebook, dans les statuts WhatsApp, dans les soupers, dans les conversations qui auraient dû parler d’amour, de fatigue, de rêves, de projets. Elle se glisse comme une poussière fine sur le ventilateur de la cuisine : tu ne la vois pas au début, puis un jour tu éternues et tu comprends qu’elle était là depuis des semaines.        Et puis, franchement, à force, ça abîme notre amitié. Parce que toi, tu veux me convaincre. Et moi, je ne veux pas être convaincu : je veux respirer.        Je veux qu’on parle de littérature. Je veux qu’on parle de cette chose rare : une phrase qui te sauve une journée. Un roman qui te remet debout. Un poème qui t’apprend à nommer ce que tu croyais indicible.        Je veux qu’on parle du Québec, non pas comme un terrain de bataille idéologique, mais comme une société vivante : ses contradictions, ses tendresses, ses colères, sa langue qui se défend, ses hivers qui te testent le moral, ses librairies qui te réconcilient avec l’humanité.        Je veux qu’on parle d’Haïti aussi &#8211; pas seulement comme une tragédie en continu qu’on commente de loin, mais comme une mémoire, une dignité, une culture qui résiste, une intelligence collective qui n’a pas dit son dernier mot. Je veux qu’on parle de nos écrivains, de nos musiques, de nos rues, de nos mères, de nos enfants, de nos façons de rire quand même.        Je veux qu’on parle de livres, Cazo. De livres !Parce qu’un livre, au moins, ne prétend pas sauver le monde avec un communiqué : il te montre le monde, il t’y confronte, puis il te laisse libre de te transformer.        Petit pacte de survie entre nous        Donc voilà le deal.        Quand tu sens monter en toi l’envie de me dire : « Tu as vu ce que tel pays a fait à tel autre pays ? », tu prends une grande respiration et tu te poses une question simple : Est-ce que cette discussion va nous rendre plus lucides… ou juste plus amers ?        Si la réponse c’est “plus amers”, tu fais ce que font les sages : tu changes de sujet.        Tu m’écris plutôt :          « J’ai découvert un roman qui te ressemble. »        « T’as vu ce débat sur la langue ici ? »        « Cette chronique m’a fait rire. »        « Ce poème-là, c’est un coup de poing. »        « Dis-moi, tu écris quoi en ce moment ? »          Et moi, en échange, je promets d’être présent. De répondre. De nourrir la conversation. De ne pas fuir. Parce que je ne fuis pas le réel, Cazo : je fuis l’illusion de le maîtriser à coups d’opinions.        Je te le dis avec affection : je ne veux plus qu’on fasse semblant d’être les analystes d’un monde qui tourne sur des intérêts.        Je ne veux plus qu’on confonde indignation et intelligence. Je ne veux plus qu’on se fatigue à décrire le feu pendant que nos propres maisons réclament un peu d’eau, un peu de soin, un peu de beauté.        Alors, s’il te plaît : ne me parle plus de politique. Pas comme avant. Pas comme si ça devait être notre sport du soir.        Parle-moi plutôt de ce qui construit.De ce qui éclaire.De ce qui dure.        Parle-moi de littérature, Cazo.Et si tu insistes vraiment pour parler de politique… fais-le comme un personnage de roman : avec nuance, humour, contradiction, humanité. Là, peut-être, je resterai.        Sinon, je te préviens : je te bloque… mais en te recommandant un livre.        Avec amitié, ironie, et une pile de pages à lire.        ______        PHOTO : Garçon, Bookworm, Livres. Utilisat<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15077</link>
				<pubDate>Fri, 02 Jan 2026 16:47:26 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15077" rel="nofollow ugc">Et à quoi bon 1804 ?</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15077" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2026/01/FB_IMG_1767318991324.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> car dans ma lente marche de Poètej’ai vu ô mon Pays tes enfants sans mémoiredans toutes les capitales de l’Amériquele coui tendu et toute fierté buegenoux ployés devant le dieu-papierà l’effigie de Washington        À quoi bon ce passé de douleurs et de gloireet à quoi bon dix huit cent quatre        Anthony Phelps, « Mon Pays Que Voici »                    Le 1er janvier revient chaque année comme une date immuable, avec la régularité d’un rite qu’on n’interroge plus. Un rituel gravé dans la pierre, un anniversaire que l’on répète mécaniquement, parfois avec fanfare, parfois avec fatigue, souvent avec une gravité qui confine à la récitation scolaire. Une date sacrée, figée, presque fossilisée. 1804. Le chiffre est devenu talisman, fétiche, bouclier symbolique. On le brandit comme une preuve d’existence, comme un certificat de naissance qu’on sortirait à chaque fois que le monde doute de nous &#8211; ou que nous doutons de nous-mêmes. On la récite comme une prière, on la commémore comme un réflexe. Pourtant, plus le temps passe, plus une question s’impose, insistante, brutale, presque indécente : et à quoi bon 1804, si nous n’avons rien su en faire ?        Je pose cette question depuis un lieu paisible, stable, organisé. Une société qui n’a pas eu besoin d’une rupture violente pour comprendre que la liberté n’est pas un cri, mais une architecture patiente. Une société où la liberté n’est pas un slogan mais une mécanique quotidienne : institutions fonctionnelles, lois respectées, désaccords civilisés, débats sans machettes, élections sans deuil. Ici, la liberté est un acquis qu’on discute, qu’on ajuste, qu’on revendique encore &#8211; parfois avec passion, parfois avec impatience &#8211; mais toujours dans le cadre d’un ordre commun accepté. C’est depuis cet ailleurs que 1804 me revient en pleine figure, non comme une simple fierté, mais comme une douleur mal digérée, une promesse interrompue.        Car l’histoire haïtienne, à force d’être invoquée, a fini par être figée. On l’admire, on la vénère, on la sanctifie, mais on la laisse mourir de solitude. 1804 n’est plus un point de départ, c’est un refuge rhétorique. On s’y abrite pour éviter de regarder le présent en face. On répète que nous avons été les premiers, que nous avons osé l’impensable, que nous avons renversé l’ordre du monde esclavagiste, raciste et colonialiste. Tout cela est vrai. Absolument vrai. 1804 fut immense. Une anomalie historique. Une gifle infligée à l’ordre mondial. Des esclaves devenus maîtres de leur destin. Des corps brisés qui ont osé dire non. Une victoire si radicale qu’elle a effrayé la planète entière. Mais l’histoire n’est pas un musée : elle exige des héritiers capables de la prolonger, pas seulement de la vénérer &#8211; capables de traduire une mémoire en projet durable.        Les dérives commencent peut-être là : dans cette confusion entre mémoire et projet. L’indépendance devait être une promesse de dignité, elle est devenue un alibi. Alibi pour des élites qui pillent au nom du drapeau. Alibi pour des dirigeants qui confondent pouvoir et revanche. Alibi pour une société qui célèbre le passé pour ne pas affronter l’effondrement du présent. On a transformé la liberté en slogan, la souveraineté en excuse, l’autonomie en abandon. Être libre, en Haïti, a trop souvent signifié être livré à soi-même, sans institutions solides, sans règles partagées, sans horizon collectif &#8211; comme si l’autodétermination pouvait exister sans autodiscipline.        Il y a dans l’histoire haïtienne une accumulation d’absurdités si cohérentes qu’elles finissent par former un système. Une révolution victorieuse qui débouche sur une dette coloniale. Une nation née dans la radicalité qui se normalise dans la médiocrité politique. Une élite noire qui reproduit les réflexes de l’ancienne élite coloniale. Une armée fondatrice qui devient une force de déstabilisation permanente. Des constitutions écrites comme des manifestes, aussitôt piétinées. On en a écrit plus qu’on n’a construit d’écoles. On les a changées à chaque régime, comme si le problème venait toujours du texte, jamais de l’homme. Une constitution pour rassurer, une autre pour exclure, une autre pour verrouiller, une autre pour flatter. Le droit est devenu décoratif &#8211; au lieu d’être ce socle discret qui permet à une société de durer sans s’autodétruire.        On a longtemps accusé l’extérieur, parfois à juste titre, souvent par facilité. Oui, Haïti a été puni pour avoir osé. Oui, le monde esclavagiste n’a jamais pardonné l’audace de 1804. Oui, les interventions étrangères ont laissé des cicatrices profondes. Mais soyons honnêtes : on ne peut pas passer deux siècles à accuser l’extérieur pour masquer l’effondrement intérieur. Car l’histoire n’explique pas tout. Elle éclaire, elle conditionne, mais elle n’excuse pas l’acharnement à mal faire. À un moment donné, l’absurde cesse d’être hérité, il devient entretenu &#8211; et même revendiqué au nom d’une souveraineté mal comprise.        Le plus tragique, peut-être, c’est que la liberté haïtienne a été confondue avec l’absence de limites. Comme si se gouverner soi-même signifiait se libérer de toute contrainte, de toute discipline collective, de toute exigence institutionnelle. L’autorité avec la tyrannie. L’État avec l’ennemi. Gouverner avec voler. Critiquer avec détruire. Résister avec bloquer. Penser avec crier. Et l’absurde s’est installé comme mode de gestion, là où d’autres sociétés ont compris que la liberté réelle commence souvent là où l’arbitraire s’arrête.        On a commencé par tuer les pères fondateurs. Puis par effacer leur pensée. Ensuite par mythifier leurs statues tout en piétinant leurs idées. On a transformé Dessalines en icône figée, pendant que l’on sabotait méthodiquement l’État qu’il voulait bâtir. On a glorifié la rupture, sans jamais construire la continuité &#8211; comme si toute stabilité était suspecte, comme si durer était déjà trahir.        La présidence est devenue un billet de loterie. On n’y entrait plus pour servir, mais pour se servir. Le pouvoir n’était plus une responsabilité, mais une revanche sociale. On gouvernait comme on se venge. On pillait comme on respirait. Et quand le peuple protestait, on invoquait 1804, comme un alibi magique &#8211; comme si l’histoire pouvait encore absoudre l’absence de gouvernance.        Puis est venue la culture du provisoire éternel. Gouvernements de transition, autorités temporaires, accords intérimaires, consensus fragiles. Haïti est devenue une salle d’attente sans médecin. On attend toujours quelque chose : des élections, une aide, une solution, un sauveur. L’État n’agit plus, il survit &#8211; là où d’autres peuples ont appris que l’autonomie passe d’abord par la continuité.        Pendant ce temps, l’école s’est effondrée. La transmission s’est rompue. L’histoire n’est plus enseignée, elle est récitée. On connaît les dates, pas les idées. Les slogans, pas les structures. Les héros, pas les mécanismes. Résultat : une jeunesse sans boussole, sans horizon, sans confiance dans le collectif &#8211; incapable de se projeter dans un avenir commun parce qu’on ne lui a jamais appris comment se construit un pays normal.        Et comme l’État s’est retiré, les gangs sont entrés. Pas par accident. Par invitation tacite. Parce que le vide appelle toujours le plus violent. Les armes ont remplacé la loi. Les chefs de quartiers ont remplacé les maires. La peur a remplacé la citoyenneté. Et l’indépendance est devenue territorialement morcelée, confisquée par des hommes armés.        Un matin récent, dans un quartier ordinaire de la capitale, l’indépendance s’est réveillée avant le soleil, comme elle le fait désormais : par le bruit sec des armes. Des gangs ont attaqué à l’aube. Des habitants ont été tués. D’autres ont fui en courant, non pas vers un avenir, mais vers un coin de ville qui n’avait pas encore été avalé. Rien d’exceptionnel, rien de symbolique : une rue, des maisons, des vies ordinaires abandonnées à la hâte, avec cette sensation humiliante de quitter sa propre existence comme on fuit un incendie qu’on n’a pas allumé. Dans ce pays, l’exil intérieur est devenu une routine, et la souveraineté, lorsqu’elle ne protège plus les corps, devient un mot vide, un drapeau agité au-dessus d’une population qui déménage sa peur d’un quartier à l’autre.        Haïti est alors passée de pays indépendant à otage armé de lui-même.        Ajoutons à cela l’élite économique, souvent absente, parfois prédatrice, toujours déconnectée. Une bourgeoisie sans projet national, sans devoir collectif, sans patriotisme concret. Elle investit ailleurs, éduque ses enfants ailleurs, soigne ses maladies ailleurs, tout en donnant des leçons de souveraineté à ceux qui meurent sur place &#8211; comme si l’amour d’un pays pouvait se limiter à un discours sans engagement réel.        Ajoutons encore la diaspora, indispensable économiquement, ignorée politiquement. On encaisse ses transferts, mais on refuse sa voix. On la célèbre quand elle envoie de l’argent, on la méprise quand elle veut participer. 1804 devient alors une frontière morale : libre de payer, pas libre de décider &#8211; une conception étroite de la nation, incapable d’intégrer toutes ses forces vives.        Et puis il y a la santé, ce révélateur brutal de ce qu’il reste encore debout. Quand un hôpital ferme parce que l’insécurité l’étouffe, ce n’est pas seulement une porte qu’on verrouille : c’est une société qui avoue qu’elle ne sait plus protéger ses vivants. Des centres hospitaliers ont dû cesser leurs activités, des équipes médicales ont évacué sous la menace, des soignants ont quitté leur poste non par lâcheté, mais parce que même l’acte de soigner est devenu dangereux. Voilà où en est 1804 : dans la possibilité très réelle qu’un médecin, une infirmière ou un patient deviennent des cibles secondaires dans une guerre où l’État n’est plus arbitre, mais spectateur tremblant.        Et puis il y a le théâtre international. Les grandes puissances qui condamnent sans réparer, qui aident sans comprendre, qui interviennent sans assumer. Même le ciel, désormais, a ses barrières : des vols commerciaux restent interdits, prolongés pour des raisons de sécurité, parce que des groupes armés ont acquis une capacité de nuisance telle qu’elle atteint jusqu’aux trajectoires d’avion. On a connu l’indépendance comme conquête du sol ; voici l’indépendance comme impossibilité de décoller. Et l’image la plus cruelle est peut-être celle-ci : lors d’une opération récente, un hélicoptère a dû être détruit par les forces de l’ordre elles-mêmes, par crainte qu’il ne tombe entre les mains de gangs. Un État qui brûle son propre matériel pour éviter qu’il ne serve à ceux qui le défient : difficile de trouver parabole plus précise d’une liberté malade, obligée de se mutiler pour survivre.        Mais là encore, la vérité dérangeante s’impose : l’histoire pèse, oui. Mais elle n’excuse pas tout. À un moment, l’irresponsabilité devient un choix. Alors, à quoi bon 1804, si l’indépendance ne produit ni dignité, ni sécurité, ni justice, ni avenir commun ? À quoi bon 1804, si la liberté n’est qu’un mot brandi contre toute tentative d’organisation ? À quoi bon 1804, si le peuple est libre de mourir, libre de fuir, libre de survivre, mais jamais libre de vivre normalement ?        La vérité la plus cruelle est peut-être celle-ci : Haïti ne meurt pas d’avoir été colonisée. Elle meurt d’avoir sacralisé sa rupture sans jamais construire son après. Elle meurt d’avoir confondu mémoire et projet. Mythe et méthode. Révolte et gouvernance.        Pendant ce temps, ailleurs, d’autres peuples réfléchissent calmement à leur avenir collectif. Ils débattent, ils doutent, ils écrivent, ils votent, ils corrigent. Ils savent qu’une liberté qui ne s’incarne pas dans des institutions solides finit toujours par se retourner contre elle-même &#8211; et que l’émancipation véritable est un travail de longue haleine, jamais un acquis définitif.        1804 n’était pas une fin. C’était un début. Un point de départ exigeant. Un contrat moral lourd. Il fallait bâtir, transmettre, organiser, protéger. Il fallait transformer la révolte en État, la colère en droit, la victoire en continuité.        Haïti n’a pas trahi l’histoire. Elle s’est trahie elle-même. Non par oubli, mais par illusion. Par la croyance tenace que la liberté, une fois conquise, s’auto-entretient. Par l’idée confortable que l’indépendance est un état naturel, et non une construction politique permanente. Par l’erreur fondamentale qui consiste à penser qu’un peuple libéré est automatiquement un peuple gouverné, structuré, protégé.        Haïti s’est trahie en confondant l’acte fondateur avec l’œuvre à accomplir. En faisant de 1804 une fin symbolique, alors qu’il n’était qu’un commencement brutal, exigeant, presque inhumain par ce qu’il supposait ensuite : bâtir des institutions, transmettre une culture civique, accepter la discipline collective, inscrire la liberté dans des règles durables plutôt que dans des élans héroïques.        Elle s’est trahie en croyant que la souveraineté suffisait à produire la dignité. En oubliant que la liberté n’est viable que lorsqu’elle est organisée, partagée, protégée. Protégée contre l’arbitraire. Protégée contre la prédation des élites. Protégée contre la violence privée qui surgit toujours quand l’autorité publique disparaît.        Elle s’est trahie lorsque la mémoire a remplacé le projet. Lorsque la commémoration a pris la place de la planification. Lorsque l’histoire est devenue un refuge émotionnel plutôt qu’un outil critique. On a appris à réciter 1804, mais pas à l’administrer. À célébrer la rupture, mais pas à construire la continuité. À glorifier la révolte, mais pas à accepter les contraintes nécessaires à la gouvernance. Elle s’est trahie quand la liberté a cessé d’être une responsabilité collective pour devenir un prétexte individuel.        Quand l’État a été perçu comme une menace plutôt que comme une protection.Quand la loi a été vécue comme une entrave plutôt que comme une garantie.Quand l’autorité a été assimilée à la tyrannie, et l’organisation au renoncement.        Car une vérité dérangeante traverse toute l’histoire moderne : la liberté qui refuse la règle finit toujours par produire sa propre négation.        Elle se fragmente.Elle se privatise.Elle se militarise.Elle se retourne contre ceux qu’elle prétend défendre.        C’est exactement ce qui s’est produit.        Là où l’État n’a pas tenu, d’autres pouvoirs ont surgi.Là où la loi s’est retirée, la force s’est installée.Là où la liberté n’a pas été encadrée, elle est devenue une permission de nuire.        Et l’indépendance, privée d’institutions solides, s’est vidée de sa substance politique. C’est pourquoi la question n’est pas de savoir si Haïti a été injustement traitée par l’histoire, elle l’a été. La question est de savoir ce qu’elle a fait, ensuite, de cette injustice. Et trop souvent, elle a répondu par la répétition, l’improvisation, le provisoire, l’abandon de toute exigence de durée.        La leçon de 1804 n’est donc pas seulement haïtienne. Elle est universelle. Elle dit ceci, avec une clarté presque cruelle : un peuple peut conquérir sa liberté une fois, mais il doit la mériter chaque jour.        La mériter par ses choix institutionnels.La mériter par sa capacité à transformer l’émotion historique en cadre politique.La mériter par son refus de confondre souveraineté et désordre.        Sans ce travail quotidien, la liberté se fige.Elle se mythifie.Elle se fossilise dans les dates et les discours.Elle cesse d’être un outil d’émancipation pour devenir une légende commode, invoquée chaque fois que le réel s’effondre.        Et alors, l’indépendance ne disparaît pas brutalement.Elle s’use.Elle se vide.Elle survit sous forme de symbole, tandis que la réalité, elle, s’effrite.        C’est ainsi qu’une victoire historique peut devenir une tragédie contemporaine.Non par trahison de l’histoire, mais par incapacité à l’habiter pleinement. Sans exigence, la liberté devient un récit. Sans institutions, elle devient une promesse creuse. Et sans courage politique pour la faire durer, l’indépendance n’est plus q<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=15018</link>
				<pubDate>Thu, 25 Dec 2025 08:00:14 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15018" rel="nofollow ugc">Facebook existe encore, je n’y ai plus accès</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=15018" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/12/IMG_2494-1.webp" /></a> Dans la nuit du 22 décembre, à une heure où les algorithmes veillent plus que les humains, je me suis réveillé sans Facebook. Pas sans électricité. Pas sans eau. Pas sans dignité. Sans accès.  Mon compte avait disparu de mes mains. Ma page, elle, est toujours là, visible, intacte, mais désormais hors de ma portée, comme une maison dont on a changé la serrure pendant que vous dormiez.  Quelqu’un, quelque part, a jugé nécessaire de me voler un accès. Pas une voiture. Pas un terrain. Pas même une idée originale, un droit de gestion sur une page Facebook. Ce qui, en 2025, relève à la fois du piratage numérique et du théâtre de boulevard.  Je tiens à rassurer mes pirates : ils n’ont pas piraté un coffre-fort. Ils ont piraté des mots, des chroniques, des silences réfléchis, des lecteurs patients. Ils ont hérité (temporairement) d’un espace où l’on doute plus qu’on ne crie, où l’on écrit plus qu’on n’insulte, où l’on pense plus qu’on ne vend. Autrement dit : bon courage.  Il faut une certaine misère intérieure pour croire que bloquer l’accès à une page, c’est faire taire une voix. Une certaine naïveté pour penser que l’identité numérique remplace l’identité réelle. Une certaine fatigue morale pour s’attaquer à une page plutôt qu’à ses propres limites.  Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que ceux qui m’ont neutralisé virtuellement m’ont offert, sans le savoir, un luxe rare : le silence imposé. Une pause forcée dans le vacarme algorithmique. Une preuve supplémentaire que, dans ce monde, certains ne supportent pas la parole, surtout quand elle n’est ni violente, ni soumise, ni rentable.  Perdre l’accès à un compte Facebook n’est pas une tragédie. C’est un rappel. Un rappel que les plateformes ne sont que des passerelles, jamais des fondations. Un rappel que les pages peuvent être confisquées, mais pas la pensée. Un rappel que les mots ne vivent pas dans des serveurs, mais dans les têtes. Un rappel que la pensée n’obéit à aucun code d’accès.  À ceux qui ont piraté : merci pour cette leçon involontaire. Vous m’avez pris un accès, pas une voix. Vous avez gardé une page, mais sans son souffle. Vous avez coupé un fil, pas le courant. Et comme souvent dans l’histoire humaine, ceux qui croient effacer ne font que révéler ce qu’ils sont : pressés, anonymes, et étrangement vides.  Quant à moi, je continue. Avec ou sans accès. Avec ou sans plateforme. Toujours avec des mots.                                   •••••   Qu’on se rassure : ils auront beau s’acharner, multiplier les manœuvres et les intrusions, Noël, lui, ne se pirate pas. On ne pirate ni les saisons qui reviennent envers et contre tout, ni les traditions, les valeurs et la culture qui traversent le temps, ni cette mémoire collective qui se transmet, sans mot de passe, de génération en génération.  Il existe des choses qui échappent aux clics, aux effacements et aux comptes suspendus. Noël en fait partie. Puisque les livres, eux, ne dépendent d’aucun mot de passe, et pendant qu’on y est, je vous annonce la parution de mon roman C’était ça ou mourir, aux Éditions du Boréal, le 10 mars 2026. Il sera disponible chez vos libraires, et peut être précommandé dès maintenant. Voir Les libraires du Québec pour plus d<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14979</link>
				<pubDate>Fri, 19 Dec 2025 23:11:30 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14979" rel="nofollow ugc">Une nuit ordinaire appelée Noël</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14979" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/12/pexels-jeffrey-houle-817367352-19273391.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il y a des Noëls qui tombent du ciel, et d’autres qui montent du sol&#8230; Au Québec, Noël descend doucement, comme une neige qui a pris son temps pour apprendre à tomber droit. Les rues s’éclairent sans empressement, les vitrines se parent d’une pudeur lumineuse, les maisons respirent une chaleur tranquille. Même le silence semble participer à la fête. Ici, Noël n’est pas une explosion : c’est une installation. On ne l’annonce pas, on l’habite.  Il y a, dans cette manière de vivre Noël, quelque chose de profondément rassurant. Une normalité presque insolente. Le fait qu’on puisse sortir le soir, rentrer tard, marcher sans s’expliquer, regarder les gens dans les yeux sans calculer la suite. Une liberté si évidente qu’elle ne se remarque plus. Et pourtant.  Je pense souvent à Noël en Haïti. Pas celui des cartes postales, ni celui des discours. Le vrai. Celui qui se vit la nuit. La nuit de Noël n’est pas une veille : c’est un sommet. La plus belle nuit de l’année. On ne dort pas, on veille le pays. Les rues vivent, les voix montent, les pas se croisent. La nuit devient un territoire commun. Elle appartient à tout le monde.  Mon père me racontait cela. Je n’étais pas encore né lorsqu’il prenait l’autobus au milieu de la nuit pour arriver à Port-au-Prince à l’aube. À l’époque de la dictature, quand la nuit n’était jamais tout à fait innocente. Il fallait savoir regarder, et surtout ne pas trop regarder.  Une fois, m’a-t-il dit, il a failli être arrêté, expédié à Fort-Dimanche (ce nom qui glaçait le sang, prison politique du régime, lieu de torture et de disparitions) simplement parce qu’il avait fixé un haut gradé militaire dans les yeux, non loin du Palais national. Un regard de trop. Une seconde de vérité mal placée.  Cette nuit-là, il a compris que la liberté se mesure parfois à la durée d’un regard.  À LIRE AUSSI : Et si le Père Noël devenait haïtien ?  Quand je suis arrivé au Québec, j’ai découvert quelque chose de déroutant : on pouvait fixer les gens dans les yeux et se dire quatre vérités, on pouvait sortir la nuit. Pas seulement la nuit de Noël. Toutes les nuits. Sans excuse. Sans raison. Sans prière préalable. La nuit n’était pas un piège, elle était un prolongement du jour. Une continuité tranquille.  C’était un luxe. Un Noël à l’année.  Ici, on peut marcher après minuit comme on marche à midi. On peut prendre l’autobus sans calculer les risques. On peut traverser la ville sans se demander qui contrôle quoi. On peut rentrer chez soi avec une fatigue ordinaire, celle du travail ou des pensées, pas celle de la survie.  Et c’est peut-être cela, le vrai miracle de Noël au Québec : cette stabilité discrète. Ce pays qui n’a pas besoin de rappeler chaque jour qu’il tient debout. Il tient. Voilà tout.  Aujourd’hui encore, au moment même où j’écris cette chronique, sortir des Gonaïves (ou de n’importe quel coin du pays) pour aller à Port-au-Prince est l’un des plus grands risques que l’on puisse prendre, de jour comme de nuit.  Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas une exagération. C’est une donnée. Les gangs bloquent la capitale à tous les points d’entrée. Ils ont remplacé les frontières par des barrages, l’État par des armes, la loi par l’humeur du jour.  Soit on paie pour passer. Soit on tombe sur un refus. Et s’ils ne sont pas contents, le scénario varie : balles ou enlèvement. Cela dépend, dit-on là-bas avec une ironie fatiguée, de la drogue qu’ils ont prise la veille.  Pendant ce temps, ceux qui sont censés sécuriser et stabiliser le pays (neuf présidents érigés en conseil présidentiel, prouesse institutionnelle digne d’un casse-tête mal monté) dirigent encerclés, enfermés, assiégés à l’intérieur même de ce qu’ils prétendent gouverner. Le pouvoir est captif. Le territoire aussi.  La nuit, en Haïti, n’est plus un espace commun. Elle est fragmentée, confisquée, dangereuse. Même Noël a perdu son droit de cité nocturne.  Et c’est là que le contraste devient vertigineux.  Au Québec, Noël est presque banal. On chiale sur la neige, sur le stationnement, sur les cadeaux à acheter, sur la dinde trop sèche. On râle, mais on râle en paix. On se plaint dans un pays qui fonctionne suffisamment pour que la plainte soit un loisir.  Certains y verront la preuve tranquille d’un peuple qui se gouverne sans bruit. D’autres reconnaîtront cette capacité rare à bâtir une maison collective solide, sans slogans tapageurs. Un pays qui ne crie pas seulement sa souveraineté, mais qui la pratique au quotidien, dans les détails : les routes déneigées, les autobus qui passent, les rues éclairées, les nuits accessibles.  C’est peut-être cela, le génie discret d’ici : avoir compris que la liberté n’est pas seulement une grande idée, mais une somme de petites sécurités.  Pouvoir sortir la nuit. Pouvoir rentrer vivant. Pouvoir fêter Noël sans calculer les angles morts.  Au Québec, Noël ne se vit pas dans l’excès, mais dans la continuité. Il n’est pas une parenthèse enchantée au milieu de la peur. Il est un moment parmi d’autres, inscrit dans une normalité stable. Et cette normalité, pour qui vient d’un pays où la nuit est devenue un territoire hostile, est un privilège immense.  Je repense souvent à mon père, à ce regard de trop, à cette seconde qui aurait pu changer toute une vie. Et je regarde à mon tour, mon fils grandir ici, sortir avec moi le soir, rire sans stratégie, rentrer sans avoir à expliquer pourquoi nous sommes encore là. Je me dis que Noël, finalement, ce n’est pas seulement une fête.  C’est un droit.  Un droit de circuler. Un droit de regarder. Un droit de vivre la nuit sans qu’elle vous réclame un tribut.  Au Québec, ce droit est si bien installé qu’on oublie de le nommer. En Haïti, son absence hurle dans chaque silence après le coucher du soleil.  Et dans les détails, toujours dans les détails, se révèle ce que vaut un pays.  Noël, ici, n’est pas un miracle. C’est une habitude.  Et parfois, la plus belle victoire d’un peuple, c’est d’avoir transformé le miracle en routine.  Alors, en ce pays où l’on peut encore sortir le soir sans prier, regarder sans craindre, rentrer sans se justifier, Noël n’est pas seulement une date sur le calendrier. C’est une respiration collective. Une promesse tenue. Une nuit qui ne demande rien en échange, sinon d’être vécue.  À celles et ceux qui allument une lumière derrière une fenêtre, qui marchent sans peur sur un trottoir gelé, qui rentrent tard avec les mains vides mais le cœur plein, je souhaite un Noël simple et entier.  Un Noël qui ressemble à ce pays quand il est à la hauteur de lui-même : calme, vivant, et ouvert jusqu’au bout de la nuit.  Joyeux Noël !    —— PS: cette chronique fait partie de la série « Le<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14920</link>
				<pubDate>Wed, 17 Dec 2025 03:46:31 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14920" rel="nofollow ugc">Un vèvè sur le torse</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14920" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/12/4a8d3bc0-4476-4789-82c0-9324a6d720bc.webp" /></a> On aurait pu parler du jeu, du pressing, des passes courtes, du mental, ou même de la fédération haïtienne de football (ce serait déjà un bon drame). Mais non.  Nous voilà, une fois de plus, en train de débattre d’un maillot. Pas d’un maillot mal cousu ou trop cher, non, d’un maillot d&rsquo;une équipe nationale estampé d’un vèvè, symbole cabalistique du Vodou, subtilement incrusté comme si l’on glissait un gri-gri dans une poche avant d’aller au travail.  Certains s’offusquent, au nom du respect de la liberté de croyance, de la laïcité, de l’inconfort que pourrait ressentir un joueur catholique ou un supporter protestant.  D’autres brandissent l’argument culturel : « Le Vodou, c’est nous ! » comme s’il s’agissait d’un drapeau génétique cousu à même l’ADN.  Je ne rentre pas dans ce débat. C’est un piège, un faux problème. Parce que pendant que les uns s’énervent sur un symbole, les autres continuent de gouverner un pays où les symboles valent plus que les institutions.  Le véritable sujet, c’est que ce vèvè sur le maillot de l&rsquo;Équipe nationale (qualifiée pour le mondial) résume parfaitement ce que nous, les haïtiens, nous sommes devenus : une nation coincée, figée dans ses croyances ancestrales comme un lézard paralysé sous le soleil.  Nous n’avons jamais appris à faire confiance à la rationalité  J’ai grandi en Haïti, un pays où le matin commence souvent par une incantation déguisée. Dans mon quartier, aux Gonaïves, il y avait toujours un monsieur pour expliquer pourquoi son commerce ne marchait pas : quelqu’un l’avait « bloqué ». Une dame dont la fille n’arrivait pas à réussir ses examens : « On l’a attachée ». Une autre, incapable de tomber enceinte, murmurait en silence que la belle-mère lui avait jeté un mauvais sort, qu’elle lui avait « mangé la chance ».  Un jour, un match de foot sans règles ni arbitre, né d’un après-midi sans programme, dans une ruelle, s’est terminé par un rituel improvisé : les gamins avaient dessiné un mini-vèvè avec un charbon pour s’assurer que leur équipe marquerait. Des enfants ! Pas des vieilles personnes tremblantes sous les ombres. Des enfants qui, au lieu d’apprendre à compter les probabilités, répétaient déjà les automatismes d’adultes aliénés, prisonniers d’un imaginaire transmis comme une vérité, où l’échec n’est jamais le fruit du hasard, de l’erreur ou du manque d’effort, mais toujours l’œuvre obscure d’une force invisible.  Et voilà que, des années plus tard, ce même réflexe se retrouve… sur le maillot national. Comme un clin d’œil cosmique : à défaut d’avoir des infrastructures sportives, mettons un symbole mystique, ça ne coûte rien. Le problème, ce n’est pas le vèvè. C’est ce que le vèvè révèle de nous.  Pendant des décennies, nous avons confondu modernité avec possession d’un téléphone dernier cri. Nous avons confondu progrès avec voyages à Miami. Mais nous n’avons jamais appris la base : la causalité, la logique, la méthode, l’observation, le raisonnement.  Haïti est un pays où la météo, l’examen d’État, la politique, la route nationale #1 et le destin amoureux peuvent être expliqués par un même réflexe : « Gen bagay ». Toujours un « bagay ». Toujours quelque chose dans l’invisible. Toujours une force obscure.  Cela peut prêter à sourire, mais en réalité, c’est une tragédie cognitive. Nous n’avons jamais appris à faire confiance à ce qui se vérifie. Nous avons hérité d’un système où l’invisible sert de refuge. Une nation entière s’est habituée à résoudre des problèmes concrets par des explications abstraites. C’est confortable, certes, mais profondément paralysant.  Des institutions plus faibles que nos superstitions  C’est peut-être la seule constante de notre histoire : nos institutions tombent, nos croyances survivent. La première République noire au monde ? Oui. La première République qui a laissé les superstitions gouverner la structure même du pouvoir ? Encore oui.  Nos dirigeants, passés et présents, savent comment fonctionne ce pays : il est plus facile de gouverner un peuple persuadé que son destin se joue dans l’invisible plutôt que dans un parlement.  Les politiciens haïtiens, à défaut de bâtir des routes, ont bâti des légendes. À défaut de construire des écoles, ils ont construit des récits fantastiques. À défaut de financer la recherche scientifique, ils ont financé la survie politique dans un théâtre où les dieux et les ancêtres servent de stratégie de communication.  Quand un peuple n’a pas confiance en ses institutions, il cherche ailleurs. Dans le tambour, dans l’église, dans le rêve, dans le talisman, dans le vèvè. Ce glissement n’est pas un hasard, c’est une conséquence. La misère est un excellent terreau pour la magie. Quand la vie manque d’explications rassurantes, on en invente. Quand les États échouent, les mystiques prospèrent. Quand il n’y a ni justice, ni école, ni hôpital fonctionnel, il reste quoi ? Le sacré.  C’est presque mathématique : plus la vie est dure, plus les illusions sont séduisantes. Il est plus simple de croire que quelqu’un nous surveille que d’accepter que nous sommes seuls face à nos catastrophes. Plus simple de croire qu’un loa vodou protège Haïti que d’admettre que personne ne protège Haïti.  Plus simple de vénérer un symbole que de bâtir une institution. La magie rassure. Le réel, non. Et ce réflexe, profondément humain, nous a enfermés. Nous avons développé une dépendance spirituelle comme on développe une addiction. Elle comble le vide, mais elle ne construit rien.  Le match qui n’a jamais eu lieu  C’est pour cela que je ne rentre pas dans le débat sur la légitimité du symbole. Ce débat nous amuse, mais il nous distrait. Le vèvè sur le maillot de la sélection haïtienne de football « Les Grenadiers » n’est pas le problème. C’est un miroir&#8230;  Le miroir d’un pays qui préfère discuter de ce qui se voit plutôt que de ce qui se construit. Le miroir d’un peuple qui se cramponne à ses mythologies parce que la réalité lui fait trop mal.  Le miroir d’une nation qui, au lieu de moderniser ses structures sportives, armes, institutions, écoles, infrastructures, s’offre des amulettes symboliques pour se donner l’impression d’avancer.  Si demain le maillot portait le symbole de la Constitution du pays, on continuerait de perdre nos matchs. Si demain le maillot portait les plans détaillés d’un projet d’État moderne, on n’y gagnerait pas un but de plus. Parce que le problème n’est pas sur la poitrine des joueurs. Il est dans la manière dont nous pensons le monde, la nation, l’État, le progrès, la vérité.  Je me souviens d’un match dans mon quartier. Une équipe avait décidé de dessiner un gand vèvè de Legba à l’entrée du terrain pour « ouvrir les chemins ». L’autre équipe, vexée, en avait dessiné un autre, celui de Dantor, pour « bloquer l’énergie ».  Résultat : personne n’a marqué. Personne. 0–0. Un ennui historique. Le match le plus mystiquement stérile jamais joué dans une ruelle haïtienne.  À la fin, un vieux monsieur avait dit : « Se pa vèvè ki fè nou fè match nul non, se paske nou pa konn jwe. » (Ce n’est pas le vèvè qui vous a fait faire match nul, c’est simplement parce que vous ne savez pas jouer.) Ce jour-là, tout était dit. La vérité nue, simple, presque banale : ce n’était pas la magie qui avait échoué. C’était la technique. La préparation. La discipline. La méthode. En un mot : la réalité.  Pendant que nous tournons en rond&#8230; d’autres avancent  Le vèvè sur le maillot des joueurs haïtiens à la Coupe du Monde de 2026 pourrait être un beau symbole, si nous étions un pays qui savait où il allait. Mais dans l’état actuel des choses, il ressemble davantage à un pansement sur une fracture ouverte. Un signe de plus que nous avons peur de la réalité. Que nous préférons les récits aux réformes. Que nous aimons nous cacher sous les légendes. Que nous n’avons jamais été vraiment prêts à affronter le monde tel qu’il est.  Le vèvè n’est ni bon ni mauvais. Il est révélateur. Il révèle que nous sommes coincés entre passé et avenir, entre magie et modernité, entre croyances et institutions. Le football, comme le pays, a besoin de rationalité, de méthode, d’organisation, de transparence, de structures solides, pas d’un symbole gravé sur un tissu. Et tant que nous n’aurons pas compris cela, nous continuerons de courir derrière un ballon en espérant que le ciel marque à notre place.  Et pendant que nous restons bloqués dans nos intrigues mystiques, il m’arrive de lever les yeux vers mon autre patrie, ce Québec qui m’a accueilli, et d’observer un contraste brutal, presque instructif : ici, on a eu le courage de retirer le crucifix du parlement, geste fort qui signifie que l’État ne doit s’agenouiller devant aucune religion. Ici, un gouvernement ose mener le combat de limiter les signes religieux dans l’espace public, non pour humilier une foi, mais pour protéger le droit de chacun de ne pas avoir à subir la foi de l’autre.  Les Québécois, par l&rsquo;entremise de leur gouvernement, ont engagé une démarche de renforcement de la laïcité et de la neutralité religieuse, notamment avec le récent projet de loi 9, qui vise à interdire les prières de rue et à encadrer plus strictement les accommodements religieux pour les employés publics. Ce projet crée des débats, des tensions, des oppositions, mais il révèle quelque chose de fondamental : la volonté de ne pas laisser les dieux gouverner la cité. Il s’agit, au fond, de séparer clairement la foi et les symboles religieux de l’État et, plus largement, de tout ce qui parle au nom de la nation. Car si une équipe nationale n’est pas l’État au sens strict, elle en porte néanmoins la voix symbolique, l’imaginaire collectif, ce que le pays donne à voir de lui-même. Ce qu’elle affiche sur un maillot n’est jamais neutre : c’est un récit, une projection, une manière d’inscrire la nation dans le monde.  Cette volonté n’est pas parfaite, suscite des critiques, mais elle s’enracine dans une idée essentielle : que l’État doit être libéré des dieux, quels qu’ils soient, pour éviter que des décisions humaines soient justifiées au nom d’entités invisibles. Les Québécois savent, comme l’histoire du monde l’a montré mille fois, que les religions, lorsqu’elles se mêlent au pouvoir, ont produit des croisades, des djihads, des massacres et des absurdités qui font tourner les peuples en rond comme des fous. Et c’est précisément pour éviter ce cercle infernal qu’ils cherchent, avec maladresse parfois, avec courage souvent, à séparer l’autorité politique de la croyance intime.  Ce contraste rappelle à quel point Haïti, elle, peine encore à sortir des griffes du sacré, incapable de distinguer ce qui relève du croire et ce qui relève du vivre ensemble. Le maillot n’a pas un problème. Nous, oui. Le débat est inutile. Le symbole est un détail. Le vèvè n’est qu’un rappel, presque affectueux, presque cruel, que nous sommes encore un peuple qui négocie ses angoisses avec l’invisible.  Et pendant que d’autres nations arrachent patiemment les dieux de leurs institutions pour les replacer dans la conscience individuelle, là où ils n’ont jamais cessé d’appartenir, nous continuons d’espérer que des symboles nous sauveront de nous-mêmes.  Le jour où nous accepterons enfin le réel, sans magie, sans illusions, sans béquilles mystiques, ce jour-là, peut-être, nous commencerons à gagner des matchs. Et, qui sait, à construire un pays. Un pays où un maillot n’est plus un<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14820</link>
				<pubDate>Tue, 02 Dec 2025 15:24:06 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14820" rel="nofollow ugc">L&#039;Amérique pleure</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14820" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/12/360_F_707272933_C3Lpjv3GJQhZb96FQPhMvO8OFByq6oc9-2.webp" /></a> « Encore un jour à se lever / En même temps que le soleil… »*, chantent quelque part des camionneurs au cœur usé, la voix pleine de routes trop longues. Et pendant que résonnent ces paroles fatiguées, cette Amérique qui pleure dans un vieux rétroviseur ressemble étrangement à celle qui décrète froidement qu’un peuple entier n’aura pas de visas. « Y a tellement d’inégalités / Et de souffrance sur les visages… »* On dirait que ces lignes des Cowboys Fringants ont été écrites pour Haïti et les Haïtiens. Pour l’absurdité du monde. Pour ce théâtre où rigolent les puissants pendant que les petites nations se battent avec des mains nues.        C’est une histoire simple, vraiment. Une petite histoire de rien du tout, comme on en lit chaque semaine dans le grand théâtre absurde de la politique internationale : un pays appauvri, cabossé, malmené par l’Histoire, parvient à qualifier son équipe nationale de football pour la Coupe du monde… et un autre pays, immensément riche, doté d’un ego mondial soutenu par une armée et un appareil médiatique tentaculaire, décide que les supporters de ce petit pays ne mettront pas un orteil sur son territoire. C’est presque poétique, en un sens : une parabole moderne sur le pouvoir, la peur, et la manière dont certains gouvernants transforment leurs obsessions personnelles en doctrine d’État. On en rirait, si ce n’était pas précisément le rire nerveux de ceux qui comprennent trop bien le procédé.        Car il faut dire les choses franchement : depuis près d’une décennie, il existe une étrange tradition consistant à faire de quelques millions d’Haïtiens le réceptacle idéal des angoisses nationales d’un certain leader américain. Une sorte de défouloir politique commode, un punching-ball diplomatique sur lequel on peut frapper sans que les grands discours sur les droits humains viennent trop perturber la mise en scène. Le problème, c’est que cette tradition a pris, au fil des années, l’allure d’un feuilleton où les épisodes rivalisent de créativité dans la caricature.        Tout commence un soir de 2017, dans une salle de réunion de la Maison-Blanche, où un dirigeant exaspéré — déjà en mode émission de téléréalité permanente — s’agace que quinze mille Haïtiens aient obtenu un visa pour les États-Unis. Il lâche alors, selon plusieurs témoins, cette phrase immortelle : “They all have AIDS.” Le genre de formule qui ouvre l’appétit dans un banquet diplomatique. L’idée qu’un peuple entier puisse être réduit à une maladie, c’est vieux comme les pestiférés du Moyen Âge, mais il fallait du talent pour l’importer dans le XXIᵉ siècle avec un tel naturel.        Mais l’histoire s’étoffe. L’année suivante, autre réunion, autre éclair de génie verbal : Haïti est désormais rangé dans la catégorie des “shithole countries”. L’expression fait scandale. On joue les vierges effarouchées dans les talk-shows, on débat, on proteste, on dénonce. Mais au fond, l’homme n’a fait que dire tout haut ce que sa politique migratoire murmurait déjà.        Pendant ce temps, dans les rues de Port-au-Prince, les Haïtiens continuent à faire exactement ce qu’ils font depuis deux siècles : survivre à tout, même à ceux qui les prennent pour des pays de seconde zone. Et comme si la réalité ne suffisait pas, on leur ajoute une couche d’imaginaire. En 2024, lors d’un débat présidentiel, surgit l’accusation spectaculaire : des migrants haïtiens, dans une ville de l’Ohio, mangeraient les chats et les chiens des habitants. Une histoire tellement grotesque que même les services de police locaux — pourtant peu connus pour leur sens de la poésie — se sont empressés de la démentir. Mais la rumeur, comme toutes les rumeurs construites pour déshumaniser un groupe, persiste.        « La question qu’j’me pose tout l’tempsMais comment font tous ces gensPour croire encore en la vieDans cette hypocrisie? »*.        Voilà. Tout est là. L’hypocrisie : moteur du monde, carburant des discours, et rideau de fumée idéal pour les exclusions organisées. Car c’est une vieille technique : avant d’exclure, avant de bannir, avant de priver un peuple de droits fondamentaux, on commence par lui coller des attributs monstrueux, irrationnels, bestiaux. Un procédé ancien, utilisé ailleurs, autrefois, pour fabriquer des ennemis intérieurs. On accuse, on invente, on amplifie jusqu’à ce que la population accepte l’inhumanité comme un fait.        C’est ici qu’entre en scène la partie la plus ironique du récit. À force d’être décrits comme dangereux, incontrôlables, ingérables, voilà que les Haïtiens deviennent littéralement indésirables aux frontières. En 2025, une proclamation présidentielle instaure un travel ban visant Haïti. Les visas sont suspendus, les portes se ferment, et les discours officiels justifient tout cela par des taux d’“overstay”, de supposées infiltrations criminelles, ou autres catégories inventées pour éviter de dire tout haut ce que tout le monde comprend : les Haïtiens ne sont pas bienvenus, ni maintenant, ni plus tard… Et c’est ici que l’absurdité devient mathématique : on nous dit “passons à autre chose”, comme s’il suffisait de détourner le regard pour que l’injustice perde sa couleur. Mais comment voulez-vous passer à autre chose quand la majorité des pays interdits d’accès aux États-Unis ont une seule chose en commun : la couleur de leur population? Quand la liste ressemble à une leçon de géographie coloniale — Haïti, Angola, Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Cameroun, Côte d’Ivoire, République Démocratique du Congo, Djibouti, Éthiopie, Égypte, Gabon, Gambie, Ghana, Liberia, Malawi, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal, Soudan du Sud, Tanzanie, Ouganda, Zambie, Zimbabwe. Comment “passer à autre chose” quand ce n’est plus un hasard, mais un motif, un motif tellement visible qu’il crie tout seul dans le silence diplomatique?        Et pourtant… l’histoire adore les retournements. Novembre 2025 : Haïti, ce petit pays shithole selon les termes d’un certain homme, se qualifie pour la Coupe du monde. La deuxième participation de son histoire, depuis 1974. Un exploit national. Une explosion de joie. Une manière de rappeler au monde que même les peuples qu’on traite avec condescendance savent produire des miracles. Dans les rues, des enfants courent avec des drapeaux, des familles prient, des villages entiers célèbrent. Une victoire qui n’est pas seulement sportive, mais symbolique : une revanche sur la fatalité, une preuve que l’espoir n’est jamais totalement mort.        Mais la Coupe du monde se déroule… en Amérique du Nord. Sur le territoire même du pays qui interdit désormais l’accès aux Haïtiens. Aucun visa pour les supporters, aucune dérogation, aucune humanité administrative.        « Pis que j’parke mon vieux camionJ’vois toute l’Amérique qui pleureDans mon rétroviseur… »*        Oui. Parce que derrière ce rideau de force et de loi, ce qu’on voit vraiment, c’est un pays qui pleure sa propre peur, sa propre fragilité, sa propre incapacité à accueillir l’autre autrement que par la suspicion.        Et pendant que les frontières se ferment, les joueurs haïtiens, eux, s’entraînent sur des terrains parfois transformés en camps improvisés, encerclés par l’insécurité, les balles perdues, les gangs armés. Ils jonglent avec des ballons sur des sols où, la veille encore, des familles fuyaient pour survivre. Ils courent dans des quartiers où les armes — venues précisément du pays qui leur refuse aujourd’hui l’entrée — circulent plus librement que l’eau potable.        La résistance de ces joueurs est un acte politique. Un acte de vie. Un pied de nez à la fatalité. Là où d’autres équipes travaillent dans des centres technologiques ultramodernes, eux avancent dans le fracas du chaos. Ils n’ont pas seulement gagné des matchs : ils ont défié la logique du désespoir.        Et pendant qu’ils luttent, le monde entier regarde, silencieux, avec ce calme confortable de ceux qui observent une tragédie lointaine comme on regarde une série Netflix. « Pendant qu’les vœux pieux passent dans l’beurre / Que notre insouciance est repue… »* Oui. L’insouciance du monde est repue, gavée, indifférente. « C’est dans le fond des containers / Que pourront pourrir les surplus.»* Et dans le fond des quartiers abandonnés, ce sont des vies humaines qui pourrissent aussi.        On a déjà vu cela, ailleurs, dans d’autres époques : un groupe désigné comme problème public, pointé du doigt, caricaturé, exclu progressivement, pendant que le reste du monde détourne la tête. Le procédé est le même, le décor change, les victimes changent, mais la mécanique reste identique. Mais malgré tout, Haïti continue de fabriquer de la vie là où tout semble vouloir la tuer. Les joueurs haïtiens, en se qualifiant pour la Coupe du monde, rappellent que la dignité n’a pas besoin d’un visa. Ils rappellent que le courage ne dépend pas des frontières.        « Ouais, n’empêche que moi aussi / Quand j’roule tout seul dans la nuit / J’me demande des fois c’que j’fous ici… »* C’est exactement la question que se posent des millions d’Haïtiens : qu’est-ce qu’on fait encore ici, dans ce monde qui nous ferme les portes? Et pourtant, ils sont là.    « La question qu’j’me pose tout le temps / Pourquoi travailler autant / Éloigné de ceux que j’aime / Tout ça pour jouer la game? »* Les joueurs haïtiens, eux aussi, jouent la game, mais pas celle des puissants. Celle de la survie. Celle de la dignité. Celle de l’amour d’un pays que le monde préfère oublier. Les peuples qu’on dénigre, qu’on insulte et qu’on caricature finissent toujours par réapparaître dans l’Histoire, brandissant un drapeau, un poing, une chanson, un but marqué dans un stade interdit. Et il arrivera peut-être un jour où, dans un stade rempli d’autres nations, quelqu’un se lèvera, brandira un drapeau haïtien et criera : « Nou la toujou ! » (Nous sommes encore là.)        Et cela, aucune frontière, aucun décret, aucune obsession politique ne pourra l’empêcher. Parce que, finalement, « J’ai toute l’Amérique qui pleure / Queq’ part au fond du cœur. »* Et c’est là, peut-être, le vrai drame de notre époque : si l’Amérique pleure, ce n’est pas seulement parce que les routes sont longues, les villes brisées ou les rêves en feu. Elle pleure parce que le monde entier lui ressemble de plus en plus. Elle pleure parce que chacun de nous, sur son propre continent, a fini par croire qu’il suffit de se protéger pour vivre mieux, alors que la seule chose qui nous protège encore, c’est ce fragile filament d’humanité que nous partageons tous.        Elle pleure parce que ce qu’on refuse de voir chez les autres, c’est exactement ce que nous redoutons de découvrir en nous-mêmes : notre peur, notre solitude, notre incapacité à aimer plus large que notre ombre.        Elle pleure parce que les enfants de Port-au-Prince, de Québec, de New York, de Bamako, de Port-of-Spain ou de Marseille grandiront dans le même monde, et que si l’un d’eux tombe, il emporte un morceau de nous tous.        Et si un simple match de football, une chanson triste ou un drapeau levé par un inconnu peut encore nous rappeler cela, alors il n’est peut-être pas trop tard. Pas trop tard pour comprendre que la grandeur d’un peuple ne réside jamais dans sa force, mais dans sa capacité à ne pas détourner les yeux quand quelqu’un souffre. Pas trop tard pour comprendre que lorsqu’un pays pleure, ce n’est jamais seulement lui : c’est le monde entier qui pleure à travers lui.        Et que si l’Amérique pleure aujourd’hui, c’est parce que nous pleurons tous — mais trop souvent, en silence. Un jour peut-être, ce silence se brisera. Et ce jour-là, les larmes de l’Amérique ne seront plus un écho triste dans un rétroviseur, mais le premier signe que l’humanité recommence enfin à se regarder en face.   * Crédit : extraits de la chanson L’Amérique pleure, interprétée et écrite p<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14770</link>
				<pubDate>Thu, 20 Nov 2025 20:50:02 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14770" rel="nofollow ugc">Haïti, ce petit pays qui marque les grands rendez-vous</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14770" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/G6H1NSZWoAETA4r.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il y a des pays dont on croit connaître le destin. On les observe de loin, avec une moue fataliste, comme s’ils étaient condamnés à rejouer la même scène. Haïti fait partie de ceux-là. On le dit brisé, perdu, impossible. On le range dans les statistiques qui pleurent. On l’associe aux drames, jamais aux victoires. Pourtant, à intervalles irréguliers, ce petit pays de montagnes et de blessures se rappelle au monde avec la force de ceux qu’on croyait hors-jeu. Et à chaque fois, il marque le rendez-vous au moment où on l’attendait le moins.    Le 18 novembre 2025 restera dans les mémoires haïtiennes comme une secousse de joie. Une date qui n’a rien d’anodin : elle tombe le même jour qu’une autre victoire fondatrice, celle du 18 novembre 1803, jour de la bataille de Vertières, ultime triomphe d’un peuple qui refusa la soumission, repoussa l’esclavage, défia le racisme, contesta le colonialisme et imposa son droit d’exister. Vertières, c’était la preuve que même face à l’impossible, Haïti choisissait debout.    Et ce 18 novembre 2025, un peu plus de deux siècles plus tard, résonne avec une autre page forte de la mémoire collective : 1974, l’épopée de Munich, là où Haïti avait pour la première fois de son histoire défié le monde sur la scène du football, face à l’Italie, l’Argentine, la Pologne, et inscrit un but resté dans la légende. Un moment gravé avec les noms de Philippe Vorbe, Emmanuel Sanon, Serge Racine, Jean-Claude Desir, et toute une génération qui avait osé croire que la petite nation pouvait jouer parmi les grandes. C’est cette histoire-là, longtemps considérée comme un souvenir lointain, presque irréel, que le pays a vue ressurgir.    Car ce 18 novembre 2025, Haïti a repris sa place dans l’histoire du football mondial 52 ans après Munich. Une qualification au Mondial 2026, arrachée, construite, méritée. Pas un miracle : une œuvre. Pas une surprise : une démonstration.    Et pourtant, vue de loin, tout semblait indiquer qu’Haïti n’avait ni les moyens, ni la stabilité, ni les conditions pour viser si haut. Un pays où les stades ne résonnent plus de chants, mais de cris de familles déplacées. Où un match à domicile est une fiction. Où le football, sport populaire par excellence, a dû se réfugier à l’étranger, faute de sécurité, faute de lumière, faute d’air.    Mais les Grenadiers ont fait ce que les nations résilientes savent faire : transformer leur vulnérabilité en moteur. Ils ont joué comme on marche dans la nuit, avec la certitude qu’au bout, il y aura de la lumière. Et cette lumière, ils l’ont allumée eux-mêmes.    La sélection haïtienne de football : 1974 – 2026, deux générations pour une même fierté.    Dès les premières minutes du match décisif, Haïti a donné le ton. Pas de round d’observation. Pas de calculs. Neuf minutes ont suffi pour rappeler que le football n’est pas une affaire de géopolitique mais de volonté. Une passe précise, une frappe splendide, un ballon qui file, et Don Louicius inscrit le premier chapitre de cette épopée. Une frappe pleine de foi, comme un pays qui refuse qu’on raconte son histoire à sa place.    Puis, juste avant la pause, Ruben Providence a doublé la mise. Deux zéros. Une avance nette, propre, assumée. Dans le football, on parle souvent de miracles. Mais il n’y avait rien de miraculeux dans cette performance : seulement du travail et une détermination tenace. Deux buts qui en avaient l’apparence, mais qui racontaient surtout une lutte quotidienne contre tout ce qui, depuis des années, cherche à étouffer Haïti.    Dans les gradins lointains où se rassemblait la diaspora, on n’entendait pas seulement des chants : on entendait un pays se remettre debout, ne serait-ce qu’une soirée. Le football offre ce privilège étrange de suspendre la réalité. Ce soir-là, Haïti n’avait plus peur. Haïti croyait. Et c’est peut-être cela, le plus grand exploit.    Pour comprendre la portée de cette qualification, il faut regarder la carte politique et sociale du pays. Haïti vit, depuis des années, dans un état d’urgence permanent. Les écoles ferment. Les quartiers se vident. Les routes se coupent. Les citoyens changent de maison comme on change d’arrêt de bus, pour fuir des tirs, une menace, un incendie. Que reste-t-il alors du football ? Quelques terrains défigurés. Des vestiaires transformés en abris. Des projecteurs éteints. Et un immense désir de ne pas disparaître.    Les joueurs, eux, n’ont rien oublié. Ils savent que derrière chaque ballon dégagé, il y a une famille qui veille. Derrière chaque but, un pays qui souffle. Derrière chaque victoire, une promesse de lendemain. Et cette promesse, ils l’ont portée sur leurs épaules.    Ce n’est pas un hasard si cette qualification arrive au moment le plus sombre. Les crises, pour certaines nations, font tomber les illusions. Pour Haïti, elles réveillent les aspirations. La sélection nationale n’a pas seulement gagné un match. Elle a rappelé que, même dans le chaos, certains peuples savent trouver le chemin du possible.    Ce que le football révèle, ce n’est pas seulement la beauté du jeu. C’est la vérité des peuples. Et Haïti, malgré toutes les caricatures, malgré tous les discours faciles, est un peuple de rendez-vous. Chaque fois qu’on croit refermer le livre, une nouvelle page surgit. Une page qui dit : « On est encore là. »    On pourrait croire que tout ceci ne concerne que le sport. Mais non. La qualification d’Haïti n’est pas un fait divers sportif. C’est un événement géopolitique, culturel, sociologique. Un message envoyé au monde entier.    Car Haïti occupe une place étrange dans l’imaginaire international. Trop petit pour influencer les puissants. Trop meurtri pour qu’on le voit debout. Trop solitaire pour qu’on se souvienne de son rôle immense dans le concert des nations. C’est un pays qu’on croit connaître parce qu’on croit connaître ses drames. On oublie sa force, son imagination, son sens du combat.    La route vers le Mondial l’a montré : Haïti ne gagne jamais sur tapis rouge. Haïti gagne sur cailloux, sur blessures, sur espérances. Et quand Haïti gagne, c’est toujours avec un supplément d’âme.    Le football n’a pas le pouvoir de restaurer les institutions. Il ne peut pas désarmer les gangs. Il ne peut pas ramener la stabilité économique. Mais il peut quelque chose de plus mystérieux : réorganiser l’imaginaire d’un peuple. Et parfois, c’est la première étape du reste.    On l’a vu en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud. Quand un pays vacille, le football offre un terrain où l’on se retrouve, où l’on rêve, où l’on recommence. Ce n’est pas une solution. C’est un souffle. Et dans les nations qui manquent d’air, c’est déjà beaucoup.    En prenant son billet pour 2026, Haïti a envoyé ce signal : « Nous n’avons pas abdiqué. » Une qualification qui arrive dans le noir complet, mais qui trace une ligne de lumière. Une ligne fine. Une ligne fragile. Mais une ligne réelle. Et c’est parfois tout ce qu’il faut pour que les peuples recommencent à espérer.    Il y aura ceux qui diront que ce n’est qu’un match. Il y aura ceux qui répliqueront que le football ne remplit pas les assiettes. Ils auront raison. Mais ils oublieront que les peuples se nourrissent aussi de symboles. Et qu’à défaut de pain, un symbole peut parfois empêcher un pays de s’effondrer.    Oui, Haïti souffre. Oui, Haïti vacille. Oui, Haïti traverse l’un des pires moments de son histoire récente. Mais ce petit pays a toujours eu un secret : au moment où les pronostics le condamnent, il franchit la ligne.    Le monde entier, souvent, regarde Haïti avec lassitude. Mais Haïti, lui, regarde le monde avec obstination. Et cette obstination vient de loin. Elle vient de son histoire, de son imaginaire, de sa manière unique de transformer le chaos en énergie.    Il faut le dire avec franchise : cette qualification ne change pas la donne politique. Elle ne résout rien. Mais elle raconte quelque chose d’essentiel : la résilience haïtienne n’est pas un mythe. C’est un fait. Un fait têtu. Un fait que même le désordre le plus violent ne parvient pas à effacer. Et aujourd’hui, cette résilience s’offre au monde à travers un ballon rond. Un simple ballon, mais qui porte un pays entier.    Dans un univers saturé d’informations, l’histoire d’Haïti est souvent racontée par d’autres. Ce 18 novembre, elle a été racontée par Haïti lui-même. Et dans les grandes histoires, ce détail-là change tout.    Haïti marque les grands rendez-vous parce que, pour lui, chaque rendez-vous est une question de survie. Et les peuples qui survivent ont un talent particulier pour surprendre.    On pourrait conclure en parlant de technique, de tactique, de statistiques. Mais non. Ce que cette qualification dit, c’est ceci : Haïti existe encore. Et tant qu’un pays existe — même cabossé, même blessé, même assiégé — il peut produire du sublime. La suite appartient aux joueurs, aux dirigeants, aux supporters, au peuple. La suite appartient surtout à cette conviction secrète qui habite tous les Haïtiens : celle que rien n’est impossible. Dany Laferrière le dit mieux que tout le monde, dans une formule qui sonne comme une évidence : « L’Haïtien, c’est une ouverture : tu lui donnes une chance, il rentre dedans. »    La Coupe du monde vient de s’en rendre compte. Le monde entier aussi. Et Haïti, petit pays aux grandes surprises, vient enco<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14705</link>
				<pubDate>Sun, 16 Nov 2025 16:57:28 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14705" rel="nofollow ugc">Le pays où l’on entre par une chanson</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14705" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/Karl-Tremblay.webp" /></a> En mémoire de Karl Tremblay, deux ans déjà…    On ne sait jamais vraiment comment on entre dans un pays. Certains passent par l’aéroport, d’autres par les papiers, d’autres encore par les tempêtes de neige qui vous giflent le visage comme pour dire : « Bienvenue, mon grand, ici, tu devras apprendre à marcher autrement. » Moi, je suis entré au Québec par une chanson. Par quatre accords qui vibraient un soir dans un auditorium d’école primaire, dans un quartier où je louais un sous-sol qui sentait l’amitié et la soupe du dimanche.    C’est un voisin, ou plutôt ce propriétaire du duplex, installé juste au-dessus de mon petit appartement dans Rosemont–La Petite-Patrie, qui m’avait adopté comme un cousin tombé du ciel. Un soir, il m’avait lancé avec son franc sourire : « Viens voir mon garçon chanter avec ses chums, tu vas aimer ça. » Pas de protocole, pas de grand discours. Juste des parents fiers comme seuls les Québécois savent l’être, et des enfants dont la nervosité battait plus fort que les feuilles qui frémissent aux premiers vents d’automne.    Puis ils ont commencé.    Et là, dans ma vie d’immigrant qui essayait encore de comprendre le sens mystique du mot « cabane à sucre », j’ai entendu « Plus rien » pour la première fois. Je n’ai pas compris tout de suite que cette chanson allait fissurer quelque chose en moi. Mais les voix d’enfants qui racontent la fin du monde, ça touche différemment. Ça dérange. Ça plante un drapeau.    À la fin, j’ai demandé :— C’est qui ça, les Cowboys Fringants ?On m’a répondu comme on répond à quelqu’un qui vient de découvrir la poutine :— Ah ben là… t’es en retard, mon chum. Faut que tu rattrapes ça.    Le lendemain, je suis allé chez Archambault. J’ai acheté l’album « La Grande-Messe », j’ai fouillé, j’ai lu sur les artistes (JF Pauzé, Marie-Annick Lépine, Jérôme Dupras et Karl Tremblay), j’ai regardé des entrevues, j’ai écouté en boucle. C’était aussi simple que ça : le Québec venait de se loger dans ma vie par la porte dérobée de la musique. Et moi, qui croyais qu’on s’intégrait par l’accent ou les formulaires, je découvrais qu’en réalité, on s’intègre par les chansons qu’on apprend à connaître, par les refrains qu’on se surprend à fredonner sans accent, par les histoires qui deviennent un peu les nôtres.    Quelques mois plus tard, je me suis retrouvé dans une salle de spectacle, au milieu d’un public debout, vibrant. J’ai vu Karl Tremblay et les autres sur scène au Théâtre du Vieux-Terrebonne. Il avait cette manière de tenir un micro comme on tient une vérité fragile : sans prétention, sans artifice, avec une sincérité qui ne triche pas. Ce soir-là, j’ai compris pourquoi un peuple entier considérait ce groupe comme une famille élargie.    Les Cowboys, c’était l’humour, la poésie, la critique sociale, le cœur sur la table, la simplicité dans le grand. C’était aussi ça, le Québec : une profondeur sans fla-fla, une fraternité qui n’a pas besoin de mots compliqués, un pays capable de rire de lui-même sans cesser de s’aimer.    Puis, le 15 novembre 2023, à la Une des journaux.Karl était parti.    J’ai eu l’impression que le sol bougeait sous mes pieds. Pas un petit tremblement, non. Un séisme. Un bruit sourd dans la poitrine. Comme si un géant venait de tomber et que tout le monde, d’un seul coup, se sentait plus petit. Le Québec a pleuré. Moi aussi. Les artistes qu’on aime ne font jamais vraiment partie de notre famille, mais ils habitent nos souvenirs avec la même intimité.    Deux ans plus tard, on s’ennuie encore de lui.Chaque jour un peu.Chaque fois qu’un refrain commence.Chaque fois que la neige tombe comme dans « Les étoiles filantes ».Chaque fois qu’une foule chante « Marine marchande » en cœur.Chaque fois qu’on se rappelle qu’une voix peut devenir un pays.    « PLUS RIEN » – Les Cowboys Fringants    Il y a une ironie incroyable à se dire que j’ai découvert les Cowboys Fringants par une chanson qui parle de la fin du monde. Parce qu’à travers cette apocalypse poétique, ce que j’ai réellement reçu, c’est une leçon de vie québécoise : ici, même quand tout fout le camp, on chante encore. On rit, on dénonce, on espère.    Et cette chanson « Plus rien », je recopie ici un long extrait, parce que certaines œuvres ne s’expliquent pas, elles se portent :     (&#8230;)    Tout ça a commencé il y a plusieurs annéesAlors que mes ancêtres étaient obnubilésPar des bouts de papier que l&rsquo;on appelait argentQui rendaient certains hommes vraiment riches et puissantsEt ces nouveaux dieux ne reculant devant rienÉtaient prêts à tout pour arriver à leurs finsPour s&rsquo;enrichir encore, ils ont rasé la terrePollué l&rsquo;air ambiant et tari les rivières    Mais au bout de cent ans, des gens se sont levésEt les ont avertis qu&rsquo;il fallait tout stopperMais ils n&rsquo;ont pas compris cette sage prophétieCes hommes-là ne parlaient qu&rsquo;en termes de profitsC&rsquo;est des années plus tard qu&rsquo;ils ont vu le non-sensDans la panique ont déclaré l&rsquo;état d&rsquo;urgenceQuand tous les océans ont englouti les îlesEt que les inondations ont frappé les grandes villes    Et par la suite pendant toute une décennieCe furent les ouragans et puis les incendiesLes tremblements de terre et la grande sécheressePartout sur les visages, on lisait la détresseLes gens ont dû se battre contre les pandémiesDécimés par millions par d&rsquo;atroces maladiesPuis les autres sont morts par la soif ou la faimComme tombent les mouches, jusqu&rsquo;à ce qu&rsquo;il n&rsquo;y ait plus rienPlus rienPlus rien    (&#8230;)   Cette chanson, c’est un testament écologique. Un avertissement. Une fable. Une prière. Un miroir aussi. Mais pour moi, elle restera surtout le premier pont que j’ai traversé vers ce pays où les gens disent « Bon matin ! » avec une chaleur tellement pure que ça réconcilierait deux ennemis jurés.    Les Cowboys Fringants m’ont appris le Québec avant même que je sache l’habiter. Karl Tremblay m’a montré qu’une voix peut rassembler un peuple entier. Et depuis ce premier soir, je marche dans ce coin du monde avec un refrain dans la poche.    Deux ans déjà que Karl n’est plus là.Le manque reste bien réel.    Et lorsque la foule s’élève en chœur, on entend encore son empreinte dans chaque refrain. Parce que certains artistes ne meurent jamais : ils se transforment en pays.    Quand une voix devient pays    Il y a des voix qui ne meurent pas.Elles changent simplement de domicile.Elles quittent le corps pour entrer dans les foules,elles délaissent la scène pour habiter la mémoire.    La tienne, Karl, s’est logée dans les interstices du Québec :entre deux sapins, dans les rues où la neige hésite avant de tomber,dans les soupers de famille où quelqu’un finit toujours par dire :« Peux-tu mettre les Cowboys ? Ça fait longtemps… »    Elle est dans les fêtes d’école,dans les camps de vacances,dans les road trips vers le Lac,dans les 5 à 7 où on parle du pays comme s’il nous appartenait tousmais où, secrètement, c’est toi qui le portais.    Tu as chanté la terre,le monde qui déraille,les amours qui collent,les rêves qui tiennent debout même quand le vent souffle trop fort.    Et nous, on t’a suivi.Parce que tu chantais ce qu’on vivaitavant même qu’on le vive.    Tu étais la preuve qu’une chanson peut être une patrie,qu’un refrain peut tenir lieu d’étendard,qu’un artiste peut incarner un peuple sans jamais se prendre pour un prophète.    Il y a deux ans, le 15 novembre,le Québec a perdu un chanteurmais a gagné une légende.Une légende modeste,qui aurait rougi d’entendre qu’on parle de lui comme ça,mais qui aurait souri en coinen voyant les foules pleurer et chanter en même temps.    Et aujourd’hui encore,quand les voix s’élèvent dans les arénas,quand les guitares s’allument dans les salons,quand un enfant, comme celui que j’ai vu,reprend « Plus rien » avec un sérieux de vieil homme,on sent ton souffle au milieu du chant.    Tu n’es plus là,mais tu continues d’apparaîtredans chaque note juste,chaque foule debout,chaque cœur qui se réchauffe un peu trop vite.    On dit souvent que le Québec, c’est un pays qui n’a jamais réussi à se faire.Moi, je crois l’inverse :le Québec existe.Il est là,dans cette façon qu’on a de te chanter encore,comme si chaque voix qui s’ajoutevenait compléter ton absence.    Karl,tu as quitté la scène,mais pas le pays.Tu as quitté la vie,mais pas les vivants.Tu as quitté ton corps,mais pas nos mémoires.    Et tant que les foules auront un souffle,tu ne manqueras jamais d’airParce qu’une voix comme la tiennene disparaît pas.    Elle se dépose.Elle se transforme.Elle devient un territoire entier.    Un pays chanté.Un pays partagé.Un pays qui sait encore dire« On est ensembl<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14692</link>
				<pubDate>Sat, 15 Nov 2025 21:38:44 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14692" rel="nofollow ugc">Boualem Sansal : le retour d’un homme libre</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14692" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/KGPBPWNWYJE7ZJDCLBOKHUOSSQ.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il arrive que la littérature vacille, qu’un pays tremble, qu’un écrivain devienne malgré lui le miroir d’une époque incapable de supporter son propre reflet. Boualem Sansal, romancier de la lucidité abrasive, aura passé 361 jours derrière les barreaux pour un crime que seuls les pouvoirs fragiles reconnaissent : dire, écrire, penser autrement. Aujourd’hui, le voilà libre. Pas tout à fait indemne, jamais vraiment vaincu.    La grâce présidentielle algérienne annoncée ce 12 novembre résonne comme un souffle rentré trop longtemps. Elle met fin à une parenthèse injuste, mais pas aux questions qu’elle soulève. Car lorsqu’un État arrête un écrivain, ce n’est jamais une simple affaire judiciaire : c’est une bataille contre le langage, contre la possibilité même d’un esprit qui refuse de s’agenouiller. Sansal est de ces écrivains qui rappellent que les mots ne sont pas décoratifs : ils sont dangereux, parce qu’ils éclairent, parce qu’ils rangent les ombres à leur place.    On imagine sa sortie de prison comme un mélange d’épuisement et de dignité, un homme qui retrouve l’air froid de novembre avec la lenteur de ceux qui redécouvrent le monde en cherchant où poser leurs pas. On pense à son épouse, Naziha, à sa famille qui aura vécu l’attente comme une nuit sans horloge, à ses lecteurs disséminés d’Alger à Montréal, de Paris à Berlin, qui se passaient la nouvelle de chaque développement judiciaire comme on transmet une prière.    La joie d’aujourd’hui appartient à tous, mais elle s’invite aussi dans un monde où l’on emprisonne encore des écrivains, des journalistes, des blogueurs dont le seul tort est d’avoir soulevé le voile d’un mensonge d’État ou d’une incompétence officielle. La liberté d’un seul rappelle les chaînes invisibles qui pèsent encore sur tant d’autres. Sansal, lui, ne les a jamais ignorées : son œuvre est traversée par cette vigilance inquiète, par ce courage tranquille, par cette obsession de dire vrai même quand le vrai dérange.    Dans cette histoire, un homme revient constamment, tel un phare moral : Antoine Gallimard, qui n’a jamais cessé d’incarner ce que signifie être éditeur au sens le plus noble — un veilleur, un protecteur de la langue, un défenseur sans tremblements de ceux qui écrivent au péril d’eux-mêmes. Issu d’une longue lignée de bâtisseurs de livres, oui, mais surtout artisan patient d’une idée très simple et très rare : la littérature n’a de sens que si elle résiste. Dans ses prises de position, dans ses lettres ouvertes, dans ses interventions publiques, il a rappelé que la liberté d’un écrivain n’est pas une faveur, mais une évidence. Et lorsque cette évidence vacille, c’est à l’éditeur de la rappeler, d’en porter le poids, d’en préserver l’horizon. Peu d’hommes, aujourd’hui, endossent ce rôle avec autant de constance et d’élégance.    Ses mots — « goût de la liberté », « courage », « impertinence » — ne relèvent pas d’une rhétorique diplomatique, mais de cette sensibilité exigeante qui fait les grands éditeurs : savoir reconnaître dans une œuvre non pas un produit, mais une conscience. En cela, Gallimard a été plus qu’un soutien administratif ; il a été la voix qui refuse l’oubli, la présence qui empêche le silence de s’installer.    Une histoire forte : dans son roman Le Village de l’Allemand ou le Journal des frères Schiller (2008), Sansal imagine deux frères découvrant que leur père était un ancien officier de la SS réfugié en Algérie après la guerre. Une fiction dérangeante, audacieuse, qui valut au livre une interdiction implicite dans son propre pays, tant la comparaison entre nazisme et islamisme heurtait les autorités. Cette œuvre, aujourd’hui considérée comme l’une des plus importantes de son parcours, témoigne du courage littéraire d’un homme qui n’a jamais cessé de questionner l’histoire, même dans ses angles morts.    La nouvelle de sa convalescence prochaine en Allemagne n’est pas anodine : elle marque le passage vers un temps nécessaire, celui de la réparation. Car la liberté retrouvée demande un corps qui peut la porter. Les cicatrices physiques et intérieures, elles, mettront le temps qu’il faudra. Mais toute libération porte en elle un espoir : celui de voir un homme reprendre ses mots, ses colères, ses intuitions — et peut-être même, bientôt, sa plume.    Ce dénouement heureux doit beaucoup à celles et ceux qui, depuis un an, refusent l’indifférence : associations, éditeurs, journalistes, lecteurs anonymes, diplomates officieux, militants acharnés de la liberté d’expression. Leur insistance patiente a creusé, phrase après phrase, un passage dans la muraille. Une grâce présidentielle n’est jamais un miracle : c’est le résultat d’une pression collective, d’une fidélité obstinée, d’un refus opiniâtre de considérer la prison comme une fatalité.    Reste maintenant ce que Sansal en fera. La liberté rendue n’est pas qu’un soulagement : elle est un engagement renouvelé. Un écrivain libéré après une injustice porte toujours sur ses épaules une responsabilité, celle de continuer à écrire pour ceux qu’on n’entend pas, pour ceux qui restent enfermés et pour ceux qui n’auront jamais de tribune. Et ceux qui l’ont soutenu — Gallimard au premier rang — seront encore là pour accueillir le prochain manuscrit, le prochain acte de résistance littéraire.    Aujourd’hui, il respire l’air d’homme libre. Demain, il retrouvera peut-être la phrase, ce territoire où il n’a jamais cessé d’exister malgré la prison. Et dans ce retour, il y a plus que la victoire d’un individu : il y a la preuve — fragile, précieuse, indispensable — que la liberté, même quand on la bâillonne, finit par trouver la clé. Et rien, en littérature, ne co<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14617</link>
				<pubDate>Fri, 14 Nov 2025 02:36:47 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14617" rel="nofollow ugc">Montréal, d’une mairesse à l’autre</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14617" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/IMG_2056-1.webp" /></a> Il existe des soirs où une ville semble respirer plus fort que d’habitude. Des soirs où le vent qui traverse ses avenues transporte autre chose que le froid de novembre : une sorte de certitude tranquille, presque tendre, que quelque chose s’est déplacé dans l’histoire. Le 13 novembre 2025 est de ceux-là. Montréal n’a pas seulement tenu une élection. Elle a dressé un miroir où des milliers de gens ont vu autre chose qu’une simple transition politique : un passage de témoin entre deux façons d’habiter le Québec, l’une enracinée, l’autre venue de loin, et toutes deux parfaitement légitimes, parfaitement québécoises.    Valérie Plante. Première femme élue mairesse de Montréal. Une pionnière qui a traversé le tumulte municipal en gardant un certain sourire vaguement ironique, comme si elle savait que le leadership féminin n’a jamais été un long fleuve tranquille, surtout dans une métropole où chaque trottoir est un champ de bataille idéologique. Qu’on soit enchanté ou déçu de son bilan n’est pas le sujet : ce qui compte, c’est qu’elle a existé là, à ce poste que l’on disait longtemps réservé à d’autres visages, d’autres voix. Elle a ouvert la porte d’un geste simple : en s’y asseyant. Elle a montré qu’au Québec, on devient la première en acceptant d’essuyer quelques gifles symboliques et de marcher devant quand personne n’avait encore balisé le chemin.    Soraya Martinez Ferrada. Femme. Immigrante. Réfugiée de la dictature de Pinochet, débarquée à huit ans dans un pays dont elle ne maîtrisait ni la langue, ni le climat, ni les codes. Son seul bagage solide : une famille fuyant la peur et cherchant un endroit où respirer sans rappeler la dictature. Montréal fut cet endroit. Le Québec fut ce refuge. Et ce soir-là, cette enfant d’hier lève la main pour prêter serment comme mairesse de la plus grande ville francophone d’Amérique. Il y a dans ce geste une douceur et une audace qui dépassent les clivages : le Québec a permis cela. Montréal a permis cela. La société québécoise, parfois caricaturée comme hésitante, a fait exactement l’inverse : elle a tendu la main, elle a laissé quelqu’un venir de loin et s’enraciner au point d’en devenir un symbole.    La photo des deux femmes côte à côte, l’une quittant, l’autre entrant, n’est pas seulement belle : elle est québécoise dans sa meilleure version. Elle raconte un peuple qui a fait de l’accueil un art discret. Le Québec n’est pas un pays de slogans. Il préfère les gestes. Il préfère les preuves. Et des preuves, il en a donné à répétition, parfois sans même se féliciter.    Le Québec a accueilli des Vietnamiens fuyant les boat-people, des Chiliens fuyant Pinochet, des Haïtiens fuyant la dictature, des Libanais fuyant la guerre civile, des Congolais cherchant à reconstruire une vie, des Ukrainiens fuyant les bombes. Et dans chacune de ces vagues, sans grande tape dans le dos, sans se vanter dans les journaux, la société québécoise a naturalisé, intégré, formé, scolarisé, soigné, protégé. Elle a laissé des gens devenir médecins, enseignants, humoristes, ingénieurs, infirmières, écrivains, ministres, maires. Elle a laissé des familles ouvrir des restaurants, des commerces, des studios de danse, des petites manufactures qui sentent encore le tissu chaud. Le Québec, sans toujours le dire, aime les gens ambitieux. Il aime ceux qui arrivent avec un accent et un projet sous le bras. Il reconnaît l’effort. Il reconnaît la volonté. Quelque part, cela lui ressemble.    On entend parfois que le Québec serait réservé, prudent, voire un peu sur la retenue. Mais ceux qui le disent connaissent mal les cuisines des écoles primaires où des enfants d’origine haïtienne, marocaine, française, algérienne, mexicaine, québécoise de souche et québécoise de fraîche date mangent ensemble en se disputant pour des frites. Ils connaissent mal les salons de coiffure antillais de Montréal-Nord où des clientes pure laine viennent se faire tresser depuis vingt ans. Ils connaissent mal les épiceries arabes d&rsquo;Ahuntsic où on entend un français impeccable, appris à force de vouloir appartenir. Ils connaissent mal la bibliothèque du Mile-End où des adolescents venus de cinq continents étudient en silence, avec un sérieux qu’on ne félicite pas assez. Ils connaissent mal les milliers de couples mixtes qui peuplent le Québec, qui élèvent des enfants qui se disent d’ici sans hésiter une seconde.     Le Québec n’est pas multiculturaliste au sens du “chacun pour soi”, où chaque communauté déguste son plat à part. Le Québec préfère l’assiette commune : on partage la même table, la même langue, la même manière d’être ensemble — et chacun y apporte sa touche sans changer le goût du pays. Tout le monde mange avec le même couvert, mais chacun apporte un ingrédient. Cela donne parfois un mélange étonnant, mais toujours reconnaissable. Le Québec, c’est une maison à la charpente solide où l’on peut changer le décor sans toucher aux fondations. La langue française fait office de cuisine centrale. On y entre par la voix. Une fois qu’on parle comme les autres avec un « bonjour », un « bon matin », un tabarnak occasionnel, on fait partie de la famille.    Et Montréal, cette ville parfois mal comprise, est le laboratoire vivant de cette inclusion. Elle accueille, digère, remodèle, puis offre au reste du Québec une version améliorée de lui-même. Ce soir, Montréal prouve qu’elle sait faire confiance. À une femme née ici, à une autre née ailleurs. À une pionnière, à une héritière. À deux histoires différentes qui racontent pourtant le même pays.    Voir Valérie Plante tendre la main à Soraya Martinez Ferrada, ce n’est pas assister à un passage administratif. C’est voir un geste profondément québécois : celui de croire que quelqu’un d’autre peut faire mieux, ou autrement, et que ce « autrement » a sa place. C’est voir un peuple capable d’accueillir l’ailleurs sans perdre l’ici.    Dans une époque où l’on parle de frontières, de quotas, de seuils, de chiffres, Montréal apporte une réponse plus simple, plus humaine : ici, ce qui compte, c’est ce que tu fais une fois que tu es arrivé. Et trop souvent, ceux qui viennent de loin donnent au Québec plus qu’ils n’ont reçu. Ils travaillent, ils étudient, ils élèvent, ils soignent, ils créent. Ils deviennent des Québécois de plein droit, avec toute la fierté que cela suppose.    Ce soir-là, Montréal ne choisit pas entre deux femmes. Elle choisit de dire au monde : regardez ce que nous sommes encore capables de devenir. Et cela, pour un peuple qui doute parfois de lui-même, est déjà un miracle tranquille.    Le Québec, ce soir, n’a pas fermé sa porte. Il l’a simplement tenue ouverte assez longtemps pour que deux femmes y passent — l’une qui part, l’autre qui entre — et que chacun voie à quel point cette ouverture est profonde, sincèr<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14548</link>
				<pubDate>Wed, 12 Nov 2025 22:03:02 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14548" rel="nofollow ugc">La philosophie du flocon</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14548" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/pexels-photo-8658800-2048x1365-1.webp" /></a> Elle est tombée cette semaine, comme une bonne nouvelle silencieuse. Pas un événement, pas une surprise non plus — plutôt un rendez-vous, celui qu’on attend sans vraiment y croire, qu’on devine avant même de lever les yeux. La première neige. Elle arrive toujours avec cette lenteur pudique d’un souvenir qui revient sans prévenir. Au Québec, elle n’a pas besoin d’être annoncée : elle s’installe, comme quelqu’un qui revient chez lui.    Dans les rues d’Ottawa, de Montréal, de Québec, les flocons ont d’abord hésité. Ils ne tombaient pas, ils flottaient — comme s’ils cherchaient à savoir s’ils étaient encore les bienvenus. On aurait dit une poignée de poussière céleste, une écriture lente sur les toits, sur les voitures, sur les visages. Et soudain, tout le monde s’est mis à parler de la neige. Comme si c’était la première fois, comme si le pays, chaque année, recommençait à zéro. C’est peut-être ça, d’ailleurs, le sens profond de la première neige : la réinitialisation du monde.    Ce n’est pas le froid qui frappe d’abord, c’est le silence. Un silence neuf, lavé, sans poussière. Quand la neige tombe, elle efface les bruits, les angles, les gestes brusques. Elle enseigne aux villes à respirer. Même les voitures deviennent polies, les passants ralentissent, les enfants écarquillent les yeux comme devant une apparition. On se surprend à dire : c’est beau. Pas « c’est pratique », ni « c’est long » — juste beau. Parce qu’avant de devenir une corvée à pelleter, la neige est une émotion.    La première neige, c’est le moment exact où la terre reprend son souffle. Elle remet tout à sa place : les trottoirs redeviennent fragiles, les pas s’impriment comme des signatures, le ciel se fait proche. Dans ce pays où tout finit par être mesuré, planifié, rationalisé, la neige échappe encore à la raison. Elle impose un ordre poétique au réel.    Regarder la première neige, c’est assister à une métaphysique en direct. Chaque flocon descend comme un argument, comme une preuve que le monde ne nous appartient pas. Il se dépose sans bruit, mais il bouleverse tout : les paysages, les humeurs, les phrases qu’on prononce. Essayez de parler durement sous la neige : les mots se cassent. Le ton se radoucit. Les insultes s’évaporent avant d’atteindre leur cible. Même les pessimistes se taisent un instant. Le flocon est une école de lenteur. Il ne tombe pas : il hésite, se cherche, se dépose. On devrait enseigner aux humains à tomber comme un flocon, c’est-à-dire sans heurt, sans arrogance. La neige est une philosophie en poudre : elle ne dit rien, mais elle nous ramène à l’essentiel — à la fragilité, à la beauté gratuite, à cette évidence que tout recommence toujours par le blanc.    je viens d’un pays qui n’a jamais vu la neigeoù la poussière s’accroche aux sandales du soleilet pourtant, ce matin,le ciel a ouvert un tiroir blanc dans ma poitrine    je marche dans le souffle du Nordavec la langue brûlée par le froid des possibleschaque flocon me tutoiechaque silence me tutoie    je cherche un mot pour dire la paixet je tombe sur un floconil fond avant que je le dise    je vois dans la neigele visage de ceux qui ont quitté leurs terresavec des valises pleines de chaleuret qui trouvent iciune mémoire nouvelle à pelleter    je viens d’un pays sans hivermais j’ai appris que la blancheur n’est pas l’oubliqu’elle est une autre forme de prière    quand le ciel se met à pleurer en blancle pays se tait pour écouter    et moi, dans ce silenceje prononce un mercisans traduction    Ici, la neige, c’est un miroir. Les Québécois s’y regardent et s’y reconnaissent. Pas parce qu’ils aiment souffrir du froid ou conduire dans le verglas, mais parce que cette blancheur leur ressemble : elle est franche, directe, sans détour. Le Québec n’a pas inventé la neige, mais il en a fait un art de vivre. Ailleurs, elle paralyse ; ici, elle organise. Ailleurs, elle empêche ; ici, elle invite. Ce n’est pas de la flatterie : c’est une réalité culturelle. Le Québécois, dans sa voiture, dans sa tuque, dans ses bottes trempées, est philosophe malgré lui. Il sait que l’hiver sera long, qu’il faudra pelleter, gratter, patienter. Et pourtant, il sourit à la première neige comme à un vieil ami revenu de voyage. Il a cette grandeur tranquille de ceux qui ont fait la paix avec le climat.    Dans d’autres pays, on parle du soleil comme d’une bénédiction. Ici, on parle de la neige comme d’un destin. Ce n’est pas rien : il faut une âme bien trempée pour aimer un pays qui vous congèle les cils.    On parle souvent de la première neige comme d’un décor, d’une photo, d’un filtre Instagram naturel. Mais il y a un détail qu’on oublie : elle réveille la mémoire du corps. Le froid sur la joue, le souffle qui fume, les doigts engourdis — ce sont des sensations d’enfance, presque animales. Quand la neige tombe, chacun retrouve une part de lui qu’il avait déposée quelque part entre novembre et juillet.    Et il y a aussi l’odeur. Oui, la neige a une odeur. Pas celle du savon ou du pin artificiel, mais une senteur d’air neuf, de métal léger, de promesse. Les anciens disent que c’est « l’odeur du nord ». Peut-être. C’est surtout l’odeur de ce qu’on oublie de sentir le reste de l’année : la vie sans poussière. Les premiers pas dans la neige sont une cérémonie. On choisit où poser le pied, comme si on allait profaner quelque chose. Puis vient le premier bruit : crrrr, ce froissement doux, presque sensuel, qui dit que la terre accepte notre retour. C’est le son du pays qui nous reconnaît.    Certains, pour marquer le moment, prennent une photo. D’autres, plus discrets, se taisent. Ils savent que la neige n’a pas besoin de mémoire : elle est la mémoire. Elle tombe pour nous rappeler qu’on est encore là, qu’on tient bon, qu’on continue.    La première neige ne marque pas la fin de l’automne : elle inaugure une autre manière d’être au monde. Au Québec, l’hiver n’est pas une parenthèse ; c’est une culture. C’est la saison où les cafés deviennent des refuges, où les regards se cherchent dans la buée des vitres, où les mains trouvent mille prétextes pour se réchauffer.    On croit souvent que l’hiver rend les gens froids. C’est faux : il les rend précis. Le froid affine les émotions : il ne laisse passer que ce qui brûle vraiment. On aime différemment sous la neige ; on rit autrement. Il y a une intimité particulière à marcher côte à côte dans le vent glacial, à partager un souffle dans le brouillard blanc.    Chaque flocon qui tombe raconte quelque chose du pays. Il dit la patience, la résistance, le refus du spectacle. Il dit aussi la beauté des choses simples : une lumière jaune sur la neige bleue, un chien qui saute, un autobus en retard, un souffle de buée dans l’air du matin.    Le pays dans les détails, ce n’est pas seulement la neige : c’est ce qu’elle révèle. Un peuple qui a appris à rire du froid, à vivre dans le blanc, à bâtir une chaleur dans le gel. C’est une leçon politique autant que poétique : on ne choisit pas son climat, mais on peut choisir la manière de l’habiter.    La première neige ne ment jamais. Elle ne promet rien. Elle vient, et c’est tout. Elle ne demande pas d’applaudissements, ni d’interviews météo. Elle s’en moque. Elle tombe sur les riches et les pauvres, sur les hivers chauffés à l’électricité et ceux chauffés à l’espérance. Elle ne distingue pas les pays ; elle uniformise le monde. Mais ici, au Québec, elle trouve une écoute particulière. Parce que le peuple qui l’accueille sait que chaque flocon est une preuve d’existence. Le pays commence par un détail : un souffle, un pas, une neige. Et tout le reste — la langue, la culture, la mémoire — en découle.    Quand la première neige tombe, on ne devrait pas dire « il neige ». On devrait dire : le pays recommence à vivre. Parce que dans cette blancheur, il y a tout ce qu’on est : la persévérance, la pudeur, la beauté tranquille, et cette joie étrange d’être ensemble sous le froid.    La neige ne fait pas que tomber sur le Québec — elle le raconte. Et chaque flocon, en se posant, écrit une page du grand roman blanc de c<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14498</link>
				<pubDate>Sun, 09 Nov 2025 14:11:15 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14498" rel="nofollow ugc">Chronique d’une jouissance confisquée</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14498" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/img-1734714223365_74afa02b-2988-4e63-8c95-3a7bc14bfde1-1.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il faut le dire avec tout le respect dû aux vibromasseurs tombés au combat : l’État haïtien vient de livrer la guerre la plus absurde de son histoire moderne.        Une guerre sans sang, sans stratégie, mais avec beaucoup de morale. Une guerre sainte menée non pas contre les armes de guerre, mais contre les armes du plaisir. Le gouvernement a donc décidé de sévir contre… les sextoys. Oui, ces objets coupables d’avoir procuré plus de bonheur en une décennie que tous les ministères réunis.        Pendant que des containers d’armes automatiques traversent les douanes comme des touristes en transit, le véritable danger, selon l’Administration Générale des Douanes (AGD), se cache dans un colis Amazon en forme de banane rose. L’État haïtien, toujours soucieux de protéger la moralité publique, a donc déclaré la guerre au silicone, au nom de Dieu, de la pudeur et, probablement, d’un complexe collectif mal soigné.        Dans un pays où l’électricité est une légende urbaine et l’eau potable un privilège diplomatique, on aurait pu croire que le gouvernement avait d’autres priorités. Mais non. Interdire les sextoys est désormais une question de sécurité nationale. C’est vrai : une population détendue est une population dangereuse. Le plaisir, c’est subversif. Le plaisir, c’est suspect.        Pendant que les balles sifflent à Cité Soleil, les douaniers se concentrent sur les colis discrets venant de Miami. Les gangs importent des fusils AR-15 par conteneurs, mais si une femme commande un petit vibromasseur, tout le pays s’indigne : « Où va la morale ? »        Haïti ne produit plus de riz, plus d’électricité, plus d’État, mais produit de la honte, encore et toujours. Le porte-parole de la Police Nationale d’Haïti, visiblement fier de son coup, a tenu une conférence de presse pour annoncer la saisie de plusieurs sextoys à la douane. Oui, une conférence de presse. Comme si on venait de capturer El Chapo ou déjouer un coup d’État. On aurait presque attendu qu’il montre les objets confisqués sur un écran géant, en expliquant, pointer laser à la main :        « Voici le modèle le plus dangereux, mesdames et messieurs. Il a une autonomie de deux heures et une vitesse variable. Un engin redoutable. »        Et pendant qu’il parlait, les cargaisons d’armes passaient au port de Port-de-Paix, sans un seul communiqué. Le contraste est si grotesque qu’il en devient poétique : le pays où l’on confond les balles et les boules.        Le pouvoir en place ne sait plus faire la différence entre gouverner et moraliser. Il croit qu’interdire les sextoys, c’est gouverner avec vertu. Mais c’est gouverner avec panique. C’est transformer la politique publique en prêche de confessionnal. Pendant ce temps, les vraies urgences, sécurité, santé, éducation, continuent de gémir dans le noir.        Soyons honnêtes : si le gouvernement avait interdit les rasoirs électriques ou les ventilateurs portatifs, personne n’aurait bronché. Mais interdire les sextoys, c’est une déclaration de guerre symbolique, contre le corps féminin, contre l’autonomie, contre la joie sans permission masculine.        Car enfin, à qui s’adressent ces jouets ? Principalement aux femmes. Et dans une société encore dominée par la peur du désir féminin, il fallait bien trouver un bouc émissaire. Le vibromasseur devient alors le nouvel épouvantail national : un petit objet d’émancipation qu’on diabolise, parce qu’il fonctionne sans autorisation patriarcale.        En interdisant les sextoys, l’État haïtien ne protège pas la morale, il protège l’hypocrisie. Celle qui fait croire que la vertu se mesure à la frustration, et que la sainteté commence là où s’arrête l’orgasme.        Pendant qu’un conteneur de sextoys est bloqué, dix autres de munitions entrent tranquillement. Les rapports d’Amnesty International et de la MINUJUSTH sont clairs : les ports haïtiens sont des passoires. Les armes circulent librement, les cartels dictent la loi, et les gangs recrutent à ciel ouvert. Mais la douane, apparemment, ne manque pas d’énergie pour inspecter les colis d’Amazon contenant « objets intimes non conformes à la moralité publique ».        On dirait un sketch :— Inspecteur, on a trouvé un fusil d’assaut.— Laissez passer.— Et ici, un vibromasseur.— Mon Dieu, cachez ça, c’est indécent !        Le tragique, c’est que ce n’est même plus drôle. C’est la logique inversée d’un État malade : incapable de filtrer la violence, il s’en prend au plaisir. Incapable d’éduquer, il moralise. Incapable de protéger, il contrôle ce qu’il ne comprend pas.        Dans un pays où les gangs contrôlent les ports, les marchés, et parfois les commissariats, il est fascinant de voir que la douane retrouve soudainement sa vigueur dès qu’il s’agit de plastique rose. On aurait aimé qu’elle montre la même rigueur pour les armes. Mais non : entre un fusil et un vibromasseur, il faut choisir ses batailles.        Le vibromasseur, lui, ne corrompt pas les juges, ne kidnappe personne, ne rançonne pas les quartiers. Il n’a pas de réseau, pas de cartel, pas de ministre. Il ne tire sur personne, sauf, parfois, sur l’ennui. Mais dans la République de l’inversion, tout ce qui donne du plaisir est suspect, et tout ce qui tue est toléré.        Cette histoire aurait pu faire rire si elle n’était pas si tragiquement révélatrice. Car derrière la farce, il y a un système. Un système où l’État se donne bonne conscience à peu de frais : interdire des objets inoffensifs pour masquer son impuissance sur les vrais problèmes. Interdire un sextoy ne coûte rien. Combattre un gang, si. S’attaquer à la morale sexuelle est symbolique. S’attaquer à la contrebande d’armes, c’est dangereux. Résultat : le gouvernement choisit toujours la guerre la plus sûre, celle contre les jouets.        C’est le syndrome du tigre en papier : rugir fort sur les choses inutiles, se taire sur les choses graves. Le plus ironique dans tout cela, c’est que le plaisir, ce petit moment de répit dans une société en crise, est perçu comme un acte de rébellion. Dans un pays où tout est souffrance, la joie devient suspecte. S’il y a bien une forme de résistance pacifique, c’est celle des femmes qui continuent de revendiquer leur droit au plaisir malgré la pauvreté, la peur et les sermons des politiciens.        Dans un certain sens, le vibromasseur est plus révolutionnaire qu’une arme : il ne détruit rien, mais libère quelqu’un. Et c’est peut-être pour ça qu’il fait si peur. Parce qu’il ne tue pas : il réveille.        Haïti est devenue cette étrange contrée où le crime se vend à ciel ouvert et où le plaisir s’importe clandestinement. Un pays où les trafiquants d’armes dorment tranquilles, mais où les colis de femmes célibataires sont fouillés à la loupe. Dans cette inversion complète des priorités, on finit par se demander si les douaniers ne sont pas, eux aussi, frustrés. Peut-être qu’ils se vengent d’un pays qui les empêche de jouir autrement que par la répression.        Mais une chose est sûre : tant que les dirigeants croiront qu’on rétablit l’ordre en interdisant le plaisir, le pays restera coincé entre deux extrêmes, la pulsion de mort et la peur du vivant. Et à ce rythme, il ne manquera bientôt plus qu’un décret pour interdire le rire. Parce qu’en Haïti, tout ce qui fait du bien devient vite une affaire d’État.        Dans un pays où l’on confond moralité et sécurité, où les fusils passent mais pas les fous rires, le vibromasseur devient le symbole involontaire de la liberté. Et si le gouvernement haïtien redoute tant ces petits objets, c’est peut-être parce qu’ils rappellent une vérité insupportable : le peuple n’a plu<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14471</link>
				<pubDate>Fri, 07 Nov 2025 13:41:45 -0500</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14471" rel="nofollow ugc">L’aliénation par la dévotion</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14471" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/11/DSCN7690-1-e1763088983126-1.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Je n’aime pas la fête des Guédés. Voilà, c’est dit. Dans un pays où tout le monde prétend aimer ce qu’il ne comprend plus, où l’on appelle culture ce qui relève souvent de la transe collective, je préfère dire ce que beaucoup pensent tout bas : cette fête n’est plus une célébration de la mort, mais une profanation du vivant.        Le 1er et 2 novembre, Port-au-Prince se transforme en théâtre grotesque. On appelle cela “rendre hommage aux morts”. En réalité, c’est un spectacle public où la mort, lasse d’être vénérée, se cache sous les rires gras. Des foules entières envahissent les cimetières, poudre blanche au visage, lunettes à l’envers, bouteilles de clairin à la main. Et devant la croix de Baron Samedi — le maître des lieux — c’est une scène dantesque : cris, insultes, obscénités, orgie d’alcool et de symboles.        On dit que c’est la “spiritualité du peuple”. J’y vois une mise en scène macabre de l’aliénation. On ne célèbre plus, on performe. On ne médite plus sur la mort, on la travestit. Le cimetière devient un chapiteau, la tombe un bar, la croix un décor. Et au milieu de tout cela, Baron Samedi, incarnation du passage entre la vie et la mort, réduit à une figure de carnaval : un comédien, un clown vaudou.        Dans la logique du Guédé, tout est inversé : le sacré devient spectacle, le recueillement devient vacarme. On se déguise pour invoquer les morts, on rit pour conjurer la peur, on boit pour “communiquer”. Ce n’est plus une foi, c’est une fuite. Une religion qui, faute d’avoir su évoluer, s’est réfugiée dans la gesticulation.        La philosophie du Guédé se fonde sur une vérité : celui qui a connu la mort n’a plus peur de rien. Mais en Haïti, cette sagesse s’est transformée en excuse pour justifier la décadence. L’homme “qui ne craint plus rien” devient celui qui n’a plus de pudeur. La liberté spirituelle s’est muée en impudeur collective. Quand des hommes s’enduisent les parties intimes de piment devant des enfants, quand la vulgarité devient rite, le sacré a déjà quitté les lieux.        C’est cela, l’aliénation suprême : confondre liberté et déchéance, spiritualité et exhibitionnisme.        Depuis quelques années, les élites et les “ambassadeurs de la culture haïtienne” adorent montrer les Guédés au monde. C’est folklorique, c’est “authentique”. Les photographes étrangers s’en donnent à cœur joie : les visages blanchis, les danseurs, les bouteilles, les croix. Tout cela fait de belles images pour les magazines. Une Haïti pittoresque, exotique, noire et mystique.        Mais qu’y a-t-il derrière ces clichés ? Une souffrance recyclée en divertissement. Une foi populaire instrumentalisée. Une misère qui se maquille pour être montrée.        On appelle cela la “promotion de la culture”. Moi, j’appelle cela la propagande du désordre. Car si la culture est ce qui élève, alors ce spectacle, lui, abaisse. Il abaisse l’esprit au niveau de la transe. Il remplace la réflexion par la possession. Il fait de la mort un prétexte à la danse et de la foi un prétexte à l’oubli.        Le Guédé, au départ, n’est pas une erreur. C’est un miroir. Un miroir de notre rapport à la mort, au rire, au chaos. Les Haïtiens ont toujours eu cette force : rire de la mort pour ne pas en mourir. Mais quand le rire devient un cri d’ivresse, ce n’est plus de la philosophie, c’est du désespoir.        Il faut bien comprendre : la fête des morts, dans d’autres cultures, est empreinte de silence et de respect. En Haïti, on a confondu le courage avec le vacarme. Comme si la dignité devait se mesurer au volume du tambour. Comme si l’esprit des ancêtres se nourrissait d’obscénités et de clairin.        La mort n’a pas besoin d’alcool pour se faire entendre. Elle parle déjà assez fort dans les rues, dans les hôpitaux, dans les commissariats, dans les maisons sans toit. Et voilà qu’on l’invite à boire encore, à rire encore. Le peuple, pris dans sa misère, croit communier. En vérité, il s’oublie.        L’aliénation n’est pas seulement politique ou économique. Elle est aussi spirituelle. Quand une société transforme la mort en carnaval, c’est qu’elle ne sait plus comment parler de la vie. Quand la religion devient théâtre, c’est que l’espérance a disparu.        Le Guédé, c’est la version mystique de notre désarroi : on danse sur les tombes parce qu’on n’a plus de place pour rêver ailleurs. On prie des esprits parce qu’on ne croit plus aux institutions. On verse du rhum sur la croix parce qu’on ne verse plus de sens dans nos vies. Et pourtant, il y a dans cette folie quelque chose de grandiose : un peuple qui refuse le silence. Mais la grandeur ne suffit pas à excuser la laideur.        Les défenseurs du Guédé parlent de “syncrétisme religieux” : un mariage entre le catholicisme et le vodou. Je veux bien. Mais un mariage ne fonctionne pas quand les conjoints s’insultent. Les 1er et 2 novembre, dates qui correspondent dans le calendrier catholique à la Toussaint et à la Commémoration des fidèles défunts — la “fête des morts” —, auraient pu être un moment de recueillement partagé, un temps de convergence spirituelle entre deux visions du sacré : celle du cimetière comme lieu de silence et celle du cimetière comme espace de transe.        Pourtant, au lieu de communion, c’est souvent la confusion. Comment parler de fusion spirituelle quand on profère des obscénités devant une croix ? Comment parler d’hommage quand on tourne la mort en spectacle ?        On dit que “les esprits aiment la joie”. Peut-être. Mais la joie n’a jamais eu besoin de vulgarité pour exister. Le rire n’a pas besoin de piment ni d’entrejambe pour être sincère. Ce que nous appelons spiritualité populaire ressemble de plus en plus à une caricature. C’est cela, le drame : à force de défendre “la culture”, on a cessé de la questionner. À force de célébrer nos traditions, on a oublié de les élever.        Comme le disait Albert Camus : “Toute religion finit par justifier ce qu’elle voulait combattre.” J’adhère à cette lucidité. La religion, quelle qu’elle soit, n’est jamais totalement objective ; elle est le miroir des besoins humains, de nos peurs et de nos illusions. Elle prétend sauver l’homme, mais parfois, elle l’endort. C’est là que réside le danger : lorsque la foi devient une habitude culturelle plutôt qu’une quête de vérité. Je n’ai rien contre le vodou. Je crois même qu’il fait partie du génie haïtien : une forme d’intelligence spirituelle née de la résistance. Mais je refuse de confondre la foi avec la farce. Il y a une dignité à préserver, même dans la dévotion.        Les morts méritent mieux que des insultes. Les ancêtres méritent mieux que des gestes obscènes. Le Baron Samedi mérite mieux que des imitations grotesques. Si nous croyons vraiment à ces esprits, pourquoi les traiterions-nous comme des clowns ? Vénérer, oui. Mais avec dignité.        Objectivement, peut-on dire qu’une religion est la culture d’un peuple ? C’est une question que les sociologues et les philosophes se posent depuis Durkheim. La religion, selon lui, est “un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées” — c’est-à-dire un langage symbolique qui structure le lien social. Mais la culture, elle, est mouvante ; elle inclut le savoir, les mœurs, les arts, la mémoire collective.        Une religion peut donc influencer la culture, mais elle ne saurait s’y confondre. Le danger apparaît lorsque la foi devient folklore et que les pratiques sacrées se réduisent à des gestes identitaires. Le vodou, dans sa profondeur, est une spiritualité née du traumatisme, un cri de liberté pendant l’esclavage. Mais lorsque l’on répète sans comprendre, quand l’on danse sans méditer, quand le rite devient routine, ce n’est plus une religion : c’est un souvenir vidé de sens.        Mon ami — un bon vivant un peu fou — me dit souvent que le vodou est la culture haïtienne. Je lui réponds que c’est faux. Le vodou fait partie de la culture, mais il ne la résume pas. Haïti, ce n’est pas que des loas ; c’est aussi des écrivains, des penseurs, des savants, des ouvriers, des mères qui prient sans tambour ni piment. Réduire notre culture au vodou, c’est enfermer notre imaginaire dans un enclos mystique. C’est comme si la France se définissait uniquement par la messe ou l’Italie par le Vatican.        La culture d’un peuple, c’est sa capacité à se dépasser, à transformer ses croyances en conscience. Une religion peut nourrir la culture, mais lorsqu’elle se fait culture elle-même, elle cesse d’éclairer ; elle devient idéologie, ou pire : spectacle.        Ceux qui adorent Baron Criminel, Baron Cimetière ou encore Baron Lacroix diraient que je blasphème. Mais ces figures, censées incarner le passage, sont devenues des symboles de violence. Baron Criminel, notamment, est invoqué pour la vengeance ; il aime, dit-on, le sang, les insultes et les flammes. On le décrit armé, ricanant, prêt à brûler quiconque l’offense. Comment appeler cela spiritualité ?        Les fanatiques de ces loas brandissent la peur comme autorité. Ils se disent “initiés”, mais ne propagent que la terreur mystique. Ils confondent puissance et menace. Et dans les quartiers, certains se font justiciers de l’au-delà, croyant servir Baron Criminel ou Marinette Bois-Chèche. C’est là que le vodou cesse d’être foi ; il devient superstitieux, presque mafieux.        La religion n’est jamais plus dangereuse que lorsqu’elle se croit au-dessus de la raison. Quand elle cesse d’interroger le bien pour n’obéir qu’à la peur. Le vodou, dans ses excès, reproduit les travers de toutes les religions fanatisées : l’orgueil de croire qu’on détient la vérité, et le plaisir d’humilier ceux qui doutent.        Aujourd’hui, tout se vend. Même la mort. On tourne des documentaires, on vend des t-shirts “Guédé Spirit”, on fait du marketing mystique. La foi devient un produit touristique. Les esprits deviennent des marques. Et pendant qu’on glorifie la “richesse de notre culture”, nos hôpitaux manquent de médecins, nos écoles de professeurs, nos rues de justice. Le Guédé, autrefois rite de mémoire, est devenu la foire du simulacre. Et cette foire, on l’appelle “fierté nationale”.        Je ne suis pas de ceux qui méprisent leur culture. Je dis simplement que la culture doit élever, pas rabaisser. Quand elle se réduit à des gestes grotesques, elle devient propagande : celle d’un peuple enfermé dans son folklore, applaudi pour son exotisme, jamais respecté pour sa pensée. Les Guédés ne sont pas le problème. C’est notre façon de les célébrer. Ce que nous appelons “tradition” est devenu un réflexe pavlovien : répéter sans comprendre, crier sans écouter, danser sans sentir. Un peuple peut vénérer ses morts sans les travestir. Il peut croire aux esprits sans renoncer à la décence. Il peut chanter la vie sans profaner la mort.        Je ne suis pas un croyant, seulement un témoin lucide d’un peuple qui danse au bord de ses tombes. Mon esprit ne s’incline devant aucun autel, ni visible ni invisible ; je regarde les dieux comme on regarde des miroirs vides, des inventions nécessaires à ceux qui ont peur du silence. Il n’est point de ciel où je cherche refuge, ni de nom que je murmure quand tout vacille. Ce que je ressens, ce n’est pas de la peur, mais une immense tristesse.        Je n’aime pas les Guédés. Pas parce qu’ils me font peur, ni parce que je crois aux esprits — je n’en suis pas un adepte, ni un initié. Je ne suis pas un croyant, seulement un témoin lucide d’un peuple qui danse au bord de ses tombes. Ce que je ressens, ce n’est pas de la peur, mais une immense tristesse.        Derrière les rires et le rhum, j’y vois un peuple qui cherche sa dignité dans la poussière des sépultures. Une nation qui, au lieu de parler à ses morts, leur crie son désespoir. Et cette voix, au fond, ne vient pas du cimetière : elle monte de notre impuissance à nous relever vivants.        Et si, pour une fois, on décidait de fêter la mort autrement ?En silence. En respect. En conscience.        Ce serait peut-être le<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14415</link>
				<pubDate>Sat, 25 Oct 2025 16:20:17 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14415" rel="nofollow ugc">Les orphelins de 1804</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14415" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/10/Batalla_de_Vertieres_Haiti-1-e1763112006643.webp?fit=1088%2C825&#038;ssl=1" /></a> Je ne sais pas si Jean-Jacques Dessalines, en 1804, imaginait qu’un jour ses héritiers se disputeraient sur Facebook pour savoir s’il faut l’aimer plus que Jésus. S’il avait prévu ça, il aurait sans doute écrit la Constitution de 1805 avec un article spécial interdisant les débats sur Internet après minuit. Mais nous voilà, deux siècles plus tard, les doigts tremblants sur le clavier, à transformer le fondateur de la nation en sujet de mèmes et de sermons.    Tout a commencé, paraît-il, dans une église haïtienne de la diaspora. Le pasteur, en plein feu du Saint-Esprit, a posé la question fatidique : « Qui est ton Dieu ? Dessalines ou Jésus ? » Silence. Puis explosion de débats, de prêches, de posts, de lives Instagram. La diaspora s’est enflammée. Sur YouTube, on a vu un frère en larmes jurer fidélité à Dessalines : « Li se sèl papa m! » (C’est mon seul père !) Sur TikTok, une sœur, Bible à la main, l’a recadré : « Tu peux pas mettre un général avant le Fils de Dieu, mon frère! » Et sur Twitter (ou X, selon le siècle où vous vivez), les insultes fusaient : « T’es un vendu de l’Occident! » – « Toi, t’es un idolâtre du sabre ! » – « Dessalines t’aurait coupé la tête pour moins que ça! » Bref, la révolution haïtienne continue, mais cette fois avec des emojis.    Il y a chez l’Haïtien une passion presque mystique pour les ancêtres. On ne peut pas lui en vouloir : quand on a eu des héros capables de vaincre Napoléon, on les garde précieusement, comme des trophées dans la mémoire. Le problème, c’est qu’on en a fait des boucliers contre le présent. Aujourd’hui, tout ce qui rend l’Haïtien fier, c’est 1804. Nos conversations tournent autour de Dessalines, Christophe, Capois-la-Mort, comme si l’Histoire s’était arrêtée à la bataille de Vertières. Le pays, lui, avance en marche arrière : les héros vont de l’avant, les vivants reculent.    J’ai toujours trouvé fascinant ce réflexe collectif : au moindre échec, on crie : « Les ancêtres ne seraient pas fiers ! » Mais si on regarde bien, eux aussi avaient leurs contradictions. Dessalines, le père de la nation, a été assassiné deux ans après l’indépendance, par ceux qu’il avait libérés. Ce détail historique, on le mentionne à peine, comme un péché honteux. On préfère répéter, la main sur le cœur : « Dessalines c’était un lion. » Oui, un lion, mais entouré de hyènes.    On pourrait appeler cette génération – nous, nos parents, nos enfants – les orphelins de 1804. Nous sommes nés de la gloire d’une révolution qui n’a jamais eu de descendance politique légitime. 1804 fut une victoire sans héritiers. Les héros sont morts trop tôt, et la nation, livrée à des tuteurs avides, n’a jamais été adoptée par ses propres enfants. Nous vivons sous la bannière d’un patriotisme 1804, figé comme une vieille photo : chaque 1er janvier, on refait les discours, on brandit les drapeaux, on promet de continuer le rêve, mais personne ne met à jour le logiciel. 1804, dernière mise à jour.    Les orphelins de 1804 ne sont pas coupables : ils ont hérité d’un pays sans testament, d’un État sans colonne vertébrale, d’institutions dépecées par les mêmes élites qui prétendent honorer les ancêtres. Ce ne sont pas eux qui ont trahi Dessalines, c’est une classe politique incestueuse, un clergé qui a béni toutes les injustices, des puissances étrangères qui ont fait payer à Haïti le prix de sa liberté. Ces orphelins ont été nourris de prières et de poussière, condamnés à aimer un pays qui les abandonne. Ils n’ont pas failli : ils ont survécu. Ils ont continué d’espérer dans les ruines, de danser dans la pénombre, d’envoyer de l’argent à une patrie qui ne répond plus. Et si le patriotisme 1804 semble usé, c’est parce qu’il a été trop souvent manipulé pour couvrir les crimes des vrais coupables — ceux qui, depuis deux siècles, vivent du cadavre glorieux de la Révolution.    Milan Kundera disait que le rire naît souvent du décalage entre la gravité qu’on se donne et la légèreté du monde réel. Haïti, cette gravité s’appelle l’esprit des ancêtres. Elle pèse tellement lourd qu’on en oublie de marcher. Nous vivons sous le poids d’un passé sacré comme d’un meuble en acajou hérité de grand-mère : impossible à déplacer, mais trop précieux pour s’en débarrasser. On ne s’assoit plus sur la chaise de Dessalines, on la vénère. Et pendant ce temps, personne ne fabrique de nouvelles chaises.    Chaque fois qu’on évoque 1804, on sent un mélange d’orgueil et de culpabilité. On brandit la liberté conquise, mais on vit dans une insécurité totale. Nos rues sont devenues des labyrinthes de peur, nos écoles ferment, nos enfants fuient, nos dirigeants s’exilent dans leurs villas gardées. Même les prières sont exportées : le salut vient désormais en dollars américains.    Je suis arrivé au Québec il y a des années, et je ne m’en cache pas : je suis admiratif. Pas aveuglé, non. Admiratif de voir un pays où l’administration répond à tes courriels, où le citoyen connaît ses droits, et où même le silence semble bien organisé. Je marche dans les rues propres de Gatineau ou de Québec, et je me dis : « Voilà ce qu’un peuple a construit : un système qui fonctionne. » Ce n’est pas une question de miracle, mais de discipline. Ici, les ancêtres n’ont pas besoin de revenir : leurs institutions suffisent.    Pendant ce temps, en Haïti, la route de Dessalines au Pont-Rouge est pleine de trous. L’ironie ? C’est sur cette même route qu’on l’a assassiné. Deux siècles plus tard, les cratères sont toujours là. On dirait que l’Histoire, en Haïti, se répète comme un pneu crevé.    Revenons à notre débat sacro-digital : Dessalines contre Jésus. Derrière cette querelle, il y a une vérité plus triste : nous cherchons désespérément une figure à adorer. L’État est mort, la justice en exil, la sécurité en cavale ; alors, il ne reste que la foi – et la nostalgie. L’Haïtien moderne prie d’une main et partage un post patriotique de l’autre. C’est un croyant à double emploi : le dimanche pour Jésus, le lundi pour Dessalines.    Mais au fond, ce n’est pas de la foi : c’est du désespoir déguisé. Nous invoquons les ancêtres parce que nous n’avons plus de contemporains admirables. Nous louons la bravoure d’hier pour éviter d’affronter la lâcheté d’aujourd’hui. Et pendant que nous débattons pour savoir qui mérite le trône céleste, les gangs, eux, règnent sur la terre. La République dominicaine négocie à notre place, nous traite de menace démographique, tout en vendant les munitions qui traversent nos frontières. L’histoire est un roman noir : les descendants de Dessalines sont devenus les figurants de leur propre tragédie.    Si je ris, ce n’est pas pour me moquer ; c’est pour ne pas pleurer. Rire, c’est encore une façon de résister. Nous sommes un peuple qui danse au bord du volcan, qui chante au milieu des ruines. Même nos malheurs, on les raconte avec panache. C’est peut-être ça, notre génie national : la capacité de transformer la douleur en folklore. Mais il serait temps de transformer aussi la mémoire en avenir.    Car la vérité, c’est que nous n’avons pas besoin d’un nouveau Dessalines ; nous avons besoin de citoyens qui paient leurs impôts, qui respectent les feux rouges, qui refusent la corruption. Nos héros ne sont pas morts : ils sont simplement fatigués d’être invoqués pour couvrir nos paresses collectives.    Le spectateur étranger qui observerait ce théâtre haïtien verrait un mélange déroutant de foi, de politique et d’histoire tressées dans une farce existentielle. Chez nous, le tragique et le comique ne s’opposent pas, ils cohabitent, comme deux colocataires qui partagent la même misère. Un peuple qui veut repeindre en saint un général que l’histoire a sali — un homme qu’on a longtemps traité de sanguinaire parce qu’il n’a pas su mourir docilement, en bon esclave, la tête penchée et le cœur soumis — un héros qu’on a crucifié une seconde fois pour avoir refusé la servitude.    Et pourtant, c’est bien de le défendre, de rappeler que sa colère était celle d’un peuple qu’on voulait effacer. Mais pendant que les enfants de ce même peuple s’échinent à laver son nom dans la mémoire collective, leurs dirigeants, eux, lessivent la caisse du trésor : voilà notre paradoxe quotidien… Et pourtant, dans ce chaos, subsiste une lumière têtue, presque insolente — celle du besoin viscéral d’espérer. Nous ne savons plus construire, mais nous savons encore rêver.    Être Haïtien, c’est porter en soi la gravité de 1804 et la légèreté d’un carnaval. C’est citer Dessalines entre deux chansons TikTok. C’est s’indigner du passé sans oser affronter le présent. C’est aimer son pays jusqu’à l’exil. Mais au fond, ce mélange de fierté et de dérision, c’est aussi ce qui nous sauve : le rire comme drapeau, la mémoire comme carburant, et l’ironie comme dernier refuge.    Je ne sais pas si les ancêtres ont accès à Internet, mais s’ils lisent nos débats, ils doivent se fendre la tête de rire (ou de honte). Peut-être que Dessalines, depuis son nuage, envoie un message à Toussaint Louverture : « Regarde-les, ils m’ont transformé en hashtag. » Et Toussaint répond : « Laisse-les faire, au moins ils se souviennent. » Oui, ils se souviennent. Mais la mémoire sans action, c’est une bougie sans flamme.    Alors, à mes compatriotes, je dirais simplement : gardons nos héros, mais cessons de les utiliser comme alibis. Si nous voulons être fiers de nous aujourd’hui, ce ne sera pas en criant « 1804 ! » dans les commentaires Facebook. Ce sera en créant des écoles, en nettoyant nos rues, en construisant nos ponts, et en élevant nos enfants dans la dignité. L’histoire n’est pas un musée : c’est un chantier. Et les ancêtres, eux, ont bien mérité leur repos.    Je regarde le monde, les mains encore tachées de ma double mémoire. D’un côté, la chaleur des tambours et des ancêtres qui m’ont légué la liberté comme on lègue un chant inachevé ; de l’autre, le froid bienveillant d’une terre où les lois fonctionnent comme les saisons, où l’ordre ne fait pas peur, où la dignité n’est pas un luxe. Entre ces deux pôles, j’avance, sans carte, avec la nostalgie d’un pays qui me hante et la gratitude d’un autre qui m’a appris à respirer. Je ne choisis pas : je conjugue. Je parle la langue des survivants et j’écris celle des bâtisseurs.    Il y a des soirs où, en marchant dans une rue tranquille, j’imagine Dessalines assis sur un banc public, silencieux, regardant les lumières d’une ville qui marche toute seule. Il ne dirait rien, je crois. Il sourirait peut-être, ce sourire rare des vainqueurs qui ont compris que la vraie liberté n’est pas de renverser un empire, mais de construire une société qui n’a plus besoin d’épée pour tenir debout. Et moi, en le croisant, je n’aurais rien à lui dire non plus. Pas un mot de patriotisme 1804, pas un cri d’orgueil hérité. Seulement un salut, discret, fraternel, comme entre deux hommes qui savent ce que c’est que de naître dans le tumulte et de vouloir quand même la paix.    Alors oui, quelque part entre la neige et la poussière, entre l’histoire et le quotidien, je continue le trajet. Non pas pour réparer le passé, mais pour réconcilier ce qu’il a laissé de meilleur : le courage d’espérer, même quand la route se fissure. Car si 1804 fut le cri, ce présent doit devenir la respiration. Et peut-être qu’un jour, quand on parlera encore de Dessalines, on cessera de se demander qui est le père du peuple pour s’interroger enfin sur les enfants qu’il nous reste à devenir.    ——————————————    Les orphelins de 1804 : notion que je propose pour désigner les Haïtiens d’aujourd’hui, ces générations postindépendance héritières d’une révolution sans succession politique ni morale — descendants d’une épopée sans héritage. Nés d’une victoire absolue, mais sans filiation politique ni institutionnelle, ils sont issus de la gloire des ancêtres tout en étant privés d’un État juste. Ils portent le nom glorieux des héros sans avoir reçu ni leurs armes ni leur projet, chargés d’un passé héroïque dont ils ne possèdent pas les fruits. Ce ne sont pas des coupables, mais les enfants d’un pays qui a perdu ses pères. Ils incarnent un peuple fier de sa liberté, mais abandonné par des élites corrompues et des institutions défaillantes. Être un orphelin de 1804, c’est vivre dans l’ombre d’une révolution trahie, aimer une liberté qu’on ne goûte plus et marcher, malgré tout, avec la dignité de ceux qui savent d’où ils viennent, même quand on leur a volé la suite. C’est vivre la mémoire d’une victoire que l’histoire n’a jamais<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14395</link>
				<pubDate>Tue, 21 Oct 2025 23:59:01 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14395" rel="nofollow ugc">Une ville sous la ville</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14395" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/10/Blog_Montreal8-1.webp" /></a> Il y a des villes qu’on rencontre par hasard, comme on croise une chanson qu’on n’attendait pas, et il y a celles qui vous avalent tout entier avant même que vous ayez le temps de dire « pardon », et Montréal, elle, ne m’a pas seulement avalé, elle m’a digéré avec douceur, comme une mère qui mâche le manioc pour son enfant avant de lui tendre la bouchée tiède.        C’est peut-être pour ça que la première fois que j’ai posé le pied sur son sol, j’ai eu l’impression d’entrer dans un ventre vivant, un ventre illuminé, organisé, où même les couloirs ont une respiration, et le plus incroyable dans tout ça, ce n’était pas les immeubles, ni les rues bien tracées, ni les trottoirs qui ne se tordent pas de honte comme ceux de ma province, non, c’était ce qui se trouvait sous la ville : un autre monde, un labyrinthe qui marche, gronde, parle, vibre, et avale des foules à chaque minute, et les recrache à l’heure juste comme une montre cardiologique, j’ai su ce jour-là que je venais d’arriver dans un pays qui fabrique de la précision comme d’autres fabriquent du chaos.        Je me rappelle encore la première descente dans le métro : je croyais pénétrer dans le futur, ou au moins dans un roman de Jules Verne où les humains vivent dans le ventre de la terre, je regardais les escalators comme des rivières mécaniques, les gens qui montaient et descendaient sans se pousser, sans s’insulter, sans se demander « c’est à qui la priorité ? », et j’étais là, figé, bouche entrouverte, comme si j’étais tombé amoureux d’un escalier, moi qui venais d’un endroit où même les marches en béton semblent fatiguées de porter des gens, je ne savais pas qu’un escalier pouvait être poli comme un majordome.        Et puis l’ascenseur ! Cet ascenseur ! Cette boîte magique qui vous soulève sans effort, comme si la gravité n’était qu’une rumeur, comment des humains avaient-ils réussi à enfermer la verticalité dans un cube de métal ? J’ai regardé les parois brillantes, les chiffres lumineux, les portes qui s’ouvrent et se referment comme si elles obéissaient à une religion stricte, et j’ai pensé : « Ici, même les portes ont de la discipline. »        Ce n’était pas seulement de la modernité, c’était de la confiance bétonnée : pour creuser si profond sous la ville, il faut croire en quelque chose, croire à l’avenir, croire que les hivers passent, que le progrès n’est pas une illusion, croire que les humains peuvent s’accorder au millimètre près, moi je venais d’un pays où on creuse souvent pour enterrer ou pour fuir, mais pas pour bâtir un métro. Le métro de Montréal n’est pas qu’un transport, c’est une preuve d’optimisme. Une cathédrale horizontale.        Mais le plus fascinant, c’est ce qui entoure le métro : des dépanneurs cachés sous terre comme des oasis de lumière, des vendeurs de café qui sentent la chaleur même en février, des sourires pressés, des visages de toutes les couleurs, des sacs d’épicerie, des écouteurs dans les oreilles, des enfants qui rient, des travailleurs fatigués mais debout, une humanité horizontale qui se faufile entre les lignes vertes, oranges, bleues et jaunes comme une toile vivante. J’ai compris que sous la ville, il y a une autre ville, et que cette seconde ville tient la première debout. Le métro, c’est l’épine dorsale de Montréal, sa colonne vertébrale invisible.        Moi, petit garçon de province, je n’étais même pas censé me retrouver là. À Port-au-Prince, on m’a demandé si j’avais été emporté par les eaux du cyclone pour finir à la Capitale. Et me voilà au Québec, comme un débris miraculeusement aspiré vers le Nord. Quand je disais que je venais des Gonaïves, on me regardait comme si j’étais rescapé d’un mythe, un survivant des inondations bibliques, un naufragé du réel. Et pourtant, c’est ici, au Québec, qu’on m’a accueilli comme si j’étais attendu. Pas comme un immigrant, mais comme un voisin. On ne m’a pas demandé de prouver ma valeur, on m’a montré où se trouve la porte d’entrée.        Je n’oublierai jamais la sensation du premier « Bonjour ! » sincère qu’on m’a lancé dans le métro, ni le regard tranquille d’une vieille dame qui m’a laissé sa place parce qu’elle avait remarqué ma fatigue. Ici, j’ai senti qu’on pouvait être étranger sans être étranger à soi-même. La ville m’a laissé respirer. Elle m’a apprivoisé avec politesse. Elle m’a prêté ses trottoirs, ses métros, ses cafés, ses saisons.        Les bâtisseurs de cette province, on ne les voit pas toujours, mais on marche sur leurs épaules. Ils ont creusé pour que d’autres puissent s’élever. Ils ont tracé des lignes sous la neige et la ville a continué à vibrer. Ils ont inventé une géographie intérieure, où l’hiver ne dicte pas la loi, où la chaleur est une question d’architecture, pas seulement de soleil. Ce métro est un héritage. Un poème d’ingénierie. Un rappel que la civilisation, ce n’est pas ce qu’on montre, c’est ce qu’on cache pour que tout tienne.        Plus de quinze ans plus tard, je ne me considère plus comme un immigrant. Je suis un habitant du dessous et du dessus. Je connais les stations par cœur, je devine l’odeur du café à Berri-UQAM, je sais que les musiciens du métro ont parfois plus de noblesse que les politiciens de surface. J’ai marché sous Montréal comme on lit un livre : page après page, ligne après ligne, visage après visage. J’ai aimé cette ville non pas pour ce qu’elle promet, mais pour ce qu’elle tient.        On dit souvent que les métros se ressemblent tous : faux. Celui-ci respire autrement. Il a des mosaïques comme des poèmes muraux, des noms de stations qui sonnent comme des chapitres d’histoire : Lionel-Groulx, Snowdon, Pie-IX, Mont-Royal. Il y règne une discrétion polie, une fraternité silencieuse. On ne se parle pas toujours, mais on avance ensemble. On se serre un peu, mais on ne se heurte pas. C’est une danse réglée où chacun garde la dignité de l’autre.        Et puis il y a ces instants magiques : un enfant qui chante, un inconnu qui aide une poussette, un étudiant qui tend un ticket à un touriste perdu, une vieille dame qui applaudit un saxophoniste. Montréal sous terre est une école de coexistence.        Ce que j’ai appris sous la ville, c’est que la vraie grandeur ne fait pas de bruit. Elle travaille dans le silence du béton et le souffle des machines. Elle ne cherche pas la gloire, elle cherche la continuité.        Je ne remercierai jamais assez ceux qui ont pensé cette ville en couches, qui ont compris qu’une société se construit aussi bien au niveau du sol qu’en dessous, que le confort collectif est une architecture morale. Chaque tunnel, chaque escalier, chaque ascenseur est une déclaration d’humanité.        Aujourd’hui, quand je descends dans le métro, je ne suis plus ce jeune homme ébahi. Mais je continue d’avoir une seconde de gratitude avant que le train n’arrive. Parce que je sais qu’ici, sous mes pieds, il y a des rêves coulés dans le ciment. Parce que je sais que je fais partie de cette ville désormais. Parce que je sais qu’on peut bâtir une civilisation… même dans le ventre de la terre.        Une ville sous la ville.        Et, quelque part entre les rails et le silence, une preuve que<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14307</link>
				<pubDate>Sun, 12 Oct 2025 02:21:45 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14307" rel="nofollow ugc">Bâtir pour ne pas s’effondrer</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14307" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/10/cvdssw.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Il y a des vérités que l’on ne comprend qu’en vivant quelque part, pas en le visitant. Au début, on regarde la nation comme un décor : ses paysages, ses rues, ses saisons. Puis, avec le temps, on commence à entendre autre chose, un bruit de fond discret mais puissant : le son de l’effort collectif. Ce n’est pas spectaculaire, ce n’est pas héroïque, c’est même invisible pour celui qui ne fait qu’observer. Mais pour celui qui écoute vraiment, on sent une tension, une volonté profonde : tenir debout.        C’est à ce moment précis que l’on comprend pourquoi certains peuples protègent farouchement ce qu’ils ont construit. Pas par orgueil. Pas par fermeture. Mais parce que l’ordre, la stabilité et la confiance ne sont pas des cadeaux du hasard : ce sont des œuvres humaines. Et tout ce qui est humain peut disparaître si on cesse d’y croire, si on cesse de l’entretenir. Alors on devient vigilant.         On dit : « Attention. Ne brise pas ce que nous avons mis si longtemps à bâtir. »        Ce n’est pas de la peur. C’est de la maturité. C’est exactement ce que j’ai ressenti au Québec.        Entre la neige qui efface les traces et les mains qui les refont chaque matin, j’ai compris que cette nation se tient non pas seulement sur des lois, mais sur une conscience partagée : celle de la fragilité du progrès. Chaque trottoir dégagé, chaque impôt payé, chaque vote exprimé est une manière silencieuse de dire : “Je participe.”        C’est dans ce geste modeste et répété que le Québec trouve sa force. On n’y célèbre pas le miracle, on y célèbre la persévérance. Et cette persévérance a quelque chose de sacré.        Il y a quelque chose de profondément respectable dans le fait d’aimer sa nation, non pas par slogans, mais par gestes quotidiens. Au Québec, j’ai compris une chose essentielle : ce territoire ne tient pas debout par hasard. Il tient parce que, depuis des générations, des gens se lèvent chaque matin, parfois sans gloire ni reconnaissance, pour entretenir ce que l’on appelle — un peu vaguement — « le bien commun ». Et quand on comprend cela, on comprend aussi pourquoi certains réagissent vivement lorsqu’ils sentent que cet effort est menacé.        Ce n’est pas du nationalisme agressif. Ce n’est pas de la fermeture aux autres. C’est le réflexe instinctif de celui qui a passé sa vie à bâtir une maison et qui voit quelqu’un poser un pied boueux sur son plancher fraîchement nettoyé. Ce n’est pas la boue qui dérange : c’est l’irrespect du travail.        Le Québec, vu de l’extérieur, peut sembler paisible. Pas de coups d’État, pas de guerre civile, pas d’effondrement brutal. Mais cette stabilité n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit de décennies de débats, de réformes, de luttes sociales, de compromis, de nuits blanches dans les parlements, d’enseignants qui ont tenu les écoles debout, d’infirmières qui ont tenu les hôpitaux à bout de bras, de citoyens qui ont cru en la valeur des institutions.        Ce sens de l’effort n’est pas théorique. Je l’ai vu dans les petites choses : un voisin qui déneige aussi le trottoir du voisin âgé, une mère qui attend patiemment son tour au CLSC, un chauffeur d’autobus qui reste courtois malgré la fatigue. Dans d’autres endroits, on dirait que ce n’est rien. Ici, c’est de la structure sociale en action.        Et surtout : d’un sens aigu de la responsabilité collective.        Au Québec, on ne dit pas simplement : « Que quelqu’un fasse quelque chose. »On dit : « On va s’en occuper. »        C’est cela, l’effort constant. Pas spectaculaire. Mais tenace.        Lorsqu’un peuple a consciencieusement bâti un système de santé universel, une éducation accessible, des infrastructures fonctionnelles, une culture vivante, il développe aussi une sensibilité particulière : la peur du recul.        Ceux qui ont mis de l’ordre savent à quel point le désordre revient vite. Ceux qui ont bâti savent à quel point il est facile de détruire. Ceux qui ont réformé savent à quel point l’inaction coûte plus cher que l’effort.        Alors oui, certains Québécois se crispent parfois. Ils se méfient. Ils protègent. Non pas leur privilège, mais leur travail collectif.        Ils ne veulent pas qu’on vienne « briser ce qui fonctionne ». Parce qu’ici, justement, les institutions fonctionnent.        On sous-estime souvent ce mot : institution. On l’imagine comme un bâtiment, un ministère, un règlement. Mais une institution, c’est bien plus que ça : c’est une promesse tenue entre citoyens. Une sorte de contrat invisible : je respecte les règles, parce que je sais que les autres les respecteront aussi.        Et cela change tout.        Au Québec, un arrêt de bus… s’arrête. Une file d’attente… avance. Une plainte administrative… reçoit une réponse. Une loi… finit par être appliquée. Une école… ouvre chaque matin.        Cela peut sembler banal.        Mais dans bien des pays, y compris celui d’où je viens, c’est un luxe.        Ce fonctionnement institutionnel est le résultat d’un long apprentissage collectif : apprendre à faire confiance à quelque chose de plus grand que soi. À accepter que la règle n’est pas l’ennemie de la liberté, mais sa condition.        Alors, que craignent ceux qui protègent la nation ?Pas seulement la criminalité. Pas seulement l’immigration mal gérée. Pas seulement les crises économiques.        Ils craignent la fragilisation de la confiance.        Ils savent que la solidité d’une société repose sur de petites choses : la ponctualité, l’honnêteté, la transparence, la responsabilité, le respect du bien public.        Quand ces valeurs reculent, les institutions s’effritent. Et cela, beaucoup ici le voient venir de loin. Ils sont vigilants. Et ils ont raison.        Parce qu’il n’y a rien de plus long à construire… et de plus rapide à détruire… qu’une institution.        Il ne faut pas confondre protection et rejet. Le Québec est l’une des sociétés les plus accueillantes au monde. Il ouvre ses écoles, ses universités, ses services sociaux, ses emplois, ses programmes à des milliers de nouveaux arrivants chaque année. Il tend la main.        Mais il tend la main avec une attente claire :« Si tu entres, aide-nous à tenir la maison propre. »        Pas besoin d’être parfait.Pas besoin d’être identique.Mais il faut participer à l’effort, ou du moins, ne pas le saboter.        Ce que les Québécois craignent, ce n’est pas la différence. C’est le laisser-aller. Le relativisme du « ce n’est pas grave ». Le mépris du travail fait avant.        Ils veulent qu’on comprenne que cette nation n’a pas été livré clés en main. Il a été arraché à l’histoire, façonné par la sueur, tenu par la volonté.        Mais il faut aussi le dire : protéger ne doit pas devenir se refermer. La vraie force d’une nation, c’est de savoir accueillir sans se renier, d’intégrer sans se dissoudre, d’enseigner ses valeurs sans imposer son identité. La vigilance ne doit pas devenir méfiance permanente. Il y a un équilibre subtil, fragile, à maintenir. Et ce débat, au Québec, n’est pas tabou : il est vivant.        Au lieu de s’en offusquer, on pourrait y voir une leçon précieuse :aimer une nation, c’est en prendre soin.        Aimer une nation, ce n’est pas la glorifier.C’est la réparer.L’améliorer.La protéger contre ce qui l’abîme — parfois même contre ses propres dérives.        Et surtout : aimer une nation, c’est comprendre que la liberté individuelle ne peut s’épanouir que si l’espace collectif est solide.        Ce qui frappe, ici, c’est la capacité de ce peuple à tenir ensemble deux choses que beaucoup croient incompatibles :          Le sens du bien commun        Le droit à la critique          Le Québec défend ses institutions… mais il n’hésite pas à les remettre en question. Il protège l’ordre… mais il accepte la contestation. Il respecte l’autorité… mais il refuse l’arbitraire.        Je me souviens d’un débat à l’Assemblée nationale retransmis à la télévision : on s’y contredisait fermement, parfois même vivement, mais toujours avec la conviction que la parole publique avait un poids. Dans bien des endroits, un débat politique est un théâtre ou une guerre. Ici, c’est une méthode.        C’est cela, une société adulte.Une société qui se corrige sans s’effondrer.Qui répare sans démolir.Qui avance sans oublier d’où elle vient.        Je comprends profondément celui qui dit :« Nous avons travaillé trop fort pour laisser quelqu’un tout gâcher. »        Je ne l’entends pas comme une barrière, mais comme un cri d’amour.Un amour lucide, exigeant, responsable.        Un amour qui sait que la fierté n’est pas un slogan : c’est un engagement.        Et peut-être que la vraie question n’est pas :« Pourquoi protègent-ils autant leur nation ? »Mais plutôt :« Pourquoi si peu de peuples tiennent-ils au leur avec la même force ? »        Parce que lorsque les institutions fonctionnent…ce n’est pas un miracle.        C’est une chaîne humaine, invisible, silencieuse,faite d’efforts constants.        Et une nation ne tombe pas quand ses murs se fissurent,il tombe quand ses citoyens cessent d’y croire.        Ici, ils y croient encore.Et c’est peut-être la plus gra<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14279</link>
				<pubDate>Sun, 05 Oct 2025 23:43:36 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14279" rel="nofollow ugc">Quand la lampe s’éteint, les mots s’allument</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14279" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/10/IMG_1664-1.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Michel Pleau, poète et promeneur de phrases, a partagé il y a quelques jours sur Facebook une anecdote racontée par Gilles Vigneault à Radio-Canada. Ça commence comme toutes les belles choses : par une phrase paternelle qui avait l’air de rien. « Allume-pas les lampes, ça parle mieux me semble », disait le père de Vigneault à sa femme. Rien de philosophique, dirait-on, mais assez pour nourrir un poète toute une vie. Pleau y a vu une leçon de poésie. Et, à vrai dire, on aurait tort de le contredire.    Parce que c’est souvent comme ça : la sagesse se glisse par la porte de service, dans une remarque banale, une consigne de cuisine ou une superstition de grand-mère. Ça ne s’annonce pas avec une trompette, ça ne cite pas Heidegger ou Platon, ça dit juste : « Attends un peu. »    Ce que j’aime dans cette phrase, c’est son refus de l’éclairage immédiat. On vit dans un monde qui s’acharne à tout illuminer. Le selfie sous le néon, le souper instagrammé, le débat politique en direct avec bandeau rouge qui clignote comme un sapin de Noël. Il faut que ça brille, il faut que ça se voie. Mais la poésie — et peut-être la vraie vie aussi — aime mieux chuchoter dans le noir.    « Les mots ont un impérieux besoin d’ombre », écrit Michel Pleau. J’ajouterais : les humains aussi. Ce n’est pas pour rien qu’on s’invente des alcôves, des terrasses à demi-éclairées, des confidences au creux d’un soir d’été. L’intensité ne supporte pas les projecteurs. Elle se fane vite, comme une fleur qu’on aurait mis sous un halogène.    Il y a dans cette petite histoire de lampes une morale qui devrait être affichée sur tous nos écrans : n’allumons pas trop vite. Ne réagissons pas trop vite, ne jugeons pas trop vite, ne publions pas trop vite. L’art de la lampe éteinte, c’est l’art de la lenteur.    Un poème, ça prend le temps de brûler doucement, comme une bûche humide dans un vieux poêle. Le feu ne se déclare pas tout de suite, il bouillonne, il hésite, puis d’un coup il flambe. Pareil pour la lecture, pour l’écriture, pour l’amour aussi : si on allume les lampes trop vite, on éblouit au lieu d’éclairer.    Ce qui me fascine, c’est la capacité des pères à lancer des vérités intemporelles en croyant juste parler de la météo. Le père de Vigneault ne se prenait pas pour un penseur. Il donnait simplement une consigne domestique. Mais voilà : un enfant poète qui traîne dans les parages attrape la phrase, la range dans son coffre aux trésors, et cinquante ans plus tard on en parle encore.    C’est le destin des mots : certains tombent dans le vide, d’autres se transforment en proverbes sans que personne ne l’ait demandé.    Michel Pleau écrit : « Qui se penche sur le poème souffle sur les braises de ce feu qui vient de plus loin que nous. » Ça, c’est joliment dit. Parce qu’on oublie souvent que nos phrases ne nous appartiennent pas. Elles ont des arrière-grands-parents, des cousins éloignés, des ancêtres qui traînent dans les contes et les prières.    Quand on écrit, on ne fait que souffler un peu sur ces braises. Elles étaient là bien avant nous. Peut-être même qu’elles se moquent de savoir qui tient le soufflet.    Maintenant, je ne vous cache pas que j’aime aussi le côté un peu ironique de l’affaire. Imaginez la scène : Marie, la mère, veut allumer les lampes. Le père, pas convaincu, lui dit : « Allume-pas, ça parle mieux. » Traduction libre : « Pas besoin de dépenser l’électricité pour tes bavardages. » Dans les années 40, ça devait être une économie domestique avant d’être une métaphore existentielle. Mais l’enfant, lui, en a retenu une leçon de poésie universelle. Voilà comment naissent les grands symboles : d’un souci de facture Hydro-Québec.    Ce qui m’inspire dans ce récit, ce n’est pas la morale qu’il faudrait en tirer, mais plutôt l’absence de morale définitive. On peut y voir une leçon d’humilité, une ode à la lenteur, un hommage à l’ombre, une critique de notre besoin d’exhibition. Ou on peut juste sourire en se disant que parfois, dans le noir, les gens se parlent plus vrai.    Finalement, écrire — et vivre aussi — c’est ça : éteindre une lampe pour allumer une voix.    Et si jamais vous n’y croyez pas, souvenez-vous de ce gentleman d’un certain âge sur la photo, Gilles Vigneault, qui sourit comme s’il avait tout compris. Peut-être qu’il s’amuse encore de la petite phrase paternelle, devenue parabole nationale. Peut-être qu’il sait, mieux que nous, que les grandes lumières naissent toujours dans le noir.   ⸻    Merci à Michel Pleau d’avoir allumé — ou plutôt éteint — cette lampe sur Facebook. On devrait tous, de temps en temps, écouter les poètes. Ou mieux : écouter les pères qui n’ont pas l’air philosophes. Eux, au moins, ne se<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14248</link>
				<pubDate>Sat, 27 Sep 2025 03:05:59 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14248" rel="nofollow ugc">Paris, un bus et un sans-abri</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14248" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/istockphoto-1967820109-612x612-1-1.webp" /></a> Il est cinq heures du matin. Paris somnole encore, les boulangers allument leurs fours, les pigeons bâillent (oui, ça existe), et les insomniaques finissent leur dernier verre dans un bar fatigué du XIe. Dans ce demi-sommeil collectif, un événement digne d’une comédie burlesque va réveiller la capitale.        Sur le trottoir, un sans-abri contemple un bus de la Régie autonome des transports parisiens (RATP) sagement garé. Le moteur dort, mais les clés brillent sur le contact. C’est un peu comme si la ville lui murmurait : « Monte, je t’emmène. » Et lui, sans se faire prier, a décidé de croire à cette invitation céleste.        Imaginez le tableau : les portes s’ouvrent avec un soupir mécanique, il s’installe au volant, redresse le siège comme si c’était le sien depuis toujours, et démarre. Pas un klaxon, pas une protestation. Le bus glisse dans les rues désertes de Paris, tel un navire fantôme piloté par un capitaine improbable.        Pendant une demi-heure, la capitale devient son plateau de tournage. Des joggeurs matinaux se frottent les yeux : est-ce un bus, est-ce un mirage ? Des taxis hésitent à klaxonner : on n’interrompt pas un artiste en pleine performance. Et lui, droit comme un I derrière son immense volant, mène la danse.        Treize kilomètres avalés. Treize kilomètres de liberté insolite, où chaque feu rouge devient une victoire sur la fatalité, chaque rond-point une ode à l’improvisation.        Bien sûr, Paris n’est pas Hollywood, et tout scénario a une fin. Le bus, bardé de capteurs et de géolocalisation, n’avait aucune chance de rester discret. La balade s’arrête Porte de Bagnolet, comme un film coupé net par un générique mal placé. La police l’interpelle, et l’homme retourne à une réalité moins glamour.        Mais la scène reste gravée : un sans-abri qui, l’espace d’une demi-heure, a conduit son destin au volant d’un bus de la RATP.        Évidemment, les réactions fusent. Certains s’esclaffent : « Au moins, voilà une façon originale d’obtenir le gîte et le couvert : un petit détour par la prison et hop, toit garanti, repas compris ! » C’est cynique, mais pas complètement faux.        D’autres, plus sérieux, se posent la question : « Et si, au lieu de punir, on embauchait ? » Parce que soyons honnêtes : conduire un bus dans Paris à 5 heures du matin, ce n’est pas donné à tout le monde. Rien qu’un rond-point à Bastille peut transformer un chauffeur débutant en œuvre d’art contemporaine. Or, notre homme a survécu treize kilomètres sans accident, sans carambolage, sans effondrement de morale publique.        C’est déjà une compétence rare. Dans un monde logique, quelqu’un devrait lui dire : « Monsieur, vous avez fait vos preuves. Voici une formation, un uniforme, et un contrat. »        Dans cette histoire, il y a un détail qu’on oublie souvent : qui laisse un bus allumé, clé sur le contact, au beau milieu de Paris ? Peut-être que ce chauffeur pensait que l’aube était une heure de confiance universelle. Peut-être avait-il une urgence pressante, genre café brûlant ou croissant mal positionné.        Toujours est-il que, si l’on cherche un coupable, on pourrait presque se dire que ce n’est pas le sans-abri le plus négligent dans l’affaire. Après tout, lui n’a fait que saisir une opportunité. Comme dirait l’autre : « On ne blâme pas celui qui trouve la porte ouverte, mais celui qui l’a laissée béante. »        Cet épisode n’est pas qu’une anecdote cocasse. Il raconte quelque chose de plus profond. Paris est une ville où les contrastes sont violents : d’un côté, les vitrines illuminées des Champs-Élysées ; de l’autre, des hommes qui dorment sous les ponts. Un bus devient alors plus qu’un simple moyen de transport : il se transforme en symbole de la frontière floue entre l’exclusion et l’intégration.        Un sans-abri au volant, c’est l’image d’un citoyen invisible qui, l’espace d’un instant, reprend la main sur son destin. Même si ce n’était qu’un détour vers une cellule, il a vécu trente minutes où il n’était plus spectateur, mais acteur.        Au lieu de hausser les épaules et de ranger ça dans la case « faits divers amusants », pourquoi ne pas y voir une leçon ? Si un homme capable de manœuvrer un bus de nuit dans Paris existe, c’est qu’il a une habileté, une audace, une capacité à s’adapter.        Combien de talents dortent ainsi dans la rue, ignorés, méprisés ? Et combien de postes vacants restent à pourvoir, faute de candidats « qualifiés » sur papier ? Peut-être que la vraie audace serait de transformer les erreurs en opportunités.        Cette virée insolite nous rappelle que la vie est parfois un bus garé, clé sur le contact. Certains passent devant sans rien voir, d’autres montent et roulent. L’homme arrêté Porte de Bagnolet a pris son volant comme on prend sa chance. Maladroite, illégale, certes. Mais révélatrice.        La leçon est simple : dans chaque existence cabossée, il reste un moteur qui demande juste une clé pour démarrer. Plutôt que de condamner systématiquement, il faudrait apprendre à reconnaître ces étincelles de compétence et leur offrir une route légale.        Après tout, un homme qui a conduit un bus à travers Paris sans passagers ni victimes mérite peut-être mieux qu’un casier judiciaire. Il mérite qu’on se pose la question : et si la dignité pouvait parfois commencer par un simple trajet improvisé ?        Oui, cette histoire prête à sourire, parce qu’elle a tout d’un sketch de cinéma. Mais elle n’est pas que drôle. Elle est un miroir tendu à notre société : celle qui sait sanctionner plus vite qu’elle n’intègre, celle qui laisse des clés sur le contact mais ne confie pas un contrat.        La prochaine fois que vous croiserez un bus, pensez-y. Derrière chaque volant, il y a peut-être un sans-abri en puissance, prêt à prouver que conduire sa vie vaut mieux que la subir.        Et souvenez-vous : dans Paris, même à cinq heures du matin, l’impr<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14232</link>
				<pubDate>Wed, 24 Sep 2025 22:54:57 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14232" rel="nofollow ugc">Le jour où j’ai sauvé ma mère d’un danger imaginaire</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14232" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/IMG_1585-1.webp" /></a> Il y a des phrases qui s’impriment dans la mémoire comme des tatouages. Des mots que tu entends petit, que tu comprends de travers, mais qui t’accompagnent toute ta vie. Moi, j’avais quatre ou cinq ans, et cette phrase-là m’a fait traverser la Nationale #1 (Gonaïves, Haïti) à deux reprises, torse nu, les sandales ballottant, le souffle coupé : « Manman pitit mare vant ! »        En français, on traduit ça maladroitement par « Mères de famille, resserrez vos ceintures : le danger frappe à nos portes », une manière haïtienne de dire à une femme enceinte de se préparer, de tenir bon face à la douleur de l’enfantement qui approche, parfois pour avertir d’un danger. Mais à quatre, cinq ans, les nuances de la sagesse populaire, crois-moi, ce n’est pas encore au programme. Moi, j’ai juste entendu une menace. Et comme le pays vivait au rythme des coups d’État, des rumeurs de massacre, et des voix graves à la radio, j’ai pensé que ma mère, Solange, allait mourir. Point barre.        Nous étions en plein chaos. Le président Jean Bertrand Aristide venait d’être renversé, on parlait de FRAPH (Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti), dirigé par Emmanuel Constant, alias Toto Constant, comme on parle du diable : à voix basse, la peur coincée dans la gorge. Ce point est abordé au chapitre 44 de Le Rêve de la mer Noire. Dans les ruelles, les hommes se penchaient sur les postes de radio grésillants comme si chaque phrase était une balle prête à partir. Dans les cuisines, les femmes étouffaient les enfants avec des gestes rapides : « Chut ! Pa pale ! » (Ne parle pas !).        À cet âge, j’avais compris deux choses : premièrement, que les adultes écoutaient trop souvent les informations pour que ce soit bon signe. Deuxièmement, que si ma mère allait à l’église le soir, ce n’était pas seulement pour prier, mais parce que Dieu était son seul garde du corps. Et moi, enfant encore sans recul, je n’avais aucune confiance dans ce garde du corps invisible.        Alors, ce soir-là, quand j’ai entendu l’expression fatale « Manman pitit mare vant », j’ai cru que c’était l’alerte rouge. Pas une métaphore. Pas une image. Pas une façon de dire. Non. J’ai pensé que les FRAPH avaient déjà encerclé l’église et qu’ils allaient tuer ma mère.        Je me suis mis à courir. Pas marcher, pas trottiner. Courir. Comme si j’étais poursuivi par tous les démons de l’Apocalypse. Les adultes qui m’ont vu partir ont bien essayé de me rattraper. Mais un enfant de quatre, cinq ans, quand il court avec la conviction que la vie de sa mère est en jeu, c’est plus rapide qu’un Usain Bolt avec du caféine dans le sang.        On dit souvent que la peur paralyse. Faux. La peur donne des ailes, et mes petites jambes de gamin se sont transformées en kalachnikovs de vitesse. J’ai traversé la Nationale #1 à deux reprises, zigzaguant entre les tap-taps, les camions, les motos, avec une adresse que même les cascades de cinéma n’oseraient pas filmer. Derrière moi, une dizaine d’adultes me poursuivaient. C’était une vraie scène de Benny Hill version haïtienne : eux soufflant et criant, moi toujours hors de portée, comme un petit cabri qu’on n’arrive jamais à attraper.        J’ai couru des kilomètres. Le torse nu, les sandales battant le tempo, la gorge en feu. J’avais une seule mission en tête : récupérer ma mère avant que les « méchants » ne la tuent.        J’ai ouvert la porte de l’église comme un héros qui fait irruption dans un film d’action. Essoufflé, en sueur, j’ai crié à ma mère : « Dépêche-toi, les méchants vont venir pour te tuer ! »        Silence. Puis rires. Des vagues de rires.        Les fidèles, perplexes d’abord, ont éclaté de rire en comprenant la scène. Ma mère a expliqué, avec douceur, pourquoi son petit garçon avait fait ce sprint épique. Les gens étaient morts de rire, mais avec une tendresse qui réchauffait la nuit. Dans ce pays où la peur était devenue la musique de fond, il y avait encore de la place pour rire d’un enfant trop sérieux.        Ce soir-là, j’ai sauvé ma mère d’un danger imaginaire. Mais quelques mois plus tard, c’est Raboteau qui a été englouti dans un vrai massacre. Des centaines de partisans d’Aristide réclamant son retour ont été exécutés, les vagues emportant les cadavres. Cette fois, ce n’était pas une rumeur d’enfant. C’était l’Histoire, celle qui se grave au fer rouge dans la mémoire d’un peuple.        Avec le recul, je me dis que cette course folle était peut-être une parabole. L’enfant qui court pour protéger sa mère, c’est un peu l’image d’Haïti elle-même : toujours en fuite, toujours en train de traverser des nationales brûlantes, toujours poursuivie par des forces plus grandes qu’elle, mais jamais résignée à se laisser rattraper.        On rit d’un gamin qui s’imagine sauver sa mère d’un massacre. Mais n’est-ce pas exactement ce que chacun de nous fait, à sa manière ? On court pour sauver ceux qu’on aime, même quand le danger n’est pas encore là. On court par instinct. Et parfois, grâce à cette course, on garde vivante la possibilité d’un futur.        J’ai appris plusieurs choses ce soir-là.        Les mots sont puissants. Ce que j’ai entendu, « Manman pitit mare vant », m’a fait courir comme si le ciel me tombait sur la tête. Les adultes lancent parfois des phrases comme on jette des pierres dans l’eau. Mais un enfant, lui, croit que chaque pierre peut lui briser le crâne.        La peur n’est pas toujours mauvaise. Oui, elle m’a fait courir comme un fou. Mais elle m’a aussi fait traverser mes propres limites. Parfois, c’est la peur qui nous pousse à agir, à protéger, à aimer plus fort.        Rire est une survie. Les fidèles qui riaient ce soir-là riaient non pas de moi, mais avec moi. Ils riaient de la vie qui persiste, même dans le chaos. En Haïti, on a souvent dû rire au bord de l’abîme, parce que sinon, on tomberait pour de bon.        Chaque petite histoire cache une grande histoire. Mon sprint enfantin était une anecdote drôle. Mais replacée dans le contexte, elle devient un écho de l’Histoire d’Haïti : la peur, l’amour, la survie, la résistance.        Aujourd’hui encore, quand je pense à ce petit garçon torse nu qui courait à perdre haleine, je souris. Il avait tort et raison à la fois. Tort, parce que sa mère n’était pas en danger immédiat. Raison, parce que le danger planait bel et bien, au-dessus de tout un peuple.        Il vaut mieux courir trop tôt pour sauver quelqu’un que trop tard pour pleurer sa perte.        C’est peut-être ça, la sagesse que j’ai ramenée de mon enfance. Ne pas attendre que les massacres arrivent pour protéger ceux qu’on aime. Ne pas croire que les menaces sont toujours des métaphores. Et comprendre que même une course absurde peut avoir du sens, quand elle naît d’un amour absolu.        Voilà pourquoi, chaque fois que j’entends encore aujourd’hui un Haïtien lancer son fameux « Manman pitit mare vant », je ris. Mais je ris comme on pleure : avec la mémoire d’un peuple qui court toujours, et l’espoir qu’un jour<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14222</link>
				<pubDate>Wed, 24 Sep 2025 10:38:27 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14222" rel="nofollow ugc">Tu es l’un des nôtres</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14222" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/IMG_1576.webp" /></a> Il y a des phrases qui tombent comme un coup de tonnerre, et d’autres qui caressent comme une pluie d’été. « Retourne dans ton pays » fait partie des premières. Elle fige, elle glace, elle réduit un être humain à un passeport, comme si une vie se résumait à des papiers pliés dans un tiroir. Mais il existe une autre phrase, discrète, souvent chuchotée avec chaleur et simplicité : « Tu es chez toi ici. Tu es l’un des nôtres. » Elle, au contraire, ouvre les bras. Elle bâtit un pont. Elle transforme une terre d’accueil en maison commune.        Et c’est bien cela que je veux raconter : chaque fois qu’un écho amer me rappelle que certains doutent de ma place, j’en entends cent autres qui me rappellent le contraire. Ce n’est pas toute la société qui pense d’un seul bloc — le Québec est traversé par des sensibilités différentes — mais la balance penche clairement du côté de l’accueil et de la solidarité. Ce n’est pas une formule polie lancée en l’air ; c’est un geste qui se vérifie dans les faits.         C’est un voisin qui vient donner un coup de pelle l’hiver quand la neige a enseveli l’entrée. C’est une collègue qui prend le temps d’expliquer patiemment une subtilité de la langue ou de la culture. C’est une amie qui ouvre sa maison pour Noël alors que je n’ai pas ma famille à proximité. Ce sont aussi des institutions qui, malgré leurs imperfections, offrent la santé, l’école, l’égalité devant la loi. Bref, ce sont des gestes concrets qui disent : « Tu n’es pas seulement toléré, tu fais partie de nous. »        Le Québec que j’aime, c’est celui-là.        On ne devient pas Québécois seulement par la carte de citoyenneté, mais par cette lente imprégnation quotidienne qui fait qu’un jour on se surprend à dire « pantoute » sans même y penser, à se plaindre de la météo comme tout le monde, à savourer une poutine avec le même sérieux que s’il s’agissait d’un rite ancestral. L’appartenance n’est pas un décret, elle est une expérience.        Il est vrai que l’intégration est un chemin, pas un coup de baguette magique. Les sociologues l’ont montré : il faut deux, parfois trois générations pour que les racines d’un nouvel arrivant soient perçues comme pleinement ancrées dans le paysage collectif. C’est vrai partout : en France, en Allemagne, en Haïti. Mais entre-temps, il y a cette possibilité immense : être déjà de cœur, de culture et d’engagement. Or, le cœur et l’engagement, voilà ce qui compte. Car être Québécois, ce n’est pas seulement être né ici ; c’est partager une histoire, participer à un avenir, dire « nous » plutôt que « eux ».        Il m’est arrivé, en France, qu’on me dise : « Tu dois être Québécois », comme si mon accent portait avec lui une autre patrie. En Haïti, mon pays d’origine, paradoxalement, on m’a parfois regardé comme un étranger revenu du froid. Et au Québec, certains m’ont déjà pris pour un Camérounais. Cette confusion n’est pas une insulte : c’est la preuve que l’exil tricote des identités multiples. C’est une boussole qui cherche encore le nord, mais qui finit toujours par l’indiquer.        Être pris pour un autre, c’est aussi le lot de toute migration : l’œil de l’autre vous reflète d’abord comme « étrange ». Mais avec le temps, la différence se fond dans la ressemblance. C’est le travail silencieux de la société d’accueil : transformer l’altérité en familiarité. On pourrait croire que cette hospitalité n’est qu’un discours, mais elle se vérifie dans des acquis que bien des immigrants découvrent avec émerveillement :        Un système de santé accessible et universel. Une école gratuite et obligatoire, où l’enfant d’un nouvel arrivant apprend le français, se fait des amis, et rentre à la maison avec des mots nouveaux qui deviennent vite la langue familiale. La protection sociale, qui évite de sombrer complètement quand les temps sont durs. La vie culturelle, qui ouvre des bibliothèques, des musées, des festivals, à tous, sans distinction. La solidarité quotidienne : ces voisins qui partagent une souffleuse, ces collègues qui organisent une collecte pour aider quelqu’un dans le besoin.        Ces réalités ne sont pas parfaites, mais elles sont là, et elles comptent. Elles disent mieux que de longs discours : « Tu fais partie de la maison. »        Soyons francs : le problème ne vient pas toujours de la société d’accueil. Parfois, il vient de nos propres communautés immigrantes. J’en parle en tant qu’Haïtien : combien de fois ai-je vu des frères et sœurs, au lieu d’aider leurs semblables à éviter les écueils, les y pousser ? Combien d’immigrants auraient pu mieux réussir si, au lieu de jalousie ou de suspicion, on leur avait tendu la main dans leur propre milieu, parmi leurs proches et leurs semblables?        Toutes les communautés connaissent leurs divisions, leurs rivalités, leurs fractures intérieures. Ce n’est donc pas une faiblesse culturelle particulière, mais une condition humaine partagée.        Il est facile de critiquer les barrières qu’on nous impose de l’extérieur, mais il est plus difficile d’avouer nos divisions internes. Pourtant, elles existent. Elles rappellent que l’intégration ne se joue pas seulement entre un immigrant et sa société d’accueil, mais aussi à l’intérieur même des diasporas.        Je l’ai compris avec le temps : tout immigrant rêve de se fondre dans son pays d’adoption au point d’y être vu comme faisant partie intégrante. Mais cela ne veut pas dire renier ses origines. Au contraire, c’est en assumant ce que nous portons que nous enrichissons le collectif. Être Québécois de cœur, c’est conjuguer les héritages : chanter une chanson de chez soi et reconnaître un air de Félix Leclerc, savourer le griot au même titre que la tourtière, mêler les récits.        C’est aussi s’engager : voter, participer, défendre les valeurs communes. La citoyenneté n’est pas seulement un droit, c’est une responsabilité. Elle se mesure à ce que nous apportons, pas seulement à ce que nous recevons.        Le Québec lui-même n’a pas fini de définir son identité. Il se cherche, il débat, il hésite entre ses racines françaises et sa réalité nord-américaine, entre l’ouverture et la peur de disparaître. C’est une nation en construction permanente. Et c’est ce qui la rend belle : elle se façonne chaque jour avec ceux qui y vivent, anciens et nouveaux.        En somme, le Québec n’est pas une citadelle fermée ; c’est un chantier ouvert. Y participer, c’est déjà être « un des nôtres ».        Je ne ferme pas les yeux sur les difficultés. Le racisme existe, la discrimination aussi. Mais ce n’est pas ce qui domine. Ce qui domine, ce sont les milliers de gestes simples qui font qu’un immigrant peut dire, sans honte ni hésitation : « J’ai trouvé ici une maison. »        Évidemment, tout n’est pas parfait : souligner les gestes positifs ne veut pas dire taire les blessures. Mais c’est précisément en reconnaissant les deux — l’ombre et la lumière — que le portrait devient crédible.        Le Québec que j’aime, ce n’est pas celui qui me dit : « Tu n’as pas ta place. » C’est celui qui m’invite à sa table, qui me demande mon avis, qui rit de mon accent sans méchanceté, qui me prête une écharpe en hiver. C’est celui qui m’a appris qu’on peut appartenir avant même d’être compté parmi ceux qui y ont leurs racines profondes.        Alors, quand j’entends : « Tu es l’un des nôtres », je sais que cette phrase n’est pas seulement un compliment. C’est un engagement.        Et<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14193</link>
				<pubDate>Tue, 23 Sep 2025 01:19:43 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14193" rel="nofollow ugc">Le métro au prénoms</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14193" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/552319373_1176932460917041_7920737916677022544_n.webp" /></a> On n’y pense pas souvent, mais à Montréal, voyager en métro, c’est voyager dans un album de famille élargi. Pas une famille de sang, mais une famille de mémoire. Chaque station est un prénom, un patronyme, une présence murmurée. Papineau, Berri, Jean-Talon, Pie-IX, Honoré-Beaugrand… Ces noms ne sont pas de simples arrêts : ce sont des chapitres vivants, gravés dans le souterrain de la ville comme autant de clins d’œil à l’histoire.        Ailleurs, les métros sont froids. À Paris, ils célèbrent des concepts et des monuments abstraits — Bastille, République, Nation. À New York, ce sont des chiffres et des rues qui ne disent rien d’autre que la géométrie d’une mégapole pressée, la 42e rue, la 59e. Mais ici, à Montréal, on descend chez quelqu’un. On ne sort pas à une idée, on sort à un prénom. Chaque fois que tu marches sur le quai de Papineau, c’est comme si tu saluais au passage la moustache flamboyante d’un patriote de 1837.        Même les noms les plus modestes retrouvent une dignité. Qui connaît vraiment Simon Després, dit Le Berry, simple concessionnaire de terre au 17e siècle, sur l’emplacement de ce qui est aujourd’hui la rue Berri ? Presque personne. Et pourtant, chaque jour, des milliers de passagers entendent son nom par ricochet, collé à l’UQAM, répété par les haut-parleurs, station Berri-UQAM. Sauvé de l’oubli par une rame de métro bondée. Montréal a ce génie : transformer des détails perdus en repères du quotidien.        Et puis il y a les clins d’œil surprenants. Pie-IX, par exemple : un pape italien, jamais venu ici, dont le nom s’est transformé en repère familier pour des ados en Converse comme pour des familles en poussettes. Ce n’est plus seulement Pie-Neuf, c’est devenu un lieu de passage chaleureux, un point de rencontre où s’écrit chaque jour un petit chapitre de la fraternité québécoise, version souterraine.        Mais cette galerie de noms ne s’arrête plus aux figures d’antan. Le Québec vient d’envoyer un signal fort en inscrivant « Vertières » dans la mémoire urbaine de Montréal. Par ce choix, il rappelle la bataille de 1803 qui a ouvert la voie à l’indépendance d’Haïti et, en même temps, il honore la présence et l’apport des Haïtiens au cœur de la société québécoise.        C’est un détail immense : au milieu de Pie-IX et Papineau, voilà que résonne désormais Vertières, nom d’une victoire noire devenue patrimoine commun. Comme si le métro lui-même, ce poumon collectif, se souvenait qu’un peuple n’est pas fait que de racines locales, mais aussi de branches venues d’ailleurs.        À travers ce geste, c’est une main tendue entre deux histoires : celle d’Haïti, forgée dans la lutte pour la liberté, et celle du Québec, façonnée par la quête d’autonomie et de reconnaissance de sa souveraineté. Les deux nations partagent cette tension entre indépendance et souveraineté. Haïti a gagné l’indépendance en 1804 mais n’a jamais possédé pleinement sa souveraineté, étranglée par les rançons, les occupations et les dépendances. Le Québec, lui, n’est pas indépendant, mais il a des souverainistes qui choisissent de commencer par défendre la souveraineté, avant de rêver de l’indépendance. Deux routes vers la même quête de dignité.        C’est pourquoi la communauté haïtienne doit recevoir ce geste avec humilité, et y répondre par une reconnaissance réciproque. Car si le Québec reconnaît notre histoire et nos combats, nous devons aussi reconnaître ce que le Québec représente et vaut dans ce grand Amérique : une nation distincte, ouverte, qui n’est pas une simple communauté parmi d’autres, mais un grand peuple qui accueille des communautés venues d’ailleurs, en leur rappelant un devoir essentiel — celui de s’intégrer, de s’adapter, de contribuer à la maison commune.        Vertières dans le métro n’est pas un simple mot peint sur un panneau émaillé. C’est une promesse. Celle qu’ici, même dans le bruit des rames, même dans les graffitis des tunnels, les histoires peuvent s’embrasser au lieu de s’opposer. Celle qu’un peuple modeste par sa taille, mais immense par sa détermination, peut choisir de célébrer une bataille étrangère comme une victoire intérieure.        Et puis, au-delà des noms, il y a ce qui se passe entre deux arrêts. Le métro est aussi une scène, parfois comique, parfois tragique. On y croise des étudiants à moitié endormis, des travailleurs qui plient leur fatigue dans des sacs à lunch, des musiciens qui transforment la résonance métallique des tunnels en cathédrale improvisée.        Un jour, à Mont-Royal, j’ai vu un vieil homme sortir de sa poche un harmonica cabossé. Personne ne lui avait rien demandé. Il s’est mis à jouer La vie en rose. Les écouteurs se sont retirés, les téléphones se sont baissés, le quai est devenu salle de concert. Pendant trois minutes, nous n’étions plus des navetteurs pressés : nous étions un petit groupe de gens suspendu à une mélodie fragile. Puis la rame est arrivée. Tout le monde est remonté dans sa bulle. Montréal, c’est ça : des instants de pays dans un détail de rien du tout.        À Snowdon, un matin de janvier, j’ai vu une femme secouer ses bottes enneigées avant de monter dans le wagon. Un geste banal. Mais tout autour d’elle, les passagers ont souri. C’était une politesse sans parole, une manière d’épargner aux autres ses flocons fondus. Ce n’était pas grand-chose. Mais dans une ville qui se dit parfois froide, voilà un détail chaud : cette petite discipline collective qui fait tenir debout une société.        Et quand on s’assoit dans le métro, on sent bien que ce n’est pas seulement un moyen de transport. C’est une école de l’altérité. Les conversations en espagnol, en créole, en arabe, en mandarin, s’y croisent sans se heurter. Mais derrière tout ce patchwork sonore, il y a une langue commune qui rassemble : le français. Ce français qui n’est pas un décor, mais le toit sous lequel chacun doit entrer, même si son accent ou son rythme est différent.        Le Québec, en inscrivant Vertières dans ses entrailles, a dit quelque chose que les discours politiques n’osent pas toujours formuler : nous sommes une nation, et parce que nous sommes une nation, nous savons accueillir d’autres histoires sans perdre la nôtre. La mémoire de Vertières n’appartient plus seulement aux Haïtiens. Elle devient désormais un signal du métro, une voix anonyme qui dira chaque jour à des milliers de passagers que la liberté est contagieuse, qu’elle voyage bien dans les tunnels, et qu’elle s’inscrit jusque dans les détails d’un pays.        Et c’est peut-être là, la plus belle leçon du Québec : savoir faire de ses détails la preuve éclatante de sa grandeur.        Entre la grandeur qui se cache dans ces détails et le geste d’écriture qui tente de les saisir, il y a une tension. On voudrait les attraper chaque semaine, comme on cueille des pommes trop mûres avant qu’elles ne tombent, mais certains détails, eux, réclament une autre cadence, une autre ampleur. Ils demandent non pas la hâte d’une chronique, mais la patience d’un livre.        Voilà pourquoi je me permets une confession : je vais arrêter, pour un temps, cette chronique intitulée Le pays dans les détails. Non pas parce que les détails me manquent — au contraire, ils m’assaillent, ils débordent de partout, ils se glissent dans le moindre coin de vie quotidienne, dans le parfum d’un café de quartier, dans la courbe des escaliers en colimaçon du Plateau, dans le soupir d’un chauffeur d’autobus bloqué au feu rouge. Mais parce qu’ils réclament plus d’espace que le format resserré d’une chronique hebdomadaire. Les détails, au fond, n’aiment pas être pressés : ils exigent qu’on les laisse respirer, se déplier, prendre toute la place qu’ils méritent.        Ils exigent le souffle d’un recueil, un jour, où chaque détail deviendra une nouvelle complète, une histoire autonome, un petit miroir du pays et de ses contradictions. Car un détail, lorsqu’on le scrute vraiment, contient en germe l’entièreté d’un peuple. Une odeur de bois de chauffage, c’est tout le rapport du Québec à son hiver. Une pomme cueillie en septembre, c’est une forme de référendum silencieux pour la continuité des familles. Un prénom dans une station de métro, c’est une leçon de mémoire vivante et un rappel de la souveraineté tranquille que se construit ce coin d’Amérique.        Je peux écrire comme ça, d’un seul élan, une fois de temps en temps, quand un détail s’impose avec la force d’une évidence. Ce pourrait être une chronique isolée, un texte publié au gré des saisons, comme une récolte imprévisible mais nourrissante. Ou alors, si besoin, revenir dans ce rythme plus exigeant d’un texte chaque semaine, fidèle au rendez-vous, comme un battement de cœur régulier qui garde le lien avec les lecteurs. Mais ce serait me forcer à découper trop vite des détails qui méritent d’être ruminés, mijotés, transformés en quelque chose de plus durable qu’un simple instantané.        Arrêter pour mieux recommencer, voilà l’idée. Comme une rame de métro qui disparaît dans le tunnel pour réapparaître plus loin, enrichie de ses passagers, chargée de nouveaux visages. Le pays est toujours dans les détails : il se cache dans une conversation saisie au vol, dans une chanson fredonnée par un inconnu, dans un silence collectif après une tempête de neige. Mais pour en rendre compte avec justice, il faudra parfois quitter le format serré de la chronique pour embrasser la lenteur d’un recueil.        Alors je laisse cette chronique en suspens, non comme une fin, mais comme une promesse. Promesse d’un livre à venir, où les détails ne seront plus des fragments isolés, mais des récits entiers, porteurs de mémoire et d’avenir. D’ici là, je continuerai à les noter, à les glaner comme on ramasse des cailloux sur le bord d’un chemin. Car chaque détail est une balise, et ensemble, ils forment la carte secrète de ce pays qu’on habite et qu’on réinvente, détail après détail.        Terminus. On descend ici. Pas de panique, ce n’est pas un adieu, c’est juste une pause dans le grand voyage. On se lève, on traîne un peu les pieds, on regarde si on n’a pas oublié son sac en dessous du banc, et hop, on sort par la porte du milieu. Mais rassurez-vous : le train repassera. On remontera bientôt, à la même station, peut-être décoiffés par le vent du tunnel, peut-être un peu plus fatigués, mais sûrement avec de nouvelles histoires plein les poches. Parce qu’au fond, le métro, comme la chronique, ça ne s’arrête jamais vraiment : ça fait juste semblant pour nous donner le temps de respirer.        Et avant de filer, laissez-moi vous dire merci. Merci à vous, les gens d’ici, du Québec, pour votre patience et votre curiosité, pour cette ouverture qui n’a rien d’évident dans un monde où chacun parle souvent plus qu’il n’écoute. Merci d’avoir tendu l’oreille à une voix qui n’était pas née sur vos trottoirs, mais qui a trouvé refuge et écho dans vos rues, vos marchés, vos accents. Cette voix venue d’ailleurs, à force de vous côtoyer, de se mêler à vos cafés, à vos jurons, à vos silences et à vos fêtes, est devenue véritablement d’ici aussi. Et ça, c’est peut-être le plus beau des voyages : celui où l’on cesse de se sentir invité, pour se savoir enfin chez soi.        —————————         Cette chronique s’inscrit dans la série « Le pays dans les détails », ce rendez-vous du lundi où chaque semaine un fragment de vie se transformait en miroir du pays. La série est désormais en pause, le temps de laisser les détails reprendre souffle.         Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : <a href="mailto:contact@thelysonorelien.com" rel="nofollow ugc">contact@thelysonorelien.com</a>         Pour lire les autres textes : visitez le blog LBTO — Le Blog de Thélyson Orélien        © PHOT<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14166</link>
				<pubDate>Mon, 15 Sep 2025 05:32:04 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14166" rel="nofollow ugc">La pomme au bout de la main</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14166" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/547774665_1171031698173784_5631244194730939091_n.webp" /></a> (Le pays dans les détails — Détail 7)        Mi-septembre, c’est ce moment de l’année où l’air du matin commence à piquer les joues, mais pas encore assez pour réclamer la tuque. Le soleil s’amuse à jouer au caméléon : à midi, il se croit encore en juillet, mais sitôt 17 h, il se souvient qu’il est bel et bien en septembre. Au Québéc, nous savons lire ce langage mieux que quiconque. Pas besoin d’un calendrier : il suffit de voir les files de voitures qui serpentent vers Rougemont, Oka ou Mont-Saint-Hilaire pour comprendre que c’est le temps des pommes.        L’autocueillette de pommes, c’est plus qu’une activité saisonnière. C’est l’activité de transition été-automne par excellence. On ne tourne pas la page de l’été avec une date dans l’agenda, mais avec un sac de pommes rempli à la main. On y va en famille, avec les enfants qui courent entre les rangées, ou entre amis, comme une sortie presque spirituelle. Il y a des gestes qui deviennent des rites : attraper la branche, tourner légèrement la pomme, la détacher sans la brusquer, comme on le ferait avec une idée fragile qu’on veut préserver        Dans un verger du Québec, tout est détail. L’odeur légèrement sucrée qui flotte dans l’air, les rires qui se mêlent aux abeilles, le bruit sec des pommes qui tombent dans les paniers, les bottes qui s’enfoncent dans la terre. On croirait une fresque rurale, mais en réalité c’est un rituel urbain : les familles de Montréal, de Québec et de tant d’autres villes qui s’arrachent un moment de répit traversent des kilomètres d’autoroute pour ce retour symbolique à la terre. Et il y a toujours un « plus » gourmand. Les vergers québécois ne se contentent plus d’offrir des pommes. Il y a la tarte encore chaude, le jus frais pressé, le cidre pétillant pour les adultes, la croustade qui embaume la cabane. Ce « plus », c’est comme une récompense. Parce que cueillir des pommes, ce n’est pas seulement remplir des sacs : c’est remplir un moment de vie qu’on veut prolonger.        On pourrait croire que cueillir une pomme, c’est un geste banal. Et pourtant, quelle leçon discrète. Chaque pomme sur la branche a son temps. En la cueillant trop tôt, elle est acide, pleine de promesses mais incapable d’être goûtée. Trop tard, elle se ramollit, perd sa fraîcheur, attire les guêpes. Cueillir une pomme, c’est apprendre le juste moment. C’est la vie entière, réduite à un petit fruit rond : savoir attendre, mais pas trop.        Il y a aussi une humilité dans le geste. La pomme est à portée de main, mais elle n’est pas à nous tant qu’on n’a pas pris le temps de la tourner doucement. L’arbre nous tolère, il nous prête son fruit. On repart avec des sacs remplis, mais jamais sans une forme de gratitude. C’est peut-être pour ça que la pomme a traversé les siècles, qu’elle est entrée dans nos contes et nos symboles : elle nous rappelle qu’il y a toujours un fruit à saisir, mais qu’il faut le faire avec soin.        Le Québec peut s’enorgueillir de ses vergers. De septembre à octobre, la province se transforme en immense marché à ciel ouvert. Des dizaines de variétés se succèdent : la McIntosh, la Cortland, la Lobo, la Honeycrisp. Chacune avec sa personnalité, chacune avec son rôle. La McIntosh, croquante et acidulée, la plus connue, presque une ambassadrice. La Cortland, douce, idéale pour les salades de fruits parce qu’elle ne brunit pas. La Honeycrisp, récente mais déjà star, sucrée, presque éclatante. Il y a dans cette abondance quelque chose qui nourrit la fierté québécoise. On aime se dire qu’on n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs ce que la terre d’ici nous donne. Et quand on croque dans une pomme cueillie soi-même, il y a cette satisfaction silencieuse : c’est à nous, ça vient de chez nous.        On parle souvent des saisons comme des frontières. L’été s’arrête, l’automne commence. Mais en réalité, le Québec aime les zones de transition. L’autocueillette de pommes, c’est ce moment suspendu entre deux états. On quitte les maillots, mais on n’a pas encore sorti les manteaux d’hiver. On prend la route vers le verger, vitres ouvertes, avec les restes d’été dans le regard et déjà l’odeur de l’automne au coin du nez. Et cette activité nous apprend quelque chose de rare : savourer l’entre-deux. Dans un monde obsédé par les résultats, la pomme nous invite à profiter du chemin. On ne vient pas seulement pour le sac rempli à la fin. On vient pour marcher entre les arbres, goûter sur place, rire quand une pomme tombe sur la tête d’un ami, s’asseoir dans l’herbe avec une tarte encore tiède.        Ici nous vivions dans des villes qui courent. Montréal s’emballe, Québec se presse, même les villages se dépêchent. Mais il suffit d’un samedi de cueillette pour que tout ralentisse. Les téléphones captent mal dans les vergers, et c’est peut-être la meilleure des choses. Ici, on ne scrolle pas : on grimpe sur une branche pour attraper celle qu’on veut. C’est une sagesse rurale, mais offerte à tous : parfois, pour mieux avancer, il faut accepter de cueillir lentement.        De cette cueillette, on peut tirer mille morales, mais trois me paraissent essentielles :        La patience récompense : Une pomme trop tôt cueillie ne sera jamais meilleure qu’une pomme au bon moment. Dans la vie, certaines choses exigent d’attendre.        Le geste compte autant que le fruit : Si on arrache la pomme, on brise la branche. Si on la tourne doucement, on garde l’arbre vivant. Il y a dans chaque geste une façon de préserver l’avenir.        L’abondance est une fête partagée : Cueillir seul, c’est remplir un sac. Cueillir en famille ou entre amis, c’est remplir une mémoire commune.        Ce qui fait une nation, ce ne sont pas seulement ses lois ni ses drapeaux, mais ses petits rites collectifs. Au Québec, il y a la cabane à sucre au printemps, les épluchettes de blé d’Inde en août, et la cueillette de pommes en septembre. Des détails, oui, mais qui tissent une culture, qui donnent le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus vaste que soi. Le verger devient alors une petite patrie. On y marche avec l’assurance de faire partie d’un peuple qui a su transformer un simple fruit en symbole de passage, de continuité, de convivialité.        En rentrant à la maison, on range les pommes dans le frigo, on en laisse quelques-unes sur la table. On en croque une en se disant qu’elle a meilleur goût que toutes celles du supermarché. Peut-être est-ce psychologique, peut-être pas. Mais ce n’est pas ça qui compte. Ce qui compte, c’est le souvenir de la journée : le soleil qui déclinait entre les branches, les doigts collants de jus, le rire d’un enfant qui a découvert qu’une pomme pouvait être une aventure.        Il y a des nations qui s’écrivent à coups de sabres, de barricades et de proclamations solennelles. Elles se définissent par leurs grands hommes, leurs batailles fondatrices, leurs indépendances arrachées au prix du sang. Le Québec, lui, n’a nullement besoin de procéder ainsi. Sa force est ailleurs, dans un récit qui se déploie sans tonnerre ni clairons, mais avec une douceur obstinée. Ici, l’identité ne se mesure pas seulement dans des votes ou des slogans, mais dans un geste simple, répété chaque automne : tendre la main vers un fruit mûr et le cueillir à temps et avec soin.        Chaque pomme cueillie devient alors une petite affirmation de souveraineté : la preuve qu’un peuple peut se définir non par la conquête violente, mais par la capacité tranquille de transformer ses traditions en territoire symbolique, cultivé et partagé. Et si le pays à soi, le vrai, commençait justement là ? Dans cette liberté douce de se raconter soi-même à travers une tradition ordinaire, dans la fierté tranquille d’un peuple qui sait voir, dans un fruit banal, le symbole d’une culture qui lui ressemble.        Alors chaque automne devient une forme de référendum silencieux : celui des familles qui choisissent d’aller ensemble vers le verger, de dire Oui majoritairement à un geste qui leur ressemble. C’est un vote tranquille pour la continuité, pour la transmission, pour cette terre qui nourrit et qui rassemble. Chaque pomme cueillie devient un bulletin sans papier, une manière de dire : nous existons, nous nous reconnaissons, et nous avons nos propres saisons pour le prouver.        Bonne cueillette !        —————————         Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.         Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : <a href="mailto:contact@thelysonorelien.com" rel="nofollow ugc">contact@thelysonorelien.com</a>         Pour lire les autres textes : visitez le blog LBTO — Le Blog de Thélyson Orélien : <a href="https://thelysonorelien.com/cat" rel="nofollow ugc">https://thelysonorelien.com/cat</a>&#8230;/le-pays-dans-les-details/.        PHOTO : Image<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14125</link>
				<pubDate>Wed, 10 Sep 2025 21:14:03 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14125" rel="nofollow ugc">Guy Rocher, bâtisseur de nos mémoires</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14125" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/image-1-e1757538965537.webp?fit=828%2C530&#038;ssl=1" /></a> Il y a des décès qui résonnent comme un coup de tonnerre discret : un bruit sourd qui traverse les générations sans forcément faire trembler les murs, mais qui secoue l’âme collective. Le 3 septembre 2025, le Québec a perdu Guy Rocher. Éminent sociologue, professeur émérite, figure clé de la Révolution tranquille, il s’éteint, laissant derrière lui un sillon que l’histoire n’effacera pas.        Moi, qui viens d’Haïti, j’entends son nom comme une mélodie familière. Non pas parce que je l’ai croisé dans les amphithéâtres de l’Université de Montréal, mais parce que ses idées circulent dans l’air que je respire depuis que j’ai choisi de vivre ici.        On dit souvent que la Révolution tranquille fut une secousse douce mais irréversible, qui fit passer le Québec de l’ombre des clochers à la lumière des institutions modernes. Rocher y fut un architecte essentiel. La commission Parent — où il a contribué à dessiner les bases d’un système éducatif accessible — a ouvert les bancs de l’école à des milliers d’enfants qui, sans lui, seraient restés au seuil.        Il a joué un rôle de premier plan dans l’élaboration de politiques publiques qui ont transformé le visage du Québec : la modernisation du ministère de l’Éducation, l’accessibilité des études supérieures, la démocratisation de la connaissance. Ces réformes ont permis de bâtir une société plus égalitaire, où l’éducation est devenue une clé d’émancipation collective.        Dans mon pays natal, l’éducation de qualité reste encore un luxe. Ici, Rocher a contribué à en faire un droit.        On se souvient aussi de sa plume dans la rédaction de la Charte de la langue française, adoptée en 1977. Rocher comprenait que la langue n’est pas seulement un outil de communication, mais une maison où l’on habite ensemble.        En Haïti, nous avons le français comme langue de culture ; ici, j’ai vu une société se lever pour défendre le français comme socle identitaire.        À travers Rocher, j’ai appris qu’une langue peut être fragile même dans son propre pays. Et qu’elle doit être protégée non par crispation, mais par conviction.        Son Introduction à la sociologie générale, publiée en 1968, demeure un passage obligé pour quiconque veut comprendre le tissu social. Cet ouvrage, traduit et utilisé ailleurs, a fait entrer des générations d’étudiantes et d’étudiants dans la réflexion sociologique.        Il a enseigné dans les plus grandes institutions du Québec — l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université d’Ottawa. Partout, il a transmis la rigueur intellectuelle, mais aussi l’idée que la sociologie devait servir la société.        En Haïti, nos penseurs comme Anténor Firmin, Jean Price-Mars, Jacques Roumain, Georges Anglade ou Laënnec Hurbon ont joué ce rôle : dire qui nous sommes et comment nous pourrions nous relever. Ici, Rocher a tenu ce flambeau pour le Québec.        Guy Rocher, ce n’est pas seulement un penseur, c’est un homme d’action. Ses réflexions ont nourri des réformes durables :          La commission Parent, qui a refondé l’école québécoise.        La création du ministère de l’Éducation en 1964.        La Charte de la langue française, pilier de l’identité collective.        Son rôle comme haut fonctionnaire et conseiller politique, où il a mis sa science au service du bien commun.          La gratuité scolaire, la valorisation du français, la compréhension de nos dynamiques sociales : voilà des legs qui respirent encore.        Moi, Néo-Québécois venu d’Haïti, je mesure combien le travail de Rocher a rendu possible mon propre ancrage ici. Si je peux écrire dans cette langue, dans ce pays qui m’accueille, c’est aussi grâce à lui.        Guy Rocher s’en va, mais son Québec reste debout. Ce Québec qui sait transformer les révolutions silencieuses en acquis durables. Ce Québec qui m’a adopté, moi et tant d’autres venus d’ailleurs.        Un bâtisseur est parti. Mais son héritage, lui, ne meurt pas. Il continue de résonner dans les salles de classe, dans les débats de société, dans chaque mot de français qui s’élève pour dire : ici, nous avons<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14079</link>
				<pubDate>Tue, 09 Sep 2025 02:10:08 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14079" rel="nofollow ugc">Prix ​​Goncourt 2025 : Yanick Lahens, la force douce de la première sélection</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14079" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/IMG_1365.webp" /></a> Le 3 septembre 2025, la première sélection du Prix Goncourt a placé la littérature haïtienne au cœur de la rentrée : Yanick Lahens y figure avec Passagères de nuit, son nouveau roman paru chez Sabine Wespieser éditeur. Pour Haïti, pour la Caraïbe, pour toutes celles et ceux qui lisent Lahens depuis des années, c’est plus qu’une « bonne nouvelle » : c’est la confirmation d’une œuvre qui compte, et qui compte loin. « Bonsoir Yanick Lahens… Nous espérons que, cette année, Passagères de nuit sera notre premier Goncourt. Tout le pays vous soutient. » Ce message qui circule depuis l’annonce dit l’essentiel : une fierté sobre, un espoir lucide, et la conscience que l’écrivaine porte une mémoire et un souffle qui dépassent les frontières.    Le livre lui-même condense ce souffle. En 244 pages d’une langue claire et vibrante, Lahens remonte la lignée de deux femmes — Élizabeth et Régina — lointaines aïeules de la narratrice, dont les destinées traversent La Nouvelle-Orléans et Port-au-Prince au XIXᵉ siècle : fuite, courage, commerce, vaudou, refus de la soumission, et cette obstination lumineuse à tenir debout dans un monde brutal. Passagères de nuit est un roman de transmission : il collecte les traces dispersées, recolle la mémoire et la fait chanter, sans céder à l’angélisme. C’est aussi un roman d’espace — deux rives, deux villes, deux mers intérieures — où la littérature devient une géographie affective.    Que Lahens entre dans la « longue liste » du Goncourt n’a rien d’un hasard isolé. Déjà lauréate du prix Femina en 2014 pour Bain de lune, elle a prouvé sa capacité à inscrire Haïti dans le concert des littératures du monde sans rien renier de son ancrage. Ce Femina, remporté il y a onze ans, marquait une étape : Passagères de nuit pourrait bien être l’autre versant de cette trajectoire, plus intime encore, plus tournée vers la généalogie, mais tout aussi politique dans sa manière d’énoncer les vies invisibles.    Il faut aussi prendre la mesure du symbole. L’Académie Goncourt, présidée aujourd’hui par Philippe Claudel, a retenu quinze romans pour cette première sélection. La liste, qui comprend des figures reconnues (Emmanuel Carrère, Laurent Mauvignier, Nathacha Appanah, David Diop) et des voix moins attendues (David Deneufgermain, Hélène Laurain), dessine un paysage où Passagères de nuit trouve immédiatement sa place : celle d’un livre qui parle à la fois d’Haïti et de nous tous, parce qu’il interroge la violence, la dignité, l’exil, le legs des femmes, l’histoire longue des dominations.    Le calendrier, lui, est implacable et excite les imaginaires : la liste sera resserrée à huit noms le 7 octobre, puis à quatre finalistes le 28 octobre. Le prix sera proclamé le mardi 4 novembre chez Drouant, selon la tradition. Autrement dit, Haïti a rendez-vous, cet automne, avec une possible première historique. Mais quelle que soit l’issue, l’essentiel est déjà là : la reconnaissance de la puissance d’un roman qui étend la carte de la francophonie littéraire et en fait sentir les nervures créoles.        Pourquoi ce roman résonne-t-il si fort ? Parce qu’il refuse les simplifications. Lahens ne fige pas ses héroïnes en icônes de résilience : elle les suit dans leurs contradictions, leurs silences, leurs tactiques de survie. Élizabeth n’est pas seulement celle qui échappe à la prédation masculine ; elle est celle qui « embarque » et se réinvente, ouvrant un droit à l’avenir. Régina, née « pauvre parmi les pauvres », ne se réduit pas à sa rencontre avec un général ; elle conquiert une parole, un espace. Entre elles, la narratrice fabrique un lien, et c’est ce lien qui devient littérature : un acte de mémoire actif, pas une commémoration. Le vaudou, jamais folklorisé, est pris au sérieux comme matrice de sens et de force. La mer, les traversées, le commerce — tout ce que la traite a dévasté — sont reconfigurés par l’écriture, qui restitue aux « passagères » leur direction et leur timon.    Cette écriture, justement, refuse le spectaculaire pour préférer l’allure juste. On y retrouve ce qui fait la marque de Lahens : une phrase ample mais précise, un sens aigu de la scène, la capacité d’installer une atmosphère avec deux notations justes, et de la fissurer d’un seul coup par une image d’une simplicité désarmante. Le roman est « intime » sans être replié ; « historique » sans devenir thèse ; « politique » sans oublier le tremblement des êtres. D’où la portée : la lignée d’Élizabeth et Régina rejoint l’immense chœur des femmes de la Caraïbe, d’Afrique, des Amériques — ces « passagères de nuit » qui ont tant porté sans figurer dans les récits officiels.    Sur le plan culturel, la sélection de Passagères de nuit rappelle que la francophonie n’est pas un périphérique de Paris mais un tissu vivant de langues, de territoires, d’expériences. Elle rappelle aussi la place de plus en plus lisible des littératures haïtiennes contemporaines dans les circuits internationaux, portée par un réseau d’éditeurs, de libraires, de critiques. Que ce roman paraisse chez Sabine Wespieser — maison indépendante attentive aux voix singulières — participe de cette circulation vertueuse : publier peu, accompagner longtemps, et laisser les livres tracer leur sillage.    Qu’attendre des prochaines semaines ? Il serait vain de spéculer. Mais on peut affirmer ceci : quelle que soit la suite, Passagères de nuit a déjà gagné ce que la littérature gagne quand elle arrive « à l’heure » — quand elle rencontre un temps, un pays, un monde qui ont besoin qu’on leur redise d’où l’on vient et pourquoi on continue. Si le Goncourt couronne Lahens, ce sera une première pour Haïti — symbole puissant et tardif. Si d’autres l’emportent, restera la vérité nue du livre : une parole qui ne cède pas. C’est peut-être cela que l’on entend, dans les messages d’encouragement qui affluent : la reconnaissance d’une œuvre qui, patiemment, a su faire de la nuit un passage, et du passage une lumière.    —————————        —————————  PS : Aide mémoire    . Première sélection publiée le 3 septembre 2025 ; Passagères de nuit figure parmi les 15 titres retenus. Parution du roman le 28 août 2025 chez Sabine Wespieser (244 p.)    . Présidence de l’Académie : Philippe Claudel.     . Prochaines étapes : 7 octobre (deuxième sélection), 28 octobre (finalistes), 4 novembre (proclamation).    . Yanick Lahens, Pri<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14023</link>
				<pubDate>Mon, 08 Sep 2025 04:01:34 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14023" rel="nofollow ugc">Le sourire d’Omar</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14023" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/c20f4510-a5b2-490e-af62-411462a9e2fa.webp?fit=1100%2C733&#038;ssl=1" /></a> Le pays dans les détails — Détail #6        Je reçois souvent des courriels après mes chroniques. Des lecteurs me racontent un bout de leur histoire, un souvenir qui les a touchés, une expérience qu’ils vivent dans leur métier ou leur quotidien.        C’est d’ailleurs après la troisième chronique de la rubrique Le pays dans les détails, intitulée Le mot pantoute comme philosophie, que j’ai reçu une anecdote de madame Véronique Lecours, qui a pris le soin de m’écrire. Aujourd’hui, j’ai choisi de partager avec vous l’histoire de madame Véronique, enseignante au primaire. Son récit est simple, mais il éclaire une question profonde qui traverse notre société : qu’est-ce qu’être Québécois?        Chaque année, madame Véronique présente à ses élèves de troisième année la carte du Québec. Dans sa classe, les enfants viennent de partout : certains sont nés ici, d’autres viennent de familles tunisiennes, algériennes, haïtiennes, marocaines, congolaises, philippines… Bref, le monde entier se retrouve sur ces petits bancs d’école.        Devant eux, l’enseignante déplie la carte et rappelle : « Voici notre territoire, à nous toutes et tous. Car nous sommes tous des Québécois et des Québécoises. »        Mais les réactions fusent. Plusieurs lèvent la main pour protester : « Non madame, moi je suis Tunisien! » « Moi je suis Algérienne! » Ils refusent l’étiquette de « Québécois » comme s’il fallait choisir entre leur héritage familial et leur appartenance au lieu où ils grandissent. Alors l’enseignante prend le temps d’expliquer : l’un n’empêche pas l’autre. On peut être à la fois Tunisien et Québécois, Algérienne et Québécoise. Les identités ne s’annulent pas, elles s’additionnent.        Certains enfants sourient, comprennent que cette addition n’enlève rien. Mais d’autres restent fermés. Jusqu’à ce jour-là, où Omar, neuf ans, leva vivement la main :— « Moi, madame Véronique, je ne suis pas Québécois, pas pantoute! »        Elle éclata de rire devant sa conviction enfantine. Et elle répondit, du tac au tac :— « Tu sais Omar, si tu dis pantoute, tu es déjà pas mal Québécois! »        Le petit Omar eut un sourire en coin. Dans ses yeux brillait cette étincelle particulière : le sentiment d’appartenir à un endroit, sans que cela efface d’où l’on vient. Ce « pantoute » est une clé. Dans un mot, dans une expression typiquement québécoise, Omar se voyait déjà enraciné ici. Ce n’est pas la paperasse, ni le certificat de naissance, ni le passeport qui lui a donné ce sentiment d’appartenance, mais une tournure de langage.        Le français québécois, avec ses expressions colorées, ses intonations et ses images, joue un rôle immense dans la construction identitaire. Quand un enfant d’origine tunisienne dit « c’est plate », ou quand une petite fille haïtienne dit « ça me tente pas », ils franchissent une frontière invisible : celle de la culture partagée. On peut naître ailleurs, avoir des parents venus d’un autre continent, mais il suffit de parler avec les mots du Québec pour sentir que ce territoire nous reconnaît aussi.        Contrairement à ce que certains débats médiatiques laissent croire, le Québécois dit « de souche » n’a pas de problème avec cette addition d’identités. Au contraire. Ce qu’il demande, c’est qu’on respecte la maison. Que l’on apprenne la langue, que l’on partage les règles de vie collective, que l’on contribue à la société.        L’immense majorité des Québécois de vieille souche ne s’offusque pas de voir arriver de nouveaux voisins. Ce qui dérange, c’est quand l’on donne l’impression de vouloir profiter de l’endroit sans jamais y participer. « Faire sa part », voilà l’expression qui revient souvent.        Or, faire sa part, c’est payer ses impôts comme tout le monde, respecter les lois, envoyer ses enfants à l’école, les encourager à apprendre l’histoire et la culture d’ici. Et aussi, ne pas dénigrer ce pays d’accueil au nom d’un ailleurs idéalisé. Bref, il ne s’agit pas d’effacer son identité, mais de reconnaître celle du Québec comme sienne. Les enfants nés ici n’ont pas toujours conscience de ce double héritage. Ils entendent à la maison que leurs parents viennent d’Algérie ou d’Haïti. À l’école, on leur dit qu’ils sont Québécois. Et il arrive qu’ils aient l’impression de devoir choisir.        L’histoire d’Omar nous rappelle qu’un enfant ne cherche pas tant une étiquette qu’un sentiment d’appartenance. Ce sentiment se construit dans les gestes du quotidien : la langue parlée à la récré, les fêtes célébrées à l’école, le drapeau que l’on voit flotter devant l’hôtel de ville, le hockey du samedi soir, les cabanes à sucre au printemps. Chaque moment partagé inscrit les enfants dans une mémoire collective. Peu importe d’où viennent leurs parents, ils deviennent Québécois en grandissant ici.         Être Québécois, ce n’est pas seulement une question de lignées, ni d’origine exclusive, mais une expérience vécue ensemble. C’est ce que madame Véronique enseigne avec sensibilité. On peut être Tunisien, Algérien, Haïtien et Québécois à la fois. Mais cette maison ouverte n’est pas sans règles. Si vous êtes invité dans une maison, vous devez enlever vos chaussures en entrant, aider à débarrasser la table, respecter les lieux.        Être Québécois, c’est pareil : on demande de participer, de contribuer, de protéger cette langue et cette culture minoritaire en Amérique du Nord. Ce n’est pas une exigence d’exclusion, mais un appel à la responsabilité partagée. Le Québec ne peut survivre comme collectivité distincte que si chacun accepte de prendre part à son avenir.        Il est frappant de voir combien la gratitude joue dans cette appartenance. Ceux qui viennent d’ailleurs et qui reconnaissent la chance de vivre ici se sentent spontanément Québécois. Ceux qui, au contraire, ne cessent de comparer, de dénigrer, de regretter, peinent à trouver leur place.        Être Québécois, c’est accepter de dire « merci » : merci pour l’école gratuite, merci pour les hôpitaux, merci pour la sécurité sociale, merci pour la liberté de parole, merci pour la paix. Rien n’est parfait, certes, mais pour qui connaît l’instabilité ailleurs, cette nation est une maison précieuse. L’expression « pantoute » dans la bouche d’Omar, c’est un détail.         Mais c’est précisément dans ces détails que se cache la vérité du pays. D’où le titre de ma chronique : Le pays dans les détails. Et oui, je dis pays, parce qu’aucun autre endroit au monde ne défend sa langue avec autant de passion, ni ne façonne son avenir avec une telle ténacité au milieu d’un continent qui parle autrement. Une langue, une culture et un esprit collectif aussi vivants. C’est cette résistance culturelle, unique et irréfutable, qui fait du Québec un pays aux yeux de ceux qui l’habitent et l’aiment. Appeler le Québec un pays, c’est reconnaître cette singularité irréductible qui le rend universel.         Un accent, un mot, une habitude, une fête… Ce sont de petites choses qui construisent le grand sentiment d’appartenance. Et c’est ce que madame Véronique, dans sa classe, fait découvrir à ses élèves : le Québec, ce n’est pas une abstraction, c’est une addition de détails vécus ensemble.        Je termine cette chronique en remerciant madame Véronique de son témoignage. Elle rappelle que l’identité n’est pas un mur, mais un pont. On peut être d’ici et d’ailleurs. Et il suffit parfois d’un mot, d’un sourire, d’un geste, pour que l’enfant sente qu’il est aussi de cette maison.        Nous sommes Québécois, même si nos prénoms chantent une autre langue, même si nos parents viennent d’ailleurs. Nous le sommes par notre engagement, par notre respect de cette maison, par notre participation.         Le Québec n’est pas une essence figée, mais une promesse. Celle d’un territoire à habiter ensemble, dans le respect et la solidarité. Et si un petit garçon comme Omar a pu se reconnaître Québécois grâce à un simple « pantoute », c’est que cette nation, malgré ses fragilités, a encore la capacité de rassembler.      —————————    (*ici, le prénom “Omar” est emprunté pour préserver l’anonymat de l’enfant et protéger son identité véritable).         &#x1f4dd; Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.  &#x1f4ec; Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : <a href="mailto:contact@thelysonorelien.com" rel="nofollow ugc">contact@thelysonorelien.com</a>        ©&#xfe0f;PHOTO : Ima<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14046</link>
				<pubDate>Thu, 04 Sep 2025 19:25:25 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14046" rel="nofollow ugc">Un budget qui marche sur deux jambes gauches ?</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14046" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/mark-carney-premier-ministre-drapeau.avif" /></a> Mark Carney vient de nous promettre une grande première pour cet automne : un budget « d’austérité et d’investissement en même temps ». Rien que ça. On pensait qu’il fallait choisir entre la soupe claire et le champagne, entre serrer la ceinture et remplir les poches. Mais non : grâce à la magie comptable et à une bonne dose de sérieux technocratique, on peut tout faire. Enfin, tout… sauf peut-être améliorer la vie des gens ordinaires.    Il faut reconnaître à Carney un talent rare : il arrive à prononcer deux phrases contradictoires dans une même respiration, avec le sourire d’un banquier qui vous explique que les frais de service, c’est pour votre bien. «On va couper dans les dépenses, mais investir massivement.» On se demande un peu où se cache la massivité : dans les contrats de défense qui feront grimper le PIB de 2 %, ou dans les « économies » exigées aux ministères, sommés de trouver 15 % de rabais comme si on faisait les soldes chez Walmart.    « Et c&rsquo;est possible si on a une discipline&#8230; » Le plus beau, c’est ce mot répété comme une prière : la « discipline ». Chez Carney, la discipline, ce n’est pas surveiller ses finances pour que les familles respirent un peu mieux à la fin du mois. Non. La discipline, c’est faire comprendre aux Canadiens qu’ils n’auront droit qu’à la portion congrue pendant que les grandes entreprises profiteront d’allégements fiscaux et de nouveaux contrats. La discipline, dans sa bouche, c’est un mot qui rassure les marchés comme une berceuse, mais qui sonne dans les oreilles des ménages comme une menace sourde : « préparez-vous à recevoir moins, mais à sourire quand même ».    On aurait presque envie d’applaudir cette acrobatie rhétorique. Après tout, pourquoi ne pas promettre les deux à la fois ? L’austérité pour les petites gens, l’investissement pour les gros joueurs. Voilà une formule simple, élégante, efficace. Le peuple serre la ceinture, les grandes firmes se serrent la main.    Ce n’est pas vraiment un budget, c’est un spectacle de prestidigitation : regardez bien la main gauche qui coupe dans les programmes sociaux, pendant que la main droite signe de gros chèques pour l’armée et pour « l’économie ». Et, bien sûr, entre deux tours de passe-passe, on nous glisse que les transferts en santé et les prestations individuelles sont « intouchables ». On n’ose pas encore toucher au peu qu’il reste.    Il faudrait presque distribuer du popcorn pendant les conférences de presse de Carney : c’est du théâtre, avec entracte et décors en PowerPoint. Le problème, c’est que la pièce se joue à guichets fermés pour le peuple, mais en loges VIP pour les entreprises.    Carney parle de l’État comme on parle d’une jeune entreprise qui aurait trop dépensé pour décorer ses bureaux et qui doit maintenant convaincre les actionnaires qu’elle va redevenir sérieuse. Il compare la croissance des dépenses publiques à celle de l’économie, comme si l’État devait se comporter comme une PME prudente.    Mais un pays, ce n’est pas une start-up. On ne peut pas dire à un citoyen : « Désolé, ton service public ferme boutique, mais rassure-toi, on investit dans l’avenir. » L’avenir, pour quelqu’un qui peine à payer son épicerie, c’est demain matin, pas une ligne dans un budget de défense.    On reconnaît ici l’ancien banquier central : pour lui, les citoyens ressemblent à des colonnes de chiffres, les familles à des bilans trimestriels. Comme si on pouvait gérer une société comme on gère un portefeuille d’actifs. Mais un enfant qui a faim ne se nourrit pas de graphiques.    Ah, la défense. Ce mot magique qui justifie tout. Carney l’a martelé : priorité numéro un, atteindre les 2 % du PIB exigés par l’OTAN. Pendant que les prix de l’alimentation, du logement et de l’énergie étranglent les familles, Ottawa sort le chéquier pour acheter des joujoux militaires.    On a beau dire, la défense, ça nourrit son homme… mais pas le citoyen moyen. Les blindés n’apparaissent pas dans les garde-manger, les avions de chasse n’allègent pas la facture d’électricité. Mais rassurez-vous : en cas de guerre, on sera prêts à protéger une population déjà épuisée par la cherté de la vie. On investit dans des tanks, pas dans des tables de cuisine. On garnit les hangars militaires, pas les frigos des Canadiens. Voilà une stratégie de survie : défendre le territoire d’un peuple qui choisit entre payer son loyer ou son épicerie, mais toujours avec le sourire obligé de la résilience du quotidien.    Carney promet aussi d’« investir dans l’économie ». Comme si l’économie était une entité mystérieuse qui allait ensuite, par magie, redistribuer ses bienfaits. Mais on sait ce que ça veut dire : investir dans les entreprises en espérant que, de temps en temps, une miette tombera sur la table des travailleurs. C’est la vieille chanson du « ruissellement », cette pluie d’or annoncée qui finit souvent en bruine froide sur les épaules des contribuables. Et encore, pas de parapluie en vue. On devrait peut-être changer le verbe : ce n’est pas « investir » dans l’économie, c’est « investir » l’économie, au sens militaire. Car chaque dollar investi ressemble davantage à une opération de conquête qu’à une mesure de solidarité.    Les citoyens, eux, attendaient du concret : des mesures pour soulager le coût de la vie, pour améliorer l’accès au logement, pour rendre l’épicerie moins angoissante. Mais à la place, ils reçoivent une conférence de presse où on leur explique que les dépenses ont grandi trop vite, comme si le problème venait des hôpitaux trop généreux ou des programmes sociaux trop confortables.    Le peuple, lui, ne demande pas un miracle. Il demande juste que son gouvernement pense un peu moins comme un comptable de banque et un peu plus comme un père ou une mère de famille qui doit s’assurer que tout le monde mange à sa faim. Imaginez un couple canadien devant son frigo vide : « Ne t’inquiète pas chérie, Carney dit qu’on investit dans l’avenir. » Réponse : « Oui, mais l’avenir ne se tartine pas sur nos toasts. »    Soyons honnêtes : l’austérité, ça ne touche jamais tout le monde. Elle a ses chouchous, ses zones protégées, ses niches dorées. Les subventions aux grandes entreprises ? Elles survivent toujours. Les contrats de défense ? Intouchables. Les petits avantages fiscaux pour les plus riches ? Sauvegardés comme des espèces en voie d’extinction.    Ce sont les autres qui trinquent : les programmes communautaires, les services aux citoyens, les projets locaux. Bref, tout ce qui ne rapporte pas de dividendes immédiats à l’économie abstraite. On connaît le principe : l’austérité, c’est un peu comme une diète. Ce sont toujours les autres qui doivent maigrir, pendant que certains continuent à se resservir à table.    On notera aussi que ce budget aurait dû être présenté au printemps. Mais il a été repoussé, comme un élève qui remet son devoir en retard parce qu’il n’a pas fini sa recherche. C’est le signe d’un gouvernement qui improvise encore son spectacle, qui cherche les bons mots pour emballer une réalité moins brillante.    Les beaux discours sur « la rigueur » ressemblent à ces slogans de remise en forme : « Pas de douleur, pas de gain ». Sauf que la douleur est pour les citoyens, et le gain, pour les multinationales. En vérité, ce budget ressemble à un devoir écrit au crayon à papier : toujours prêt à être effacé, corrigé, repoussé. Mais ce qui n’est jamais corrigé, c’est la vie chère qui continue d’écrire son propre scénario dans les foyers.    La dernière élection avait suscité des attentes. On parlait de changement, de renouveau, de nouvelles manières de gouverner. Mais quatre mois plus tard, on se retrouve avec le plus vieux refrain du monde : serrer la ceinture des uns pour remplir les poches des autres.    La population voulait du concret, elle aura de la rhétorique. Elle voulait du soulagement, elle aura des leçons de discipline. Elle voulait une vision sociale, elle aura un tableau Excel avec des chiffres en rouge et en vert. Et dans ce grand karaoké politique, ce sont toujours les mêmes refrains qui reviennent. Le micro change de main, mais la chanson reste identique : le peuple paie l’addition pendant que les élites chantent en chœur « investissement ».    Il reste à voir si ce numéro d’équilibriste tiendra la route en octobre. Un budget, ce n’est pas seulement un document comptable. C’est une déclaration d’intention, un miroir de ce que l’on veut faire de la société. Or, tout indique que ce miroir reflétera surtout les visages souriants de ceux qui n’ont jamais vraiment connu la fin du mois difficile.    Mark Carney veut prouver qu’on peut faire de l’austérité et de l’investissement à la fois. Mais il ne faut pas se tromper : ce « deux en un » n’a rien de révolutionnaire. C’est simplement la vieille recette du pouvoir : couper pour le peuple, arroser pour les puissants.    Autrement dit : bienvenue dans l’ère du budget ambidextre, où l’on promet tout à tout le monde, mais où les résultats concrets se font toujours attendre. Pendant que Carney joue au funambule sur le fil de la « discipline », les Canadiens, eux, continuent de marcher pieds nus sur le tapis r<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=14017</link>
				<pubDate>Mon, 01 Sep 2025 14:04:59 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14017" rel="nofollow ugc">Le hockey du samedi soir en famille</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=14017" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/09/IMG_1259.webp" /></a> Le pays dans les détails — Détail #5    Merci… Merci à vous qui suivez cette chronique depuis le début. Nous en sommes à la cinquième étape, et je mesure chaque semaine la générosité de vos regards. Écrire, ce n’est pas toujours atteindre la cible, mais c’est toujours tendre l’arc. J’essaie d’attraper, dans les gestes les plus quotidiens, quelque chose qui nous échappe souvent : cette vérité discrète qui fait du Québec non seulement un lieu où l’on vit, mais une nation où l’on se reconnaît.    Aujourd’hui, je veux parler d’un rendez-vous simple, mais qui, à mes yeux, dit beaucoup plus qu’il n’y paraît : le hockey du samedi soir en famille.    Si ce n’était qu’une partie, elle passerait comme un programme télé parmi d’autres. Mais ce n’est pas le cas. Le samedi soir, quand les assiettes sont rangées et que les lumières du salon se tamisent, une gravité douce s’installe. On ouvre la télévision comme on ouvre un livre sacré. Et à travers l’écran, ce n’est pas seulement une équipe que l’on regarde : c’est soi-même.    Le hockey du samedi soir, c’est la mise en scène hebdomadaire de notre manière d’être ensemble. Les familles se rassemblent, les générations se superposent. Le grand-père commente les jeux avec la voix de l’expérience, l’enfant interrompt avec ses questions naïves, l’adolescent s’indigne comme si le sort du monde se décidait sur la glace. Dans ces moments-là, chacun existe à la fois seul et dans un tout plus grand que lui.    Pourquoi le hockey a-t-il pris cette place unique ? Parce qu’il nous ressemble. C’est un sport forgé dans le froid, dans la dureté, mais aussi dans l’agilité et l’intelligence collective. On n’y gagne jamais seul. La rondelle voyage, s’échappe, revient. L’effort est constant, la persévérance essentielle. Et dans chaque séquence de jeu, il y a comme une métaphore du Québec : un peuple qui poursuit sa route parmi les puissants, qui connaît l’épreuve, mais dont la dignité tient dans le fait de ne jamais renoncer.     Et parce que ce sport nous ressemble tant, il fallait bien qu’une équipe devienne le porte-voix de cette ressemblance. Pour le Québec, ce fut le bleu-blanc-rouge des Canadiens de Montréal. Plus qu’un club, ils sont devenus l’incarnation visible d’une volonté collective. Chaque victoire résonnait comme une preuve que nous pouvions tenir tête aux plus grands. Chaque défaite, bien qu’amère, n’effaçait jamais la fidélité, car ce n’était pas seulement une équipe qu’on suivait : c’était une façon d’affirmer que nous étions là, que nous faisions partie du jeu, que nous existions dans l’arène du monde.    Il y bien des endroits où les communautés se rassemblaient au temple, autour du feu ou dans la grande salle commune. Ici, notre rituel s’est adapté aux hivers longs et aux distances vastes. C’est dans le salon que nous avons inventé notre cathédrale, et l’autel s’appelle la télévision. Mais l’esprit est le même : se rassembler, partager une émotion commune, faire battre nos cœurs au même rythme.    Bien sûr, il y a du hockey presque tous les soirs de la semaine, mais le samedi reste le moment symbolique, le rendez-vous national, celui où l’on sait que partout au Québec, d’innombrables foyers vibrent au même tempo. Ce rendez-vous n’est pas banal. Il nous apprend que l’unité se construit dans la régularité, dans la répétition tranquille. Le hockey du samedi soir n’a pas besoin d’invitation, il est déjà inscrit dans nos corps comme une habitude nationale. Et cette habitude fait de nous, sans qu’on le nomme, un peuple qui vit ensemble.    Regarder un match de hockey en famille, ce n’est pas seulement suivre le score. C’est une école silencieuse. On y apprend la patience — parce qu’une partie se gagne sur la durée. On y apprend le courage — parce que rien n’est joué d’avance. On y apprend l’humilité — parce qu’une victoire éclatante peut s’éteindre en une seconde.    Mais surtout, on y apprend la solidarité. Un but n’est jamais l’œuvre d’un seul. Derrière chaque tir réussi, il y a une passe, un appui, un sacrifice. Voilà ce qui, sans qu’on le dise, façonne les mentalités : l’idée que la réussite québécoise n’est pas individuelle, mais collective.    Chaque famille garde des souvenirs précis : un but de Guy Lafleur ou de Maurice Richard raconté comme une légende, une finale regardée dans le silence respectueux, une défaite qui a fait grogner tout le quartier. Ces souvenirs voyagent d’une génération à l’autre. Ils créent une mémoire commune, une sorte de fil qui relie ceux qui étaient là avant et ceux qui viennent après.    Ainsi, le hockey du samedi soir devient plus qu’un spectacle. Il est un canal de transmission. Il raconte au plus jeune que ce peuple a ses héros, ses récits, ses moments de gloire et de peine. Et dans ces histoires, il trouve sa place.    On pourrait dire que ce n’est qu’un sport. Mais nous savons qu’il y a plus. Le samedi soir, le Québec s’assoit avec lui-même. Dans chaque maison où la partie joue, il y a un morceau du pays qui se contemple, qui se rêve, qui se soude. C’est pour cela que ce rituel persiste malgré les années, malgré les changements d’habitudes et de technologies. Parce qu’il incarne quelque chose de plus durable que l’écran où il se projette : il incarne l’unité d’un peuple.    Alors, quand je pense au hockey du samedi soir en famille, je n’y vois pas seulement une activité de loisir. J’y vois un détail immense, une petite coutume qui cache une grande vérité : celle d’un peuple qui sait se rassembler autour de ce qui lui ressemble, qui sait transformer un simple match en une affirmation d’existence.    Le samedi soir, devant la glace illuminée de l’aréna lointain, nous nous tenons ensemble. Et même quand l’équipe perd, nous avons gagné quelque chose : un moment de nous-mêmes, partagé, transmis, affirmé.    Le hockey du samedi soir n’est pas seulement un match.  C’est le pays, dans ses détails.    ———————————    NB : Je suis encore novice dans le hockey. J’apprends. J’ai même chaussé mes premiers patins l’hiver dernier… et disons que la glace a appris à me connaître aussi.    ———————————  &#x1f4dd; Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.  &#x1f4ec; Vous pouvez réagir,<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13992</link>
				<pubDate>Sun, 31 Aug 2025 02:37:44 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13992" rel="nofollow ugc">VLB, l’honneur d’échapper aux funérailles nationales</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13992" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/IMG_1229.webp?fit=1100%2C762&#038;ssl=1" /></a> Il y a des écrivains que l’État adore embaumer dans le velours des cérémonies officielles. Et puis il y a Victor-Lévy Beaulieu, qui n’a jamais aimé les tapis rouges, encore moins les liturgies protocolaires.    Le débat autour de « l’absence » de funérailles nationales pour VLB a pris de l’ampleur — lettres ouvertes, pétitions, prises de parole — mais la journée d’hier à Trois-Pistoles a tout éclairé : les funérailles régionales populaires à l’église Notre-Dame-des-Neiges ont offert un adieu à son image, charnel, festif, enraciné, mis en scène par Dominic Champagne et porté par Yves Desgagnés. Rien de compassé, tout de vivant. C’est précisément pourquoi ne pas lui offrir des funérailles nationales est, au fond, un honneur.       Une cérémonie d’État nationalise la mémoire ; elle politise la peine ; elle range l’œuvre sur l’étagère des monuments. Or VLB n’a cessé, toute sa vie, de dé-monumentaliser la littérature en la ramenant au « pays » : le Bas-Saint-Laurent, la langue qui mord, l’éditeur indépendant, les batailles du quotidien.    Les funérailles régionales et populaires ont assumé ce choix : textes, chansons, amis, comédiens, musiciens ; un théâtre de paroles plutôt qu’un protocole, une assemblée de proches plutôt qu’un parterre de dignitaires. On n’a pas vénéré l’icône ; on a fréquenté l’homme et son œuvre, dans sa maison symbolique : Trois-Pistoles.       À ce titre, l’État n’a pas ignoré VLB : l’Assemblée nationale a même ordonné la mise en berne du drapeau au Parlement — geste sobre, signifiant, sans récupération. Reconnaissance publique, oui ; canonisation cérémonielle, non. La nuance est importante : elle maintient l’œuvre dans sa liberté, elle évite l’embaumement.        On a beaucoup plaidé pour des funérailles nationales : des organisations comme la Société Saint-Jean-Baptiste, des signataires d’une pétition ont défendu l’idée, citant les précédents d’autres figures majeures. La famille, par la voix des filles de VLB, a déploré la décision gouvernementale dans une lettre ouverte relayée par les médias. Ces appels disent une chose vraie : la dette symbolique que nous avons envers l’écrivain.     Mais ils disent aussi notre réflexe d’étatiser ce que nous aimons, alors même que VLB nous a appris, livre après livre, à faire confiance aux forces locales, aux « petites nations » que sont les communautés. La journée d’hier a prouvé que le peuple sait faire : l’église pleine, la pluie complice, les voix mêlées aux extraits de l’œuvre, tout cela avait la vérité des adieux qui ne trichent pas.    Pas de tribune pour la raison d’État ; de la place pour les lecteurs. C’est une célébration du nous plutôt qu’une dramaturgie du eux. Et si l’on veut mesurer la grandeur d’un écrivain, ce thermomètre-là est plus fiable.    Les funérailles nationales sont souvent justes et nécessaires ; elles peuvent aussi aplanir l’irrégularité d’une trajectoire. Une cérémonie d’État gomme les aspérités, redistribue les angles, produit un consensus posthume. Or VLB n’était pas un consensus : c’était une friction, une manière de vivre en tension avec l’époque, ses institutions, ses certitudes. L’honneur qu’on lui rend aujourd’hui, en refusant de le nationaliser, c’est de le laisser rugueux. De ne pas le polir pour la crypte. De préserver l’électricité qui crépitait dans ses pages.    À l’inverse, la décision d’implanter l’adieu à Trois-Pistoles — au cœur de « son » territoire, autour des éditeurs, artistes et compagnons de route — a converti la peine en fierté locale, parfaitement audible du reste du Québec. On n’a pas rapatrié l’écrivain vers la capitale ; on a laissé le pays natal être le pays natal. C’est une leçon de politique culturelle : décentrer n’est pas diminuer, c’est augmenter.      On objectera : « Mais l’État devait marquer le coup à la hauteur de l’œuvre. » Il l’a fait à sa façon, par des gestes symboliques, par les hommages officiels, par l’attention médiatique et la transmission de l’information publique. Les médias nationaux ont couvert l’événement ; les communiqués officiels ont signifié la part de VLB dans la culture.        Puis, l’État s’est retiré, et c’est bien : il a rendu la parole aux proches, aux lecteurs, aux acteurs culturels du Bas-du-Fleuve. Ce retrait n’est pas un désengagement ; c’est une élégance. Il autorise la mémoire à rester vivante, contradictoire, insoumise — à l’image de l’écrivain.       On sait aussi que la temporalité des funérailles nationales est lourde : protocoles, espaces, préséances. Ici, la temporalité a été celle du deuil réel, huit semaines après la disparition, avec une dramaturgie pensée par des artistes, au service des textes. Ce n’est pas « moins » ; c’est autre. C’est parfois mieux, quand on parle d’un auteur qui a toujours préféré l’atelier au salon, l’imprimerie au vestibule des palais.      Au fond, le plus bel hommage à VLB est de ne pas le trahir. Le trahir, ici, eût été de se raconter qu’une pompe nationale suffirait à solder la dette. La véritable fidélité consiste à lire : à retourner aux livres, aux pièces, aux essais ; à faire vivre les maisons d’édition de région ; à donner envie d’écrire aux jeunes du Bas-Saint-Laurent comme à ceux de Montréal-Nord. Les funérailles régionales populaires ont envoyé ce message simple : un écrivain n’appartient à personne, sinon à ceux qui le lisent.    Ne pas lui offrir des funérailles nationales, c’est refuser de transformer sa singularité en monnaie d’État. C’est le garder parmi les siens sans le confisquer au reste du Québec. C’est, paradoxalement, le grandir : puisqu’il échappe au cadre, il reste vivant.    Et s’il y a un écrivain qui comprendrait cette ironie, c’est bien VLB. Hier, Trois-Pistoles n’a pas dit : « Au revoir, monument ». Elle a dit : « À demeure, écrivain ». Et l’État, pour une fois, a su rester à la juste distance : celle qui laisse u<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13921</link>
				<pubDate>Thu, 28 Aug 2025 01:33:45 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13921" rel="nofollow ugc">Le rayonnement des plumes québécoises</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13921" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/image.webp?fit=828%2C530&#038;ssl=1" /></a> Le 12 août dernier, comme chaque année depuis 2014, des milliers de lecteurs et lectrices québécois se sont retrouvés autour d’un rituel désormais bien ancré : acheter un livre québécois.         Ce qui n’était au départ qu’un geste militant lancé par deux autrices, Amélie Dubé et Patrice Cazeault, est devenu une célébration populaire et foisonnante. Cette journée ressemble de plus en plus à une Saint-Jean pour les mots : des librairies pleines à craquer, des files d’attente devant les caisses, des photos circulant sur les réseaux sociaux où l’on exhibe fièrement sa trouvaille, qu’il s’agisse d’un roman de science-fiction, d’un recueil de poésie ou d’un essai philosophique.        Le 12 août n’est pas seulement un rendez-vous littéraire, il est un miroir collectif : il dit au monde que le Québec croit à la puissance de ses écrivains, qu’il leur tend une tribune et les propulse sur une scène de plus en plus large.        Je me souviens d’une scène qui illustre bien cette ferveur : un libraire à Montréal, dépassé par l’affluence, a improvisé une table de fortune avec des caisses de carton, sur lesquelles s’empilaient les ouvrages fraîchement arrivés des presses. Une fillette, une dizaine d’années à peine, y a saisi un recueil de poésie, intriguée par sa couverture bleue constellée d’étoiles.        Elle l’a feuilleté quelques secondes, puis s’est tournée vers sa mère : « Maman, ça parle comme dans ma tête quand je rêve. » La mère a souri, et le livre est parti avec elles. Voilà, en une anecdote presque banale, la preuve que la littérature québécoise sait séduire d’abord chez elle, avant de rayonner ailleurs : elle parle à la fillette qui rêve, au travailleur fatigué, à l’étudiante insomniaque. Elle parle toutes et à tous.        Un patrimoine francophone en Amérique        Le Québec n’est pas seulement une province : il est un îlot francophone en Amérique, un gardien du patrimoine linguistique français sur un continent massivement anglophone. La littérature y a toujours été investie d’une mission double : d’abord raconter, ensuite résister.        Raconter la vie de ses habitants, leur rapport au territoire, au climat, à la langue et aux rêves. Résister à l’effacement, à la dilution, à l’uniformisation culturelle. En ce sens, chaque roman québécois publié est un acte de mémoire et un acte politique.        Les écrivains québécois ont toujours oscillé entre l’intime et le collectif. Gabrielle Roy, dans Bonheur d’occasion (1945), retraçait la misère d’un quartier ouvrier de Montréal tout en tendant à la société québécoise un miroir révélateur de ses profondes mutations. Son œuvre lui valut une reconnaissance exceptionnelle : le 1er décembre 1947, à Paris, elle reçut le prix Femina, devenant ainsi la première écrivaine québécoise couronnée par un grand prix littéraire français. De son côté, Anne Hébert, autrice du recueil Le Torrent ainsi que des romans Kamouraska et Les Fous de Bassan, a sondé les ténèbres de l’âme humaine pour mieux illuminer les paysages et les mythes d’ici. Ses livres, récompensés par le prix du Gouverneur général et le prix Femina, confirment sa place au cœur du patrimoine littéraire québécois.        Plus près de nous, Kim Thúy, avec Ru (2009), a montré qu’un récit de migration pouvait toucher les lecteurs du monde entier, traduits en une vingtaine de langues, de l’anglais au coréen. À travers ces voix, le Québec a assumé son rôle de vigie de la francophonie en Amérique : une francophonie vivante, inventive, ouverte sur les altérités.        Et soyons honnêtes : si le Québec rayonne, ce n’est pas seulement parce qu’il écrit en français, mais parce qu’il écrit le français avec un accent.        Cet accent littéraire, fait de tournures locales, de mélanges, de métissages culturels, séduit la scène mondiale. Le monde est curieux de ce français qui ne vient pas de Paris, qui ne cherche pas à singer Molière, mais qui assume sa nordicité, sa rugosité, son humour parfois grinçant.        Une reconnaissance mondiale tardive mais éclatante        Longtemps, pourtant, la littérature québécoise est restée confinée dans son propre espace. Les grandes maisons d’édition parisiennes, arbitres du bon goût francophone, regardaient de loin cette production qu’elles jugeaient parfois provinciale. Les écrivains québécois publiaient surtout pour un public local, avec des succès ponctuels, mais peu de reconnaissance internationale. Il aura fallu du temps, de la patience, et quelques coups d’éclat pour que le regard change.        Aujourd’hui, ce retard est rattrapé avec fracas. Kevin Lambert, avec Que notre joie demeure (2023), a non seulement été finaliste du prestigieux Prix Goncourt, mais il a remporté le Médicis, un prix qui avait déjà consacré Dany Laferrière. Éric Chacour, avec Ce que je sais de toi, a raflé le Prix Femina des lycéens et le Prix des libraires de France.        Michel Jean, avec Kukum lauréat du Prix littéraire France-Québec 2020, est devenu un ambassadeur incontournable d’une littérature autochtone québécoise, plébiscitée par les lecteurs et reconnue au-delà des frontières. Ces succès, alignés, ont agi comme un électrochoc : le monde a soudain découvert que le Québec n’était pas seulement une terre de chansonniers mais aussi une terre de romanciers.        Il faut ajouter d’autres noms, encore bien vivants et actifs : Catherine Mavrikakis, dont les romans métaphysiques interrogent les frontières de l’existence ; Alain Farah, qui marie érudition et humour ; Heather O’Neill, écrivaine montréalaise anglophone mais traduite largement, qui insuffle un imaginaire gothique à ses récits ; Nicolas Dickner, qui a conquis un large public avec Nikolski et Six degrés de liberté. La liste s’allonge chaque année, et l’on peine à suivre le rythme.        Il faut aussi citer Joséphine Bacon, poète innue dont les mots résonnent comme une mémoire ancestrale qui enchante les festivals de poésie à Paris ou à Bruxelles ; Marie-Célie Agnant, qui explore avec finesse les blessures et résiliences de la diaspora haïtienne au Québec ; Louise Desjardins, qui incarne une écriture sensible et lucide sur le quotidien ; David Goudreault, slameur et romancier qui a prouvé que l’oralité pouvait conquérir les grandes scènes et les librairies ; sans oublier Naomi Fontaine, figure incontournable de la littérature innue, traduite et enseignée en Europe.        Ces noms contemporains montrent que la littérature québécoise ne s’exprime pas seulement par des romans primés mais par une diversité de genres et de voix. On pourrait même dire, avec un sourire : il faudra bientôt inventer une nouvelle Académie pour distribuer assez de prix.        Les raisons d’une séduction nouvelle        Pourquoi maintenant? Pourquoi cette reconnaissance arrive-t-elle au tournant du debut des années 2000? Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord, l’internationalisation des maisons d’édition québécoises, comme Alto, Héliotrope, La Peuplade, Boréal, Le Quartanier ou Mémoire d’encrier, qui osent envoyer leurs auteurs au-delà de l’Atlantique, souvent en étroite collaboration avec des éditeurs français comme Grasset, Seuil, Le Nouvel Attila, Points ou Philippe Rey, car ce sont fréquemment ces maisons françaises qui achètent les droits des livres québécois pour les publier et les propulser sur la scène littéraire en France.        Ensuite, une plus grande curiosité des lecteurs français et européens pour les littératures dites périphériques, qui renouvellent un paysage parfois jugé trop centré sur Paris. Enfin, et surtout, la maturité d’une génération d’écrivains québécois qui assument pleinement leur voix, sans chercher à plaire à l’étranger.        On ne peut oublier l’effet Dany Laferrière, entré à l’Académie française, qui a ouvert la voie en montrant qu’un écrivain venu du Québec pouvait porter la langue française à un sommet mondial. Ces modèles ont offert une assurance nouvelle aux jeunes générations : écrire ici, avec son rythme et ses obsessions, n’empêche pas d’être lu ailleurs.        Ces écrivains ne complexent plus devant les « grands frères » français. Ils écrivent pour raconter ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent, ce qu’ils inventent. Ils savent qu’un récit profondément local peut toucher universellement : qui aurait cru que l’histoire d’une communauté innue au Saguenay séduirait les lecteurs de Tokyo ?        Et pourtant, Kukum a voyagé jusque-là. Le paradoxe est que c’est en s’ancrant davantage ici que la littérature québécoise a conquis ailleurs. C’est en assumant son accent qu’elle a trouvé sa musique mondiale.        Au-delà des prix et des distinctions, il faut aussi souligner l’effervescence des initiatives locales. Prenons l’exemple de Paire Littéraire, un projet imaginé par Joanne Fillon pendant la pandémie. L’idée était simple, presque ludique : jumeler deux inconnus qui écrivent ensemble une histoire, chacun ajoutant son texte sans jamais consulter l’autre.        Un jeu d’écriture à quatre mains, où les styles se croisent, où les imaginaires s’entrechoquent. Ce type de projet rappelle que la littérature n’est pas qu’une affaire de génies solitaires : c’est aussi une expérience collective, une façon de briser l’isolement, de déjouer les stéréotypes et de raviver la confiance en soi.        Aujourd’hui, Paire Littéraire rêve même d’étendre ce jumelage à l’international : pourquoi ne pas faire écrire ensemble un Haïtien de Port-au-Prince et une Québécoise de Trois-Rivières, un Belge de Bruxelles et une Franco-Ontarienne ?        Ce genre d’expérimentation montre que la littérature québécoise est non seulement en train de séduire le monde par ses livres, mais aussi de le réinventer par ses pratiques. Il y a dans ces initiatives un humour discret, une créativité joyeuse : après tout, si deux parfaits inconnus peuvent accoucher d’une histoire cohérente, alors il reste de l’espoir pour nos démocraties fracturées.        Dans la même veine, on pourrait mentionner les cabarets littéraires, les scènes de slam, les Nuits de Poésie, les festivals comme Metropolis bleu ou Québec en toutes lettres, qui permettent aux voix émergentes de se frotter directement au public et aux éditeurs étrangers.        L’avenir : séduire sans se trahir        La grande question est désormais : comment continuer à séduire la scène mondiale sans se trahir ? Le risque, en effet, serait de céder à la tentation d’écrire « pour » l’étranger, d’adapter son style ou ses thèmes à ce que l’on croit être attendu. Mais la force du Québec réside justement dans sa singularité. La neige, l’hiver, le joual, les contradictions identitaires, les dialogues entre cultures autochtones, francophones, anglophones et immigrantes : tout cela constitue un trésor narratif unique. Le monde n’a pas besoin que le Québec devienne un sous-Paris ou un sous-New York : il a besoin que le Québec reste le Québec.        Les écrivains québécois devront aussi relever un autre défi : celui de maintenir un lectorat local fort. Car il ne suffit pas de plaire à Paris ou à Tokyo si l’on ne lit plus chez soi. Le 12 août, avec ses librairies bondées, rappelle heureusement que le public québécois est fidèle, curieux, passionné. C’est dans cette base solide que réside l’avenir. Une littérature mondiale ne naît jamais de nulle part : elle s’enracine toujours dans une terre, dans une mémoire, dans un accent.        La littérature québécoise séduit aujourd’hui la scène mondiale parce qu’elle a appris la patience. Elle n’a pas cherché à brûler les étapes, elle n’a pas tenté de se déguiser. Elle a écrit, obstinément, pendant des décennies, parfois dans l’indifférence, parfois dans l’ombre. Et voilà qu’aujourd’hui, ses voix résonnent. Elles résonnent parce qu’elles sont authentiques, enracinées et en même temps ouvertes. Elles résonnent parce qu’elles n’ont pas peur du mélange, du risque, de l’humour. Elles résonnent parce qu’elles savent que séduire le monde, ce n’est pas lui ressembler, c’est lui rappeler que la diversité existe, qu’elle est belle, et qu’elle se lit.        Alors oui, chaque 12 août &#8211; et, entre nous, tout le reste de l&rsquo;année &#8211; il faudra encore courir en librairie, prendre d’assaut les caisses, se chamailler pour le dernier exemplaire d’un roman qui fait le buzz. Mais il faudra aussi se rappeler que derrière chaque livre acheté se cache une promesse : la promesse que le Québec continuera à écrire son histoire, à la murmurer dans son accent unique, et à séduire, encore et encore, une scène mondiale qui en redemande.        &#x1f342; Je souhaite une belle rentrée littéraire d’automne à toutes et à tous les lecteurs du Québec ! Alors que les jours raccourcissent et que les feuilles se parent de leurs plus belles couleurs, rien de mieux que de plonger dans les univers de nos écrivains d’ici. Pour commencer cette saison sous le signe de la découverte, voici quelques recommandations à glisser dans vos sacs de lecture :          L’imagination que donnent les vraies tendresses, Robert Lalonde (Éditions du Boréal)        Ne pas aimer les hommes, Marie-Sissi Labrèche (Québec Amérique)        Oasis, Marie-Christine Chartier (Hurtubise)        L’obsession du rouge, Dany Laferrière (Éditions du Boréal)        La fille de la foudre, Gabrielle Boulianne-Tremblay (Marchand de feuilles)        Plage Laval, Rafaële Germain (Libre Expression)        Le chien ne meurt pas à la fin, Joël Martel (La Mèche)        Le bonheur, Paul Kawczak (La Peuplade)        Eka ashate : ne flanche pas, Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier)        L’enfant vieux, Stéphane Kelly (Éditions du Boréal)          Dix ouvrages, dix univers, dix preuves que la littérature québécoise n’a jamais été aussi fo<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13894</link>
				<pubDate>Mon, 25 Aug 2025 12:33:51 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13894" rel="nofollow ugc">Les chansons qui nous tiennent debout</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13894" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/IMG_1145.webp?fit=1100%2C825&#038;ssl=1" /></a> Le pays dans les détails — Détail #4    Il y a deux semaines, j’ai reçu un message un peu improbable. Pas un courriel officiel, non. Un simple mot sur Messenger, envoyé par un artiste québécois que je ne connaissais pas encore vraiment : Éric Morel.    Il avait lu la chronique « Le mot ‘’pantoute’’ comme philosophie ». Ça lui avait plu. Mieux : ça l’avait inspiré. On a collaboré. Il en avait même tiré une chanson, qu’il m’a partagée comme on offre une bière froide dans un ‘’party’’ déjà trop chaud.    J’ai cliqué.  Et j’ai écouté.    La chanson s’intitulait simplement « Pantoute ». Il y avait là cette énergie qu’on reconnaît tout de suite comme québécoise : authentique, mais pleine de tendresse, avec un sourire en coin qui dit “c’est pas parfait, mais c’est ben correct”.     Je me suis surpris à la fredonner le lendemain en faisant mon café. Je me suis dit : voilà, ça, c’est le Québec. Ce pouvoir de prendre un petit mot du quotidien, de le gonfler de musique, et d’en faire quelque chose qu’on partage. Pas juste dans nos écouteurs. Mais ensemble. Dans nos rassemblements.    Parce que c’est là que la chanson québécoise vit vraiment : autour d’une table de cuisine, quand la nappe est tachée de vin rouge, quand les refrains éclatent et que les voix se lèvent toutes en même temps, pas toujours justes, mais toujours vraies.    Je me souviens de ma première fête « à la québécoise ». On avait déjà chanté du Céline Dion (parce qu’on ne passe pas à côté de Céline, jamais). Mais le moment fort est arrivé quand quelqu’un a lancé « Gens du pays » de Gilles Vigneault, le poète-chansonnier qui a donné une voix à l’âme du Québec. Comme un signal. Tout le monde a embarqué. Les timides, les fêtards, les grands-parents attendris. C’était plus qu’une chanson : c’était une cérémonie. Et là j’ai compris que le Québec n’a pas besoin d’hymne officiel quand il a cette mémoire collective en musique.    Ce qui est fascinant, c’est que chaque génération a son répertoire de chansons — et ça ne se chante pas seulement dans les salons trop petits ou les cuisines trop pleines. On le retrouve aussi dans les karaokés, aux mariages où la piste de danse craque sous les pas, aux fêtes de la Saint-Jean sur un terrain vague illuminé de feux d’artifice, et même dans les festivals d’été où les refrains se transforment en chœur collectif sous les étoiles.    Les plus âgés sortent du Félix Leclerc — parce qu’avant lui, on n’avait pas encore une chanson qui parlait si directement de nous. C’est un peu le grand-père qui nous regarde encore chanter du coin de l’œil.    Ensuite vient Robert Charlebois, l’enfant terrible devenu monument : un feu d’artifice qui a donné au Québec sa folie et sa modernité.    Puis Diane Dufresne, avec sa voix qui déchire le plafond et ses robes qui semblaient plus grandes que la scène. Diane, c’est la permission d’être flamboyant, même quand on vient d’un coin de pays où la simplicité est une vertu.    Et que dire de Ginette Reno ? Elle, c’est un cœur maternel du Québec, la grande voix qui console. Pas une mère douce et silencieuse. Une figure maternelle qui se vide le cœur tout haut, qui pleure, qui rit, mais qui finit toujours par serrer tout le monde dans ses bras. Quand Ginette chante « Un peu plus haut, un peu plus loin », le Québec entier respire en même temps.    Enfin, pour ma génération, impossible de passer à côté des Cowboys Fringants. Eux, c’est ‘’le party’’ de sous-sol transformé en manifeste. Ils ont réussi l’impossible : écrire des chansons qu’on crie en dansant, tout en parlant de politique, d’écologie, de la vie ordinaire. C’est la preuve qu’ici, la fête et la conscience sociale ne s’excluent pas.    Et ce qui me touche, moi qui regarde parfois le Québec avec mes yeux d’Haïtien d’origine, c’est que ces chansons ne sont pas seulement des refrains. Ce sont des archives vivantes. Chaque fois qu’on chante « Si j’avais les ailes d’un ange » ou « Les étoiles filantes », on ne fait pas que répéter des mots : on se rappelle d’où on vient, on dit encore une fois qu’on existe, qu’on est là, qu’on s’accroche.    Parce qu’au fond, ce sont vraiment les chansons qui nous tiennent debout. Quand tout vacille — la météo, l’économie, la politique — il reste toujours un air qu’on connaît tous, une mélodie qui nous redresse l’échine et qui nous rappelle qu’on n’est pas seuls. Les refrains deviennent des béquilles invisibles, des bras collectifs qui empêchent le Québec de tomber.    Et c’est ça, la magie : le pays se tient debout non seulement avec ses lois ou ses routes, mais avec ses voix. Celles qu’on pousse un peu trop fort dans les karaokés, celles qu’on murmure au coin du feu, celles qu’on hurle dans les festivals d’été. Chaque chanson est une colonne, chaque refrain une poutre : ensemble, elles bâtissent la charpente de ce peuple.    Je crois que c’est aussi ça qui alimente, tout doucement, la fierté collective québécoise : cette idée que nos chansons, nos mots, suffisent à créer une mémoire commune, sans besoin de grands discours. Un peuple qui chante ensemble est un peuple qui s’écrit lui-même en direct.    Alors je reviens à Éric Morel.    Un gars qui, sans me connaître, a pris mon texte et en a fait une chanson. On a échangé quelques idées à distance, comme deux voisins qui jasent à travers la clôture. Et je me suis dit que c’est exactement ça, la force de la chanson québécoise : elle crée des ponts entre les gens qui, autrement, ne se seraient peut-être jamais croisés.    C’est pourquoi je vous invite à l’écouter, sa chanson « Pantoute » (lien en commentaire). Pas seulement parce qu’elle porte le même titre que mon texte, mais parce qu’elle ajoute une voix de plus à cette grande chorale qu’est le Québec. La musique est encore à l’état brut pour l’instant — il entrera bientôt en studio pour la peaufiner, je crois. Avec votre éventuel encouragement, la demande y sera, et peut-être que cette voix gagnera en force et en écho.    Et c’est là le détail qui compte : peu importe qu’on soit des milliers au Centre Bell ou cinq autour d’une table de cuisine, quand une chanson québécoise se met à tourner, personne n’est spectateur. On devient tous choristes, qu’on sache chanter ou pas.    Un jour, un ami m’a dit :  — Le Québec, tu peux l’expliquer avec des livres, avec des discours, avec des lois. Mais si tu veux vraiment le comprendre, viens dans un party de famille quand quelqu’un sort une guitare. Là, tu vas le voir.    Il avait raison.    Alors oui, il y a les grands monuments : Félix, Charlebois, Céline, Diane, Ginette, les Cowboys Fringants et tant d’autres. Mais il y a aussi tous les Éric Morel de ce pays. Ceux qui ajoutent leur pierre, leur refrain, leur voix.    Et c’est peut-être ça, le plus beau : le Québec est une nation qui se chante lui-même, encore et encore. Une mémoire en chœur, portée par des voix ordinaires qui, réunies, deviennent extraordinaires. Tant qu’il y aura des voix pour s’unir, il y aura un Québec vivant — dans nos rassemblements, nos soirs d’été et nos hivers trop longs. Parce qu’aussi longtemps qu’on aura des chansons, on aura ce pays.    ———————————  &#x1f4dd; Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.  &#x1f4ec; Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : <a href="mailto:contact@thelysonorelien.com" rel="nofollow ugc">contact@thelysonorelien.com</a>  &#x1f4d6; Pour lire les autres textes : visitez le blog LBTO — Le Bl<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13860</link>
				<pubDate>Fri, 22 Aug 2025 11:10:38 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13860" rel="nofollow ugc">La Carte et le Territoire : quand la représentation devient une vie</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13860" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/img_0610-1.webp" /></a> Commencer Houellebecq, on le sait, c’est souvent entrer en turbulence. Or, surprise : La Carte et le Territoire, paru le 3 septembre 2010 chez Flammarion et couronné du Goncourt la même année, est un roman d’atterrissage doux, presque feutré — sans perdre sa lucidité. On y rit, on y pense, on y respire. Et on suit un artiste, Jed Martin, qui se construit une existence à force de représenter le monde sans jamais, ou presque, le peupler de gens. Un comble, et un programme.        La trajectoire de Jed, née fictivement en 1975, a quelque chose d’un CV écrit par un esprit cartésien : un père architecte, un grand-père photographe, une mère morte trop tôt, une enfance au Raincy ; puis les Beaux-Arts de Paris grâce à une série de Trois cents photos de quincaillerie, une galerie (la Galerie Franz Teller, 13ᵉ arrondissement), une expo collective chez Ricard (Restons courtois), et surtout l’exposition qui le propulse : « La carte est plus intéressante que le territoire » à la fondation Michelin.        Les critiques s’embrasent — Patrick Kéchichian voit dans son travail « le point de vue d’un Dieu coparticipant, aux côtés de l’homme, à la (re)construction du monde ». La formule est belle, mais surtout juste : Jed cadre ce que nous utilisons pour nous orienter — les cartes Michelin, Régions et Départements, plus de huit cents clichés — et nous force à regarder la médiation elle-même. Pas la route : la représentation de la route.        Puis, coup de barre. Jed range l’appareil et se met à peindre. Il passe sept ans sur une « série des métiers simples » (quarante-deux portraits de professions-type), puis dix-huit mois sur la « série des compositions d’entreprise » (vingt-deux tableaux sur le fonctionnement relationnel de l’économie). Le geste est à la fois sociologique et poétique : l’art comme radiographie du travail et, derrière lui, de ce qui fait tenir une société.          « Je suis content que tu sois autonome », répondit son père. « J’ai connu plusieurs types, dans ma vie, qui voulaient devenir artistes, et qui étaient soutenus par leurs parents ; aucun n’a réussi à percer… Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à se dépasser, c’est encore le pur et simple besoin d’argent. »          Si vous cherchez la phrase-couteau du roman, la voilà. L’argent n’est pas un sujet extérieur à l’art : il en est un moteur ambigu. Chez Houellebecq, on ne s’indigne pas en mode moraliste ; on constate, sec. Jed vend, Jed réussit, et — détail délicieux — Jed s’en fiche. Son galeriste lui annonce des revenus astronomiques ; il hausse les épaules. Le monde de l’art, lui, n’est pas indifférent : Damien Hirst et Jeff Koons y tiennent le marché comme deux planètes dominantes. Jed s’y frotte dans une toile, la 65ᵉ, qui représente leur duopole et que le roman qualifie de ratage. La 66ᵉ, « Michel Houellebecq, écrivain », referme la série, boucle métaleptique où l’auteur devient motif — et bientôt cadavre.        Art, argent, autonomie : Quand l’auteur devient personnage        Ce trio donne au livre sa respiration. D’abord l’autonomie : Jed n’a pas de posture de rebelle, il ne performe pas l’artiste maudit, il travaille. Il change d’outil quand il sent que le précédent a tout donné. C’est presque un artisan, et c’est très français : l’exigence de bien faire plutôt que l’obsession de paraître.        Ensuite l’argent : il circule, irriguant le système, mais la valeur qu’il étiquette n’épuise ni le sens des œuvres, ni la paix de l’homme. Enfin l’art : un art qui regarde le médium, comme si Jed se demandait sans cesse « qu’est-ce que je fais quand je fais ça ? ». Photographier une carte, c’est faire l’archéologie de nos cartes mentales, et peindre des métiers, c’est peindre les rituels par lesquels nous continuons à être ensemble.        On pourrait croire que ce dispositif conduira à l’abstraction. Le roman, au contraire, est charnel dans sa manière de décrire les rythmes de l’atelier, l’odeur de l’huile, la patience des couches, le silence qui tient lieu d’amitié. Les relations de Jed ? Minces, parfois ratées, souvent retranchées. Une histoire d’amour (fugace), des conversations avec le père (importantes, même quand elles n’adviennent qu’en pensée), et beaucoup de solitude choisie. Chez Houellebecq, la solitude n’est pas seulement un mal : c’est parfois la condition de la justesse.        L’une des trouvailles les plus jouissives du livre tient à l’entrée en scène de… Michel Houellebecq. Jed le retrouve en Irlande pour lui demander un texte de catalogue ; l’auteur accepte, se laisse peindre, se dépeint lui-même au passage : grincheux, un peu sale, drôle, misanthrope — caricature consciente qui marche parce que l’auteur ne cherche pas à se racheter. Puis survient l’événement qui fait basculer le roman vers le polar : Houellebecq est assassiné. Ne cherchons pas ici le détail macabre ; disons simplement que l’enquête — menée par un policier d’une humanité sèche et persévérante — déplie une autre France, celle des procédures et du réel rugueux.        Beaucoup ont souligné l’étrangeté stylistique du livre : cette capacité à passer du coq à l’âne sans perdre le fil, à glisser un paragraphe presque technique (une notice d’appareil photo, une description précise de voiture, de matériaux) au cœur d’une méditation sur le sens d’une vie.        Ce choix ne relève pas du tic : il mime nos existences connectées, où un tutoriel YouTube s’intercale entre deux grandes questions. On peut trouver cela apathique ; on peut aussi y voir une manière de faire respirer la pensée, comme s’il fallait accepter la prose du monde pour mériter ses poèmes.        Cartographier une France très proche        Le livre est souvent décrit comme un mélange d’enquête et d’anticipation. Anticipation, oui, mais à bas bruit. Pas de gadgets ni d’apocalypse : une France qui vieillit, se tertiarise, muséifie certains territoires, laisse l’herbe gagner sur des routes secondaires.        Les entreprises deviennent des agencements plus que des lieux ; l’économie, une chorégraphie de fonctions. Houellebecq n’énonce pas un programme ; il regarde. Et son regard est d’autant plus fort qu’il se contente d’être exact.        C’est là que le titre prend toute sa force. Entre carte et territoire, le roman choisit… les deux. Il nous rappelle que nous ne vivons jamais le monde directement : nous en vivons des médiations (images, modèles, prix, contrats, interfaces).        Jed « consacra sa vie à la reproduction de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre » : c’est la plus belle définition de cette ère où l’on parcourt la planète en Street View avant de poser un pied sur le trottoir. Le livre ne condamne pas la carte ; il nous invite à comprendre ce qu’elle nous fait — et ce que nous lui faisons.        Au cœur de cette réflexion, la série des métiers est un geste de gratitude voilé : montrer la dignité des tâches (souvent invisibles) qui composent notre quotidien, et dont la valeur n’a rien à voir avec la cotation des œuvres. Que la toile sur Hirst et Koons soit un échec n’est pas une pique gratuite : c’est presque une fable.        Dès qu’il peint l’artiste-vedette, Jed perd ce qui faisait sa force — la patience humble devant l’objet, la fonction, le procédé. Comme si l’art redevenait bruit dès qu’il se prend pour son propre sujet.        Les petites polémiques, puis on passe        Houellebecq sans controverse, ce serait comme un trajet sans bouchon sur le périphérique : possible, mais peu crédible. À la sortie du livre, on a discuté de sa manière d’insérer des passages documentaires (oui, certains voyaient la patte Wikipédia), de la présence de personnalités réelles dans la fiction (Jean-Pierre Pernaut, Bill Gates, Frédéric Beigbeder), de la mise en scène de marques et d’institutions (dont Michelin). On a polémiqué, puis on a lu — et c’est la lecture qui a gagné : Télérama a rangé le roman parmi les « 25 chefs-d’œuvre de la littérature mondiale qui vont marquer le XXIᵉ siècle ». Ce genre de liste n’est pas un jugement dernier, mais il dit quelque chose de la tenue du livre.        Ce qui demeure, au-delà des conversations de sortie de librairie, c’est la justesse humaine du roman. On a l’habitude d’un Houellebecq polémiste ; on redécouvre ici un Houellebecq attentif : aux vieux pères qui tentent d’aimer correctement, aux élans professionnels qui remplacent parfois les élans amoureux, aux théories économiques qui finissent par ressembler à des paysages. Et puis il y a l’humour, discret, pince-sans-rire : cette manière d’appuyer la réalité jusqu’à ce qu’elle bascule dans le comique — un comique triste, où tout le monde a un peu raison et un peu tort.        Pourquoi lire ou relire La Carte et le Territoire aujourd’hui ? Parce que ce roman nous apprend une chose simple et rare : l’attention est un acte. On peut choisir de regarder les cartes — nos plans, nos applis, nos grilles de lecture — comme des pièges ; on peut aussi, avec Jed, les prendre comme des objets dignes, à force de les regarder juste. On peut accepter que l’argent existe sans en faire la mesure de tout, et comprendre qu’un homme reste libre précisément quand il n’attend rien de ce que le monde appelle réussite. On peut découvrir que la solitude n’est pas le contraire de l’amour, mais parfois la condition de la bienveillance.        Et puis, il y a ce plaisir, enfantin et profond, de voir la fiction déborder sur la réalité : un écrivain se fait personnage, un artiste peint l’écrivain, les tableaux échouent ou réussissent, les routes redeviennent des fils sur du papier glacé, et la France ressemble à ce qu’elle est : un territoire de métiers, de rites, de platitudes sublimes. Au fond, le roman nous prend par la main pour nous dire : regarde mieux. Regarde les cartes, regarde le territoire, et surtout regarde ce qui se passe entre les deux — là où nos vies se fabr<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13793</link>
				<pubDate>Wed, 20 Aug 2025 19:14:03 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13793" rel="nofollow ugc">Car dans 50 ans</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13793" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/IMG_1054.webp?fit=962%2C652&#038;ssl=1" /></a> Il y a des photographies qui dépassent la simple capture d’un instant. Elles deviennent des miroirs du temps, des rappels silencieux que tout ce qui est aujourd’hui vibrant finira par pâlir, et que nos éclats de rire d’un jour deviendront un écho lointain.    L’une de ces images, devenue légendaire, est celle prise à Harlem en 1958 par Art Kane : cinquante-sept musiciens de jazz réunis, dans leur élégance, un matin trop matinal pour des noctambules habitués à improviser jusqu’au lever du jour.    L’image porte un titre presque prophétique : A Great Day in Harlem. Grande journée, oui. Mais surtout, grande leçon.    Trente-huit ans plus tard, en 1996, Gordon Parks a repris la photo avec les survivants. Et là, une évidence, comme une gifle douce mais implacable : la plupart n’étaient plus là. Certains n’avaient pas eu le temps de vieillir, d’autres avaient quitté ce monde discrètement, comme une note qui s’éteint sans prévenir.    Deux seulement sont encore vivants aujourd’hui : Benny Golson, 95 ans, et Sonny Rollins, 93 ans, l’un présent en 1958 mais absent de la reconstitution de 1996. Ils sont devenus des symboles vivants de ce que le temps laisse derrière lui : quelques survivants, beaucoup d’absents, et un héritage.        La photographie comme miroir de nos vies    Cette photo de Harlem n’est pas seulement une relique pour les amateurs de jazz. Elle est un résumé de notre condition humaine. Dans cinquante ans, nous serons tous cette photo.     Aujourd’hui, nous sourions, nous posons, nous partageons un café, nous envoyons des messages, nous bâtissons des projets. Mais dans cinquante ans ? Pour la plupart d’entre nous, il ne restera qu’un souvenir, une image jaunie peut-être dans un album, une anecdote racontée par un enfant devenu adulte.    Et si l’on regarde bien cette perspective, ce n’est pas une tragédie. C’est simplement la vérité, nue et inévitable. Car, au fond, ce qui compte, ce n’est pas d’échapper à la photo de 2075 où nous ne serons plus. Ce qui compte, c’est ce que nous faisons aujourd’hui, en sachant que la photo viendra.    On dit souvent que le temps file. Mais le temps ne file pas. C’est nous qui filons, courant dans ses mailles, pressés de remplir nos journées de mille choses, comme si en en rajoutant, on pourrait gruger l’inévitable. Le jazz de Harlem nous enseigne autre chose. Ces musiciens savaient que chaque note s’évanouit dans l’air aussitôt qu’elle est jouée. Mais c’est justement parce qu’elle disparaît qu’elle est belle.    Ainsi va la vie : fragile, éphémère, mais splendide quand on la joue sans retenue. Le problème, c’est que nous voulons souvent être éternels. Nous gardons rancunes, nous nous disputons pour des miettes, comme si nous avions 300 ans devant nous.    Mais dans cinquante ans, qui se souviendra de cette dispute ridicule pour une place de stationnement ou pour une assiette mal lavée ? Peut-être même avant cinquante ans, soyons honnêtes.          Apprendre à rire du temps      La philosophie tendre consiste aussi à sourire devant l’inéluctable. Oui, nous vieillirons. Oui, nos cheveux blanchiront, puis tomberont peut-être avant d’avoir blanchi. Oui, notre peau se ridera comme une carte ancienne. Mais au lieu d’en faire une tragédie, pourquoi ne pas en rire ?        Souvenons-nous que le chapeau de Count Basie avait été volé plusieurs fois par des gamins du quartier pendant la séance photo de 1958. Au lieu de s’énerver, Kane, le photographe, les a inclus dans le cliché.        Voilà une sagesse toute simple : transformer le désordre en beauté, inclure ce qui dérange pour en faire mémoire. N’est-ce pas une métaphore parfaite pour nos vies ? On ne maîtrise pas tout. Alors autant rire quand la vie nous vole nos chapeaux.        Dans cinquante ans, nos téléphones si sophistiqués seront sans doute exposés dans un musée comme des antiquités. Nos selfies, multipliés par milliers, feront sourire nos arrière-petits-enfants : « Regarde comme ils aimaient se prendre en photo à chaque repas ! »        Dans cinquante ans, nos noms ne seront peut-être plus prononcés tous les jours, mais peut-être resteront-ils gravés quelque part : dans un texte, une chanson, une photo de famille, un souvenir tendre. Et dans cinquante ans, la question ne sera pas « ont-ils réussi ? » mais « ont-ils aimé ? »        As-tu pris le temps d’écouter tes proches, de serrer des mains, de rire jusqu’aux larmes, de dire merci ? Car le jazz le savait déjà : une note seule ne fait rien. C’est l’accord, la rencontre, l’improvisation collective qui donne un sens.            Leçons pour aujourd’hui        Alors, que faire de cette photo de Harlem ? L’encadrer ? Oui. Mais surtout, la laisser nous parler. Elle nous dit : N’attends pas demain pour appeler quelqu’un que tu aimes. Ne garde pas ton affection en réserve, elle ne rapporte pas d’intérêts. Sois sérieux, mais pas trop. La vie n’est pas un devoir, c’est un jam session.        Nous avons la fâcheuse habitude de vivre comme si nous étions éternels, alors qu’en réalité, nous sommes juste de passage. Et ce passage n’est pas triste. Il est précieux précisément parce qu’il est court. C’est comme un solo de saxophone : il ne dure que quelques mesures, mais il bouleverse.        Quand on regarde les visages de la photo de 1958, il y a une tendresse incroyable. Ces hommes et ces femmes savaient que la musique qu’ils portaient n’était pas seulement des notes. Elle était mémoire, lutte, joie, consolation. C’est peut-être ça, le plus bel héritage : pas des immeubles, pas des fortunes, mais de la tendresse incarnée.        Dans cinquante ans, ce qui restera de nous, ce n’est pas notre compte bancaire (la banque aura déjà changé trois fois de système informatique). Ce n’est pas non plus nos titres, nos diplômes, ou nos querelles. Ce qui restera, ce sont ces gestes de tendresse : un sourire transmis, une main tendue, une parole douce qui a empêché une chute. Comme une mélodie simple, mais inoubliable.            Notre propre « Great Day »        La vie est un peu comme un concert de jazz : elle ne se répète pas. On joue une fois, et c’est tout. Alors, pourquoi ne pas en faire quelque chose de grandiose, ou du moins de joyeux ? Rire de nos maladresses, aimer sans calculer, improviser sans peur du ridicule.        Parce qu’au fond, dans cinquante ans, la plupart d’entre nous ne serons plus là pour corriger nos fausses notes. Mais si nous avons joué avec sincérité, quelqu’un, quelque part, fredonnera encore notre thème.        La photo de Harlem en 1958 s’appelle « A Great Day in Harlem ». Et si aujourd’hui, ici, maintenant, nous décidions que c’était, pour nous aussi, « un grand jour » ? Pas parce qu’il est parfait, mais parce qu’il est là. Parce qu’il nous est donné.        Car dans cinquante ans, il sera trop tard pour se dire qu’on aurait dû rire davantage, aimer plus fort, pardonner plus vite. Faisons-le maintenant, pendant que nous sommes encore debout sur la photo. Et peut-être qu’un jour, quelqu’un nous regardera avec tendresse et se dira : « Ils avaien<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13775</link>
				<pubDate>Wed, 20 Aug 2025 02:59:23 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13775" rel="nofollow ugc">René Depestre : une année pour un siècle !</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13775" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/portrait-nemo-perier-stefanovitch-369.webp?fit=1100%2C594&#038;ssl=1" /></a> Privés des grandes manchettes internationales à cause de la censure des nouvelles sur Facebook au Canada, il nous arrive de découvrir des vérités essentielles au détour d’une page personnelle.         C’est ainsi que le poète Marc Exavier a rappelé, dans une publication sur Facebook, que René Depestre – l’une des voix majeures d’Haïti et du monde – fêtera ses cent ans le 29 août 2026. De Jacmel à Paris, de Cuba à la France, l’écrivain a traversé le siècle avec des mots de feu.        Une année entière, du 29 août 2025 au 29 août 2026, sera consacrée à célébrer et à redécouvrir son œuvre, initiative portée par la Direction Nationale du Livre et le Ministère de la Culture et de la Communication d’Haïti.        Au-delà de l’annonce, cette invitation marque un moment rare : celui où un pays, souvent happé par ses urgences, choisit de consacrer douze mois à honorer la mémoire vivante d’un poète qui incarne la traversée d’Haïti dans l’histoire universelle.        C’est l’occasion de relire un auteur qui a fait dialoguer l’exil et la patrie, la sensualité et la révolte, le rire et la gravité.        Un anniversaire qui nous oblige à relire        Il y a des poètes qu’on fête comme on souffle une bougie : un instant fugace, une photo, et tout le monde rentre chez soi. Mais pour René Depestre, les choses se compliquent : le 29 août 2026, il aura 100 ans. Cent ans ! À ce stade, on ne souffle plus une bougie, on allume un feu de joie.        C’est précisément ce que propose la Direction Nationale du Livre d’Haïti : une année entière, du 29 août 2025 au 29 août 2026, consacrée à lire, relire et découvrir Depestre. Et franchement, pour un écrivain qui n’a jamais eu peur de mettre le feu aux poudres, c’est le meilleur des cadeaux.        Né à Jacmel en 1926, René Depestre est l’enfant d’une ville dont les rues colorées et la mer bouillante semblent avoir trempé ses poèmes dans une encre indélébile. Très tôt, il a compris qu’Haïti n’était pas seulement un pays, mais une sorte de laboratoire mondial du tragique et du merveilleux. Et comme tout laboratoire, il a produit ses chimistes des mots. Depestre fut l’un d’eux, et pas le moins explosif.        À peine adolescent, il écrit ses premiers poèmes et publie à dix-neuf ans Étincelles. Le titre n’était pas un hasard : il annonçait déjà qu’il viendrait jeter des allumettes dans la poudrière du monde.        Exilé politique à plusieurs reprises, Depestre a sillonné le monde avec un passeport couvert de tampons et une plume jamais fatiguée. Paris, Prague, Cuba, le Chili d’Allende, puis finalement la France… Il n’a jamais cessé de transformer ses exils en universités littéraires et politiques.        À Cuba, il fréquente Fidel Castro et Che Guevara, mais aussi d’autres révolutionnaires en herbe qui croyaient que les poètes pouvaient changer l’histoire. (On sait depuis que c’est plutôt l’histoire qui change les poètes, mais passons.) À Paris, il croise Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, les géants de la Négritude, mais Depestre a toujours refusé les cases trop bien dessinées. « J’appartiens à la fraternité du soleil », disait-il en gros : autrement dit, ne l’appelez pas « poète noir », « poète engagé » ou « poète exotique ». Il était tout cela, mais surtout bien plus.        Le roman qui fit scandale et succès        En 1988, Depestre décroche le prestigieux Prix Renaudot pour son roman Hadriana dans tous mes rêves. L’histoire d’une jeune femme morte le jour de son mariage, ressuscitée en zombie lors d’une cérémonie vaudou. Autrement dit, Depestre avait réussi à faire entrer le vaudou, l’érotisme et la mort dans le salon feutré de la littérature française. Certains critiques ont toussé, d’autres ont applaudi, mais tout le monde a lu. Et aujourd’hui encore, Hadriana reste une porte d’entrée magique pour découvrir son œuvre.        Petite anecdote souvent ignorée : René Depestre est l’oncle maternel de Michaëlle Jean, ancienne Gouverneure générale du Canada. Autrement dit, il n’a pas seulement écrit des poèmes, il a aussi contribué à remplir Rideau Hall d’un accent haïtien. De quoi rappeler que la diaspora, loin d’être une fuite, est parfois une manière de planter ses drapeaux ailleurs.        On pourrait croire que Depestre est un écrivain austère, enfermé dans ses grandes idées révolutionnaires. Faux ! Ses textes sont traversés par une sensualité joyeuse, une manière de rire même en parlant de dictature ou de malheur. Chez lui, le rire est une arme. Relisez Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien et vous verrez comment il jongle avec la satire, la mémoire et le plaisir charnel. Comme s’il nous disait : « Révolution oui, mais jamais sans désir ».        Le 29 août 2026, quand Depestre soufflera ses cent bougies (ou du moins qu’on les soufflera pour lui), ce ne sera pas seulement l’anniversaire d’un écrivain. Ce sera l’occasion de réfléchir à ce que signifie être haïtien dans le monde, être poète en exil, être libre dans un siècle où tant de chaînes se reforment.        Il faut dire qu’Haïti n’a pas toujours traité tendrement ses poètes. Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, tant d’autres ont connu l’exil ou la mort prématurée. Depestre, lui, a survécu. Peut-être est-ce sa plus grande victoire : survivre sans jamais se renier.        Impossible de parler de Depestre sans évoquer ses fréquentations. Césaire, Senghor, Castro, Guevara, Pablo Neruda, Gabriel García Márquez… On dirait presque une liste d’invités à un banquet imaginaire de la littérature et de la révolution. Ce qui prouve une chose : Depestre avait le flair pour être là où l’histoire s’écrivait, plume en main et sourire en coin.        Une année pour un siècle        Pourquoi relire Depestre en 2025–2026 ? Parce que son œuvre est un pont. Elle relie Haïti à l’Afrique, l’Europe à la Caraïbe, le politique au charnel, le tragique au comique. Elle nous rappelle qu’un poète n’est pas un être en marge, mais un acteur central de son époque. Et qu’un centenaire n’est pas un vieux monsieur à célébrer poliment, mais un rappel que les mots, eux, ne vieillissent jamais.        Il faut insister là-dessus : Depestre ne se prend pas toujours au sérieux. Dans ses entretiens, il aime glisser des anecdotes où il se moque de lui-même, de ses camarades révolutionnaires trop rigides, ou de la prétention littéraire. À ceux qui l’imaginaient vieillir dans la gravité, il répondait : « Je suis un centenaire en devenir, mais mon rire, lui, n’a pas d’âge ».        Alors oui, du 29 août 2025 au 29 août 2026, lisons Depestre. Lisons-le dans nos salons, dans les écoles, dans les cafés, dans les autobus, dans les aéroports. Lisons-le au Canada, en Haïti, en Afrique, en Europe, partout. Lisons-le parce qu’il a eu l’audace de transformer ses blessures en poèmes et ses exils en passerelles.        Lisons-le parce qu’un homme qui a fréquenté Castro et Senghor, qui a fait danser des zombies en littérature, qui a reçu le Renaudot et qui a un jour traversé l’Atlantique avec ses rêves, mérite qu’on lui accorde une année entière.        Et surtout, lisons-le parce qu’un centenaire, ça ne se célèbre pas à moitié. René Depestre n’a pas écrit pour être p<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13756</link>
				<pubDate>Mon, 18 Aug 2025 05:22:38 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13756" rel="nofollow ugc">Le Québec dans une épluchette de blé d’Inde</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13756" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/IMG_1013.webp?fit=640%2C426&#038;ssl=1" /></a> Le pays dans les détails — Détail #3    Il y a des choses qui se comprennent mieux sur une table de pique-nique que dans un livre d’histoire.    Au Québec, le maïs en épi — couramment appelé “blé d’Inde” — fait partie de ces détails discrets qui, à première vue, n’ont rien d’exceptionnel : une plante qui pousse vite, une nourriture simple, bon marché, qu’on fait bouillir par brassées entières. Mais quand on prend le temps de regarder au-delà de la vapeur qui s’élève de la marmite, on découvre une sagesse, un art de vivre qui dit beaucoup du peuple qui l’a adopté comme un de ses emblèmes saisonniers.    C’est ce qu’on appelle ici une “épluchette de blé d’Inde”. Plus qu’un repas, c’est une tradition festive profondément ancrée dans la culture québécoise : à la fin de l’été, familles, voisins et amis se rassemblent autour de grandes tables pour éplucher, cuire et partager ensemble les épis de maïs fraîchement récoltés. On rit, on discute, on chante parfois. Ce n’est pas seulement une façon de manger, mais une façon d’être ensemble, de célébrer la chaleur passagère et la générosité de la terre.    Je me souviens d’une discussion dans un tap-tap à Port-au-Prince, ce taxi collectif où les conversations prennent souvent des allures de débats nationaux. Un passager, en riant, disait que le Québec, c’était l’hiver douze mois par année. Un autre répliquait qu’au contraire, il y avait des étés suffocants, parfois plus intenses que la chaleur haïtienne. La dispute continuait, chacun défendant sa vision du Nord lointain. Moi, je n’avais pas encore mis les pieds au Québec, mais je me contentais d’écouter, fasciné par la passion que suscitait un endroit où, disait-on, la neige régnait en maître.    Et puis un jour, arrivé ici, je me suis rendu au merveilleux Parc de la Gorge de Coaticook. C’était en août. J’ai découvert un immense champ de maïs, aligné comme une armée verte qui semblait s’élancer vers le ciel. J’ai souri en pensant à ce débat dans le tap-tap : non seulement il ne fait pas froid toute l’année, mais en une seule saison, le Québec réussit à faire surgir des récoltes impressionnantes. Alors, j’ai eu une pensée folle : et si ce territoire avait le climat essentiellement agricole d’Haïti ? Que produirait-il ? Jusqu’où pousserait cette abondance ?    Mais au fond, la beauté n’est pas là. La beauté, c’est que le Québec vit dans la brièveté de sa saison chaude, et qu’il en fait un rituel.    Le maïs en épi (blé d’Inde), ici, c’est une célébration. On ne le mange pas seul dans son coin, on le partage. Il arrive sur la table par douzaines, encore fumant, et chacun se lance dans le même rituel : arracher les feuilles vertes, tirer les soies dorées, plonger l’épi dans le beurre fondu, puis croquer dedans à grandes dents. Il n’y a rien de distingué dans ce geste, rien de cérémonieux. C’est un plaisir collectif, immédiat, qui ne fait pas semblant.    Autour de la nappe, les conversations roulent aussi facilement que les grains se décrochent de la tige. On rit, on se tache un peu, on raconte ses histoires d’été. Le maïs devient une excuse pour rassembler les générations. C’est un aliment, oui, mais surtout une ambiance.    Il y a dans le maïs une leçon de temporalité. Le Québec ne dispose que de quelques mois pour faire naître et récolter ce qui nourrira la mémoire de l’année. Alors chaque épi est une petite victoire contre l’hiver. Chaque épi est la preuve que la vie est revenue, qu’elle a eu le temps de s’installer, et qu’elle s’offre maintenant en abondance.    Dans cette abondance, il y a une autre sagesse québécoise : celle de partager sans calculer. On ne compte pas les épis comme on compte les dollars. On en fait cuire trop, exprès. On se dit qu’il en restera bien pour le voisin, pour l’ami qui arrive en retard, pour l’enfant qui a déjà mangé trois mais qui en redemande un quatrième. Le maïs, c’est l’inverse de la rareté : c’est la générosité qui déborde, sans compter.    Quand je compare au marché haïtien, où chaque grain de maïs grillé vendu dans un cornet de papier est une transaction précise, je comprends la différence d’attitude. Là-bas, le maïs est mesuré, presque rationné. Ici, il est débordant, et cette abondance façonne la manière de le recevoir. On ne mange pas seulement pour se nourrir : on mange pour célébrer la saison, pour dire merci à la terre qui a livré son or jaune en quelques semaines.    Et c’est là que le “blé d’Inde” prend un sens identitaire. Ce n’est pas seulement un produit agricole. C’est un marqueur de l’été québécois, au même titre que les festivals, les feux d’artifice ou les soirées autour du feu de camp.    Il faut voir un enfant tenir son premier épi. Il faut voir une grand-mère montrer à son petit-fils comment beurrer jusqu’au bout, sans en perdre une miette. Il faut voir les familles s’installer dans les parcs, dans les arrière-cours, aligner les assiettes en carton, sortir les serviettes en papier, et commencer ce banquet improvisé.    Tout ça pour dire quoi ? Que derrière un simple maïs bouilli se cache une philosophie du temps présent. Pas de promesse de lendemain, pas de conservation sophistiquée : le maïs se mange dans l’instant. S’il refroidit, il perd un peu de sa magie. Alors il faut mordre dedans tout de suite, pendant qu’il fume encore. Et c’est peut-être ça, le cœur de la sagesse québécoise : savoir croquer dans la saison tant qu’elle est là, avec appétit, avec entrain, avec un rire au bord des lèvres.    Quand je ferme les yeux et que je repense à ce champ de Coaticook, je vois autre chose qu’une récolte. Je vois une métaphore de ce peuple qui, malgré un climat rude, a appris à faire fleurir des traditions riches en saveur. Je vois une communauté qui, dans la brièveté de l’été, concentre ses joies comme on concentre le sucre dans la tire d’érable.    Et je comprends que la grandeur du Québec ne se mesure pas seulement dans ses paysages ou ses monuments, mais aussi dans ces petits gestes partagés autour d’une marmite de maïs bouillant.    Le maïs en épi, c’est un peu ça : une manière de dire que la vie est belle quand elle se vit ensemble, qu’elle se croque avec les mains, qu’elle se savoure à pleine dents, sans chichis. C’est un aliment, oui. Mais c’est surtout une philosophie de convivialité.    Aujourd’hui, chaque fois que je vois un épi fumant, je pense à ce débat dans le tap-tap de Port-au-Prince. Je souris, parce que j’ai la réponse désormais : non, il ne fait pas froid toute l’année au Québec. Ici, il fait parfois plus chaud qu’ailleurs, chaud au point de faire pousser un océan de maïs en un seul été. Et ce maïs, une fois sur la table, nous rappelle que la richesse n’est pas toujours dans ce qu’on accumule, mais dans ce qu’on partage.    &#x1f33d; Le maïs en épi — ce “blé d’Inde” cher au vocabulaire québécois — n’est pas un simple légume. C’est un rendez-vous avec la saison, une célébration du collectif, un rappel que la brièveté peut être une source de beauté. Et c’est pourquoi, à chaque “épluchette de blé d’Inde”, quand une nappe s’ouvre, qu’une marmite bout et que des épis s’empilent, c’est un peu le pays tout entier qui se retrouve autour de la table.    ———————————  &#x1f4dd; Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.  &#x1f4ec; Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : con<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13732</link>
				<pubDate>Sat, 16 Aug 2025 12:47:30 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13732" rel="nofollow ugc">Le polar que je n’écrirai jamais (ou peut-être demain)</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13732" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/8cf634b3-48e1-40db-8e29-8a786d455d77.webp?fit=1100%2C733&#038;ssl=1" /></a> On dit qu’on naît avec un destin, mais dans mon cas, je crois que je suis né avec une loupe et une lampe torche imaginaires.    Depuis toujours, je veux écrire un roman policier. Pas un roman “avec un petit mystère” comme on en trouve dans les kiosques à côté des mots croisés, non. Moi, je veux du crime, du vrai. Du sang sur le parquet, un revolver encore tiède dans une main gantée, une pluie battante sur les vitres d’un commissariat où le café est amer comme la conscience d’un coupable.    Pourtant, je viens d’Haïti. Et là-bas, la “série noire” n’a rien d’une fiction. On la vit, on la subit, et on ne touche pas de droits d’auteur. Il y a des enquêtes qui ne commencent jamais, des preuves qui disparaissent comme par magie, et des policiers qui connaissent le nom du meurtrier… parce que c’est leur cousin. Dans ces conditions, écrire un polar, c’est presque du journalisme.    Quand la vie dépasse la fiction    Enfant, je pensais que pour inventer une intrigue policière, il fallait de l’imagination. Mais très vite, j’ai compris que ce qu’on appelle “imaginer” au Québec ou en Europe s’appelle “l’actualité” en Haïti. Les “faits divers” dans mon pays d’origine sont des feuilletons quotidiens : on pourrait donner des saisons, des cliffhangers, des rebondissements dignes de Netflix. Sauf que dans des quartiers de Port-au-Prince, pas besoin d’acteurs. Les figurants crient, les suspects fuient, les témoins se taisent, et le scénario est signé par un scénariste invisible qu’on appelle “la réalité”. J’aurais pu commencer ma carrière en écrivant Meurtre au marché des Gonaïves. Mais comment décrire la scène du crime alors que, dès le lendemain, il y a déjà un autre meurtre, cette fois au dépôt de bananes ? Un polar, ça se mûrit. Chez nous en Haïti, le crime, ça se périme vite.    Depuis des années, j’achète des carnets neufs avec la conviction que “cette fois, c’est le bon”. La première page est toujours impeccable, j’écris un titre provisoire comme La nuit du dernier témoin. Et puis… rien. Je reste figé devant la page blanche, parce que le problème d’un polar, ce n’est pas de trouver un crime, c’est de trouver un coupable. Or, en Haïti, le coupable idéal, c’est “personne”. Et comment voulez-vous bâtir un suspense quand le personnage principal est un fantôme judiciaire ?    Mes influences (ou mes alibis)    Les gens croient que je veux écrire un polar parce que je lis Simenon, Chandler, Agatha Christie. En réalité, mes influences viennent de plus près. L’inspecteur du quartier, qui résout les affaires en trois coups de fil (souvent passés au suspect lui-même), est un maître de l’efficacité dramatique. Les chauffeurs de taxi-moto, eux, sont des encyclopédies vivantes du renseignement.    Et puis, il y a ma tante, qui a une mémoire phénoménale pour les potins criminels et qui, si on lui donnait un uniforme, résoudrait la moitié des affaires non classées du pays.    Et puis il y a ces affaires invraisemblables que même un romancier débutant hésiterait à mettre dans un manuscrit, de peur qu’on l’accuse d’exagération. Par exemple, l’assassinat en pleine nuit du Président de la République, dans sa propre résidence, sans que ses gardes du corps tirent un seul coup de feu, comme si tout le monde avait reçu une invitation officielle au meurtre.     Ou ce chef de gang qui, poursuivi par la police, se réfugie… dans un commissariat, accueilli par des policiers qui lui servent du riz collé avec un sourire.    Ou encore ce procès où l’accusé, parfaitement reconnaissable sur une vidéo de braquage, explique au juge que “ce n’était pas lui mais son esprit qui se promenait ce jour-là” — et le juge hoche la tête, pensif, comme si l’argument méritait réflexion.    J’ai même connu un cas où un ministre, soupçonné de corruption, avait juré de “coopérer pleinement avec la justice”… avant de nommer son propre cousin comme juge d’instruction. Essayez donc de mettre ça dans un roman : on vous dira que c’est du théâtre absurde.    Pourquoi un polar haïtien ferait peur aux éditeurs québécois et européens ?    J’ai déjà imaginé la réaction d’un éditeur québécois ou parisien recevant mon manuscrit :    — Votre intrigue est un peu invraisemblable… Un ministre commandite un kidnapping, le suspect s’évade, le juge prend sa retraite le lendemain, et la victime… l’invite à son mariage ?    — “Monsieur l’éditeur, je n’ai rien inventé. C’est un résumé.”    C’est là toute la difficulté : la vraisemblance est une exigence littéraire. La réalité haïtienne, elle, n’en a rien à faire. Si j’écrivais mon polar, j’aurais besoin d’une galerie de suspects. Pas de problème : le catalogue est infini.    	•	L’homme politique qui a toujours un sourire suspect, même aux funérailles.  	•	Le pasteur charismatique qui parle plus de dollars que de Dieu.  	•	Le cousin éloigné qui vous demande l’heure… alors qu’il a deux montres.  	•	Le policier qui prend des notes dans un carnet… sans crayon.    Chacun pourrait être le coupable, chacun pourrait être innocent. Dans mon roman, tout le monde aurait un alibi, mais aucun ne tiendrait debout plus de dix minutes. Au Québec comme en Europe, le crime parfait est celui où le coupable n’est jamais trouvé. Chez nous en Haïti, le crime parfait est celui où le coupable est trouvé… mais reste libre. C’est une technique narrative subtile : on révèle l’assassin au chapitre 5, et pourtant, au chapitre final, il est sur la plage, un cocktail à la main. Ça frustre le lecteur, mais c’est du réalisme pur.    Pourquoi je persiste    Alors pourquoi vouloir écrire un polar dans un pays où le crime n’a pas besoin de romanciers ? Parce que l’écriture, c’est aussi un moyen de reprendre le contrôle sur le chaos. Dans mon roman, même si tout commence dans le désordre, tout finira par s’expliquer. Les coupables seront punis, les innocents blanchis, et les lecteurs rassurés. Bref, l’inverse de la vie réelle.    Peut-être qu’un jour, je l’écrirai, ce roman policier. Peut-être qu’il commencera dans une lumière oblique, celle qui glisse paresseusement entre les persiennes d’un bureau encombré, avec l’odeur d’un café froid oublié depuis l’aube. Sur le bureau, un stylo fatigué attend son heure comme un vieux complice qui sait que le coup se prépare. Les premières phrases hésiteront, trébucheront, se redresseront comme un témoin pris en flagrant délit de mensonge.    Et au fil des pages, les suspects défileront avec la démarche d’acteurs de théâtre amateur, certains trop nerveux, d’autres trop polis, tous coupables d’au moins quelque chose. Dans le fond, on entendra gronder la ville comme une vieille machine à écrire qui n’a jamais cessé de frapper.    Ce ne sera pas un roman “à la manière de…”, mais un polar qui avance comme un pickpocket dans une foule : discrètement, avec l’air de rien, mais le cœur chargé d’indices. Et, si tout se passe bien, le lecteur en refermera la dernière page avec ce mélange d’agacement et de sourire qui dit : “Je ne l’avais pas vu venir… mais maintenant, je veux relire depuis le début.”    Et si ce jour arrive, je vous promets une chose : l’histoire se déroulera dans un commissariat fictif, mais inspiré de la vraie vie… parce que la frontière entre le polar et Haïti, croyez-moi, elle est plus fine qu’un<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
				<link>https://thelysonorelien.com/?p=13693</link>
				<pubDate>Fri, 15 Aug 2025 00:54:37 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13693" rel="nofollow ugc">Isabel, le Québec et moi</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13693" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/b2a114ea-6e6d-4857-993d-e94a90b490f4-1.webp" /></a> On ne s’y attend pas toujours, aux mots qui vous tombent dessus un matin comme une lettre qu’on n’a pas postée soi-même. Celui-ci, Isabel, tu ne l’as pas vu venir. Il ne cherche ni à flatter ni à séduire : c’est un portrait sans apprêt, mais vrai, qui pourrait te surprendre autant qu’il m’a surpris de l’écrire. Parce que parfois, il faut dire les choses comme on les ressent, avant que le silence ne les avale.        Il y a des gens qui vous marquent, pas par des discours électrisants ou des slogans de campagne, mais par une façon d’être. Isabel Dion, je l’ai connue à l’époque de mes années d’études à l’Université de Montréal. Je ne savais pas encore qu’elle deviendrait, un jour, candidate du Bloc Québécois. Ce que je savais, en revanche, c’est qu’elle portait déjà en elle quelque chose d’inoubliable : une fierté québécoise incroyable, et un humanisme qui traversait les conversations comme un rayon de soleil en plein hiver.        Isabel n’a jamais été une politicienne dans le sens caricatural du mot. Pas de phrases creuses, pas de sourire en plastique. Elle est travailleuse sociale, battante, têtue dans le sens noble du terme. La ténacité d’une femme qui sait ce que c’est que de se lever tôt pour aider les autres à tenir debout.        J’oserais dire — sans faire campagne pour elle ni jouer les partisans — qu’elle a cette droiture qui donne envie de croire encore en la politique.        Durant les dernières élections, elle est arrivée 2e en 2019, 2e en 2021 et 3e en 2025 avec le Bloc. J’ai pensé : quel gâchis… Si les gens savaient. S’ils voyaient la personne derrière le nom sur le bulletin. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de drapeaux, de partis, d’idéologies. Il s’agit d’êtres humains qui portent, dans leurs veines, la mémoire et l’avenir de leur peuple.        Deux histoires qui se répondent        Je suis né en Haïti. Un pays où l’histoire ne se lit pas seulement dans les livres — elle se crie encore dans les rues, elle se danse dans les cérémonies, elle se pleure sur les tombes. En 1791, nos ancêtres esclaves ont dit non. Non au colon qui traitait les corps comme des marchandises. Non à la traite, à l’humiliation, à la négation de leur humanité.        Le 1er janvier 1804, ils ont dit OUI à la liberté, au prix du sang, de la peur et de l’incertitude. La révolution haïtienne n’est pas une légende : elle a commencé par la cérémonie du Bois-Caïman et s’est terminée par la naissance de la première république noire indépendante.        Le Québec, lui, n’a pas eu à briser ses chaînes au sens colonial classique, mais il a dû, et doit encore, défendre son droit à être lui-même. La Proclamation royale de 1763, l’Acte d’Union de 1840, les rébellions de 1837… Chaque génération a porté son morceau de lutte. Ici, la bataille ne se mène pas dans les plantations, mais dans la langue, les institutions, la culture. Et croyez-moi : la violence symbolique peut être aussi dure que la violence physique.        Quand je regarde les deux drapeaux — le bleu et blanc fleurdelisé québécois, le bleu et rouge frappé du palmier haïtien — je vois la même histoire racontée avec des accents différents. Deux peuples qui refusent de se laisser dicter leur destin par d’autres.        Isabel Dion incarne cette obstination québécoise qui me touche, moi, l’Haïtien devenu Québécois. Elle ne vous parle pas de liberté comme d’un concept abstrait ; elle la vit, à sa manière, dans chaque geste de son métier. Travailler avec les plus vulnérables, c’est une autre façon de se battre pour l’émancipation d’un peuple. Pas besoin de fusil ni de barricade : il suffit parfois d’une écoute sincère, d’une aide concrète, pour graver une petite victoire dans le quotidien de quelqu’un.        J’aime chez elle cette capacité à ne pas se décourager. La politique lui a donné un siège de deuxième, mais elle ne s’est pas assise dessus pour se plaindre. Elle continue, autrement. Et c’est là que je me dis : si le Québec veut encore croire à son idéal de liberté, il lui faut des gens comme elle. Pas parce qu’ils crient plus fort, mais parce qu’ils travaillent plus fort.        Une conversation sans fin        Je ne suis pas naïf. L’indépendance, que ce soit pour Haïti hier ou pour le Québec demain, n’est pas un bouton sur lequel on appuie. C’est une conversation sans fin entre l’histoire et le présent.        Haïti a gagné son indépendance, oui, mais elle vit encore les cicatrices de son passé colonial. Le Québec, lui, n’a pas encore franchi le pas, et doit composer avec un parlement fédéral qui ne reflète pas toujours ses priorités.        C’est là qu’Isabel, et ceux qui lui ressemblent, ont un rôle crucial. Pas seulement pour brandir le mot « indépendance » comme un étendard, mais pour lui donner un contenu humain, concret : la langue, l’égalité des chances, la dignité au quotidien. Parce que l’émancipation, ce n’est pas qu’un rêve politique ; c’est aussi la capacité, pour chaque citoyen, de marcher la tête haute dans sa propre rue.        En Haïti, nos héros s’appelaient Toussaint Louverture, Dessalines, Pétion. Ici, ils s’appelaient Papineau, Laurier, Lévesque. Les uns ont pris les armes, les autres ont pris la parole, mais tous avaient en commun cette idée : un peuple doit pouvoir décider par lui-même.        C’est ce fil invisible qui relie mes souvenirs d’enfant aux Gonaïves à mes années d’étudiant à Montréal. Quand je parlais avec Isabel de l’histoire du Québec, je reconnaissais des échos familiers. Les humiliations ne sont pas les mêmes, mais la fierté, si.        Et cette fierté, croyez-moi, c’est un carburant plus puissant que le pétrole.        Ce que je dois au Québec… et à Isabel        On dit souvent que l’amour d’un pays ne s’explique pas, qu’il se vit. Mais je sais que mon amour pour le Québec a trouvé un tuteur dans mes discussions avec Isabel. Elle m’a appris que la liberté ne se résume pas à couper un lien ; c’est aussi construire quelque chose de viable à la place.        Elle m’a montré que défendre une langue, ce n’est pas un caprice identitaire : c’est protéger la maison où l’on garde ses souvenirs.        Alors, oui, je lui dois un peu cet attachement. Je lui dois cette façon de regarder le fleuve Saint-Laurent et d’y voir, non pas une frontière, mais un miroir.        Je ne sais pas si le Québec fera un jour son indépendance. Mais je sais que si cette porte s’ouvre, ce sera grâce à des mains comme celles d’Isabel : fermes, mais pas violentes ; patientes, mais jamais résignées.        On dit que les peuples libres se reconnaissent à leur capacité de se raconter. Alors continuons de nous raconter — Haïti et Québec, côte à côte, comme deux chapitres d’un même livre. Et peut-être qu’un jour, nos drapeaux flotteront, non pas en concurrence, mais en complicité.        Parce qu’au fond, l’indépendance, ce n’est pas seulement une affaire de constitution ou de traité. C’est une affaire de cœur. Et ça, Isabel l’a co<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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				<title>Thélyson Orélien a écrit un nouvel article</title>
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				<pubDate>Mon, 11 Aug 2025 04:00:33 -0400</pubDate>

									<content:encoded><![CDATA[<p><strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13655" rel="nofollow ugc">Le mot « pantoute » comme philosophie</a></strong><a href="https://thelysonorelien.com/?p=13655" rel="nofollow ugc"><img loading="lazy" src="https://i0.wp.com/thelysonorelien.com/wp-content/uploads/2025/08/IMG_0869.webp?fit=1100%2C734&#038;ssl=1" /></a> Le pays dans les détails — Détail #2    Je ne sais pas exactement quand j’ai entendu le mot pantoute pour la première fois. Probablement au coin d’un comptoir, quelque part entre un client et une caissière qui se parlaient comme on parle quand on se connaît depuis toujours, mais qu’on ne s’est jamais vraiment regardés.    Quelque chose comme :  — Pis, t’as aimé ça, la poutine du resto sur Sainte-Catherine ?  — Pantoute.    Pas “non”. Pas “pas vraiment”. Pas même “bof”. Juste : pantoute. Le mot est tombé comme une pelle sur l’asphalte en hiver. Sec, sans écho, sans explication. Pantoute !    Ça m’a fait rire au début. Un rire nerveux, le rire de l’étranger qui collectionne les sons comme des objets exotiques. J’ai cru que c’était une invention. Une déformation de “pas du tout”, une sorte de contraction bien pensée. Une fantaisie sonore. Comme “wouère” ou “heille”.    Mais non.    Pantoute, c’est pas juste un mot. C’est un verdict. Une posture. Une façon de trancher sans drame. C’est dire non avec le calme de quelqu’un qui a trop vécu pour se fatiguer à argumenter.    J’ai commencé à le remarquer partout, après. Dans les files d’attente. Dans les soupers de famille. Dans les discours de politiciens, même. Il se glissait dans les silences, il rebondissait entre deux soupirs.    — Tu penses-tu qu’y vont réparer ça avant l’hiver ?  — Pantoute.    Il y a quelque chose d’élégant dans ce refus sans colère. C’est pas violent. C’est pas méprisant. C’est une résignation douce, mais lucide.    Pantoute, c’est le cousin zen du non merci.  C’est la négation qui a fait la paix avec elle-même.    Un jour, j’ai demandé à une amie :  — Pourquoi vous dites pas juste “pas du tout” ?    Elle m’a regardé comme si je venais de demander pourquoi les érables deviennent rouges à l’automne.  — Parce que “pantoute”, c’est pas pareil. “Pas du tout”, c’est français de France. C’est comme porter un veston pour aller chercher du pain. Ça manque de vécu.    Et c’est vrai. Pantoute a du vécu. Il a roulé dans la slush. Il a vu des hivers trop longs, des gouvernements trop mous, des jobs qui payent pas assez. Il sait que tout n’ira pas mieux demain. Et il en fait pas tout un plat.    Pantoute, c’est l’art de refuser sans s’excuser. Il y a quelque chose d’étonnamment libérateur dans ce mot. Il permet de ne pas se justifier. Il protège du suranalyse.    Un jour, dans un café, j’écrivais sur mon ordi. Un monsieur âgé lisait le journal à la table d’à côté. On a commencé à parler de politique. Il m’a demandé si je croyais encore aux promesses électorales.    J’ai haussé les épaules. Et j’ai dit, sans trop y penser :  — Pantoute.    Il a ri.  — Ben là ! Là t’es rendu Québécois pour vrai, mon gars !    Je ne sais pas si c’était vrai. Mais à ce moment précis, j’avais l’impression de parler une langue qui m’acceptait sans test de grammaire.    Pantoute, c’est aussi une manière de se protéger. Quand l’enthousiasme devient suspect. Quand on t’annonce quelque chose de trop beau pour être vrai.    — Tu crois que le REM va être prêt à temps ?  — Pantoute.    Et ce n’est pas du cynisme. C’est une forme d’hygiène mentale. Une façon de ne pas se faire avoir. De garder les pieds sur le ciment encore froid du réel.    J’ai commencé à utiliser le mot dans ma propre bouche. Au début, ça sonnait faux. Comme un accent qu’on emprunte. Mais un jour, je l’ai dit sans réfléchir. Je ne me souviens même plus du contexte. Peut-être quelqu’un m’a-t-il demandé si j’avais envie d’aller en camping.    — Pantoute.    Et j’ai senti que le mot m’appartenait.    Il y a une économie dans ce mot.  Pas besoin de long discours. Pas besoin de justification.  Tu veux ? Non.  Tu veux pantoute.    Et dans une époque où tout le monde s’explique, se nuance, s’excuse d’avoir une opinion, ce mot a quelque chose de révolutionnaire. Il ne s’explique pas. Il existe. Point.    C’est une manière de dire : “Je sais ce que je veux pas, et c’est déjà pas mal.”    Parfois, je me demande s’il y a un équivalent ailleurs. En anglais ? En créole haïtien ? En espagnol ? Je n’en trouve pas vraiment.    “Not at all” est trop poli.  Pantoute claque comme une porte qu’on ferme sans méchanceté, mais avec décision.    En créole haïtien, on aurait peut-être dit “ditou” ou encore “ditou ditou”. Mais c’est plus fort.  Pantoute, c’est le refus sans fracas. C’est le “non” qui a fait son deuil du “peut-être”.    Et pourtant, il y a aussi une tendresse dans ce mot. Quand quelqu’un demande :  — Tu m’en veux-tu encore ?  Et que l’autre répond :  — Pantoute.    Là, ça devient un baume. Un pardon sans emphase.  Un câlin qui n’a pas besoin de bras.    Aujourd’hui, je l’enseigne presque malgré moi à mon fils. Il l’a entendu à la garderie. Il l’a répété à table.    — T’as aimé tes brocolis ?  — Pantoute.    Je l’ai regardé. J’ai ri. Et j’ai dit :  — T’as le droit. Mais t’es quand même obligé d’en manger.    Le mot est entré dans ma vie par hasard.  Il y est resté parce qu’il me dit quelque chose du Québec que les livres ne peuvent pas expliquer.    Pantoute, c’est plus qu’un mot.  C’est une philosophie tranquille.  Un art de vivre qui doute avec certitude.  Une manière de dire “non” sans bruit, mais avec toute l’histoire d’un peuple qui sait que les promesses, les grands élans et les lendemains qui chantent… ben, souvent, ça donne rien.    Pantoute.    Et pourtant, on continue.  On sort pelleter.  On met nos bottes.  On boit notre café trop clair.  On rit de la météo.  On aime quand même.  On espère quand même.  Pantoute… mais un peu, en cachette.    ———————————  &#x1f4dd; Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.  &#x1f4ec; Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre via le courrier du jeudi à : cont<a href="https://thelysonorelien.com/be-pin-posts/#more-14610" rel="nofollow ugc">	<span>Continue Reading</span>	</a></p>
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