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Il y a quelques hivers, dans un café nord-américain où l’on entre comme on entre dans une parenthèse (manteau humide, lunettes embuées, mains qui cherchent la chaleur), un homme blanc d’un certain âge raconte, avec cette bonne volonté un peu pressée qu’on a parfois quand on veut “bien faire” : « Moi, tu sais, je ne vois pas les couleurs. » Il le dit comme on dépose une médaille sur la table.

En face de lui, un ami haïtien sourit, pas méchant, pas moqueur : un sourire qui dit plutôt “je comprends l’intention”, mais qui hésite sur la suite. Puis il répond doucement : « Moi, je les vois. Pas pour te juger. Pour mieux voir le monde. » Et il y a eu ce petit silence, non pas gênant, un silence intelligent, qui arrange la pièce, qui remet les choses à leur place. Ce jour-là, j’ai compris que le mois de l’histoire des Noirs, quand il est bien raconté, ne ressemble pas à un sermon. Il ressemble à une conversation où chacun sort avec une idée plus vaste que lui.

Ce silence-là n’avait rien d’un reproche : c’était une couture. Une manière de recoudre le réel sans déchirer personne. J’ai aimé ce détail, parce qu’il dit tout : le sujet n’est pas la couleur, le sujet est la vue. Ce que l’on accepte de regarder, ce que l’on consent à apprendre, ce que l’on cesse enfin de réduire. Le mois de l’histoire des Noirs, s’il veut rassembler au lieu d’opposer, doit naître de cette délicatesse : l’art d’agrandir le monde sans accuser le voisin.

Il y a des mois qui entrent dans le calendrier comme un panneau “attention, travaux”, et d’autres comme une invitation à dîner : pas besoin d’être expert, il suffit d’avoir faim. Le mois de l’histoire des Noirs, c’est plutôt la deuxième option, quand on le prend du bon côté. Pas comme une leçon donnée du haut d’une chaire, mais comme une histoire qu’on se raconte autour d’une table, avec du café, des silences utiles, et cette curiosité simple qui rend le monde moins bête.

D’ailleurs, je me suis souvent dit que si l’Histoire était une maison, on passerait trop de temps dans le salon principal à regarder le même tableau, alors que la cuisine est pleine de détails : des mains qui pétrissent, des voix qui se coupent, des recettes qui voyagent, des enfants qui mélangent tout… et parfois, au milieu de ce joyeux désordre, on comprend mieux ce qu’on croyait déjà savoir.

Ce mois-ci, je propose un jeu : on part en voyage. Pas besoin de billet d’avion, ni de guide touristique. On voyage “à travers les traces”. Là où des Noirs ont vécu, aimé, travaillé, résisté, inventé. Les Amériques, l’Afrique, l’Europe, Haïti. Et on garde cette phrase comme une boussole, un refrain discret : “Avant la chaîne, il y avait un monde.” Parce que cette simple idée change tout : elle empêche de réduire l’histoire des Noirs à une parenthèse de souffrance, comme si l’identité commençait au moment où une chaîne se referme

Première escale : Avant l’arrachement, les mondes debout

On raconte parfois l’histoire des Noirs comme si tout commençait au moment où une chaîne se referme. C’est une erreur pratique : ça rend le récit plus simple, mais plus faux. Avant la chaîne, il y avait un monde. Avant l’arrachement, il y avait des royaumes, des villes, des savoirs, des langues, des rites, des systèmes politiques, des échanges. Bref, il y avait des sociétés, imparfaites comme toutes, mais réelles.

C’est important de le dire calmement, sans slogans, parce que ça change le regard. Au lieu de voir des gens “arrachés au néant”, on voit des êtres arrachés à quelque chose. Et ce “quelque chose” a laissé des traces : dans la musique, dans les récits, dans les gestes du quotidien, parfois dans une façon de rire au mauvais moment, ce rire qui dit : “Je suis encore là.”

Imagine un jeune homme dans un royaume africain, habitué à des règles, à un sens du sacré, à une communauté qui sait nommer les choses. Il n’a pas besoin d’être “prince” pour être quelqu’un : il est déjà quelqu’un parce que sa société le reconnaît. Puis, un jour, la violence arrive comme un incendie : capture, marche forcée, côte, cale d’un navire, océan.

Et quand il met pied ailleurs, on tente de le renommer, de le réduire, de le classer comme un objet. Mais ce qui résiste en lui (parfois même quand tout le reste cède) c’est une mémoire : un nom intérieur, des gestes appris, une dignité qui refuse de se dissoudre. C’est cela, aussi, l’histoire : des mondes qui survivent dans des corps.

On sait que la traite transatlantique a duré plusieurs siècles et qu’elle a déplacé des millions de personnes. On sait aussi que l’esclavage, en devenant un système économique, a tenté de transformer des vies en “marchandises”. Et c’est précisément pour cela que répéter “Avant la chaîne, il y avait un monde” n’est pas une formule : c’est une réparation de regard.

Deuxième escale : Les Amériques, collision des continents, mélange des destins

Ensuite, les Amériques. Un continent qui, historiquement, ressemble à une rencontre organisée par le hasard : des peuples autochtones, des Européens, des Africains déportés, et au milieu, des métissages, parfois amoureux, parfois violents, parfois compliqués, souvent tout cela à la fois.

Oui, il y a eu des unions entre Africains, Européens et Amérindiens. Oui, il y a eu des mariages, des attachements, des solidarités. Mais il faut aussi dire, sans accuser personne en bloc et sans tomber dans le tribunal : ces “rencontres” se sont souvent déroulées sous asymétrie, dans un monde où le pouvoir n’était pas réparti équitablement. Certaines unions relevaient d’un choix, d’autres d’une contrainte, parfois d’une violence. Le magistral n’est pas de simplifier : le magistral, c’est de tenir ensemble les deux vérités (la possibilité de l’amour et la réalité des rapports de force) parce que l’histoire humaine est rarement pure.

Et là, on tombe sur une vérité inconfortable mais nécessaire : l’esclavage n’a pas seulement volé des corps. Il a tenté de voler des identités. Il a voulu réduire l’humain à une fonction. Or, l’humain a un mauvais caractère : il résiste. Il invente. Il se réorganise. Il se raconte. Il prend une douleur et la transforme en chant. Il prend une humiliation et en fait une prière, une blague, une danse, une stratégie.

Je pense souvent à cette idée : dans les pires systèmes, il y a toujours des gens qui deviennent des spécialistes de la survie. Pas des héros de cinéma, non. Des experts du quotidien : comment protéger un enfant, comment cacher une lettre, comment apprendre à lire malgré tout, comment garder une dignité quand on vous la conteste.

Dans une habitation, une femme apprend à reconnaître les lettres en observant les enfants des maîtres, en mémorisant des signes comme on mémorise un chemin. Elle n’a pas de cahier : elle a sa tête. Pas de classe : elle a la nuit. Elle trace parfois une lettre sur la terre, du bout du doigt, puis efface vite. Lire devient une forme de marronnage : une fuite intérieure. Un jour, elle réussit à déchiffrer un mot, puis une phrase, puis une date. Et quand elle transmet ça à un autre, c’est un acte de liberté. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est immense. Avant la chaîne, il y avait un monde, et même dans la chaîne, ce monde essaie de revenir.

Troisième escale : Le marronnage, le “non” qui fonde

Le marronnage est l’une des inventions morales les plus fortes de cette histoire.
L’idée est simple : on refuse de rester là où on vous veut.

On s’enfuit.
On se cache.
On reconstruit.
On transforme une forêt en refuge, une montagne en promesse.

Et ce “non” n’est pas seulement un mouvement de fuite : c’est un mouvement d’organisation.

On apprend à vivre autrement.
On crée des communautés.
On invente des règles.

On bâtit de la liberté, mais une liberté qui coûte cher, parce qu’elle n’est pas offerte. Elle est prise, et souvent payée au prix du sang, du froid, de la faim, de la peur. C’est une liberté difficilement conquise, mais justement : c’est une liberté réelle.

On ne s’évade pas : on se fonde.
On ne fuit pas : on refuse.

Dans tout l’espace colonial, ces fuites ont existé très tôt et très longtemps, justement parce que le système, pour durer, devait casser l’idée même de dignité, et que l’idée, elle, refusait de mourir.

Quatrième escale : Haïti, la liberté dangereuse

Arrivons à Haïti, ce pays qu’on a trop souvent résumé à ses crises, comme si un être humain devait être jugé uniquement à ses jours de fièvre. Avant la chaîne, il y avait un monde, et il faut rappeler, sans colère et sans posture, que les Haïtiens ne surgissent ni du néant ni du chaos. Ils viennent d’une trajectoire longue. D’une mémoire complexe. D’un mélange de douleurs et de grandeurs : des royaumes africains à la société haïtienne, de la déportation à l’esclavage, du marronnage à une liberté difficilement conquise, puis des paysans devenus libres, c’est-à-dire des gens qui se tiennent debout et qui apprennent à vivre debout.

La figure de Toussaint Louverture, par exemple, incarne cette continuité historique : l’idée qu’un destin peut porter plusieurs mondes à la fois. Certaines sources le rattachent au royaume d’Allada (l’actuel Bénin) et à la lignée de Gaou Guinou, même si, comme souvent dans les histoires d’arrachement, une partie nous est parvenue de façon fragmentaire. Mais justement : ce fragment suffit à rappeler ceci, un peuple, même dispersé, n’est pas “vide”. Il est traversé par des héritages.

Et puis, il y a la grande leçon : oui, des soutiens européens ont existé, notamment des abolitionnistes français regroupés autour de la Société des Amis des Noirs (abolitionnisme vécu, pas théorisé : intellectuel, juridique, progressif, européen), Société des Amis des Noirs et des Colonies, Société des Cordeliers, Société des Amis de la Constitution (Club des Jacobins), etc.

Oui, des rencontres ont eu lieu. Oui, des alliances ont parfois aidé. Mais il est largement reconnu par les historiens que la libération d’Haïti fut avant tout l’œuvre des esclaves révoltés eux-mêmes, portés par leur courage, leur organisation, leur désir profond de liberté. Autrement dit : ce n’est pas un miracle tombé du ciel, c’est une construction humaine, donc un exploit.

Au tournant de la fin du XVIIIᵉ siècle, dans le tumulte des révolutions atlantiques, Haïti devient l’un des lieux où la liberté cesse d’être un mot élégant pour devenir une action dangereuse.

Après les grands événements, il y a la vie. Un homme, ancien esclave, marche vers un bout de terre. Il n’est pas riche. Il n’a pas d’uniforme. Il n’a pas de statue. Il a une houe, des graines, une fatigue ancienne et une détermination neuve. Il plante. Chaque geste dit : “Je ne travaille plus pour que quelqu’un d’autre me possède.” Il construit une cabane. Il protège une famille. C’est ça, la liberté difficilement conquise : pas seulement une victoire militaire, mais une existence quotidienne qui refuse de revenir à genoux. Avant la chaîne, il y avait un monde, et après la chaîne, il faut un monde à rebâtir.

Cinquième escale : L’Europe, bibliothèque des contradictions, école de nuance

L’Europe, dans ce voyage, n’est pas un personnage unique. C’est une bibliothèque pleine de contradictions : on y trouve des théories qui justifient l’injustifiable, et juste à côté, des voix qui s’y opposent. On y trouve des ports, des profits, des silences… et parfois des consciences qui se réveillent.

C’est important de tenir les deux bouts : ne pas blanchir l’histoire, mais ne pas la simplifier non plus. Car simplifier, c’est se priver des nuances qui rendent la vérité utile. Et l’intérêt du mois de l’histoire des Noirs, c’est justement de rendre visible cette complexité : l’humanité, toujours, est un mélange de lâcheté et de courage, de calcul et de bonté. Une civilisation se juge à ses angles morts.

Et dans ces angles, on retrouve cette idée : la liberté n’est jamais venue “toute cuite”. Elle est venue par des luttes, des alliances, des débats, des actes, des risques. Des gens ont fermé les yeux, d’autres ont ouvert la bouche. Des gens ont profité, d’autres ont dénoncé. L’histoire, ici, n’est pas un match “eux contre nous”. C’est une humanité face à elle-même.

Dernière escale : rendre la mémoire habitable

La meilleure façon d’honorer cette histoire, ce n’est pas de parler plus fort : c’est de regarder mieux. D’écouter mieux. Et parfois de rire mieux aussi, parce que l’humour, quand il est intelligent, n’écrase pas : il désamorce. Il relie.

Je reviens à la scène du café. Ce que j’ai aimé dans la réponse de mon ami, ce n’est pas qu’elle corrigeait : c’est qu’elle ouvrait. Elle disait : “On peut se parler.” Le mois de l’histoire des Noirs, s’il doit plaire à tous, y compris aux Blancs qui n’ont pas envie d’être sermonnés (et franchement, qui aime ça?) doit garder cette porte ouverte : pas de pédanterie, pas de compétition de souffrances, pas de posture. Juste une histoire racontée comme une histoire : avec nuance, humanité, et ce respect silencieux qui évite les grands gestes.

Ce mois-ci, faisons un pacte doux, mais sérieux : Choisir une œuvre (un roman, un essai accessible, un album, un film) qui raconte une trajectoire noire sans caricature. Avoir une conversation : pas un débat, une conversation. Avec une question simple : “Qu’est-ce que tu as découvert, toi, dans cette histoire?” Visiter un lieu (même un petit musée, une exposition, une conférence, une bibliothèque) parce que les lieux, parfois, rendent les idées plus réelles.

    Et si tu veux une phrase à emporter, courte, mémorable, citabile : “Avant la chaîne, il y avait un monde. Ce mois-ci, ouvrons-le.”

    Parce qu’au fond, ce mois n’est pas un tribunal. C’est une fenêtre. On l’ouvre, on respire, et on découvre que l’air est plus vaste que ce qu’on croyait. On comprend que cette histoire est douloureuse, oui, mais aussi digne. Qu’elle parle de chaînes, certes, mais surtout de ce qui casse les chaînes : le courage, l’organisation, la mémoire, et cette obstination merveilleuse de l’être humain à se relever.

    Finalement, ce mois-là ne demande pas qu’on devienne parfait. Il demande juste qu’on devienne un peu plus humain. Et ça, franchement, c’est une ambition assez belle pour tout le monde.

    Auteur

    Thélyson Orélien

    Écrivain, chroniqueur et journaliste indépendant. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)
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