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Il y a deux types de liturgies modernes : celles du dimanche matin, et celles du dimanche soir, version pelouse parfaite, caméras chirurgicales, hymnes au cordeau, pub de pick-up et émotion sous contrôle. Le Super Bowl est une messe civique : on y vient pour croire à quelque chose, une équipe, une ville, une revanche, une enfance retrouvée, ou simplement l’idée que, pendant trois heures, le monde se résume à des yards, des cris et des ralentis. Cette année, au milieu de ce grand rite américain, un homme (le rappeur portoricain, Bad Bunny de son vrai nom Benito Antonio Martinez Ocasio) a fait une chose très simple et très subversive : il a prononcé une phrase que tout le monde connaît, puis il a changé le sens du mot le plus chargé de la soirée. « God bless America. » Et ensuite, il a déroulé une géographie.

Ce qu’on a vu sur les écrans, à Levi’s Stadium, ce n’était pas seulement une performance, mais une correction de dictionnaire en direct : “America”, ce n’est pas un drapeau unique posé sur une idée unique. “América”, c’est un continent, ou plutôt, des continents, et des peuples qui se répondent, se contredisent, se mélangent, se cherchent, s’ignorent parfois, mais existent ensemble sur la même carte. Et quand un artiste populaire prend une phrase patriotique et l’étire jusqu’à y faire entrer tout l’hémisphère, il ne fait pas un cours d’éducation civique : il fait de la politique au sens noble, c’est-à-dire qu’il redessine la cité avec des mots.

Surtout, il l’a fait dans la langue espagnole, pas dans l’anglais obligatoire des grandes messes états-uniennes : un show massivement en espagnol, assumé comme tel, comme une façon de dire “nous sommes ici, et nous ne nous excuserons pas d’exister”. Et le détail compte : aux États-Unis, l’anglais domine la scène publique, mais il n’a longtemps pas été “langue officielle” au niveau fédéral, ce qui rend ce choix encore plus révélateur : la culture précède souvent les décrets.

Autrement dit : il n’a pas “emprunté” une scène américaine, il y a apporté sa culture, et il l’a montrée au monde telle qu’elle est, sans sous-titres intérieurs. Et cette culture, qu’on le veuille ou non, fait aussi partie de la culture des États-Unis : Porto Rico est dans l’espace états-unien, dans ses villes, dans sa musique, dans ses familles, dans ses accents, même si son statut politique reste à part. C’est une manière de rappeler que l’Amérique réelle parle plusieurs langues, même quand la télévision fait semblant de n’en entendre qu’une. Le moment a frappé parce qu’il était net. Pas besoin de métaphores compliquées, pas besoin d’images à rallonge. Il a dit “God bless America”, puis il a nommé, une série de pays : Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie, Pérou, Équateur, Brésil, Colombie, Venezuela, Guyana, Panama, Costa Rica, Nicaragua, Honduras, Salvador, Guatemala, Mexique, Cuba, République dominicaine, Jamaïque, Haïti, États-Unis, Canada… et il a fini par “mi patria, Puerto Rico, seguimos aquí”.

Ce détail de vocabulaire n’est pas anodin : parce qu’en face, il y a une vieille formule, une vieille musique de pouvoir, “l’Amérique aux Américains”. Et, dans la pratique, cette phrase a souvent voulu dire : “l’Amérique… aux États-Uniens”. C’est une vision héritée de la logique “Monroe”, puis durcie par des corollaires, des interventions, des leçons de morale armée : une Amérique sous tutelle, où le voisin du Nord s’arroge le rôle de gardien, parfois de banquier, parfois de gendarme.

Dans un pays où, depuis des décennies, le mot “American” est souvent utilisé comme s’il était une propriété privée, cette liste avait quelque chose d’à la fois drôle et implacable. Drôle parce qu’on imagine déjà la scène : des téléspectateurs qui se découvrent soudain une faiblesse en géographie, des commentateurs qui cherchent où placer le Guyana sur une carte mentale, et quelques patriotes nerveux qui confondent encore “continent” et “passeport”. Implacable parce que la liste ne demande pas la permission. Elle dit : nous sommes là, et vous ne pouvez pas nous effacer, pas même avec une majuscule.

Le plus intéressant, c’est que l’opération n’est pas de “diluer” quoi que ce soit. Ce n’est pas un geste contre les États-Unis, c’est un geste contre la réduction. Il ne retire pas : il ajoute. Il ne nie pas : il élargit. “America” cesse d’être une marque pour redevenir un espace. Même des médias qui ont analysé la prestation comme un événement culturel ont insisté sur cette idée : la performance proposait une Amérique au pluriel, assumée, et joyeuse, une unité qui ne passe pas par l’uniforme, mais par la cohabitation.

Et cette cohabitation n’est pas un conte. Elle a une histoire lourde, concrète. On ne peut pas dire “América” sans entendre aussi le bruit des plantations, la sueur et la comptabilité. On entre dans les champs de canne à sucre : là où l’économie coloniale a longtemps été une machine à broyer des corps. La canne, c’était l’or blanc : un système où la richesse circulait vers les métropoles, pendant que le travail forcé, l’esclavage puis l’engagisme tenaient la production debout. Les îles et les côtes ont nourri des empires, et le prix n’était pas seulement “social” : il était humain, quotidien, systémique. Dans cette histoire, il y a aussi le fait que certains pays, notamment dans la Caraïbe, ont arraché leur liberté au prix d’une guerre et d’un isolement, et ont ensuite porté des fardeaux économiques et politiques durables.

C’est exactement ce que raconte Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine : une Amérique latine dont les ressources ont trop souvent été prises, “ouvertes”, siphonnées, avec des gagnants loin des mines, des ports, des champs. Et quand on met cette idée à côté de la diplomatie du “gros bâton”, on comprend mieux la tension : l’hémisphère a longtemps appris la politique internationale avec un dictionnaire où “protéger” voulait parfois dire “imposer”. Le “gros bâton”, ce n’est pas une expression de commentateurs : c’est une doctrine associée à Theodore Roosevelt, résumée par la formule “speak softly and carry a big stick”. Traduction simple : parle calmement… mais garde la force derrière la parole. Et, dans l’histoire, cette logique a été appliquée particulièrement en Amérique latine et dans la Caraïbe, au nom d’un ordre à maintenir.

Or, au même moment où l’on débat de ce qu’est “l’Amérique”, l’actualité rappelle que certains appareils d’État transforment très concrètement la vie des gens en couloirs de peur. Les politiques migratoires et les opérations de contrôle, menées notamment par U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), s’accompagnent de controverses graves, y compris autour de décès en détention et de tactiques d’application de la loi migratoire accusées de “terroriser” des communautés. Et ici, on ne parle pas d’un débat abstrait : on parle d’une politique d’État sous le président actuel, Donald Trump, dont la seconde administration est associée à une expansion d’effectifs et à un durcissement revendiqué par des communiqués officiels et des analyses d’institutions. On appelle cela “sécurité”, “ordre”, “contrôle” : mais, sur le terrain, beaucoup l’entendent comme une politique de peur.

Dans ce contexte, le choix de Bad Bunny de ne pas transformer la mi-temps en duel nominatif, de ne pas prononcer un nom propre, de ne pas faire du show une querelle, est justement ce qui rend le message plus fort. Il vise plus haut que la personne du moment. Il vise l’idée : la terreur n’a pas besoin d’être criée pour exister; elle a seulement besoin d’être normalisée. Et lui oppose une phrase d’une simplicité presque insultante pour les cyniques : “The only thing more powerful than hate is love.”

On peut sourire, et il faut sourire, parce qu’il y a quelque chose de délicieux à voir l’ordre symbolique se faire bousculer par un artiste qui, au lieu d’expliquer pendant vingt minutes, fait une liste. Une liste ! La bureaucratie adore les listes; il l’a battue sur son terrain. Là où l’administration invente des catégories, lui énumère des pays. Là où certains débats tournent en rond (“assimilation”, “identité”, “frontières”), lui avance en ligne droite : il nomme. Et en nommant, il reconnaît.

Et il a ajouté un autre geste, plus narratif, plus populaire : celui du “petit Liam”. Ou plutôt : celui de l’enfant que tout le monde a cru être Liam Ramos, parce que l’époque fabrique des symboles à la vitesse des réseaux. Bad Bunny remet, à la toute fin, un trophée à un jeune garçon : internet s’emballe, certains pensent à un enfant lié à une histoire d’ICE. Puis la presse clarifie : l’enfant était un jeune acteur (Lincoln Fox), et le “Liam” était surtout une projection collective, une manière de dire “on veut que ce moment protège quelqu’un”. C’est peut-être ça, la force d’un show : même quand le fait n’est pas celui qu’on croyait, l’émotion révèle ce que le public a sur la conscience.

Évidemment, la réaction a suivi. On n’élargit pas un symbole national sans déclencher la brigade du “ce n’est plus chez nous”. Même des responsables politiques ont critiqué la prestation, signe qu’ils avaient très bien compris le geste : ce n’était pas “juste de la musique”, c’était une définition concurrente de l’appartenance. Mais si l’on garde les deux pieds sur terre, on voit aussi ceci : une mi-temps ne change pas une loi, ne rend pas la justice, ne répare pas les morts, ne remplace pas les tribunaux. Ce n’est pas une révolution. C’est mieux et moins bien : c’est une fissure dans l’évidence. Une phrase qui rend le mensonge plus difficile à prononcer tranquillement. Après “God bless América”, il devient un peu plus compliqué de faire comme si l’Amérique était un club privé, avec vigile à l’entrée, et carte de membre “anglais obligatoire”.

Et puis, il y a un détail qui mérite qu’on s’y arrête : dans la liste, il y a le Canada. Les Canadiens ont l’habitude d’être l’appendice poli dans les conversations américaines, un peu comme le cousin sage qu’on invite parce qu’il ne casse rien. Là, ils apparaissent non pas comme l’exception respectable, mais comme un élément de la continuité : nord, sud, îles, terres, langues, migrations. Même la presse canadienne a relevé ce clin d’œil comme un signe du propos global : “America” va du sud au nord, et personne n’a le monopole du mot.

Et au milieu de tout ça, il y a eu un mariage. Pas une métaphore : un vrai mariage, sur le terrain, pendant le show. C’est kitsch ? Oui, un peu, comme toute grande cérémonie télévisée. Mais c’est aussi un message social très clair : “nous ne sommes pas moins que les autres”. Nos langues, nos rythmes, nos familles, nos rites, nos amours ont droit au centre de l’image, pas seulement à la marge folklorique. Faire entrer une noce latino dans le cœur d’un rituel national, c’est dire : on ne veut pas seulement être tolérés, on veut appartenir.

Alors, qu’est-ce qu’il reste, après les feux, les chorégraphies, les débats du lundi et les indignations programmées ?

Il reste une idée simple de Bad Bunny, presque gênante parce qu’elle ressemble à une morale : l’amour est plus puissant que la haine. Pas l’amour en robe blanche, pas l’amour de carte postale. L’amour comme force sociale : celui qui refuse de déshumaniser, celui qui fait place, celui qui dit “tu existes” avant de dire “tu me ressembles”. Dans une époque où la politique aime les ennemis (parce que les ennemis mobilisent vite), rappeler que l’amour mobilise aussi, mais plus lentement, plus durablement, c’est presque un acte d’insolence.

Et c’est peut-être ça, la leçon la plus journalistique de cette mi-temps : on peut dire quelque chose de profond sans devenir solennel. On peut être sérieux sans devenir triste. On peut contredire la peur sans la nommer, en lui opposant un inventaire de présences. Une liste de pays comme on dresserait la liste des invités à une grande table : entrez, tout le monde. L’Amérique n’est pas petite. Elle est vaste, compliquée, parfois violente, parfois généreuse, mais elle est entière. Et, qu’on le veuille ou non, nous y vivons ensemble.

Auteur

Thélyson Orélien

Écrivain, chroniqueur et journaliste indépendant. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)
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