Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 jours et 17 heures
La littérature, ou la liberté sans laisse
Il faut cesser de parler de littérature comme d’un supplément d’âme pour sociétés policées. La littérature n’est pas là pour orner une époque, mais pour l’empêcher de se refermer. Elle n’est ni une décoration morale, ni un accessoire de prestige, ni un exercice de conformité élégante. Elle est un espace de friction. Une manière de penser sans autorisation. Une manière de tenir tête sans uniforme. Une manière d’écrire sans laisse. On voudrait aujourd’hui des livres transparents, dociles, immédiatement classables, parfaitement compatibles avec l’humeur dominante. On les voudrait irréprochables avant même qu’ils soient vrais. On attend d’eux qu’ils confirment les bonnes sensibilités, qu’ils rassurent les bonnes consciences, qu’ils restent dans le périmètre autorisé de l’intelligence publique. En somme, on tolère les œuvres tant qu’elles n’exercent pas jusqu’au bout leur liberté. Or la littérature commence exactement là où finit l’obéissance. Un livre digne de ce nom n’est pas un prospectus moral. Il n’est pas chargé d’illustrer la vertu du temps. Il n’est pas là pour répéter plus finement ce que tout le monde est déjà sommé de penser. Il a mieux à faire. Il dérange les certitudes acquises. Il trouble les appartenances trop sûres. Il déplace les lignes. Il rappelle que lire ne consiste pas à vérifier sa propre innocence, mais à risquer une rencontre avec ce qui résiste, contredit, échappe. La littérature, c’est la liberté de penser par soi-même. La liberté de ne pas être d’accord. La liberté de contredire sa famille politique, son milieu social, son camp émotionnel, ses réflexes de tribu. Elle a son souffle, sa vision, parfois sa colère, parfois sa politique, oui — mais une politique plus haute que les consignes, plus vaste que les étiquettes, plus exigeante que les fidélités de circonstance. Dès qu’on lui impose de marcher au pas, elle cesse d’être littérature. Elle devient commentaire, notice, produit d’accompagnement. Le danger est là. Il ne réside pas seulement dans la censure brutale, encore identifiable, encore avouable. Il se loge aussi dans cette tentation plus polie : surveiller, discipliner, filtrer, réduire, rendre toute œuvre comptable de son alignement préalable. Une société peut continuer à publier des livres tout en perdant le sens de la liberté littéraire. Il suffit qu’elle n’accepte plus que les textes qui confirment ses vertus officielles. Il suffit qu’elle remplace la lecture par le contrôle. Il suffit qu’elle transforme le roman en justificatif. Une civilisation qui n’admet plus le désaccord de ses écrivains prépare sa propre stérilité. Car la littérature n’est pas un lieu où l’on vient recevoir des certificats de bonne conduite intellectuelle. C’est un lieu où l’on apprend que l’être humain est contradictoire, traversé d’ombre, de grandeur, d’aveuglement, de beauté, de mauvaise foi, de courage imprévu. C’est pour cela qu’un grand livre gêne toujours un peu : il refuse de simplifier l’homme au moment même où l’époque en fait une exigence. Il faut également rappeler qu’entre le manuscrit et le lecteur, il existe parfois une conscience qui veille. Une exigence. Un courage discret. Une fidélité au risque intellectuel. Il y a des passeurs qui comprennent qu’éditer n’est pas suivre servilement le vent, mais ouvrir la porte à une voix singulière avant qu’elle ne devienne acceptable pour tous. Ils savent qu’une maison de littérature ne vaut que par son refus de dresser les textes à la docilité. Ils savent qu’un catalogue est une vision du monde, pas une collection de produits inoffensifs. Ces figures-là travaillent souvent dans l’ombre. Elles ne réclament ni culte ni compassion. Elles tiennent seulement une ligne : ne pas livrer les livres à la peur du moment. Ne pas réduire la création à la prudence. Ne pas abandonner la langue à ceux qui veulent la rendre inoffensive, prévisible, soumise. Si nous laissons les surveillants de l’imaginaire, les douaniers de la nuance et les marchands de ressentiment occuper seuls le terrain des idées, alors demain la langue elle-même parlera contre nous. Voilà l’enjeu. Il ne s’agit pas de défendre le tumulte pour le tumulte, ni l’irresponsabilité comme pose. Il s’agit de défendre le droit d’une œuvre à chercher sa vérité sans être tenue en laisse par les impatiences morales, les peurs collectives ou les réflexes de camp. Un livre n’est pas un communiqué. Un poème n’est pas une procédure de validation. Un roman n’est pas un serment de conformité. Un peuple qui oublie cela peut conserver ses salons, ses prix, ses vitrines, ses débats, ses chroniques culturelles. Il peut continuer à parler de livres avec beaucoup de sérieux. Mais il aura déjà commencé à perdre l’essentiel : la souveraineté de l’esprit. Or sans cette souveraineté, il n’y a plus de littérature ; il n’y a plus que des textes tolérés. La littérature n’est pas un animal de compagnie. Elle mord parfois. Elle dérange la pièce. Elle défait les consensus trop propres. Elle rappelle qu’une société vivante n’est pas celle où tout le monde répète les mêmes prudences, mais celle où des voix demeurent capables de se heurter sans que l’on exige immédiatement leur domestication. Il faut donc la défendre sans trembler, sans la réduire, sans l’excuser. La défendre comme on défend une liberté essentielle : celle de penser autrement, d’écrire plus haut, de lire plus loin. Car dès qu’on passe une laisse à la littérature, ce n’est pas seulement l’écrivain qu’on attache. C’est toute une époque qu’on habitue à confondre la paix avec la soumission. Et lorsqu’on tente d’enfermer la littérature dans un enclos d’influence, elle fait ce qu’elle a toujours su faire : elle s’échappe – et c’est l’enclos qui reste vide. Car la littérature ne s’agenouille pas devant les empires : elle les traverse, les dépasse, et les condamne à n’être que des parenthèses dans la longue mémoire des livres. On peut tenir les murs, jamais le souffle : la littérature passe ailleurs, et c’est toujours ailleurs que commence la liberté. ________________________________ PHOTO : Festival du livre de Paris au Grand Palais, le 17 avril 2026. Bruno Le Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 mois et 1 semaine
La patience des pages
Il y a quelque chose d’un peu étrange, presque ironique, dans la vie d’un écrivain quand le livre quitte enfin la table de travail pour aller vers le monde. Pendant un long temps, on écrit dans une forme de silence. On écrit souvent sans garantie, sans promesse, sans certitude. On écrit sans savoir si un jour quelqu’un voudra de ce manuscrit. On écrit parfois contre la fatigue, contre les doutes, contre les factures, contre la peur intime d’avoir consacré tant d’heures à quelque chose qui ne trouvera peut-être jamais sa place. Et puis, un matin, le livre existe. Il a une couverture, une date de parution, des pages qu’on peut tenir dans les mains. C’était ça ou mourir est paru chez Boréal le 10 mars 2026, porté par la voix de Jonas Dorléon, personnage jeté sur les routes de l’exil. Je crois que c’est à ce moment-là qu’on comprend que l’écriture n’était pas seulement une solitude : c’était aussi, sans qu’on le sache, une attente. Une très longue attente. Quand on est dans la fabrication d’un livre, on ne voit presque rien. On avance phrase par phrase, page par page, comme quelqu’un qui bâtit une maison de nuit avec une petite lampe frontale. On connaît la fatigue du doute, les reprises, les coupures, les pages qu’on croyait sublimes à minuit et qu’on trouve soudain ridicules à huit heures du matin. On apprend à être son propre juge, son propre ouvrier, son propre saboteur. Et malgré tout cela, on continue. Non parce qu’on est sûr d’arriver quelque part, mais parce qu’au fond on ne sait pas faire autrement. Certains font du jogging, d’autres jouent au hockey, au football, au domino, au basketball, d’autres se disputent sur Internet; moi, manifestement, j’écris. C’est ma manière plus ou moins élégante de survivre au vacarme du monde. Alors oui, quand arrivent les reportages, les médias, les articles, les appels, les entrevues, les regards, il y a de quoi être un peu sonné. Je ne dis pas cela par fausse modestie. Je le dis parce que c’est vrai. On peut passer des années à chercher la phrase juste, à parler à voix basse avec ses personnages, et se retrouver brusquement devant un micro comme un élève surpris au tableau. Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le métier : on devient parfois visible précisément parce qu’on a longtemps accepté d’être invisible. Ces derniers jours, en m’entendant à la radio ou en me voyant à la télévision, j’ai eu l’étrange impression de rencontrer un autre homme. Je le reconnaissais un peu, mais pas totalement. Je voyais quelqu’un qui devait parler de son livre avec assurance, alors qu’au fond de lui il était encore celui qui doute, celui qui rature, celui qui se demande si tout cela n’est pas un malentendu heureux. Moi qui passe tant de temps à écrire, moi qui participe volontiers aux ateliers de lecture et d’écriture, aux débats, aux conversations sur les livres et sur le monde, je me suis retrouvé parfois dans un silence que je ne m’expliquais pas moi-même. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était peut-être, au contraire, trop de conscience. Trop de gravité soudain. Trop de reconnaissance aussi. Parce qu’il faut le dire simplement : être publié est déjà une chance. Voir ensuite le livre susciter une attention réelle, c’est une autre secousse. Et comprendre qu’il voyage plus loin que soi, qu’il attire l’intérêt au-delà de ce qu’on avait imaginé, cela oblige à une forme de retenue. Pas une retenue timide, non. Une retenue humaine. Celle qui rappelle qu’un écrivain n’est jamais plus grand que son travail, et que son travail lui-même ne lui appartient plus tout à fait quand les lecteurs s’en emparent. Je pense souvent à cela : on écrit seul, mais le livre, lui, n’a pas vocation à rester seul. Il part. Il circule. Il trouve des yeux, des mains, des sensibilités, des interprétations. Il rencontre des inconnus. Il devient parfois plus courageux que son auteur. C’était ça ou mourir a d’ailleurs été lancé au Québec et relayé rapidement dans les circuits de librairies et de plateformes de lecture, ce qui signifie très concrètement qu’il est sorti de ma chambre mentale pour entrer dans la vraie vie, et son élan dépasse déjà largement ce premier horizon, porté par un véritable engouement international qui lui ouvre d’autres langues, d’autres territoires et d’autres lecteurs. Le plus bouleversant, dans tout cela, ce n’est pas seulement la visibilité. C’est le décalage entre la durée du travail et la rapidité de l’exposition. On peut mettre des années à écrire un livre, et il suffit de quelques jours pour qu’il commence à vous précéder dans les conversations. Soudain, des gens parlent de lui. Soudain, des lecteurs l’ouvrent. Soudain, des journalistes vous posent des questions auxquelles vous n’aviez pas pensé répondre, parce qu’au moment d’écrire vous n’étiez pas en train de bâtir une stratégie : vous étiez en train de chercher une vérité humaine, une respiration, une nécessité. J’avoue qu’il y a là-dedans quelque chose d’assez singulier. Le romancier passe des années à inventer des répliques brillantes pour ses personnages, puis, quand vient son tour de parler, il cherche ses mots comme un homme qui a oublié où il a mis ses lunettes alors qu’elles sont sur son nez. C’est une humiliation douce, utile, presque pédagogique. Elle remet les choses à leur place. Elle vous rappelle qu’avoir écrit un livre ne vous transforme pas magiquement en animal de plateau. On peut être à l’aise dans une phrase et maladroit devant une caméra. On peut savoir écrire le tremblement d’un personnage et perdre un peu sa propre voix au moment de répondre à une question simple. Cela aussi fait partie du métier, et peut-être même de sa beauté. Mais j’apprends vite. C’est sans doute l’une des rares choses que je peux dire sans rougir. J’apprends vite, parce que j’ai dû apprendre vite toute ma vie. Alors je vais m’appliquer. Non pour jouer un rôle, non pour enfiler un costume trop large de “grand écrivain” – cette expression me fait toujours un peu peur, comme un habit taillé pour un autre – mais pour être à la hauteur de ce que le livre appelle maintenant. Il faut que je trouve une voix plus juste, non pour moi seul, mais pour le texte, pour les lecteurs, pour ceux qui l’ont accompagné et qui méritent une parole claire, vivante, sans prétention. Je ne veux décevoir ni par excès d’assurance ni par fausse modestie. L’une sonne creux. L’autre finit par mentir. J’aimerais simplement trouver la bonne posture : celle d’un homme qui sait ce qu’il doit au travail, à la patience, aux siens, aux éditeurs, aux lecteurs, et même à ses propres peurs. Car il faut remercier aussi ses peurs : elles empêchent de devenir insupportable. Elles vous gardent du ridicule triomphant. Elles vous rappellent qu’un livre, même accueilli avec chaleur, doit continuer à mériter son chemin. Au fond, je crois que cette période m’enseigne une leçon simple. Écrire, ce n’est pas seulement fabriquer des pages. C’est aussi apprendre, un jour, à les laisser vivre hors de soi. Accepter que le silence du bureau soit relayé par le bruit du monde. Accepter qu’on vous questionne sur ce que vous aviez d’abord confié à une feuille blanche. Accepter d’être un peu maladroit au début. Accepter d’avoir la gorge serrée. Accepter même d’être ému sans trop savoir comment le cacher, surtout quand on a passé tant de temps à faire semblant d’être seulement un homme de travail. Je regarde donc tout cela avec gratitude, avec étonnement, et avec un sourire que j’essaie de garder debout. Un sourire sans arrogance. Un sourire de survivant du manuscrit. Parce qu’avant les entrevues, les articles, les reportages et le reste, il y a eu les nuits. Il y a eu les jours sans certitude. Il y a eu ces heures où personne ne vous attendait, sauf peut-être une phrase encore informe. Et c’est pourquoi je reçois ce qui arrive non comme un dû, mais comme une grâce mêlée de responsabilité. Le livre existe désormais dans le regard des autres. À moi maintenant de grandir un peu avec lui. De délier ma langue. D’habiter la parole comme j’ai habité la page. Et de le faire sans oublier d’où viennent les livres : non du bruit, mais du travail; non du prestige, mais de l’obstination; non de la pose, mais d’une nécessité intérieure. Le reste, les caméras, les micros, les articles, les lumières, tout cela passe. La littérature, elle, reste seulement si elle garde quelque chose d’humain. C’est cette part-là que je veux défendre. Avec mes hésitations encore, avec mon humour aussi, avec ma reconnaissance surtout. Car, pour dire vrai, après de longues saisons d’écriture presque silencieuse, se retrouver soudain au milieu du vacarme est une drôle de récompense : on a passé sa vie à chercher sa voix, et voilà que, maintenant, il faut aussi apprendre à s’en servir. _____________________________ C’était ça ou mourirLancement le 20 mars 2026Librairie Un livre à soi, à 18h301575 Avenue Laurier Est, Montréal, QC H2J 1J1 Photo : R Continue Reading Thélyson Orélien a commenté cet article : Haïti n’a pas trahi l’Histoire : c’est l’Histoire qui l’a trahie il y a 2 mois
Merci à toutes et à tous pour vos mots généreux, ça me touche. Je suis heureux que le blog vous inspire, vous aide, ou vous donne envie de lire davantage. Pour ceux qui veulent suivre les prochains articles : vous pouvez vous abonner (Newsletter si disponible sur le site). Et à Jared : excellente question, j’essaie toujours de m’appuyer sur des s…En afficher davantage
Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois
La bibliothèque qui ne brûlera jamais
« En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Amadou Hampâté Bâ avait dit cela avec la gravité tranquille de ceux qui savent que les mots peuvent porter le poids du monde. Il parlait des vieux, mais il parlait surtout de la mémoire. De ces vies silencieuses qui contiennent plus d’histoires que tous les livres réunis. Et justement, ma grand-mère Emilia est morte à Montréal, à l’âge de 95 ans. Depuis, je marche dans la ville avec l’étrange impression que quelque chose a changé dans l’air. Pas dans les rues. Pas dans les immeubles. Mais dans le temps. Comme si une horloge invisible s’était arrêtée. Les funérailles auront lieu ce samedi 21 février à Montréal. Une ville qu’elle a aimée, adoptée, habitée comme on habite une seconde naissance. Elle n’était pas née ici, mais elle appartenait à cette ville avec la simplicité de ceux qui ne réclament rien, sinon le droit d’exister dignement. Quand je suis arrivé d’Haïti à Montréal pour étudier, je dormais avec elle dans la même chambre. Il y avait deux lits. Deux îles séparées par un petit espace où circulait la nuit. Je ne dormais pas tout de suite. J’attendais qu’elle parle. Car ma grand-mère ne racontait pas des histoires pour distraire. Elle racontait des histoires pour transmettre. Elle me parlait de mon grand-père, cet homme rude et généreux qui cultivait la terre avec ses mains, comme on écrit une prière. Elle me parlait de sa propre grand-mère, de sa mère, de ses enfants. Elle me les présentait un à un, comme si elle me faisait visiter une maison invisible dont j’étais l’héritier. À travers elle, je rencontrais des gens que je n’avais jamais vus. Je découvrais que j’avais une famille plus vaste que ma mémoire. Elle me parlait aussi du Québec. De ces hommes et de ces femmes d’Haïti venus ici avec une valise et beaucoup de silence. Certains fuyaient la dictature. D’autres venaient pour enseigner, reconstruire, recommencer. Elle me parlait de mon grand-oncle, professeur de lycée, qui avait traversé la mer bien avant elle, premier de la famille à s’exiler pour s’installer au Québec. Et puis, elle évoquait mon père, lui, il avait fait un autre choix : rester dans son pays, en Haïti, tenir bon là-bas, comme on garde une lampe allumée dans la maison d’origine. Comme si chaque départ et chaque absence formaient une constellation dont elle seule connaissait la carte. Ma grand-mère était une passeuse. Mais ce qui me frappe le plus aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’elle disait. C’est ce qu’elle faisait. Mon grand-père cultivait la terre. Il travaillait dur. Et quand la récolte était abondante, il remplissait le galeta de maïs, de petit mil, de riz, etc. Il y avait toujours assez. Toujours plus que nécessaire. Et ma grand-mère prenait une feuille.Elle faisait une liste.Les noms de tous ceux qui vivaient dans le voisinage.Les familles.Les oubliés.Les silencieux.Les pauvres. Elle écrivait les noms des voisins. Puis elle préparait des paniers. Comme on fait à Noël. Mais ce n’était pas Noël. C’était simplement sa manière de vivre. Elle distribuait la nourriture.Pas pour se montrer.Pas pour être remerciée.Mais parce que,pour elle,l’abondance n’avait de sens que si elle était partagée. C’était sa manière de corriger le monde.Elle donnait comme d’autres respirent.Elle ne disait pas : « Regardez ce que je donne. » Elle donnait, tout simplement. Elle comprenait une vérité que j’ai mis des années à comprendre : ce que l’on garde nous nourrit. Ce que l’on donne nous agrandit. Elle avait cet esprit de partage qui ne vient pas des livres ordinaires, mais du grand livre de la vie. Longtemps, je n’ai pas compris la grandeur de ce geste. Aujourd’hui, je comprends que ce n’était pas seulement de la générosité. C’était une philosophie. Une manière de dire que personne ne se sauve seul. Ma grand-mère avait vécu plusieurs années à Montréal, avant même que je naisse. Elle avait connu l’hiver, le transport en commun (les autobus, le métro), les supermarchés, les formulaires, les silences. Elle avait appris à vivre entre deux mondes sans jamais renier aucun. Elle était devenue, sans le dire, une Québécoise.Pas seulement par les papiers.Par le temps. Il y a des gens qui occupent l’espace. Et il y a des gens qui habitent le temps. Ma grand-mère appartenait à la deuxième catégorie. Elle ne parlait pas fort. Elle ne cherchait pas à convaincre. Mais sa présence suffisait à donner du sens aux choses. Dormir dans la même chambre qu’elle, c’était dormir à côté de l’histoire. Je comprends maintenant que ce que j’appelais des conversations étaient en réalité des transmissions. Elle ne me donnait pas seulement des souvenirs. Elle me donnait une place dans une continuité. Elle m’apprenait que je venais de quelque part. Que ma vie n’était pas une apparition soudaine, mais la suite d’un long récit. Aujourd’hui, elle est partie. Et je pourrais dire, comme Hampâté Bâ, qu’une bibliothèque a brûlé. Mais ce ne serait pas tout à fait vrai. Car certaines bibliothèques ne brûlent pas. Elles se déplacent. Elles quittent les corps pour entrer dans ceux qui restent. La sienne vit désormais en moi, dans ma manière de me souvenir, dans mes retenues, dans mes pauses entre les mots, dans ces gestes invisibles qui prolongent sa présence sans que j’y pense. Je marche avec ses histoires sous la peau, comme un héritage sans poids, mais plein de lumière. Je réalise que ses histoires vivent maintenant en moi. Que sa manière de regarder le monde, de partager, de se souvenir, continue à respirer à travers mes gestes. Elle m’a appris sans jamais me faire la leçon.Elle m’a transmis sans jamais exiger.Elle m’a donné le plus grand héritage possible : une mémoire habitée par l’amour. Samedi, Montréal accueillera son dernier passage parmi nous. Mais je sais déjà qu’elle ne quittera jamais vraiment cette ville. Elle est dans ses rues.Elle est dans ses silences.Elle est dans chacun de ceux qu’elle a aimés. Et quelque part, chaque soir, j’imagine qu’elle est assise sur le bord de son lit, prête à raconter une autre histoire. Et moi, comme a Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois et 1 semaine
Ça finit quand, toujours ? : Le livre qui rallume le souffle
L’autre soir, j’ai écrit à Samuel. Samuel Dauphin, le poète, resté là-bas, en Haïti. Tu sais, ce genre d’ami qu’on a tous un peu, quelque part, un gardien de mémoire, celui à qui on confie les choses qu’on ne dit pas tout haut. Ce n’était rien de solennel, juste quelques mots, comme une bouteille lancée à la mer. Je lui ai glissé que je voulais enfin m’y mettre, à cette histoire qui me trotte dans la tête depuis des années. Lui seul en connaît les replis, les parts cachées, celles qu’on murmure plus qu’on ne les raconte. Pas en historien, non. Plutôt comme on raconte une histoire de famille, de gens. Une histoire parfois lourde, souvent tue, mais traversée malgré tout par une beauté qui résiste. Et en écrivant ces lignes, j’ai senti ce vieux projet se rallumer doucement, comme une braise qu’on croyait éteinte. Cela fait près de dix ans que j’essaie de lui donner une forme, sans encore parvenir à l’achever. J’y reviens, je m’en éloigne, je fais des détours. Écrire, quand on veut être juste, c’est lent et solitaire. On s’assoit, on avance, et puis on se heurte à ce mur invisible : l’énergie qui flanche, le souffle qui manque, les mots qui ne viennent plus. Et quand je sens que je n’ai plus de carburant pour entrer vraiment dans un texte, je préfère m’arrêter, pour ne pas gâcher la page. Ce n’est pas de la paresse, c’est une forme de respect. Envers le sujet, et envers la phrase elle-même. C’est avec cet état d’esprit que j’ai ouvert Ça finit quand, toujours ? d’Agnès Gruda, et que quelque chose s’est remis à battre en moi. Il y a des romans qui ne font pas que raconter une histoire : ils ouvrent une fenêtre, puis une autre, et encore une autre, jusqu’à ce que tu te retrouves dans une maison entière, avec ses couloirs, ses odeurs, ses verres sur la table, ses silences, ses disputes, ses fêtes improvisées, et surtout, ses absents. Ça finit quand, toujours ? est de cette trempe : une grande saga familiale et amicale qui suit, sur plusieurs décennies, le destin de familles juives polonaises, de l’après-guerre jusqu’à nos jours. Le récit embrasse cinq générations, traverse trois continents, et fait sentir, de l’intérieur, ce que veut dire reconstruire une vie tout en étant habité par l’Histoire, avec cette impression rare que le temps n’est pas un décor, mais une matière vivante, un souffle continu. Et je me suis surpris à penser : voilà, c’est exactement ce que je cherche, moi aussi ; raconter l’Histoire en passant par le cœur, les cuisines, les voix, les liens. Tout commence dans une maternité de Varsovie : deux femmes s’y croisent au moment où leurs vies basculent : Nina s’apprête à mettre au monde son premier enfant, Ewa, tandis que Pola attend Adam, le petit frère de Basia. Cette scène, en apparence banale, devient le noyau d’un monde romanesque immense : de cette coïncidence naît une amitié tenace, d’abord entre deux familles, puis élargie à d’autres, une fraternité qui résiste aux années, aux kilomètres et aux secousses de la vie. Les enfants grandissent à portée de voix, et autour d’eux se forme une petite tribu tissée de solidarités et de blessures. Quatre familles juives polonaises (au sens large) se reconnaissent et s’adoptent : Nina et son mari Marek, Pola et Andrzej, Sabine, une voisine qui élève seule sa fille Monika, et des cousins rencontrés par hasard sur une plage, Heniek et Teresa. Ensemble, ils partagent tout : les peurs, les joies, les naissances, les deuils, les moments de vache maigre. Et surtout, ils inventent une manière de tenir debout, à plusieurs, dans un pays où l’avenir se gagne souvent à la débrouille. En lisant ces premières pages, je revoyais mon propre projet : cette envie de donner la part belle aux gens, aux gestes, aux filiations, plutôt qu’aux dates froides. L’une des grandes forces du roman, c’est sa façon de rendre l’ordinaire bouleversant. Cette petite tribu partage tout… et s’entraide quand les pénuries surviennent. Ils se retrouvent souvent, espérant des jours meilleurs, ils refont le monde autour d’une vodka ou d’une bière. L’arrivée d’un réfrigérateur, obtenu grâce à un ami, devient un événement à fêter, parce qu’il change vraiment le quotidien : ils trinqueront à ce frigo que Nina et Marek ont pu acheter via un copain, avec une bouteille de Zubrowka, cette vodka parfumée à l’herbe de bison. Nina n’aura plus à faire couler l’eau froide l’été pour garder le lait au frais dans la baignoire, ou à aller chercher son beurre congelé sur le balcon en hiver. La convivialité prend ici le goût d’une résistance : la joie n’efface pas la peur, elle lui tient tête. C’est dans ces détails que le roman m’a happé : il montre qu’un peuple se raconte aussi à travers un objet attendu, une table dressée, une routine préservée. Car derrière ces moments de chaleur collective plane une mémoire lourde : celle de familles déjà décimées par la Shoah. La saga s’ouvre dans la Pologne du début des années 1950, avec des personnages qui aspirent à une vie plus douce, plus stable, avant d’être rattrapés par une réalité brutale : leur origine juive, même vécue sans pratique religieuse, redevient un marqueur dangereux, et l’exil s’insinue peu à peu dans leurs trajectoires. Après la mort de Staline, un apaisement semble possible, ils espèrent retrouver un peu de calme. Mais en mars 1968, le régime et le climat social se durcissent : des campagnes contre les Juifs les poussent au départ ; ils sont brimés, attaqués. Le roman montre alors une violence particulière : celle d’être rendu indésirable dans son propre pays, non pas par un front de guerre, mais par une atmosphère qui vous désigne. Le cœur en lambeaux, trois des familles décident de s’expatrier, là où on veut bien les accueillir : l’une part en Israël, une autre au Canada, la dernière en Amérique. L’exil n’a rien d’une aventure : on les suit dans leur installation difficile ; l’adaptation est compliquée, autant pour les enfants que pour les parents, chassés de leur pays natal. Et là, je me suis souvenu de ce que j’avais écrit à Samuel : que je veux parler d’une histoire laissée dans l’ombre, mais sans la réduire au malheur ; en laissant affleurer, malgré tout, la dignité et la beauté des vivants. Et pourtant, malgré l’éloignement, quelque chose résiste. Ils ne vont pas se perdre de vue : ils échangeront des lettres, mais avec les mois, les liens se distendent un peu, sans jamais se rompre. Ces lettres, dans le roman, m’ont fait l’effet d’une respiration : comme si l’encre remplaçait les bras, comme si l’amitié devenait une adresse. C’est là que le livre devient particulièrement actuel : il raconte l’immigration sans slogan, avec ses espoirs, ses combats, ses malentendus, ses fatigues. Il rappelle que partir ne suffit pas : il faut encore apprendre à vivre ailleurs, à décoder des codes, à porter un autre nom, parfois une autre langue, tout en restant soi. Les personnages passent leur vie à se réinventer : changer de pays, d’adresse, de langue, et garder, malgré tout, une fidélité intérieure. Une question affleure, insistante : avec qui partage-t-on ses souvenirs quand on a changé de pays, de nom, de culture ? Cette interrogation résonne fortement au Québec, où les débats sur l’accueil et les seuils d’immigration reviennent souvent, et où le roman évoque le parcours d’une intégration réussie. C’est exactement le type de question qui relance mon propre chantier : qui nous écoute quand notre mémoire n’a plus de place officielle ? Ce qui m’a le plus marquée dans cette lecture, c’est ce sentiment d’accompagner ces personnages sur la durée. On les voit grandir, vieillir, se transformer : les enfants deviennent parents à leur tour, les parents deviennent grands-parents, et les petits-enfants prennent le relais. Suivre l’évolution de ce petit monde, ses bonheurs, ses deuils, ses métamorphoses, m’a émue et captivée jusqu’au bout. Et ce qui fait tenir tout cela, malgré les épreuves et les coups du sort, c’est finalement assez simple : il y a toujours, à un moment ou à un autre, quelqu’un pour renouer les fils, pour rapprocher les cœurs, pour resserrer les liens entre ces quatre familles. Le roman inscrit ses personnages dans une chronologie historique ample : on reconnaît le contexte, depuis l’attaque de la Hongrie en 1954 jusqu’aux attentats du 11 septembre, en passant par la Pologne (le traitement des Juifs en 1968, la visite du pape en 1979). Mais il n’oublie jamais la « petite histoire » : une manifestation pour la langue, ou un concert à Montréal, ces moments modestes où l’existence se construit autant que dans les grands livres d’Histoire. Et moi, lecteur, j’avais l’impression de tenir un fil : celui qui relie les dates aux visages, et les visages aux gestes. Un autre choix narratif ressort : en changeant de style au milieu du livre, avec les correspondances entre ceux qui s’éloignent peu à peu, l’autrice redonne un souffle unique au récit. Les lettres deviennent un pont, mais un pont fragile : elles maintiennent la présence tout en révélant l’écart. Les années passent, les liens s’effritent parfois, sans disparaître. Cette variation de forme m’a rappelé que, pour écrire une histoire longue, il faut accepter de changer d’outil, de rythme, de respiration, comme on change de route quand le paysage l’exige. Au final, Ça finit quand, toujours ? d’Agnès Gruda apparaît comme une formidable histoire qui embrasse cinq générations sur trois continents : le déracinement, l’exil, beaucoup d’émotions. Une saga familiale de migrations et d’enracinement. Une belle écriture, des personnages attachants, une lecture touchante. Et surtout, cette idée tenace, presque consolante : malgré les distances, rien ne les séparera vraiment. Et je sais déjà une chose : ce roman ne se contente pas d’être lu, il donne envie de répondre, de créer à son tour. J’aime la plume d’Agnès Gruda parce qu’elle sait émouvoir sans appuyer, laisser l’Histoire traverser les pages sans écraser ceux qui la subissent, et confier aux détails : une table, une voix, une lettre, le pouvoir tranquille de dire l’essentiel. Rien n’y pèse, rien ne parade : c’est ample, net, d’une humanité rare. Et quand j’ai refermé le livre, j’ai compris ce qu’il venait de déplacer en moi. J’ai rouvert mon téléphone, j’ai pensé à mon ami Samuel, et j’ai senti mon vieux projet respirer de nouveau. Non pas pour aligner des dates ou trancher en arbitre du passé, mais pour recueillir des vies restées au bord du récit, donner une maison aux souvenirs sans adresse, et rendre à cette histoire, enfin, sa lumière. ______________________________ Ça finit quand, toujours ? d’Agnès Gruda / Éditions du Boréal (480 pages) Éditions des Equateurs (560 pages) (Prix Stanisla Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois et 1 semaine
Une Amérique au pluriel
Il y a deux types de liturgies modernes : celles du dimanche matin, et celles du dimanche soir, version pelouse parfaite, caméras chirurgicales, hymnes au cordeau, pub de pick-up et émotion sous contrôle. Le Super Bowl est une messe civique : on y vient pour croire à quelque chose, une équipe, une ville, une revanche, une enfance retrouvée, ou simplement l’idée que, pendant trois heures, le monde se résume à des yards, des cris et des ralentis. Cette année, au milieu de ce grand rite américain, un homme (le rappeur portoricain, Bad Bunny de son vrai nom Benito Antonio Martinez Ocasio) a fait une chose très simple et très subversive : il a prononcé une phrase que tout le monde connaît, puis il a changé le sens du mot le plus chargé de la soirée. « God bless America. » Et ensuite, il a déroulé une géographie. Ce qu’on a vu sur les écrans, à Levi’s Stadium, ce n’était pas seulement une performance, mais une correction de dictionnaire en direct : “America”, ce n’est pas un drapeau unique posé sur une idée unique. “América”, c’est un continent, ou plutôt, des continents, et des peuples qui se répondent, se contredisent, se mélangent, se cherchent, s’ignorent parfois, mais existent ensemble sur la même carte. Et quand un artiste populaire prend une phrase patriotique et l’étire jusqu’à y faire entrer tout l’hémisphère, il ne fait pas un cours d’éducation civique : il fait de la politique au sens noble, c’est-à-dire qu’il redessine la cité avec des mots. Surtout, il l’a fait dans la langue espagnole, pas dans l’anglais obligatoire des grandes messes états-uniennes : un show massivement en espagnol, assumé comme tel, comme une façon de dire “nous sommes ici, et nous ne nous excuserons pas d’exister”. Et le détail compte : aux États-Unis, l’anglais domine la scène publique, mais il n’a longtemps pas été “langue officielle” au niveau fédéral, ce qui rend ce choix encore plus révélateur : la culture précède souvent les décrets. Autrement dit : il n’a pas “emprunté” une scène américaine, il y a apporté sa culture, et il l’a montrée au monde telle qu’elle est, sans sous-titres intérieurs. Et cette culture, qu’on le veuille ou non, fait aussi partie de la culture des États-Unis : Porto Rico est dans l’espace états-unien, dans ses villes, dans sa musique, dans ses familles, dans ses accents, même si son statut politique reste à part. C’est une manière de rappeler que l’Amérique réelle parle plusieurs langues, même quand la télévision fait semblant de n’en entendre qu’une. Le moment a frappé parce qu’il était net. Pas besoin de métaphores compliquées, pas besoin d’images à rallonge. Il a dit “God bless America”, puis il a nommé, une série de pays : Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie, Pérou, Équateur, Brésil, Colombie, Venezuela, Guyana, Panama, Costa Rica, Nicaragua, Honduras, Salvador, Guatemala, Mexique, Cuba, République dominicaine, Jamaïque, Haïti, les Antilles, les États-Unis, Canada… et il a fini par “mi patria, Puerto Rico… seguimos aquí”. Ce détail de vocabulaire n’est pas anodin : parce qu’en face, il y a une vieille formule, une vieille musique de pouvoir, “l’Amérique aux Américains”. Et, dans la pratique, cette phrase a souvent voulu dire : “l’Amérique… aux États-Uniens”. C’est une vision héritée de la logique “Monroe”, puis durcie par des corollaires, des interventions, des leçons de morale armée : une Amérique sous tutelle, où le voisin du Nord s’arroge le rôle de gardien, parfois de banquier, parfois de gendarme. Dans un pays où, depuis des décennies, le mot “American” est souvent utilisé comme s’il était une propriété privée, cette liste avait quelque chose d’à la fois drôle et implacable. Drôle parce qu’on imagine déjà la scène : des téléspectateurs qui se découvrent soudain une faiblesse en géographie, des commentateurs qui cherchent où placer le Guyana sur une carte mentale, et quelques patriotes nerveux qui confondent encore “continent” et “passeport”. Implacable parce que la liste ne demande pas la permission. Elle dit : nous sommes là, et vous ne pouvez pas nous effacer, pas même avec une majuscule. Le plus intéressant, c’est que l’opération n’est pas de “diluer” quoi que ce soit. Ce n’est pas un geste contre les États-Unis, c’est un geste contre la réduction. Il ne retire pas : il ajoute. Il ne nie pas : il élargit. “America” cesse d’être une marque pour redevenir un espace. Même des médias qui ont analysé la prestation comme un événement culturel ont insisté sur cette idée : la performance proposait une Amérique au pluriel, assumée, et joyeuse, une unité qui ne passe pas par l’uniforme, mais par la cohabitation. Et cette cohabitation n’est pas un conte. Elle a une histoire lourde, concrète et, disons-le, elle porte souvent la marque de l’empire américain. On ne peut pas dire “América” sans entendre aussi le bruit des plantations, la sueur et la comptabilité. On entre dans les champs de canne à sucre : là où l’économie coloniale a longtemps été une machine à broyer des corps. La canne, c’était l’or blanc : un système où la richesse circulait vers les métropoles, pendant que le travail forcé, l’esclavage puis l’engagisme tenaient la production debout. Les îles et les côtes ont nourri des empires, et le prix n’était pas seulement “social” : il était humain, quotidien, systémique. Puis, au XXe siècles, la vieille logique impériale a souvent changé de drapeau : elle s’est reconfigurée, et l’ombre de Washington a pesé sur plus d’un destin latino-américain : du Guatemala au Honduras, du Chili au Nicaragua, du Panama à Haïti, sans oublier Cuba. Dans cette histoire, il y a aussi le fait que certains pays, notamment dans la Caraïbe, ont arraché leur liberté au prix d’une guerre (souvent au XIXe siècle, parfois au tournant du XXe) et d’un isolement, et ont ensuite porté des fardeaux économiques et politiques durables. C’est exactement ce que raconte Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l’Amérique latine : une Amérique latine dont les ressources ont trop souvent été prises, “ouvertes”, siphonnées, avec des gagnants loin des mines, des ports, des champs. Et quand on met cette idée à côté de la diplomatie du “gros bâton”, on comprend mieux la tension : l’hémisphère a longtemps appris la politique internationale avec un dictionnaire où “protéger” voulait parfois dire “imposer”. Le “gros bâton”, ce n’est pas une expression de commentateurs : c’est une doctrine associée à Theodore Roosevelt, résumée par la formule “speak softly and carry a big stick”. Traduction simple : parle calmement… mais garde la force derrière la parole. Et, dans l’histoire, cette logique a été appliquée particulièrement en Amérique latine et dans la Caraïbe, au nom d’un ordre à maintenir. Or, au même moment où l’on débat de ce qu’est “l’Amérique”, l’actualité rappelle que certains appareils d’État transforment très concrètement la vie des gens en couloirs de peur. Les politiques migratoires et les opérations de contrôle, menées notamment par U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE), s’accompagnent de controverses graves, y compris autour de décès en détention et de tactiques d’application de la loi migratoire accusées de “terroriser” des communautés. Et ici, on ne parle pas d’un débat abstrait : on parle d’une politique d’État sous le président actuel, Donald Trump, dont la seconde administration est associée à une expansion d’effectifs et à un durcissement revendiqué par des communiqués officiels et des analyses d’institutions. On appelle cela “sécurité”, “ordre”, “contrôle” : mais, sur le terrain, beaucoup l’entendent comme une politique de peur. Dans ce contexte, le choix de Bad Bunny de ne pas transformer la mi-temps en duel nominatif, de ne pas prononcer un nom propre, de ne pas faire du show une querelle, est justement ce qui rend le message plus fort. Il vise plus haut que la personne du moment. Il vise l’idée : la terreur n’a pas besoin d’être criée pour exister; elle a seulement besoin d’être normalisée. Et lui oppose une phrase d’une simplicité presque insultante pour les cyniques : “The only thing more powerful than hate is love.” (La seule chose plus puissante que la haine est l’amour.) On peut sourire, et il faut sourire, parce qu’il y a quelque chose de délicieux à voir l’ordre symbolique se faire bousculer par un artiste qui, au lieu d’expliquer pendant vingt minutes, fait une liste. Une liste ! La bureaucratie adore les listes; il l’a battue sur son terrain. Là où l’administration invente des catégories, lui énumère des pays. Là où certains débats tournent en rond (“assimilation”, “identité”, “frontières”), lui avance en ligne droite : il nomme. Et en nommant, il reconnaît. Et il a ajouté un autre geste, plus narratif, plus populaire : celui du “petit Liam”. Ou plutôt : celui de l’enfant que tout le monde a cru être Liam Ramos, parce que l’époque fabrique des symboles à la vitesse des réseaux. Bad Bunny remet, à la toute fin, un trophée à un jeune garçon : internet s’emballe, certains pensent à un enfant lié à une histoire d’ICE. Puis la presse clarifie : l’enfant était un jeune acteur (Lincoln Fox), et le “Liam” était surtout une projection collective, une manière de dire “on veut que ce moment protège quelqu’un”. C’est peut-être ça, la force d’un show : même quand le fait n’est pas celui qu’on croyait, l’émotion révèle ce que le public a sur la conscience. Évidemment, la réaction a suivi. On n’élargit pas un symbole national sans déclencher la brigade du “ce n’est plus chez nous”. Même des responsables politiques ont critiqué la prestation, signe qu’ils avaient très bien compris le geste : ce n’était pas “juste de la musique”, c’était une définition concurrente de l’appartenance. Mais si l’on garde les deux pieds sur terre, on voit aussi ceci : une mi-temps ne change pas une loi, ne rend pas la justice, ne répare pas les morts, ne remplace pas les tribunaux. Ce n’est pas une révolution. C’est mieux et moins bien : c’est une fissure dans l’évidence. Une phrase qui rend le mensonge plus difficile à prononcer tranquillement. Après “God bless América”, il devient un peu plus compliqué de faire comme si l’Amérique était un club privé, avec vigile à l’entrée, et carte de membre “anglais obligatoire”. Et puis, il y a un détail qui mérite qu’on s’y arrête : dans la liste, il y a le Canada. Les Canadiens ont l’habitude d’être l’appendice poli dans les conversations américaines, un peu comme le cousin sage qu’on invite parce qu’il ne casse rien. Là, ils apparaissent non pas comme l’exception respectable, mais comme un élément de la continuité : nord, sud, îles, terres, langues, migrations. Même la presse canadienne a relevé ce clin d’œil comme un signe du propos global : “America” va du sud au nord, et personne n’a le monopole du mot. Et au milieu de tout ça, il y a eu un mariage. Pas une métaphore : un vrai mariage, sur le terrain, pendant le show. C’est kitsch ? Oui, un peu, comme toute grande cérémonie télévisée. Mais c’est aussi un message social très clair : “nous ne sommes pas moins que les autres”. Nos langues, nos rythmes, nos familles, nos rites, nos amours ont droit au centre de l’image, pas seulement à la marge folklorique. Faire entrer une noce latino dans le cœur d’un rituel national, c’est dire : on ne veut pas seulement être tolérés, on veut appartenir. Alors, qu’est-ce qu’il reste, après les feux, les chorégraphies, les débats du lundi et les indignations programmées ? Il reste une idée simple de Bad Bunny, presque gênante parce qu’elle ressemble à une morale : l’amour est plus puissant que la haine. Pas l’amour en robe blanche, pas l’amour de carte postale. L’amour comme force sociale : celui qui refuse de déshumaniser, celui qui fait place, celui qui dit “tu existes” avant de dire “tu me ressembles”. Dans une époque où la politique aime les ennemis (parce que les ennemis mobilisent vite), rappeler que l’amour mobilise aussi, mais plus lentement, plus durablement, c’est presque un acte d’insolence. Et c’est peut-être ça, la leçon la plus journalistique de cette mi-temps : on peut dire quelque chose de profond sans devenir solennel. On peut être sérieux sans devenir triste. On peut contredire la peur sans la nommer, en lui opposant un inventaire de présences. Une liste de pays comme on dresserait la liste des invités à une grande table : entrez, tout le monde. L’Amérique n’est pas petite. Elle est vaste, compliquée, parfois violente, parfois généreuse, mais elle est entière. Et, qu’on le veuille Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois et 2 semaines
Avant la chaîne, il y avait un monde
Il y a quelques hivers, dans un café nord-américain où l’on entre comme on entre dans une parenthèse (manteau humide, lunettes embuées, mains qui cherchent la chaleur), un homme blanc d’un certain âge raconte, avec cette bonne volonté un peu pressée qu’on a parfois quand on veut “bien faire” : « Moi, tu sais, je ne vois pas les couleurs. » Il le dit comme on dépose une médaille sur la table. En face de lui, un ami haïtien sourit, pas méchant, pas moqueur : un sourire qui dit plutôt “je comprends l’intention”, mais qui hésite sur la suite. Puis il répond doucement : « Moi, je les vois. Pas pour te juger. Pour mieux voir le monde. » Et il y a eu ce petit silence, non pas gênant, un silence intelligent, qui arrange la pièce, qui remet les choses à leur place. Ce jour-là, j’ai compris que le mois de l’histoire des Noirs, quand il est bien raconté, ne ressemble pas à un sermon. Il ressemble à une conversation où chacun sort avec une idée plus vaste que lui. Ce silence-là n’avait rien d’un reproche : c’était une couture. Une manière de recoudre le réel sans déchirer personne. J’ai aimé ce détail, parce qu’il dit tout : le sujet n’est pas la couleur, le sujet est la vue. Ce que l’on accepte de regarder, ce que l’on consent à apprendre, ce que l’on cesse enfin de réduire. Le mois de l’histoire des Noirs, s’il veut rassembler au lieu d’opposer, doit naître de cette délicatesse : l’art d’agrandir le monde sans accuser le voisin. Il y a des mois qui entrent dans le calendrier comme un panneau “attention, travaux”, et d’autres comme une invitation à dîner : pas besoin d’être expert, il suffit d’avoir faim. Le mois de l’histoire des Noirs, c’est plutôt la deuxième option, quand on le prend du bon côté. Pas comme une leçon donnée du haut d’une chaire, mais comme une histoire qu’on se raconte autour d’une table, avec du café, des silences utiles, et cette curiosité simple qui rend le monde moins bête. D’ailleurs, je me suis souvent dit que si l’Histoire était une maison, on passerait trop de temps dans le salon principal à regarder le même tableau, alors que la cuisine est pleine de détails : des mains qui pétrissent, des voix qui se coupent, des recettes qui voyagent, des enfants qui mélangent tout… et parfois, au milieu de ce joyeux désordre, on comprend mieux ce qu’on croyait déjà savoir. Ce mois-ci, je propose un jeu : on part en voyage. Pas besoin de billet d’avion, ni de guide touristique. On voyage “à travers les traces”. Là où des Noirs ont vécu, aimé, travaillé, résisté, inventé. Les Amériques, l’Afrique, l’Europe, Haïti. Et on garde cette phrase comme une boussole, un refrain discret : “Avant la chaîne, il y avait un monde.” Parce que cette simple idée change tout : elle empêche de réduire l’histoire des Noirs à une parenthèse de souffrance, comme si l’identité commençait au moment où une chaîne se referme Première escale : Avant l’arrachement, les mondes debout On raconte parfois l’histoire des Noirs comme si tout commençait au moment où une chaîne se referme. C’est une erreur pratique : ça rend le récit plus simple, mais plus faux. Avant la chaîne, il y avait un monde. Avant l’arrachement, il y avait des royaumes, des villes, des savoirs, des langues, des rites, des systèmes politiques, des échanges. Bref, il y avait des sociétés, imparfaites comme toutes, mais réelles. C’est important de le dire calmement, sans slogans, parce que ça change le regard. Au lieu de voir des gens “arrachés au néant”, on voit des êtres arrachés à quelque chose. Et ce “quelque chose” a laissé des traces : dans la musique, dans les récits, dans les gestes du quotidien, parfois dans une façon de rire au mauvais moment, ce rire qui dit : “Je suis encore là.” Imagine un jeune homme dans un royaume africain, habitué à des règles, à un sens du sacré, à une communauté qui sait nommer les choses. Il n’a pas besoin d’être “prince” pour être quelqu’un : il est déjà quelqu’un parce que sa société le reconnaît. Puis, un jour, la violence arrive comme un incendie : capture, marche forcée, côte, cale d’un navire, océan. Et quand il met pied ailleurs, on tente de le renommer, de le réduire, de le classer comme un objet. Mais ce qui résiste en lui (parfois même quand tout le reste cède) c’est une mémoire : un nom intérieur, des gestes appris, une dignité qui refuse de se dissoudre. C’est cela, aussi, l’histoire : des mondes qui survivent dans des corps. On sait que la traite transatlantique a duré plusieurs siècles et qu’elle a déplacé des millions de personnes. On sait aussi que l’esclavage, en devenant un système économique, a tenté de transformer des vies en “marchandises”. Et c’est précisément pour cela que répéter “Avant la chaîne, il y avait un monde” n’est pas une formule : c’est une réparation de regard. Deuxième escale : Les Amériques, mélange des destins Ensuite, les Amériques. Un continent qui, historiquement, ressemble à une rencontre organisée par le hasard : des peuples autochtones, des Européens, des Africains déportés, et au milieu, des métissages, parfois amoureux, parfois violents, parfois compliqués, souvent tout cela à la fois. Oui, il y a eu des unions entre Africains, Européens et Amérindiens. Oui, il y a eu des mariages, des attachements, des solidarités. Mais il faut aussi dire, sans accuser personne en bloc et sans tomber dans le tribunal : ces “rencontres” se sont souvent déroulées sous asymétrie, dans un monde où le pouvoir n’était pas réparti équitablement. Certaines unions relevaient d’un choix, d’autres d’une contrainte, parfois d’une violence. Le magistral n’est pas de simplifier : le magistral, c’est de tenir ensemble les deux vérités (la possibilité de l’amour et la réalité des rapports de force) parce que l’histoire humaine est rarement pure. Et là, on tombe sur une vérité inconfortable mais nécessaire : l’esclavage n’a pas seulement volé des corps. Il a tenté de voler des identités. Il a voulu réduire l’humain à une fonction. Or, l’humain a un mauvais caractère : il résiste. Il invente. Il se réorganise. Il se raconte. Il prend une douleur et la transforme en chant. Il prend une humiliation et en fait une prière, une blague, une danse, une stratégie. Je pense souvent à cette idée : dans les pires systèmes, il y a toujours des gens qui deviennent des spécialistes de la survie. Pas des héros de cinéma, non. Des experts du quotidien : comment protéger un enfant, comment cacher une lettre, comment apprendre à lire malgré tout, comment garder une dignité quand on vous la conteste. Dans une habitation, une femme apprend à reconnaître les lettres en observant les enfants des maîtres, en mémorisant des signes comme on mémorise un chemin. Elle n’a pas de cahier : elle a sa tête. Pas de classe : elle a la nuit. Elle trace parfois une lettre sur la terre, du bout du doigt, puis efface vite. Lire devient une forme de marronnage : une fuite intérieure. Un jour, elle réussit à déchiffrer un mot, puis une phrase, puis une date. Et quand elle transmet ça à un autre, c’est un acte de liberté. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est immense. Avant la chaîne, il y avait un monde, et même dans la chaîne, ce monde essaie de revenir. Troisième escale : Le marronnage, le “non” qui fonde Le marronnage est l’une des inventions morales les plus fortes de cette histoire.L’idée est simple : on refuse de rester là où on vous veut. On s’enfuit.On se cache.On reconstruit.On transforme une forêt en refuge, une montagne en promesse. Et ce “non” n’est pas seulement un mouvement de fuite : c’est un mouvement d’organisation. On apprend à vivre autrement.On crée des communautés.On invente des règles. On bâtit de la liberté, mais une liberté qui coûte cher, parce qu’elle n’est pas offerte. Elle est prise, et souvent payée au prix du sang, du froid, de la faim, de la peur. C’est une liberté difficilement conquise, mais justement : c’est une liberté réelle. On ne s’évade pas : on se fonde.On ne fuit pas : on refuse. Dans tout l’espace colonial, ces fuites ont existé très tôt et très longtemps, justement parce que le système, pour durer, devait casser l’idée même de dignité, et que l’idée, elle, refusait de mourir. Quatrième escale : Haïti, la liberté dangereuse Arrivons à Haïti, ce pays qu’on a trop souvent résumé à ses crises, comme si un être humain devait être jugé uniquement à ses jours de fièvre. Avant la chaîne, il y avait un monde, et il faut rappeler, sans colère et sans posture, que les Haïtiens ne surgissent ni du néant ni du chaos. Ils viennent d’une trajectoire longue. D’une mémoire complexe. D’un mélange de douleurs et de grandeurs : des royaumes africains à la société haïtienne, de la déportation à l’esclavage, du marronnage à une liberté difficilement conquise, puis des paysans devenus libres, c’est-à-dire des gens qui se tiennent debout et qui apprennent à vivre debout. La figure de Toussaint Louverture, par exemple, incarne cette continuité historique : l’idée qu’un destin peut porter plusieurs mondes à la fois. Certaines sources le rattachent au royaume d’Allada (l’actuel Bénin) et à la lignée de Gaou Guinou, même si, comme souvent dans les histoires d’arrachement, une partie nous est parvenue de façon fragmentaire. Mais justement : ce fragment suffit à rappeler ceci, un peuple, même dispersé, n’est pas “vide”. Il est traversé par des héritages. Et puis, il y a la grande leçon : oui, des soutiens européens ont existé, notamment des abolitionnistes français regroupés autour de la Société des Amis des Noirs (abolitionnisme vécu, pas théorisé : intellectuel, juridique, progressif, européen), Société des Amis des Noirs et des Colonies, Société des Cordeliers, Société des Amis de la Constitution (Club des Jacobins), etc. Oui, des rencontres ont eu lieu. Oui, des alliances ont parfois aidé. Mais il est largement reconnu par les historiens que la libération d’Haïti fut avant tout l’œuvre des esclaves révoltés eux-mêmes, portés par leur courage, leur organisation, leur désir profond de liberté. Autrement dit : ce n’est pas un miracle tombé du ciel, c’est une construction humaine, donc un exploit. Au tournant de la fin du XVIIIᵉ siècle, dans le tumulte des révolutions atlantiques, Haïti devient l’un des lieux où la liberté cesse d’être un mot élégant pour devenir une action dangereuse. Après les grands événements, il y a la vie. Un homme, ancien esclave, marche vers un bout de terre. Il n’est pas riche. Il n’a pas d’uniforme. Il n’a pas de statue. Il a une houe, des graines, une fatigue ancienne et une détermination neuve. Il plante. Chaque geste dit : “Je ne travaille plus pour que quelqu’un d’autre me possède.” Il construit une cabane. Il protège une famille. C’est ça, la liberté difficilement conquise : pas seulement une victoire militaire, mais une existence quotidienne qui refuse de revenir à genoux. Avant la chaîne, il y avait un monde, et après la chaîne, il faut un monde à rebâtir. Cinquième escale : L’Europe, école de nuance L’Europe, dans ce voyage, n’est pas un personnage unique. C’est une bibliothèque pleine de contradictions : on y trouve des théories qui justifient l’injustifiable, et juste à côté, des voix qui s’y opposent. On y trouve des ports, des profits, des silences… et parfois des consciences qui se réveillent. C’est important de tenir les deux bouts : ne pas blanchir l’histoire, mais ne pas la simplifier non plus. Car simplifier, c’est se priver des nuances qui rendent la vérité utile. Et l’intérêt du mois de l’histoire des Noirs, c’est justement de rendre visible cette complexité : l’humanité, toujours, est un mélange de lâcheté et de courage, de calcul et de bonté. Une civilisation se juge à ses angles morts. Et dans ces angles, on retrouve cette idée : la liberté n’est jamais venue “toute cuite”. Elle est venue par des luttes, des alliances, des débats, des actes, des risques. Des gens ont fermé les yeux, d’autres ont ouvert la bouche. Des gens ont profité, d’autres ont dénoncé. L’histoire, ici, n’est pas un match “eux contre nous”. C’est une humanité face à elle-même. Dernière escale : rendre la mémoire habitable La meilleure façon d’honorer cette histoire, ce n’est pas de parler plus fort : c’est de regarder mieux. D’écouter mieux. Et parfois de rire mieux aussi, parce que l’humour, quand il est intelligent, n’écrase pas : il désamorce. Il relie. Je reviens à la scène du café. Ce que j’ai aimé dans la réponse de mon ami, ce n’est pas qu’elle corrigeait : c’est qu’elle ouvrait. Elle disait : “On peut se parler.” Le mois de l’histoire des Noirs, s’il doit plaire à tous, y compris aux Blancs qui n’ont pas envie d’être sermonnés (et franchement, qui aime ça?) doit garder cette porte ouverte : pas de pédanterie, pas de compétition de souffrances, pas de posture. Juste une histoire racontée comme une histoire : avec nuance, humanité, et ce respect silencieux qui évite les grands gestes. Ce mois-ci, faisons un pacte doux, mais sérieux : Choisir une œuvre (un roman, un essai accessible, un album, un film) qui raconte une trajectoire noire sans caricature. Avoir une conversation : pas un débat, une conversation. Avec une question simple : “Qu’est-ce que tu as découvert, toi, dans cette histoire?” Visiter un lieu (même un petit musée, une exposition, une conférence, une bibliothèque) parce que les lieux, parfois, rendent les idées plus réelles. Et si tu veux une phrase à emporter, courte, mémorable, citabile : “Avant la chaîne, il y avait un monde. Ce mois-ci, ouvrons-le.” Parce qu’au fond, ce mois n’est pas un tribunal. C’est une fenêtre. On l’ouvre, on respire, et on découvre que l’air est plus vaste que ce qu’on croyait. On comprend que cette histoire est douloureuse, oui, mais aussi digne. Qu’elle parle de chaînes, certes, mais surtout de ce qui casse les chaînes : le courage, l’organisation, la mémoire, et cette obstination merveilleuse de l’être humain à se relever. Finalement, ce mois-là ne demande pas qu’on devienne parfait. Il demande juste qu’on devienne un peu plus humain. Et ça, franchement, c’est une ambition assez Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois et 2 semaines
Bò Cathédrale
Bò Cathédrale « aux abords de la Cathédrale » Il reste du bas de Port-au-Prince une douleur qui ne tient plus dans les cartes, ni dans les chiffres, ni même dans les rapports alarmistes des organisations internationales. Ce qui reste, c’est une plaie ouverte, à ciel ouvert, une ville vidée de ses battements humains, comme si on lui avait arraché le cœur sans anesthésie. En regardant aujourd’hui le bas de la ville, on ne voit pas seulement des maisons détruites, des rues désertes ou des murs criblés d’impacts : on voit une civilisation urbaine en ruine, une mémoire collective chassée à coups de fusils automatiques. La violence des gangs n’a pas simplement déplacé des populations, elle a déplacé le sens même de la ville. Un séisme de forte magnitude détruit en quelques secondes ; la violence armée, elle, détruit chaque jour, méthodiquement, avec préméditation, jusqu’à ce que la vie elle-même renonce à rester. Ici, la catastrophe ne s’est pas arrêtée après la secousse : elle s’est organisée, armée, enracinée. Le bas de Port-au-Prince, autrefois bruyant, vivant, désordonné mais habité, est devenu un territoire fantôme. Les maisons sont pillées, incendiées, occupées puis abandonnées comme des carcasses inutiles. Les rues où circulaient des marchandes, des enfants, des travailleurs pressés ne résonnent plus que du silence ou des rafales lointaines. Les habitants ont fui en masse, laissant derrière eux leurs meubles, leurs souvenirs, parfois même les corps de proches qu’on n’a pas pu enterrer dignement. Ce déplacement interne est massif, brutal, et pourtant banalisé. On parle de chiffres, de milliers, de centaines de milliers de déplacés, mais on oublie que chaque fuite est une histoire de panique, de choix impossible, de portes claquées à la hâte. Ce ne sont pas des migrants abstraits : ce sont des voisins, des commerçants, des écoliers, des vieillards qui dormaient depuis trente ans dans la même chambre. Bò Cathédrale « aux abords de la Cathédrale » (Port-au-Prince) . Et au milieu de ce désert humain se dresse encore, blessée, la Cathédrale. Bò Cathédrale, ce n’est pas qu’un lieu géographique : c’est un monde en soi, une économie parallèle, un théâtre permanent de la débrouille haïtienne. Là, on achetait de tout. Pas toujours du bon, mais toujours quelque chose. Une télévision à bas prix, par exemple : tu la branches une fois rentré chez toi, plein d’espoir, et tu découvres à l’intérieur non pas des circuits, mais des papiers, des briques, du vide bien emballé. Bò Cathédrale, c’était l’art du faux assumé, presque institutionnalisé. On y trouvait de faux médicaments, de faux diplômes, de faux actes de naissance, et même (comble du cynisme) de faux actes de décès. Mourir sur papier était parfois plus facile que vivre réellement. Il y avait aussi les métiers de l’ombre : « le médecin bò Cathédrale », qui portait une blouse trop blanche pour être honnête, « l’avocat bò Cathédrale », qui promettait la liberté avec des mots juridiques mal appris, le notaire improvisé, le pasteur sans Évangile, le guérisseur sans remède. Tout cela formait un écosystème fragile mais fonctionnel, une réponse tordue à l’absence de l’État. Ce n’était pas la morale qui gouvernait ces lieux, mais la nécessité. On y allait parce qu’on n’avait pas d’autre choix, parce que les institutions officielles étaient trop chères, trop loin, trop lentes ou déjà mortes. Aujourd’hui, même ce monde-là est détruit. Bò Cathédrale n’est plus un lieu de commerce douteux ni vivant : c’est un champ de ruines, contrôlé, traversé par la peur. Les gangs ont terminé le travail de ruine que le tremblement de terre de 2010 n’avait pas complètement accompli. Là où la terre avait tremblé, ils ont achevé la destruction avec des armes. Là où les murs tenaient encore debout, ils ont incendié. Là où les gens résistaient, ils ont menacé, violé, tué. La violence armée est plus catastrophique qu’un tremblement de terre parce qu’elle s’attaque non seulement aux bâtiments, mais à la confiance, au lien social, à la possibilité même de revenir. Pendant ce temps, en haut de la ville, ailleurs, loin du bas abandonné, le pouvoir s’est déplacé. Haïti a aujourd’hui neuf personnes censées former un Conseil présidentiel, un Premier ministre, des ministres, mais aucun d’eux ne travaille réellement au cœur de la capitale meurtrie. Tous ont fui le centre-ville. Leurs bureaux sont installés dans les hauteurs, dans des villas protégées, des hôtels luxueux, des zones sécurisées. Le pays est gouverné depuis les collines, pendant que la plaine brûle. Cette fuite n’est pas seulement géographique : elle est morale. Elle dit clairement qui mérite protection et qui peut être sacrifié. Il y a quelque chose d’insupportable dans cette image : une capitale éventrée, vidée de ses habitants, pendant que ceux qui parlent au nom de l’État vivent à l’abri, loin du bruit des balles, loin de l’odeur de la peur. La ville basse n’est plus un espace politique : elle est devenue une zone de non-droit, un territoire abandonné, comme si elle ne faisait plus partie du pays. On ne reconstruit pas, on ne sécurise pas, on ne revient pas. On regarde de loin, on commente, on promet, puis on se tait. La violence des gangs a réussi ce que même les pires dictatures n’avaient pas totalement accompli : vider le centre de Port-au-Prince de ses habitants. Une capitale sans centre, un pays sans cœur. Le séisme avait laissé l’espoir d’une reconstruction ; la violence armée a tué jusqu’à cette idée. Car on peut reconstruire après un tremblement de terre, mais comment reconstruire quand l’insécurité est permanente, quand chaque retour est une condamnation potentielle à mort ? Bò Cathédrale restera dans la mémoire comme un symbole cruel : celui d’un pays qui a appris à survivre dans le faux, puis qui a été détruit même dans cette survie. Là où on achetait des illusions, on ne trouve plus que des ruines. Là où la vie se bricolait, elle s’est enfuie. Et tant que le bas de Port-au-Prince restera abandonné, tant que ses habitants seront traités comme des déplacés invisibles, la violence des gangs continuera d’être plus dévastatrice que n’importe quel séisme. Parce qu’elle détruit non seulement la ville, mais l’idé Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois et 3 semaines
Deux Amériques dans un même souffle
Dans Minneapolis, l’hiver ne tombe pas : il s’installe. Il s’assoit sur les épaules, il durcit les trottoirs, il rend les gestes plus lents comme si même la douleur devait apprendre à marcher prudemment. Au coin d’une rue, la neige est tassée par des pas qui reviennent, obstinés, comme on revient à une tombe. Des bougies tremblent dans le vent. Des fleurs gèlent avant de faner. Un écriteau en carton boit l’humidité et la colère. Et au milieu de ces offrandes fragiles, une photo un visage qui oblige la ville à respirer autrement. Il s’appelait Alex Pretti. Un infirmier en soins intensifs, disent les articles, une de ces personnes qui savent tenir la main d’un inconnu quand le corps lâche, et qui rentrent chez eux avec, dans les yeux, le bruit des machines qui sonnent encore. Il est mort abattu par des agents fédéraux lors d’une opération d’immigration, et dès les premières heures, la bataille s’est déplacée sur un terrain américain par excellence : non seulement qui a tiré, mais qui avait raison de raconter l’histoire. À quelques pâtés de maisons, un autre autel improvisé racontait déjà la même époque, avec une autre photo, une autre famille, une autre voiture. Renee Nicole Good, 37 ans, mère, résidente du quartier, tuée lors d’une intervention menée par U.S. Immigration and Customs Enforcement. Trois balles, selon une autopsie privée rapportée par la presse. Et, presque aussitôt, deux versions du monde : celle des communiqués qui parlent de « menace », de « légitime défense », de « procédure », et celle des vidéos, des témoins, des experts qui disent : attendez, regardez, l’angle, la distance, le mouvement du véhicule, ce détail qui change tout. Ce qui glace ici n’est pas seulement la température. C’est le glissement de vocabulaire. L’Amérique officielle a une langue propre, lavée au savon administratif : elle ne « frappe » pas, elle « maîtrise » ; elle ne « traque » pas, elle « exécute une opération » ; elle ne « pousse » pas des gens au désespoir, elle « applique la loi ». On peut mourir, mais on meurt au milieu de sigles, dans une sorte d’aquarium lexical où la compassion ne passe pas. Et quand la mort est trop visible, quand la rue se transforme en chapelle publique, l’État ajoute une couche : il défend son récit. C’est là que surgit la seconde Amérique celle qui n’a pas de micro officiel, mais qui a des mains. Elle se reconnaît à des gestes simples : porter un sac de courses à une voisine terrifiée, traduire un document, accompagner quelqu’un au tribunal, vérifier qu’un enfant ne rentrera pas seul, filmer pour que le mensonge hésite, appeler un avocat, offrir un café chaud après une nuit blanche. Cette Amérique-là n’a pas toujours un drapeau ; elle a souvent une fatigue immense, et une morale têtue : si personne ne regarde, tout devient permis. On la caricature vite. On la réduit à des étiquettes commodes : militants, agitateurs, naïfs, ennemis de l’ordre. Pourtant, dans les reportages, ce sont souvent des gens ordinaires qui parlent avec une gravité qui n’a rien de théâtral. Des voisins, des commerçants, des croyants, des mères. Dans une dépêche de Reuters, on voit comment la mort de Renee a provoqué, paradoxalement, un afflux de bénévoles : des personnes qui ont peur, oui, mais qui se disent qu’elles ne peuvent plus rester assises pendant que la ville devient un terrain d’essai pour une politique musclée. Et c’est ici que la phrase « il y a toujours deux républiques dans une république » prend sa pleine force. Il ne s’agit pas d’un complot monolithique, ni d’une essence raciale figée, ni d’un bloc d’« Américains » contre un bloc de « migrants ». Il s’agit d’une fracture interne : deux visions de la loi, deux manières de définir la sécurité, deux idées de la dignité humaine. La première vision pense en périmètres : frontière, centre de détention, quotas, statistiques, cibles. La seconde pense en visages : un nom, une mère, une respiration courte, un enfant qui demande où est papa, une sœur qui attend un appel qui ne vient pas. Et le drame, dans cette période, c’est que la seconde vision paie parfois le prix le plus cher : être témoin devient dangereux, secourir devient suspect, s’interposer même sans violence peut vous mettre dans la ligne de mire. Regardez comment, en quelques semaines, Minneapolis s’est retrouvée sur la carte d’une controverse nationale : tirs lors d’opérations d’immigration, manifestations, enquêtes, et même l’ouverture d’un examen fédéral des circonstances, selon plusieurs sources. La rue, d’habitude réservée aux matchs de basket et aux festivals d’été, devient un lieu où l’on apprend des mots froids : immunité, juridiction, usage de la force, responsabilité, transparence. Dans cette atmosphère, un détail revient comme une obsession américaine : qui contrôle ceux qui contrôlent ? Car dans une démocratie, l’uniforme n’est pas un totem. Il est une charge. Et quand la charge se transforme en permis implicite, la démocratie se dérègle. Le plus cruel, c’est que cette dérive ne se limite pas à la rue. Elle se poursuit derrière les murs, là où le pays range ce qu’il ne veut pas voir : les centres de détention. L’année 2025 a été décrite, par plusieurs organisations et médias, comme l’une des plus meurtrières depuis longtemps pour les personnes détenues par les services d’immigration. Les récits se répètent : soins contestés, détresse psychologique, suicides, procédures opaques, familles informées trop tard. Et lorsque des rapports de défense des droits documentent des traitements jugés cruels, inhumains ou dégradants dans certains sites, c’est encore une autre Amérique qui apparaît : une Amérique d’enceintes grillagées, de néons, de couloirs où l’on compte les corps plus vite que les raisons de leur fuite. On pourrait croire que l’indignation se concentre sur les images les plus spectaculaires une arrestation filmée, un tir, une foule en colère. Mais il existe un autre théâtre, plus silencieux, plus vaste : celui des routes désertiques, des frontières naturelles, des kilomètres qui avalent des silhouettes. Dans le désert d’Arizona, des milliers de personnes sont mortes en tentant la traversée, selon des organisations humanitaires qui tiennent le décompte comme on tient un registre des naufrages. Et c’est là qu’intervient une figure morale qui gêne : le secouriste. Pas le héros hollywoodien. Le bénévole qui laisse des jerricans d’eau. La personne qui installe une balise, qui donne des indications, qui soigne un pied en sang, qui appelle une ambulance, qui refuse de détourner le regard. Des groupes comme No More Deaths ou Humane Borders existent précisément parce que, sans eux, le désert serait un cimetière plus discret encore et donc plus commode. Or, cette présence humanitaire est régulièrement fragilisée : surveillance, harcèlement, raids, arrestations, accusations d’« aide » assimilée à un crime. Quand une station d’aide est visitée par des agents sans mandat, quand des bénévoles racontent que la simple logistique du secours devient un bras de fer, on comprend que la frontière n’est pas seulement une ligne géographique : c’est un dispositif qui, parfois, tolère la mort mieux qu’il ne tolère le témoin. C’est une idée insupportable, mais elle traverse l’histoire des politiques migratoires : rendre la route plus dangereuse pour « dissuader ». Comme si la souffrance avait un pouvoir de persuasion supérieur à la guerre, à la famine, aux menaces, aux gangs, à la misère politique. Comme si l’on pouvait convaincre quelqu’un de rester en enfer en rendant la sortie plus douloureuse. Et c’est ici qu’un détour par Haïti éclaire la scène américaine au lieu de l’alourdir. Parce qu’à chaque époque où une politique d’État s’endurcit, il existe, en face, une petite lignée d’hommes et de femmes qui refusent d’applaudir. Ce ne sont pas des saints décoratifs : ce sont des consciences en friction. Au XVIIIe siècle, quand l’ordre colonial se croyait éternel, des voix françaises ont osé dire non, à contre-courant de l’intérêt et de l’habitude. La Société des Amis des Noirs a existé : on y croise Jacques-Pierre Brissot, Abbé Grégoire, Marquis de Condorcet, et même Honoré Gabriel Riqueti de Mirabeau, parmi d’autres. Ce parallèle ne sert pas à dire que l’histoire se répète à l’identique, ni à blanchir les contradictions d’hier. Il sert à rappeler une chose simple : même quand une ligne officielle se met en place, même quand l’État parle fort, il y a toujours des Samaritains. Aujourd’hui, dans l’Amérique de Minneapolis, à la lumière des morts d’Alex Pretti et de Renee Nicole Good, on comprend mieux cette vérité : il y a les institutions qui « procèdent », et il y a les citoyens qui s’arrêtent. Les uns cherchent à verrouiller le récit. Les autres, parfois au prix de leur vie, s’entêtent à préserver la dignité, à documenter, à témoigner, à empêcher que la peur devienne la seule langue commune. Cette nuance est précieuse pour parler des migrants aujourd’hui. Parce qu’elle empêche deux pièges. Le premier piège : croire que tout s’explique par un seul bloc malveillant, un seul cerveau, un seul complot, et donc renoncer à comprendre les fractures internes d’une société. Or l’Amérique, comme toute république, se contredit : elle abrite des politiques dures et des résistances morales ; des logiques de force et des mains ouvertes. Le second piège : transformer les migrants en simples objets de pitié, comme s’ils n’étaient que des silhouettes qu’on « sauve ». En réalité, ceux qui fuient, ceux qui traversent, ceux qui demandent l’asile sont des êtres qui décident dans la peur, avancent avec presque rien, inventent des itinéraires de survie. La tâche des Samaritains, alors, n’est pas de se mettre au centre du récit : c’est d’empêcher que la dignité devienne un délit, et de rappeler qu’un pays se mesure moins à ses promesses qu’à la manière dont il traite les vies vulnérables quand personne ne regarde. L’Amérique des résistances morales, celle des soutiens, devrait le comprendre mieux que quiconque : elle n’est pas là pour « sauver » des gens comme on sauve un personnage secondaire. Elle est là pour empêcher que l’État rende la dignité illégale. Pour rappeler que la loi, sans conscience, devient une mécanique. Pour préserver un espace où l’humain peut encore témoigner. C’est pour cela que les morts de Minneapolis frappent si fort. Parce que, symboliquement, elles disent : même ceux qui sont citoyens, même ceux qui vivent ici, même ceux qui travaillent à soigner les autres, peuvent tomber quand la logique de l’opération écrase la logique du voisinage. Et quand des enquêtes s’ouvrent, quand des protestations se multiplient, on voit le pays se regarder dans un miroir fissuré : quel genre de sécurité a besoin d’abattre pour se prouver ? Les autorités parlent souvent de risques pour les agents, d’agressions en hausse, de tensions. Il serait irresponsable de faire semblant que le danger n’existe pas. Mais il serait tout aussi irresponsable de confondre danger et blanc-seing. Dans un État de droit, le risque n’abolit pas la proportion. Il appelle la prudence, l’encadrement, la transparence, des règles claires, des caméras, des enquêtes indépendantes, des comptes rendus complets bref, tout ce qui empêche la force de devenir réflexe. Et puis, il y a une autre question, plus morale que juridique : que devient un pays quand il traite l’empathie comme une perturbation ? On connaît la scène biblique : quelqu’un est à terre, d’autres passent, pressés, prudents. Et un passant s’arrête, non parce qu’il est parfait, mais parce qu’il refuse la normalisation de l’abandon. Les sociétés se jugent à ces secondes-là : celles où l’on choisit de s’arrêter. Aujourd’hui, l’Amérique se raconte volontiers comme une promesse. Mais elle ressemble parfois à une cohabitation brutale de deux récits contradictoires : l’un qui durcit les frontières jusqu’à durcir les cœurs, l’autre qui cherche à garder la porte ouverte au moins pour un regard, au moins pour une preuve, au moins pour une main tendue. Dans le froid de Minneapolis, au milieu des bougies qui luttent contre le vent, on comprend que ces deux récits ne sont pas abstraits. Ils ont des visages. Ils ont des familles. Ils ont des rues. Et ils ont, désormais, des mémoriaux. Peut-être qu’au fond, la chronique la plus juste est celle-ci : un pays n’est pas seulement ce qu’il proclame c’est ce qu’il permet. Et quand un État permet que la violence se cache derrière une langue impeccable, il revient aux citoyens, aux voisins, aux témoins, de salir un peu leurs mains… pour empêcher que l’histoire Continue Reading Thélyson Orélien a modifié l’image de son profil il y a 2 mois et 3 semaines
Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 2 mois et 4 semaines
Les photos d’hier savent encore nous regarder
J’ai ouvert Instagram comme on pousse la porte d’un appartement qu’on a loué depuis longtemps sans jamais y dormir. Le compte existait, bien rangé, propre, vide. Zéro publication : une chambre blanche. Et puis, l’envie m’a pris d’y déposer des morceaux de route, des visages, des instants. Sauf qu’au moment de choisir… j’ai compris un truc un peu gênant : je possède très peu de clichés récents. La plus fraîche, la plus officielle, c’est celle qui accompagnera la sortie du roman « C’était ça ou mourir » le 10 mars (merci à François Couture, au passage, pour ce regard qui sait cadrer un auteur sans l’emprisonner dans sa pose). Mais après ça, j’ai dû remonter le fil, comme on remonte un tiroir de mémoire. Et j’ai réalisé qu’il faudrait faire l’inverse de ce que font les réseaux : commencer par les images qui ont déjà eu le temps de devenir sages. C’est là que je suis retombé sur Paris… Paris ! Pas Paris version carte postale : la tour, la Seine, les clichés en série. Plutôt Paris comme une grande salle de lecture à ciel ouvert : une ville qui aime les phrases longues, les débats tardifs, les idées qui s’installent sur une table et refusent de payer leur part. Paris a ce talent rare : elle donne aux conversations ordinaires une allure de scène. Même une simple soirée peut y prendre l’air d’un chapitre. Sur la photo, nous sommes quatre. Quatre jeunes Haïtiens, quatre corps qui croient encore que le monde est un texte qu’on peut réécrire à la main : Fabian Charles, Néhémy Dahomey, moi… Thélyson Orélien et Watson Charles (de gauche à droite, sur la photo en vedette). Nous sommes attablés dans un bar/pub, en 2013, au cœur de la ville, avec cette lumière chaude qui rend tout plus vrai qu’en réalité. Sur la table, des verres de bière, presque tous à moitié pleins, signe universel qu’on parlait beaucoup, qu’on buvait doucement, et qu’on n’était pas pressés de devenir adultes. Thélyson Orélien: C’était ça ou mourir (Boréal, 2026), Néhémy Dahomey: L’ordre immuable des choses (Seuil, 2026), Fabian Charles: Les racines de la page (L’Harmattan, 2014), Watson Charles: Le goût des ombres (Unicité, 2024) Je regarde cette image et je ris tout seul : on dirait une confrérie improvisée, une société secrète de jeunes auteurs, dont le mot de passe aurait été « on verra bien ». À gauche, un sourire large, le genre de sourire qui ignore encore l’administration, les factures et les phrases qu’on doit “raccourcir”. À droite, un regard plus posé, déjà conscient que la vie aime contredire les plans. Et au milieu, cette énergie collective : on n’était pas riches, mais on se sentait riches de possibles. Ce qui me touche, avec ces photos d’hier, c’est qu’elles n’ont pas besoin de se vendre. Elles ne cherchent pas l’effet. Elles ne font pas la maligne. Elles ne demandent pas un filtre pour prouver qu’elles ont existé. Elles arrivent avec leur grain, leur lumière imparfaite, leurs détails qui trahissent l’époque, et elles gagnent. Elles disent : « Voilà. C’était nous. C’était vrai. » Paris, ce soir-là, jouait son rôle préféré : celui de la ville qui écoute. J’avais quitté Montréal, cette autre capitale de la conversation, mais avec un accent de neige et de rue, pour venir se frotter à l’ancienne dame brillante, la grande librairie vivante. Et forcément, on parlait de littérature : de nos écrivains fétiches, de nos colères, de nos admirations, de ce qu’on voulait sauver du monde et de ce qu’on voulait gifler du bout d’un paragraphe. À Paris, parler de livres ressemble presque à une activité sportive : on s’échauffe, on s’interrompt, on cite, on s’emporte, puis on recommence. La ville a cette élégance : elle autorise le sérieux sans le rendre ennuyeux. Elle permet de discuter “société” sans avoir l’air de faire un exposé. Même quand on se trompe, on se trompe avec style. Les rues semblent dire : « Vas-y, pense. Ici, on respecte ça. » Mais je veux aussi que le lecteur du Québec se reconnaisse dans cette scène, parce qu’au fond, cette photo est un pont. Montréal n’a pas besoin de l’autorisation de Paris pour exister, et Paris n’a pas besoin de Montréal pour briller : pourtant, les deux villes se comprennent. Elles aiment les cafés où l’on refait le monde, elles aiment les gens qui écrivent sans garantie, elles aiment les histoires qui viennent d’ailleurs et qui finissent par devenir d’ici. Montréal m’a appris le mélange, l’écoute, l’ironie douce. Paris m’a rappelé la tradition, la densité, le goût de la phrase qui ose. Entre les deux, on avance, on se cherche, on s’éduque. Et puis, il y a nous : quatre jeunes Haïtiens, dans une ville qui a ses propres mythes, portant nos propres mythes dans nos poches. On n’avait pas seulement des projets; on avait une faim. Pas une faim de réussite facile. Une faim de sens. Une faim de beauté. Une faim de dignité. La diaspora, ce n’est pas juste un mot de conférence : c’est une façon d’apprendre à tenir debout avec plusieurs ailleurs à l’intérieur de soi. Quand je revois cette image, je pense à ce qui a changé, et à ce qui demeure. Les visages ont mûri, les chemins se sont séparés, les certitudes ont perdu leur arrogance. On a appris que le monde se conquiert rarement comme on l’imagine à vingt ans : il se traverse, il se négocie, il se paie en patience. Mais il reste, dans nos regards, cette chose intacte : l’envie de dire vrai, l’envie de dire beau, l’envie de faire mieux, l’envie d’être fidèle à ce qu’on a promis sans même s’en rendre compte. C’est ça, la force des vieilles images : elles ne donnent pas des leçons, elles rappellent. Elles te prennent par l’épaule et te soufflent : « Tu vois ? Tu as déjà été capable d’y croire. » Elles rendent à la mémoire sa fonction la plus noble : non pas pleurer le passé, mais lui emprunter du courage. Alors oui, je vais commencer Instagram à rebours. Je vais poster d’abord les photos qui ont eu le temps de devenir profondes. Je vais publier les souvenirs avant les “news”. Parce que, paradoxalement, c’est ce qui est ancien qui paraît le plus neuf : une époque où l’on n’avait pas besoin de prouver qu’on vivait, où l’on vivait, et puis c’est tout. Et cette photo de 2013, dans un bar/pub parisien, restera comme un petit serment silencieux : quatre jeunes écrivains haïtiens, un peu trop confiants, un peu trop heureux, en train de fabriquer, sans le savoir, une réserve de lumière pour les années plus exigeantes. Le reste viendra. Les images de mars, la sortie du roman, les sourires d’aujourd’hui. Mais d’abord, je rends hommage à ces instants où l’on ne posait pas pour l’avenir : on le préparait, simplement, en parlant Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 3 mois
L’enfance au pays de l’ICE
Cher Cazo, Je t’écris avec les mains pleines de silence et le cœur froissé comme une feuille qu’on aurait trop serrée dans la poche. Je t’écris parce que parfois, les mots sont la seule frontière qui nous reste quand toutes les autres ont été bétonnées, grillagées, militarisées. Je t’écris parce que ce qui s’est passé avec Liam Conejo Ramos, cinq ans, cartable Spider-Man sur le dos, n’est pas seulement une affaire américaine. C’est une affaire humaine. Et le Québec, avec sa sensibilité, son sens du juste et sa mémoire – ce « Je me souviens » qui veille en sourdine – sait reconnaître une blessure quand il la voit et ne peut pas, en conscience, détourner le regard. Imagine la scène, Cazo. Pas comme un fait divers, pas comme une ligne dans un fil de nouvelles. Imagine-la vraiment. Un enfant de cinq ans, la tête encore pleine de voyelles mal rangées, de dessins qui dépassent, de chiffres écrits à l’envers. Il rentre de l’école. Il fait froid, ce froid qui mord les joues et rend les respirations visibles. Il a ce sac à dos trop grand pour lui, décoré d’un superhéros qui grimpe aux murs, comme si l’enfance avait encore besoin de croire qu’on peut toujours s’échapper par le haut. Et là, l’État surgit. Pas l’État abstrait des constitutions et des discours, mais l’État botté, ganté, armé. L’État qui se penche à hauteur d’enfant non pas pour le consoler, mais pour l’utiliser. On dit – et c’est là que tout se fissure – que cet enfant aurait servi d’appât. Appât. Le mot est laid, poisseux, indigne. Un mot qu’on utilise pour la pêche, pour les pièges, pour les ruses. Pas pour un enfant. Pas pour un garçon qui apprend à lire. Pas pour un fils qui cherche sa mère derrière une porte. Un enfant de 5 ans arrêté avec son père au Minnesota : des responsables scolaires accusent l’ICE d’avoir voulu s’en servir comme « appât » Qu’on me comprenne bien, Cazo : même si les autorités nient, même si elles parlent de « mensonge abject », même si elles invoquent une autre version, le simple fait que ce doute existe est déjà une condamnation morale. Car dans un monde à peu près sain, l’idée même d’un enfant utilisé comme levier policier devrait être impensable. Or elle est devenue plausible. Voilà le vrai scandale. Liam frappe à la porte. Ce geste minuscule, banal, qui devrait annoncer le goûter, la chaleur, la voix de la mère. Mais derrière la porte, ce n’est pas la maison qui répond. C’est la peur. C’est la loi transformée en piège. C’est le soupçon qui s’invite dans le salon. Et après, tout s’emballe. Le père fuit – dit-on. Fuit comme fuient tous les pères quand l’histoire leur apprend que rester peut être pire. Fuit non pas par lâcheté, mais par instinct de survie. Fuit parce que l’Amérique a transformé la course en sport national pour ceux qui n’ont pas les bons papiers. On lui reproche d’avoir abandonné son fils. Comme si la panique pouvait se penser calmement. Comme si la peur demandait la permission. Un enfant de 5 ans. Cinq ans seulement. Arrêté avec son père. Comme si l’enfance pouvait, elle aussi, être menottée. On embarque l’enfant. On embarque le père. Direction le Texas. Deux mille kilomètres. Deux mille kilomètres pour un petit corps qui ne sait pas encore compter jusqu’au désastre. Deux mille kilomètres de nuit, de froid, de portes qui claquent, de questions sans réponses. Deux mille kilomètres arrachés à sa géographie affective : l’école, les camarades, les enseignants qui connaissent son prénom, son écriture maladroite, ses silences… et même ses habitudes. On lui enlève son quotidien comme on arrache un pansement : vite, sec, sans prévenir. Et pourtant, c’est là que ça devient insupportable – ils avaient tout fait “dans les règles” : une demande d’asile en cours, un dossier suivi, un avocat. Ils n’avaient pas de statut définitif, mais ils n’étaient pas des “clandestins” : ils étaient entrés légalement, avaient déposé une demande d’asile, et attendaient. Cette phrase, Cazo, est peut-être la plus tragique de toutes. Parce qu’elle raconte la dernière illusion des vulnérables : croire que la procédure est un bouclier, que le droit est une couverture, que la bonne foi protège. Ils avaient rempli les formulaires, coché les cases, donné les preuves, respecté les délais. Ils avaient cru à cette promesse froide mais rassurante : si tu fais tout correctement, on te traitera correctement. Et voilà que la règle se retourne contre eux, non pas comme une justice, mais comme une machine. Une machine qui avance, et qui, pour avancer plus vite, n’hésite pas à passer sur un enfant. Mais voilà : quand la politique se durcit, les règles et les lois deviennent décoratives. On les brandit quand elles servent à exclure, on les piétine quand elles protègent. Le centre de détention de Dilley, au Texas. Rien que le nom sonne comme une zone blanche sur la carte de la conscience. On parle de nourriture douteuse, d’eau rationnée, de soins médicaux insuffisants. On parle surtout d’un enfant qu’on ne peut même plus joindre. Disparu dans les plis d’un système qui sait très bien compter les dossiers, mais qui ne sait plus compter les larmes. Et pendant ce temps, des responsables politiques expliquent, posément, que « la loi est la loi ». Cette phrase-là aussi, Cazo, mérite d’être regardée longtemps. La loi est la loi, dit-on, comme on dirait la pluie est la pluie. Sans responsabilité. Sans nuance. Sans mémoire. Comme si la loi n’avait jamais été écrite par des hommes. Comme si elle n’avait jamais été modifiée par des choix. Comme si elle n’avait jamais servi, dans l’histoire, à justifier l’injustifiable. Le Québec connaît cette musique. Il sait ce que c’est qu’être minoritaire. Il sait ce que c’est qu’avoir peur de disparaître, peur d’être écrasé par plus grand que soi. Il sait ce que c’est qu’un peuple qui se bat pour que ses enfants puissent continuer à parler, à apprendre, à exister sans s’excuser. C’est pour ça que cette histoire nous parle. Parce qu’ici, on a fait de l’enfance une valeur sacrée. On peut se chicaner sur tout, mais pas sur ça. Ici, on sait qu’un enfant n’est jamais un dossier, jamais un dommage collatéral, jamais un outil. Un enfant est une promesse, même quand il arrive sans visa. Liam n’est pas un symbole parce qu’on l’a décidé. Il est devenu un symbole parce que le monde en manque. Parce que son sac Spider-Man nous rappelle cruellement que les vrais héros ne portent pas d’uniforme, et que parfois, le courage consiste simplement à dire : ça, non. Pas ça. Je t’écris, Cazo, parce que ta parole circule là où les communiqués meurent. Parce que tu sais parler aux Québécois sans les flatter bêtement, mais en réveillant ce qu’ils ont de plus fier : leur capacité d’indignation lucide. Leur « Révolution tranquille ». Leur refus de l’inhumanité maquillée en procédure. Si un enfant peut être traité ainsi là-bas, alors aucun enfant n’est complètement en sécurité nulle part. Les frontières bougent. Les idées voyagent. Les méthodes aussi. Ce qui commence comme une exception finit toujours par chercher à devenir la règle. Alors écrivons. Parlons. Refusons le confort de l’indifférence. Non pas par posture morale, mais par fidélité à ce que nous sommes. Un peuple qui sait que la dignité n’a pas de passeport, et que la justice commence toujours à hauteur d’enfant. Je t’écris pour Liam. Mais aussi pour ce que nous risquons de devenir si nous cessons d’être bouleversés. Avec gravité, colère contenue et espé Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 3 mois et 1 semaine
Je ne voyais plus de pays
Il y a des dates qui ne vieillissent pas. Elles restent suspendues dans le corps comme une cloche fêlée : on peut apprendre à vivre avec le son, mais on ne le fait jamais taire. Après le 12 janvier 2010, j’ai marché dans une ville qui ne savait plus comment se tenir debout. Tout semblait avoir perdu sa fonction : les rues n’étaient plus des rues, les maisons n’étaient plus des maisons, les mots eux-mêmes hésitaient. On disait « pays » par habitude, mais c’était un mot trop grand pour ce que j’avais sous les yeux. Je ne voyais plus un territoire, je voyais une absence. Une géographie sans promesse. Et ce jour-là, il y a eu le “Goudougoudou”, ce mot-onomatopée que tant d’Haïtiens utilisent pour imiter le bruit du sol et des secousses quand la terre a grondé. Je me souviens de ce moment précis où l’on cesse de croire que l’État existe. Pas par idéologie, pas par colère, mais par simple observation. Tu regardes autour de toi, et tu comprends que personne ne viendra. Ou plutôt : que ceux qui viendront ne viendront pas à temps. Que l’aide, si elle arrive, arrivera comme une pluie tardive sur une terre déjà brûlée. À partir de là, tout se reconfigure : tu ne vis plus dans un pays, tu vis dans une survie. Tu n’habites plus, tu te réfugies. Tu ne planifies plus, tu improvises. Et pourtant, même dans ce chaos, l’humain s’acharne à rester humain. On partage ce qu’on n’a pas. On donne une bouteille d’eau comme on donnerait une prière. On se met debout au milieu des ruines juste pour prouver à la peur qu’elle n’a pas gagné. Mais la dignité, aussi courageuse soit-elle, ne remplace pas un système. La dignité te maintient debout, elle ne te soigne pas. Elle te fait avancer, elle ne produit pas l’électricité. Elle te garde vivant, elle ne te rend pas l’avenir. Je n’ai pas quitté mon pays comme on quitte une fête. Je l’ai quitté comme on sort d’un incendie : en gardant sur la peau l’odeur de la fumée. Quand je suis arrivé au Québec, je portais avec moi un mélange étrange : la gratitude d’être en vie et la honte de devoir recommencer. Car recommencer, pour un exilé, c’est souvent apprendre à sourire à des choses que d’autres trouvent normales. Je dis « le Québec m’a accueilli » et je mesure la portée réelle de cette phrase. Accueillir, ce n’est pas seulement ouvrir une porte : c’est donner un cadre à quelqu’un qui arrive avec le désordre dans la tête. C’est dire : ici, tu vas pouvoir respirer sans demander la permission. Ici, ta vie ne sera pas suspendue au caprice d’un homme armé, ni à l’humeur d’un système qui n’a plus d’énergie pour te reconnaître. Le Québec m’a accueilli dans un détail qui m’a frappé dès le début : la normalité. Une normalité parfois froide, parfois administrative, parfois trop carrée pour mon chaos intérieur : mais une normalité qui protège. J’ai découvert la beauté d’un monde où l’on fait la file et où la file a un sens. Où l’heure d’un rendez-vous n’est pas un poème abstrait, mais un engagement. Où les lois ne sont pas parfaites, mais existent assez pour qu’on puisse s’y adosser. Je le dis sans détour : avoir accès aux soins de santé, c’est un choc culturel quand on vient d’un endroit où la maladie te négocie à l’avance. Au Québec, j’ai compris quelque chose de simple et de bouleversant : on ne te demande pas d’être riche pour être soigné. On te demande d’être humain. Je n’idéalise pas. Je sais qu’il y a des attentes, des couloirs, des urgences pleines, des rendez-vous qui prennent du temps. Mais même ces critiques-là sont, à leur manière, un luxe : elles supposent l’existence d’un système. Elles supposent qu’on peut se plaindre parce qu’il y a quelque chose à améliorer. Moi, j’ai connu l’autre monde, celui où l’on ne se plaint pas, parce qu’il n’y a rien. Celui où l’ambulance devient un mythe. Celui où l’hôpital ressemble à un naufrage. Alors oui : quand on a tout perdu, on reconnaît un pays à sa capacité de soigner. Pas seulement de guérir, mais de prendre en charge. De dire : ta douleur n’est pas un détail. Ta vie ne sera pas laissée au hasard. Puis il y a eu les études. Et là encore, j’ai ressenti cette sensation rare : être pris au sérieux. Dans mon pays d’origine, l’éducation était une bataille, parfois un privilège, souvent une loterie. Au Québec, j’ai découvert une autre logique : l’éducation comme investissement collectif. Comme promesse tenue à l’avance. Comme pacte silencieux entre une société et ses enfants : et, oui, même ses nouveaux arrivants. J’ai connu des professeurs qui corrigent avec exigence, mais aussi avec cette idée-là au fond : on ne te fait pas apprendre pour t’humilier, on te fait apprendre pour te construire. J’ai appris une langue dans la langue : le français du Québec, avec ses tournures, sa musique, ses expressions qui font sourire et qui, un jour, deviennent les tiennes. J’ai appris que l’intégration n’est pas un test humiliant, mais une conversation longue, parfois difficile, souvent belle. Je me souviens du premier moment où je me suis senti légitime : pas seulement toléré, pas seulement « accueilli », mais utile. Ce moment où l’on cesse d’être “le nouvel arrivant” et où l’on devient simplement quelqu’un qui contribue. Quelqu’un qui étudie, qui étudie, qui paie ses impôts, qui prend le bus, qui se plaint du froid, qui rit d’un accent, qui s’en forge un autre. Depuis peu, je bouge dans la région d’Ottawa–Gatineau, au rythme des obligations et des ponts. J’habite Ottawa, non pas par reniement, mais parce que mon chemin professionnel m’y ancre, simplement. Pourtant, je reste encore, en partie, du côté du Québec par mes habitudes, mes attaches, mes retours, mes réflexes. Et si mes pas ont changé de rive, mon cœur, lui, est resté sous un lampadaire à Montréal : c’est ma façon la plus vraie de dire aux Québécois que je suis, et que je reste, québécois. Le travail a été une autre étape de ce retour à la dignité. Dans les pays où l’État s’effondre, le travail devient un sport extrême : on survit dans l’informel, on négocie chaque jour, on se débrouille, on ruse. Ici, j’ai découvert le travail encadré, avec des repères qui tiennent. Des horaires. Des droits. Des normes. Une protection qui change la vie, parce qu’elle te retire de la loi du plus fort. Et c’est un choc de comprendre qu’on peut construire quelque chose sans devoir payer une taxe à la peur. Qu’on peut planifier un mois, parfois une année. Qu’on peut parler de carrière, pas seulement de “petits boulots”. Qu’on peut avoir un CV qui est autre chose qu’une liste de survies. Le Québec m’a donné cette possibilité-là : ne plus être seulement un homme qui fuit, mais un homme qui bâtit. Ne plus être un dossier en transit, mais une personne en chemin. Je vais dire une chose qui fera peut-être sourire : l’électricité 24 heures sur 24, c’est une révolution intérieure. Dans mon pays d’origine, la lumière est une négociation permanente. On apprend à vivre avec les coupures comme on apprend à vivre avec les promesses : en n’y croyant pas trop. Ici, la lumière est là. Simplement. On appuie sur l’interrupteur et le monde répond. C’est un détail, oui, mais un détail qui résume une civilisation : la continuité. La fiabilité. L’idée qu’une société fonctionne même quand tu ne la regardes pas. Que les services ne dépendent pas de ton courage, mais d’une organisation collective. Quand on a connu l’obscurité imposée, on comprend ce que signifie une ville éclairée : ce n’est pas seulement du confort, c’est de la sécurité. C’est la possibilité d’étudier le soir. De travailler. De rentrer chez soi. D’imaginer. De respirer. Et dans cette lumière stable, j’ai compris ce que je n’avais plus vu depuis longtemps : un pays, ce n’est pas une émotion. C’est une infrastructure morale. Une manière d’assurer aux gens un minimum de stabilité pour qu’ils puissent redevenir pleinement humains. Ma gratitude envers le Québec n’est pas un slogan. C’est une reconnaissance concrète, presque quotidienne. Je la vois dans les trottoirs déneigés qui te permettent de marcher sans te battre contre la rue. Dans les bibliothèques où l’on peut entrer gratuitement et ressortir plus riche. Dans les autobus qui passent malgré l’hiver. Dans l’idée simple qu’un inconnu peut te dire bonjour sans arrière-pensée. Je sais aussi que le Québec a ses tensions, ses débats, ses fatigues, ses colères. Je ne viens pas faire de la carte postale. Mais quand on vient d’un monde où tout peut s’effondrer en quelques secondes, on apprend à aimer les sociétés qui tiennent. Même quand elles doutent. Même quand elles se critiquent. Car se critiquer, c’est déjà croire qu’on peut améliorer. Après le 12 janvier 2010, je ne voyais plus de pays. Je voyais un vide, un trou dans la terre et dans la confiance. Le Québec, lui, m’a offert quelque chose de plus rare qu’une aide : une structure. Une chance. Une continuité. Il m’a permis de me reconstruire sans avoir à m’excuser d’exister. Et aujourd’hui, quand je pense à cette date qui ne vieillit pas, je pense aussi à une autre chose : la preuve que la vie peut recommencer. Que l’exil, malgré sa douleur, peut devenir une deuxième naissance. Et que la gratitude, quand elle est sincère, n’est pas une faiblesse : c’est une forme de justice rendue à ceux qui t’ont tendu la main. Parce qu’au fond, je n’ai pas seulement trouvé un endroit où vivre : j’ai trouvé un pays, oui, je le dis ainsi, et je l’assume, même si je sais très bien ce que disent les cartes et les constitutions. J’ai trouvé un pays dans une langue. Et la langue qui m’a accueilli n’était pas seulement le français “en général” : c’était le français du Québec, avec ses “bon matin”, ses “c’est correct”, ses “viens-t’en”, ses silences polis, ses élans, ses pudeurs, ses façons de dire sans écraser. J’ai trouvé un pays dans des gens aussi : des Québécois qui m’ont tendu la main sans me demander de renier ce que j’étais, qui m’ont appris, parfois sans le savoir, que l’accueil n’est pas un discours mais un geste, une place faite à table, un conseil donné, un regard qui n’humilie pas, une patience qui ne se vante pas. Alors oui, je sais : le Québec n’est pas un pays au sens strict, pas “officiellement”. Mais j’ai rarement vu une nation avec autant de preuves quotidiennes de ce qu’est un pays : une école qui ouvre, une clinique qui soigne, une bibliothèque qui éclaire, une société qui se tient, un peuple qui défend sa langue comme on défend une maison, non pour exclure, mais pour continuer d’exister. Et cela, pour un homme qui, un jour, ne voyait plus de pays, c’est plus qu’un refuge : c’est une identité qui recommence, une confiance qui se reconstruit, une idée du possible qui reprend chair, au point qu’ici, j’ai compris ceci : il y a des peuples qui n’attendent pas qu’on leur donne un pays, parce qu’ils en portent déjà un, debout, dans la voix, dans la mémoire, et dans la façon d’avancer. ________________________ P.S. — Depuis le 23 décembre 2025, mes chroniques sur Facebook sont prises en otage : ma page a été piratée. J’ai multiplié les démarches, les formulaires, les signalements ; jusqu’ici, toutes mes tentatives sont restées vaines, et il est presque impossible d’entrer en contact avec un humain du côté de Facebook. En attendant de récupérer l’accès, si vous souhaitez faire circuler ce texte, je vous serais reconnaissant de partager vous-mêmes mes chroniques sur vos profils ou vos pages : c’est, pour l’instant, la seule façon simple de leur donner une chance d’exister malgré ce silence numérique. (Retrouvez-moi : Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 3 mois et 2 semaines
J’ai rendez-vous avec un livre
Cazo mon frère, Je t’écris comme on ferme doucement une porte pour éviter qu’elle claque : sans colère, mais avec cette détermination calme des gens qui ont compris que leur santé mentale n’est pas un pays neutre. Voilà : je ne veux plus parler de politique avec toi. Pas parce que je suis devenu apatride du débat, ni parce que j’ai soudainement découvert une vocation de plante verte. Non. Parce qu’à force de refaire le monde à l’oral, on oublie que le monde, lui, ne se refait pas : il se défait très bien tout seul. Et entre nous, la politique, ces temps-ci, c’est comme une série Netflix : beaucoup de saisons, beaucoup de drames, et à la fin tu réalises que c’est surtout écrit pour te garder accroché, pas pour t’éclairer. Je te vois venir, Cazo. Tu vas me dire : « Mais Thély, faut être informé ! »Oui. Mais il y a une différence entre être informé… et être intoxiqué. Parce que quand tu me parles des grandes puissances qui “interviennent pour sauver un peuple”, je veux bien, moi, j’ai un cœur – il bat même parfois pour l’humanité entière, les jours de grande forme. Mais tu sais très bien, au fond, que dans ce monde-là, le mot peuple est souvent un décor. Le vrai scénario, c’est l’intérêt. L’intérêt national, l’intérêt économique, l’intérêt stratégique – bref, l’intérêt, ce dieu moderne qui ne demande même plus qu’on le cache derrière un drapeau. Et c’est là que je décroche, Cazo : quand le récit devient trop propre. Quand on me vend l’idée qu’on débarque quelque part uniquement par compassion, comme si des avions, des sanctions, des alliances et des “opérations” étaient des dons de charité. Comme si la géopolitique était une ONG avec un logo bleu et une conscience sans pétrole. Tu veux qu’on soit lucides, justement ? Alors parlons de ce qui est à portée de lucidité. Regarde : il existe des endroits où “des choses se passent” depuis si longtemps qu’on ne dit même plus “des choses”, on dit “la situation”. Et ces endroits sont parfois si proches des grandes puissances qu’on pourrait croire qu’un petit souffle suffirait à changer le destin. Et pourtant… silence. Ou alors, des discours. De magnifiques discours. Des discours bien repassés, parfumés aux valeurs universelles, et rangés ensuite dans un tiroir qui s’appelle “intérêts divergents”. Tu vois pourquoi je ne veux plus qu’on en parle ? Parce que cette conversation finit toujours au même endroit : la morale d’un côté, le cynisme de l’autre, et nous deux au milieu, comme deux commentateurs sportifs qui crient sur un match où les joueurs ne nous entendent pas. Et pendant que nous, on s’écharpe sur des cartes du monde, le monde, lui, fait ce qu’il fait le mieux : il continue sans demander notre avis. Alors je te propose une trêve. Une paix armée, mais armée de livres. La politique m’a pris trop de minutes de vie Cazo, la politique est devenue une machine à voler du temps. Elle s’infiltre partout : dans le café, sur X, sur les profils Facebook, dans les statuts WhatsApp, dans les soupers, dans les conversations qui auraient dû parler d’amour, de fatigue, de rêves, de projets. Elle se glisse comme une poussière fine sur le ventilateur de la cuisine : tu ne la vois pas au début, puis un jour tu éternues et tu comprends qu’elle était là depuis des semaines. Et puis, franchement, à force, ça abîme notre amitié. Parce que toi, tu veux me convaincre. Et moi, je ne veux pas être convaincu : je veux respirer. Je veux qu’on parle de littérature. Je veux qu’on parle de cette chose rare : une phrase qui te sauve une journée. Un roman qui te remet debout. Un poème qui t’apprend à nommer ce que tu croyais indicible. Je veux qu’on parle du Québec, non pas comme un terrain de bataille idéologique, mais comme une société vivante : ses contradictions, ses tendresses, ses colères, sa langue qui se défend, ses hivers qui te testent le moral, ses librairies qui te réconcilient avec l’humanité. Je veux qu’on parle d’Haïti aussi – pas seulement comme une tragédie en continu qu’on commente de loin, mais comme une mémoire, une dignité, une culture qui résiste, une intelligence collective qui n’a pas dit son dernier mot. Je veux qu’on parle de nos écrivains, de nos musiques, de nos rues, de nos mères, de nos enfants, de nos façons de rire quand même. Je veux qu’on parle de livres, Cazo. De livres !Parce qu’un livre, au moins, ne prétend pas sauver le monde avec un communiqué : il te montre le monde, il t’y confronte, puis il te laisse libre de te transformer. Petit pacte de survie entre nous Donc voilà le deal. Quand tu sens monter en toi l’envie de me dire : « Tu as vu ce que tel pays a fait à tel autre pays ? », tu prends une grande respiration et tu te poses une question simple : Est-ce que cette discussion va nous rendre plus lucides… ou juste plus amers ? Si la réponse c’est “plus amers”, tu fais ce que font les sages : tu changes de sujet. Tu m’écris plutôt : « J’ai découvert un roman qui te ressemble. » « T’as vu ce débat sur la langue ici ? » « Cette chronique m’a fait rire. » « Ce poème-là, c’est un coup de poing. » « Dis-moi, tu écris quoi en ce moment ? » Et moi, en échange, je promets d’être présent. De répondre. De nourrir la conversation. De ne pas fuir. Parce que je ne fuis pas le réel, Cazo : je fuis l’illusion de le maîtriser à coups d’opinions. Je te le dis avec affection : je ne veux plus qu’on fasse semblant d’être les analystes d’un monde qui tourne sur des intérêts. Je ne veux plus qu’on confonde indignation et intelligence. Je ne veux plus qu’on se fatigue à décrire le feu pendant que nos propres maisons réclament un peu d’eau, un peu de soin, un peu de beauté. Alors, s’il te plaît : ne me parle plus de politique. Pas comme avant. Pas comme si ça devait être notre sport du soir. Parle-moi plutôt de ce qui construit.De ce qui éclaire.De ce qui dure. Parle-moi de littérature, Cazo.Et si tu insistes vraiment pour parler de politique… fais-le comme un personnage de roman : avec nuance, humour, contradiction, humanité. Là, peut-être, je resterai. Sinon, je te préviens : je te bloque… mais en te recommandant un livre. Avec amitié, ironie, et une pile de pages à lire. ______ PHOTO : Garçon, Bookworm, Livres. Utilisat Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 3 mois et 3 semaines
Et à quoi bon 1804 ?
car dans ma lente marche de Poètej’ai vu ô mon Pays tes enfants sans mémoiredans toutes les capitales de l’Amériquele coui tendu et toute fierté buegenoux ployés devant le dieu-papierà l’effigie de Washington À quoi bon ce passé de douleurs et de gloireet à quoi bon dix huit cent quatre Anthony Phelps, « Mon Pays Que Voici » Le 1er janvier revient chaque année comme une date immuable, avec la régularité d’un rite qu’on n’interroge plus. Un rituel gravé dans la pierre, un anniversaire que l’on répète mécaniquement, parfois avec fanfare, parfois avec fatigue, souvent avec une gravité qui confine à la récitation scolaire. Une date sacrée, figée, presque fossilisée. 1804. Le chiffre est devenu talisman, fétiche, bouclier symbolique. On le brandit comme une preuve d’existence, comme un certificat de naissance qu’on sortirait à chaque fois que le monde doute de nous – ou que nous doutons de nous-mêmes. On la récite comme une prière, on la commémore comme un réflexe. Pourtant, plus le temps passe, plus une question s’impose, insistante, brutale, presque indécente : et à quoi bon 1804, si nous n’avons rien su en faire ? Je pose cette question depuis un lieu paisible, stable, organisé. Une société qui n’a pas eu besoin d’une rupture violente pour comprendre que la liberté n’est pas un cri, mais une architecture patiente. Une société où la liberté n’est pas un slogan mais une mécanique quotidienne : institutions fonctionnelles, lois respectées, désaccords civilisés, débats sans machettes, élections sans deuil. Ici, la liberté est un acquis qu’on discute, qu’on ajuste, qu’on revendique encore – parfois avec passion, parfois avec impatience – mais toujours dans le cadre d’un ordre commun accepté. C’est depuis cet ailleurs que 1804 me revient en pleine figure, non comme une simple fierté, mais comme une douleur mal digérée, une promesse interrompue. Car l’histoire haïtienne, à force d’être invoquée, a fini par être figée. On l’admire, on la vénère, on la sanctifie, mais on la laisse mourir de solitude. 1804 n’est plus un point de départ, c’est un refuge rhétorique. On s’y abrite pour éviter de regarder le présent en face. On répète que nous avons été les premiers, que nous avons osé l’impensable, que nous avons renversé l’ordre du monde esclavagiste, raciste et colonialiste. Tout cela est vrai. Absolument vrai. 1804 fut immense. Une anomalie historique. Une gifle infligée à l’ordre mondial. Des esclaves devenus maîtres de leur destin. Des corps brisés qui ont osé dire non. Une victoire si radicale qu’elle a effrayé la planète entière. Mais l’histoire n’est pas un musée : elle exige des héritiers capables de la prolonger, pas seulement de la vénérer – capables de traduire une mémoire en projet durable. Les dérives commencent peut-être là : dans cette confusion entre mémoire et projet. L’indépendance devait être une promesse de dignité, elle est devenue un alibi. Alibi pour des élites qui pillent au nom du drapeau. Alibi pour des dirigeants qui confondent pouvoir et revanche. Alibi pour une société qui célèbre le passé pour ne pas affronter l’effondrement du présent. On a transformé la liberté en slogan, la souveraineté en excuse, l’autonomie en abandon. Être libre, en Haïti, a trop souvent signifié être livré à soi-même, sans institutions solides, sans règles partagées, sans horizon collectif – comme si l’autodétermination pouvait exister sans autodiscipline. Il y a dans l’histoire haïtienne une accumulation d’absurdités si cohérentes qu’elles finissent par former un système. Une révolution victorieuse qui débouche sur une dette coloniale. Une nation née dans la radicalité qui se normalise dans la médiocrité politique. Une élite noire qui reproduit les réflexes de l’ancienne élite coloniale. Une armée fondatrice qui devient une force de déstabilisation permanente. Des constitutions écrites comme des manifestes, aussitôt piétinées. On en a écrit plus qu’on n’a construit d’écoles. On les a changées à chaque régime, comme si le problème venait toujours du texte, jamais de l’homme. Une constitution pour rassurer, une autre pour exclure, une autre pour verrouiller, une autre pour flatter. Le droit est devenu décoratif – au lieu d’être ce socle discret qui permet à une société de durer sans s’autodétruire. On a longtemps accusé l’extérieur, parfois à juste titre, souvent par facilité. Oui, Haïti a été puni pour avoir osé. Oui, le monde esclavagiste n’a jamais pardonné l’audace de 1804. Oui, les interventions étrangères ont laissé des cicatrices profondes. Mais soyons honnêtes : on ne peut pas passer deux siècles à accuser l’extérieur pour masquer l’effondrement intérieur. Car l’histoire n’explique pas tout. Elle éclaire, elle conditionne, mais elle n’excuse pas l’acharnement à mal faire. À un moment donné, l’absurde cesse d’être hérité, il devient entretenu – et même revendiqué au nom d’une souveraineté mal comprise. Le plus tragique, peut-être, c’est que la liberté haïtienne a été confondue avec l’absence de limites. Comme si se gouverner soi-même signifiait se libérer de toute contrainte, de toute discipline collective, de toute exigence institutionnelle. L’autorité avec la tyrannie. L’État avec l’ennemi. Gouverner avec voler. Critiquer avec détruire. Résister avec bloquer. Penser avec crier. Et l’absurde s’est installé comme mode de gestion, là où d’autres sociétés ont compris que la liberté réelle commence souvent là où l’arbitraire s’arrête. On a commencé par tuer les pères fondateurs. Puis par effacer leur pensée. Ensuite par mythifier leurs statues tout en piétinant leurs idées. On a transformé Dessalines en icône figée, pendant que l’on sabotait méthodiquement l’État qu’il voulait bâtir. On a glorifié la rupture, sans jamais construire la continuité – comme si toute stabilité était suspecte, comme si durer était déjà trahir. La présidence est devenue un billet de loterie. On n’y entrait plus pour servir, mais pour se servir. Le pouvoir n’était plus une responsabilité, mais une revanche sociale. On gouvernait comme on se venge. On pillait comme on respirait. Et quand le peuple protestait, on invoquait 1804, comme un alibi magique – comme si l’histoire pouvait encore absoudre l’absence de gouvernance. Puis est venue la culture du provisoire éternel. Gouvernements de transition, autorités temporaires, accords intérimaires, consensus fragiles. Haïti est devenue une salle d’attente sans médecin. On attend toujours quelque chose : des élections, une aide, une solution, un sauveur. L’État n’agit plus, il survit – là où d’autres peuples ont appris que l’autonomie passe d’abord par la continuité. Pendant ce temps, l’école s’est effondrée. La transmission s’est rompue. L’histoire n’est plus enseignée, elle est récitée. On connaît les dates, pas les idées. Les slogans, pas les structures. Les héros, pas les mécanismes. Résultat : une jeunesse sans boussole, sans horizon, sans confiance dans le collectif – incapable de se projeter dans un avenir commun parce qu’on ne lui a jamais appris comment se construit un pays normal. Et comme l’État s’est retiré, les gangs sont entrés. Pas par accident. Par invitation tacite. Parce que le vide appelle toujours le plus violent. Les armes ont remplacé la loi. Les chefs de quartiers ont remplacé les maires. La peur a remplacé la citoyenneté. Et l’indépendance est devenue territorialement morcelée, confisquée par des hommes armés. Un matin récent, dans un quartier ordinaire de la capitale, l’indépendance s’est réveillée avant le soleil, comme elle le fait désormais : par le bruit sec des armes. Des gangs ont attaqué à l’aube. Des habitants ont été tués. D’autres ont fui en courant, non pas vers un avenir, mais vers un coin de ville qui n’avait pas encore été avalé. Rien d’exceptionnel, rien de symbolique : une rue, des maisons, des vies ordinaires abandonnées à la hâte, avec cette sensation humiliante de quitter sa propre existence comme on fuit un incendie qu’on n’a pas allumé. Dans ce pays, l’exil intérieur est devenu une routine, et la souveraineté, lorsqu’elle ne protège plus les corps, devient un mot vide, un drapeau agité au-dessus d’une population qui déménage sa peur d’un quartier à l’autre. Haïti est alors passée de pays indépendant à otage armé de lui-même. Ajoutons à cela l’élite économique, souvent absente, parfois prédatrice, toujours déconnectée. Une bourgeoisie sans projet national, sans devoir collectif, sans patriotisme concret. Elle investit ailleurs, éduque ses enfants ailleurs, soigne ses maladies ailleurs, tout en donnant des leçons de souveraineté à ceux qui meurent sur place – comme si l’amour d’un pays pouvait se limiter à un discours sans engagement réel. Ajoutons encore la diaspora, indispensable économiquement, ignorée politiquement. On encaisse ses transferts, mais on refuse sa voix. On la célèbre quand elle envoie de l’argent, on la méprise quand elle veut participer. 1804 devient alors une frontière morale : libre de payer, pas libre de décider – une conception étroite de la nation, incapable d’intégrer toutes ses forces vives. Et puis il y a la santé, ce révélateur brutal de ce qu’il reste encore debout. Quand un hôpital ferme parce que l’insécurité l’étouffe, ce n’est pas seulement une porte qu’on verrouille : c’est une société qui avoue qu’elle ne sait plus protéger ses vivants. Des centres hospitaliers ont dû cesser leurs activités, des équipes médicales ont évacué sous la menace, des soignants ont quitté leur poste non par lâcheté, mais parce que même l’acte de soigner est devenu dangereux. Voilà où en est 1804 : dans la possibilité très réelle qu’un médecin, une infirmière ou un patient deviennent des cibles secondaires dans une guerre où l’État n’est plus arbitre, mais spectateur tremblant. Et puis il y a le théâtre international. Les grandes puissances qui condamnent sans réparer, qui aident sans comprendre, qui interviennent sans assumer. Même le ciel, désormais, a ses barrières : des vols commerciaux restent interdits, prolongés pour des raisons de sécurité, parce que des groupes armés ont acquis une capacité de nuisance telle qu’elle atteint jusqu’aux trajectoires d’avion. On a connu l’indépendance comme conquête du sol ; voici l’indépendance comme impossibilité de décoller. Et l’image la plus cruelle est peut-être celle-ci : lors d’une opération récente, un hélicoptère a dû être détruit par les forces de l’ordre elles-mêmes, par crainte qu’il ne tombe entre les mains de gangs. Un État qui brûle son propre matériel pour éviter qu’il ne serve à ceux qui le défient : difficile de trouver parabole plus précise d’une liberté malade, obligée de se mutiler pour survivre. Mais là encore, la vérité dérangeante s’impose : l’histoire pèse, oui. Mais elle n’excuse pas tout. À un moment, l’irresponsabilité devient un choix. Alors, à quoi bon 1804, si l’indépendance ne produit ni dignité, ni sécurité, ni justice, ni avenir commun ? À quoi bon 1804, si la liberté n’est qu’un mot brandi contre toute tentative d’organisation ? À quoi bon 1804, si le peuple est libre de mourir, libre de fuir, libre de survivre, mais jamais libre de vivre normalement ? La vérité la plus cruelle est peut-être celle-ci : Haïti ne meurt pas d’avoir été colonisée. Elle meurt d’avoir sacralisé sa rupture sans jamais construire son après. Elle meurt d’avoir confondu mémoire et projet. Mythe et méthode. Révolte et gouvernance. Pendant ce temps, ailleurs, d’autres peuples réfléchissent calmement à leur avenir collectif. Ils débattent, ils doutent, ils écrivent, ils votent, ils corrigent. Ils savent qu’une liberté qui ne s’incarne pas dans des institutions solides finit toujours par se retourner contre elle-même – et que l’émancipation véritable est un travail de longue haleine, jamais un acquis définitif. 1804 n’était pas une fin. C’était un début. Un point de départ exigeant. Un contrat moral lourd. Il fallait bâtir, transmettre, organiser, protéger. Il fallait transformer la révolte en État, la colère en droit, la victoire en continuité. Haïti n’a pas trahi l’histoire. Elle s’est trahie elle-même. Non par oubli, mais par illusion. Par la croyance tenace que la liberté, une fois conquise, s’auto-entretient. Par l’idée confortable que l’indépendance est un état naturel, et non une construction politique permanente. Par l’erreur fondamentale qui consiste à penser qu’un peuple libéré est automatiquement un peuple gouverné, structuré, protégé. Haïti s’est trahie en confondant l’acte fondateur avec l’œuvre à accomplir. En faisant de 1804 une fin symbolique, alors qu’il n’était qu’un commencement brutal, exigeant, presque inhumain par ce qu’il supposait ensuite : bâtir des institutions, transmettre une culture civique, accepter la discipline collective, inscrire la liberté dans des règles durables plutôt que dans des élans héroïques. Elle s’est trahie en croyant que la souveraineté suffisait à produire la dignité. En oubliant que la liberté n’est viable que lorsqu’elle est organisée, partagée, protégée. Protégée contre l’arbitraire. Protégée contre la prédation des élites. Protégée contre la violence privée qui surgit toujours quand l’autorité publique disparaît. Elle s’est trahie lorsque la mémoire a remplacé le projet. Lorsque la commémoration a pris la place de la planification. Lorsque l’histoire est devenue un refuge émotionnel plutôt qu’un outil critique. On a appris à réciter 1804, mais pas à l’administrer. À célébrer la rupture, mais pas à construire la continuité. À glorifier la révolte, mais pas à accepter les contraintes nécessaires à la gouvernance. Elle s’est trahie quand la liberté a cessé d’être une responsabilité collective pour devenir un prétexte individuel. Quand l’État a été perçu comme une menace plutôt que comme une protection.Quand la loi a été vécue comme une entrave plutôt que comme une garantie.Quand l’autorité a été assimilée à la tyrannie, et l’organisation au renoncement. Car une vérité dérangeante traverse toute l’histoire moderne : la liberté qui refuse la règle finit toujours par produire sa propre négation. Elle se fragmente.Elle se privatise.Elle se militarise.Elle se retourne contre ceux qu’elle prétend défendre. C’est exactement ce qui s’est produit. Là où l’État n’a pas tenu, d’autres pouvoirs ont surgi.Là où la loi s’est retirée, la force s’est installée.Là où la liberté n’a pas été encadrée, elle est devenue une permission de nuire. Et l’indépendance, privée d’institutions solides, s’est vidée de sa substance politique. C’est pourquoi la question n’est pas de savoir si Haïti a été injustement traitée par l’histoire, elle l’a été. La question est de savoir ce qu’elle a fait, ensuite, de cette injustice. Et trop souvent, elle a répondu par la répétition, l’improvisation, le provisoire, l’abandon de toute exigence de durée. La leçon de 1804 n’est donc pas seulement haïtienne. Elle est universelle. Elle dit ceci, avec une clarté presque cruelle : un peuple peut conquérir sa liberté une fois, mais il doit la mériter chaque jour. La mériter par ses choix institutionnels.La mériter par sa capacité à transformer l’émotion historique en cadre politique.La mériter par son refus de confondre souveraineté et désordre. Sans ce travail quotidien, la liberté se fige.Elle se mythifie.Elle se fossilise dans les dates et les discours.Elle cesse d’être un outil d’émancipation pour devenir une légende commode, invoquée chaque fois que le réel s’effondre. Et alors, l’indépendance ne disparaît pas brutalement.Elle s’use.Elle se vide.Elle survit sous forme de symbole, tandis que la réalité, elle, s’effrite. C’est ainsi qu’une victoire historique peut devenir une tragédie contemporaine.Non par trahison de l’histoire, mais par incapacité à l’habiter pleinement. Sans exigence, la liberté devient un récit. Sans institutions, elle devient une promesse creuse. Et sans courage politique pour la faire durer, l’indépendance n’est plus q Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 4 mois
Facebook existe encore, je n’y ai plus accès
Dans la nuit du 22 décembre, à une heure où les algorithmes veillent plus que les humains, je me suis réveillé sans Facebook. Pas sans électricité. Pas sans eau. Pas sans dignité. Sans accès. Mon compte avait disparu de mes mains. Ma page, elle, est toujours là, visible, intacte, mais désormais hors de ma portée, comme une maison dont on a changé la serrure pendant que vous dormiez. Quelqu’un, quelque part, a jugé nécessaire de me voler un accès. Pas une voiture. Pas un terrain. Pas même une idée originale, un droit de gestion sur une page Facebook. Ce qui, en 2025, relève à la fois du piratage numérique et du théâtre de boulevard. Je tiens à rassurer mes pirates : ils n’ont pas piraté un coffre-fort. Ils ont piraté des mots, des chroniques, des silences réfléchis, des lecteurs patients. Ils ont hérité (temporairement) d’un espace où l’on doute plus qu’on ne crie, où l’on écrit plus qu’on n’insulte, où l’on pense plus qu’on ne vend. Autrement dit : bon courage. Il faut une certaine misère intérieure pour croire que bloquer l’accès à une page, c’est faire taire une voix. Une certaine naïveté pour penser que l’identité numérique remplace l’identité réelle. Une certaine fatigue morale pour s’attaquer à une page plutôt qu’à ses propres limites. Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que ceux qui m’ont neutralisé virtuellement m’ont offert, sans le savoir, un luxe rare : le silence imposé. Une pause forcée dans le vacarme algorithmique. Une preuve supplémentaire que, dans ce monde, certains ne supportent pas la parole, surtout quand elle n’est ni violente, ni soumise, ni rentable. Perdre l’accès à un compte Facebook n’est pas une tragédie. C’est un rappel. Un rappel que les plateformes ne sont que des passerelles, jamais des fondations. Un rappel que les pages peuvent être confisquées, mais pas la pensée. Un rappel que les mots ne vivent pas dans des serveurs, mais dans les têtes. Un rappel que la pensée n’obéit à aucun code d’accès. À ceux qui ont piraté : merci pour cette leçon involontaire. Vous m’avez pris un accès, pas une voix. Vous avez gardé une page, mais sans son souffle. Vous avez coupé un fil, pas le courant. Et comme souvent dans l’histoire humaine, ceux qui croient effacer ne font que révéler ce qu’ils sont : pressés, anonymes, et étrangement vides. Quant à moi, je continue. Avec ou sans accès. Avec ou sans plateforme. Toujours avec des mots. ••••• Qu’on se rassure : ils auront beau s’acharner, multiplier les manœuvres et les intrusions, Noël, lui, ne se pirate pas. On ne pirate ni les saisons qui reviennent envers et contre tout, ni les traditions, les valeurs et la culture qui traversent le temps, ni cette mémoire collective qui se transmet, sans mot de passe, de génération en génération. Il existe des choses qui échappent aux clics, aux effacements et aux comptes suspendus. Noël en fait partie. Puisque les livres, eux, ne dépendent d’aucun mot de passe, et pendant qu’on y est, je vous annonce la parution de mon roman C’était ça ou mourir, aux Éditions du Boréal, le 10 mars 2026. Il sera disponible chez vos libraires, et peut être précommandé dès maintenant. Voir Les libraires du Québec pour plus d Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 4 mois
Une nuit ordinaire appelée Noël
Il y a des Noëls qui tombent du ciel, et d’autres qui montent du sol… Au Québec, Noël descend doucement, comme une neige qui a pris son temps pour apprendre à tomber droit. Les rues s’éclairent sans empressement, les vitrines se parent d’une pudeur lumineuse, les maisons respirent une chaleur tranquille. Même le silence semble participer à la fête. Ici, Noël n’est pas une explosion : c’est une installation. On ne l’annonce pas, on l’habite. Il y a, dans cette manière de vivre Noël, quelque chose de profondément rassurant. Une normalité presque insolente. Le fait qu’on puisse sortir le soir, rentrer tard, marcher sans s’expliquer, regarder les gens dans les yeux sans calculer la suite. Une liberté si évidente qu’elle ne se remarque plus. Et pourtant. Je pense souvent à Noël en Haïti. Pas celui des cartes postales, ni celui des discours. Le vrai. Celui qui se vit la nuit. La nuit de Noël n’est pas une veille : c’est un sommet. La plus belle nuit de l’année. On ne dort pas, on veille le pays. Les rues vivent, les voix montent, les pas se croisent. La nuit devient un territoire commun. Elle appartient à tout le monde. Mon père me racontait cela. Je n’étais pas encore né lorsqu’il prenait l’autobus au milieu de la nuit pour arriver à Port-au-Prince à l’aube. À l’époque de la dictature, quand la nuit n’était jamais tout à fait innocente. Il fallait savoir regarder, et surtout ne pas trop regarder. Une fois, m’a-t-il dit, il a failli être arrêté, expédié à Fort-Dimanche (ce nom qui glaçait le sang, prison politique du régime, lieu de torture et de disparitions) simplement parce qu’il avait fixé un haut gradé militaire dans les yeux, non loin du Palais national. Un regard de trop. Une seconde de vérité mal placée. Cette nuit-là, il a compris que la liberté se mesure parfois à la durée d’un regard. À LIRE AUSSI : Et si le Père Noël devenait haïtien ? Quand je suis arrivé au Québec, j’ai découvert quelque chose de déroutant : on pouvait fixer les gens dans les yeux et se dire quatre vérités, on pouvait sortir la nuit. Pas seulement la nuit de Noël. Toutes les nuits. Sans excuse. Sans raison. Sans prière préalable. La nuit n’était pas un piège, elle était un prolongement du jour. Une continuité tranquille. C’était un luxe. Un Noël à l’année. Ici, on peut marcher après minuit comme on marche à midi. On peut prendre l’autobus sans calculer les risques. On peut traverser la ville sans se demander qui contrôle quoi. On peut rentrer chez soi avec une fatigue ordinaire, celle du travail ou des pensées, pas celle de la survie. Et c’est peut-être cela, le vrai miracle de Noël au Québec : cette stabilité discrète. Ce pays qui n’a pas besoin de rappeler chaque jour qu’il tient debout. Il tient. Voilà tout. Aujourd’hui encore, au moment même où j’écris cette chronique, sortir des Gonaïves (ou de n’importe quel coin du pays) pour aller à Port-au-Prince est l’un des plus grands risques que l’on puisse prendre, de jour comme de nuit. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas une exagération. C’est une donnée. Les gangs bloquent la capitale à tous les points d’entrée. Ils ont remplacé les frontières par des barrages, l’État par des armes, la loi par l’humeur du jour. Soit on paie pour passer. Soit on tombe sur un refus. Et s’ils ne sont pas contents, le scénario varie : balles ou enlèvement. Cela dépend, dit-on là-bas avec une ironie fatiguée, de la drogue qu’ils ont prise la veille. Pendant ce temps, ceux qui sont censés sécuriser et stabiliser le pays (neuf présidents érigés en conseil présidentiel, prouesse institutionnelle digne d’un casse-tête mal monté) dirigent encerclés, enfermés, assiégés à l’intérieur même de ce qu’ils prétendent gouverner. Le pouvoir est captif. Le territoire aussi. La nuit, en Haïti, n’est plus un espace commun. Elle est fragmentée, confisquée, dangereuse. Même Noël a perdu son droit de cité nocturne. Et c’est là que le contraste devient vertigineux. Au Québec, Noël est presque banal. On chiale sur la neige, sur le stationnement, sur les cadeaux à acheter, sur la dinde trop sèche. On râle, mais on râle en paix. On se plaint dans un pays qui fonctionne suffisamment pour que la plainte soit un loisir. Certains y verront la preuve tranquille d’un peuple qui se gouverne sans bruit. D’autres reconnaîtront cette capacité rare à bâtir une maison collective solide, sans slogans tapageurs. Un pays qui ne crie pas seulement sa souveraineté, mais qui la pratique au quotidien, dans les détails : les routes déneigées, les autobus qui passent, les rues éclairées, les nuits accessibles. C’est peut-être cela, le génie discret d’ici : avoir compris que la liberté n’est pas seulement une grande idée, mais une somme de petites sécurités. Pouvoir sortir la nuit. Pouvoir rentrer vivant. Pouvoir fêter Noël sans calculer les angles morts. Au Québec, Noël ne se vit pas dans l’excès, mais dans la continuité. Il n’est pas une parenthèse enchantée au milieu de la peur. Il est un moment parmi d’autres, inscrit dans une normalité stable. Et cette normalité, pour qui vient d’un pays où la nuit est devenue un territoire hostile, est un privilège immense. Je repense souvent à mon père, à ce regard de trop, à cette seconde qui aurait pu changer toute une vie. Et je regarde à mon tour, mon fils grandir ici, sortir avec moi le soir, rire sans stratégie, rentrer sans avoir à expliquer pourquoi nous sommes encore là. Je me dis que Noël, finalement, ce n’est pas seulement une fête. C’est un droit. Un droit de circuler. Un droit de regarder. Un droit de vivre la nuit sans qu’elle vous réclame un tribut. Au Québec, ce droit est si bien installé qu’on oublie de le nommer. En Haïti, son absence hurle dans chaque silence après le coucher du soleil. Et dans les détails, toujours dans les détails, se révèle ce que vaut un pays. Noël, ici, n’est pas un miracle. C’est une habitude. Et parfois, la plus belle victoire d’un peuple, c’est d’avoir transformé le miracle en routine. Alors, en ce pays où l’on peut encore sortir le soir sans prier, regarder sans craindre, rentrer sans se justifier, Noël n’est pas seulement une date sur le calendrier. C’est une respiration collective. Une promesse tenue. Une nuit qui ne demande rien en échange, sinon d’être vécue. À celles et ceux qui allument une lumière derrière une fenêtre, qui marchent sans peur sur un trottoir gelé, qui rentrent tard avec les mains vides mais le cœur plein, je souhaite un Noël simple et entier. Un Noël qui ressemble à ce pays quand il est à la hauteur de lui-même : calme, vivant, et ouvert jusqu’au bout de la nuit. Joyeux Noël ! —— PS: cette chronique fait partie de la série « Le Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 4 mois et 1 semaine
Un vèvè sur le torse
On aurait pu parler du jeu, du pressing, des passes courtes, du mental, ou même de la fédération haïtienne de football (ce serait déjà un bon drame). Mais non. Nous voilà, une fois de plus, en train de débattre d’un maillot. Pas d’un maillot mal cousu ou trop cher, non, d’un maillot d’une équipe nationale estampé d’un vèvè, symbole cabalistique du Vodou, subtilement incrusté comme si l’on glissait un gri-gri dans une poche avant d’aller au travail. Certains s’offusquent, au nom du respect de la liberté de croyance, de la laïcité, de l’inconfort que pourrait ressentir un joueur catholique ou un supporter protestant. D’autres brandissent l’argument culturel : « Le Vodou, c’est nous ! » comme s’il s’agissait d’un drapeau génétique cousu à même l’ADN. Je ne rentre pas dans ce débat. C’est un piège, un faux problème. Parce que pendant que les uns s’énervent sur un symbole, les autres continuent de gouverner un pays où les symboles valent plus que les institutions. Le véritable sujet, c’est que ce vèvè sur le maillot de l’Équipe nationale (qualifiée pour le mondial) résume parfaitement ce que nous, les haïtiens, nous sommes devenus : une nation coincée, figée dans ses croyances ancestrales comme un lézard paralysé sous le soleil. Nous n’avons jamais appris à faire confiance à la rationalité J’ai grandi en Haïti, un pays où le matin commence souvent par une incantation déguisée. Dans mon quartier, aux Gonaïves, il y avait toujours un monsieur pour expliquer pourquoi son commerce ne marchait pas : quelqu’un l’avait « bloqué ». Une dame dont la fille n’arrivait pas à réussir ses examens : « On l’a attachée ». Une autre, incapable de tomber enceinte, murmurait en silence que la belle-mère lui avait jeté un mauvais sort, qu’elle lui avait « mangé la chance ». Un jour, un match de foot sans règles ni arbitre, né d’un après-midi sans programme, dans une ruelle, s’est terminé par un rituel improvisé : les gamins avaient dessiné un mini-vèvè avec un charbon pour s’assurer que leur équipe marquerait. Des enfants ! Pas des vieilles personnes tremblantes sous les ombres. Des enfants qui, au lieu d’apprendre à compter les probabilités, répétaient déjà les automatismes d’adultes aliénés, prisonniers d’un imaginaire transmis comme une vérité, où l’échec n’est jamais le fruit du hasard, de l’erreur ou du manque d’effort, mais toujours l’œuvre obscure d’une force invisible. Et voilà que, des années plus tard, ce même réflexe se retrouve… sur le maillot national. Comme un clin d’œil cosmique : à défaut d’avoir des infrastructures sportives, mettons un symbole mystique, ça ne coûte rien. Le problème, ce n’est pas le vèvè. C’est ce que le vèvè révèle de nous. Pendant des décennies, nous avons confondu modernité avec possession d’un téléphone dernier cri. Nous avons confondu progrès avec voyages à Miami. Mais nous n’avons jamais appris la base : la causalité, la logique, la méthode, l’observation, le raisonnement. Haïti est un pays où la météo, l’examen d’État, la politique, la route nationale #1 et le destin amoureux peuvent être expliqués par un même réflexe : « Gen bagay ». Toujours un « bagay ». Toujours quelque chose dans l’invisible. Toujours une force obscure. Cela peut prêter à sourire, mais en réalité, c’est une tragédie cognitive. Nous n’avons jamais appris à faire confiance à ce qui se vérifie. Nous avons hérité d’un système où l’invisible sert de refuge. Une nation entière s’est habituée à résoudre des problèmes concrets par des explications abstraites. C’est confortable, certes, mais profondément paralysant. Des institutions plus faibles que nos superstitions C’est peut-être la seule constante de notre histoire : nos institutions tombent, nos croyances survivent. La première République noire au monde ? Oui. La première République qui a laissé les superstitions gouverner la structure même du pouvoir ? Encore oui. Nos dirigeants, passés et présents, savent comment fonctionne ce pays : il est plus facile de gouverner un peuple persuadé que son destin se joue dans l’invisible plutôt que dans un parlement. Les politiciens haïtiens, à défaut de bâtir des routes, ont bâti des légendes. À défaut de construire des écoles, ils ont construit des récits fantastiques. À défaut de financer la recherche scientifique, ils ont financé la survie politique dans un théâtre où les dieux et les ancêtres servent de stratégie de communication. Quand un peuple n’a pas confiance en ses institutions, il cherche ailleurs. Dans le tambour, dans l’église, dans le rêve, dans le talisman, dans le vèvè. Ce glissement n’est pas un hasard, c’est une conséquence. La misère est un excellent terreau pour la magie. Quand la vie manque d’explications rassurantes, on en invente. Quand les États échouent, les mystiques prospèrent. Quand il n’y a ni justice, ni école, ni hôpital fonctionnel, il reste quoi ? Le sacré. C’est presque mathématique : plus la vie est dure, plus les illusions sont séduisantes. Il est plus simple de croire que quelqu’un nous surveille que d’accepter que nous sommes seuls face à nos catastrophes. Plus simple de croire qu’un loa vodou protège Haïti que d’admettre que personne ne protège Haïti. Plus simple de vénérer un symbole que de bâtir une institution. La magie rassure. Le réel, non. Et ce réflexe, profondément humain, nous a enfermés. Nous avons développé une dépendance spirituelle comme on développe une addiction. Elle comble le vide, mais elle ne construit rien. Le match qui n’a jamais eu lieu C’est pour cela que je ne rentre pas dans le débat sur la légitimité du symbole. Ce débat nous amuse, mais il nous distrait. Le vèvè sur le maillot de la sélection haïtienne de football « Les Grenadiers » n’est pas le problème. C’est un miroir… Le miroir d’un pays qui préfère discuter de ce qui se voit plutôt que de ce qui se construit. Le miroir d’un peuple qui se cramponne à ses mythologies parce que la réalité lui fait trop mal. Le miroir d’une nation qui, au lieu de moderniser ses structures sportives, armes, institutions, écoles, infrastructures, s’offre des amulettes symboliques pour se donner l’impression d’avancer. Si demain le maillot portait le symbole de la Constitution du pays, on continuerait de perdre nos matchs. Si demain le maillot portait les plans détaillés d’un projet d’État moderne, on n’y gagnerait pas un but de plus. Parce que le problème n’est pas sur la poitrine des joueurs. Il est dans la manière dont nous pensons le monde, la nation, l’État, le progrès, la vérité. Je me souviens d’un match dans mon quartier. Une équipe avait décidé de dessiner un gand vèvè de Legba à l’entrée du terrain pour « ouvrir les chemins ». L’autre équipe, vexée, en avait dessiné un autre, celui de Dantor, pour « bloquer l’énergie ». Résultat : personne n’a marqué. Personne. 0–0. Un ennui historique. Le match le plus mystiquement stérile jamais joué dans une ruelle haïtienne. À la fin, un vieux monsieur avait dit : « Se pa vèvè ki fè nou fè match nul non, se paske nou pa konn jwe. » (Ce n’est pas le vèvè qui vous a fait faire match nul, c’est simplement parce que vous ne savez pas jouer.) Ce jour-là, tout était dit. La vérité nue, simple, presque banale : ce n’était pas la magie qui avait échoué. C’était la technique. La préparation. La discipline. La méthode. En un mot : la réalité. Pendant que nous tournons en rond… d’autres avancent Le vèvè sur le maillot des joueurs haïtiens à la Coupe du Monde de 2026 pourrait être un beau symbole, si nous étions un pays qui savait où il allait. Mais dans l’état actuel des choses, il ressemble davantage à un pansement sur une fracture ouverte. Un signe de plus que nous avons peur de la réalité. Que nous préférons les récits aux réformes. Que nous aimons nous cacher sous les légendes. Que nous n’avons jamais été vraiment prêts à affronter le monde tel qu’il est. Le vèvè n’est ni bon ni mauvais. Il est révélateur. Il révèle que nous sommes coincés entre passé et avenir, entre magie et modernité, entre croyances et institutions. Le football, comme le pays, a besoin de rationalité, de méthode, d’organisation, de transparence, de structures solides, pas d’un symbole gravé sur un tissu. Et tant que nous n’aurons pas compris cela, nous continuerons de courir derrière un ballon en espérant que le ciel marque à notre place. Et pendant que nous restons bloqués dans nos intrigues mystiques, il m’arrive de lever les yeux vers mon autre patrie, ce Québec qui m’a accueilli, et d’observer un contraste brutal, presque instructif : ici, on a eu le courage de retirer le crucifix du parlement, geste fort qui signifie que l’État ne doit s’agenouiller devant aucune religion. Ici, un gouvernement ose mener le combat de limiter les signes religieux dans l’espace public, non pour humilier une foi, mais pour protéger le droit de chacun de ne pas avoir à subir la foi de l’autre. Les Québécois, par l’entremise de leur gouvernement, ont engagé une démarche de renforcement de la laïcité et de la neutralité religieuse, notamment avec le récent projet de loi 9, qui vise à interdire les prières de rue et à encadrer plus strictement les accommodements religieux pour les employés publics. Ce projet crée des débats, des tensions, des oppositions, mais il révèle quelque chose de fondamental : la volonté de ne pas laisser les dieux gouverner la cité. Il s’agit, au fond, de séparer clairement la foi et les symboles religieux de l’État et, plus largement, de tout ce qui parle au nom de la nation. Car si une équipe nationale n’est pas l’État au sens strict, elle en porte néanmoins la voix symbolique, l’imaginaire collectif, ce que le pays donne à voir de lui-même. Ce qu’elle affiche sur un maillot n’est jamais neutre : c’est un récit, une projection, une manière d’inscrire la nation dans le monde. Cette volonté n’est pas parfaite, suscite des critiques, mais elle s’enracine dans une idée essentielle : que l’État doit être libéré des dieux, quels qu’ils soient, pour éviter que des décisions humaines soient justifiées au nom d’entités invisibles. Les Québécois savent, comme l’histoire du monde l’a montré mille fois, que les religions, lorsqu’elles se mêlent au pouvoir, ont produit des croisades, des djihads, des massacres et des absurdités qui font tourner les peuples en rond comme des fous. Et c’est précisément pour éviter ce cercle infernal qu’ils cherchent, avec maladresse parfois, avec courage souvent, à séparer l’autorité politique de la croyance intime. Ce contraste rappelle à quel point Haïti, elle, peine encore à sortir des griffes du sacré, incapable de distinguer ce qui relève du croire et ce qui relève du vivre ensemble. Le maillot n’a pas un problème. Nous, oui. Le débat est inutile. Le symbole est un détail. Le vèvè n’est qu’un rappel, presque affectueux, presque cruel, que nous sommes encore un peuple qui négocie ses angoisses avec l’invisible. Et pendant que d’autres nations arrachent patiemment les dieux de leurs institutions pour les replacer dans la conscience individuelle, là où ils n’ont jamais cessé d’appartenir, nous continuons d’espérer que des symboles nous sauveront de nous-mêmes. Le jour où nous accepterons enfin le réel, sans magie, sans illusions, sans béquilles mystiques, ce jour-là, peut-être, nous commencerons à gagner des matchs. Et, qui sait, à construire un pays. Un pays où un maillot n’est plus un Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 4 mois et 3 semaines
L'Amérique pleure
« Encore un jour à se lever / En même temps que le soleil… »*, chantent quelque part des camionneurs au cœur usé, la voix pleine de routes trop longues. Et pendant que résonnent ces paroles fatiguées, cette Amérique qui pleure dans un vieux rétroviseur ressemble étrangement à celle qui décrète froidement qu’un peuple entier n’aura pas de visas. « Y a tellement d’inégalités / Et de souffrance sur les visages… »* On dirait que ces lignes des Cowboys Fringants ont été écrites pour Haïti et les Haïtiens. Pour l’absurdité du monde. Pour ce théâtre où rigolent les puissants pendant que les petites nations se battent avec des mains nues. C’est une histoire simple, vraiment. Une petite histoire de rien du tout, comme on en lit chaque semaine dans le grand théâtre absurde de la politique internationale : un pays appauvri, cabossé, malmené par l’Histoire, parvient à qualifier son équipe nationale de football pour la Coupe du monde… et un autre pays, immensément riche, doté d’un ego mondial soutenu par une armée et un appareil médiatique tentaculaire, décide que les supporters de ce petit pays ne mettront pas un orteil sur son territoire. C’est presque poétique, en un sens : une parabole moderne sur le pouvoir, la peur, et la manière dont certains gouvernants transforment leurs obsessions personnelles en doctrine d’État. On en rirait, si ce n’était pas précisément le rire nerveux de ceux qui comprennent trop bien le procédé. Car il faut dire les choses franchement : depuis près d’une décennie, il existe une étrange tradition consistant à faire de quelques millions d’Haïtiens le réceptacle idéal des angoisses nationales d’un certain leader américain. Une sorte de défouloir politique commode, un punching-ball diplomatique sur lequel on peut frapper sans que les grands discours sur les droits humains viennent trop perturber la mise en scène. Le problème, c’est que cette tradition a pris, au fil des années, l’allure d’un feuilleton où les épisodes rivalisent de créativité dans la caricature. Tout commence un soir de 2017, dans une salle de réunion de la Maison-Blanche, où un dirigeant exaspéré — déjà en mode émission de téléréalité permanente — s’agace que quinze mille Haïtiens aient obtenu un visa pour les États-Unis. Il lâche alors, selon plusieurs témoins, cette phrase immortelle : “They all have AIDS.” Le genre de formule qui ouvre l’appétit dans un banquet diplomatique. L’idée qu’un peuple entier puisse être réduit à une maladie, c’est vieux comme les pestiférés du Moyen Âge, mais il fallait du talent pour l’importer dans le XXIᵉ siècle avec un tel naturel. Mais l’histoire s’étoffe. L’année suivante, autre réunion, autre éclair de génie verbal : Haïti est désormais rangé dans la catégorie des “shithole countries”. L’expression fait scandale. On joue les vierges effarouchées dans les talk-shows, on débat, on proteste, on dénonce. Mais au fond, l’homme n’a fait que dire tout haut ce que sa politique migratoire murmurait déjà. Pendant ce temps, dans les rues de Port-au-Prince, les Haïtiens continuent à faire exactement ce qu’ils font depuis deux siècles : survivre à tout, même à ceux qui les prennent pour des pays de seconde zone. Et comme si la réalité ne suffisait pas, on leur ajoute une couche d’imaginaire. En 2024, lors d’un débat présidentiel, surgit l’accusation spectaculaire : des migrants haïtiens, dans une ville de l’Ohio, mangeraient les chats et les chiens des habitants. Une histoire tellement grotesque que même les services de police locaux — pourtant peu connus pour leur sens de la poésie — se sont empressés de la démentir. Mais la rumeur, comme toutes les rumeurs construites pour déshumaniser un groupe, persiste. « La question qu’j’me pose tout l’tempsMais comment font tous ces gensPour croire encore en la vieDans cette hypocrisie? »*. Voilà. Tout est là. L’hypocrisie : moteur du monde, carburant des discours, et rideau de fumée idéal pour les exclusions organisées. Car c’est une vieille technique : avant d’exclure, avant de bannir, avant de priver un peuple de droits fondamentaux, on commence par lui coller des attributs monstrueux, irrationnels, bestiaux. Un procédé ancien, utilisé ailleurs, autrefois, pour fabriquer des ennemis intérieurs. On accuse, on invente, on amplifie jusqu’à ce que la population accepte l’inhumanité comme un fait. C’est ici qu’entre en scène la partie la plus ironique du récit. À force d’être décrits comme dangereux, incontrôlables, ingérables, voilà que les Haïtiens deviennent littéralement indésirables aux frontières. En 2025, une proclamation présidentielle instaure un travel ban visant Haïti. Les visas sont suspendus, les portes se ferment, et les discours officiels justifient tout cela par des taux d’“overstay”, de supposées infiltrations criminelles, ou autres catégories inventées pour éviter de dire tout haut ce que tout le monde comprend : les Haïtiens ne sont pas bienvenus, ni maintenant, ni plus tard… Et c’est ici que l’absurdité devient mathématique : on nous dit “passons à autre chose”, comme s’il suffisait de détourner le regard pour que l’injustice perde sa couleur. Mais comment voulez-vous passer à autre chose quand la majorité des pays interdits d’accès aux États-Unis ont une seule chose en commun : la couleur de leur population? Quand la liste ressemble à une leçon de géographie coloniale — Haïti, Angola, Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Cameroun, Côte d’Ivoire, République Démocratique du Congo, Djibouti, Éthiopie, Égypte, Gabon, Gambie, Ghana, Liberia, Malawi, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sao Tomé-et-Principe, Sénégal, Soudan du Sud, Tanzanie, Ouganda, Zambie, Zimbabwe. Comment “passer à autre chose” quand ce n’est plus un hasard, mais un motif, un motif tellement visible qu’il crie tout seul dans le silence diplomatique? Et pourtant… l’histoire adore les retournements. Novembre 2025 : Haïti, ce petit pays shithole selon les termes d’un certain homme, se qualifie pour la Coupe du monde. La deuxième participation de son histoire, depuis 1974. Un exploit national. Une explosion de joie. Une manière de rappeler au monde que même les peuples qu’on traite avec condescendance savent produire des miracles. Dans les rues, des enfants courent avec des drapeaux, des familles prient, des villages entiers célèbrent. Une victoire qui n’est pas seulement sportive, mais symbolique : une revanche sur la fatalité, une preuve que l’espoir n’est jamais totalement mort. Mais la Coupe du monde se déroule… en Amérique du Nord. Sur le territoire même du pays qui interdit désormais l’accès aux Haïtiens. Aucun visa pour les supporters, aucune dérogation, aucune humanité administrative. « Pis que j’parke mon vieux camionJ’vois toute l’Amérique qui pleureDans mon rétroviseur… »* Oui. Parce que derrière ce rideau de force et de loi, ce qu’on voit vraiment, c’est un pays qui pleure sa propre peur, sa propre fragilité, sa propre incapacité à accueillir l’autre autrement que par la suspicion. Et pendant que les frontières se ferment, les joueurs haïtiens, eux, s’entraînent sur des terrains parfois transformés en camps improvisés, encerclés par l’insécurité, les balles perdues, les gangs armés. Ils jonglent avec des ballons sur des sols où, la veille encore, des familles fuyaient pour survivre. Ils courent dans des quartiers où les armes — venues précisément du pays qui leur refuse aujourd’hui l’entrée — circulent plus librement que l’eau potable. La résistance de ces joueurs est un acte politique. Un acte de vie. Un pied de nez à la fatalité. Là où d’autres équipes travaillent dans des centres technologiques ultramodernes, eux avancent dans le fracas du chaos. Ils n’ont pas seulement gagné des matchs : ils ont défié la logique du désespoir. Et pendant qu’ils luttent, le monde entier regarde, silencieux, avec ce calme confortable de ceux qui observent une tragédie lointaine comme on regarde une série Netflix. « Pendant qu’les vœux pieux passent dans l’beurre / Que notre insouciance est repue… »* Oui. L’insouciance du monde est repue, gavée, indifférente. « C’est dans le fond des containers / Que pourront pourrir les surplus.»* Et dans le fond des quartiers abandonnés, ce sont des vies humaines qui pourrissent aussi. On a déjà vu cela, ailleurs, dans d’autres époques : un groupe désigné comme problème public, pointé du doigt, caricaturé, exclu progressivement, pendant que le reste du monde détourne la tête. Le procédé est le même, le décor change, les victimes changent, mais la mécanique reste identique. Mais malgré tout, Haïti continue de fabriquer de la vie là où tout semble vouloir la tuer. Les joueurs haïtiens, en se qualifiant pour la Coupe du monde, rappellent que la dignité n’a pas besoin d’un visa. Ils rappellent que le courage ne dépend pas des frontières. « Ouais, n’empêche que moi aussi / Quand j’roule tout seul dans la nuit / J’me demande des fois c’que j’fous ici… »* C’est exactement la question que se posent des millions d’Haïtiens : qu’est-ce qu’on fait encore ici, dans ce monde qui nous ferme les portes? Et pourtant, ils sont là. « La question qu’j’me pose tout le temps / Pourquoi travailler autant / Éloigné de ceux que j’aime / Tout ça pour jouer la game? »* Les joueurs haïtiens, eux aussi, jouent la game, mais pas celle des puissants. Celle de la survie. Celle de la dignité. Celle de l’amour d’un pays que le monde préfère oublier. Les peuples qu’on dénigre, qu’on insulte et qu’on caricature finissent toujours par réapparaître dans l’Histoire, brandissant un drapeau, un poing, une chanson, un but marqué dans un stade interdit. Et il arrivera peut-être un jour où, dans un stade rempli d’autres nations, quelqu’un se lèvera, brandira un drapeau haïtien et criera : « Nou la toujou ! » (Nous sommes encore là.) Et cela, aucune frontière, aucun décret, aucune obsession politique ne pourra l’empêcher. Parce que, finalement, « J’ai toute l’Amérique qui pleure / Queq’ part au fond du cœur. »* Et c’est là, peut-être, le vrai drame de notre époque : si l’Amérique pleure, ce n’est pas seulement parce que les routes sont longues, les villes brisées ou les rêves en feu. Elle pleure parce que le monde entier lui ressemble de plus en plus. Elle pleure parce que chacun de nous, sur son propre continent, a fini par croire qu’il suffit de se protéger pour vivre mieux, alors que la seule chose qui nous protège encore, c’est ce fragile filament d’humanité que nous partageons tous. Elle pleure parce que ce qu’on refuse de voir chez les autres, c’est exactement ce que nous redoutons de découvrir en nous-mêmes : notre peur, notre solitude, notre incapacité à aimer plus large que notre ombre. Elle pleure parce que les enfants de Port-au-Prince, de Québec, de New York, de Bamako, de Port-of-Spain ou de Marseille grandiront dans le même monde, et que si l’un d’eux tombe, il emporte un morceau de nous tous. Et si un simple match de football, une chanson triste ou un drapeau levé par un inconnu peut encore nous rappeler cela, alors il n’est peut-être pas trop tard. Pas trop tard pour comprendre que la grandeur d’un peuple ne réside jamais dans sa force, mais dans sa capacité à ne pas détourner les yeux quand quelqu’un souffre. Pas trop tard pour comprendre que lorsqu’un pays pleure, ce n’est jamais seulement lui : c’est le monde entier qui pleure à travers lui. Et que si l’Amérique pleure aujourd’hui, c’est parce que nous pleurons tous — mais trop souvent, en silence. Un jour peut-être, ce silence se brisera. Et ce jour-là, les larmes de l’Amérique ne seront plus un écho triste dans un rétroviseur, mais le premier signe que l’humanité recommence enfin à se regarder en face. * Crédit : extraits de la chanson L’Amérique pleure, interprétée et écrite p Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois
Haïti, ce petit pays qui marque les grands rendez-vous
Il y a des pays dont on croit connaître le destin. On les observe de loin, avec une moue fataliste, comme s’ils étaient condamnés à rejouer la même scène. Haïti fait partie de ceux-là. On le dit brisé, perdu, impossible. On le range dans les statistiques qui pleurent. On l’associe aux drames, jamais aux victoires. Pourtant, à intervalles irréguliers, ce petit pays de montagnes et de blessures se rappelle au monde avec la force de ceux qu’on croyait hors-jeu. Et à chaque fois, il marque le rendez-vous au moment où on l’attendait le moins. Le 18 novembre 2025 restera dans les mémoires haïtiennes comme une secousse de joie. Une date qui n’a rien d’anodin : elle tombe le même jour qu’une autre victoire fondatrice, celle du 18 novembre 1803, jour de la bataille de Vertières, ultime triomphe d’un peuple qui refusa la soumission, repoussa l’esclavage, défia le racisme, contesta le colonialisme et imposa son droit d’exister. Vertières, c’était la preuve que même face à l’impossible, Haïti choisissait debout. Et ce 18 novembre 2025, un peu plus de deux siècles plus tard, résonne avec une autre page forte de la mémoire collective : 1974, l’épopée de Munich, là où Haïti avait pour la première fois de son histoire défié le monde sur la scène du football, face à l’Italie, l’Argentine, la Pologne, et inscrit un but resté dans la légende. Un moment gravé avec les noms de Philippe Vorbe, Emmanuel Sanon, Serge Racine, Jean-Claude Desir, et toute une génération qui avait osé croire que la petite nation pouvait jouer parmi les grandes. C’est cette histoire-là, longtemps considérée comme un souvenir lointain, presque irréel, que le pays a vue ressurgir. Car ce 18 novembre 2025, Haïti a repris sa place dans l’histoire du football mondial 52 ans après Munich. Une qualification au Mondial 2026, arrachée, construite, méritée. Pas un miracle : une œuvre. Pas une surprise : une démonstration. Et pourtant, vue de loin, tout semblait indiquer qu’Haïti n’avait ni les moyens, ni la stabilité, ni les conditions pour viser si haut. Un pays où les stades ne résonnent plus de chants, mais de cris de familles déplacées. Où un match à domicile est une fiction. Où le football, sport populaire par excellence, a dû se réfugier à l’étranger, faute de sécurité, faute de lumière, faute d’air. Mais les Grenadiers ont fait ce que les nations résilientes savent faire : transformer leur vulnérabilité en moteur. Ils ont joué comme on marche dans la nuit, avec la certitude qu’au bout, il y aura de la lumière. Et cette lumière, ils l’ont allumée eux-mêmes. La sélection haïtienne de football : 1974 – 2026, deux générations pour une même fierté. Dès les premières minutes du match décisif, Haïti a donné le ton. Pas de round d’observation. Pas de calculs. Neuf minutes ont suffi pour rappeler que le football n’est pas une affaire de géopolitique mais de volonté. Une passe précise, une frappe splendide, un ballon qui file, et Don Louicius inscrit le premier chapitre de cette épopée. Une frappe pleine de foi, comme un pays qui refuse qu’on raconte son histoire à sa place. Puis, juste avant la pause, Ruben Providence a doublé la mise. Deux zéros. Une avance nette, propre, assumée. Dans le football, on parle souvent de miracles. Mais il n’y avait rien de miraculeux dans cette performance : seulement du travail et une détermination tenace. Deux buts qui en avaient l’apparence, mais qui racontaient surtout une lutte quotidienne contre tout ce qui, depuis des années, cherche à étouffer Haïti. Dans les gradins lointains où se rassemblait la diaspora, on n’entendait pas seulement des chants : on entendait un pays se remettre debout, ne serait-ce qu’une soirée. Le football offre ce privilège étrange de suspendre la réalité. Ce soir-là, Haïti n’avait plus peur. Haïti croyait. Et c’est peut-être cela, le plus grand exploit. Pour comprendre la portée de cette qualification, il faut regarder la carte politique et sociale du pays. Haïti vit, depuis des années, dans un état d’urgence permanent. Les écoles ferment. Les quartiers se vident. Les routes se coupent. Les citoyens changent de maison comme on change d’arrêt de bus, pour fuir des tirs, une menace, un incendie. Que reste-t-il alors du football ? Quelques terrains défigurés. Des vestiaires transformés en abris. Des projecteurs éteints. Et un immense désir de ne pas disparaître. Les joueurs, eux, n’ont rien oublié. Ils savent que derrière chaque ballon dégagé, il y a une famille qui veille. Derrière chaque but, un pays qui souffle. Derrière chaque victoire, une promesse de lendemain. Et cette promesse, ils l’ont portée sur leurs épaules. Ce n’est pas un hasard si cette qualification arrive au moment le plus sombre. Les crises, pour certaines nations, font tomber les illusions. Pour Haïti, elles réveillent les aspirations. La sélection nationale n’a pas seulement gagné un match. Elle a rappelé que, même dans le chaos, certains peuples savent trouver le chemin du possible. Ce que le football révèle, ce n’est pas seulement la beauté du jeu. C’est la vérité des peuples. Et Haïti, malgré toutes les caricatures, malgré tous les discours faciles, est un peuple de rendez-vous. Chaque fois qu’on croit refermer le livre, une nouvelle page surgit. Une page qui dit : « On est encore là. » On pourrait croire que tout ceci ne concerne que le sport. Mais non. La qualification d’Haïti n’est pas un fait divers sportif. C’est un événement géopolitique, culturel, sociologique. Un message envoyé au monde entier. Car Haïti occupe une place étrange dans l’imaginaire international. Trop petit pour influencer les puissants. Trop meurtri pour qu’on le voit debout. Trop solitaire pour qu’on se souvienne de son rôle immense dans le concert des nations. C’est un pays qu’on croit connaître parce qu’on croit connaître ses drames. On oublie sa force, son imagination, son sens du combat. La route vers le Mondial l’a montré : Haïti ne gagne jamais sur tapis rouge. Haïti gagne sur cailloux, sur blessures, sur espérances. Et quand Haïti gagne, c’est toujours avec un supplément d’âme. Le football n’a pas le pouvoir de restaurer les institutions. Il ne peut pas désarmer les gangs. Il ne peut pas ramener la stabilité économique. Mais il peut quelque chose de plus mystérieux : réorganiser l’imaginaire d’un peuple. Et parfois, c’est la première étape du reste. On l’a vu en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud. Quand un pays vacille, le football offre un terrain où l’on se retrouve, où l’on rêve, où l’on recommence. Ce n’est pas une solution. C’est un souffle. Et dans les nations qui manquent d’air, c’est déjà beaucoup. En prenant son billet pour 2026, Haïti a envoyé ce signal : « Nous n’avons pas abdiqué. » Une qualification qui arrive dans le noir complet, mais qui trace une ligne de lumière. Une ligne fine. Une ligne fragile. Mais une ligne réelle. Et c’est parfois tout ce qu’il faut pour que les peuples recommencent à espérer. Il y aura ceux qui diront que ce n’est qu’un match. Il y aura ceux qui répliqueront que le football ne remplit pas les assiettes. Ils auront raison. Mais ils oublieront que les peuples se nourrissent aussi de symboles. Et qu’à défaut de pain, un symbole peut parfois empêcher un pays de s’effondrer. Oui, Haïti souffre. Oui, Haïti vacille. Oui, Haïti traverse l’un des pires moments de son histoire récente. Mais ce petit pays a toujours eu un secret : au moment où les pronostics le condamnent, il franchit la ligne. Le monde entier, souvent, regarde Haïti avec lassitude. Mais Haïti, lui, regarde le monde avec obstination. Et cette obstination vient de loin. Elle vient de son histoire, de son imaginaire, de sa manière unique de transformer le chaos en énergie. Il faut le dire avec franchise : cette qualification ne change pas la donne politique. Elle ne résout rien. Mais elle raconte quelque chose d’essentiel : la résilience haïtienne n’est pas un mythe. C’est un fait. Un fait têtu. Un fait que même le désordre le plus violent ne parvient pas à effacer. Et aujourd’hui, cette résilience s’offre au monde à travers un ballon rond. Un simple ballon, mais qui porte un pays entier. Dans un univers saturé d’informations, l’histoire d’Haïti est souvent racontée par d’autres. Ce 18 novembre, elle a été racontée par Haïti lui-même. Et dans les grandes histoires, ce détail-là change tout. Haïti marque les grands rendez-vous parce que, pour lui, chaque rendez-vous est une question de survie. Et les peuples qui survivent ont un talent particulier pour surprendre. On pourrait conclure en parlant de technique, de tactique, de statistiques. Mais non. Ce que cette qualification dit, c’est ceci : Haïti existe encore. Et tant qu’un pays existe — même cabossé, même blessé, même assiégé — il peut produire du sublime. La suite appartient aux joueurs, aux dirigeants, aux supporters, au peuple. La suite appartient surtout à cette conviction secrète qui habite tous les Haïtiens : celle que rien n’est impossible. Dany Laferrière le dit mieux que tout le monde, dans une formule qui sonne comme une évidence : « L’Haïtien, c’est une ouverture : tu lui donnes une chance, il rentre dedans. » La Coupe du monde vient de s’en rendre compte. Le monde entier aussi. Et Haïti, petit pays aux grandes surprises, vient enco Continue Reading - En afficher davantage


















