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Dans Minneapolis, l’hiver ne tombe pas : il s’installe. Il s’assoit sur les épaules, il durcit les trottoirs, il rend les gestes plus lents comme si même la douleur devait apprendre à marcher prudemment. Au coin d’une rue, la neige est tassée par des pas qui reviennent, obstinés, comme on revient à une tombe. Des bougies tremblent dans le vent. Des fleurs gèlent avant de faner. Un écriteau en carton boit l’humidité et la colère. Et au milieu de ces offrandes fragiles, une photo un visage qui oblige la ville à respirer autrement.

Il s’appelait Alex Pretti. Un infirmier en soins intensifs, disent les articles, une de ces personnes qui savent tenir la main d’un inconnu quand le corps lâche, et qui rentrent chez eux avec, dans les yeux, le bruit des machines qui sonnent encore. Il est mort abattu par des agents fédéraux lors d’une opération d’immigration, et dès les premières heures, la bataille s’est déplacée sur un terrain américain par excellence : non seulement qui a tiré, mais qui avait raison de raconter l’histoire.

À quelques pâtés de maisons, un autre autel improvisé racontait déjà la même époque, avec une autre photo, une autre famille, une autre voiture. Renee Nicole Good, 37 ans, mère, résidente du quartier, tuée lors d’une intervention menée par U.S. Immigration and Customs Enforcement. Trois balles, selon une autopsie privée rapportée par la presse. Et, presque aussitôt, deux versions du monde : celle des communiqués qui parlent de « menace », de « légitime défense », de « procédure », et celle des vidéos, des témoins, des experts qui disent : attendez, regardez, l’angle, la distance, le mouvement du véhicule, ce détail qui change tout.

Ce qui glace ici n’est pas seulement la température. C’est le glissement de vocabulaire. L’Amérique officielle a une langue propre, lavée au savon administratif : elle ne « frappe » pas, elle « maîtrise » ; elle ne « traque » pas, elle « exécute une opération » ; elle ne « pousse » pas des gens au désespoir, elle « applique la loi ». On peut mourir, mais on meurt au milieu de sigles, dans une sorte d’aquarium lexical où la compassion ne passe pas. Et quand la mort est trop visible, quand la rue se transforme en chapelle publique, l’État ajoute une couche : il défend son récit.

C’est là que surgit la seconde Amérique celle qui n’a pas de micro officiel, mais qui a des mains. Elle se reconnaît à des gestes simples : porter un sac de courses à une voisine terrifiée, traduire un document, accompagner quelqu’un au tribunal, vérifier qu’un enfant ne rentrera pas seul, filmer pour que le mensonge hésite, appeler un avocat, offrir un café chaud après une nuit blanche. Cette Amérique-là n’a pas toujours un drapeau ; elle a souvent une fatigue immense, et une morale têtue : si personne ne regarde, tout devient permis.

On la caricature vite. On la réduit à des étiquettes commodes : militants, agitateurs, naïfs, ennemis de l’ordre. Pourtant, dans les reportages, ce sont souvent des gens ordinaires qui parlent avec une gravité qui n’a rien de théâtral. Des voisins, des commerçants, des croyants, des mères. Dans une dépêche de Reuters, on voit comment la mort de Renee a provoqué, paradoxalement, un afflux de bénévoles : des personnes qui ont peur, oui, mais qui se disent qu’elles ne peuvent plus rester assises pendant que la ville devient un terrain d’essai pour une politique musclée.

Et c’est ici que la phrase « il y a toujours deux républiques dans une république » prend sa pleine force. Il ne s’agit pas d’un complot monolithique, ni d’une essence raciale figée, ni d’un bloc d’« Américains » contre un bloc de « migrants ». Il s’agit d’une fracture interne : deux visions de la loi, deux manières de définir la sécurité, deux idées de la dignité humaine.

La première vision pense en périmètres : frontière, centre de détention, quotas, statistiques, cibles. La seconde pense en visages : un nom, une mère, une respiration courte, un enfant qui demande où est papa, une sœur qui attend un appel qui ne vient pas. Et le drame, dans cette période, c’est que la seconde vision paie parfois le prix le plus cher : être témoin devient dangereux, secourir devient suspect, s’interposer même sans violence peut vous mettre dans la ligne de mire.

Regardez comment, en quelques semaines, Minneapolis s’est retrouvée sur la carte d’une controverse nationale : tirs lors d’opérations d’immigration, manifestations, enquêtes, et même l’ouverture d’un examen fédéral des circonstances, selon plusieurs sources. La rue, d’habitude réservée aux matchs de basket et aux festivals d’été, devient un lieu où l’on apprend des mots froids : immunité, juridiction, usage de la force, responsabilité, transparence.

Dans cette atmosphère, un détail revient comme une obsession américaine : qui contrôle ceux qui contrôlent ? Car dans une démocratie, l’uniforme n’est pas un totem. Il est une charge. Et quand la charge se transforme en permis implicite, la démocratie se dérègle.

Le plus cruel, c’est que cette dérive ne se limite pas à la rue. Elle se poursuit derrière les murs, là où le pays range ce qu’il ne veut pas voir : les centres de détention. L’année 2025 a été décrite, par plusieurs organisations et médias, comme l’une des plus meurtrières depuis longtemps pour les personnes détenues par les services d’immigration. Les récits se répètent : soins contestés, détresse psychologique, suicides, procédures opaques, familles informées trop tard. Et lorsque des rapports de défense des droits documentent des traitements jugés cruels, inhumains ou dégradants dans certains sites, c’est encore une autre Amérique qui apparaît : une Amérique d’enceintes grillagées, de néons, de couloirs où l’on compte les corps plus vite que les raisons de leur fuite.

On pourrait croire que l’indignation se concentre sur les images les plus spectaculaires une arrestation filmée, un tir, une foule en colère. Mais il existe un autre théâtre, plus silencieux, plus vaste : celui des routes désertiques, des frontières naturelles, des kilomètres qui avalent des silhouettes. Dans le désert d’Arizona, des milliers de personnes sont mortes en tentant la traversée, selon des organisations humanitaires qui tiennent le décompte comme on tient un registre des naufrages.

Et c’est là qu’intervient une figure morale qui gêne : le secouriste. Pas le héros hollywoodien. Le bénévole qui laisse des jerricans d’eau. La personne qui installe une balise, qui donne des indications, qui soigne un pied en sang, qui appelle une ambulance, qui refuse de détourner le regard. Des groupes comme No More Deaths ou Humane Borders existent précisément parce que, sans eux, le désert serait un cimetière plus discret encore et donc plus commode.

Or, cette présence humanitaire est régulièrement fragilisée : surveillance, harcèlement, raids, arrestations, accusations d’« aide » assimilée à un crime. Quand une station d’aide est visitée par des agents sans mandat, quand des bénévoles racontent que la simple logistique du secours devient un bras de fer, on comprend que la frontière n’est pas seulement une ligne géographique : c’est un dispositif qui, parfois, tolère la mort mieux qu’il ne tolère le témoin.

C’est une idée insupportable, mais elle traverse l’histoire des politiques migratoires : rendre la route plus dangereuse pour « dissuader ». Comme si la souffrance avait un pouvoir de persuasion supérieur à la guerre, à la famine, aux menaces, aux gangs, à la misère politique. Comme si l’on pouvait convaincre quelqu’un de rester en enfer en rendant la sortie plus douloureuse.

Et c’est ici qu’un détour par Haïti éclaire la scène américaine au lieu de l’alourdir. Parce qu’à chaque époque où une politique d’État s’endurcit, il existe, en face, une petite lignée d’hommes et de femmes qui refusent d’applaudir. Ce ne sont pas des saints décoratifs : ce sont des consciences en friction. Au XVIIIe siècle, quand l’ordre colonial se croyait éternel, des voix françaises ont osé dire non, à contre-courant de l’intérêt et de l’habitude. La Société des Amis des Noirs a existé : on y croise Jacques-Pierre Brissot, Abbé Grégoire, Marquis de Condorcet, et même Honoré Gabriel Riqueti de Mirabeau, parmi d’autres.

Ce parallèle ne sert pas à dire que l’histoire se répète à l’identique, ni à blanchir les contradictions d’hier. Il sert à rappeler une chose simple : même quand une ligne officielle se met en place, même quand l’État parle fort, il y a toujours des Samaritains. Aujourd’hui, dans l’Amérique de Minneapolis, à la lumière des morts d’Alex Pretti et de Renee Nicole Good, on comprend mieux cette vérité : il y a les institutions qui « procèdent », et il y a les citoyens qui s’arrêtent. Les uns cherchent à verrouiller le récit. Les autres, parfois au prix de leur vie, s’entêtent à préserver la dignité, à documenter, à témoigner, à empêcher que la peur devienne la seule langue commune. Cette nuance est précieuse pour parler des migrants aujourd’hui. Parce qu’elle empêche deux pièges.

Le premier piège : croire que tout s’explique par un seul bloc malveillant, un seul cerveau, un seul complot, et donc renoncer à comprendre les fractures internes d’une société. Or l’Amérique, comme toute république, se contredit : elle abrite des politiques dures et des résistances morales ; des logiques de force et des mains ouvertes. Le second piège : transformer les migrants en simples objets de pitié, comme s’ils n’étaient que des silhouettes qu’on « sauve ». En réalité, ceux qui fuient, ceux qui traversent, ceux qui demandent l’asile sont des êtres qui décident dans la peur, avancent avec presque rien, inventent des itinéraires de survie. La tâche des Samaritains, alors, n’est pas de se mettre au centre du récit : c’est d’empêcher que la dignité devienne un délit, et de rappeler qu’un pays se mesure moins à ses promesses qu’à la manière dont il traite les vies vulnérables quand personne ne regarde. L’Amérique des résistances morales, celle des soutiens, devrait le comprendre mieux que quiconque : elle n’est pas là pour « sauver » des gens comme on sauve un personnage secondaire. Elle est là pour empêcher que l’État rende la dignité illégale. Pour rappeler que la loi, sans conscience, devient une mécanique. Pour préserver un espace où l’humain peut encore témoigner.

C’est pour cela que les morts de Minneapolis frappent si fort. Parce que, symboliquement, elles disent : même ceux qui sont citoyens, même ceux qui vivent ici, même ceux qui travaillent à soigner les autres, peuvent tomber quand la logique de l’opération écrase la logique du voisinage. Et quand des enquêtes s’ouvrent, quand des protestations se multiplient, on voit le pays se regarder dans un miroir fissuré : quel genre de sécurité a besoin d’abattre pour se prouver ?

Les autorités parlent souvent de risques pour les agents, d’agressions en hausse, de tensions. Il serait irresponsable de faire semblant que le danger n’existe pas. Mais il serait tout aussi irresponsable de confondre danger et blanc-seing. Dans un État de droit, le risque n’abolit pas la proportion. Il appelle la prudence, l’encadrement, la transparence, des règles claires, des caméras, des enquêtes indépendantes, des comptes rendus complets bref, tout ce qui empêche la force de devenir réflexe. Et puis, il y a une autre question, plus morale que juridique : que devient un pays quand il traite l’empathie comme une perturbation ?

On connaît la scène biblique : quelqu’un est à terre, d’autres passent, pressés, prudents. Et un passant s’arrête, non parce qu’il est parfait, mais parce qu’il refuse la normalisation de l’abandon. Les sociétés se jugent à ces secondes-là : celles où l’on choisit de s’arrêter. Aujourd’hui, l’Amérique se raconte volontiers comme une promesse. Mais elle ressemble parfois à une cohabitation brutale de deux récits contradictoires : l’un qui durcit les frontières jusqu’à durcir les cœurs, l’autre qui cherche à garder la porte ouverte au moins pour un regard, au moins pour une preuve, au moins pour une main tendue.

Dans le froid de Minneapolis, au milieu des bougies qui luttent contre le vent, on comprend que ces deux récits ne sont pas abstraits. Ils ont des visages. Ils ont des familles. Ils ont des rues. Et ils ont, désormais, des mémoriaux.

Peut-être qu’au fond, la chronique la plus juste est celle-ci : un pays n’est pas seulement ce qu’il proclame c’est ce qu’il permet. Et quand un État permet que la violence se cache derrière une langue impeccable, il revient aux citoyens, aux voisins, aux témoins, de salir un peu leurs mains… pour empêcher que l’histoire, elle, ne se lave de tout.

Auteur

Thélyson Orélien

Écrivain, chroniqueur et journaliste indépendant. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)
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