« En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »
Amadou Hampâté Bâ avait dit cela avec la gravité tranquille de ceux qui savent que les mots peuvent porter le poids du monde. Il parlait des vieux, mais il parlait surtout de la mémoire. De ces vies silencieuses qui contiennent plus d’histoires que tous les livres réunis.
Ma grand-mère Emilia est morte à Montréal à l’âge de 95 ans. Et depuis, je marche dans la ville avec l’étrange impression que quelque chose a changé dans l’air. Pas dans les rues. Pas dans les immeubles. Mais dans le temps. Comme si une horloge invisible s’était arrêtée.
Les funérailles auront lieu ce samedi 21 février à Montréal. Une ville qu’elle a aimée, adoptée, habitée comme on habite une seconde naissance. Elle n’était pas née ici, mais elle appartenait à cette ville avec la simplicité de ceux qui ne réclament rien, sinon le droit d’exister dignement.
Quand je suis arrivé d’Haïti à Montréal pour étudier, je dormais avec elle dans la même chambre. Il y avait deux lits. Deux îles séparées par un petit espace où circulait la nuit. Je ne dormais pas tout de suite. J’attendais qu’elle parle. Car ma grand-mère ne racontait pas des histoires pour distraire. Elle racontait des histoires pour transmettre.
Elle me parlait de mon grand-père, cet homme rude et généreux qui cultivait la terre avec ses mains, comme on écrit une prière. Elle me parlait de sa propre grand-mère, de sa mère, de ses enfants. Elle me les présentait un à un, comme si elle me faisait visiter une maison invisible dont j’étais l’héritier. À travers elle, je rencontrais des gens que je n’avais jamais vus. Je découvrais que j’avais une famille plus vaste que ma mémoire.
Elle me parlait aussi du Québec. De ces hommes et de ces femmes d’Haïti venus ici avec une valise et beaucoup de silence. Certains fuyaient la dictature. D’autres venaient pour enseigner, reconstruire, recommencer. Elle me parlait de mon grand-oncle, professeur de lycée, qui avait traversé la mer bien avant elle, premier de la famille à s’exiler pour s’installer au Québec. Et puis, elle évoquait mon père, lui, il avait fait un autre choix : rester dans son pays, en Haïti, tenir bon là-bas, comme on garde une lampe allumée dans la maison d’origine. Comme si chaque départ et chaque absence formaient une constellation dont elle seule connaissait la carte.
Ma grand-mère était une passeuse. Mais ce qui me frappe le plus aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’elle disait. C’est ce qu’elle faisait. Mon grand-père cultivait la terre. Il travaillait dur. Et quand la récolte était abondante, il remplissait le galeta de maïs, de petit mil, de riz, etc. Il y avait toujours assez. Toujours plus que nécessaire.
Et ma grand-mère prenait une feuille.
Elle faisait une liste.
Les noms de tous ceux qui vivaient dans le voisinage.
Les familles.
Les oubliés.
Les silencieux.
Les pauvres.
Elle écrivait les noms des voisins. Puis elle préparait des paniers. Comme on fait à Noël. Mais ce n’était pas Noël. C’était simplement sa manière de vivre.
Elle distribuait la nourriture.
Pas pour se montrer.
Pas pour être remerciée.
Mais parce que,
pour elle,
l’abondance n’avait de sens que si elle était partagée.
C’était sa manière de corriger le monde.
Elle donnait comme d’autres respirent.
Elle ne disait pas : « Regardez ce que je donne. » Elle donnait, tout simplement.
Elle comprenait une vérité que j’ai mis des années à comprendre : ce que l’on garde nous nourrit. Ce que l’on donne nous agrandit. Elle avait cet esprit de partage qui ne vient pas des livres ordinaires, mais du grand livre de la vie.
Longtemps, je n’ai pas compris la grandeur de ce geste. Aujourd’hui, je comprends que ce n’était pas seulement de la générosité. C’était une philosophie. Une manière de dire que personne ne se sauve seul.
Ma grand-mère avait vécu plusieurs années à Montréal, avant même que je naisse. Elle avait connu l’hiver, le transport en commun (les autobus, le métro), les supermarchés, les formulaires, les silences. Elle avait appris à vivre entre deux mondes sans jamais renier aucun.
Elle était devenue, sans le dire, une Québécoise.
Pas seulement par les papiers.
Par le temps.
Il y a des gens qui occupent l’espace. Et il y a des gens qui habitent le temps. Ma grand-mère appartenait à la deuxième catégorie. Elle ne parlait pas fort. Elle ne cherchait pas à convaincre. Mais sa présence suffisait à donner du sens aux choses. Dormir dans la même chambre qu’elle, c’était dormir à côté de l’histoire.
Je comprends maintenant que ce que j’appelais des conversations étaient en réalité des transmissions. Elle ne me donnait pas seulement des souvenirs. Elle me donnait une place dans une continuité. Elle m’apprenait que je venais de quelque part. Que ma vie n’était pas une apparition soudaine, mais la suite d’un long récit.
Aujourd’hui, elle est partie. Et je pourrais dire, comme Hampâté Bâ, qu’une bibliothèque a brûlé. Mais ce ne serait pas tout à fait vrai. Car certaines bibliothèques ne brûlent pas. Elles se déplacent. Elles quittent les corps pour entrer dans ceux qui restent. La sienne vit désormais en moi, dans ma manière de me souvenir, dans mes retenues, dans mes pauses entre les mots, dans ces gestes invisibles qui prolongent sa présence sans que j’y pense. Je marche avec ses histoires sous la peau, comme un héritage sans poids, mais plein de lumière.
Je réalise que ses histoires vivent maintenant en moi. Que sa manière de regarder le monde, de partager, de se souvenir, continue à respirer à travers mes gestes.
Elle m’a appris sans jamais me faire la leçon.
Elle m’a transmis sans jamais exiger.
Elle m’a donné le plus grand héritage possible : une mémoire habitée par l’amour.
Samedi, Montréal accueillera son dernier passage parmi nous. Mais je sais déjà qu’elle ne quittera jamais vraiment cette ville.
Elle est dans ses rues.
Elle est dans ses silences.
Elle est dans chacun de ceux qu’elle a aimés.
Et quelque part, chaque soir, j’imagine qu’elle est assise sur le bord de son lit, prête à raconter une autre histoire. Et moi, comme avant, je continue d’écouter.
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