Cazo mon frère,
Je t’écris comme on ferme doucement une porte pour éviter qu’elle claque : sans colère, mais avec cette détermination calme des gens qui ont compris que leur santé mentale n’est pas un pays neutre.
Voilà : je ne veux plus parler de politique avec toi. Pas parce que je suis devenu apatride du débat, ni parce que j’ai soudainement découvert une vocation de plante verte. Non. Parce qu’à force de refaire le monde à l’oral, on oublie que le monde, lui, ne se refait pas : il se défait très bien tout seul.
Et entre nous, la politique, ces temps-ci, c’est comme une série Netflix : beaucoup de saisons, beaucoup de drames, et à la fin tu réalises que c’est surtout écrit pour te garder accroché, pas pour t’éclairer.
Je te vois venir, Cazo. Tu vas me dire : « Mais Thély, faut être informé ! »
Oui. Mais il y a une différence entre être informé… et être intoxiqué.
Parce que quand tu me parles des grandes puissances qui “interviennent pour sauver un peuple”, je veux bien, moi, j’ai un cœur – il bat même parfois pour l’humanité entière, les jours de grande forme. Mais tu sais très bien, au fond, que dans ce monde-là, le mot peuple est souvent un décor.
Le vrai scénario, c’est l’intérêt. L’intérêt national, l’intérêt économique, l’intérêt stratégique – bref, l’intérêt, ce dieu moderne qui ne demande même plus qu’on le cache derrière un drapeau.
Et c’est là que je décroche, Cazo : quand le récit devient trop propre. Quand on me vend l’idée qu’on débarque quelque part uniquement par compassion, comme si des avions, des sanctions, des alliances et des “opérations” étaient des dons de charité. Comme si la géopolitique était une ONG avec un logo bleu et une conscience sans pétrole. Tu veux qu’on soit lucides, justement ? Alors parlons de ce qui est à portée de lucidité.
Regarde : il existe des endroits où “des choses se passent” depuis si longtemps qu’on ne dit même plus “des choses”, on dit “la situation”. Et ces endroits sont parfois si proches des grandes puissances qu’on pourrait croire qu’un petit souffle suffirait à changer le destin.
Et pourtant… silence. Ou alors, des discours. De magnifiques discours. Des discours bien repassés, parfumés aux valeurs universelles, et rangés ensuite dans un tiroir qui s’appelle “intérêts divergents”.
Tu vois pourquoi je ne veux plus qu’on en parle ? Parce que cette conversation finit toujours au même endroit : la morale d’un côté, le cynisme de l’autre, et nous deux au milieu, comme deux commentateurs sportifs qui crient sur un match où les joueurs ne nous entendent pas.
Et pendant que nous, on s’écharpe sur des cartes du monde, le monde, lui, fait ce qu’il fait le mieux : il continue sans demander notre avis. Alors je te propose une trêve. Une paix armée, mais armée de livres.
La politique m’a pris trop de minutes de vie
Cazo, la politique est devenue une machine à voler du temps. Elle s’infiltre partout : dans le café, sur X, sur les profils Facebook, dans les statuts WhatsApp, dans les soupers, dans les conversations qui auraient dû parler d’amour, de fatigue, de rêves, de projets. Elle se glisse comme une poussière fine sur le ventilateur de la cuisine : tu ne la vois pas au début, puis un jour tu éternues et tu comprends qu’elle était là depuis des semaines.
Et puis, franchement, à force, ça abîme notre amitié. Parce que toi, tu veux me convaincre. Et moi, je ne veux pas être convaincu : je veux respirer.
Je veux qu’on parle de littérature. Je veux qu’on parle de cette chose rare : une phrase qui te sauve une journée. Un roman qui te remet debout. Un poème qui t’apprend à nommer ce que tu croyais indicible.
Je veux qu’on parle du Québec, non pas comme un terrain de bataille idéologique, mais comme une société vivante : ses contradictions, ses tendresses, ses colères, sa langue qui se défend, ses hivers qui te testent le moral, ses librairies qui te réconcilient avec l’humanité.
Je veux qu’on parle d’Haïti aussi – pas seulement comme une tragédie en continu qu’on commente de loin, mais comme une mémoire, une dignité, une culture qui résiste, une intelligence collective qui n’a pas dit son dernier mot. Je veux qu’on parle de nos écrivains, de nos musiques, de nos rues, de nos mères, de nos enfants, de nos façons de rire quand même.
Je veux qu’on parle de livres, Cazo. De livres !
Parce qu’un livre, au moins, ne prétend pas sauver le monde avec un communiqué : il te montre le monde, il t’y confronte, puis il te laisse libre de te transformer.
Petit pacte de survie entre nous
Donc voilà le deal.
Quand tu sens monter en toi l’envie de me dire : « Tu as vu ce que tel pays a fait à tel autre pays ? », tu prends une grande respiration et tu te poses une question simple : Est-ce que cette discussion va nous rendre plus lucides… ou juste plus amers ?
Si la réponse c’est “plus amers”, tu fais ce que font les sages : tu changes de sujet.
Tu m’écris plutôt :
- « J’ai découvert un roman qui te ressemble. »
- « T’as vu ce débat sur la langue ici ? »
- « Cette chronique m’a fait rire. »
- « Ce poème-là, c’est un coup de poing. »
- « Dis-moi, tu écris quoi en ce moment ? »
Et moi, en échange, je promets d’être présent. De répondre. De nourrir la conversation. De ne pas fuir. Parce que je ne fuis pas le réel, Cazo : je fuis l’illusion de le maîtriser à coups d’opinions.
Je te le dis avec affection : je ne veux plus qu’on fasse semblant d’être les analystes d’un monde qui tourne sur des intérêts.
Je ne veux plus qu’on confonde indignation et intelligence. Je ne veux plus qu’on se fatigue à décrire le feu pendant que nos propres maisons réclament un peu d’eau, un peu de soin, un peu de beauté.
Alors, s’il te plaît : ne me parle plus de politique. Pas comme avant. Pas comme si ça devait être notre sport du soir.
Parle-moi plutôt de ce qui construit.
De ce qui éclaire.
De ce qui dure.
Parle-moi de littérature, Cazo.
Et si tu insistes vraiment pour parler de politique… fais-le comme un personnage de roman : avec nuance, humour, contradiction, humanité. Là, peut-être, je resterai.
Sinon, je te préviens : je te bloque… mais en te recommandant un livre.
Avec amitié, ironie, et une pile de pages à lire.
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PHOTO : Garçon, Bookworm, Livres. Utilisation gratuite. (Juli-s/Pixabay)
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