En 1965 est apparu chez Boukan «Ti Jak» de Carrié Paultre, un roman en créole qui dramatise les deux pôles d’attraction de la vie haïtienne : la ville contre la campagne. Réédité en 1970, il raconte l’histoire d’un jeune garçon, fils de paysans, intelligent et laborieux, envoyé en ville par ses parents pour poursuivre ses études. «Ti Jak» pourrait être classifié dans le genre littéraire de roman court. Ce type d’œuvre est souvent considéré comme une novella plutôt qu’un roman traditionnel, en raison de sa longueur plus courte.
La vie de la ville captive Ti Jak, tout comme une fille du nom de Mago. Avec Mago, il se confronte au dilemme de choisir entre une carrière confortable en ville ou revenir pour aider sa famille en difficulté à la campagne. À la fin, Ti-Jak retourne à la campagne, choisissant de soutenir sa famille, tandis que Mago reste en ville.
Ti Jak (1965)
Les tentations de la vie en ville sont encore plus fortes dans le roman de 1966 «Lérison» (réédité sous forme de livre en 1975). Lérison est attiré en ville par un travail bien payé dans une usine, tombe dans de mauvaises fréquentations et, sur une période de trois ans, subit un sérieux changement de caractère. Finalement, sa santé menacée, il revient à la campagne pour se ressourcer. Grâce à ses effets purificateurs, il retrouve la santé et l’amour. La vie simple de la campagne a de nouveau triomphé.
Dans «Amarant», en 1967, (la suite de Ti-Jak ?) les personnages centraux sont Ti-Jak, un aspirant tombeur de femmes raffiné, et Amarant, qui est venue de la petite ville de Port-Margot pour apprendre la couture. C’est une histoire d’amour introspective décrivant la transformation progressive du caractère de Ti-Jak à mesure qu’il apprend à connaître Amarant. Essentiellement, il contraste les conquêtes superficielles avec l’amour, tout en révélant des hypothèses sous-jacentes concernant l’amour et le mariage dans la société haïtienne. Deux personnages secondaires, Luk et Lala, introduisent de subtiles variations thématiques qui ajoutent de la profondeur à l’intrigue.
D’autres histoires de Carrié Paultre sont apparues également sous forme de feuilleton, bien qu’elles n’ont jamais été éditées sous forme de livre : «Koté rout la yé», «Tout maladi pa maladi doktè», «Konvèsasyon yon oungan» (Conversation d’un prêtre vaudou), et «I Istoua yon koulèv yo rélé Zoka» (Histoire d’un serpent nommé Zoka).
Lerison (1966)
C’est en 1976, cependant, que paraît dans Boukan ce que beaucoup considèrent comme de loin son œuvre la plus importante à ce jour : «Tonton Liben» (réédité sous forme de livre en 1978). On peut bien y voir toute la saga de l’histoire haïtienne de ce siècle, racontée à travers la vie d’un paysan. «Tonton Liben» est une sorte d’Haïtien de tous les temps qui symbolise les épreuves et les tribulations d’un peuple et d’une nation. Il n’y a pas d’événement important dans la vie haïtienne, de 1902 jusqu’au milieu des années 1960, qui ne soit relaté. «Tonton Liben» retrace les vicissitudes d’une grande partie de la nation haïtienne, toujours dépendante de deux facteurs essentiels : la politique et le climat. C’est l’agitation politique de son pays qui répond même à sa naissance ; elle définit son éducation, sa première profession, son ascension au pouvoir local, sa chute soudaine. La situation politique continue de façonner sa vie alors qu’il s’efforce de se rétablir, et le cyclone Hazel dévaste le peu qu’il a pu sauver.
Nous ne savons pas pourquoi ces romans de la littérature créole-haïtienne n’ont jamais été réédités à l’heure actuelle. Mais revenons à Ti Jak.
Le roman «Ti Jak» de Carrié Paultre nous prouve que, contrairement à ce que disent officiellement des critiques de la littérature créole, «Dezafi» (1975) de Frankétienne [publié la même année que «Lanmou pa gin bariè», roman en trois tomes d’Émile Célestin-Mégie, 1975, 1977, 1981] n’est pas le premier roman en date de la littérature haïtienne d’expression créole. Car, avant «Dezafi», existait déjà «Ti Jak» (1965), « Lerison » (1966) et « Amarant » (1967) de Carrié Paultre. Même si la facture de «Dezafi» dépasse de loin celle de «Ti Jak», on ne peut ignorer le fait que «Ti Jak» a été publié 10 années avant.
Amarant (1967)
Les premières œuvres littéraires en créole jouent un rôle fondamental dans l’évolution culturelle et linguistique d’une langue. Bien que des romans comme «Dezafi» de Frankétienne aient reçu une reconnaissance et une acclamation méritées, ils ne représentent pas nécessairement les toutes premières créations romanesques en créole. Des œuvres antérieures, telles que «Ti-Jak», publié une décennie avant, existent. Même s’il s’agit d’un court roman, «Ti-Jak» constitue une étape importante qui n’a pas bénéficié de la reconnaissance qu’elle mérite. Loin de diminuer l’importance de «Dezafi» et d’autres romans créoles, il s’agit de révéler une étape oubliée du développement littéraire haïtien.
Loin de vouloir déranger certaines personnes ou plaire à certaines autres, il s’agit tout simplement d’une des perspectives qui visent à remettre l’histoire à l’endroit, au moment des grands débats soulignant la situation des langues créoles et la promulgation par le gouvernement haïtien de la loi sur la création d’une Académie du créole haïtien.
Carrié Paultre (1924-1999)
Lanmou pa gin baryè (1975)Carrié Paultre est né le 8 mars 1924, dans une vieille famille protestante distinguée de Saint-Marc. Il a été formé comme agronome à l’École d’agriculture d’Haïti à Damien, près de Port-au-Prince, après avoir terminé ses études primaires à Saint-Marc et ses études secondaires dans la capitale.
En 1948, il travaille pendant deux ans comme agronome au ministère de l’Agriculture d’Haïti dans le Plateau Central, mais la mort de son père l’oblige à retourner à Saint-Marc pour diriger l’entreprise familiale d’exportation de café. De 1961 à 1963, il travaille à nouveau comme agronome, cette fois dans le cadre du programme de développement de la vallée de l’Artibonite. Carrié Paultre était un Haïtien qui aimait la culture, le créole-haïtien, le peuple, et qui était altruiste dans ses efforts pour promouvoir ce qui élèverait et éduquerait les masses en Haïti. C’était un homme du peuple.
En 2001, Bryant C. Freeman, professeur émérite des études Afro-américaines à l’Université du Kansas, a édité un recueil des œuvres de Carrié Paultre et l’a qualifié de romancier haïtien de premier plan. Parmi les nombreuses publications de Freeman, on compte l’un des dictionnaires les plus complets du créole haïtien vers l’anglais (et plus tard de l’anglais vers le créole haïtien) jamais réalisé, ainsi que des dictionnaires spécialisés dans la terminologie médicale.
Dezafi (1975)
Bryant Freeman était principalement connu pour être le fondateur et le directeur de l’Institut d’études haïtiennes de l’Université du Kansas, l’un des rares instituts de ce type dans une grande université des États-Unis. Freeman a obtenu son doctorat en français de l’Université Yale, spécialisé dans l’œuvre de Jean Racine.
Selon Bryant C. Freeman, l’œuvre en créole de Carrié Paultre symbolise les épreuves et les tribulations d’un peuple et d’une nation. Elle retrace les vicissitudes de la grande partie de la nation haïtienne. Si cela est vrai, il s’agit donc d’un écrivain important que tout le monde doit connaître.
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