Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois et 1 semaine
Le pays où l’on entre par une chanson
En mémoire de Karl Tremblay, deux ans déjà… On ne sait jamais vraiment comment on entre dans un pays. Certains passent par l’aéroport, d’autres par les papiers, d’autres encore par les tempêtes de neige qui vous giflent le visage comme pour dire : « Bienvenue, mon grand, ici, tu devras apprendre à marcher autrement. » Moi, je suis entré au Québec par une chanson. Par quatre accords qui vibraient un soir dans un auditorium d’école primaire, dans un quartier où je louais un sous-sol qui sentait l’amitié et la soupe du dimanche. C’est un voisin, ou plutôt ce propriétaire du duplex, installé juste au-dessus de mon petit appartement dans Rosemont–La Petite-Patrie, qui m’avait adopté comme un cousin tombé du ciel. Un soir, il m’avait lancé avec son franc sourire : « Viens voir mon garçon chanter avec ses chums, tu vas aimer ça. » Pas de protocole, pas de grand discours. Juste des parents fiers comme seuls les Québécois savent l’être, et des enfants dont la nervosité battait plus fort que les feuilles qui frémissent aux premiers vents d’automne. Puis ils ont commencé. Et là, dans ma vie d’immigrant qui essayait encore de comprendre le sens mystique du mot « cabane à sucre », j’ai entendu « Plus rien » pour la première fois. Je n’ai pas compris tout de suite que cette chanson allait fissurer quelque chose en moi. Mais les voix d’enfants qui racontent la fin du monde, ça touche différemment. Ça dérange. Ça plante un drapeau. À la fin, j’ai demandé :— C’est qui ça, les Cowboys Fringants ?On m’a répondu comme on répond à quelqu’un qui vient de découvrir la poutine :— Ah ben là… t’es en retard, mon chum. Faut que tu rattrapes ça. Le lendemain, je suis allé chez Archambault. J’ai acheté l’album « La Grande-Messe », j’ai fouillé, j’ai lu sur les artistes (JF Pauzé, Marie-Annick Lépine, Jérôme Dupras et Karl Tremblay), j’ai regardé des entrevues, j’ai écouté en boucle. C’était aussi simple que ça : le Québec venait de se loger dans ma vie par la porte dérobée de la musique. Et moi, qui croyais qu’on s’intégrait par l’accent ou les formulaires, je découvrais qu’en réalité, on s’intègre par les chansons qu’on apprend à connaître, par les refrains qu’on se surprend à fredonner sans accent, par les histoires qui deviennent un peu les nôtres. Quelques mois plus tard, je me suis retrouvé dans une salle de spectacle, au milieu d’un public debout, vibrant. J’ai vu Karl Tremblay et les autres sur scène au Théâtre du Vieux-Terrebonne. Il avait cette manière de tenir un micro comme on tient une vérité fragile : sans prétention, sans artifice, avec une sincérité qui ne triche pas. Ce soir-là, j’ai compris pourquoi un peuple entier considérait ce groupe comme une famille élargie. Les Cowboys, c’était l’humour, la poésie, la critique sociale, le cœur sur la table, la simplicité dans le grand. C’était aussi ça, le Québec : une profondeur sans fla-fla, une fraternité qui n’a pas besoin de mots compliqués, un pays capable de rire de lui-même sans cesser de s’aimer. Puis, le 15 novembre 2023, à la Une des journaux.Karl était parti. J’ai eu l’impression que le sol bougeait sous mes pieds. Pas un petit tremblement, non. Un séisme. Un bruit sourd dans la poitrine. Comme si un géant venait de tomber et que tout le monde, d’un seul coup, se sentait plus petit. Le Québec a pleuré. Moi aussi. Les artistes qu’on aime ne font jamais vraiment partie de notre famille, mais ils habitent nos souvenirs avec la même intimité. Deux ans plus tard, on s’ennuie encore de lui.Chaque jour un peu.Chaque fois qu’un refrain commence.Chaque fois que la neige tombe comme dans « Les étoiles filantes ».Chaque fois qu’une foule chante « Marine marchande » en cœur.Chaque fois qu’on se rappelle qu’une voix peut devenir un pays. « PLUS RIEN » – Les Cowboys Fringants Il y a une ironie incroyable à se dire que j’ai découvert les Cowboys Fringants par une chanson qui parle de la fin du monde. Parce qu’à travers cette apocalypse poétique, ce que j’ai réellement reçu, c’est une leçon de vie québécoise : ici, même quand tout fout le camp, on chante encore. On rit, on dénonce, on espère. Et cette chanson « Plus rien », je recopie ici un long extrait, parce que certaines œuvres ne s’expliquent pas, elles se portent : (…) Tout ça a commencé il y a plusieurs annéesAlors que mes ancêtres étaient obnubilésPar des bouts de papier que l’on appelait argentQui rendaient certains hommes vraiment riches et puissantsEt ces nouveaux dieux ne reculant devant rienÉtaient prêts à tout pour arriver à leurs finsPour s’enrichir encore, ils ont rasé la terrePollué l’air ambiant et tari les rivières Mais au bout de cent ans, des gens se sont levésEt les ont avertis qu’il fallait tout stopperMais ils n’ont pas compris cette sage prophétieCes hommes-là ne parlaient qu’en termes de profitsC’est des années plus tard qu’ils ont vu le non-sensDans la panique ont déclaré l’état d’urgenceQuand tous les océans ont englouti les îlesEt que les inondations ont frappé les grandes villes Et par la suite pendant toute une décennieCe furent les ouragans et puis les incendiesLes tremblements de terre et la grande sécheressePartout sur les visages, on lisait la détresseLes gens ont dû se battre contre les pandémiesDécimés par millions par d’atroces maladiesPuis les autres sont morts par la soif ou la faimComme tombent les mouches, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rienPlus rienPlus rien (…) Cette chanson, c’est un testament écologique. Un avertissement. Une fable. Une prière. Un miroir aussi. Mais pour moi, elle restera surtout le premier pont que j’ai traversé vers ce pays où les gens disent « Bon matin ! » avec une chaleur tellement pure que ça réconcilierait deux ennemis jurés. Les Cowboys Fringants m’ont appris le Québec avant même que je sache l’habiter. Karl Tremblay m’a montré qu’une voix peut rassembler un peuple entier. Et depuis ce premier soir, je marche dans ce coin du monde avec un refrain dans la poche. Deux ans déjà que Karl n’est plus là.Le manque reste bien réel. Et lorsque la foule s’élève en chœur, on entend encore son empreinte dans chaque refrain. Parce que certains artistes ne meurent jamais : ils se transforment en pays. Quand une voix devient pays Il y a des voix qui ne meurent pas.Elles changent simplement de domicile.Elles quittent le corps pour entrer dans les foules,elles délaissent la scène pour habiter la mémoire. La tienne, Karl, s’est logée dans les interstices du Québec :entre deux sapins, dans les rues où la neige hésite avant de tomber,dans les soupers de famille où quelqu’un finit toujours par dire :« Peux-tu mettre les Cowboys ? Ça fait longtemps… » Elle est dans les fêtes d’école,dans les camps de vacances,dans les road trips vers le Lac,dans les 5 à 7 où on parle du pays comme s’il nous appartenait tousmais où, secrètement, c’est toi qui le portais. Tu as chanté la terre,le monde qui déraille,les amours qui collent,les rêves qui tiennent debout même quand le vent souffle trop fort. Et nous, on t’a suivi.Parce que tu chantais ce qu’on vivaitavant même qu’on le vive. Tu étais la preuve qu’une chanson peut être une patrie,qu’un refrain peut tenir lieu d’étendard,qu’un artiste peut incarner un peuple sans jamais se prendre pour un prophète. Il y a deux ans, le 15 novembre,le Québec a perdu un chanteurmais a gagné une légende.Une légende modeste,qui aurait rougi d’entendre qu’on parle de lui comme ça,mais qui aurait souri en coinen voyant les foules pleurer et chanter en même temps. Et aujourd’hui encore,quand les voix s’élèvent dans les arénas,quand les guitares s’allument dans les salons,quand un enfant, comme celui que j’ai vu,reprend « Plus rien » avec un sérieux de vieil homme,on sent ton souffle au milieu du chant. Tu n’es plus là,mais tu continues d’apparaîtredans chaque note juste,chaque foule debout,chaque cœur qui se réchauffe un peu trop vite. On dit souvent que le Québec, c’est un pays qui n’a jamais réussi à se faire.Moi, je crois l’inverse :le Québec existe.Il est là,dans cette façon qu’on a de te chanter encore,comme si chaque voix qui s’ajoutevenait compléter ton absence. Karl,tu as quitté la scène,mais pas le pays.Tu as quitté la vie,mais pas les vivants.Tu as quitté ton corps,mais pas nos mémoires. Et tant que les foules auront un souffle,tu ne manqueras jamais d’airParce qu’une voix comme la tiennene disparaît pas. Elle se dépose.Elle se transforme.Elle devient un territoire entier. Un pays chanté.Un pays partagé.Un pays qui sait encore dire« On est ensembl Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois et 1 semaine
Boualem Sansal : le retour d’un homme libre
Il arrive que la littérature vacille, qu’un pays tremble, qu’un écrivain devienne malgré lui le miroir d’une époque incapable de supporter son propre reflet. Boualem Sansal, romancier de la lucidité abrasive, aura passé 361 jours derrière les barreaux pour un crime que seuls les pouvoirs fragiles reconnaissent : dire, écrire, penser autrement. Aujourd’hui, le voilà libre. Pas tout à fait indemne, jamais vraiment vaincu. La grâce présidentielle algérienne annoncée ce 12 novembre résonne comme un souffle rentré trop longtemps. Elle met fin à une parenthèse injuste, mais pas aux questions qu’elle soulève. Car lorsqu’un État arrête un écrivain, ce n’est jamais une simple affaire judiciaire : c’est une bataille contre le langage, contre la possibilité même d’un esprit qui refuse de s’agenouiller. Sansal est de ces écrivains qui rappellent que les mots ne sont pas décoratifs : ils sont dangereux, parce qu’ils éclairent, parce qu’ils rangent les ombres à leur place. On imagine sa sortie de prison comme un mélange d’épuisement et de dignité, un homme qui retrouve l’air froid de novembre avec la lenteur de ceux qui redécouvrent le monde en cherchant où poser leurs pas. On pense à son épouse, Naziha, à sa famille qui aura vécu l’attente comme une nuit sans horloge, à ses lecteurs disséminés d’Alger à Montréal, de Paris à Berlin, qui se passaient la nouvelle de chaque développement judiciaire comme on transmet une prière. La joie d’aujourd’hui appartient à tous, mais elle s’invite aussi dans un monde où l’on emprisonne encore des écrivains, des journalistes, des blogueurs dont le seul tort est d’avoir soulevé le voile d’un mensonge d’État ou d’une incompétence officielle. La liberté d’un seul rappelle les chaînes invisibles qui pèsent encore sur tant d’autres. Sansal, lui, ne les a jamais ignorées : son œuvre est traversée par cette vigilance inquiète, par ce courage tranquille, par cette obsession de dire vrai même quand le vrai dérange. Dans cette histoire, un homme revient constamment, tel un phare moral : Antoine Gallimard, qui n’a jamais cessé d’incarner ce que signifie être éditeur au sens le plus noble — un veilleur, un protecteur de la langue, un défenseur sans tremblements de ceux qui écrivent au péril d’eux-mêmes. Issu d’une longue lignée de bâtisseurs de livres, oui, mais surtout artisan patient d’une idée très simple et très rare : la littérature n’a de sens que si elle résiste. Dans ses prises de position, dans ses lettres ouvertes, dans ses interventions publiques, il a rappelé que la liberté d’un écrivain n’est pas une faveur, mais une évidence. Et lorsque cette évidence vacille, c’est à l’éditeur de la rappeler, d’en porter le poids, d’en préserver l’horizon. Peu d’hommes, aujourd’hui, endossent ce rôle avec autant de constance et d’élégance. Ses mots — « goût de la liberté », « courage », « impertinence » — ne relèvent pas d’une rhétorique diplomatique, mais de cette sensibilité exigeante qui fait les grands éditeurs : savoir reconnaître dans une œuvre non pas un produit, mais une conscience. En cela, Gallimard a été plus qu’un soutien administratif ; il a été la voix qui refuse l’oubli, la présence qui empêche le silence de s’installer. Une histoire forte : dans son roman Le Village de l’Allemand ou le Journal des frères Schiller (2008), Sansal imagine deux frères découvrant que leur père était un ancien officier de la SS réfugié en Algérie après la guerre. Une fiction dérangeante, audacieuse, qui valut au livre une interdiction implicite dans son propre pays, tant la comparaison entre nazisme et islamisme heurtait les autorités. Cette œuvre, aujourd’hui considérée comme l’une des plus importantes de son parcours, témoigne du courage littéraire d’un homme qui n’a jamais cessé de questionner l’histoire, même dans ses angles morts. La nouvelle de sa convalescence prochaine en Allemagne n’est pas anodine : elle marque le passage vers un temps nécessaire, celui de la réparation. Car la liberté retrouvée demande un corps qui peut la porter. Les cicatrices physiques et intérieures, elles, mettront le temps qu’il faudra. Mais toute libération porte en elle un espoir : celui de voir un homme reprendre ses mots, ses colères, ses intuitions — et peut-être même, bientôt, sa plume. Ce dénouement heureux doit beaucoup à celles et ceux qui, depuis un an, refusent l’indifférence : associations, éditeurs, journalistes, lecteurs anonymes, diplomates officieux, militants acharnés de la liberté d’expression. Leur insistance patiente a creusé, phrase après phrase, un passage dans la muraille. Une grâce présidentielle n’est jamais un miracle : c’est le résultat d’une pression collective, d’une fidélité obstinée, d’un refus opiniâtre de considérer la prison comme une fatalité. Reste maintenant ce que Sansal en fera. La liberté rendue n’est pas qu’un soulagement : elle est un engagement renouvelé. Un écrivain libéré après une injustice porte toujours sur ses épaules une responsabilité, celle de continuer à écrire pour ceux qu’on n’entend pas, pour ceux qui restent enfermés et pour ceux qui n’auront jamais de tribune. Et ceux qui l’ont soutenu — Gallimard au premier rang — seront encore là pour accueillir le prochain manuscrit, le prochain acte de résistance littéraire. Aujourd’hui, il respire l’air d’homme libre. Demain, il retrouvera peut-être la phrase, ce territoire où il n’a jamais cessé d’exister malgré la prison. Et dans ce retour, il y a plus que la victoire d’un individu : il y a la preuve — fragile, précieuse, indispensable — que la liberté, même quand on la bâillonne, finit par trouver la clé. Et rien, en littérature, ne co Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois et 1 semaine
Montréal, d’une mairesse à l’autre
Il existe des soirs où une ville semble respirer plus fort que d’habitude. Des soirs où le vent qui traverse ses avenues transporte autre chose que le froid de novembre : une sorte de certitude tranquille, presque tendre, que quelque chose s’est déplacé dans l’histoire. Le 13 novembre 2025 est de ceux-là. Montréal n’a pas seulement tenu une élection. Elle a dressé un miroir où des milliers de gens ont vu autre chose qu’une simple transition politique : un passage de témoin entre deux façons d’habiter le Québec, l’une enracinée, l’autre venue de loin, et toutes deux parfaitement légitimes, parfaitement québécoises. Valérie Plante. Première femme élue mairesse de Montréal. Une pionnière qui a traversé le tumulte municipal en gardant un certain sourire vaguement ironique, comme si elle savait que le leadership féminin n’a jamais été un long fleuve tranquille, surtout dans une métropole où chaque trottoir est un champ de bataille idéologique. Qu’on soit enchanté ou déçu de son bilan n’est pas le sujet : ce qui compte, c’est qu’elle a existé là, à ce poste que l’on disait longtemps réservé à d’autres visages, d’autres voix. Elle a ouvert la porte d’un geste simple : en s’y asseyant. Elle a montré qu’au Québec, on devient la première en acceptant d’essuyer quelques gifles symboliques et de marcher devant quand personne n’avait encore balisé le chemin. Soraya Martinez Ferrada. Femme. Immigrante. Réfugiée de la dictature de Pinochet, débarquée à huit ans dans un pays dont elle ne maîtrisait ni la langue, ni le climat, ni les codes. Son seul bagage solide : une famille fuyant la peur et cherchant un endroit où respirer sans rappeler la dictature. Montréal fut cet endroit. Le Québec fut ce refuge. Et ce soir-là, cette enfant d’hier lève la main pour prêter serment comme mairesse de la plus grande ville francophone d’Amérique. Il y a dans ce geste une douceur et une audace qui dépassent les clivages : le Québec a permis cela. Montréal a permis cela. La société québécoise, parfois caricaturée comme hésitante, a fait exactement l’inverse : elle a tendu la main, elle a laissé quelqu’un venir de loin et s’enraciner au point d’en devenir un symbole. La photo des deux femmes côte à côte, l’une quittant, l’autre entrant, n’est pas seulement belle : elle est québécoise dans sa meilleure version. Elle raconte un peuple qui a fait de l’accueil un art discret. Le Québec n’est pas un pays de slogans. Il préfère les gestes. Il préfère les preuves. Et des preuves, il en a donné à répétition, parfois sans même se féliciter. Le Québec a accueilli des Vietnamiens fuyant les boat-people, des Chiliens fuyant Pinochet, des Haïtiens fuyant la dictature, des Libanais fuyant la guerre civile, des Congolais cherchant à reconstruire une vie, des Ukrainiens fuyant les bombes. Et dans chacune de ces vagues, sans grande tape dans le dos, sans se vanter dans les journaux, la société québécoise a naturalisé, intégré, formé, scolarisé, soigné, protégé. Elle a laissé des gens devenir médecins, enseignants, humoristes, ingénieurs, infirmières, écrivains, ministres, maires. Elle a laissé des familles ouvrir des restaurants, des commerces, des studios de danse, des petites manufactures qui sentent encore le tissu chaud. Le Québec, sans toujours le dire, aime les gens ambitieux. Il aime ceux qui arrivent avec un accent et un projet sous le bras. Il reconnaît l’effort. Il reconnaît la volonté. Quelque part, cela lui ressemble. On entend parfois que le Québec serait réservé, prudent, voire un peu sur la retenue. Mais ceux qui le disent connaissent mal les cuisines des écoles primaires où des enfants d’origine haïtienne, marocaine, française, algérienne, mexicaine, québécoise de souche et québécoise de fraîche date mangent ensemble en se disputant pour des frites. Ils connaissent mal les salons de coiffure antillais de Montréal-Nord où des clientes pure laine viennent se faire tresser depuis vingt ans. Ils connaissent mal les épiceries arabes d’Ahuntsic où on entend un français impeccable, appris à force de vouloir appartenir. Ils connaissent mal la bibliothèque du Mile-End où des adolescents venus de cinq continents étudient en silence, avec un sérieux qu’on ne félicite pas assez. Ils connaissent mal les milliers de couples mixtes qui peuplent le Québec, qui élèvent des enfants qui se disent d’ici sans hésiter une seconde. Le Québec n’est pas multiculturaliste au sens du “chacun pour soi”, où chaque communauté déguste son plat à part. Le Québec préfère l’assiette commune : on partage la même table, la même langue, la même manière d’être ensemble — et chacun y apporte sa touche sans changer le goût du pays. Tout le monde mange avec le même couvert, mais chacun apporte un ingrédient. Cela donne parfois un mélange étonnant, mais toujours reconnaissable. Le Québec, c’est une maison à la charpente solide où l’on peut changer le décor sans toucher aux fondations. La langue française fait office de cuisine centrale. On y entre par la voix. Une fois qu’on parle comme les autres avec un « bonjour », un « bon matin », un tabarnak occasionnel, on fait partie de la famille. Et Montréal, cette ville parfois mal comprise, est le laboratoire vivant de cette inclusion. Elle accueille, digère, remodèle, puis offre au reste du Québec une version améliorée de lui-même. Ce soir, Montréal prouve qu’elle sait faire confiance. À une femme née ici, à une autre née ailleurs. À une pionnière, à une héritière. À deux histoires différentes qui racontent pourtant le même pays. Voir Valérie Plante tendre la main à Soraya Martinez Ferrada, ce n’est pas assister à un passage administratif. C’est voir un geste profondément québécois : celui de croire que quelqu’un d’autre peut faire mieux, ou autrement, et que ce « autrement » a sa place. C’est voir un peuple capable d’accueillir l’ailleurs sans perdre l’ici. Dans une époque où l’on parle de frontières, de quotas, de seuils, de chiffres, Montréal apporte une réponse plus simple, plus humaine : ici, ce qui compte, c’est ce que tu fais une fois que tu es arrivé. Et trop souvent, ceux qui viennent de loin donnent au Québec plus qu’ils n’ont reçu. Ils travaillent, ils étudient, ils élèvent, ils soignent, ils créent. Ils deviennent des Québécois de plein droit, avec toute la fierté que cela suppose. Ce soir-là, Montréal ne choisit pas entre deux femmes. Elle choisit de dire au monde : regardez ce que nous sommes encore capables de devenir. Et cela, pour un peuple qui doute parfois de lui-même, est déjà un miracle tranquille. Le Québec, ce soir, n’a pas fermé sa porte. Il l’a simplement tenue ouverte assez longtemps pour que deux femmes y passent — l’une qui part, l’autre qui entre — et que chacun voie à quel point cette ouverture est profonde, sincèr Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois et 1 semaine
La philosophie du flocon
Elle est tombée cette semaine, comme une bonne nouvelle silencieuse. Pas un événement, pas une surprise non plus — plutôt un rendez-vous, celui qu’on attend sans vraiment y croire, qu’on devine avant même de lever les yeux. La première neige. Elle arrive toujours avec cette lenteur pudique d’un souvenir qui revient sans prévenir. Au Québec, elle n’a pas besoin d’être annoncée : elle s’installe, comme quelqu’un qui revient chez lui. Dans les rues d’Ottawa, de Montréal, de Québec, les flocons ont d’abord hésité. Ils ne tombaient pas, ils flottaient — comme s’ils cherchaient à savoir s’ils étaient encore les bienvenus. On aurait dit une poignée de poussière céleste, une écriture lente sur les toits, sur les voitures, sur les visages. Et soudain, tout le monde s’est mis à parler de la neige. Comme si c’était la première fois, comme si le pays, chaque année, recommençait à zéro. C’est peut-être ça, d’ailleurs, le sens profond de la première neige : la réinitialisation du monde. Ce n’est pas le froid qui frappe d’abord, c’est le silence. Un silence neuf, lavé, sans poussière. Quand la neige tombe, elle efface les bruits, les angles, les gestes brusques. Elle enseigne aux villes à respirer. Même les voitures deviennent polies, les passants ralentissent, les enfants écarquillent les yeux comme devant une apparition. On se surprend à dire : c’est beau. Pas « c’est pratique », ni « c’est long » — juste beau. Parce qu’avant de devenir une corvée à pelleter, la neige est une émotion. La première neige, c’est le moment exact où la terre reprend son souffle. Elle remet tout à sa place : les trottoirs redeviennent fragiles, les pas s’impriment comme des signatures, le ciel se fait proche. Dans ce pays où tout finit par être mesuré, planifié, rationalisé, la neige échappe encore à la raison. Elle impose un ordre poétique au réel. Regarder la première neige, c’est assister à une métaphysique en direct. Chaque flocon descend comme un argument, comme une preuve que le monde ne nous appartient pas. Il se dépose sans bruit, mais il bouleverse tout : les paysages, les humeurs, les phrases qu’on prononce. Essayez de parler durement sous la neige : les mots se cassent. Le ton se radoucit. Les insultes s’évaporent avant d’atteindre leur cible. Même les pessimistes se taisent un instant. Le flocon est une école de lenteur. Il ne tombe pas : il hésite, se cherche, se dépose. On devrait enseigner aux humains à tomber comme un flocon, c’est-à-dire sans heurt, sans arrogance. La neige est une philosophie en poudre : elle ne dit rien, mais elle nous ramène à l’essentiel — à la fragilité, à la beauté gratuite, à cette évidence que tout recommence toujours par le blanc. je viens d’un pays qui n’a jamais vu la neigeoù la poussière s’accroche aux sandales du soleilet pourtant, ce matin,le ciel a ouvert un tiroir blanc dans ma poitrine je marche dans le souffle du Nordavec la langue brûlée par le froid des possibleschaque flocon me tutoiechaque silence me tutoie je cherche un mot pour dire la paixet je tombe sur un floconil fond avant que je le dise je vois dans la neigele visage de ceux qui ont quitté leurs terresavec des valises pleines de chaleuret qui trouvent iciune mémoire nouvelle à pelleter je viens d’un pays sans hivermais j’ai appris que la blancheur n’est pas l’oubliqu’elle est une autre forme de prière quand le ciel se met à pleurer en blancle pays se tait pour écouter et moi, dans ce silenceje prononce un mercisans traduction Ici, la neige, c’est un miroir. Les Québécois s’y regardent et s’y reconnaissent. Pas parce qu’ils aiment souffrir du froid ou conduire dans le verglas, mais parce que cette blancheur leur ressemble : elle est franche, directe, sans détour. Le Québec n’a pas inventé la neige, mais il en a fait un art de vivre. Ailleurs, elle paralyse ; ici, elle organise. Ailleurs, elle empêche ; ici, elle invite. Ce n’est pas de la flatterie : c’est une réalité culturelle. Le Québécois, dans sa voiture, dans sa tuque, dans ses bottes trempées, est philosophe malgré lui. Il sait que l’hiver sera long, qu’il faudra pelleter, gratter, patienter. Et pourtant, il sourit à la première neige comme à un vieil ami revenu de voyage. Il a cette grandeur tranquille de ceux qui ont fait la paix avec le climat. Dans d’autres pays, on parle du soleil comme d’une bénédiction. Ici, on parle de la neige comme d’un destin. Ce n’est pas rien : il faut une âme bien trempée pour aimer un pays qui vous congèle les cils. On parle souvent de la première neige comme d’un décor, d’une photo, d’un filtre Instagram naturel. Mais il y a un détail qu’on oublie : elle réveille la mémoire du corps. Le froid sur la joue, le souffle qui fume, les doigts engourdis — ce sont des sensations d’enfance, presque animales. Quand la neige tombe, chacun retrouve une part de lui qu’il avait déposée quelque part entre novembre et juillet. Et il y a aussi l’odeur. Oui, la neige a une odeur. Pas celle du savon ou du pin artificiel, mais une senteur d’air neuf, de métal léger, de promesse. Les anciens disent que c’est « l’odeur du nord ». Peut-être. C’est surtout l’odeur de ce qu’on oublie de sentir le reste de l’année : la vie sans poussière. Les premiers pas dans la neige sont une cérémonie. On choisit où poser le pied, comme si on allait profaner quelque chose. Puis vient le premier bruit : crrrr, ce froissement doux, presque sensuel, qui dit que la terre accepte notre retour. C’est le son du pays qui nous reconnaît. Certains, pour marquer le moment, prennent une photo. D’autres, plus discrets, se taisent. Ils savent que la neige n’a pas besoin de mémoire : elle est la mémoire. Elle tombe pour nous rappeler qu’on est encore là, qu’on tient bon, qu’on continue. La première neige ne marque pas la fin de l’automne : elle inaugure une autre manière d’être au monde. Au Québec, l’hiver n’est pas une parenthèse ; c’est une culture. C’est la saison où les cafés deviennent des refuges, où les regards se cherchent dans la buée des vitres, où les mains trouvent mille prétextes pour se réchauffer. On croit souvent que l’hiver rend les gens froids. C’est faux : il les rend précis. Le froid affine les émotions : il ne laisse passer que ce qui brûle vraiment. On aime différemment sous la neige ; on rit autrement. Il y a une intimité particulière à marcher côte à côte dans le vent glacial, à partager un souffle dans le brouillard blanc. Chaque flocon qui tombe raconte quelque chose du pays. Il dit la patience, la résistance, le refus du spectacle. Il dit aussi la beauté des choses simples : une lumière jaune sur la neige bleue, un chien qui saute, un autobus en retard, un souffle de buée dans l’air du matin. Le pays dans les détails, ce n’est pas seulement la neige : c’est ce qu’elle révèle. Un peuple qui a appris à rire du froid, à vivre dans le blanc, à bâtir une chaleur dans le gel. C’est une leçon politique autant que poétique : on ne choisit pas son climat, mais on peut choisir la manière de l’habiter. La première neige ne ment jamais. Elle ne promet rien. Elle vient, et c’est tout. Elle ne demande pas d’applaudissements, ni d’interviews météo. Elle s’en moque. Elle tombe sur les riches et les pauvres, sur les hivers chauffés à l’électricité et ceux chauffés à l’espérance. Elle ne distingue pas les pays ; elle uniformise le monde. Mais ici, au Québec, elle trouve une écoute particulière. Parce que le peuple qui l’accueille sait que chaque flocon est une preuve d’existence. Le pays commence par un détail : un souffle, un pas, une neige. Et tout le reste — la langue, la culture, la mémoire — en découle. Quand la première neige tombe, on ne devrait pas dire « il neige ». On devrait dire : le pays recommence à vivre. Parce que dans cette blancheur, il y a tout ce qu’on est : la persévérance, la pudeur, la beauté tranquille, et cette joie étrange d’être ensemble sous le froid. La neige ne fait pas que tomber sur le Québec — elle le raconte. Et chaque flocon, en se posant, écrit une page du grand roman blanc de c Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois et 2 semaines
Chronique d’une jouissance confisquée
Il faut le dire avec tout le respect dû aux vibromasseurs tombés au combat : l’État haïtien vient de livrer la guerre la plus absurde de son histoire moderne. Une guerre sans sang, sans stratégie, mais avec beaucoup de morale. Une guerre sainte menée non pas contre les armes de guerre, mais contre les armes du plaisir. Le gouvernement a donc décidé de sévir contre… les sextoys. Oui, ces objets coupables d’avoir procuré plus de bonheur en une décennie que tous les ministères réunis. Pendant que des containers d’armes automatiques traversent les douanes comme des touristes en transit, le véritable danger, selon l’Administration Générale des Douanes (AGD), se cache dans un colis Amazon en forme de banane rose. L’État haïtien, toujours soucieux de protéger la moralité publique, a donc déclaré la guerre au silicone, au nom de Dieu, de la pudeur et, probablement, d’un complexe collectif mal soigné. Dans un pays où l’électricité est une légende urbaine et l’eau potable un privilège diplomatique, on aurait pu croire que le gouvernement avait d’autres priorités. Mais non. Interdire les sextoys est désormais une question de sécurité nationale. C’est vrai : une population détendue est une population dangereuse. Le plaisir, c’est subversif. Le plaisir, c’est suspect. Pendant que les balles sifflent à Cité Soleil, les douaniers se concentrent sur les colis discrets venant de Miami. Les gangs importent des fusils AR-15 par conteneurs, mais si une femme commande un petit vibromasseur, tout le pays s’indigne : « Où va la morale ? » Haïti ne produit plus de riz, plus d’électricité, plus d’État, mais produit de la honte, encore et toujours. Le porte-parole de la Police Nationale d’Haïti, visiblement fier de son coup, a tenu une conférence de presse pour annoncer la saisie de plusieurs sextoys à la douane. Oui, une conférence de presse. Comme si on venait de capturer El Chapo ou déjouer un coup d’État. On aurait presque attendu qu’il montre les objets confisqués sur un écran géant, en expliquant, pointer laser à la main : « Voici le modèle le plus dangereux, mesdames et messieurs. Il a une autonomie de deux heures et une vitesse variable. Un engin redoutable. » Et pendant qu’il parlait, les cargaisons d’armes passaient au port de Port-de-Paix, sans un seul communiqué. Le contraste est si grotesque qu’il en devient poétique : le pays où l’on confond les balles et les boules. Le pouvoir en place ne sait plus faire la différence entre gouverner et moraliser. Il croit qu’interdire les sextoys, c’est gouverner avec vertu. Mais c’est gouverner avec panique. C’est transformer la politique publique en prêche de confessionnal. Pendant ce temps, les vraies urgences, sécurité, santé, éducation, continuent de gémir dans le noir. Soyons honnêtes : si le gouvernement avait interdit les rasoirs électriques ou les ventilateurs portatifs, personne n’aurait bronché. Mais interdire les sextoys, c’est une déclaration de guerre symbolique, contre le corps féminin, contre l’autonomie, contre la joie sans permission masculine. Car enfin, à qui s’adressent ces jouets ? Principalement aux femmes. Et dans une société encore dominée par la peur du désir féminin, il fallait bien trouver un bouc émissaire. Le vibromasseur devient alors le nouvel épouvantail national : un petit objet d’émancipation qu’on diabolise, parce qu’il fonctionne sans autorisation patriarcale. En interdisant les sextoys, l’État haïtien ne protège pas la morale, il protège l’hypocrisie. Celle qui fait croire que la vertu se mesure à la frustration, et que la sainteté commence là où s’arrête l’orgasme. Pendant qu’un conteneur de sextoys est bloqué, dix autres de munitions entrent tranquillement. Les rapports d’Amnesty International et de la MINUJUSTH sont clairs : les ports haïtiens sont des passoires. Les armes circulent librement, les cartels dictent la loi, et les gangs recrutent à ciel ouvert. Mais la douane, apparemment, ne manque pas d’énergie pour inspecter les colis d’Amazon contenant « objets intimes non conformes à la moralité publique ». On dirait un sketch :— Inspecteur, on a trouvé un fusil d’assaut.— Laissez passer.— Et ici, un vibromasseur.— Mon Dieu, cachez ça, c’est indécent ! Le tragique, c’est que ce n’est même plus drôle. C’est la logique inversée d’un État malade : incapable de filtrer la violence, il s’en prend au plaisir. Incapable d’éduquer, il moralise. Incapable de protéger, il contrôle ce qu’il ne comprend pas. Dans un pays où les gangs contrôlent les ports, les marchés, et parfois les commissariats, il est fascinant de voir que la douane retrouve soudainement sa vigueur dès qu’il s’agit de plastique rose. On aurait aimé qu’elle montre la même rigueur pour les armes. Mais non : entre un fusil et un vibromasseur, il faut choisir ses batailles. Le vibromasseur, lui, ne corrompt pas les juges, ne kidnappe personne, ne rançonne pas les quartiers. Il n’a pas de réseau, pas de cartel, pas de ministre. Il ne tire sur personne, sauf, parfois, sur l’ennui. Mais dans la République de l’inversion, tout ce qui donne du plaisir est suspect, et tout ce qui tue est toléré. Cette histoire aurait pu faire rire si elle n’était pas si tragiquement révélatrice. Car derrière la farce, il y a un système. Un système où l’État se donne bonne conscience à peu de frais : interdire des objets inoffensifs pour masquer son impuissance sur les vrais problèmes. Interdire un sextoy ne coûte rien. Combattre un gang, si. S’attaquer à la morale sexuelle est symbolique. S’attaquer à la contrebande d’armes, c’est dangereux. Résultat : le gouvernement choisit toujours la guerre la plus sûre, celle contre les jouets. C’est le syndrome du tigre en papier : rugir fort sur les choses inutiles, se taire sur les choses graves. Le plus ironique dans tout cela, c’est que le plaisir, ce petit moment de répit dans une société en crise, est perçu comme un acte de rébellion. Dans un pays où tout est souffrance, la joie devient suspecte. S’il y a bien une forme de résistance pacifique, c’est celle des femmes qui continuent de revendiquer leur droit au plaisir malgré la pauvreté, la peur et les sermons des politiciens. Dans un certain sens, le vibromasseur est plus révolutionnaire qu’une arme : il ne détruit rien, mais libère quelqu’un. Et c’est peut-être pour ça qu’il fait si peur. Parce qu’il ne tue pas : il réveille. Haïti est devenue cette étrange contrée où le crime se vend à ciel ouvert et où le plaisir s’importe clandestinement. Un pays où les trafiquants d’armes dorment tranquilles, mais où les colis de femmes célibataires sont fouillés à la loupe. Dans cette inversion complète des priorités, on finit par se demander si les douaniers ne sont pas, eux aussi, frustrés. Peut-être qu’ils se vengent d’un pays qui les empêche de jouir autrement que par la répression. Mais une chose est sûre : tant que les dirigeants croiront qu’on rétablit l’ordre en interdisant le plaisir, le pays restera coincé entre deux extrêmes, la pulsion de mort et la peur du vivant. Et à ce rythme, il ne manquera bientôt plus qu’un décret pour interdire le rire. Parce qu’en Haïti, tout ce qui fait du bien devient vite une affaire d’État. Dans un pays où l’on confond moralité et sécurité, où les fusils passent mais pas les fous rires, le vibromasseur devient le symbole involontaire de la liberté. Et si le gouvernement haïtien redoute tant ces petits objets, c’est peut-être parce qu’ils rappellent une vérité insupportable : le peuple n’a plu Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 5 mois et 2 semaines
L’aliénation par la dévotion
Je n’aime pas la fête des Guédés. Voilà, c’est dit. Dans un pays où tout le monde prétend aimer ce qu’il ne comprend plus, où l’on appelle culture ce qui relève souvent de la transe collective, je préfère dire ce que beaucoup pensent tout bas : cette fête n’est plus une célébration de la mort, mais une profanation du vivant. Le 1er et 2 novembre, Port-au-Prince se transforme en théâtre grotesque. On appelle cela “rendre hommage aux morts”. En réalité, c’est un spectacle public où la mort, lasse d’être vénérée, se cache sous les rires gras. Des foules entières envahissent les cimetières, poudre blanche au visage, lunettes à l’envers, bouteilles de clairin à la main. Et devant la croix de Baron Samedi — le maître des lieux — c’est une scène dantesque : cris, insultes, obscénités, orgie d’alcool et de symboles. On dit que c’est la “spiritualité du peuple”. J’y vois une mise en scène macabre de l’aliénation. On ne célèbre plus, on performe. On ne médite plus sur la mort, on la travestit. Le cimetière devient un chapiteau, la tombe un bar, la croix un décor. Et au milieu de tout cela, Baron Samedi, incarnation du passage entre la vie et la mort, réduit à une figure de carnaval : un comédien, un clown vaudou. Dans la logique du Guédé, tout est inversé : le sacré devient spectacle, le recueillement devient vacarme. On se déguise pour invoquer les morts, on rit pour conjurer la peur, on boit pour “communiquer”. Ce n’est plus une foi, c’est une fuite. Une religion qui, faute d’avoir su évoluer, s’est réfugiée dans la gesticulation. La philosophie du Guédé se fonde sur une vérité : celui qui a connu la mort n’a plus peur de rien. Mais en Haïti, cette sagesse s’est transformée en excuse pour justifier la décadence. L’homme “qui ne craint plus rien” devient celui qui n’a plus de pudeur. La liberté spirituelle s’est muée en impudeur collective. Quand des hommes s’enduisent les parties intimes de piment devant des enfants, quand la vulgarité devient rite, le sacré a déjà quitté les lieux. C’est cela, l’aliénation suprême : confondre liberté et déchéance, spiritualité et exhibitionnisme. Depuis quelques années, les élites et les “ambassadeurs de la culture haïtienne” adorent montrer les Guédés au monde. C’est folklorique, c’est “authentique”. Les photographes étrangers s’en donnent à cœur joie : les visages blanchis, les danseurs, les bouteilles, les croix. Tout cela fait de belles images pour les magazines. Une Haïti pittoresque, exotique, noire et mystique. Mais qu’y a-t-il derrière ces clichés ? Une souffrance recyclée en divertissement. Une foi populaire instrumentalisée. Une misère qui se maquille pour être montrée. On appelle cela la “promotion de la culture”. Moi, j’appelle cela la propagande du désordre. Car si la culture est ce qui élève, alors ce spectacle, lui, abaisse. Il abaisse l’esprit au niveau de la transe. Il remplace la réflexion par la possession. Il fait de la mort un prétexte à la danse et de la foi un prétexte à l’oubli. Le Guédé, au départ, n’est pas une erreur. C’est un miroir. Un miroir de notre rapport à la mort, au rire, au chaos. Les Haïtiens ont toujours eu cette force : rire de la mort pour ne pas en mourir. Mais quand le rire devient un cri d’ivresse, ce n’est plus de la philosophie, c’est du désespoir. Il faut bien comprendre : la fête des morts, dans d’autres cultures, est empreinte de silence et de respect. En Haïti, on a confondu le courage avec le vacarme. Comme si la dignité devait se mesurer au volume du tambour. Comme si l’esprit des ancêtres se nourrissait d’obscénités et de clairin. La mort n’a pas besoin d’alcool pour se faire entendre. Elle parle déjà assez fort dans les rues, dans les hôpitaux, dans les commissariats, dans les maisons sans toit. Et voilà qu’on l’invite à boire encore, à rire encore. Le peuple, pris dans sa misère, croit communier. En vérité, il s’oublie. L’aliénation n’est pas seulement politique ou économique. Elle est aussi spirituelle. Quand une société transforme la mort en carnaval, c’est qu’elle ne sait plus comment parler de la vie. Quand la religion devient théâtre, c’est que l’espérance a disparu. Le Guédé, c’est la version mystique de notre désarroi : on danse sur les tombes parce qu’on n’a plus de place pour rêver ailleurs. On prie des esprits parce qu’on ne croit plus aux institutions. On verse du rhum sur la croix parce qu’on ne verse plus de sens dans nos vies. Et pourtant, il y a dans cette folie quelque chose de grandiose : un peuple qui refuse le silence. Mais la grandeur ne suffit pas à excuser la laideur. Les défenseurs du Guédé parlent de “syncrétisme religieux” : un mariage entre le catholicisme et le vodou. Je veux bien. Mais un mariage ne fonctionne pas quand les conjoints s’insultent. Les 1er et 2 novembre, dates qui correspondent dans le calendrier catholique à la Toussaint et à la Commémoration des fidèles défunts — la “fête des morts” —, auraient pu être un moment de recueillement partagé, un temps de convergence spirituelle entre deux visions du sacré : celle du cimetière comme lieu de silence et celle du cimetière comme espace de transe. Pourtant, au lieu de communion, c’est souvent la confusion. Comment parler de fusion spirituelle quand on profère des obscénités devant une croix ? Comment parler d’hommage quand on tourne la mort en spectacle ? On dit que “les esprits aiment la joie”. Peut-être. Mais la joie n’a jamais eu besoin de vulgarité pour exister. Le rire n’a pas besoin de piment ni d’entrejambe pour être sincère. Ce que nous appelons spiritualité populaire ressemble de plus en plus à une caricature. C’est cela, le drame : à force de défendre “la culture”, on a cessé de la questionner. À force de célébrer nos traditions, on a oublié de les élever. Comme le disait Albert Camus : “Toute religion finit par justifier ce qu’elle voulait combattre.” J’adhère à cette lucidité. La religion, quelle qu’elle soit, n’est jamais totalement objective ; elle est le miroir des besoins humains, de nos peurs et de nos illusions. Elle prétend sauver l’homme, mais parfois, elle l’endort. C’est là que réside le danger : lorsque la foi devient une habitude culturelle plutôt qu’une quête de vérité. Je n’ai rien contre le vodou. Je crois même qu’il fait partie du génie haïtien : une forme d’intelligence spirituelle née de la résistance. Mais je refuse de confondre la foi avec la farce. Il y a une dignité à préserver, même dans la dévotion. Les morts méritent mieux que des insultes. Les ancêtres méritent mieux que des gestes obscènes. Le Baron Samedi mérite mieux que des imitations grotesques. Si nous croyons vraiment à ces esprits, pourquoi les traiterions-nous comme des clowns ? Vénérer, oui. Mais avec dignité. Objectivement, peut-on dire qu’une religion est la culture d’un peuple ? C’est une question que les sociologues et les philosophes se posent depuis Durkheim. La religion, selon lui, est “un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées” — c’est-à-dire un langage symbolique qui structure le lien social. Mais la culture, elle, est mouvante ; elle inclut le savoir, les mœurs, les arts, la mémoire collective. Une religion peut donc influencer la culture, mais elle ne saurait s’y confondre. Le danger apparaît lorsque la foi devient folklore et que les pratiques sacrées se réduisent à des gestes identitaires. Le vodou, dans sa profondeur, est une spiritualité née du traumatisme, un cri de liberté pendant l’esclavage. Mais lorsque l’on répète sans comprendre, quand l’on danse sans méditer, quand le rite devient routine, ce n’est plus une religion : c’est un souvenir vidé de sens. Mon ami — un bon vivant un peu fou — me dit souvent que le vodou est la culture haïtienne. Je lui réponds que c’est faux. Le vodou fait partie de la culture, mais il ne la résume pas. Haïti, ce n’est pas que des loas ; c’est aussi des écrivains, des penseurs, des savants, des ouvriers, des mères qui prient sans tambour ni piment. Réduire notre culture au vodou, c’est enfermer notre imaginaire dans un enclos mystique. C’est comme si la France se définissait uniquement par la messe ou l’Italie par le Vatican. La culture d’un peuple, c’est sa capacité à se dépasser, à transformer ses croyances en conscience. Une religion peut nourrir la culture, mais lorsqu’elle se fait culture elle-même, elle cesse d’éclairer ; elle devient idéologie, ou pire : spectacle. Ceux qui adorent Baron Criminel, Baron Cimetière ou encore Baron Lacroix diraient que je blasphème. Mais ces figures, censées incarner le passage, sont devenues des symboles de violence. Baron Criminel, notamment, est invoqué pour la vengeance ; il aime, dit-on, le sang, les insultes et les flammes. On le décrit armé, ricanant, prêt à brûler quiconque l’offense. Comment appeler cela spiritualité ? Les fanatiques de ces loas brandissent la peur comme autorité. Ils se disent “initiés”, mais ne propagent que la terreur mystique. Ils confondent puissance et menace. Et dans les quartiers, certains se font justiciers de l’au-delà, croyant servir Baron Criminel ou Marinette Bois-Chèche. C’est là que le vodou cesse d’être foi ; il devient superstitieux, presque mafieux. La religion n’est jamais plus dangereuse que lorsqu’elle se croit au-dessus de la raison. Quand elle cesse d’interroger le bien pour n’obéir qu’à la peur. Le vodou, dans ses excès, reproduit les travers de toutes les religions fanatisées : l’orgueil de croire qu’on détient la vérité, et le plaisir d’humilier ceux qui doutent. Aujourd’hui, tout se vend. Même la mort. On tourne des documentaires, on vend des t-shirts “Guédé Spirit”, on fait du marketing mystique. La foi devient un produit touristique. Les esprits deviennent des marques. Et pendant qu’on glorifie la “richesse de notre culture”, nos hôpitaux manquent de médecins, nos écoles de professeurs, nos rues de justice. Le Guédé, autrefois rite de mémoire, est devenu la foire du simulacre. Et cette foire, on l’appelle “fierté nationale”. Je ne suis pas de ceux qui méprisent leur culture. Je dis simplement que la culture doit élever, pas rabaisser. Quand elle se réduit à des gestes grotesques, elle devient propagande : celle d’un peuple enfermé dans son folklore, applaudi pour son exotisme, jamais respecté pour sa pensée. Les Guédés ne sont pas le problème. C’est notre façon de les célébrer. Ce que nous appelons “tradition” est devenu un réflexe pavlovien : répéter sans comprendre, crier sans écouter, danser sans sentir. Un peuple peut vénérer ses morts sans les travestir. Il peut croire aux esprits sans renoncer à la décence. Il peut chanter la vie sans profaner la mort. Je ne suis pas un croyant, seulement un témoin lucide d’un peuple qui danse au bord de ses tombes. Mon esprit ne s’incline devant aucun autel, ni visible ni invisible ; je regarde les dieux comme on regarde des miroirs vides, des inventions nécessaires à ceux qui ont peur du silence. Il n’est point de ciel où je cherche refuge, ni de nom que je murmure quand tout vacille. Ce que je ressens, ce n’est pas de la peur, mais une immense tristesse. Je n’aime pas les Guédés. Pas parce qu’ils me font peur, ni parce que je crois aux esprits — je n’en suis pas un adepte, ni un initié. Je ne suis pas un croyant, seulement un témoin lucide d’un peuple qui danse au bord de ses tombes. Ce que je ressens, ce n’est pas de la peur, mais une immense tristesse. Derrière les rires et le rhum, j’y vois un peuple qui cherche sa dignité dans la poussière des sépultures. Une nation qui, au lieu de parler à ses morts, leur crie son désespoir. Et cette voix, au fond, ne vient pas du cimetière : elle monte de notre impuissance à nous relever vivants. Et si, pour une fois, on décidait de fêter la mort autrement ?En silence. En respect. En conscience. Ce serait peut-être le Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 6 mois
Les orphelins de 1804
Je ne sais pas si Jean-Jacques Dessalines, en 1804, imaginait qu’un jour ses héritiers se disputeraient sur Facebook pour savoir s’il faut l’aimer plus que Jésus. S’il avait prévu ça, il aurait sans doute écrit la Constitution de 1805 avec un article spécial interdisant les débats sur Internet après minuit. Mais nous voilà, deux siècles plus tard, les doigts tremblants sur le clavier, à transformer le fondateur de la nation en sujet de mèmes et de sermons. Tout a commencé, paraît-il, dans une église haïtienne de la diaspora. Le pasteur, en plein feu du Saint-Esprit, a posé la question fatidique : « Qui est ton Dieu ? Dessalines ou Jésus ? » Silence. Puis explosion de débats, de prêches, de posts, de lives Instagram. La diaspora s’est enflammée. Sur YouTube, on a vu un frère en larmes jurer fidélité à Dessalines : « Li se sèl papa m! » (C’est mon seul père !) Sur TikTok, une sœur, Bible à la main, l’a recadré : « Tu peux pas mettre un général avant le Fils de Dieu, mon frère! » Et sur Twitter (ou X, selon le siècle où vous vivez), les insultes fusaient : « T’es un vendu de l’Occident! » – « Toi, t’es un idolâtre du sabre ! » – « Dessalines t’aurait coupé la tête pour moins que ça! » Bref, la révolution haïtienne continue, mais cette fois avec des emojis. Il y a chez l’Haïtien une passion presque mystique pour les ancêtres. On ne peut pas lui en vouloir : quand on a eu des héros capables de vaincre Napoléon, on les garde précieusement, comme des trophées dans la mémoire. Le problème, c’est qu’on en a fait des boucliers contre le présent. Aujourd’hui, tout ce qui rend l’Haïtien fier, c’est 1804. Nos conversations tournent autour de Dessalines, Christophe, Capois-la-Mort, comme si l’Histoire s’était arrêtée à la bataille de Vertières. Le pays, lui, avance en marche arrière : les héros vont de l’avant, les vivants reculent. J’ai toujours trouvé fascinant ce réflexe collectif : au moindre échec, on crie : « Les ancêtres ne seraient pas fiers ! » Mais si on regarde bien, eux aussi avaient leurs contradictions. Dessalines, le père de la nation, a été assassiné deux ans après l’indépendance, par ceux qu’il avait libérés. Ce détail historique, on le mentionne à peine, comme un péché honteux. On préfère répéter, la main sur le cœur : « Dessalines c’était un lion. » Oui, un lion, mais entouré de hyènes. On pourrait appeler cette génération – nous, nos parents, nos enfants – les orphelins de 1804. Nous sommes nés de la gloire d’une révolution qui n’a jamais eu de descendance politique légitime. 1804 fut une victoire sans héritiers. Les héros sont morts trop tôt, et la nation, livrée à des tuteurs avides, n’a jamais été adoptée par ses propres enfants. Nous vivons sous la bannière d’un patriotisme 1804, figé comme une vieille photo : chaque 1er janvier, on refait les discours, on brandit les drapeaux, on promet de continuer le rêve, mais personne ne met à jour le logiciel. 1804, dernière mise à jour. Les orphelins de 1804 ne sont pas coupables : ils ont hérité d’un pays sans testament, d’un État sans colonne vertébrale, d’institutions dépecées par les mêmes élites qui prétendent honorer les ancêtres. Ce ne sont pas eux qui ont trahi Dessalines, c’est une classe politique incestueuse, un clergé qui a béni toutes les injustices, des puissances étrangères qui ont fait payer à Haïti le prix de sa liberté. Ces orphelins ont été nourris de prières et de poussière, condamnés à aimer un pays qui les abandonne. Ils n’ont pas failli : ils ont survécu. Ils ont continué d’espérer dans les ruines, de danser dans la pénombre, d’envoyer de l’argent à une patrie qui ne répond plus. Et si le patriotisme 1804 semble usé, c’est parce qu’il a été trop souvent manipulé pour couvrir les crimes des vrais coupables — ceux qui, depuis deux siècles, vivent du cadavre glorieux de la Révolution. Milan Kundera disait que le rire naît souvent du décalage entre la gravité qu’on se donne et la légèreté du monde réel. Haïti, cette gravité s’appelle l’esprit des ancêtres. Elle pèse tellement lourd qu’on en oublie de marcher. Nous vivons sous le poids d’un passé sacré comme d’un meuble en acajou hérité de grand-mère : impossible à déplacer, mais trop précieux pour s’en débarrasser. On ne s’assoit plus sur la chaise de Dessalines, on la vénère. Et pendant ce temps, personne ne fabrique de nouvelles chaises. Chaque fois qu’on évoque 1804, on sent un mélange d’orgueil et de culpabilité. On brandit la liberté conquise, mais on vit dans une insécurité totale. Nos rues sont devenues des labyrinthes de peur, nos écoles ferment, nos enfants fuient, nos dirigeants s’exilent dans leurs villas gardées. Même les prières sont exportées : le salut vient désormais en dollars américains. Je suis arrivé au Québec il y a des années, et je ne m’en cache pas : je suis admiratif. Pas aveuglé, non. Admiratif de voir un pays où l’administration répond à tes courriels, où le citoyen connaît ses droits, et où même le silence semble bien organisé. Je marche dans les rues propres de Gatineau ou de Québec, et je me dis : « Voilà ce qu’un peuple a construit : un système qui fonctionne. » Ce n’est pas une question de miracle, mais de discipline. Ici, les ancêtres n’ont pas besoin de revenir : leurs institutions suffisent. Pendant ce temps, en Haïti, la route de Dessalines au Pont-Rouge est pleine de trous. L’ironie ? C’est sur cette même route qu’on l’a assassiné. Deux siècles plus tard, les cratères sont toujours là. On dirait que l’Histoire, en Haïti, se répète comme un pneu crevé. Revenons à notre débat sacro-digital : Dessalines contre Jésus. Derrière cette querelle, il y a une vérité plus triste : nous cherchons désespérément une figure à adorer. L’État est mort, la justice en exil, la sécurité en cavale ; alors, il ne reste que la foi – et la nostalgie. L’Haïtien moderne prie d’une main et partage un post patriotique de l’autre. C’est un croyant à double emploi : le dimanche pour Jésus, le lundi pour Dessalines. Mais au fond, ce n’est pas de la foi : c’est du désespoir déguisé. Nous invoquons les ancêtres parce que nous n’avons plus de contemporains admirables. Nous louons la bravoure d’hier pour éviter d’affronter la lâcheté d’aujourd’hui. Et pendant que nous débattons pour savoir qui mérite le trône céleste, les gangs, eux, règnent sur la terre. La République dominicaine négocie à notre place, nous traite de menace démographique, tout en vendant les munitions qui traversent nos frontières. L’histoire est un roman noir : les descendants de Dessalines sont devenus les figurants de leur propre tragédie. Si je ris, ce n’est pas pour me moquer ; c’est pour ne pas pleurer. Rire, c’est encore une façon de résister. Nous sommes un peuple qui danse au bord du volcan, qui chante au milieu des ruines. Même nos malheurs, on les raconte avec panache. C’est peut-être ça, notre génie national : la capacité de transformer la douleur en folklore. Mais il serait temps de transformer aussi la mémoire en avenir. Car la vérité, c’est que nous n’avons pas besoin d’un nouveau Dessalines ; nous avons besoin de citoyens qui paient leurs impôts, qui respectent les feux rouges, qui refusent la corruption. Nos héros ne sont pas morts : ils sont simplement fatigués d’être invoqués pour couvrir nos paresses collectives. Le spectateur étranger qui observerait ce théâtre haïtien verrait un mélange déroutant de foi, de politique et d’histoire tressées dans une farce existentielle. Chez nous, le tragique et le comique ne s’opposent pas, ils cohabitent, comme deux colocataires qui partagent la même misère. Un peuple qui veut repeindre en saint un général que l’histoire a sali — un homme qu’on a longtemps traité de sanguinaire parce qu’il n’a pas su mourir docilement, en bon esclave, la tête penchée et le cœur soumis — un héros qu’on a crucifié une seconde fois pour avoir refusé la servitude. Et pourtant, c’est bien de le défendre, de rappeler que sa colère était celle d’un peuple qu’on voulait effacer. Mais pendant que les enfants de ce même peuple s’échinent à laver son nom dans la mémoire collective, leurs dirigeants, eux, lessivent la caisse du trésor : voilà notre paradoxe quotidien… Et pourtant, dans ce chaos, subsiste une lumière têtue, presque insolente — celle du besoin viscéral d’espérer. Nous ne savons plus construire, mais nous savons encore rêver. Être Haïtien, c’est porter en soi la gravité de 1804 et la légèreté d’un carnaval. C’est citer Dessalines entre deux chansons TikTok. C’est s’indigner du passé sans oser affronter le présent. C’est aimer son pays jusqu’à l’exil. Mais au fond, ce mélange de fierté et de dérision, c’est aussi ce qui nous sauve : le rire comme drapeau, la mémoire comme carburant, et l’ironie comme dernier refuge. Je ne sais pas si les ancêtres ont accès à Internet, mais s’ils lisent nos débats, ils doivent se fendre la tête de rire (ou de honte). Peut-être que Dessalines, depuis son nuage, envoie un message à Toussaint Louverture : « Regarde-les, ils m’ont transformé en hashtag. » Et Toussaint répond : « Laisse-les faire, au moins ils se souviennent. » Oui, ils se souviennent. Mais la mémoire sans action, c’est une bougie sans flamme. Alors, à mes compatriotes, je dirais simplement : gardons nos héros, mais cessons de les utiliser comme alibis. Si nous voulons être fiers de nous aujourd’hui, ce ne sera pas en criant « 1804 ! » dans les commentaires Facebook. Ce sera en créant des écoles, en nettoyant nos rues, en construisant nos ponts, et en élevant nos enfants dans la dignité. L’histoire n’est pas un musée : c’est un chantier. Et les ancêtres, eux, ont bien mérité leur repos. Je regarde le monde, les mains encore tachées de ma double mémoire. D’un côté, la chaleur des tambours et des ancêtres qui m’ont légué la liberté comme on lègue un chant inachevé ; de l’autre, le froid bienveillant d’une terre où les lois fonctionnent comme les saisons, où l’ordre ne fait pas peur, où la dignité n’est pas un luxe. Entre ces deux pôles, j’avance, sans carte, avec la nostalgie d’un pays qui me hante et la gratitude d’un autre qui m’a appris à respirer. Je ne choisis pas : je conjugue. Je parle la langue des survivants et j’écris celle des bâtisseurs. Il y a des soirs où, en marchant dans une rue tranquille, j’imagine Dessalines assis sur un banc public, silencieux, regardant les lumières d’une ville qui marche toute seule. Il ne dirait rien, je crois. Il sourirait peut-être, ce sourire rare des vainqueurs qui ont compris que la vraie liberté n’est pas de renverser un empire, mais de construire une société qui n’a plus besoin d’épée pour tenir debout. Et moi, en le croisant, je n’aurais rien à lui dire non plus. Pas un mot de patriotisme 1804, pas un cri d’orgueil hérité. Seulement un salut, discret, fraternel, comme entre deux hommes qui savent ce que c’est que de naître dans le tumulte et de vouloir quand même la paix. Alors oui, quelque part entre la neige et la poussière, entre l’histoire et le quotidien, je continue le trajet. Non pas pour réparer le passé, mais pour réconcilier ce qu’il a laissé de meilleur : le courage d’espérer, même quand la route se fissure. Car si 1804 fut le cri, ce présent doit devenir la respiration. Et peut-être qu’un jour, quand on parlera encore de Dessalines, on cessera de se demander qui est le père du peuple pour s’interroger enfin sur les enfants qu’il nous reste à devenir. —————————————— Les orphelins de 1804 : notion que je propose pour désigner les Haïtiens d’aujourd’hui, ces générations postindépendance héritières d’une révolution sans succession politique ni morale — descendants d’une épopée sans héritage. Nés d’une victoire absolue, mais sans filiation politique ni institutionnelle, ils sont issus de la gloire des ancêtres tout en étant privés d’un État juste. Ils portent le nom glorieux des héros sans avoir reçu ni leurs armes ni leur projet, chargés d’un passé héroïque dont ils ne possèdent pas les fruits. Ce ne sont pas des coupables, mais les enfants d’un pays qui a perdu ses pères. Ils incarnent un peuple fier de sa liberté, mais abandonné par des élites corrompues et des institutions défaillantes. Être un orphelin de 1804, c’est vivre dans l’ombre d’une révolution trahie, aimer une liberté qu’on ne goûte plus et marcher, malgré tout, avec la dignité de ceux qui savent d’où ils viennent, même quand on leur a volé la suite. C’est vivre la mémoire d’une victoire que l’histoire n’a jamais Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 6 mois
Une ville sous la ville
Il y a des villes qu’on rencontre par hasard, comme on croise une chanson qu’on n’attendait pas, et il y a celles qui vous avalent tout entier avant même que vous ayez le temps de dire « pardon », et Montréal, elle, ne m’a pas seulement avalé, elle m’a digéré avec douceur, comme une mère qui mâche le manioc pour son enfant avant de lui tendre la bouchée tiède. C’est peut-être pour ça que la première fois que j’ai posé le pied sur son sol, j’ai eu l’impression d’entrer dans un ventre vivant, un ventre illuminé, organisé, où même les couloirs ont une respiration, et le plus incroyable dans tout ça, ce n’était pas les immeubles, ni les rues bien tracées, ni les trottoirs qui ne se tordent pas de honte comme ceux de ma province, non, c’était ce qui se trouvait sous la ville : un autre monde, un labyrinthe qui marche, gronde, parle, vibre, et avale des foules à chaque minute, et les recrache à l’heure juste comme une montre cardiologique, j’ai su ce jour-là que je venais d’arriver dans un pays qui fabrique de la précision comme d’autres fabriquent du chaos. Je me rappelle encore la première descente dans le métro : je croyais pénétrer dans le futur, ou au moins dans un roman de Jules Verne où les humains vivent dans le ventre de la terre, je regardais les escalators comme des rivières mécaniques, les gens qui montaient et descendaient sans se pousser, sans s’insulter, sans se demander « c’est à qui la priorité ? », et j’étais là, figé, bouche entrouverte, comme si j’étais tombé amoureux d’un escalier, moi qui venais d’un endroit où même les marches en béton semblent fatiguées de porter des gens, je ne savais pas qu’un escalier pouvait être poli comme un majordome. Et puis l’ascenseur ! Cet ascenseur ! Cette boîte magique qui vous soulève sans effort, comme si la gravité n’était qu’une rumeur, comment des humains avaient-ils réussi à enfermer la verticalité dans un cube de métal ? J’ai regardé les parois brillantes, les chiffres lumineux, les portes qui s’ouvrent et se referment comme si elles obéissaient à une religion stricte, et j’ai pensé : « Ici, même les portes ont de la discipline. » Ce n’était pas seulement de la modernité, c’était de la confiance bétonnée : pour creuser si profond sous la ville, il faut croire en quelque chose, croire à l’avenir, croire que les hivers passent, que le progrès n’est pas une illusion, croire que les humains peuvent s’accorder au millimètre près, moi je venais d’un pays où on creuse souvent pour enterrer ou pour fuir, mais pas pour bâtir un métro. Le métro de Montréal n’est pas qu’un transport, c’est une preuve d’optimisme. Une cathédrale horizontale. Mais le plus fascinant, c’est ce qui entoure le métro : des dépanneurs cachés sous terre comme des oasis de lumière, des vendeurs de café qui sentent la chaleur même en février, des sourires pressés, des visages de toutes les couleurs, des sacs d’épicerie, des écouteurs dans les oreilles, des enfants qui rient, des travailleurs fatigués mais debout, une humanité horizontale qui se faufile entre les lignes vertes, oranges, bleues et jaunes comme une toile vivante. J’ai compris que sous la ville, il y a une autre ville, et que cette seconde ville tient la première debout. Le métro, c’est l’épine dorsale de Montréal, sa colonne vertébrale invisible. Moi, petit garçon de province, je n’étais même pas censé me retrouver là. À Port-au-Prince, on m’a demandé si j’avais été emporté par les eaux du cyclone pour finir à la Capitale. Et me voilà au Québec, comme un débris miraculeusement aspiré vers le Nord. Quand je disais que je venais des Gonaïves, on me regardait comme si j’étais rescapé d’un mythe, un survivant des inondations bibliques, un naufragé du réel. Et pourtant, c’est ici, au Québec, qu’on m’a accueilli comme si j’étais attendu. Pas comme un immigrant, mais comme un voisin. On ne m’a pas demandé de prouver ma valeur, on m’a montré où se trouve la porte d’entrée. Je n’oublierai jamais la sensation du premier « Bonjour ! » sincère qu’on m’a lancé dans le métro, ni le regard tranquille d’une vieille dame qui m’a laissé sa place parce qu’elle avait remarqué ma fatigue. Ici, j’ai senti qu’on pouvait être étranger sans être étranger à soi-même. La ville m’a laissé respirer. Elle m’a apprivoisé avec politesse. Elle m’a prêté ses trottoirs, ses métros, ses cafés, ses saisons. Les bâtisseurs de cette province, on ne les voit pas toujours, mais on marche sur leurs épaules. Ils ont creusé pour que d’autres puissent s’élever. Ils ont tracé des lignes sous la neige et la ville a continué à vibrer. Ils ont inventé une géographie intérieure, où l’hiver ne dicte pas la loi, où la chaleur est une question d’architecture, pas seulement de soleil. Ce métro est un héritage. Un poème d’ingénierie. Un rappel que la civilisation, ce n’est pas ce qu’on montre, c’est ce qu’on cache pour que tout tienne. Plus de quinze ans plus tard, je ne me considère plus comme un immigrant. Je suis un habitant du dessous et du dessus. Je connais les stations par cœur, je devine l’odeur du café à Berri-UQAM, je sais que les musiciens du métro ont parfois plus de noblesse que les politiciens de surface. J’ai marché sous Montréal comme on lit un livre : page après page, ligne après ligne, visage après visage. J’ai aimé cette ville non pas pour ce qu’elle promet, mais pour ce qu’elle tient. On dit souvent que les métros se ressemblent tous : faux. Celui-ci respire autrement. Il a des mosaïques comme des poèmes muraux, des noms de stations qui sonnent comme des chapitres d’histoire : Lionel-Groulx, Snowdon, Pie-IX, Mont-Royal. Il y règne une discrétion polie, une fraternité silencieuse. On ne se parle pas toujours, mais on avance ensemble. On se serre un peu, mais on ne se heurte pas. C’est une danse réglée où chacun garde la dignité de l’autre. Et puis il y a ces instants magiques : un enfant qui chante, un inconnu qui aide une poussette, un étudiant qui tend un ticket à un touriste perdu, une vieille dame qui applaudit un saxophoniste. Montréal sous terre est une école de coexistence. Ce que j’ai appris sous la ville, c’est que la vraie grandeur ne fait pas de bruit. Elle travaille dans le silence du béton et le souffle des machines. Elle ne cherche pas la gloire, elle cherche la continuité. Je ne remercierai jamais assez ceux qui ont pensé cette ville en couches, qui ont compris qu’une société se construit aussi bien au niveau du sol qu’en dessous, que le confort collectif est une architecture morale. Chaque tunnel, chaque escalier, chaque ascenseur est une déclaration d’humanité. Aujourd’hui, quand je descends dans le métro, je ne suis plus ce jeune homme ébahi. Mais je continue d’avoir une seconde de gratitude avant que le train n’arrive. Parce que je sais qu’ici, sous mes pieds, il y a des rêves coulés dans le ciment. Parce que je sais que je fais partie de cette ville désormais. Parce que je sais qu’on peut bâtir une civilisation… même dans le ventre de la terre. Une ville sous la ville. Et, quelque part entre les rails et le silence, une preuve que Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 6 mois et 2 semaines
Bâtir pour ne pas s’effondrer
Il y a des vérités que l’on ne comprend qu’en vivant quelque part, pas en le visitant. Au début, on regarde la nation comme un décor : ses paysages, ses rues, ses saisons. Puis, avec le temps, on commence à entendre autre chose, un bruit de fond discret mais puissant : le son de l’effort collectif. Ce n’est pas spectaculaire, ce n’est pas héroïque, c’est même invisible pour celui qui ne fait qu’observer. Mais pour celui qui écoute vraiment, on sent une tension, une volonté profonde : tenir debout. C’est à ce moment précis que l’on comprend pourquoi certains peuples protègent farouchement ce qu’ils ont construit. Pas par orgueil. Pas par fermeture. Mais parce que l’ordre, la stabilité et la confiance ne sont pas des cadeaux du hasard : ce sont des œuvres humaines. Et tout ce qui est humain peut disparaître si on cesse d’y croire, si on cesse de l’entretenir. Alors on devient vigilant. On dit : « Attention. Ne brise pas ce que nous avons mis si longtemps à bâtir. » Ce n’est pas de la peur. C’est de la maturité. C’est exactement ce que j’ai ressenti au Québec. Entre la neige qui efface les traces et les mains qui les refont chaque matin, j’ai compris que cette nation se tient non pas seulement sur des lois, mais sur une conscience partagée : celle de la fragilité du progrès. Chaque trottoir dégagé, chaque impôt payé, chaque vote exprimé est une manière silencieuse de dire : “Je participe.” C’est dans ce geste modeste et répété que le Québec trouve sa force. On n’y célèbre pas le miracle, on y célèbre la persévérance. Et cette persévérance a quelque chose de sacré. Il y a quelque chose de profondément respectable dans le fait d’aimer sa nation, non pas par slogans, mais par gestes quotidiens. Au Québec, j’ai compris une chose essentielle : ce territoire ne tient pas debout par hasard. Il tient parce que, depuis des générations, des gens se lèvent chaque matin, parfois sans gloire ni reconnaissance, pour entretenir ce que l’on appelle — un peu vaguement — « le bien commun ». Et quand on comprend cela, on comprend aussi pourquoi certains réagissent vivement lorsqu’ils sentent que cet effort est menacé. Ce n’est pas du nationalisme agressif. Ce n’est pas de la fermeture aux autres. C’est le réflexe instinctif de celui qui a passé sa vie à bâtir une maison et qui voit quelqu’un poser un pied boueux sur son plancher fraîchement nettoyé. Ce n’est pas la boue qui dérange : c’est l’irrespect du travail. Le Québec, vu de l’extérieur, peut sembler paisible. Pas de coups d’État, pas de guerre civile, pas d’effondrement brutal. Mais cette stabilité n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit de décennies de débats, de réformes, de luttes sociales, de compromis, de nuits blanches dans les parlements, d’enseignants qui ont tenu les écoles debout, d’infirmières qui ont tenu les hôpitaux à bout de bras, de citoyens qui ont cru en la valeur des institutions. Ce sens de l’effort n’est pas théorique. Je l’ai vu dans les petites choses : un voisin qui déneige aussi le trottoir du voisin âgé, une mère qui attend patiemment son tour au CLSC, un chauffeur d’autobus qui reste courtois malgré la fatigue. Dans d’autres endroits, on dirait que ce n’est rien. Ici, c’est de la structure sociale en action. Et surtout : d’un sens aigu de la responsabilité collective. Au Québec, on ne dit pas simplement : « Que quelqu’un fasse quelque chose. »On dit : « On va s’en occuper. » C’est cela, l’effort constant. Pas spectaculaire. Mais tenace. Lorsqu’un peuple a consciencieusement bâti un système de santé universel, une éducation accessible, des infrastructures fonctionnelles, une culture vivante, il développe aussi une sensibilité particulière : la peur du recul. Ceux qui ont mis de l’ordre savent à quel point le désordre revient vite. Ceux qui ont bâti savent à quel point il est facile de détruire. Ceux qui ont réformé savent à quel point l’inaction coûte plus cher que l’effort. Alors oui, certains Québécois se crispent parfois. Ils se méfient. Ils protègent. Non pas leur privilège, mais leur travail collectif. Ils ne veulent pas qu’on vienne « briser ce qui fonctionne ». Parce qu’ici, justement, les institutions fonctionnent. On sous-estime souvent ce mot : institution. On l’imagine comme un bâtiment, un ministère, un règlement. Mais une institution, c’est bien plus que ça : c’est une promesse tenue entre citoyens. Une sorte de contrat invisible : je respecte les règles, parce que je sais que les autres les respecteront aussi. Et cela change tout. Au Québec, un arrêt de bus… s’arrête. Une file d’attente… avance. Une plainte administrative… reçoit une réponse. Une loi… finit par être appliquée. Une école… ouvre chaque matin. Cela peut sembler banal. Mais dans bien des pays, y compris celui d’où je viens, c’est un luxe. Ce fonctionnement institutionnel est le résultat d’un long apprentissage collectif : apprendre à faire confiance à quelque chose de plus grand que soi. À accepter que la règle n’est pas l’ennemie de la liberté, mais sa condition. Alors, que craignent ceux qui protègent la nation ?Pas seulement la criminalité. Pas seulement l’immigration mal gérée. Pas seulement les crises économiques. Ils craignent la fragilisation de la confiance. Ils savent que la solidité d’une société repose sur de petites choses : la ponctualité, l’honnêteté, la transparence, la responsabilité, le respect du bien public. Quand ces valeurs reculent, les institutions s’effritent. Et cela, beaucoup ici le voient venir de loin. Ils sont vigilants. Et ils ont raison. Parce qu’il n’y a rien de plus long à construire… et de plus rapide à détruire… qu’une institution. Il ne faut pas confondre protection et rejet. Le Québec est l’une des sociétés les plus accueillantes au monde. Il ouvre ses écoles, ses universités, ses services sociaux, ses emplois, ses programmes à des milliers de nouveaux arrivants chaque année. Il tend la main. Mais il tend la main avec une attente claire :« Si tu entres, aide-nous à tenir la maison propre. » Pas besoin d’être parfait.Pas besoin d’être identique.Mais il faut participer à l’effort, ou du moins, ne pas le saboter. Ce que les Québécois craignent, ce n’est pas la différence. C’est le laisser-aller. Le relativisme du « ce n’est pas grave ». Le mépris du travail fait avant. Ils veulent qu’on comprenne que cette nation n’a pas été livré clés en main. Il a été arraché à l’histoire, façonné par la sueur, tenu par la volonté. Mais il faut aussi le dire : protéger ne doit pas devenir se refermer. La vraie force d’une nation, c’est de savoir accueillir sans se renier, d’intégrer sans se dissoudre, d’enseigner ses valeurs sans imposer son identité. La vigilance ne doit pas devenir méfiance permanente. Il y a un équilibre subtil, fragile, à maintenir. Et ce débat, au Québec, n’est pas tabou : il est vivant. Au lieu de s’en offusquer, on pourrait y voir une leçon précieuse :aimer une nation, c’est en prendre soin. Aimer une nation, ce n’est pas la glorifier.C’est la réparer.L’améliorer.La protéger contre ce qui l’abîme — parfois même contre ses propres dérives. Et surtout : aimer une nation, c’est comprendre que la liberté individuelle ne peut s’épanouir que si l’espace collectif est solide. Ce qui frappe, ici, c’est la capacité de ce peuple à tenir ensemble deux choses que beaucoup croient incompatibles : Le sens du bien commun Le droit à la critique Le Québec défend ses institutions… mais il n’hésite pas à les remettre en question. Il protège l’ordre… mais il accepte la contestation. Il respecte l’autorité… mais il refuse l’arbitraire. Je me souviens d’un débat à l’Assemblée nationale retransmis à la télévision : on s’y contredisait fermement, parfois même vivement, mais toujours avec la conviction que la parole publique avait un poids. Dans bien des endroits, un débat politique est un théâtre ou une guerre. Ici, c’est une méthode. C’est cela, une société adulte.Une société qui se corrige sans s’effondrer.Qui répare sans démolir.Qui avance sans oublier d’où elle vient. Je comprends profondément celui qui dit :« Nous avons travaillé trop fort pour laisser quelqu’un tout gâcher. » Je ne l’entends pas comme une barrière, mais comme un cri d’amour.Un amour lucide, exigeant, responsable. Un amour qui sait que la fierté n’est pas un slogan : c’est un engagement. Et peut-être que la vraie question n’est pas :« Pourquoi protègent-ils autant leur nation ? »Mais plutôt :« Pourquoi si peu de peuples tiennent-ils au leur avec la même force ? » Parce que lorsque les institutions fonctionnent…ce n’est pas un miracle. C’est une chaîne humaine, invisible, silencieuse,faite d’efforts constants. Et une nation ne tombe pas quand ses murs se fissurent,il tombe quand ses citoyens cessent d’y croire. Ici, ils y croient encore.Et c’est peut-être la plus gra Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 6 mois et 2 semaines
Quand la lampe s’éteint, les mots s’allument
Michel Pleau, poète et promeneur de phrases, a partagé il y a quelques jours sur Facebook une anecdote racontée par Gilles Vigneault à Radio-Canada. Ça commence comme toutes les belles choses : par une phrase paternelle qui avait l’air de rien. « Allume-pas les lampes, ça parle mieux me semble », disait le père de Vigneault à sa femme. Rien de philosophique, dirait-on, mais assez pour nourrir un poète toute une vie. Pleau y a vu une leçon de poésie. Et, à vrai dire, on aurait tort de le contredire. Parce que c’est souvent comme ça : la sagesse se glisse par la porte de service, dans une remarque banale, une consigne de cuisine ou une superstition de grand-mère. Ça ne s’annonce pas avec une trompette, ça ne cite pas Heidegger ou Platon, ça dit juste : « Attends un peu. » Ce que j’aime dans cette phrase, c’est son refus de l’éclairage immédiat. On vit dans un monde qui s’acharne à tout illuminer. Le selfie sous le néon, le souper instagrammé, le débat politique en direct avec bandeau rouge qui clignote comme un sapin de Noël. Il faut que ça brille, il faut que ça se voie. Mais la poésie — et peut-être la vraie vie aussi — aime mieux chuchoter dans le noir. « Les mots ont un impérieux besoin d’ombre », écrit Michel Pleau. J’ajouterais : les humains aussi. Ce n’est pas pour rien qu’on s’invente des alcôves, des terrasses à demi-éclairées, des confidences au creux d’un soir d’été. L’intensité ne supporte pas les projecteurs. Elle se fane vite, comme une fleur qu’on aurait mis sous un halogène. Il y a dans cette petite histoire de lampes une morale qui devrait être affichée sur tous nos écrans : n’allumons pas trop vite. Ne réagissons pas trop vite, ne jugeons pas trop vite, ne publions pas trop vite. L’art de la lampe éteinte, c’est l’art de la lenteur. Un poème, ça prend le temps de brûler doucement, comme une bûche humide dans un vieux poêle. Le feu ne se déclare pas tout de suite, il bouillonne, il hésite, puis d’un coup il flambe. Pareil pour la lecture, pour l’écriture, pour l’amour aussi : si on allume les lampes trop vite, on éblouit au lieu d’éclairer. Ce qui me fascine, c’est la capacité des pères à lancer des vérités intemporelles en croyant juste parler de la météo. Le père de Vigneault ne se prenait pas pour un penseur. Il donnait simplement une consigne domestique. Mais voilà : un enfant poète qui traîne dans les parages attrape la phrase, la range dans son coffre aux trésors, et cinquante ans plus tard on en parle encore. C’est le destin des mots : certains tombent dans le vide, d’autres se transforment en proverbes sans que personne ne l’ait demandé. Michel Pleau écrit : « Qui se penche sur le poème souffle sur les braises de ce feu qui vient de plus loin que nous. » Ça, c’est joliment dit. Parce qu’on oublie souvent que nos phrases ne nous appartiennent pas. Elles ont des arrière-grands-parents, des cousins éloignés, des ancêtres qui traînent dans les contes et les prières. Quand on écrit, on ne fait que souffler un peu sur ces braises. Elles étaient là bien avant nous. Peut-être même qu’elles se moquent de savoir qui tient le soufflet. Maintenant, je ne vous cache pas que j’aime aussi le côté un peu ironique de l’affaire. Imaginez la scène : Marie, la mère, veut allumer les lampes. Le père, pas convaincu, lui dit : « Allume-pas, ça parle mieux. » Traduction libre : « Pas besoin de dépenser l’électricité pour tes bavardages. » Dans les années 40, ça devait être une économie domestique avant d’être une métaphore existentielle. Mais l’enfant, lui, en a retenu une leçon de poésie universelle. Voilà comment naissent les grands symboles : d’un souci de facture Hydro-Québec. Ce qui m’inspire dans ce récit, ce n’est pas la morale qu’il faudrait en tirer, mais plutôt l’absence de morale définitive. On peut y voir une leçon d’humilité, une ode à la lenteur, un hommage à l’ombre, une critique de notre besoin d’exhibition. Ou on peut juste sourire en se disant que parfois, dans le noir, les gens se parlent plus vrai. Finalement, écrire — et vivre aussi — c’est ça : éteindre une lampe pour allumer une voix. Et si jamais vous n’y croyez pas, souvenez-vous de ce gentleman d’un certain âge sur la photo, Gilles Vigneault, qui sourit comme s’il avait tout compris. Peut-être qu’il s’amuse encore de la petite phrase paternelle, devenue parabole nationale. Peut-être qu’il sait, mieux que nous, que les grandes lumières naissent toujours dans le noir. ⸻ Merci à Michel Pleau d’avoir allumé — ou plutôt éteint — cette lampe sur Facebook. On devrait tous, de temps en temps, écouter les poètes. Ou mieux : écouter les pères qui n’ont pas l’air philosophes. Eux, au moins, ne se Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 6 mois et 4 semaines
Paris, un bus et un sans-abri
Il est cinq heures du matin. Paris somnole encore, les boulangers allument leurs fours, les pigeons bâillent (oui, ça existe), et les insomniaques finissent leur dernier verre dans un bar fatigué du XIe. Dans ce demi-sommeil collectif, un événement digne d’une comédie burlesque va réveiller la capitale. Sur le trottoir, un sans-abri contemple un bus de la Régie autonome des transports parisiens (RATP) sagement garé. Le moteur dort, mais les clés brillent sur le contact. C’est un peu comme si la ville lui murmurait : « Monte, je t’emmène. » Et lui, sans se faire prier, a décidé de croire à cette invitation céleste. Imaginez le tableau : les portes s’ouvrent avec un soupir mécanique, il s’installe au volant, redresse le siège comme si c’était le sien depuis toujours, et démarre. Pas un klaxon, pas une protestation. Le bus glisse dans les rues désertes de Paris, tel un navire fantôme piloté par un capitaine improbable. Pendant une demi-heure, la capitale devient son plateau de tournage. Des joggeurs matinaux se frottent les yeux : est-ce un bus, est-ce un mirage ? Des taxis hésitent à klaxonner : on n’interrompt pas un artiste en pleine performance. Et lui, droit comme un I derrière son immense volant, mène la danse. Treize kilomètres avalés. Treize kilomètres de liberté insolite, où chaque feu rouge devient une victoire sur la fatalité, chaque rond-point une ode à l’improvisation. Bien sûr, Paris n’est pas Hollywood, et tout scénario a une fin. Le bus, bardé de capteurs et de géolocalisation, n’avait aucune chance de rester discret. La balade s’arrête Porte de Bagnolet, comme un film coupé net par un générique mal placé. La police l’interpelle, et l’homme retourne à une réalité moins glamour. Mais la scène reste gravée : un sans-abri qui, l’espace d’une demi-heure, a conduit son destin au volant d’un bus de la RATP. Évidemment, les réactions fusent. Certains s’esclaffent : « Au moins, voilà une façon originale d’obtenir le gîte et le couvert : un petit détour par la prison et hop, toit garanti, repas compris ! » C’est cynique, mais pas complètement faux. D’autres, plus sérieux, se posent la question : « Et si, au lieu de punir, on embauchait ? » Parce que soyons honnêtes : conduire un bus dans Paris à 5 heures du matin, ce n’est pas donné à tout le monde. Rien qu’un rond-point à Bastille peut transformer un chauffeur débutant en œuvre d’art contemporaine. Or, notre homme a survécu treize kilomètres sans accident, sans carambolage, sans effondrement de morale publique. C’est déjà une compétence rare. Dans un monde logique, quelqu’un devrait lui dire : « Monsieur, vous avez fait vos preuves. Voici une formation, un uniforme, et un contrat. » Dans cette histoire, il y a un détail qu’on oublie souvent : qui laisse un bus allumé, clé sur le contact, au beau milieu de Paris ? Peut-être que ce chauffeur pensait que l’aube était une heure de confiance universelle. Peut-être avait-il une urgence pressante, genre café brûlant ou croissant mal positionné. Toujours est-il que, si l’on cherche un coupable, on pourrait presque se dire que ce n’est pas le sans-abri le plus négligent dans l’affaire. Après tout, lui n’a fait que saisir une opportunité. Comme dirait l’autre : « On ne blâme pas celui qui trouve la porte ouverte, mais celui qui l’a laissée béante. » Cet épisode n’est pas qu’une anecdote cocasse. Il raconte quelque chose de plus profond. Paris est une ville où les contrastes sont violents : d’un côté, les vitrines illuminées des Champs-Élysées ; de l’autre, des hommes qui dorment sous les ponts. Un bus devient alors plus qu’un simple moyen de transport : il se transforme en symbole de la frontière floue entre l’exclusion et l’intégration. Un sans-abri au volant, c’est l’image d’un citoyen invisible qui, l’espace d’un instant, reprend la main sur son destin. Même si ce n’était qu’un détour vers une cellule, il a vécu trente minutes où il n’était plus spectateur, mais acteur. Au lieu de hausser les épaules et de ranger ça dans la case « faits divers amusants », pourquoi ne pas y voir une leçon ? Si un homme capable de manœuvrer un bus de nuit dans Paris existe, c’est qu’il a une habileté, une audace, une capacité à s’adapter. Combien de talents dortent ainsi dans la rue, ignorés, méprisés ? Et combien de postes vacants restent à pourvoir, faute de candidats « qualifiés » sur papier ? Peut-être que la vraie audace serait de transformer les erreurs en opportunités. Cette virée insolite nous rappelle que la vie est parfois un bus garé, clé sur le contact. Certains passent devant sans rien voir, d’autres montent et roulent. L’homme arrêté Porte de Bagnolet a pris son volant comme on prend sa chance. Maladroite, illégale, certes. Mais révélatrice. La leçon est simple : dans chaque existence cabossée, il reste un moteur qui demande juste une clé pour démarrer. Plutôt que de condamner systématiquement, il faudrait apprendre à reconnaître ces étincelles de compétence et leur offrir une route légale. Après tout, un homme qui a conduit un bus à travers Paris sans passagers ni victimes mérite peut-être mieux qu’un casier judiciaire. Il mérite qu’on se pose la question : et si la dignité pouvait parfois commencer par un simple trajet improvisé ? Oui, cette histoire prête à sourire, parce qu’elle a tout d’un sketch de cinéma. Mais elle n’est pas que drôle. Elle est un miroir tendu à notre société : celle qui sait sanctionner plus vite qu’elle n’intègre, celle qui laisse des clés sur le contact mais ne confie pas un contrat. La prochaine fois que vous croiserez un bus, pensez-y. Derrière chaque volant, il y a peut-être un sans-abri en puissance, prêt à prouver que conduire sa vie vaut mieux que la subir. Et souvenez-vous : dans Paris, même à cinq heures du matin, l’impr Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois
Le jour où j’ai sauvé ma mère d’un danger imaginaire
Il y a des phrases qui s’impriment dans la mémoire comme des tatouages. Des mots que tu entends petit, que tu comprends de travers, mais qui t’accompagnent toute ta vie. Moi, j’avais quatre ou cinq ans, et cette phrase-là m’a fait traverser la Nationale #1 (Gonaïves, Haïti) à deux reprises, torse nu, les sandales ballottant, le souffle coupé : « Manman pitit mare vant ! » En français, on traduit ça maladroitement par « Mères de famille, resserrez vos ceintures : le danger frappe à nos portes », une manière haïtienne de dire à une femme enceinte de se préparer, de tenir bon face à la douleur de l’enfantement qui approche, parfois pour avertir d’un danger. Mais à quatre, cinq ans, les nuances de la sagesse populaire, crois-moi, ce n’est pas encore au programme. Moi, j’ai juste entendu une menace. Et comme le pays vivait au rythme des coups d’État, des rumeurs de massacre, et des voix graves à la radio, j’ai pensé que ma mère, Solange, allait mourir. Point barre. Nous étions en plein chaos. Le président Jean Bertrand Aristide venait d’être renversé, on parlait de FRAPH (Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti), dirigé par Emmanuel Constant, alias Toto Constant, comme on parle du diable : à voix basse, la peur coincée dans la gorge. Ce point est abordé au chapitre 44 de Le Rêve de la mer Noire. Dans les ruelles, les hommes se penchaient sur les postes de radio grésillants comme si chaque phrase était une balle prête à partir. Dans les cuisines, les femmes étouffaient les enfants avec des gestes rapides : « Chut ! Pa pale ! » (Ne parle pas !). À cet âge, j’avais compris deux choses : premièrement, que les adultes écoutaient trop souvent les informations pour que ce soit bon signe. Deuxièmement, que si ma mère allait à l’église le soir, ce n’était pas seulement pour prier, mais parce que Dieu était son seul garde du corps. Et moi, enfant encore sans recul, je n’avais aucune confiance dans ce garde du corps invisible. Alors, ce soir-là, quand j’ai entendu l’expression fatale « Manman pitit mare vant », j’ai cru que c’était l’alerte rouge. Pas une métaphore. Pas une image. Pas une façon de dire. Non. J’ai pensé que les FRAPH avaient déjà encerclé l’église et qu’ils allaient tuer ma mère. Je me suis mis à courir. Pas marcher, pas trottiner. Courir. Comme si j’étais poursuivi par tous les démons de l’Apocalypse. Les adultes qui m’ont vu partir ont bien essayé de me rattraper. Mais un enfant de quatre, cinq ans, quand il court avec la conviction que la vie de sa mère est en jeu, c’est plus rapide qu’un Usain Bolt avec du caféine dans le sang. On dit souvent que la peur paralyse. Faux. La peur donne des ailes, et mes petites jambes de gamin se sont transformées en kalachnikovs de vitesse. J’ai traversé la Nationale #1 à deux reprises, zigzaguant entre les tap-taps, les camions, les motos, avec une adresse que même les cascades de cinéma n’oseraient pas filmer. Derrière moi, une dizaine d’adultes me poursuivaient. C’était une vraie scène de Benny Hill version haïtienne : eux soufflant et criant, moi toujours hors de portée, comme un petit cabri qu’on n’arrive jamais à attraper. J’ai couru des kilomètres. Le torse nu, les sandales battant le tempo, la gorge en feu. J’avais une seule mission en tête : récupérer ma mère avant que les « méchants » ne la tuent. J’ai ouvert la porte de l’église comme un héros qui fait irruption dans un film d’action. Essoufflé, en sueur, j’ai crié à ma mère : « Dépêche-toi, les méchants vont venir pour te tuer ! » Silence. Puis rires. Des vagues de rires. Les fidèles, perplexes d’abord, ont éclaté de rire en comprenant la scène. Ma mère a expliqué, avec douceur, pourquoi son petit garçon avait fait ce sprint épique. Les gens étaient morts de rire, mais avec une tendresse qui réchauffait la nuit. Dans ce pays où la peur était devenue la musique de fond, il y avait encore de la place pour rire d’un enfant trop sérieux. Ce soir-là, j’ai sauvé ma mère d’un danger imaginaire. Mais quelques mois plus tard, c’est Raboteau qui a été englouti dans un vrai massacre. Des centaines de partisans d’Aristide réclamant son retour ont été exécutés, les vagues emportant les cadavres. Cette fois, ce n’était pas une rumeur d’enfant. C’était l’Histoire, celle qui se grave au fer rouge dans la mémoire d’un peuple. Avec le recul, je me dis que cette course folle était peut-être une parabole. L’enfant qui court pour protéger sa mère, c’est un peu l’image d’Haïti elle-même : toujours en fuite, toujours en train de traverser des nationales brûlantes, toujours poursuivie par des forces plus grandes qu’elle, mais jamais résignée à se laisser rattraper. On rit d’un gamin qui s’imagine sauver sa mère d’un massacre. Mais n’est-ce pas exactement ce que chacun de nous fait, à sa manière ? On court pour sauver ceux qu’on aime, même quand le danger n’est pas encore là. On court par instinct. Et parfois, grâce à cette course, on garde vivante la possibilité d’un futur. J’ai appris plusieurs choses ce soir-là. Les mots sont puissants. Ce que j’ai entendu, « Manman pitit mare vant », m’a fait courir comme si le ciel me tombait sur la tête. Les adultes lancent parfois des phrases comme on jette des pierres dans l’eau. Mais un enfant, lui, croit que chaque pierre peut lui briser le crâne. La peur n’est pas toujours mauvaise. Oui, elle m’a fait courir comme un fou. Mais elle m’a aussi fait traverser mes propres limites. Parfois, c’est la peur qui nous pousse à agir, à protéger, à aimer plus fort. Rire est une survie. Les fidèles qui riaient ce soir-là riaient non pas de moi, mais avec moi. Ils riaient de la vie qui persiste, même dans le chaos. En Haïti, on a souvent dû rire au bord de l’abîme, parce que sinon, on tomberait pour de bon. Chaque petite histoire cache une grande histoire. Mon sprint enfantin était une anecdote drôle. Mais replacée dans le contexte, elle devient un écho de l’Histoire d’Haïti : la peur, l’amour, la survie, la résistance. Aujourd’hui encore, quand je pense à ce petit garçon torse nu qui courait à perdre haleine, je souris. Il avait tort et raison à la fois. Tort, parce que sa mère n’était pas en danger immédiat. Raison, parce que le danger planait bel et bien, au-dessus de tout un peuple. Il vaut mieux courir trop tôt pour sauver quelqu’un que trop tard pour pleurer sa perte. C’est peut-être ça, la sagesse que j’ai ramenée de mon enfance. Ne pas attendre que les massacres arrivent pour protéger ceux qu’on aime. Ne pas croire que les menaces sont toujours des métaphores. Et comprendre que même une course absurde peut avoir du sens, quand elle naît d’un amour absolu. Voilà pourquoi, chaque fois que j’entends encore aujourd’hui un Haïtien lancer son fameux « Manman pitit mare vant », je ris. Mais je ris comme on pleure : avec la mémoire d’un peuple qui court toujours, et l’espoir qu’un jour Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois
Tu es l’un des nôtres
Il y a des phrases qui tombent comme un coup de tonnerre, et d’autres qui caressent comme une pluie d’été. « Retourne dans ton pays » fait partie des premières. Elle fige, elle glace, elle réduit un être humain à un passeport, comme si une vie se résumait à des papiers pliés dans un tiroir. Mais il existe une autre phrase, discrète, souvent chuchotée avec chaleur et simplicité : « Tu es chez toi ici. Tu es l’un des nôtres. » Elle, au contraire, ouvre les bras. Elle bâtit un pont. Elle transforme une terre d’accueil en maison commune. Et c’est bien cela que je veux raconter : chaque fois qu’un écho amer me rappelle que certains doutent de ma place, j’en entends cent autres qui me rappellent le contraire. Ce n’est pas toute la société qui pense d’un seul bloc — le Québec est traversé par des sensibilités différentes — mais la balance penche clairement du côté de l’accueil et de la solidarité. Ce n’est pas une formule polie lancée en l’air ; c’est un geste qui se vérifie dans les faits. C’est un voisin qui vient donner un coup de pelle l’hiver quand la neige a enseveli l’entrée. C’est une collègue qui prend le temps d’expliquer patiemment une subtilité de la langue ou de la culture. C’est une amie qui ouvre sa maison pour Noël alors que je n’ai pas ma famille à proximité. Ce sont aussi des institutions qui, malgré leurs imperfections, offrent la santé, l’école, l’égalité devant la loi. Bref, ce sont des gestes concrets qui disent : « Tu n’es pas seulement toléré, tu fais partie de nous. » Le Québec que j’aime, c’est celui-là. On ne devient pas Québécois seulement par la carte de citoyenneté, mais par cette lente imprégnation quotidienne qui fait qu’un jour on se surprend à dire « pantoute » sans même y penser, à se plaindre de la météo comme tout le monde, à savourer une poutine avec le même sérieux que s’il s’agissait d’un rite ancestral. L’appartenance n’est pas un décret, elle est une expérience. Il est vrai que l’intégration est un chemin, pas un coup de baguette magique. Les sociologues l’ont montré : il faut deux, parfois trois générations pour que les racines d’un nouvel arrivant soient perçues comme pleinement ancrées dans le paysage collectif. C’est vrai partout : en France, en Allemagne, en Haïti. Mais entre-temps, il y a cette possibilité immense : être déjà de cœur, de culture et d’engagement. Or, le cœur et l’engagement, voilà ce qui compte. Car être Québécois, ce n’est pas seulement être né ici ; c’est partager une histoire, participer à un avenir, dire « nous » plutôt que « eux ». Il m’est arrivé, en France, qu’on me dise : « Tu dois être Québécois », comme si mon accent portait avec lui une autre patrie. En Haïti, mon pays d’origine, paradoxalement, on m’a parfois regardé comme un étranger revenu du froid. Et au Québec, certains m’ont déjà pris pour un Camérounais. Cette confusion n’est pas une insulte : c’est la preuve que l’exil tricote des identités multiples. C’est une boussole qui cherche encore le nord, mais qui finit toujours par l’indiquer. Être pris pour un autre, c’est aussi le lot de toute migration : l’œil de l’autre vous reflète d’abord comme « étrange ». Mais avec le temps, la différence se fond dans la ressemblance. C’est le travail silencieux de la société d’accueil : transformer l’altérité en familiarité. On pourrait croire que cette hospitalité n’est qu’un discours, mais elle se vérifie dans des acquis que bien des immigrants découvrent avec émerveillement : Un système de santé accessible et universel. Une école gratuite et obligatoire, où l’enfant d’un nouvel arrivant apprend le français, se fait des amis, et rentre à la maison avec des mots nouveaux qui deviennent vite la langue familiale. La protection sociale, qui évite de sombrer complètement quand les temps sont durs. La vie culturelle, qui ouvre des bibliothèques, des musées, des festivals, à tous, sans distinction. La solidarité quotidienne : ces voisins qui partagent une souffleuse, ces collègues qui organisent une collecte pour aider quelqu’un dans le besoin. Ces réalités ne sont pas parfaites, mais elles sont là, et elles comptent. Elles disent mieux que de longs discours : « Tu fais partie de la maison. » Soyons francs : le problème ne vient pas toujours de la société d’accueil. Parfois, il vient de nos propres communautés immigrantes. J’en parle en tant qu’Haïtien : combien de fois ai-je vu des frères et sœurs, au lieu d’aider leurs semblables à éviter les écueils, les y pousser ? Combien d’immigrants auraient pu mieux réussir si, au lieu de jalousie ou de suspicion, on leur avait tendu la main dans leur propre milieu, parmi leurs proches et leurs semblables? Toutes les communautés connaissent leurs divisions, leurs rivalités, leurs fractures intérieures. Ce n’est donc pas une faiblesse culturelle particulière, mais une condition humaine partagée. Il est facile de critiquer les barrières qu’on nous impose de l’extérieur, mais il est plus difficile d’avouer nos divisions internes. Pourtant, elles existent. Elles rappellent que l’intégration ne se joue pas seulement entre un immigrant et sa société d’accueil, mais aussi à l’intérieur même des diasporas. Je l’ai compris avec le temps : tout immigrant rêve de se fondre dans son pays d’adoption au point d’y être vu comme faisant partie intégrante. Mais cela ne veut pas dire renier ses origines. Au contraire, c’est en assumant ce que nous portons que nous enrichissons le collectif. Être Québécois de cœur, c’est conjuguer les héritages : chanter une chanson de chez soi et reconnaître un air de Félix Leclerc, savourer le griot au même titre que la tourtière, mêler les récits. C’est aussi s’engager : voter, participer, défendre les valeurs communes. La citoyenneté n’est pas seulement un droit, c’est une responsabilité. Elle se mesure à ce que nous apportons, pas seulement à ce que nous recevons. Le Québec lui-même n’a pas fini de définir son identité. Il se cherche, il débat, il hésite entre ses racines françaises et sa réalité nord-américaine, entre l’ouverture et la peur de disparaître. C’est une nation en construction permanente. Et c’est ce qui la rend belle : elle se façonne chaque jour avec ceux qui y vivent, anciens et nouveaux. En somme, le Québec n’est pas une citadelle fermée ; c’est un chantier ouvert. Y participer, c’est déjà être « un des nôtres ». Je ne ferme pas les yeux sur les difficultés. Le racisme existe, la discrimination aussi. Mais ce n’est pas ce qui domine. Ce qui domine, ce sont les milliers de gestes simples qui font qu’un immigrant peut dire, sans honte ni hésitation : « J’ai trouvé ici une maison. » Évidemment, tout n’est pas parfait : souligner les gestes positifs ne veut pas dire taire les blessures. Mais c’est précisément en reconnaissant les deux — l’ombre et la lumière — que le portrait devient crédible. Le Québec que j’aime, ce n’est pas celui qui me dit : « Tu n’as pas ta place. » C’est celui qui m’invite à sa table, qui me demande mon avis, qui rit de mon accent sans méchanceté, qui me prête une écharpe en hiver. C’est celui qui m’a appris qu’on peut appartenir avant même d’être compté parmi ceux qui y ont leurs racines profondes. Alors, quand j’entends : « Tu es l’un des nôtres », je sais que cette phrase n’est pas seulement un compliment. C’est un engagement. Et Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois
Le métro au prénoms
On n’y pense pas souvent, mais à Montréal, voyager en métro, c’est voyager dans un album de famille élargi. Pas une famille de sang, mais une famille de mémoire. Chaque station est un prénom, un patronyme, une présence murmurée. Papineau, Berri, Jean-Talon, Pie-IX, Honoré-Beaugrand… Ces noms ne sont pas de simples arrêts : ce sont des chapitres vivants, gravés dans le souterrain de la ville comme autant de clins d’œil à l’histoire. Ailleurs, les métros sont froids. À Paris, ils célèbrent des concepts et des monuments abstraits — Bastille, République, Nation. À New York, ce sont des chiffres et des rues qui ne disent rien d’autre que la géométrie d’une mégapole pressée, la 42e rue, la 59e. Mais ici, à Montréal, on descend chez quelqu’un. On ne sort pas à une idée, on sort à un prénom. Chaque fois que tu marches sur le quai de Papineau, c’est comme si tu saluais au passage la moustache flamboyante d’un patriote de 1837. Même les noms les plus modestes retrouvent une dignité. Qui connaît vraiment Simon Després, dit Le Berry, simple concessionnaire de terre au 17e siècle, sur l’emplacement de ce qui est aujourd’hui la rue Berri ? Presque personne. Et pourtant, chaque jour, des milliers de passagers entendent son nom par ricochet, collé à l’UQAM, répété par les haut-parleurs, station Berri-UQAM. Sauvé de l’oubli par une rame de métro bondée. Montréal a ce génie : transformer des détails perdus en repères du quotidien. Et puis il y a les clins d’œil surprenants. Pie-IX, par exemple : un pape italien, jamais venu ici, dont le nom s’est transformé en repère familier pour des ados en Converse comme pour des familles en poussettes. Ce n’est plus seulement Pie-Neuf, c’est devenu un lieu de passage chaleureux, un point de rencontre où s’écrit chaque jour un petit chapitre de la fraternité québécoise, version souterraine. Mais cette galerie de noms ne s’arrête plus aux figures d’antan. Le Québec vient d’envoyer un signal fort en inscrivant « Vertières » dans la mémoire urbaine de Montréal. Par ce choix, il rappelle la bataille de 1803 qui a ouvert la voie à l’indépendance d’Haïti et, en même temps, il honore la présence et l’apport des Haïtiens au cœur de la société québécoise. C’est un détail immense : au milieu de Pie-IX et Papineau, voilà que résonne désormais Vertières, nom d’une victoire noire devenue patrimoine commun. Comme si le métro lui-même, ce poumon collectif, se souvenait qu’un peuple n’est pas fait que de racines locales, mais aussi de branches venues d’ailleurs. À travers ce geste, c’est une main tendue entre deux histoires : celle d’Haïti, forgée dans la lutte pour la liberté, et celle du Québec, façonnée par la quête d’autonomie et de reconnaissance de sa souveraineté. Les deux nations partagent cette tension entre indépendance et souveraineté. Haïti a gagné l’indépendance en 1804 mais n’a jamais possédé pleinement sa souveraineté, étranglée par les rançons, les occupations et les dépendances. Le Québec, lui, n’est pas indépendant, mais il a des souverainistes qui choisissent de commencer par défendre la souveraineté, avant de rêver de l’indépendance. Deux routes vers la même quête de dignité. C’est pourquoi la communauté haïtienne doit recevoir ce geste avec humilité, et y répondre par une reconnaissance réciproque. Car si le Québec reconnaît notre histoire et nos combats, nous devons aussi reconnaître ce que le Québec représente et vaut dans ce grand Amérique : une nation distincte, ouverte, qui n’est pas une simple communauté parmi d’autres, mais un grand peuple qui accueille des communautés venues d’ailleurs, en leur rappelant un devoir essentiel — celui de s’intégrer, de s’adapter, de contribuer à la maison commune. Vertières dans le métro n’est pas un simple mot peint sur un panneau émaillé. C’est une promesse. Celle qu’ici, même dans le bruit des rames, même dans les graffitis des tunnels, les histoires peuvent s’embrasser au lieu de s’opposer. Celle qu’un peuple modeste par sa taille, mais immense par sa détermination, peut choisir de célébrer une bataille étrangère comme une victoire intérieure. Et puis, au-delà des noms, il y a ce qui se passe entre deux arrêts. Le métro est aussi une scène, parfois comique, parfois tragique. On y croise des étudiants à moitié endormis, des travailleurs qui plient leur fatigue dans des sacs à lunch, des musiciens qui transforment la résonance métallique des tunnels en cathédrale improvisée. Un jour, à Mont-Royal, j’ai vu un vieil homme sortir de sa poche un harmonica cabossé. Personne ne lui avait rien demandé. Il s’est mis à jouer La vie en rose. Les écouteurs se sont retirés, les téléphones se sont baissés, le quai est devenu salle de concert. Pendant trois minutes, nous n’étions plus des navetteurs pressés : nous étions un petit groupe de gens suspendu à une mélodie fragile. Puis la rame est arrivée. Tout le monde est remonté dans sa bulle. Montréal, c’est ça : des instants de pays dans un détail de rien du tout. À Snowdon, un matin de janvier, j’ai vu une femme secouer ses bottes enneigées avant de monter dans le wagon. Un geste banal. Mais tout autour d’elle, les passagers ont souri. C’était une politesse sans parole, une manière d’épargner aux autres ses flocons fondus. Ce n’était pas grand-chose. Mais dans une ville qui se dit parfois froide, voilà un détail chaud : cette petite discipline collective qui fait tenir debout une société. Et quand on s’assoit dans le métro, on sent bien que ce n’est pas seulement un moyen de transport. C’est une école de l’altérité. Les conversations en espagnol, en créole, en arabe, en mandarin, s’y croisent sans se heurter. Mais derrière tout ce patchwork sonore, il y a une langue commune qui rassemble : le français. Ce français qui n’est pas un décor, mais le toit sous lequel chacun doit entrer, même si son accent ou son rythme est différent. Le Québec, en inscrivant Vertières dans ses entrailles, a dit quelque chose que les discours politiques n’osent pas toujours formuler : nous sommes une nation, et parce que nous sommes une nation, nous savons accueillir d’autres histoires sans perdre la nôtre. La mémoire de Vertières n’appartient plus seulement aux Haïtiens. Elle devient désormais un signal du métro, une voix anonyme qui dira chaque jour à des milliers de passagers que la liberté est contagieuse, qu’elle voyage bien dans les tunnels, et qu’elle s’inscrit jusque dans les détails d’un pays. Et c’est peut-être là, la plus belle leçon du Québec : savoir faire de ses détails la preuve éclatante de sa grandeur. Entre la grandeur qui se cache dans ces détails et le geste d’écriture qui tente de les saisir, il y a une tension. On voudrait les attraper chaque semaine, comme on cueille des pommes trop mûres avant qu’elles ne tombent, mais certains détails, eux, réclament une autre cadence, une autre ampleur. Ils demandent non pas la hâte d’une chronique, mais la patience d’un livre. Voilà pourquoi je me permets une confession : je vais arrêter, pour un temps, cette chronique intitulée Le pays dans les détails. Non pas parce que les détails me manquent — au contraire, ils m’assaillent, ils débordent de partout, ils se glissent dans le moindre coin de vie quotidienne, dans le parfum d’un café de quartier, dans la courbe des escaliers en colimaçon du Plateau, dans le soupir d’un chauffeur d’autobus bloqué au feu rouge. Mais parce qu’ils réclament plus d’espace que le format resserré d’une chronique hebdomadaire. Les détails, au fond, n’aiment pas être pressés : ils exigent qu’on les laisse respirer, se déplier, prendre toute la place qu’ils méritent. Ils exigent le souffle d’un recueil, un jour, où chaque détail deviendra une nouvelle complète, une histoire autonome, un petit miroir du pays et de ses contradictions. Car un détail, lorsqu’on le scrute vraiment, contient en germe l’entièreté d’un peuple. Une odeur de bois de chauffage, c’est tout le rapport du Québec à son hiver. Une pomme cueillie en septembre, c’est une forme de référendum silencieux pour la continuité des familles. Un prénom dans une station de métro, c’est une leçon de mémoire vivante et un rappel de la souveraineté tranquille que se construit ce coin d’Amérique. Je peux écrire comme ça, d’un seul élan, une fois de temps en temps, quand un détail s’impose avec la force d’une évidence. Ce pourrait être une chronique isolée, un texte publié au gré des saisons, comme une récolte imprévisible mais nourrissante. Ou alors, si besoin, revenir dans ce rythme plus exigeant d’un texte chaque semaine, fidèle au rendez-vous, comme un battement de cœur régulier qui garde le lien avec les lecteurs. Mais ce serait me forcer à découper trop vite des détails qui méritent d’être ruminés, mijotés, transformés en quelque chose de plus durable qu’un simple instantané. Arrêter pour mieux recommencer, voilà l’idée. Comme une rame de métro qui disparaît dans le tunnel pour réapparaître plus loin, enrichie de ses passagers, chargée de nouveaux visages. Le pays est toujours dans les détails : il se cache dans une conversation saisie au vol, dans une chanson fredonnée par un inconnu, dans un silence collectif après une tempête de neige. Mais pour en rendre compte avec justice, il faudra parfois quitter le format serré de la chronique pour embrasser la lenteur d’un recueil. Alors je laisse cette chronique en suspens, non comme une fin, mais comme une promesse. Promesse d’un livre à venir, où les détails ne seront plus des fragments isolés, mais des récits entiers, porteurs de mémoire et d’avenir. D’ici là, je continuerai à les noter, à les glaner comme on ramasse des cailloux sur le bord d’un chemin. Car chaque détail est une balise, et ensemble, ils forment la carte secrète de ce pays qu’on habite et qu’on réinvente, détail après détail. Terminus. On descend ici. Pas de panique, ce n’est pas un adieu, c’est juste une pause dans le grand voyage. On se lève, on traîne un peu les pieds, on regarde si on n’a pas oublié son sac en dessous du banc, et hop, on sort par la porte du milieu. Mais rassurez-vous : le train repassera. On remontera bientôt, à la même station, peut-être décoiffés par le vent du tunnel, peut-être un peu plus fatigués, mais sûrement avec de nouvelles histoires plein les poches. Parce qu’au fond, le métro, comme la chronique, ça ne s’arrête jamais vraiment : ça fait juste semblant pour nous donner le temps de respirer. Et avant de filer, laissez-moi vous dire merci. Merci à vous, les gens d’ici, du Québec, pour votre patience et votre curiosité, pour cette ouverture qui n’a rien d’évident dans un monde où chacun parle souvent plus qu’il n’écoute. Merci d’avoir tendu l’oreille à une voix qui n’était pas née sur vos trottoirs, mais qui a trouvé refuge et écho dans vos rues, vos marchés, vos accents. Cette voix venue d’ailleurs, à force de vous côtoyer, de se mêler à vos cafés, à vos jurons, à vos silences et à vos fêtes, est devenue véritablement d’ici aussi. Et ça, c’est peut-être le plus beau des voyages : celui où l’on cesse de se sentir invité, pour se savoir enfin chez soi. ————————— Cette chronique s’inscrit dans la série « Le pays dans les détails », ce rendez-vous du lundi où chaque semaine un fragment de vie se transformait en miroir du pays. La série est désormais en pause, le temps de laisser les détails reprendre souffle. Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : contact@thelysonorelien.com Pour lire les autres textes : visitez le blog LBTO — Le Blog de Thélyson Orélien © PHOT Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 1 semaine
La pomme au bout de la main
(Le pays dans les détails — Détail 7) Mi-septembre, c’est ce moment de l’année où l’air du matin commence à piquer les joues, mais pas encore assez pour réclamer la tuque. Le soleil s’amuse à jouer au caméléon : à midi, il se croit encore en juillet, mais sitôt 17 h, il se souvient qu’il est bel et bien en septembre. Au Québéc, nous savons lire ce langage mieux que quiconque. Pas besoin d’un calendrier : il suffit de voir les files de voitures qui serpentent vers Rougemont, Oka ou Mont-Saint-Hilaire pour comprendre que c’est le temps des pommes. L’autocueillette de pommes, c’est plus qu’une activité saisonnière. C’est l’activité de transition été-automne par excellence. On ne tourne pas la page de l’été avec une date dans l’agenda, mais avec un sac de pommes rempli à la main. On y va en famille, avec les enfants qui courent entre les rangées, ou entre amis, comme une sortie presque spirituelle. Il y a des gestes qui deviennent des rites : attraper la branche, tourner légèrement la pomme, la détacher sans la brusquer, comme on le ferait avec une idée fragile qu’on veut préserver Dans un verger du Québec, tout est détail. L’odeur légèrement sucrée qui flotte dans l’air, les rires qui se mêlent aux abeilles, le bruit sec des pommes qui tombent dans les paniers, les bottes qui s’enfoncent dans la terre. On croirait une fresque rurale, mais en réalité c’est un rituel urbain : les familles de Montréal, de Québec et de tant d’autres villes qui s’arrachent un moment de répit traversent des kilomètres d’autoroute pour ce retour symbolique à la terre. Et il y a toujours un « plus » gourmand. Les vergers québécois ne se contentent plus d’offrir des pommes. Il y a la tarte encore chaude, le jus frais pressé, le cidre pétillant pour les adultes, la croustade qui embaume la cabane. Ce « plus », c’est comme une récompense. Parce que cueillir des pommes, ce n’est pas seulement remplir des sacs : c’est remplir un moment de vie qu’on veut prolonger. On pourrait croire que cueillir une pomme, c’est un geste banal. Et pourtant, quelle leçon discrète. Chaque pomme sur la branche a son temps. En la cueillant trop tôt, elle est acide, pleine de promesses mais incapable d’être goûtée. Trop tard, elle se ramollit, perd sa fraîcheur, attire les guêpes. Cueillir une pomme, c’est apprendre le juste moment. C’est la vie entière, réduite à un petit fruit rond : savoir attendre, mais pas trop. Il y a aussi une humilité dans le geste. La pomme est à portée de main, mais elle n’est pas à nous tant qu’on n’a pas pris le temps de la tourner doucement. L’arbre nous tolère, il nous prête son fruit. On repart avec des sacs remplis, mais jamais sans une forme de gratitude. C’est peut-être pour ça que la pomme a traversé les siècles, qu’elle est entrée dans nos contes et nos symboles : elle nous rappelle qu’il y a toujours un fruit à saisir, mais qu’il faut le faire avec soin. Le Québec peut s’enorgueillir de ses vergers. De septembre à octobre, la province se transforme en immense marché à ciel ouvert. Des dizaines de variétés se succèdent : la McIntosh, la Cortland, la Lobo, la Honeycrisp. Chacune avec sa personnalité, chacune avec son rôle. La McIntosh, croquante et acidulée, la plus connue, presque une ambassadrice. La Cortland, douce, idéale pour les salades de fruits parce qu’elle ne brunit pas. La Honeycrisp, récente mais déjà star, sucrée, presque éclatante. Il y a dans cette abondance quelque chose qui nourrit la fierté québécoise. On aime se dire qu’on n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs ce que la terre d’ici nous donne. Et quand on croque dans une pomme cueillie soi-même, il y a cette satisfaction silencieuse : c’est à nous, ça vient de chez nous. On parle souvent des saisons comme des frontières. L’été s’arrête, l’automne commence. Mais en réalité, le Québec aime les zones de transition. L’autocueillette de pommes, c’est ce moment suspendu entre deux états. On quitte les maillots, mais on n’a pas encore sorti les manteaux d’hiver. On prend la route vers le verger, vitres ouvertes, avec les restes d’été dans le regard et déjà l’odeur de l’automne au coin du nez. Et cette activité nous apprend quelque chose de rare : savourer l’entre-deux. Dans un monde obsédé par les résultats, la pomme nous invite à profiter du chemin. On ne vient pas seulement pour le sac rempli à la fin. On vient pour marcher entre les arbres, goûter sur place, rire quand une pomme tombe sur la tête d’un ami, s’asseoir dans l’herbe avec une tarte encore tiède. Ici nous vivions dans des villes qui courent. Montréal s’emballe, Québec se presse, même les villages se dépêchent. Mais il suffit d’un samedi de cueillette pour que tout ralentisse. Les téléphones captent mal dans les vergers, et c’est peut-être la meilleure des choses. Ici, on ne scrolle pas : on grimpe sur une branche pour attraper celle qu’on veut. C’est une sagesse rurale, mais offerte à tous : parfois, pour mieux avancer, il faut accepter de cueillir lentement. De cette cueillette, on peut tirer mille morales, mais trois me paraissent essentielles : La patience récompense : Une pomme trop tôt cueillie ne sera jamais meilleure qu’une pomme au bon moment. Dans la vie, certaines choses exigent d’attendre. Le geste compte autant que le fruit : Si on arrache la pomme, on brise la branche. Si on la tourne doucement, on garde l’arbre vivant. Il y a dans chaque geste une façon de préserver l’avenir. L’abondance est une fête partagée : Cueillir seul, c’est remplir un sac. Cueillir en famille ou entre amis, c’est remplir une mémoire commune. Ce qui fait une nation, ce ne sont pas seulement ses lois ni ses drapeaux, mais ses petits rites collectifs. Au Québec, il y a la cabane à sucre au printemps, les épluchettes de blé d’Inde en août, et la cueillette de pommes en septembre. Des détails, oui, mais qui tissent une culture, qui donnent le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus vaste que soi. Le verger devient alors une petite patrie. On y marche avec l’assurance de faire partie d’un peuple qui a su transformer un simple fruit en symbole de passage, de continuité, de convivialité. En rentrant à la maison, on range les pommes dans le frigo, on en laisse quelques-unes sur la table. On en croque une en se disant qu’elle a meilleur goût que toutes celles du supermarché. Peut-être est-ce psychologique, peut-être pas. Mais ce n’est pas ça qui compte. Ce qui compte, c’est le souvenir de la journée : le soleil qui déclinait entre les branches, les doigts collants de jus, le rire d’un enfant qui a découvert qu’une pomme pouvait être une aventure. Il y a des nations qui s’écrivent à coups de sabres, de barricades et de proclamations solennelles. Elles se définissent par leurs grands hommes, leurs batailles fondatrices, leurs indépendances arrachées au prix du sang. Le Québec, lui, n’a nullement besoin de procéder ainsi. Sa force est ailleurs, dans un récit qui se déploie sans tonnerre ni clairons, mais avec une douceur obstinée. Ici, l’identité ne se mesure pas seulement dans des votes ou des slogans, mais dans un geste simple, répété chaque automne : tendre la main vers un fruit mûr et le cueillir à temps et avec soin. Chaque pomme cueillie devient alors une petite affirmation de souveraineté : la preuve qu’un peuple peut se définir non par la conquête violente, mais par la capacité tranquille de transformer ses traditions en territoire symbolique, cultivé et partagé. Et si le pays à soi, le vrai, commençait justement là ? Dans cette liberté douce de se raconter soi-même à travers une tradition ordinaire, dans la fierté tranquille d’un peuple qui sait voir, dans un fruit banal, le symbole d’une culture qui lui ressemble. Alors chaque automne devient une forme de référendum silencieux : celui des familles qui choisissent d’aller ensemble vers le verger, de dire Oui majoritairement à un geste qui leur ressemble. C’est un vote tranquille pour la continuité, pour la transmission, pour cette terre qui nourrit et qui rassemble. Chaque pomme cueillie devient un bulletin sans papier, une manière de dire : nous existons, nous nous reconnaissons, et nous avons nos propres saisons pour le prouver. Bonne cueillette ! ————————— Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi. Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : contact@thelysonorelien.com Pour lire les autres textes : visitez le blog LBTO — Le Blog de Thélyson Orélien : https://thelysonorelien.com/cat…/le-pays-dans-les-details/. PHOTO : Image Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 2 semaines
Guy Rocher, bâtisseur de nos mémoires
Il y a des décès qui résonnent comme un coup de tonnerre discret : un bruit sourd qui traverse les générations sans forcément faire trembler les murs, mais qui secoue l’âme collective. Le 3 septembre 2025, le Québec a perdu Guy Rocher. Éminent sociologue, professeur émérite, figure clé de la Révolution tranquille, il s’éteint, laissant derrière lui un sillon que l’histoire n’effacera pas. Moi, qui viens d’Haïti, j’entends son nom comme une mélodie familière. Non pas parce que je l’ai croisé dans les amphithéâtres de l’Université de Montréal, mais parce que ses idées circulent dans l’air que je respire depuis que j’ai choisi de vivre ici. On dit souvent que la Révolution tranquille fut une secousse douce mais irréversible, qui fit passer le Québec de l’ombre des clochers à la lumière des institutions modernes. Rocher y fut un architecte essentiel. La commission Parent — où il a contribué à dessiner les bases d’un système éducatif accessible — a ouvert les bancs de l’école à des milliers d’enfants qui, sans lui, seraient restés au seuil. Il a joué un rôle de premier plan dans l’élaboration de politiques publiques qui ont transformé le visage du Québec : la modernisation du ministère de l’Éducation, l’accessibilité des études supérieures, la démocratisation de la connaissance. Ces réformes ont permis de bâtir une société plus égalitaire, où l’éducation est devenue une clé d’émancipation collective. Dans mon pays natal, l’éducation de qualité reste encore un luxe. Ici, Rocher a contribué à en faire un droit. On se souvient aussi de sa plume dans la rédaction de la Charte de la langue française, adoptée en 1977. Rocher comprenait que la langue n’est pas seulement un outil de communication, mais une maison où l’on habite ensemble. En Haïti, nous avons le français comme langue de culture ; ici, j’ai vu une société se lever pour défendre le français comme socle identitaire. À travers Rocher, j’ai appris qu’une langue peut être fragile même dans son propre pays. Et qu’elle doit être protégée non par crispation, mais par conviction. Son Introduction à la sociologie générale, publiée en 1968, demeure un passage obligé pour quiconque veut comprendre le tissu social. Cet ouvrage, traduit et utilisé ailleurs, a fait entrer des générations d’étudiantes et d’étudiants dans la réflexion sociologique. Il a enseigné dans les plus grandes institutions du Québec — l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université d’Ottawa. Partout, il a transmis la rigueur intellectuelle, mais aussi l’idée que la sociologie devait servir la société. En Haïti, nos penseurs comme Anténor Firmin, Jean Price-Mars, Jacques Roumain, Georges Anglade ou Laënnec Hurbon ont joué ce rôle : dire qui nous sommes et comment nous pourrions nous relever. Ici, Rocher a tenu ce flambeau pour le Québec. Guy Rocher, ce n’est pas seulement un penseur, c’est un homme d’action. Ses réflexions ont nourri des réformes durables : La commission Parent, qui a refondé l’école québécoise. La création du ministère de l’Éducation en 1964. La Charte de la langue française, pilier de l’identité collective. Son rôle comme haut fonctionnaire et conseiller politique, où il a mis sa science au service du bien commun. La gratuité scolaire, la valorisation du français, la compréhension de nos dynamiques sociales : voilà des legs qui respirent encore. Moi, Néo-Québécois venu d’Haïti, je mesure combien le travail de Rocher a rendu possible mon propre ancrage ici. Si je peux écrire dans cette langue, dans ce pays qui m’accueille, c’est aussi grâce à lui. Guy Rocher s’en va, mais son Québec reste debout. Ce Québec qui sait transformer les révolutions silencieuses en acquis durables. Ce Québec qui m’a adopté, moi et tant d’autres venus d’ailleurs. Un bâtisseur est parti. Mais son héritage, lui, ne meurt pas. Il continue de résonner dans les salles de classe, dans les débats de société, dans chaque mot de français qui s’élève pour dire : ici, nous avons Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 2 semaines
Prix Goncourt 2025 : Yanick Lahens, la force douce de la première sélection
Le 3 septembre 2025, la première sélection du Prix Goncourt a placé la littérature haïtienne au cœur de la rentrée : Yanick Lahens y figure avec Passagères de nuit, son nouveau roman paru chez Sabine Wespieser éditeur. Pour Haïti, pour la Caraïbe, pour toutes celles et ceux qui lisent Lahens depuis des années, c’est plus qu’une « bonne nouvelle » : c’est la confirmation d’une œuvre qui compte, et qui compte loin. « Bonsoir Yanick Lahens… Nous espérons que, cette année, Passagères de nuit sera notre premier Goncourt. Tout le pays vous soutient. » Ce message qui circule depuis l’annonce dit l’essentiel : une fierté sobre, un espoir lucide, et la conscience que l’écrivaine porte une mémoire et un souffle qui dépassent les frontières. Le livre lui-même condense ce souffle. En 244 pages d’une langue claire et vibrante, Lahens remonte la lignée de deux femmes — Élizabeth et Régina — lointaines aïeules de la narratrice, dont les destinées traversent La Nouvelle-Orléans et Port-au-Prince au XIXᵉ siècle : fuite, courage, commerce, vaudou, refus de la soumission, et cette obstination lumineuse à tenir debout dans un monde brutal. Passagères de nuit est un roman de transmission : il collecte les traces dispersées, recolle la mémoire et la fait chanter, sans céder à l’angélisme. C’est aussi un roman d’espace — deux rives, deux villes, deux mers intérieures — où la littérature devient une géographie affective. Que Lahens entre dans la « longue liste » du Goncourt n’a rien d’un hasard isolé. Déjà lauréate du prix Femina en 2014 pour Bain de lune, elle a prouvé sa capacité à inscrire Haïti dans le concert des littératures du monde sans rien renier de son ancrage. Ce Femina, remporté il y a onze ans, marquait une étape : Passagères de nuit pourrait bien être l’autre versant de cette trajectoire, plus intime encore, plus tournée vers la généalogie, mais tout aussi politique dans sa manière d’énoncer les vies invisibles. Il faut aussi prendre la mesure du symbole. L’Académie Goncourt, présidée aujourd’hui par Philippe Claudel, a retenu quinze romans pour cette première sélection. La liste, qui comprend des figures reconnues (Emmanuel Carrère, Laurent Mauvignier, Nathacha Appanah, David Diop) et des voix moins attendues (David Deneufgermain, Hélène Laurain), dessine un paysage où Passagères de nuit trouve immédiatement sa place : celle d’un livre qui parle à la fois d’Haïti et de nous tous, parce qu’il interroge la violence, la dignité, l’exil, le legs des femmes, l’histoire longue des dominations. Le calendrier, lui, est implacable et excite les imaginaires : la liste sera resserrée à huit noms le 7 octobre, puis à quatre finalistes le 28 octobre. Le prix sera proclamé le mardi 4 novembre chez Drouant, selon la tradition. Autrement dit, Haïti a rendez-vous, cet automne, avec une possible première historique. Mais quelle que soit l’issue, l’essentiel est déjà là : la reconnaissance de la puissance d’un roman qui étend la carte de la francophonie littéraire et en fait sentir les nervures créoles. Pourquoi ce roman résonne-t-il si fort ? Parce qu’il refuse les simplifications. Lahens ne fige pas ses héroïnes en icônes de résilience : elle les suit dans leurs contradictions, leurs silences, leurs tactiques de survie. Élizabeth n’est pas seulement celle qui échappe à la prédation masculine ; elle est celle qui « embarque » et se réinvente, ouvrant un droit à l’avenir. Régina, née « pauvre parmi les pauvres », ne se réduit pas à sa rencontre avec un général ; elle conquiert une parole, un espace. Entre elles, la narratrice fabrique un lien, et c’est ce lien qui devient littérature : un acte de mémoire actif, pas une commémoration. Le vaudou, jamais folklorisé, est pris au sérieux comme matrice de sens et de force. La mer, les traversées, le commerce — tout ce que la traite a dévasté — sont reconfigurés par l’écriture, qui restitue aux « passagères » leur direction et leur timon. Cette écriture, justement, refuse le spectaculaire pour préférer l’allure juste. On y retrouve ce qui fait la marque de Lahens : une phrase ample mais précise, un sens aigu de la scène, la capacité d’installer une atmosphère avec deux notations justes, et de la fissurer d’un seul coup par une image d’une simplicité désarmante. Le roman est « intime » sans être replié ; « historique » sans devenir thèse ; « politique » sans oublier le tremblement des êtres. D’où la portée : la lignée d’Élizabeth et Régina rejoint l’immense chœur des femmes de la Caraïbe, d’Afrique, des Amériques — ces « passagères de nuit » qui ont tant porté sans figurer dans les récits officiels. Sur le plan culturel, la sélection de Passagères de nuit rappelle que la francophonie n’est pas un périphérique de Paris mais un tissu vivant de langues, de territoires, d’expériences. Elle rappelle aussi la place de plus en plus lisible des littératures haïtiennes contemporaines dans les circuits internationaux, portée par un réseau d’éditeurs, de libraires, de critiques. Que ce roman paraisse chez Sabine Wespieser — maison indépendante attentive aux voix singulières — participe de cette circulation vertueuse : publier peu, accompagner longtemps, et laisser les livres tracer leur sillage. Qu’attendre des prochaines semaines ? Il serait vain de spéculer. Mais on peut affirmer ceci : quelle que soit la suite, Passagères de nuit a déjà gagné ce que la littérature gagne quand elle arrive « à l’heure » — quand elle rencontre un temps, un pays, un monde qui ont besoin qu’on leur redise d’où l’on vient et pourquoi on continue. Si le Goncourt couronne Lahens, ce sera une première pour Haïti — symbole puissant et tardif. Si d’autres l’emportent, restera la vérité nue du livre : une parole qui ne cède pas. C’est peut-être cela que l’on entend, dans les messages d’encouragement qui affluent : la reconnaissance d’une œuvre qui, patiemment, a su faire de la nuit un passage, et du passage une lumière. ————————— ————————— PS : Aide mémoire . Première sélection publiée le 3 septembre 2025 ; Passagères de nuit figure parmi les 15 titres retenus. Parution du roman le 28 août 2025 chez Sabine Wespieser (244 p.) . Présidence de l’Académie : Philippe Claudel. . Prochaines étapes : 7 octobre (deuxième sélection), 28 octobre (finalistes), 4 novembre (proclamation). . Yanick Lahens, Pri Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 2 semaines
Le sourire d’Omar
Le pays dans les détails — Détail #6 Je reçois souvent des courriels après mes chroniques. Des lecteurs me racontent un bout de leur histoire, un souvenir qui les a touchés, une expérience qu’ils vivent dans leur métier ou leur quotidien. C’est d’ailleurs après la troisième chronique de la rubrique Le pays dans les détails, intitulée Le mot pantoute comme philosophie, que j’ai reçu une anecdote de madame Véronique Lecours, qui a pris le soin de m’écrire. Aujourd’hui, j’ai choisi de partager avec vous l’histoire de madame Véronique, enseignante au primaire. Son récit est simple, mais il éclaire une question profonde qui traverse notre société : qu’est-ce qu’être Québécois? Chaque année, madame Véronique présente à ses élèves de troisième année la carte du Québec. Dans sa classe, les enfants viennent de partout : certains sont nés ici, d’autres viennent de familles tunisiennes, algériennes, haïtiennes, marocaines, congolaises, philippines… Bref, le monde entier se retrouve sur ces petits bancs d’école. Devant eux, l’enseignante déplie la carte et rappelle : « Voici notre territoire, à nous toutes et tous. Car nous sommes tous des Québécois et des Québécoises. » Mais les réactions fusent. Plusieurs lèvent la main pour protester : « Non madame, moi je suis Tunisien! » « Moi je suis Algérienne! » Ils refusent l’étiquette de « Québécois » comme s’il fallait choisir entre leur héritage familial et leur appartenance au lieu où ils grandissent. Alors l’enseignante prend le temps d’expliquer : l’un n’empêche pas l’autre. On peut être à la fois Tunisien et Québécois, Algérienne et Québécoise. Les identités ne s’annulent pas, elles s’additionnent. Certains enfants sourient, comprennent que cette addition n’enlève rien. Mais d’autres restent fermés. Jusqu’à ce jour-là, où Omar, neuf ans, leva vivement la main :— « Moi, madame Véronique, je ne suis pas Québécois, pas pantoute! » Elle éclata de rire devant sa conviction enfantine. Et elle répondit, du tac au tac :— « Tu sais Omar, si tu dis pantoute, tu es déjà pas mal Québécois! » Le petit Omar eut un sourire en coin. Dans ses yeux brillait cette étincelle particulière : le sentiment d’appartenir à un endroit, sans que cela efface d’où l’on vient. Ce « pantoute » est une clé. Dans un mot, dans une expression typiquement québécoise, Omar se voyait déjà enraciné ici. Ce n’est pas la paperasse, ni le certificat de naissance, ni le passeport qui lui a donné ce sentiment d’appartenance, mais une tournure de langage. Le français québécois, avec ses expressions colorées, ses intonations et ses images, joue un rôle immense dans la construction identitaire. Quand un enfant d’origine tunisienne dit « c’est plate », ou quand une petite fille haïtienne dit « ça me tente pas », ils franchissent une frontière invisible : celle de la culture partagée. On peut naître ailleurs, avoir des parents venus d’un autre continent, mais il suffit de parler avec les mots du Québec pour sentir que ce territoire nous reconnaît aussi. Contrairement à ce que certains débats médiatiques laissent croire, le Québécois dit « de souche » n’a pas de problème avec cette addition d’identités. Au contraire. Ce qu’il demande, c’est qu’on respecte la maison. Que l’on apprenne la langue, que l’on partage les règles de vie collective, que l’on contribue à la société. L’immense majorité des Québécois de vieille souche ne s’offusque pas de voir arriver de nouveaux voisins. Ce qui dérange, c’est quand l’on donne l’impression de vouloir profiter de l’endroit sans jamais y participer. « Faire sa part », voilà l’expression qui revient souvent. Or, faire sa part, c’est payer ses impôts comme tout le monde, respecter les lois, envoyer ses enfants à l’école, les encourager à apprendre l’histoire et la culture d’ici. Et aussi, ne pas dénigrer ce pays d’accueil au nom d’un ailleurs idéalisé. Bref, il ne s’agit pas d’effacer son identité, mais de reconnaître celle du Québec comme sienne. Les enfants nés ici n’ont pas toujours conscience de ce double héritage. Ils entendent à la maison que leurs parents viennent d’Algérie ou d’Haïti. À l’école, on leur dit qu’ils sont Québécois. Et il arrive qu’ils aient l’impression de devoir choisir. L’histoire d’Omar nous rappelle qu’un enfant ne cherche pas tant une étiquette qu’un sentiment d’appartenance. Ce sentiment se construit dans les gestes du quotidien : la langue parlée à la récré, les fêtes célébrées à l’école, le drapeau que l’on voit flotter devant l’hôtel de ville, le hockey du samedi soir, les cabanes à sucre au printemps. Chaque moment partagé inscrit les enfants dans une mémoire collective. Peu importe d’où viennent leurs parents, ils deviennent Québécois en grandissant ici. Être Québécois, ce n’est pas seulement une question de lignées, ni d’origine exclusive, mais une expérience vécue ensemble. C’est ce que madame Véronique enseigne avec sensibilité. On peut être Tunisien, Algérien, Haïtien et Québécois à la fois. Mais cette maison ouverte n’est pas sans règles. Si vous êtes invité dans une maison, vous devez enlever vos chaussures en entrant, aider à débarrasser la table, respecter les lieux. Être Québécois, c’est pareil : on demande de participer, de contribuer, de protéger cette langue et cette culture minoritaire en Amérique du Nord. Ce n’est pas une exigence d’exclusion, mais un appel à la responsabilité partagée. Le Québec ne peut survivre comme collectivité distincte que si chacun accepte de prendre part à son avenir. Il est frappant de voir combien la gratitude joue dans cette appartenance. Ceux qui viennent d’ailleurs et qui reconnaissent la chance de vivre ici se sentent spontanément Québécois. Ceux qui, au contraire, ne cessent de comparer, de dénigrer, de regretter, peinent à trouver leur place. Être Québécois, c’est accepter de dire « merci » : merci pour l’école gratuite, merci pour les hôpitaux, merci pour la sécurité sociale, merci pour la liberté de parole, merci pour la paix. Rien n’est parfait, certes, mais pour qui connaît l’instabilité ailleurs, cette nation est une maison précieuse. L’expression « pantoute » dans la bouche d’Omar, c’est un détail. Mais c’est précisément dans ces détails que se cache la vérité du pays. D’où le titre de ma chronique : Le pays dans les détails. Et oui, je dis pays, parce qu’aucun autre endroit au monde ne défend sa langue avec autant de passion, ni ne façonne son avenir avec une telle ténacité au milieu d’un continent qui parle autrement. Une langue, une culture et un esprit collectif aussi vivants. C’est cette résistance culturelle, unique et irréfutable, qui fait du Québec un pays aux yeux de ceux qui l’habitent et l’aiment. Appeler le Québec un pays, c’est reconnaître cette singularité irréductible qui le rend universel. Un accent, un mot, une habitude, une fête… Ce sont de petites choses qui construisent le grand sentiment d’appartenance. Et c’est ce que madame Véronique, dans sa classe, fait découvrir à ses élèves : le Québec, ce n’est pas une abstraction, c’est une addition de détails vécus ensemble. Je termine cette chronique en remerciant madame Véronique de son témoignage. Elle rappelle que l’identité n’est pas un mur, mais un pont. On peut être d’ici et d’ailleurs. Et il suffit parfois d’un mot, d’un sourire, d’un geste, pour que l’enfant sente qu’il est aussi de cette maison. Nous sommes Québécois, même si nos prénoms chantent une autre langue, même si nos parents viennent d’ailleurs. Nous le sommes par notre engagement, par notre respect de cette maison, par notre participation. Le Québec n’est pas une essence figée, mais une promesse. Celle d’un territoire à habiter ensemble, dans le respect et la solidarité. Et si un petit garçon comme Omar a pu se reconnaître Québécois grâce à un simple « pantoute », c’est que cette nation, malgré ses fragilités, a encore la capacité de rassembler. ————————— (*ici, le prénom “Omar” est emprunté pour préserver l’anonymat de l’enfant et protéger son identité véritable). 📝 Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi. 📬 Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : contact@thelysonorelien.com ©️PHOTO : Ima Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 3 semaines
Un budget qui marche sur deux jambes gauches ?
Mark Carney vient de nous promettre une grande première pour cet automne : un budget « d’austérité et d’investissement en même temps ». Rien que ça. On pensait qu’il fallait choisir entre la soupe claire et le champagne, entre serrer la ceinture et remplir les poches. Mais non : grâce à la magie comptable et à une bonne dose de sérieux technocratique, on peut tout faire. Enfin, tout… sauf peut-être améliorer la vie des gens ordinaires. Il faut reconnaître à Carney un talent rare : il arrive à prononcer deux phrases contradictoires dans une même respiration, avec le sourire d’un banquier qui vous explique que les frais de service, c’est pour votre bien. «On va couper dans les dépenses, mais investir massivement.» On se demande un peu où se cache la massivité : dans les contrats de défense qui feront grimper le PIB de 2 %, ou dans les « économies » exigées aux ministères, sommés de trouver 15 % de rabais comme si on faisait les soldes chez Walmart. « Et c’est possible si on a une discipline… » Le plus beau, c’est ce mot répété comme une prière : la « discipline ». Chez Carney, la discipline, ce n’est pas surveiller ses finances pour que les familles respirent un peu mieux à la fin du mois. Non. La discipline, c’est faire comprendre aux Canadiens qu’ils n’auront droit qu’à la portion congrue pendant que les grandes entreprises profiteront d’allégements fiscaux et de nouveaux contrats. La discipline, dans sa bouche, c’est un mot qui rassure les marchés comme une berceuse, mais qui sonne dans les oreilles des ménages comme une menace sourde : « préparez-vous à recevoir moins, mais à sourire quand même ». On aurait presque envie d’applaudir cette acrobatie rhétorique. Après tout, pourquoi ne pas promettre les deux à la fois ? L’austérité pour les petites gens, l’investissement pour les gros joueurs. Voilà une formule simple, élégante, efficace. Le peuple serre la ceinture, les grandes firmes se serrent la main. Ce n’est pas vraiment un budget, c’est un spectacle de prestidigitation : regardez bien la main gauche qui coupe dans les programmes sociaux, pendant que la main droite signe de gros chèques pour l’armée et pour « l’économie ». Et, bien sûr, entre deux tours de passe-passe, on nous glisse que les transferts en santé et les prestations individuelles sont « intouchables ». On n’ose pas encore toucher au peu qu’il reste. Il faudrait presque distribuer du popcorn pendant les conférences de presse de Carney : c’est du théâtre, avec entracte et décors en PowerPoint. Le problème, c’est que la pièce se joue à guichets fermés pour le peuple, mais en loges VIP pour les entreprises. Carney parle de l’État comme on parle d’une jeune entreprise qui aurait trop dépensé pour décorer ses bureaux et qui doit maintenant convaincre les actionnaires qu’elle va redevenir sérieuse. Il compare la croissance des dépenses publiques à celle de l’économie, comme si l’État devait se comporter comme une PME prudente. Mais un pays, ce n’est pas une start-up. On ne peut pas dire à un citoyen : « Désolé, ton service public ferme boutique, mais rassure-toi, on investit dans l’avenir. » L’avenir, pour quelqu’un qui peine à payer son épicerie, c’est demain matin, pas une ligne dans un budget de défense. On reconnaît ici l’ancien banquier central : pour lui, les citoyens ressemblent à des colonnes de chiffres, les familles à des bilans trimestriels. Comme si on pouvait gérer une société comme on gère un portefeuille d’actifs. Mais un enfant qui a faim ne se nourrit pas de graphiques. Ah, la défense. Ce mot magique qui justifie tout. Carney l’a martelé : priorité numéro un, atteindre les 2 % du PIB exigés par l’OTAN. Pendant que les prix de l’alimentation, du logement et de l’énergie étranglent les familles, Ottawa sort le chéquier pour acheter des joujoux militaires. On a beau dire, la défense, ça nourrit son homme… mais pas le citoyen moyen. Les blindés n’apparaissent pas dans les garde-manger, les avions de chasse n’allègent pas la facture d’électricité. Mais rassurez-vous : en cas de guerre, on sera prêts à protéger une population déjà épuisée par la cherté de la vie. On investit dans des tanks, pas dans des tables de cuisine. On garnit les hangars militaires, pas les frigos des Canadiens. Voilà une stratégie de survie : défendre le territoire d’un peuple qui choisit entre payer son loyer ou son épicerie, mais toujours avec le sourire obligé de la résilience du quotidien. Carney promet aussi d’« investir dans l’économie ». Comme si l’économie était une entité mystérieuse qui allait ensuite, par magie, redistribuer ses bienfaits. Mais on sait ce que ça veut dire : investir dans les entreprises en espérant que, de temps en temps, une miette tombera sur la table des travailleurs. C’est la vieille chanson du « ruissellement », cette pluie d’or annoncée qui finit souvent en bruine froide sur les épaules des contribuables. Et encore, pas de parapluie en vue. On devrait peut-être changer le verbe : ce n’est pas « investir » dans l’économie, c’est « investir » l’économie, au sens militaire. Car chaque dollar investi ressemble davantage à une opération de conquête qu’à une mesure de solidarité. Les citoyens, eux, attendaient du concret : des mesures pour soulager le coût de la vie, pour améliorer l’accès au logement, pour rendre l’épicerie moins angoissante. Mais à la place, ils reçoivent une conférence de presse où on leur explique que les dépenses ont grandi trop vite, comme si le problème venait des hôpitaux trop généreux ou des programmes sociaux trop confortables. Le peuple, lui, ne demande pas un miracle. Il demande juste que son gouvernement pense un peu moins comme un comptable de banque et un peu plus comme un père ou une mère de famille qui doit s’assurer que tout le monde mange à sa faim. Imaginez un couple canadien devant son frigo vide : « Ne t’inquiète pas chérie, Carney dit qu’on investit dans l’avenir. » Réponse : « Oui, mais l’avenir ne se tartine pas sur nos toasts. » Soyons honnêtes : l’austérité, ça ne touche jamais tout le monde. Elle a ses chouchous, ses zones protégées, ses niches dorées. Les subventions aux grandes entreprises ? Elles survivent toujours. Les contrats de défense ? Intouchables. Les petits avantages fiscaux pour les plus riches ? Sauvegardés comme des espèces en voie d’extinction. Ce sont les autres qui trinquent : les programmes communautaires, les services aux citoyens, les projets locaux. Bref, tout ce qui ne rapporte pas de dividendes immédiats à l’économie abstraite. On connaît le principe : l’austérité, c’est un peu comme une diète. Ce sont toujours les autres qui doivent maigrir, pendant que certains continuent à se resservir à table. On notera aussi que ce budget aurait dû être présenté au printemps. Mais il a été repoussé, comme un élève qui remet son devoir en retard parce qu’il n’a pas fini sa recherche. C’est le signe d’un gouvernement qui improvise encore son spectacle, qui cherche les bons mots pour emballer une réalité moins brillante. Les beaux discours sur « la rigueur » ressemblent à ces slogans de remise en forme : « Pas de douleur, pas de gain ». Sauf que la douleur est pour les citoyens, et le gain, pour les multinationales. En vérité, ce budget ressemble à un devoir écrit au crayon à papier : toujours prêt à être effacé, corrigé, repoussé. Mais ce qui n’est jamais corrigé, c’est la vie chère qui continue d’écrire son propre scénario dans les foyers. La dernière élection avait suscité des attentes. On parlait de changement, de renouveau, de nouvelles manières de gouverner. Mais quatre mois plus tard, on se retrouve avec le plus vieux refrain du monde : serrer la ceinture des uns pour remplir les poches des autres. La population voulait du concret, elle aura de la rhétorique. Elle voulait du soulagement, elle aura des leçons de discipline. Elle voulait une vision sociale, elle aura un tableau Excel avec des chiffres en rouge et en vert. Et dans ce grand karaoké politique, ce sont toujours les mêmes refrains qui reviennent. Le micro change de main, mais la chanson reste identique : le peuple paie l’addition pendant que les élites chantent en chœur « investissement ». Il reste à voir si ce numéro d’équilibriste tiendra la route en octobre. Un budget, ce n’est pas seulement un document comptable. C’est une déclaration d’intention, un miroir de ce que l’on veut faire de la société. Or, tout indique que ce miroir reflétera surtout les visages souriants de ceux qui n’ont jamais vraiment connu la fin du mois difficile. Mark Carney veut prouver qu’on peut faire de l’austérité et de l’investissement à la fois. Mais il ne faut pas se tromper : ce « deux en un » n’a rien de révolutionnaire. C’est simplement la vieille recette du pouvoir : couper pour le peuple, arroser pour les puissants. Autrement dit : bienvenue dans l’ère du budget ambidextre, où l’on promet tout à tout le monde, mais où les résultats concrets se font toujours attendre. Pendant que Carney joue au funambule sur le fil de la « discipline », les Canadiens, eux, continuent de marcher pieds nus sur le tapis r Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 3 semaines
Le hockey du samedi soir en famille
Le pays dans les détails — Détail #5 Merci… Merci à vous qui suivez cette chronique depuis le début. Nous en sommes à la cinquième étape, et je mesure chaque semaine la générosité de vos regards. Écrire, ce n’est pas toujours atteindre la cible, mais c’est toujours tendre l’arc. J’essaie d’attraper, dans les gestes les plus quotidiens, quelque chose qui nous échappe souvent : cette vérité discrète qui fait du Québec non seulement un lieu où l’on vit, mais une nation où l’on se reconnaît. Aujourd’hui, je veux parler d’un rendez-vous simple, mais qui, à mes yeux, dit beaucoup plus qu’il n’y paraît : le hockey du samedi soir en famille. Si ce n’était qu’une partie, elle passerait comme un programme télé parmi d’autres. Mais ce n’est pas le cas. Le samedi soir, quand les assiettes sont rangées et que les lumières du salon se tamisent, une gravité douce s’installe. On ouvre la télévision comme on ouvre un livre sacré. Et à travers l’écran, ce n’est pas seulement une équipe que l’on regarde : c’est soi-même. Le hockey du samedi soir, c’est la mise en scène hebdomadaire de notre manière d’être ensemble. Les familles se rassemblent, les générations se superposent. Le grand-père commente les jeux avec la voix de l’expérience, l’enfant interrompt avec ses questions naïves, l’adolescent s’indigne comme si le sort du monde se décidait sur la glace. Dans ces moments-là, chacun existe à la fois seul et dans un tout plus grand que lui. Pourquoi le hockey a-t-il pris cette place unique ? Parce qu’il nous ressemble. C’est un sport forgé dans le froid, dans la dureté, mais aussi dans l’agilité et l’intelligence collective. On n’y gagne jamais seul. La rondelle voyage, s’échappe, revient. L’effort est constant, la persévérance essentielle. Et dans chaque séquence de jeu, il y a comme une métaphore du Québec : un peuple qui poursuit sa route parmi les puissants, qui connaît l’épreuve, mais dont la dignité tient dans le fait de ne jamais renoncer. Et parce que ce sport nous ressemble tant, il fallait bien qu’une équipe devienne le porte-voix de cette ressemblance. Pour le Québec, ce fut le bleu-blanc-rouge des Canadiens de Montréal. Plus qu’un club, ils sont devenus l’incarnation visible d’une volonté collective. Chaque victoire résonnait comme une preuve que nous pouvions tenir tête aux plus grands. Chaque défaite, bien qu’amère, n’effaçait jamais la fidélité, car ce n’était pas seulement une équipe qu’on suivait : c’était une façon d’affirmer que nous étions là, que nous faisions partie du jeu, que nous existions dans l’arène du monde. Il y bien des endroits où les communautés se rassemblaient au temple, autour du feu ou dans la grande salle commune. Ici, notre rituel s’est adapté aux hivers longs et aux distances vastes. C’est dans le salon que nous avons inventé notre cathédrale, et l’autel s’appelle la télévision. Mais l’esprit est le même : se rassembler, partager une émotion commune, faire battre nos cœurs au même rythme. Bien sûr, il y a du hockey presque tous les soirs de la semaine, mais le samedi reste le moment symbolique, le rendez-vous national, celui où l’on sait que partout au Québec, d’innombrables foyers vibrent au même tempo. Ce rendez-vous n’est pas banal. Il nous apprend que l’unité se construit dans la régularité, dans la répétition tranquille. Le hockey du samedi soir n’a pas besoin d’invitation, il est déjà inscrit dans nos corps comme une habitude nationale. Et cette habitude fait de nous, sans qu’on le nomme, un peuple qui vit ensemble. Regarder un match de hockey en famille, ce n’est pas seulement suivre le score. C’est une école silencieuse. On y apprend la patience — parce qu’une partie se gagne sur la durée. On y apprend le courage — parce que rien n’est joué d’avance. On y apprend l’humilité — parce qu’une victoire éclatante peut s’éteindre en une seconde. Mais surtout, on y apprend la solidarité. Un but n’est jamais l’œuvre d’un seul. Derrière chaque tir réussi, il y a une passe, un appui, un sacrifice. Voilà ce qui, sans qu’on le dise, façonne les mentalités : l’idée que la réussite québécoise n’est pas individuelle, mais collective. Chaque famille garde des souvenirs précis : un but de Guy Lafleur ou de Maurice Richard raconté comme une légende, une finale regardée dans le silence respectueux, une défaite qui a fait grogner tout le quartier. Ces souvenirs voyagent d’une génération à l’autre. Ils créent une mémoire commune, une sorte de fil qui relie ceux qui étaient là avant et ceux qui viennent après. Ainsi, le hockey du samedi soir devient plus qu’un spectacle. Il est un canal de transmission. Il raconte au plus jeune que ce peuple a ses héros, ses récits, ses moments de gloire et de peine. Et dans ces histoires, il trouve sa place. On pourrait dire que ce n’est qu’un sport. Mais nous savons qu’il y a plus. Le samedi soir, le Québec s’assoit avec lui-même. Dans chaque maison où la partie joue, il y a un morceau du pays qui se contemple, qui se rêve, qui se soude. C’est pour cela que ce rituel persiste malgré les années, malgré les changements d’habitudes et de technologies. Parce qu’il incarne quelque chose de plus durable que l’écran où il se projette : il incarne l’unité d’un peuple. Alors, quand je pense au hockey du samedi soir en famille, je n’y vois pas seulement une activité de loisir. J’y vois un détail immense, une petite coutume qui cache une grande vérité : celle d’un peuple qui sait se rassembler autour de ce qui lui ressemble, qui sait transformer un simple match en une affirmation d’existence. Le samedi soir, devant la glace illuminée de l’aréna lointain, nous nous tenons ensemble. Et même quand l’équipe perd, nous avons gagné quelque chose : un moment de nous-mêmes, partagé, transmis, affirmé. Le hockey du samedi soir n’est pas seulement un match. C’est le pays, dans ses détails. ——————————— NB : Je suis encore novice dans le hockey. J’apprends. J’ai même chaussé mes premiers patins l’hiver dernier… et disons que la glace a appris à me connaître aussi. ——————————— 📝 Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi. 📬 Vous pouvez réagir, Continue Reading - En afficher davantage




















