
Vive le Québec livre !
Temps de lecture : 5 minutesEn 1967, le général de Gaulle est monté sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal et a lâché quatre mots qui ont fait trembler deux capitales. Cinquante-neuf ans plus tard, je propose qu’on déplace une seule lettre. Une lettre, c’est peu de chose. C’est parfois toute la distance entre un peuple qui se défend et un peuple qui se raconte.
Vive le Québec livre.
Le 12 août 2014, deux écrivains, Patrice Cazeault et Amélie Dubé, ont eu une idée si désarmante qu’elle aurait dû mourir dans la semaine : et si, le même jour, tout le monde achetait un livre d’ici ? Ils l’ont écrite sur Facebook. Douze ans plus tard, la chose tient toujours debout, et elle est devenue l’une des plus grosses journées de vente du livre québécois de l’année.
Ailleurs, on aurait formé un comité, commandé une étude de faisabilité, attendu la bénédiction d’un ministre. Ici, deux auteurs ont lancé une phrase et une nation l’a ramassée. Je ne connais pas beaucoup de pays capables de ça.
Ce que Fernand Dumont avait compris
Fernand Dumont disait que la culture, c’est la distance qu’un peuple met entre ce qu’il vit et ce qu’il en dit. Autrement dit : une société n’existe jamais qu’une fois. Elle existe dans ses hivers, ses hôpitaux, ses chicanes de clôture et elle existe une deuxième fois dans le récit qu’elle fait d’elle-même. Paul Ricœur appelait cela l’identité narrative : nous ne sommes pas d’abord ce que nous sommes, nous sommes ce que nous arrivons à raconter. Charles Taylor, qui pense à Montréal depuis soixante ans et que le monde entier lit, ajoute que nul ne devient soi tout seul : on se reçoit d’une langue, d’un horizon, d’un legs.
Voilà, au fond, ce que fabrique le 12 août. Ce n’est pas une opération commerciale déguisée en fête. C’est le jour où neuf millions de personnes acceptent de se lire elles-mêmes plutôt que de se laisser décrire par d’autres.
Il faut mesurer l’anomalie. Quelques millions de francophones, posés sur un continent de plus de trois cents millions d’anglophones, produisent chaque année des romans, des essais, de la poésie, des bandes dessinées, de la littérature jeunesse et entretiennent un réseau de librairies indépendantes que bien des pays plus riches nous envient. Depuis 1981, une loi oblige les écoles et les bibliothèques à acheter dans les librairies agréées de leur région. Ce n’est pas du protectionnisme sentimental. C’est la décision froide d’un peuple qui a compris avant les autres qu’une culture ne survit pas par miracle, mais par infrastructure.
Rapailler
Gaston Miron a donné à cette littérature son verbe le plus juste : rapailler. Ramasser ce qui a été éparpillé, remettre ensemble ce que l’histoire avait dispersé. L’homme rapaillé n’est pas seulement un titre, c’est un programme national. Le 12 août est un rapaillage annuel.
Et quel butin. Gabrielle Roy descendue dans Saint-Henri pour y trouver ce que la littérature française cherchait encore en banlieue. Anne Hébert, ses eaux noires et ses pierres. Réjean Ducharme et son fameux « tout m’avale », six syllabes qui contiennent le vertige d’une adolescence entière. Marie-Claire Blais, qui écrivait comme on respire trop vite. Jacques Ferron, médecin des pauvres et conteur de l’impossible.
Michel Tremblay, surtout, qui en 1968 a fait monter sur une scène une langue qu’on interdisait aux enfants d’écrire, et qui a prouvé qu’une littérature ne commence vraiment que le jour où elle cesse de demander pardon pour sa bouche. Cette bouche-là, je la connais. Jacques Derrida écrivait : « Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. » Un Haïtien comprend cette phrase avant même de la lire. Un Québécois aussi. Nous appartenons tous les deux à cette étrange confrérie des peuples à qui on a longtemps expliqué qu’ils parlaient mal une langue qu’ils avaient pourtant sauvée toute seuls, à leurs frais, dans le froid ou dans la chaleur.
Ce que la librairie fait et que la machine ne fera pas
Walter Benjamin, déballant sa bibliothèque, disait qu’un livre entre dans une vie par accident. L’algorithme, lui, a horreur de l’accident. Il vous propose ce que vous avez déjà aimé, indéfiniment, jusqu’à ce que votre goût soit une pièce sans fenêtre. Une libraire fait exactement le contraire : elle vous tend ce que vous ne saviez pas encore vouloir. Elle vous regarde, elle vous jauge trois secondes, elle va au fond du rayon et elle revient avec un livre qui va vous embêter pendant deux ans. C’est un métier de confiance, pas de recommandation.
Le 12 août, on n’achète pas seulement une couverture. On paie une autrice, une direction littéraire, une réviseure, un graphiste, une imprimerie, un diffuseur, une libraire. On finance une chaîne de gens dont le travail consiste à empêcher que ce pays devienne muet.
Ce que vous trouvez normal
Il faut que quelqu’un vous le dise, et ce sera moi, puisque je suis arrivé assez tard pour l’avoir remarqué : vous trouvez ordinaire une chose qui ne l’est nulle part.
Je suis arrivé ici en 2010, avec une langue en poche et un pays en morceaux derrière moi. On ne m’a pas demandé de choisir. On m’a passé des livres. J’ai appris le Québec par Miron avant de comprendre le mois de février, par Tremblay avant de savoir dire dépanneur. Je me réclame de cette culture-là sans permission et sans complexe, comme un homme se réclame d’une maison où on lui a mis le couvert. Dany Laferrière est arrivé en 1976, a travaillé en usine, a écrit un premier roman sur une machine à écrire dans une chambre de la rue Saint-Denis, et a fini sous la Coupole de l’Académie française. Kim Thúy est arrivée par bateau et a donné au français une phrase courte et claire comme un galet. Ce n’est pas une histoire d’immigration : c’est une histoire québécoise. Vous avez ce talent rare de faire de la place sans faire de discours.
Alors permettez qu’on vous flatte une fois par année. Vous êtes un peuple têtu qui a inventé une fête du livre sans décret, qui engueule ses écrivains autant qu’il les aime, et qui, le 12 août, fait la file dans une librairie de quartier comme d’autres font la file pour un match. C’est très beau. C’est même, disons-le, un peu héroïque.
Rendez-vous
Ça se passe ce mercredi 12 août, de 9 h à 21 h, dans les librairies partout au Québec. Pour ma part, je serai au Douzou, à la librairie Raffin, 6330, rue Saint-Hubert à Montréal, de 15 h à 16 h 30, aux côtés de Mathieu Blais, Charles Dionne, Julie Hyland, Mark Fortier, Hugo Meunier et Alexie Morin.
Venez. Apportez vos exemplaires cornés, vos désaccords, même vos manuscrits dans un sac d’épicerie. Je signe, bien sûr, mais je jase aussi. Et la journée ne s’arrête pas là : Dany Laferrière prendra la parole à 18 h 15, avant une rencontre avec Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi.
Kim Thúy, Elizabeth Lemay, Claudia Larochelle, Jacques Goldstyn, Yves P. Pelletier et une vingtaine d’autres auteurs et autrices se relaieront également tout au long de la journée.
Un peuple qui achète ses livres le même jour ne soutient pas une industrie : il se déclare. Le 12 août, sans général, sans foule et sans balcon, du fond d’une librairie de la rue Saint-Hubert, je le crierai à mon tour.
Vive le Québec livre !
