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La finale qui n’aura pas lieu

Finale coupe du monde

La finale qui n’aura pas lieu

Temps de lecture : 3 minutes

Demain, à East Rutherford, l’Espagne affrontera l’Argentine en finale de la Coupe du monde, au MetLife Stadium, le plus grand stade de la compétition avec ses 82 500 places. Il y aura un spectacle de mi-temps (une première dans l’histoire du tournoi) des feux d’artifice, des célébrités, et des billets officiels allant d’environ 2 030 à 10 990 $ US (3 256 à 17 656 $ CAN) avec une catégorie « Avant » frôlant les 33 000 $ US (52 925 $ CAN). Tout est en ordre. La FIFA respire.

Permettez-moi pourtant un petit exercice. Fermez les yeux. Figurez-vous que le ballon, cet animal ingrat, ait rebondi autrement. Figurez-vous une finale Cap-Vert vs Haïti.

Ce n’est pas si fou. Le Cap-Vert, plus petit pays de l’histoire à se qualifier pour un Mondial, avec près de 600 000 habitants, il a effacé le record de l’Islande, a été la révélation du tournoi avant de tomber avec les honneurs, 3-2 en prolongation, devant l’Argentine de Messi. Haïti, de retour après cinquante-deux ans d’absence, qualifié sans avoir pu disputer un seul match sur son sol, à cause de l’instabilité, a livré des matchs serrés et dignes. Deux nations d’îles, deux peuples pour qui ce jeu n’est pas un divertissement mais une preuve d’existence.

Or cette finale-là, je vous le confie, aurait été le cauchemar de la FIFA. Un stade aux trois quarts désert. Un échec marketing intégral. Non par manque d’amour, on parle des deux publics les plus fervents de la planète, mais par excès de facture. Pour la première fois, l’organisation applique une tarification dynamique : plus la demande monte, plus le prix grimpe, jusqu’à 3 000 voire 9 000 euros (4 811 voire 14 434 $ CAN) la place en demi-finale. Selon Football Supporters Europe, les tarifs ont quintuplé par rapport au tournoi précédent. Les tantes de Brooklyn, les chauffeurs de taxi de Boston, les préposées aux bénéficiaires de Montréal-Nord ne paient pas un loyer pour quatre-vingt-dix minutes.

Et puis il y a ce détail : une décision politique américaine ferme la porte du pays hôte aux supporters haïtiens. Une finale dont la moitié du public serait interdite de séjour : essayez de vendre ça. D’ailleurs, nul besoin de rêver. Dès la première semaine, des rangées entières de sièges vides ont relancé le débat sur les prix ; interrogée, la FIFA a transmis à Reuters la photo d’un stade presque plein, pendant que Gianni Infantino assurait que la demande avait dépassé les attentes « d’un facteur 10 ». Il faut croire que les sièges vides étaient très demandés.

Je ne dirai rien de désobligeant sur la FIFA. C’est une maison qui a beaucoup appris de son histoire récente, notamment qu’à Zurich, les aubes de mai sont fraîches quand la police frappe à la porte de leur palace. Depuis, elle cultive la vertu… Elle décerne même des distinctions : en décembre, à Washington, son président a remis le tout premier prix FIFA pour la Paix à son « ami » Donald Trump. C’était avant le tournoi. Un placement, diraient les mauvais esprits. Je ne suis pas un mauvais esprit.

Sur la pelouse non plus, tout n’a pas souri aux petits. Contre l’Écosse, Haïti s’est incliné 1-0 au terme d’un match où une frappe de Bellegarde, contrée de la main par un défenseur dans sa surface, n’a valu ni penalty ni consultation de la VAR, et où une semelle appuyée sur Josué Casimir, à la 90e+5, n’a coûté qu’un jaune. Je laisse les connaisseurs trancher ; je constate seulement que la technologie, ce soir-là, s’était couchée tôt.

D’autres ont eu plus de chance avec les règlements. Le 1er juillet, l’attaquant américain Folarin Balogun est expulsé contre la Bosnie-Herzégovine. Suspension automatique, dit le code disciplinaire, appliqué jusque-là à tous les cartons rouges du tournoi. Quatre jours plus tard, la FIFA exhume une disposition rarissime, reporte la sanction d’un an et déclare le joueur bon pour le huitième contre la Belgique, deuxième annulation du genre dans toute l’histoire de la Coupe du monde. Le président américain a reconnu avoir téléphoné lui-même à Infantino, avant de remercier publiquement l’instance d’avoir réparé ce qu’il appelle une grande injustice. La fédération belge s’est dite « stupéfaite ». Elle manque de vocabulaire. Moi, j’aurais dit : émerveillée.

Voilà pourquoi ma finale imaginaire n’aurait jamais eu lieu, et pourquoi il fallait l’imaginer quand même. Le football a été inventé pour que le hasard demeure le dernier luxe des pauvres. On a trouvé le moyen de tarifer le siège, la bière, le stationnement, bientôt l’hymne peut-être. On n’a pas encore trouvé le moyen de facturer le rêve.

Et puis, entre nous : la finale Cap-Vert vs Haïti a bel et bien eu lieu. Pas au New Jersey. Elle s’est jouée en juin dans les salons de Montréal-Nord et les barbershops de Saint-Michel, dans les cuisines de Brooklyn, sur les places de Praia, dans les rues de Port-au-Prince éclairées à la génératrice. Score final : deux peuples debout, zéro siège vide. Entrée libre. C’est le seul modèle d’affaires que la FIFA n’a pas encore compris : l’amour ne se revend pas, même sur plateforme officielle.

Montréal-Ottawa

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Poète, romancier, chroniqueur et essayiste. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

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