
La seule page qui m’appartient
Temps de lecture : 3 minutesDepuis le printemps, la question revient toujours dans les mêmes termes. À la sortie d’une librairie, dans un courriel, au bout du fil : « Pis, Meta, ils t’ont répondu ? » Je dis non. Et je vois passer sur le visage de mon interlocuteur une compassion un peu embarrassée, celle qu’on réserve aux deuils dont on ne sait pas s’ils sont sérieux. Huit mois, donc. Mon compte est toujours ailleurs, entre des mains que je ne connaîtrai jamais (à lire dans La Presse pour comprendre le contexte). La page qui portait mon nom, vérifiée par Facebook du temps où je signais mes chroniques au Huffington Post Québec, avec le petit crochet bleu qui rassurait tout le monde, (moi le premier) demeure close. Il n’existe ni comptoir, ni sonnette, ni personne. On remplit un formulaire, on attend, on recommence. C’est une expérience étrange : celle d’un litige sans adversaire.
Il y a quelques semaines, des personnes en qui j’ai confiance m’ont proposé de créer une page non officielle, qu’elles pourraient elles-mêmes animer, afin d’y relayer simplement les articles de presse, les actualités, les dates d’événements et quelques informations autour de mon travail. Je leur ai donné le feu vert, et je le redis ici pour que ce soit net : ce qui vivra là-bas vivra grâce à eux, non grâce à moi. J’ai accepté parce que refuser un soin qu’on vous offre est une forme d’orgueil, et que l’orgueil ne m’a jamais rien enseigné que je n’aurais mieux appris autrement. Mais moi, je n’ouvrirai rien. Ce n’est pas une grève. Je n’appelle personne au boycottage. Je n’ai aucune leçon à servir à ceux qui habitent ces plateformes et y trouvent leur bonheur, leur clientèle ou leurs amitiés. Je ne crois pas davantage que mon cas mérite une indignation : dans le désordre du monde, un écrivain privé de sa page ne pèse pas lourd, et je serais grotesque de prétendre le contraire.
Si je refuse de repartir à neuf, c’est pour une raison plus modeste, presque domestique. Recommencer reviendrait à signer sans le lire un papier où il serait écrit : ce qu’on t’a pris n’avait pas d’importance. Or cela en avait. Là dormaient des années de textes, des échanges avec des gens que je n’ai jamais rencontrés, des condoléances reçues à la mort d’un proche, des invitations, des photographies. Ce n’était pas une audience. C’était une mémoire. On ne rebâtit pas une mémoire en cliquant sur « créer ».
Ce que je demande tient en une phrase, et je la formule sans colère : que Meta rouvre mon compte et me rende l’accès à ma page. Pas d’excuses, pas de dédommagement, pas de traitement de faveur. La porte. Simplement la porte. Cette affaire minuscule m’aura pourtant instruit sur une chose que nous savons tous et que nous refusons de regarder en face : ce que nous nommions « ma page », « mon compte », « mes abonnés » ne nous a jamais appartenu. Nous étions locataires d’une chambre meublée, avec les manières du propriétaire. Le jour où la serrure change, on découvre qu’on n’avait pas de bail, seulement des habitudes.
Reste la tentation que je connais bien et dont je me méfie : l’amertume. C’est une passion confortable. Elle fournit un ennemi, une explication, un rôle à tenir. Camus, au milieu de la reconnaissance et de ses procès, retournait à Tipasa regarder la mer pour ne pas s’y perdre. Il nommait cela la mesure : cette faculté de dire non sans se mettre à haïr, de tenir sa révolte du côté qui construit. Je n’ai ni sa mer ni son soleil, j’ai un fleuve gelé la moitié de l’année et une table qui donne sur une ruelle. Cela suffit amplement. Car l’essentiel occupe un espace très étroit. Les heures du matin, qui n’appartiennent à personne. Des manuscrits qui résistent. Les libraires, ces lecteurs attentifs qui connaissent mieux que nous la patience des livres, et qui en placent parfois un à hauteur d’œil simplement parce qu’ils l’ont aimé et veulent lui donner une chance. Les bibliothèques de quartier. Les lettres qu’on met encore dans des enveloppes. Depuis le mois de mars, mon roman a trouvé ses lecteurs sans moi ; il s’est débrouillé pendant que je disparaissais. Cela devrait rendre modeste ; cela console surtout. Les livres savent voyager seuls, ils l’ont fait durant des siècles avant l’invention du fil.
J’attendrai donc. Sans dossier, sans procès, sans mise en demeure. Si la porte s’ouvre, j’entrerai et je reprendrai ce qui est à moi, y compris les maladresses que j’y ai laissées. Si elle reste verrouillée, j’aurai appris quelque chose sur la solidité de ce que nous appelons une présence, et ce ne sera pas la plus mauvaise leçon de l’année. En attendant, je vous écris d’ici. Car la seule page qui m’appartienne vraiment est blanche, elle recommence presque chaque matin, et personne au monde ne peut me la fermer. Personne, non plus, ne peut la vérifier.