Face aux menaces de Trump d’imposer des tarifs de 25 % sur les exportations canadiennes, le Canada hésite entre riposte et prudence. Une guerre commerciale semble inégale et risquée, tandis que d’autres options, comme la suspension des exportations d’hydroélectricité, pourraient se retourner contre lui. Quelle stratégie adopter pour éviter un choc économique majeur ?
Si l’Histoire économique enseigne une chose, c’est que les guerres commerciales se terminent rarement à l’avantage des nations plus petites. Face à la menace du président américain Donald Trump d’imposer des tarifs douaniers de 25 % sur les exportations canadiennes, la tentation est grande pour le Canada de répliquer avec la même vigueur. Mais une riposte protectionniste risque d’être un boomerang économique aux conséquences bien plus lourdes pour le Canada que pour les États-Unis.
En cherchant à imiter l’agressivité américaine, le Canada ne ferait que s’infliger des dommages collatéraux, tout en alimentant le jeu de Trump. La vraie question est donc la suivante : faut-il répondre coup pour coup ou opter pour une stratégie plus intelligente et pragmatique ?

L’asymétrie économique : Un rapport de force défavorable
Le Canada, bien que riche en ressources naturelles et doté d’une économie diversifiée, reste structurellement dépendant du marché américain. En 2023, plus de 77 % des exportations canadiennes étaient destinées aux États-Unis, alors que les exportations américaines vers le Canada représentaient à peine 18 % de leur commerce extérieur1. Cette disparité rend toute escalade tarifaire extrêmement périlleuse pour Ottawa.
L’idée de répliquer aux tarifs américains en instaurant des mesures équivalentes – comme l’a suggéré le premier ministre de l’Ontario Doug Ford en prônant une taxe « dollar pour dollar » – est séduisante sur le papier, mais économiquement irréaliste. Pour que l’impact soit réellement symétrique, le Canada devrait instaurer des droits de douane bien plus élevés que 25 % sur les importations américaines, ce qui, dans les faits, pénaliserait d’abord ses propres entreprises et consommateurs2.
En 2018, lorsque Trump avait imposé des tarifs sur l’acier et l’aluminium canadiens, Ottawa avait répliqué avec des mesures similaires sur des produits américains comme le ketchup, le whisky et les produits agricoles3. L’effet avait été limité : les consommateurs canadiens ont vu les prix grimper et les entreprises touchées par la hausse des coûts ont été contraintes d’absorber ces hausses ou de les répercuter sur leurs clients. Ce précédent illustre bien que la réciprocité tarifaire, dans un rapport de force asymétrique, nuit davantage au Canada qu’aux États-Unis4.

Une justification douteuse des tarifs douaniers
Depuis qu’il a brandi sa menace pour la première fois, Donald Trump a justifié ces tarifs en accusant le Canada, le Mexique et la Chine de jouer un rôle dans la crise du fentanyl. Or, le trafic de cette drogue en provenance du Canada est extrêmement minime selon une analyse du Devoir. Pourtant, Trump continue d’utiliser cet argument pour légitimer ses mesures protectionnistes, jouant sur la peur et les tensions autour de la crise des opioïdes aux États-Unis. Cette stratégie lui permet de détourner l’attention des véritables sources du problème – notamment la production de fentanyl en Chine et son acheminement par le Mexique – et de justifier des politiques économiques qui servent avant tout ses intérêts électoraux.
En réalité, la majorité du fentanyl entrant aux États-Unis provient de la Chine, sous forme de précurseurs chimiques expédiés vers des laboratoires clandestins au Mexique, où la drogue est fabriquée avant d’être introduite sur le marché américain. Un rapport du Congressional Research Service publié en 2023 souligne que plus de 90 % des saisies de fentanyl aux frontières américaines proviennent du Mexique, tandis que la part canadienne demeure marginale. Les groupes criminels mexicains, notamment le cartel de Sinaloa et le cartel Jalisco Nueva Generación, jouent un rôle clé dans la distribution de cette drogue aux États-Unis. De son côté, le Canada a mis en place des contrôles stricts sur les exportations de substances chimiques utilisées dans la production de fentanyl et collabore avec les États-Unis pour lutter contre ce fléau. Accuser Ottawa de complicité dans cette crise relève donc davantage d’une posture politique que d’une analyse factuelle des flux de drogue.
Trump utilise également la menace de tarifs douaniers pour contraindre le Canada à renforcer la lutte contre la migration clandestine, tout en invoquant un déficit commercial qu’il juge insoutenable. À plusieurs reprises, il a affirmé que les États-Unis subventionnaient l’économie canadienne, avançant un déficit commercial de 200 à 250 milliards de dollars. Or, les données officielles démentent cette affirmation. Selon une étude du Centre for Future Work, basée sur les chiffres du Bureau du recensement des États-Unis, le déficit commercial réel des États-Unis avec le Canada s’élevait à 40,6 milliards de dollars américains en 2023, un chiffre bien inférieur à celui avancé par Trump. Ce déficit est essentiellement dû aux exportations canadiennes de pétrole et d’autres matières premières, qui représentent une part significative du commerce bilatéral. Si l’on exclut ces exportations énergétiques, le solde commercial entre les deux pays est beaucoup plus équilibré, voire en faveur des États-Unis.
Certains analystes estiment que Trump cherche à forcer Ottawa à renégocier l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACÉUM) avant 2026, tandis que d’autres y voient une tentative de renflouer les finances publiques américaines. Son administration prévoit d’imposer des tarifs en deux étapes : une première vague pour pousser le Canada à adopter des mesures de sécurité aux frontières, suivie d’une seconde, plus large, en avril.

Hydroélectricité québécoise : un levier illusoire ?
L’une des idées avancées pour faire pression sur Washington consiste à réduire ou interrompre l’exportation d’électricité québécoise vers les États du Nord-Est américain. Ce levier paraît séduisant à première vue, mais il comporte un risque majeur : celui de pousser les États-Unis à accélérer leur transition vers d’autres sources d’énergie, notamment le gaz naturel5.
Lors des négociations du contrat d’exportation d’hydroélectricité québécoise vers le Massachusetts, les producteurs américains de gaz naturel avaient déjà cherché à convaincre cet État qu’il pouvait très bien se passer du Québec6. Si Trump décidait de favoriser encore davantage cette filière en augmentant la production de gaz de schiste et en abaissant les régulations environnementales, le Québec se retrouverait en position de faiblesse. L’argument selon lequel « les Américains ont besoin de nous » pourrait donc s’effondrer en un instant7.
De plus, la construction d’infrastructures gazières se fait beaucoup plus rapidement que celle des barrages hydroélectriques8. Si le Québec coupe l’approvisionnement en électricité, les États-Unis pourraient rapidement réajuster leur production, rendant cette manœuvre inefficace et nuisible à long terme pour l’économie québécoise9.

Le piège protectionniste : une erreur stratégique pour le Canada
Si le Canada choisit la voie du protectionnisme en réponse aux mesures américaines, il s’engage dans un combat qu’il ne peut pas gagner. Contrairement aux États-Unis, qui peuvent se permettre d’adopter une posture belliqueuse grâce à la taille de leur marché intérieur, le Canada repose sur une économie ouverte et dépendante des exportations10. Un protectionnisme excessif risquerait d’isoler le pays et d’effrayer les investisseurs étrangers, qui verraient d’un mauvais œil un durcissement des relations commerciales avec le principal partenaire du Canada11.
En 2019, la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine avait montré à quel point les hausses de tarifs peuvent être destructrices12. En réponse aux taxes américaines, la Chine avait imposé des droits de douane sur les produits agricoles américains, ce qui avait entraîné une chute des exportations agricoles américaines vers la Chine13. Mais contrairement aux États-Unis, qui ont pu compenser ces pertes par des subventions massives à leurs agriculteurs, le Canada n’a pas les moyens de compenser de telles pertes pour ses propres industries14.

Une autre voie : la diplomatie économique et la diversification
Plutôt que d’entrer dans une guerre commerciale, le Canada a tout intérêt à jouer la carte de la diplomatie économique et de la diversification de ses marchés. Il ne s’agit pas d’accepter passivement les mesures protectionnistes de Trump, mais plutôt de répondre avec intelligence en consolidant ses partenariats avec l’Europe et l’Asie15.
L’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne offre déjà une alternative précieuse en permettant aux entreprises canadiennes d’accéder à un marché de 450 millions de consommateurs16. De même, l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) ouvre des débouchés en Asie, notamment au Japon et en Australie17.
Le Canada pourrait aussi intensifier ses efforts pour attirer des investissements étrangers dans des secteurs stratégiques, comme la technologie et l’énergie verte, afin de réduire sa dépendance au marché américain18. En renforçant ses infrastructures et en facilitant l’accès aux marchés internationaux, le pays pourrait se prémunir contre les turbulences politiques venant de Washington19.

Fuir la surenchère et choisir la résilience
Face aux menaces protectionnistes de Trump, la tentation de répondre coup pour coup est forte, mais ce serait une erreur stratégique. Le Canada ne gagnera pas une guerre commerciale contre les États-Unis et risquerait de s’infliger des dommages économiques sévères20. Plutôt que d’opter pour des représailles immédiates, Ottawa doit privilégier la résilience économique en accélérant la diversification de ses marchés et en renforçant ses alliances stratégiques21.
Le pragmatisme doit primer sur la réaction impulsive. En choisissant une approche fondée sur la diplomatie commerciale et la consolidation de nouveaux partenariats, le Canada peut transformer une menace en opportunité et éviter de tomber dans le piège du protectionnisme. Après tout, une économie qui sait s’adapter est une économie qui prospère22.
Références :
- Statistique Canada. « Exportations canadiennes par pays »
https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1210001101 - Bank of Canada, « Trade Tariffs Impact on Economy »
https://www.bankofcanada.ca/publications/mpr/mpr-2025-01-29/in-focus-1/ - Global Affairs Canada, « Steel and Aluminum Tariffs 2018 »
https://www.international.gc.ca/trade-commerce/economist-economiste/statistics-statistiques/monthly-mensuel.aspx?lang=fra - The Economist, « The Limits of Retaliatory Tariffs »
https://www.economist.com/finance-and-economics/2019/06/06/the-limits-of-retaliatory-tariffs - Hydro-Québec, « Exportation d’électricité vers les États-Unis »
https://www.hydroquebec.com/data/developpement-durable/pdf/exportation-electricite-etats-unis.pdf - Massachusetts Energy Board, « Natural Gas vs Hydro Power »
https://www.mass.gov/doc/natural-gas-vs-hydro-power-comparative-study - U.S. Energy Information Administration, « Natural Gas Production Growth »
https://www.eia.gov/naturalgas/production/ - International Energy Agency, « Energy Transition and Infrastructure »
https://www.iea.org/reports/energy-transitions-infrastructure - Gouvernement du Québec, « Impact of Electricity Export Restrictions »
https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/impact-restrictions-exportation-electricite - Fonds monétaire international, « Economic Dependency of Canada on U.S. »
https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2023/05/15/Canada-US-Economic-Dependency-Analysis-531234 - Bloomberg, « Foreign Investment in Canada: Trends & Risks »
https://www.bloomberg.com/news/articles/2024-01-15/foreign-investment-in-canada-trends-and-risks - Financial Times, « Trade War Between U.S. and China: Economic Consequences »
https://www.ft.com/content/7b2a1f2e-8f3a-11e9-a1c1-51bf8f989972 - USDA, « China’s Retaliatory Tariffs on Agriculture »
https://www.usda.gov/media/press-releases/2019/05/13/usda-analysis-chinas-retaliatory-tariffs-us-agricultural-products - Wall Street Journal, « U.S. Government Farm Subsidies »
https://www.wsj.com/articles/us-government-increases-farm-subsidies-amid-trade-war-11566543200 - Organisation mondiale du commerce, « Canada’s Trade Diversification Strategy »
https://www.wto.org/english/tratop_e/tpr_e/s403_e.pdf - Commission européenne, « Canada-EU Trade Agreement »
https://ec.europa.eu/trade/policy/countries-and-regions/countries/canada/ - Secrétariat du PTPGP, « Pacific Trade Agreement Benefits »
https://www.cptpp.org/resources/benefits-of-the-agreement/ - Banque mondiale, « Foreign Direct Investment in Canada » [https://data.worldbank.org/indicator/BX.KLT.DINV.CD.WD?locations=CA]
- Business Council of Canada, « Stratégie de résilience économique » https://thebusinesscouncil.ca/report/security-and-prosperity/
- Harvard Business Review, « Trade Wars: Winners & Losers », 2023 https://hbr.org/2023/05/trade-wars-winners-losers
- Chambre de commerce du Canada, « L’avenir commercial du Canada », 2024 https://chamber.ca/publications/canadas-trade-future/
- OCDE, « Économies adaptatives et commerce », 2023 https://www.oecd.org/trade/adaptive-economies-and-trade.htm