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  • VLB, l’honneur d’échapper aux funérailles nationales Il y a des écrivains que l’État adore embaumer dans le velours des cérémonies officielles. Et puis il y a Victor-Lévy Beaulieu, qui n’a jamais aimé les tapis rouges, encore moins les liturgies protocolaires. Le débat autour de « l’absence » de funérailles nationales pour VLB a pris de l’ampleur — lettres ouvertes, pétitions, prises de parole — mais la journée d’hier à Trois-Pistoles a tout éclairé : les funérailles régionales populaires à l’église Notre-Dame-des-Neiges ont offert un adieu à son image, charnel, festif, enraciné, mis en scène par Dominic Champagne et porté par Yves Desgagnés. Rien de compassé, tout de vivant. C’est précisément pourquoi ne pas lui offrir des funérailles nationales est, au fond, un honneur. Une cérémonie d’État nationalise la mémoire ; elle politise la peine ; elle range l’œuvre sur l’étagère des monuments. Or VLB n’a cessé, toute sa vie, de dé-monumentaliser la littérature en la ramenant au « pays » : le Bas-Saint-Laurent, la langue qui mord, l’éditeur indépendant, les batailles du quotidien. Les funérailles régionales et populaires ont assumé ce choix : textes, chansons, amis, comédiens, musiciens ; un théâtre de paroles plutôt qu’un protocole, une assemblée de proches plutôt qu’un parterre de dignitaires. On n’a pas vénéré l’icône ; on a fréquenté l’homme et son œuvre, dans sa maison symbolique : Trois-Pistoles. À ce titre, l’État n’a pas ignoré VLB : l’Assemblée nationale a même ordonné la mise en berne du drapeau au Parlement — geste sobre, signifiant, sans récupération. Reconnaissance publique, oui ; canonisation cérémonielle, non. La nuance est importante : elle maintient l’œuvre dans sa liberté, elle évite l’embaumement. On a beaucoup plaidé pour des funérailles nationales : des organisations comme la Société Saint-Jean-Baptiste, des signataires d’une pétition ont défendu l’idée, citant les précédents d’autres figures majeures. La famille, par la voix des filles de VLB, a déploré la décision gouvernementale dans une lettre ouverte relayée par les médias. Ces appels disent une chose vraie : la dette symbolique que nous avons envers l’écrivain. Mais ils disent aussi notre réflexe d’étatiser ce que nous aimons, alors même que VLB nous a appris, livre après livre, à faire confiance aux forces locales, aux « petites nations » que sont les communautés. La journée d’hier a prouvé que le peuple sait faire : l’église pleine, la pluie complice, les voix mêlées aux extraits de l’œuvre, tout cela avait la vérité des adieux qui ne trichent pas. Pas de tribune pour la raison d’État ; de la place pour les lecteurs. C’est une célébration du nous plutôt qu’une dramaturgie du eux. Et si l’on veut mesurer la grandeur d’un écrivain, ce thermomètre-là est plus fiable. Les funérailles nationales sont souvent justes et nécessaires ; elles peuvent aussi aplanir l’irrégularité d’une trajectoire. Une cérémonie d’État gomme les aspérités, redistribue les angles, produit un consensus posthume. Or VLB n’était pas un consensus : c’était une friction, une manière de vivre en tension avec l’époque, ses institutions, ses certitudes. L’honneur qu’on lui rend aujourd’hui, en refusant de le nationaliser, c’est de le laisser rugueux. De ne pas le polir pour la crypte. De préserver l’électricité qui crépitait dans ses pages. À l’inverse, la décision d’implanter l’adieu à Trois-Pistoles — au cœur de « son » territoire, autour des éditeurs, artistes et compagnons de route — a converti la peine en fierté locale, parfaitement audible du reste du Québec. On n’a pas rapatrié l’écrivain vers la capitale ; on a laissé le pays natal être le pays natal. C’est une leçon de politique culturelle : décentrer n’est pas diminuer, c’est augmenter. On objectera : « Mais l’État devait marquer le coup à la hauteur de l’œuvre. » Il l’a fait à sa façon, par des gestes symboliques, par les hommages officiels, par l’attention médiatique et la transmission de l’information publique. Les médias nationaux ont couvert l’événement ; les communiqués officiels ont signifié la part de VLB dans la culture. Puis, l’État s’est retiré, et c’est bien : il a rendu la parole aux proches, aux lecteurs, aux acteurs culturels du Bas-du-Fleuve. Ce retrait n’est pas un désengagement ; c’est une élégance. Il autorise la mémoire à rester vivante, contradictoire, insoumise — à l’image de l’écrivain. On sait aussi que la temporalité des funérailles nationales est lourde : protocoles, espaces, préséances. Ici, la temporalité a été celle du deuil réel, huit semaines après la disparition, avec une dramaturgie pensée par des artistes, au service des textes. Ce n’est pas « moins » ; c’est autre. C’est parfois mieux, quand on parle d’un auteur qui a toujours préféré l’atelier au salon, l’imprimerie au vestibule des palais. Au fond, le plus bel hommage à VLB est de ne pas le trahir. Le trahir, ici, eût été de se raconter qu’une pompe nationale suffirait à solder la dette. La véritable fidélité consiste à lire : à retourner aux livres, aux pièces, aux essais ; à faire vivre les maisons d’édition de région ; à donner envie d’écrire aux jeunes du Bas-Saint-Laurent comme à ceux de Montréal-Nord. Les funérailles régionales populaires ont envoyé ce message simple : un écrivain n’appartient à personne, sinon à ceux qui le lisent. Ne pas lui offrir des funérailles nationales, c’est refuser de transformer sa singularité en monnaie d’État. C’est le garder parmi les siens sans le confisquer au reste du Québec. C’est, paradoxalement, le grandir : puisqu’il échappe au cadre, il reste vivant. Et s’il y a un écrivain qui comprendrait cette ironie, c’est bien VLB. Hier, Trois-Pistoles n’a pas dit : « Au revoir, monument ». Elle a dit : « À demeure, écrivain ». Et l’État, pour une fois, a su rester à la juste distance : celle qui laisse u Continue Reading

  • Le rayonnement des plumes québécoises Le 12 août dernier, comme chaque année depuis 2014, des milliers de lecteurs et lectrices québécois se sont retrouvés autour d’un rituel désormais bien ancré : acheter un livre québécois. Ce qui n’était au départ qu’un geste militant lancé par deux autrices, Amélie Dubé et Patrice Cazeault, est devenu une célébration populaire et foisonnante. Cette journée ressemble de plus en plus à une Saint-Jean pour les mots : des librairies pleines à craquer, des files d’attente devant les caisses, des photos circulant sur les réseaux sociaux où l’on exhibe fièrement sa trouvaille, qu’il s’agisse d’un roman de science-fiction, d’un recueil de poésie ou d’un essai philosophique. Le 12 août n’est pas seulement un rendez-vous littéraire, il est un miroir collectif : il dit au monde que le Québec croit à la puissance de ses écrivains, qu’il leur tend une tribune et les propulse sur une scène de plus en plus large. Je me souviens d’une scène qui illustre bien cette ferveur : un libraire à Montréal, dépassé par l’affluence, a improvisé une table de fortune avec des caisses de carton, sur lesquelles s’empilaient les ouvrages fraîchement arrivés des presses. Une fillette, une dizaine d’années à peine, y a saisi un recueil de poésie, intriguée par sa couverture bleue constellée d’étoiles. Elle l’a feuilleté quelques secondes, puis s’est tournée vers sa mère : « Maman, ça parle comme dans ma tête quand je rêve. » La mère a souri, et le livre est parti avec elles. Voilà, en une anecdote presque banale, la preuve que la littérature québécoise sait séduire d’abord chez elle, avant de rayonner ailleurs : elle parle à la fillette qui rêve, au travailleur fatigué, à l’étudiante insomniaque. Elle parle toutes et à tous. Un patrimoine francophone en Amérique Le Québec n’est pas seulement une province : il est un îlot francophone en Amérique, un gardien du patrimoine linguistique français sur un continent massivement anglophone. La littérature y a toujours été investie d’une mission double : d’abord raconter, ensuite résister. Raconter la vie de ses habitants, leur rapport au territoire, au climat, à la langue et aux rêves. Résister à l’effacement, à la dilution, à l’uniformisation culturelle. En ce sens, chaque roman québécois publié est un acte de mémoire et un acte politique. Les écrivains québécois ont toujours oscillé entre l’intime et le collectif. Gabrielle Roy, dans Bonheur d’occasion (1945), retraçait la misère d’un quartier ouvrier de Montréal tout en tendant à la société québécoise un miroir révélateur de ses profondes mutations. Son œuvre lui valut une reconnaissance exceptionnelle : le 1er décembre 1947, à Paris, elle reçut le prix Femina, devenant ainsi la première écrivaine québécoise couronnée par un grand prix littéraire français. De son côté, Anne Hébert, autrice du recueil Le Torrent ainsi que des romans Kamouraska et Les Fous de Bassan, a sondé les ténèbres de l’âme humaine pour mieux illuminer les paysages et les mythes d’ici. Ses livres, récompensés par le prix du Gouverneur général et le prix Femina, confirment sa place au cœur du patrimoine littéraire québécois. Plus près de nous, Kim Thúy, avec Ru (2009), a montré qu’un récit de migration pouvait toucher les lecteurs du monde entier, traduits en une vingtaine de langues, de l’anglais au coréen. À travers ces voix, le Québec a assumé son rôle de vigie de la francophonie en Amérique : une francophonie vivante, inventive, ouverte sur les altérités. Et soyons honnêtes : si le Québec rayonne, ce n’est pas seulement parce qu’il écrit en français, mais parce qu’il écrit le français avec un accent. Cet accent littéraire, fait de tournures locales, de mélanges, de métissages culturels, séduit la scène mondiale. Le monde est curieux de ce français qui ne vient pas de Paris, qui ne cherche pas à singer Molière, mais qui assume sa nordicité, sa rugosité, son humour parfois grinçant. Une reconnaissance mondiale tardive mais éclatante Longtemps, pourtant, la littérature québécoise est restée confinée dans son propre espace. Les grandes maisons d’édition parisiennes, arbitres du bon goût francophone, regardaient de loin cette production qu’elles jugeaient parfois provinciale. Les écrivains québécois publiaient surtout pour un public local, avec des succès ponctuels, mais peu de reconnaissance internationale. Il aura fallu du temps, de la patience, et quelques coups d’éclat pour que le regard change. Aujourd’hui, ce retard est rattrapé avec fracas. Kevin Lambert, avec Que notre joie demeure (2023), a non seulement été finaliste du prestigieux Prix Goncourt, mais il a remporté le Médicis, un prix qui avait déjà consacré Dany Laferrière. Éric Chacour, avec Ce que je sais de toi, a raflé le Prix Femina des lycéens et le Prix des libraires de France. Michel Jean, avec Kukum lauréat du Prix littéraire France-Québec 2020, est devenu un ambassadeur incontournable d’une littérature autochtone québécoise, plébiscitée par les lecteurs et reconnue au-delà des frontières. Ces succès, alignés, ont agi comme un électrochoc : le monde a soudain découvert que le Québec n’était pas seulement une terre de chansonniers mais aussi une terre de romanciers. Il faut ajouter d’autres noms, encore bien vivants et actifs : Catherine Mavrikakis, dont les romans métaphysiques interrogent les frontières de l’existence ; Alain Farah, qui marie érudition et humour ; Heather O’Neill, écrivaine montréalaise anglophone mais traduite largement, qui insuffle un imaginaire gothique à ses récits ; Nicolas Dickner, qui a conquis un large public avec Nikolski et Six degrés de liberté. La liste s’allonge chaque année, et l’on peine à suivre le rythme. Il faut aussi citer Joséphine Bacon, poète innue dont les mots résonnent comme une mémoire ancestrale qui enchante les festivals de poésie à Paris ou à Bruxelles ; Marie-Célie Agnant, qui explore avec finesse les blessures et résiliences de la diaspora haïtienne au Québec ; Louise Desjardins, qui incarne une écriture sensible et lucide sur le quotidien ; David Goudreault, slameur et romancier qui a prouvé que l’oralité pouvait conquérir les grandes scènes et les librairies ; sans oublier Naomi Fontaine, figure incontournable de la littérature innue, traduite et enseignée en Europe. Ces noms contemporains montrent que la littérature québécoise ne s’exprime pas seulement par des romans primés mais par une diversité de genres et de voix. On pourrait même dire, avec un sourire : il faudra bientôt inventer une nouvelle Académie pour distribuer assez de prix. Les raisons d’une séduction nouvelle Pourquoi maintenant? Pourquoi cette reconnaissance arrive-t-elle au tournant du debut des années 2000? Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord, l’internationalisation des maisons d’édition québécoises, comme Alto, Héliotrope, La Peuplade, Boréal, Le Quartanier ou Mémoire d’encrier, qui osent envoyer leurs auteurs au-delà de l’Atlantique, souvent en étroite collaboration avec des éditeurs français comme Grasset, Seuil, Le Nouvel Attila, Points ou Philippe Rey, car ce sont fréquemment ces maisons françaises qui achètent les droits des livres québécois pour les publier et les propulser sur la scène littéraire en France. Ensuite, une plus grande curiosité des lecteurs français et européens pour les littératures dites périphériques, qui renouvellent un paysage parfois jugé trop centré sur Paris. Enfin, et surtout, la maturité d’une génération d’écrivains québécois qui assument pleinement leur voix, sans chercher à plaire à l’étranger. On ne peut oublier l’effet Dany Laferrière, entré à l’Académie française, qui a ouvert la voie en montrant qu’un écrivain venu du Québec pouvait porter la langue française à un sommet mondial. Ces modèles ont offert une assurance nouvelle aux jeunes générations : écrire ici, avec son rythme et ses obsessions, n’empêche pas d’être lu ailleurs. Ces écrivains ne complexent plus devant les « grands frères » français. Ils écrivent pour raconter ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent, ce qu’ils inventent. Ils savent qu’un récit profondément local peut toucher universellement : qui aurait cru que l’histoire d’une communauté innue au Saguenay séduirait les lecteurs de Tokyo ? Et pourtant, Kukum a voyagé jusque-là. Le paradoxe est que c’est en s’ancrant davantage ici que la littérature québécoise a conquis ailleurs. C’est en assumant son accent qu’elle a trouvé sa musique mondiale. Au-delà des prix et des distinctions, il faut aussi souligner l’effervescence des initiatives locales. Prenons l’exemple de Paire Littéraire, un projet imaginé par Joanne Fillon pendant la pandémie. L’idée était simple, presque ludique : jumeler deux inconnus qui écrivent ensemble une histoire, chacun ajoutant son texte sans jamais consulter l’autre. Un jeu d’écriture à quatre mains, où les styles se croisent, où les imaginaires s’entrechoquent. Ce type de projet rappelle que la littérature n’est pas qu’une affaire de génies solitaires : c’est aussi une expérience collective, une façon de briser l’isolement, de déjouer les stéréotypes et de raviver la confiance en soi. Aujourd’hui, Paire Littéraire rêve même d’étendre ce jumelage à l’international : pourquoi ne pas faire écrire ensemble un Haïtien de Port-au-Prince et une Québécoise de Trois-Rivières, un Belge de Bruxelles et une Franco-Ontarienne ? Ce genre d’expérimentation montre que la littérature québécoise est non seulement en train de séduire le monde par ses livres, mais aussi de le réinventer par ses pratiques. Il y a dans ces initiatives un humour discret, une créativité joyeuse : après tout, si deux parfaits inconnus peuvent accoucher d’une histoire cohérente, alors il reste de l’espoir pour nos démocraties fracturées. Dans la même veine, on pourrait mentionner les cabarets littéraires, les scènes de slam, les Nuits de Poésie, les festivals comme Metropolis bleu ou Québec en toutes lettres, qui permettent aux voix émergentes de se frotter directement au public et aux éditeurs étrangers. L’avenir : séduire sans se trahir La grande question est désormais : comment continuer à séduire la scène mondiale sans se trahir ? Le risque, en effet, serait de céder à la tentation d’écrire « pour » l’étranger, d’adapter son style ou ses thèmes à ce que l’on croit être attendu. Mais la force du Québec réside justement dans sa singularité. La neige, l’hiver, le joual, les contradictions identitaires, les dialogues entre cultures autochtones, francophones, anglophones et immigrantes : tout cela constitue un trésor narratif unique. Le monde n’a pas besoin que le Québec devienne un sous-Paris ou un sous-New York : il a besoin que le Québec reste le Québec. Les écrivains québécois devront aussi relever un autre défi : celui de maintenir un lectorat local fort. Car il ne suffit pas de plaire à Paris ou à Tokyo si l’on ne lit plus chez soi. Le 12 août, avec ses librairies bondées, rappelle heureusement que le public québécois est fidèle, curieux, passionné. C’est dans cette base solide que réside l’avenir. Une littérature mondiale ne naît jamais de nulle part : elle s’enracine toujours dans une terre, dans une mémoire, dans un accent. La littérature québécoise séduit aujourd’hui la scène mondiale parce qu’elle a appris la patience. Elle n’a pas cherché à brûler les étapes, elle n’a pas tenté de se déguiser. Elle a écrit, obstinément, pendant des décennies, parfois dans l’indifférence, parfois dans l’ombre. Et voilà qu’aujourd’hui, ses voix résonnent. Elles résonnent parce qu’elles sont authentiques, enracinées et en même temps ouvertes. Elles résonnent parce qu’elles n’ont pas peur du mélange, du risque, de l’humour. Elles résonnent parce qu’elles savent que séduire le monde, ce n’est pas lui ressembler, c’est lui rappeler que la diversité existe, qu’elle est belle, et qu’elle se lit. Alors oui, chaque 12 août – et, entre nous, tout le reste de l’année – il faudra encore courir en librairie, prendre d’assaut les caisses, se chamailler pour le dernier exemplaire d’un roman qui fait le buzz. Mais il faudra aussi se rappeler que derrière chaque livre acheté se cache une promesse : la promesse que le Québec continuera à écrire son histoire, à la murmurer dans son accent unique, et à séduire, encore et encore, une scène mondiale qui en redemande. 🍂 Je souhaite une belle rentrée littéraire d’automne à toutes et à tous les lecteurs du Québec ! Alors que les jours raccourcissent et que les feuilles se parent de leurs plus belles couleurs, rien de mieux que de plonger dans les univers de nos écrivains d’ici. Pour commencer cette saison sous le signe de la découverte, voici quelques recommandations à glisser dans vos sacs de lecture : L’imagination que donnent les vraies tendresses, Robert Lalonde (Éditions du Boréal) Ne pas aimer les hommes, Marie-Sissi Labrèche (Québec Amérique) Oasis, Marie-Christine Chartier (Hurtubise) L’obsession du rouge, Dany Laferrière (Éditions du Boréal) La fille de la foudre, Gabrielle Boulianne-Tremblay (Marchand de feuilles) Plage Laval, Rafaële Germain (Libre Expression) Le chien ne meurt pas à la fin, Joël Martel (La Mèche) Le bonheur, Paul Kawczak (La Peuplade) Eka ashate : ne flanche pas, Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier) L’enfant vieux, Stéphane Kelly (Éditions du Boréal) Dix ouvrages, dix univers, dix preuves que la littérature québécoise n’a jamais été aussi fo Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois

    Les chansons qui nous tiennent debout Le pays dans les détails — Détail #4 Il y a deux semaines, j’ai reçu un message un peu improbable. Pas un courriel officiel, non. Un simple mot sur Messenger, envoyé par un artiste québécois que je ne connaissais pas encore vraiment : Éric Morel. Il avait lu la chronique « Le mot ‘’pantoute’’ comme philosophie ». Ça lui avait plu. Mieux : ça l’avait inspiré. On a collaboré. Il en avait même tiré une chanson, qu’il m’a partagée comme on offre une bière froide dans un ‘’party’’ déjà trop chaud. J’ai cliqué. Et j’ai écouté. La chanson s’intitulait simplement « Pantoute ». Il y avait là cette énergie qu’on reconnaît tout de suite comme québécoise : authentique, mais pleine de tendresse, avec un sourire en coin qui dit “c’est pas parfait, mais c’est ben correct”. Je me suis surpris à la fredonner le lendemain en faisant mon café. Je me suis dit : voilà, ça, c’est le Québec. Ce pouvoir de prendre un petit mot du quotidien, de le gonfler de musique, et d’en faire quelque chose qu’on partage. Pas juste dans nos écouteurs. Mais ensemble. Dans nos rassemblements. Parce que c’est là que la chanson québécoise vit vraiment : autour d’une table de cuisine, quand la nappe est tachée de vin rouge, quand les refrains éclatent et que les voix se lèvent toutes en même temps, pas toujours justes, mais toujours vraies. Je me souviens de ma première fête « à la québécoise ». On avait déjà chanté du Céline Dion (parce qu’on ne passe pas à côté de Céline, jamais). Mais le moment fort est arrivé quand quelqu’un a lancé « Gens du pays » de Gilles Vigneault, le poète-chansonnier qui a donné une voix à l’âme du Québec. Comme un signal. Tout le monde a embarqué. Les timides, les fêtards, les grands-parents attendris. C’était plus qu’une chanson : c’était une cérémonie. Et là j’ai compris que le Québec n’a pas besoin d’hymne officiel quand il a cette mémoire collective en musique. Ce qui est fascinant, c’est que chaque génération a son répertoire de chansons — et ça ne se chante pas seulement dans les salons trop petits ou les cuisines trop pleines. On le retrouve aussi dans les karaokés, aux mariages où la piste de danse craque sous les pas, aux fêtes de la Saint-Jean sur un terrain vague illuminé de feux d’artifice, et même dans les festivals d’été où les refrains se transforment en chœur collectif sous les étoiles. Les plus âgés sortent du Félix Leclerc — parce qu’avant lui, on n’avait pas encore une chanson qui parlait si directement de nous. C’est un peu le grand-père qui nous regarde encore chanter du coin de l’œil. Ensuite vient Robert Charlebois, l’enfant terrible devenu monument : un feu d’artifice qui a donné au Québec sa folie et sa modernité. Puis Diane Dufresne, avec sa voix qui déchire le plafond et ses robes qui semblaient plus grandes que la scène. Diane, c’est la permission d’être flamboyant, même quand on vient d’un coin de pays où la simplicité est une vertu. Et que dire de Ginette Reno ? Elle, c’est un cœur maternel du Québec, la grande voix qui console. Pas une mère douce et silencieuse. Une figure maternelle qui se vide le cœur tout haut, qui pleure, qui rit, mais qui finit toujours par serrer tout le monde dans ses bras. Quand Ginette chante « Un peu plus haut, un peu plus loin », le Québec entier respire en même temps. Enfin, pour ma génération, impossible de passer à côté des Cowboys Fringants. Eux, c’est ‘’le party’’ de sous-sol transformé en manifeste. Ils ont réussi l’impossible : écrire des chansons qu’on crie en dansant, tout en parlant de politique, d’écologie, de la vie ordinaire. C’est la preuve qu’ici, la fête et la conscience sociale ne s’excluent pas. Et ce qui me touche, moi qui regarde parfois le Québec avec mes yeux d’Haïtien d’origine, c’est que ces chansons ne sont pas seulement des refrains. Ce sont des archives vivantes. Chaque fois qu’on chante « Si j’avais les ailes d’un ange » ou « Les étoiles filantes », on ne fait pas que répéter des mots : on se rappelle d’où on vient, on dit encore une fois qu’on existe, qu’on est là, qu’on s’accroche. Parce qu’au fond, ce sont vraiment les chansons qui nous tiennent debout. Quand tout vacille — la météo, l’économie, la politique — il reste toujours un air qu’on connaît tous, une mélodie qui nous redresse l’échine et qui nous rappelle qu’on n’est pas seuls. Les refrains deviennent des béquilles invisibles, des bras collectifs qui empêchent le Québec de tomber. Et c’est ça, la magie : le pays se tient debout non seulement avec ses lois ou ses routes, mais avec ses voix. Celles qu’on pousse un peu trop fort dans les karaokés, celles qu’on murmure au coin du feu, celles qu’on hurle dans les festivals d’été. Chaque chanson est une colonne, chaque refrain une poutre : ensemble, elles bâtissent la charpente de ce peuple. Je crois que c’est aussi ça qui alimente, tout doucement, la fierté collective québécoise : cette idée que nos chansons, nos mots, suffisent à créer une mémoire commune, sans besoin de grands discours. Un peuple qui chante ensemble est un peuple qui s’écrit lui-même en direct. Alors je reviens à Éric Morel. Un gars qui, sans me connaître, a pris mon texte et en a fait une chanson. On a échangé quelques idées à distance, comme deux voisins qui jasent à travers la clôture. Et je me suis dit que c’est exactement ça, la force de la chanson québécoise : elle crée des ponts entre les gens qui, autrement, ne se seraient peut-être jamais croisés. C’est pourquoi je vous invite à l’écouter, sa chanson « Pantoute » (lien en commentaire). Pas seulement parce qu’elle porte le même titre que mon texte, mais parce qu’elle ajoute une voix de plus à cette grande chorale qu’est le Québec. La musique est encore à l’état brut pour l’instant — il entrera bientôt en studio pour la peaufiner, je crois. Avec votre éventuel encouragement, la demande y sera, et peut-être que cette voix gagnera en force et en écho. Et c’est là le détail qui compte : peu importe qu’on soit des milliers au Centre Bell ou cinq autour d’une table de cuisine, quand une chanson québécoise se met à tourner, personne n’est spectateur. On devient tous choristes, qu’on sache chanter ou pas. Un jour, un ami m’a dit : — Le Québec, tu peux l’expliquer avec des livres, avec des discours, avec des lois. Mais si tu veux vraiment le comprendre, viens dans un party de famille quand quelqu’un sort une guitare. Là, tu vas le voir. Il avait raison. Alors oui, il y a les grands monuments : Félix, Charlebois, Céline, Diane, Ginette, les Cowboys Fringants et tant d’autres. Mais il y a aussi tous les Éric Morel de ce pays. Ceux qui ajoutent leur pierre, leur refrain, leur voix. Et c’est peut-être ça, le plus beau : le Québec est une nation qui se chante lui-même, encore et encore. Une mémoire en chœur, portée par des voix ordinaires qui, réunies, deviennent extraordinaires. Tant qu’il y aura des voix pour s’unir, il y aura un Québec vivant — dans nos rassemblements, nos soirs d’été et nos hivers trop longs. Parce qu’aussi longtemps qu’on aura des chansons, on aura ce pays. ——————————— 📝 Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi. 📬 Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : contact@thelysonorelien.com 📖 Pour lire les autres textes : visitez le blog LBTO — Le Bl Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois

    La Carte et le Territoire : quand la représentation devient une vie Commencer Houellebecq, on le sait, c’est souvent entrer en turbulence. Or, surprise : La Carte et le Territoire, paru le 3 septembre 2010 chez Flammarion et couronné du Goncourt la même année, est un roman d’atterrissage doux, presque feutré — sans perdre sa lucidité. On y rit, on y pense, on y respire. Et on suit un artiste, Jed Martin, qui se construit une existence à force de représenter le monde sans jamais, ou presque, le peupler de gens. Un comble, et un programme. La trajectoire de Jed, née fictivement en 1975, a quelque chose d’un CV écrit par un esprit cartésien : un père architecte, un grand-père photographe, une mère morte trop tôt, une enfance au Raincy ; puis les Beaux-Arts de Paris grâce à une série de Trois cents photos de quincaillerie, une galerie (la Galerie Franz Teller, 13ᵉ arrondissement), une expo collective chez Ricard (Restons courtois), et surtout l’exposition qui le propulse : « La carte est plus intéressante que le territoire » à la fondation Michelin. Les critiques s’embrasent — Patrick Kéchichian voit dans son travail « le point de vue d’un Dieu coparticipant, aux côtés de l’homme, à la (re)construction du monde ». La formule est belle, mais surtout juste : Jed cadre ce que nous utilisons pour nous orienter — les cartes Michelin, Régions et Départements, plus de huit cents clichés — et nous force à regarder la médiation elle-même. Pas la route : la représentation de la route. Puis, coup de barre. Jed range l’appareil et se met à peindre. Il passe sept ans sur une « série des métiers simples » (quarante-deux portraits de professions-type), puis dix-huit mois sur la « série des compositions d’entreprise » (vingt-deux tableaux sur le fonctionnement relationnel de l’économie). Le geste est à la fois sociologique et poétique : l’art comme radiographie du travail et, derrière lui, de ce qui fait tenir une société. « Je suis content que tu sois autonome », répondit son père. « J’ai connu plusieurs types, dans ma vie, qui voulaient devenir artistes, et qui étaient soutenus par leurs parents ; aucun n’a réussi à percer… Ce qui marche le mieux, ce qui pousse avec la plus grande violence les gens à se dépasser, c’est encore le pur et simple besoin d’argent. » Si vous cherchez la phrase-couteau du roman, la voilà. L’argent n’est pas un sujet extérieur à l’art : il en est un moteur ambigu. Chez Houellebecq, on ne s’indigne pas en mode moraliste ; on constate, sec. Jed vend, Jed réussit, et — détail délicieux — Jed s’en fiche. Son galeriste lui annonce des revenus astronomiques ; il hausse les épaules. Le monde de l’art, lui, n’est pas indifférent : Damien Hirst et Jeff Koons y tiennent le marché comme deux planètes dominantes. Jed s’y frotte dans une toile, la 65ᵉ, qui représente leur duopole et que le roman qualifie de ratage. La 66ᵉ, « Michel Houellebecq, écrivain », referme la série, boucle métaleptique où l’auteur devient motif — et bientôt cadavre. Art, argent, autonomie : Quand l’auteur devient personnage Ce trio donne au livre sa respiration. D’abord l’autonomie : Jed n’a pas de posture de rebelle, il ne performe pas l’artiste maudit, il travaille. Il change d’outil quand il sent que le précédent a tout donné. C’est presque un artisan, et c’est très français : l’exigence de bien faire plutôt que l’obsession de paraître. Ensuite l’argent : il circule, irriguant le système, mais la valeur qu’il étiquette n’épuise ni le sens des œuvres, ni la paix de l’homme. Enfin l’art : un art qui regarde le médium, comme si Jed se demandait sans cesse « qu’est-ce que je fais quand je fais ça ? ». Photographier une carte, c’est faire l’archéologie de nos cartes mentales, et peindre des métiers, c’est peindre les rituels par lesquels nous continuons à être ensemble. On pourrait croire que ce dispositif conduira à l’abstraction. Le roman, au contraire, est charnel dans sa manière de décrire les rythmes de l’atelier, l’odeur de l’huile, la patience des couches, le silence qui tient lieu d’amitié. Les relations de Jed ? Minces, parfois ratées, souvent retranchées. Une histoire d’amour (fugace), des conversations avec le père (importantes, même quand elles n’adviennent qu’en pensée), et beaucoup de solitude choisie. Chez Houellebecq, la solitude n’est pas seulement un mal : c’est parfois la condition de la justesse. L’une des trouvailles les plus jouissives du livre tient à l’entrée en scène de… Michel Houellebecq. Jed le retrouve en Irlande pour lui demander un texte de catalogue ; l’auteur accepte, se laisse peindre, se dépeint lui-même au passage : grincheux, un peu sale, drôle, misanthrope — caricature consciente qui marche parce que l’auteur ne cherche pas à se racheter. Puis survient l’événement qui fait basculer le roman vers le polar : Houellebecq est assassiné. Ne cherchons pas ici le détail macabre ; disons simplement que l’enquête — menée par un policier d’une humanité sèche et persévérante — déplie une autre France, celle des procédures et du réel rugueux. Beaucoup ont souligné l’étrangeté stylistique du livre : cette capacité à passer du coq à l’âne sans perdre le fil, à glisser un paragraphe presque technique (une notice d’appareil photo, une description précise de voiture, de matériaux) au cœur d’une méditation sur le sens d’une vie. Ce choix ne relève pas du tic : il mime nos existences connectées, où un tutoriel YouTube s’intercale entre deux grandes questions. On peut trouver cela apathique ; on peut aussi y voir une manière de faire respirer la pensée, comme s’il fallait accepter la prose du monde pour mériter ses poèmes. Cartographier une France très proche Le livre est souvent décrit comme un mélange d’enquête et d’anticipation. Anticipation, oui, mais à bas bruit. Pas de gadgets ni d’apocalypse : une France qui vieillit, se tertiarise, muséifie certains territoires, laisse l’herbe gagner sur des routes secondaires. Les entreprises deviennent des agencements plus que des lieux ; l’économie, une chorégraphie de fonctions. Houellebecq n’énonce pas un programme ; il regarde. Et son regard est d’autant plus fort qu’il se contente d’être exact. C’est là que le titre prend toute sa force. Entre carte et territoire, le roman choisit… les deux. Il nous rappelle que nous ne vivons jamais le monde directement : nous en vivons des médiations (images, modèles, prix, contrats, interfaces). Jed « consacra sa vie à la reproduction de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre » : c’est la plus belle définition de cette ère où l’on parcourt la planète en Street View avant de poser un pied sur le trottoir. Le livre ne condamne pas la carte ; il nous invite à comprendre ce qu’elle nous fait — et ce que nous lui faisons. Au cœur de cette réflexion, la série des métiers est un geste de gratitude voilé : montrer la dignité des tâches (souvent invisibles) qui composent notre quotidien, et dont la valeur n’a rien à voir avec la cotation des œuvres. Que la toile sur Hirst et Koons soit un échec n’est pas une pique gratuite : c’est presque une fable. Dès qu’il peint l’artiste-vedette, Jed perd ce qui faisait sa force — la patience humble devant l’objet, la fonction, le procédé. Comme si l’art redevenait bruit dès qu’il se prend pour son propre sujet. Les petites polémiques, puis on passe Houellebecq sans controverse, ce serait comme un trajet sans bouchon sur le périphérique : possible, mais peu crédible. À la sortie du livre, on a discuté de sa manière d’insérer des passages documentaires (oui, certains voyaient la patte Wikipédia), de la présence de personnalités réelles dans la fiction (Jean-Pierre Pernaut, Bill Gates, Frédéric Beigbeder), de la mise en scène de marques et d’institutions (dont Michelin). On a polémiqué, puis on a lu — et c’est la lecture qui a gagné : Télérama a rangé le roman parmi les « 25 chefs-d’œuvre de la littérature mondiale qui vont marquer le XXIᵉ siècle ». Ce genre de liste n’est pas un jugement dernier, mais il dit quelque chose de la tenue du livre. Ce qui demeure, au-delà des conversations de sortie de librairie, c’est la justesse humaine du roman. On a l’habitude d’un Houellebecq polémiste ; on redécouvre ici un Houellebecq attentif : aux vieux pères qui tentent d’aimer correctement, aux élans professionnels qui remplacent parfois les élans amoureux, aux théories économiques qui finissent par ressembler à des paysages. Et puis il y a l’humour, discret, pince-sans-rire : cette manière d’appuyer la réalité jusqu’à ce qu’elle bascule dans le comique — un comique triste, où tout le monde a un peu raison et un peu tort. Pourquoi lire ou relire La Carte et le Territoire aujourd’hui ? Parce que ce roman nous apprend une chose simple et rare : l’attention est un acte. On peut choisir de regarder les cartes — nos plans, nos applis, nos grilles de lecture — comme des pièges ; on peut aussi, avec Jed, les prendre comme des objets dignes, à force de les regarder juste. On peut accepter que l’argent existe sans en faire la mesure de tout, et comprendre qu’un homme reste libre précisément quand il n’attend rien de ce que le monde appelle réussite. On peut découvrir que la solitude n’est pas le contraire de l’amour, mais parfois la condition de la bienveillance. Et puis, il y a ce plaisir, enfantin et profond, de voir la fiction déborder sur la réalité : un écrivain se fait personnage, un artiste peint l’écrivain, les tableaux échouent ou réussissent, les routes redeviennent des fils sur du papier glacé, et la France ressemble à ce qu’elle est : un territoire de métiers, de rites, de platitudes sublimes. Au fond, le roman nous prend par la main pour nous dire : regarde mieux. Regarde les cartes, regarde le territoire, et surtout regarde ce qui se passe entre les deux — là où nos vies se fabr Continue Reading

  • Car dans 50 ans Il y a des photographies qui dépassent la simple capture d’un instant. Elles deviennent des miroirs du temps, des rappels silencieux que tout ce qui est aujourd’hui vibrant finira par pâlir, et que nos éclats de rire d’un jour deviendront un écho lointain. L’une de ces images, devenue légendaire, est celle prise à Harlem en 1958 par Art Kane : cinquante-sept musiciens de jazz réunis, dans leur élégance, un matin trop matinal pour des noctambules habitués à improviser jusqu’au lever du jour. L’image porte un titre presque prophétique : A Great Day in Harlem. Grande journée, oui. Mais surtout, grande leçon. Trente-huit ans plus tard, en 1996, Gordon Parks a repris la photo avec les survivants. Et là, une évidence, comme une gifle douce mais implacable : la plupart n’étaient plus là. Certains n’avaient pas eu le temps de vieillir, d’autres avaient quitté ce monde discrètement, comme une note qui s’éteint sans prévenir. Deux seulement sont encore vivants aujourd’hui : Benny Golson, 95 ans, et Sonny Rollins, 93 ans, l’un présent en 1958 mais absent de la reconstitution de 1996. Ils sont devenus des symboles vivants de ce que le temps laisse derrière lui : quelques survivants, beaucoup d’absents, et un héritage. La photographie comme miroir de nos vies Cette photo de Harlem n’est pas seulement une relique pour les amateurs de jazz. Elle est un résumé de notre condition humaine. Dans cinquante ans, nous serons tous cette photo. Aujourd’hui, nous sourions, nous posons, nous partageons un café, nous envoyons des messages, nous bâtissons des projets. Mais dans cinquante ans ? Pour la plupart d’entre nous, il ne restera qu’un souvenir, une image jaunie peut-être dans un album, une anecdote racontée par un enfant devenu adulte. Et si l’on regarde bien cette perspective, ce n’est pas une tragédie. C’est simplement la vérité, nue et inévitable. Car, au fond, ce qui compte, ce n’est pas d’échapper à la photo de 2075 où nous ne serons plus. Ce qui compte, c’est ce que nous faisons aujourd’hui, en sachant que la photo viendra. On dit souvent que le temps file. Mais le temps ne file pas. C’est nous qui filons, courant dans ses mailles, pressés de remplir nos journées de mille choses, comme si en en rajoutant, on pourrait gruger l’inévitable. Le jazz de Harlem nous enseigne autre chose. Ces musiciens savaient que chaque note s’évanouit dans l’air aussitôt qu’elle est jouée. Mais c’est justement parce qu’elle disparaît qu’elle est belle. Ainsi va la vie : fragile, éphémère, mais splendide quand on la joue sans retenue. Le problème, c’est que nous voulons souvent être éternels. Nous gardons rancunes, nous nous disputons pour des miettes, comme si nous avions 300 ans devant nous. Mais dans cinquante ans, qui se souviendra de cette dispute ridicule pour une place de stationnement ou pour une assiette mal lavée ? Peut-être même avant cinquante ans, soyons honnêtes. Apprendre à rire du temps La philosophie tendre consiste aussi à sourire devant l’inéluctable. Oui, nous vieillirons. Oui, nos cheveux blanchiront, puis tomberont peut-être avant d’avoir blanchi. Oui, notre peau se ridera comme une carte ancienne. Mais au lieu d’en faire une tragédie, pourquoi ne pas en rire ? Souvenons-nous que le chapeau de Count Basie avait été volé plusieurs fois par des gamins du quartier pendant la séance photo de 1958. Au lieu de s’énerver, Kane, le photographe, les a inclus dans le cliché. Voilà une sagesse toute simple : transformer le désordre en beauté, inclure ce qui dérange pour en faire mémoire. N’est-ce pas une métaphore parfaite pour nos vies ? On ne maîtrise pas tout. Alors autant rire quand la vie nous vole nos chapeaux. Dans cinquante ans, nos téléphones si sophistiqués seront sans doute exposés dans un musée comme des antiquités. Nos selfies, multipliés par milliers, feront sourire nos arrière-petits-enfants : « Regarde comme ils aimaient se prendre en photo à chaque repas ! » Dans cinquante ans, nos noms ne seront peut-être plus prononcés tous les jours, mais peut-être resteront-ils gravés quelque part : dans un texte, une chanson, une photo de famille, un souvenir tendre. Et dans cinquante ans, la question ne sera pas « ont-ils réussi ? » mais « ont-ils aimé ? » As-tu pris le temps d’écouter tes proches, de serrer des mains, de rire jusqu’aux larmes, de dire merci ? Car le jazz le savait déjà : une note seule ne fait rien. C’est l’accord, la rencontre, l’improvisation collective qui donne un sens. Leçons pour aujourd’hui Alors, que faire de cette photo de Harlem ? L’encadrer ? Oui. Mais surtout, la laisser nous parler. Elle nous dit : N’attends pas demain pour appeler quelqu’un que tu aimes. Ne garde pas ton affection en réserve, elle ne rapporte pas d’intérêts. Sois sérieux, mais pas trop. La vie n’est pas un devoir, c’est un jam session. Nous avons la fâcheuse habitude de vivre comme si nous étions éternels, alors qu’en réalité, nous sommes juste de passage. Et ce passage n’est pas triste. Il est précieux précisément parce qu’il est court. C’est comme un solo de saxophone : il ne dure que quelques mesures, mais il bouleverse. Quand on regarde les visages de la photo de 1958, il y a une tendresse incroyable. Ces hommes et ces femmes savaient que la musique qu’ils portaient n’était pas seulement des notes. Elle était mémoire, lutte, joie, consolation. C’est peut-être ça, le plus bel héritage : pas des immeubles, pas des fortunes, mais de la tendresse incarnée. Dans cinquante ans, ce qui restera de nous, ce n’est pas notre compte bancaire (la banque aura déjà changé trois fois de système informatique). Ce n’est pas non plus nos titres, nos diplômes, ou nos querelles. Ce qui restera, ce sont ces gestes de tendresse : un sourire transmis, une main tendue, une parole douce qui a empêché une chute. Comme une mélodie simple, mais inoubliable. Notre propre « Great Day » La vie est un peu comme un concert de jazz : elle ne se répète pas. On joue une fois, et c’est tout. Alors, pourquoi ne pas en faire quelque chose de grandiose, ou du moins de joyeux ? Rire de nos maladresses, aimer sans calculer, improviser sans peur du ridicule. Parce qu’au fond, dans cinquante ans, la plupart d’entre nous ne serons plus là pour corriger nos fausses notes. Mais si nous avons joué avec sincérité, quelqu’un, quelque part, fredonnera encore notre thème. La photo de Harlem en 1958 s’appelle « A Great Day in Harlem ». Et si aujourd’hui, ici, maintenant, nous décidions que c’était, pour nous aussi, « un grand jour » ? Pas parce qu’il est parfait, mais parce qu’il est là. Parce qu’il nous est donné. Car dans cinquante ans, il sera trop tard pour se dire qu’on aurait dû rire davantage, aimer plus fort, pardonner plus vite. Faisons-le maintenant, pendant que nous sommes encore debout sur la photo. Et peut-être qu’un jour, quelqu’un nous regardera avec tendresse et se dira : « Ils avaien Continue Reading

  • René Depestre : une année pour un siècle ! Privés des grandes manchettes internationales à cause de la censure des nouvelles sur Facebook au Canada, il nous arrive de découvrir des vérités essentielles au détour d’une page personnelle. C’est ainsi que le poète Marc Exavier a rappelé, dans une publication sur Facebook, que René Depestre – l’une des voix majeures d’Haïti et du monde – fêtera ses cent ans le 29 août 2026. De Jacmel à Paris, de Cuba à la France, l’écrivain a traversé le siècle avec des mots de feu. Une année entière, du 29 août 2025 au 29 août 2026, sera consacrée à célébrer et à redécouvrir son œuvre, initiative portée par la Direction Nationale du Livre et le Ministère de la Culture et de la Communication d’Haïti. Au-delà de l’annonce, cette invitation marque un moment rare : celui où un pays, souvent happé par ses urgences, choisit de consacrer douze mois à honorer la mémoire vivante d’un poète qui incarne la traversée d’Haïti dans l’histoire universelle. C’est l’occasion de relire un auteur qui a fait dialoguer l’exil et la patrie, la sensualité et la révolte, le rire et la gravité. Un anniversaire qui nous oblige à relire Il y a des poètes qu’on fête comme on souffle une bougie : un instant fugace, une photo, et tout le monde rentre chez soi. Mais pour René Depestre, les choses se compliquent : le 29 août 2026, il aura 100 ans. Cent ans ! À ce stade, on ne souffle plus une bougie, on allume un feu de joie. C’est précisément ce que propose la Direction Nationale du Livre d’Haïti : une année entière, du 29 août 2025 au 29 août 2026, consacrée à lire, relire et découvrir Depestre. Et franchement, pour un écrivain qui n’a jamais eu peur de mettre le feu aux poudres, c’est le meilleur des cadeaux. Né à Jacmel en 1926, René Depestre est l’enfant d’une ville dont les rues colorées et la mer bouillante semblent avoir trempé ses poèmes dans une encre indélébile. Très tôt, il a compris qu’Haïti n’était pas seulement un pays, mais une sorte de laboratoire mondial du tragique et du merveilleux. Et comme tout laboratoire, il a produit ses chimistes des mots. Depestre fut l’un d’eux, et pas le moins explosif. À peine adolescent, il écrit ses premiers poèmes et publie à dix-neuf ans Étincelles. Le titre n’était pas un hasard : il annonçait déjà qu’il viendrait jeter des allumettes dans la poudrière du monde. Exilé politique à plusieurs reprises, Depestre a sillonné le monde avec un passeport couvert de tampons et une plume jamais fatiguée. Paris, Prague, Cuba, le Chili d’Allende, puis finalement la France… Il n’a jamais cessé de transformer ses exils en universités littéraires et politiques. À Cuba, il fréquente Fidel Castro et Che Guevara, mais aussi d’autres révolutionnaires en herbe qui croyaient que les poètes pouvaient changer l’histoire. (On sait depuis que c’est plutôt l’histoire qui change les poètes, mais passons.) À Paris, il croise Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, les géants de la Négritude, mais Depestre a toujours refusé les cases trop bien dessinées. « J’appartiens à la fraternité du soleil », disait-il en gros : autrement dit, ne l’appelez pas « poète noir », « poète engagé » ou « poète exotique ». Il était tout cela, mais surtout bien plus. Le roman qui fit scandale et succès En 1988, Depestre décroche le prestigieux Prix Renaudot pour son roman Hadriana dans tous mes rêves. L’histoire d’une jeune femme morte le jour de son mariage, ressuscitée en zombie lors d’une cérémonie vaudou. Autrement dit, Depestre avait réussi à faire entrer le vaudou, l’érotisme et la mort dans le salon feutré de la littérature française. Certains critiques ont toussé, d’autres ont applaudi, mais tout le monde a lu. Et aujourd’hui encore, Hadriana reste une porte d’entrée magique pour découvrir son œuvre. Petite anecdote souvent ignorée : René Depestre est l’oncle maternel de Michaëlle Jean, ancienne Gouverneure générale du Canada. Autrement dit, il n’a pas seulement écrit des poèmes, il a aussi contribué à remplir Rideau Hall d’un accent haïtien. De quoi rappeler que la diaspora, loin d’être une fuite, est parfois une manière de planter ses drapeaux ailleurs. On pourrait croire que Depestre est un écrivain austère, enfermé dans ses grandes idées révolutionnaires. Faux ! Ses textes sont traversés par une sensualité joyeuse, une manière de rire même en parlant de dictature ou de malheur. Chez lui, le rire est une arme. Relisez Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien et vous verrez comment il jongle avec la satire, la mémoire et le plaisir charnel. Comme s’il nous disait : « Révolution oui, mais jamais sans désir ». Le 29 août 2026, quand Depestre soufflera ses cent bougies (ou du moins qu’on les soufflera pour lui), ce ne sera pas seulement l’anniversaire d’un écrivain. Ce sera l’occasion de réfléchir à ce que signifie être haïtien dans le monde, être poète en exil, être libre dans un siècle où tant de chaînes se reforment. Il faut dire qu’Haïti n’a pas toujours traité tendrement ses poètes. Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, tant d’autres ont connu l’exil ou la mort prématurée. Depestre, lui, a survécu. Peut-être est-ce sa plus grande victoire : survivre sans jamais se renier. Impossible de parler de Depestre sans évoquer ses fréquentations. Césaire, Senghor, Castro, Guevara, Pablo Neruda, Gabriel García Márquez… On dirait presque une liste d’invités à un banquet imaginaire de la littérature et de la révolution. Ce qui prouve une chose : Depestre avait le flair pour être là où l’histoire s’écrivait, plume en main et sourire en coin. Une année pour un siècle Pourquoi relire Depestre en 2025–2026 ? Parce que son œuvre est un pont. Elle relie Haïti à l’Afrique, l’Europe à la Caraïbe, le politique au charnel, le tragique au comique. Elle nous rappelle qu’un poète n’est pas un être en marge, mais un acteur central de son époque. Et qu’un centenaire n’est pas un vieux monsieur à célébrer poliment, mais un rappel que les mots, eux, ne vieillissent jamais. Il faut insister là-dessus : Depestre ne se prend pas toujours au sérieux. Dans ses entretiens, il aime glisser des anecdotes où il se moque de lui-même, de ses camarades révolutionnaires trop rigides, ou de la prétention littéraire. À ceux qui l’imaginaient vieillir dans la gravité, il répondait : « Je suis un centenaire en devenir, mais mon rire, lui, n’a pas d’âge ». Alors oui, du 29 août 2025 au 29 août 2026, lisons Depestre. Lisons-le dans nos salons, dans les écoles, dans les cafés, dans les autobus, dans les aéroports. Lisons-le au Canada, en Haïti, en Afrique, en Europe, partout. Lisons-le parce qu’il a eu l’audace de transformer ses blessures en poèmes et ses exils en passerelles. Lisons-le parce qu’un homme qui a fréquenté Castro et Senghor, qui a fait danser des zombies en littérature, qui a reçu le Renaudot et qui a un jour traversé l’Atlantique avec ses rêves, mérite qu’on lui accorde une année entière. Et surtout, lisons-le parce qu’un centenaire, ça ne se célèbre pas à moitié. René Depestre n’a pas écrit pour être p Continue Reading

  • Le Québec dans une épluchette de blé d’Inde Le pays dans les détails — Détail #3 Il y a des choses qui se comprennent mieux sur une table de pique-nique que dans un livre d’histoire. Au Québec, le maïs en épi — couramment appelé “blé d’Inde” — fait partie de ces détails discrets qui, à première vue, n’ont rien d’exceptionnel : une plante qui pousse vite, une nourriture simple, bon marché, qu’on fait bouillir par brassées entières. Mais quand on prend le temps de regarder au-delà de la vapeur qui s’élève de la marmite, on découvre une sagesse, un art de vivre qui dit beaucoup du peuple qui l’a adopté comme un de ses emblèmes saisonniers. C’est ce qu’on appelle ici une “épluchette de blé d’Inde”. Plus qu’un repas, c’est une tradition festive profondément ancrée dans la culture québécoise : à la fin de l’été, familles, voisins et amis se rassemblent autour de grandes tables pour éplucher, cuire et partager ensemble les épis de maïs fraîchement récoltés. On rit, on discute, on chante parfois. Ce n’est pas seulement une façon de manger, mais une façon d’être ensemble, de célébrer la chaleur passagère et la générosité de la terre. Je me souviens d’une discussion dans un tap-tap à Port-au-Prince, ce taxi collectif où les conversations prennent souvent des allures de débats nationaux. Un passager, en riant, disait que le Québec, c’était l’hiver douze mois par année. Un autre répliquait qu’au contraire, il y avait des étés suffocants, parfois plus intenses que la chaleur haïtienne. La dispute continuait, chacun défendant sa vision du Nord lointain. Moi, je n’avais pas encore mis les pieds au Québec, mais je me contentais d’écouter, fasciné par la passion que suscitait un endroit où, disait-on, la neige régnait en maître. Et puis un jour, arrivé ici, je me suis rendu au merveilleux Parc de la Gorge de Coaticook. C’était en août. J’ai découvert un immense champ de maïs, aligné comme une armée verte qui semblait s’élancer vers le ciel. J’ai souri en pensant à ce débat dans le tap-tap : non seulement il ne fait pas froid toute l’année, mais en une seule saison, le Québec réussit à faire surgir des récoltes impressionnantes. Alors, j’ai eu une pensée folle : et si ce territoire avait le climat essentiellement agricole d’Haïti ? Que produirait-il ? Jusqu’où pousserait cette abondance ? Mais au fond, la beauté n’est pas là. La beauté, c’est que le Québec vit dans la brièveté de sa saison chaude, et qu’il en fait un rituel. Le maïs en épi (blé d’Inde), ici, c’est une célébration. On ne le mange pas seul dans son coin, on le partage. Il arrive sur la table par douzaines, encore fumant, et chacun se lance dans le même rituel : arracher les feuilles vertes, tirer les soies dorées, plonger l’épi dans le beurre fondu, puis croquer dedans à grandes dents. Il n’y a rien de distingué dans ce geste, rien de cérémonieux. C’est un plaisir collectif, immédiat, qui ne fait pas semblant. Autour de la nappe, les conversations roulent aussi facilement que les grains se décrochent de la tige. On rit, on se tache un peu, on raconte ses histoires d’été. Le maïs devient une excuse pour rassembler les générations. C’est un aliment, oui, mais surtout une ambiance. Il y a dans le maïs une leçon de temporalité. Le Québec ne dispose que de quelques mois pour faire naître et récolter ce qui nourrira la mémoire de l’année. Alors chaque épi est une petite victoire contre l’hiver. Chaque épi est la preuve que la vie est revenue, qu’elle a eu le temps de s’installer, et qu’elle s’offre maintenant en abondance. Dans cette abondance, il y a une autre sagesse québécoise : celle de partager sans calculer. On ne compte pas les épis comme on compte les dollars. On en fait cuire trop, exprès. On se dit qu’il en restera bien pour le voisin, pour l’ami qui arrive en retard, pour l’enfant qui a déjà mangé trois mais qui en redemande un quatrième. Le maïs, c’est l’inverse de la rareté : c’est la générosité qui déborde, sans compter. Quand je compare au marché haïtien, où chaque grain de maïs grillé vendu dans un cornet de papier est une transaction précise, je comprends la différence d’attitude. Là-bas, le maïs est mesuré, presque rationné. Ici, il est débordant, et cette abondance façonne la manière de le recevoir. On ne mange pas seulement pour se nourrir : on mange pour célébrer la saison, pour dire merci à la terre qui a livré son or jaune en quelques semaines. Et c’est là que le “blé d’Inde” prend un sens identitaire. Ce n’est pas seulement un produit agricole. C’est un marqueur de l’été québécois, au même titre que les festivals, les feux d’artifice ou les soirées autour du feu de camp. Il faut voir un enfant tenir son premier épi. Il faut voir une grand-mère montrer à son petit-fils comment beurrer jusqu’au bout, sans en perdre une miette. Il faut voir les familles s’installer dans les parcs, dans les arrière-cours, aligner les assiettes en carton, sortir les serviettes en papier, et commencer ce banquet improvisé. Tout ça pour dire quoi ? Que derrière un simple maïs bouilli se cache une philosophie du temps présent. Pas de promesse de lendemain, pas de conservation sophistiquée : le maïs se mange dans l’instant. S’il refroidit, il perd un peu de sa magie. Alors il faut mordre dedans tout de suite, pendant qu’il fume encore. Et c’est peut-être ça, le cœur de la sagesse québécoise : savoir croquer dans la saison tant qu’elle est là, avec appétit, avec entrain, avec un rire au bord des lèvres. Quand je ferme les yeux et que je repense à ce champ de Coaticook, je vois autre chose qu’une récolte. Je vois une métaphore de ce peuple qui, malgré un climat rude, a appris à faire fleurir des traditions riches en saveur. Je vois une communauté qui, dans la brièveté de l’été, concentre ses joies comme on concentre le sucre dans la tire d’érable. Et je comprends que la grandeur du Québec ne se mesure pas seulement dans ses paysages ou ses monuments, mais aussi dans ces petits gestes partagés autour d’une marmite de maïs bouillant. Le maïs en épi, c’est un peu ça : une manière de dire que la vie est belle quand elle se vit ensemble, qu’elle se croque avec les mains, qu’elle se savoure à pleine dents, sans chichis. C’est un aliment, oui. Mais c’est surtout une philosophie de convivialité. Aujourd’hui, chaque fois que je vois un épi fumant, je pense à ce débat dans le tap-tap de Port-au-Prince. Je souris, parce que j’ai la réponse désormais : non, il ne fait pas froid toute l’année au Québec. Ici, il fait parfois plus chaud qu’ailleurs, chaud au point de faire pousser un océan de maïs en un seul été. Et ce maïs, une fois sur la table, nous rappelle que la richesse n’est pas toujours dans ce qu’on accumule, mais dans ce qu’on partage. 🌽 Le maïs en épi — ce “blé d’Inde” cher au vocabulaire québécois — n’est pas un simple légume. C’est un rendez-vous avec la saison, une célébration du collectif, un rappel que la brièveté peut être une source de beauté. Et c’est pourquoi, à chaque “épluchette de blé d’Inde”, quand une nappe s’ouvre, qu’une marmite bout et que des épis s’empilent, c’est un peu le pays tout entier qui se retrouve autour de la table. ——————————— 📝 Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi. 📬 Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre à : con Continue Reading

  • Le polar que je n’écrirai jamais (ou peut-être demain) On dit qu’on naît avec un destin, mais dans mon cas, je crois que je suis né avec une loupe et une lampe torche imaginaires. Depuis toujours, je veux écrire un roman policier. Pas un roman “avec un petit mystère” comme on en trouve dans les kiosques à côté des mots croisés, non. Moi, je veux du crime, du vrai. Du sang sur le parquet, un revolver encore tiède dans une main gantée, une pluie battante sur les vitres d’un commissariat où le café est amer comme la conscience d’un coupable. Pourtant, je viens d’Haïti. Et là-bas, la “série noire” n’a rien d’une fiction. On la vit, on la subit, et on ne touche pas de droits d’auteur. Il y a des enquêtes qui ne commencent jamais, des preuves qui disparaissent comme par magie, et des policiers qui connaissent le nom du meurtrier… parce que c’est leur cousin. Dans ces conditions, écrire un polar, c’est presque du journalisme. Quand la vie dépasse la fiction Enfant, je pensais que pour inventer une intrigue policière, il fallait de l’imagination. Mais très vite, j’ai compris que ce qu’on appelle “imaginer” au Québec ou en Europe s’appelle “l’actualité” en Haïti. Les “faits divers” dans mon pays d’origine sont des feuilletons quotidiens : on pourrait donner des saisons, des cliffhangers, des rebondissements dignes de Netflix. Sauf que dans des quartiers de Port-au-Prince, pas besoin d’acteurs. Les figurants crient, les suspects fuient, les témoins se taisent, et le scénario est signé par un scénariste invisible qu’on appelle “la réalité”. J’aurais pu commencer ma carrière en écrivant Meurtre au marché des Gonaïves. Mais comment décrire la scène du crime alors que, dès le lendemain, il y a déjà un autre meurtre, cette fois au dépôt de bananes ? Un polar, ça se mûrit. Chez nous en Haïti, le crime, ça se périme vite. Depuis des années, j’achète des carnets neufs avec la conviction que “cette fois, c’est le bon”. La première page est toujours impeccable, j’écris un titre provisoire comme La nuit du dernier témoin. Et puis… rien. Je reste figé devant la page blanche, parce que le problème d’un polar, ce n’est pas de trouver un crime, c’est de trouver un coupable. Or, en Haïti, le coupable idéal, c’est “personne”. Et comment voulez-vous bâtir un suspense quand le personnage principal est un fantôme judiciaire ? Mes influences (ou mes alibis) Les gens croient que je veux écrire un polar parce que je lis Simenon, Chandler, Agatha Christie. En réalité, mes influences viennent de plus près. L’inspecteur du quartier, qui résout les affaires en trois coups de fil (souvent passés au suspect lui-même), est un maître de l’efficacité dramatique. Les chauffeurs de taxi-moto, eux, sont des encyclopédies vivantes du renseignement. Et puis, il y a ma tante, qui a une mémoire phénoménale pour les potins criminels et qui, si on lui donnait un uniforme, résoudrait la moitié des affaires non classées du pays. Et puis il y a ces affaires invraisemblables que même un romancier débutant hésiterait à mettre dans un manuscrit, de peur qu’on l’accuse d’exagération. Par exemple, l’assassinat en pleine nuit du Président de la République, dans sa propre résidence, sans que ses gardes du corps tirent un seul coup de feu, comme si tout le monde avait reçu une invitation officielle au meurtre. Ou ce chef de gang qui, poursuivi par la police, se réfugie… dans un commissariat, accueilli par des policiers qui lui servent du riz collé avec un sourire. Ou encore ce procès où l’accusé, parfaitement reconnaissable sur une vidéo de braquage, explique au juge que “ce n’était pas lui mais son esprit qui se promenait ce jour-là” — et le juge hoche la tête, pensif, comme si l’argument méritait réflexion. J’ai même connu un cas où un ministre, soupçonné de corruption, avait juré de “coopérer pleinement avec la justice”… avant de nommer son propre cousin comme juge d’instruction. Essayez donc de mettre ça dans un roman : on vous dira que c’est du théâtre absurde. Pourquoi un polar haïtien ferait peur aux éditeurs québécois et européens ? J’ai déjà imaginé la réaction d’un éditeur québécois ou parisien recevant mon manuscrit : — Votre intrigue est un peu invraisemblable… Un ministre commandite un kidnapping, le suspect s’évade, le juge prend sa retraite le lendemain, et la victime… l’invite à son mariage ? — “Monsieur l’éditeur, je n’ai rien inventé. C’est un résumé.” C’est là toute la difficulté : la vraisemblance est une exigence littéraire. La réalité haïtienne, elle, n’en a rien à faire. Si j’écrivais mon polar, j’aurais besoin d’une galerie de suspects. Pas de problème : le catalogue est infini. • L’homme politique qui a toujours un sourire suspect, même aux funérailles. • Le pasteur charismatique qui parle plus de dollars que de Dieu. • Le cousin éloigné qui vous demande l’heure… alors qu’il a deux montres. • Le policier qui prend des notes dans un carnet… sans crayon. Chacun pourrait être le coupable, chacun pourrait être innocent. Dans mon roman, tout le monde aurait un alibi, mais aucun ne tiendrait debout plus de dix minutes. Au Québec comme en Europe, le crime parfait est celui où le coupable n’est jamais trouvé. Chez nous en Haïti, le crime parfait est celui où le coupable est trouvé… mais reste libre. C’est une technique narrative subtile : on révèle l’assassin au chapitre 5, et pourtant, au chapitre final, il est sur la plage, un cocktail à la main. Ça frustre le lecteur, mais c’est du réalisme pur. Pourquoi je persiste Alors pourquoi vouloir écrire un polar dans un pays où le crime n’a pas besoin de romanciers ? Parce que l’écriture, c’est aussi un moyen de reprendre le contrôle sur le chaos. Dans mon roman, même si tout commence dans le désordre, tout finira par s’expliquer. Les coupables seront punis, les innocents blanchis, et les lecteurs rassurés. Bref, l’inverse de la vie réelle. Peut-être qu’un jour, je l’écrirai, ce roman policier. Peut-être qu’il commencera dans une lumière oblique, celle qui glisse paresseusement entre les persiennes d’un bureau encombré, avec l’odeur d’un café froid oublié depuis l’aube. Sur le bureau, un stylo fatigué attend son heure comme un vieux complice qui sait que le coup se prépare. Les premières phrases hésiteront, trébucheront, se redresseront comme un témoin pris en flagrant délit de mensonge. Et au fil des pages, les suspects défileront avec la démarche d’acteurs de théâtre amateur, certains trop nerveux, d’autres trop polis, tous coupables d’au moins quelque chose. Dans le fond, on entendra gronder la ville comme une vieille machine à écrire qui n’a jamais cessé de frapper. Ce ne sera pas un roman “à la manière de…”, mais un polar qui avance comme un pickpocket dans une foule : discrètement, avec l’air de rien, mais le cœur chargé d’indices. Et, si tout se passe bien, le lecteur en refermera la dernière page avec ce mélange d’agacement et de sourire qui dit : “Je ne l’avais pas vu venir… mais maintenant, je veux relire depuis le début.” Et si ce jour arrive, je vous promets une chose : l’histoire se déroulera dans un commissariat fictif, mais inspiré de la vraie vie… parce que la frontière entre le polar et Haïti, croyez-moi, elle est plus fine qu’un Continue Reading

  • Isabel, le Québec et moi On ne s’y attend pas toujours, aux mots qui vous tombent dessus un matin comme une lettre qu’on n’a pas postée soi-même. Celui-ci, Isabel, tu ne l’as pas vu venir. Il ne cherche ni à flatter ni à séduire : c’est un portrait sans apprêt, mais vrai, qui pourrait te surprendre autant qu’il m’a surpris de l’écrire. Parce que parfois, il faut dire les choses comme on les ressent, avant que le silence ne les avale. Il y a des gens qui vous marquent, pas par des discours électrisants ou des slogans de campagne, mais par une façon d’être. Isabel Dion, je l’ai connue à l’époque de mes années d’études à l’Université de Montréal. Je ne savais pas encore qu’elle deviendrait, un jour, candidate du Bloc Québécois. Ce que je savais, en revanche, c’est qu’elle portait déjà en elle quelque chose d’inoubliable : une fierté québécoise incroyable, et un humanisme qui traversait les conversations comme un rayon de soleil en plein hiver. Isabel n’a jamais été une politicienne dans le sens caricatural du mot. Pas de phrases creuses, pas de sourire en plastique. Elle est travailleuse sociale, battante, têtue dans le sens noble du terme. La ténacité d’une femme qui sait ce que c’est que de se lever tôt pour aider les autres à tenir debout. J’oserais dire — sans faire campagne pour elle ni jouer les partisans — qu’elle a cette droiture qui donne envie de croire encore en la politique. Durant les dernières élections, elle est arrivée 2e en 2019, 2e en 2021 et 3e en 2025 avec le Bloc. J’ai pensé : quel gâchis… Si les gens savaient. S’ils voyaient la personne derrière le nom sur le bulletin. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de drapeaux, de partis, d’idéologies. Il s’agit d’êtres humains qui portent, dans leurs veines, la mémoire et l’avenir de leur peuple. Deux histoires qui se répondent Je suis né en Haïti. Un pays où l’histoire ne se lit pas seulement dans les livres — elle se crie encore dans les rues, elle se danse dans les cérémonies, elle se pleure sur les tombes. En 1791, nos ancêtres esclaves ont dit non. Non au colon qui traitait les corps comme des marchandises. Non à la traite, à l’humiliation, à la négation de leur humanité. Le 1er janvier 1804, ils ont dit OUI à la liberté, au prix du sang, de la peur et de l’incertitude. La révolution haïtienne n’est pas une légende : elle a commencé par la cérémonie du Bois-Caïman et s’est terminée par la naissance de la première république noire indépendante. Le Québec, lui, n’a pas eu à briser ses chaînes au sens colonial classique, mais il a dû, et doit encore, défendre son droit à être lui-même. La Proclamation royale de 1763, l’Acte d’Union de 1840, les rébellions de 1837… Chaque génération a porté son morceau de lutte. Ici, la bataille ne se mène pas dans les plantations, mais dans la langue, les institutions, la culture. Et croyez-moi : la violence symbolique peut être aussi dure que la violence physique. Quand je regarde les deux drapeaux — le bleu et blanc fleurdelisé québécois, le bleu et rouge frappé du palmier haïtien — je vois la même histoire racontée avec des accents différents. Deux peuples qui refusent de se laisser dicter leur destin par d’autres. Isabel Dion incarne cette obstination québécoise qui me touche, moi, l’Haïtien devenu Québécois. Elle ne vous parle pas de liberté comme d’un concept abstrait ; elle la vit, à sa manière, dans chaque geste de son métier. Travailler avec les plus vulnérables, c’est une autre façon de se battre pour l’émancipation d’un peuple. Pas besoin de fusil ni de barricade : il suffit parfois d’une écoute sincère, d’une aide concrète, pour graver une petite victoire dans le quotidien de quelqu’un. J’aime chez elle cette capacité à ne pas se décourager. La politique lui a donné un siège de deuxième, mais elle ne s’est pas assise dessus pour se plaindre. Elle continue, autrement. Et c’est là que je me dis : si le Québec veut encore croire à son idéal de liberté, il lui faut des gens comme elle. Pas parce qu’ils crient plus fort, mais parce qu’ils travaillent plus fort. Une conversation sans fin Je ne suis pas naïf. L’indépendance, que ce soit pour Haïti hier ou pour le Québec demain, n’est pas un bouton sur lequel on appuie. C’est une conversation sans fin entre l’histoire et le présent. Haïti a gagné son indépendance, oui, mais elle vit encore les cicatrices de son passé colonial. Le Québec, lui, n’a pas encore franchi le pas, et doit composer avec un parlement fédéral qui ne reflète pas toujours ses priorités. C’est là qu’Isabel, et ceux qui lui ressemblent, ont un rôle crucial. Pas seulement pour brandir le mot « indépendance » comme un étendard, mais pour lui donner un contenu humain, concret : la langue, l’égalité des chances, la dignité au quotidien. Parce que l’émancipation, ce n’est pas qu’un rêve politique ; c’est aussi la capacité, pour chaque citoyen, de marcher la tête haute dans sa propre rue. En Haïti, nos héros s’appelaient Toussaint Louverture, Dessalines, Pétion. Ici, ils s’appelaient Papineau, Laurier, Lévesque. Les uns ont pris les armes, les autres ont pris la parole, mais tous avaient en commun cette idée : un peuple doit pouvoir décider par lui-même. C’est ce fil invisible qui relie mes souvenirs d’enfant aux Gonaïves à mes années d’étudiant à Montréal. Quand je parlais avec Isabel de l’histoire du Québec, je reconnaissais des échos familiers. Les humiliations ne sont pas les mêmes, mais la fierté, si. Et cette fierté, croyez-moi, c’est un carburant plus puissant que le pétrole. Ce que je dois au Québec… et à Isabel On dit souvent que l’amour d’un pays ne s’explique pas, qu’il se vit. Mais je sais que mon amour pour le Québec a trouvé un tuteur dans mes discussions avec Isabel. Elle m’a appris que la liberté ne se résume pas à couper un lien ; c’est aussi construire quelque chose de viable à la place. Elle m’a montré que défendre une langue, ce n’est pas un caprice identitaire : c’est protéger la maison où l’on garde ses souvenirs. Alors, oui, je lui dois un peu cet attachement. Je lui dois cette façon de regarder le fleuve Saint-Laurent et d’y voir, non pas une frontière, mais un miroir. Je ne sais pas si le Québec fera un jour son indépendance. Mais je sais que si cette porte s’ouvre, ce sera grâce à des mains comme celles d’Isabel : fermes, mais pas violentes ; patientes, mais jamais résignées. On dit que les peuples libres se reconnaissent à leur capacité de se raconter. Alors continuons de nous raconter — Haïti et Québec, côte à côte, comme deux chapitres d’un même livre. Et peut-être qu’un jour, nos drapeaux flotteront, non pas en concurrence, mais en complicité. Parce qu’au fond, l’indépendance, ce n’est pas seulement une affaire de constitution ou de traité. C’est une affaire de cœur. Et ça, Isabel l’a co Continue Reading

  • Le mot « pantoute » comme philosophie Le pays dans les détails — Détail #2 Je ne sais pas exactement quand j’ai entendu le mot pantoute pour la première fois. Probablement au coin d’un comptoir, quelque part entre un client et une caissière qui se parlaient comme on parle quand on se connaît depuis toujours, mais qu’on ne s’est jamais vraiment regardés. Quelque chose comme : — Pis, t’as aimé ça, la poutine du resto sur Sainte-Catherine ? — Pantoute. Pas “non”. Pas “pas vraiment”. Pas même “bof”. Juste : pantoute. Le mot est tombé comme une pelle sur l’asphalte en hiver. Sec, sans écho, sans explication. Pantoute ! Ça m’a fait rire au début. Un rire nerveux, le rire de l’étranger qui collectionne les sons comme des objets exotiques. J’ai cru que c’était une invention. Une déformation de “pas du tout”, une sorte de contraction bien pensée. Une fantaisie sonore. Comme “wouère” ou “heille”. Mais non. Pantoute, c’est pas juste un mot. C’est un verdict. Une posture. Une façon de trancher sans drame. C’est dire non avec le calme de quelqu’un qui a trop vécu pour se fatiguer à argumenter. J’ai commencé à le remarquer partout, après. Dans les files d’attente. Dans les soupers de famille. Dans les discours de politiciens, même. Il se glissait dans les silences, il rebondissait entre deux soupirs. — Tu penses-tu qu’y vont réparer ça avant l’hiver ? — Pantoute. Il y a quelque chose d’élégant dans ce refus sans colère. C’est pas violent. C’est pas méprisant. C’est une résignation douce, mais lucide. Pantoute, c’est le cousin zen du non merci. C’est la négation qui a fait la paix avec elle-même. Un jour, j’ai demandé à une amie : — Pourquoi vous dites pas juste “pas du tout” ? Elle m’a regardé comme si je venais de demander pourquoi les érables deviennent rouges à l’automne. — Parce que “pantoute”, c’est pas pareil. “Pas du tout”, c’est français de France. C’est comme porter un veston pour aller chercher du pain. Ça manque de vécu. Et c’est vrai. Pantoute a du vécu. Il a roulé dans la slush. Il a vu des hivers trop longs, des gouvernements trop mous, des jobs qui payent pas assez. Il sait que tout n’ira pas mieux demain. Et il en fait pas tout un plat. Pantoute, c’est l’art de refuser sans s’excuser. Il y a quelque chose d’étonnamment libérateur dans ce mot. Il permet de ne pas se justifier. Il protège du suranalyse. Un jour, dans un café, j’écrivais sur mon ordi. Un monsieur âgé lisait le journal à la table d’à côté. On a commencé à parler de politique. Il m’a demandé si je croyais encore aux promesses électorales. J’ai haussé les épaules. Et j’ai dit, sans trop y penser : — Pantoute. Il a ri. — Ben là ! Là t’es rendu Québécois pour vrai, mon gars ! Je ne sais pas si c’était vrai. Mais à ce moment précis, j’avais l’impression de parler une langue qui m’acceptait sans test de grammaire. Pantoute, c’est aussi une manière de se protéger. Quand l’enthousiasme devient suspect. Quand on t’annonce quelque chose de trop beau pour être vrai. — Tu crois que le REM va être prêt à temps ? — Pantoute. Et ce n’est pas du cynisme. C’est une forme d’hygiène mentale. Une façon de ne pas se faire avoir. De garder les pieds sur le ciment encore froid du réel. J’ai commencé à utiliser le mot dans ma propre bouche. Au début, ça sonnait faux. Comme un accent qu’on emprunte. Mais un jour, je l’ai dit sans réfléchir. Je ne me souviens même plus du contexte. Peut-être quelqu’un m’a-t-il demandé si j’avais envie d’aller en camping. — Pantoute. Et j’ai senti que le mot m’appartenait. Il y a une économie dans ce mot. Pas besoin de long discours. Pas besoin de justification. Tu veux ? Non. Tu veux pantoute. Et dans une époque où tout le monde s’explique, se nuance, s’excuse d’avoir une opinion, ce mot a quelque chose de révolutionnaire. Il ne s’explique pas. Il existe. Point. C’est une manière de dire : “Je sais ce que je veux pas, et c’est déjà pas mal.” Parfois, je me demande s’il y a un équivalent ailleurs. En anglais ? En créole haïtien ? En espagnol ? Je n’en trouve pas vraiment. “Not at all” est trop poli. Pantoute claque comme une porte qu’on ferme sans méchanceté, mais avec décision. En créole haïtien, on aurait peut-être dit “ditou” ou encore “ditou ditou”. Mais c’est plus fort. Pantoute, c’est le refus sans fracas. C’est le “non” qui a fait son deuil du “peut-être”. Et pourtant, il y a aussi une tendresse dans ce mot. Quand quelqu’un demande : — Tu m’en veux-tu encore ? Et que l’autre répond : — Pantoute. Là, ça devient un baume. Un pardon sans emphase. Un câlin qui n’a pas besoin de bras. Aujourd’hui, je l’enseigne presque malgré moi à mon fils. Il l’a entendu à la garderie. Il l’a répété à table. — T’as aimé tes brocolis ? — Pantoute. Je l’ai regardé. J’ai ri. Et j’ai dit : — T’as le droit. Mais t’es quand même obligé d’en manger. Le mot est entré dans ma vie par hasard. Il y est resté parce qu’il me dit quelque chose du Québec que les livres ne peuvent pas expliquer. Pantoute, c’est plus qu’un mot. C’est une philosophie tranquille. Un art de vivre qui doute avec certitude. Une manière de dire “non” sans bruit, mais avec toute l’histoire d’un peuple qui sait que les promesses, les grands élans et les lendemains qui chantent… ben, souvent, ça donne rien. Pantoute. Et pourtant, on continue. On sort pelleter. On met nos bottes. On boit notre café trop clair. On rit de la météo. On aime quand même. On espère quand même. Pantoute… mais un peu, en cachette. ——————————— 📝 Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi. 📬 Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre via le courrier du jeudi à : cont Continue Reading

  • Les peuples qui refusent de disparaître On dit souvent que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. C’est faux. Ils en ont une, mais elle est racontée par d’autres, polie, adoucie, parfois édentée. Le Québec, lui, a son histoire racontée par lui-même… et par les autres aussi, ce qui rend la chose plus piquante. Ces derniers mois, un vent nouveau se lève, comme une vieille chanson qu’on croyait oubliée mais qui revient, entêtante. Les chiffres rappellent ceux de l’époque du deuxième référendum : 56 % des jeunes de 18 à 34 ans se disent favorables à l’indépendance. Ce n’est pas une brise d’été. C’est un souffle venu des profondeurs. Une montée qui n’a pas la brutalité d’une révolution de rue, mais la constance d’un fleuve qui gruge sa rive. On peut en sourire, en soupirer ou en rêver, mais on ne peut pas faire semblant que ça n’existe pas. Dans un monde où l’attention dure moins longtemps qu’une vidéo TikTok, voir une idée vieille de plusieurs générations séduire encore la jeunesse, c’est rare. Rare et précieux. Je ne suis pas né ici. Je suis arrivé avec une autre mémoire dans mes bagages : celle d’Haïti, premier peuple noir à avoir arraché son indépendance, pas dans une salle de conférence mais sur un champ de bataille. Je sais ce que c’est que d’avoir à dire « nous existons » face à plus grand que soi. Et je sais aussi ce que c’est que de se heurter, après la victoire, à la dureté du monde. Mon éditeur haïtien, Fred Brutus, qui vit encore en Haïti, me raconte souvent sa venue au Québec en 1980. Il était alors un jeune journaliste, débarqué d’Haïti pour couvrir cet événement qu’il sentait déjà historique. Dans ses mots, je revois les rues de Montréal pleines d’ardeur, les conversations qui se faisaient et se défaisaient dans les cafés, et ce souffle collectif qui donnait l’impression que tout était possible. Pour lui, ce voyage n’était pas qu’un mandat professionnel : c’était une immersion dans un peuple en train de se demander, à voix haute et devant le monde entier, s’il allait enfin se tenir debout seul. Peut-être que c’est pour ça que je crois qu’un Québec indépendant comprendrait mieux Haïti que Washington ou Ottawa ne le feront jamais. Pas seulement pour des raisons diplomatiques ou économiques, mais pour cette chose invisible : la reconnaissance instinctive entre deux peuples qui ont dû se battre pour avoir le droit de prononcer leur propre nom. En tant qu’Haïtien ayant vécu au Québec, j’ai un faible pour ceux qui refusent de disparaître. Pas par orgueil creux, mais par fidélité à une langue, à une manière d’être au monde. Le Québec, avec son histoire, ses luttes pour la reconnaissance, me parle comme peu d’endroits peuvent le faire. Ici, j’ai lu les écrivains qui racontent cette obstination : Gaston Miron, Anne Hébert, Pierre Vallières. Ici, j’ai marché sur des terres où chaque pierre garde la mémoire d’un affront ou d’une victoire. Comme Haïti, le Québec connaît la marginalisation, l’obligation de crier plus fort pour être entendu. Ce n’est pas pour rien que je me sens solidaire. Ce n’est pas la francophonie des salons et des cocktails qui me touche, mais celle des marchés publics, des chantiers, des chansons populaires, des soupers de famille où la langue se mêle aux rires et aux engueulades. On entend parfois l’accusation selon laquelle le souverainisme cacherait une fermeture à l’autre. Pourtant, l’histoire récente montre exactement l’inverse : le mouvement indépendantiste a souvent accueilli et mis de l’avant des voix venues d’horizons très divers. On se souvient de Maka Kotto, député d’origine camerounaise et ancien ministre de la Culture, ou de Vivian Barbot, d’origine haïtienne, militante infatigable et ancienne députée fédérale, tous deux engagés pour un Québec plus maître de ses choix. Des militants issus de communautés maghrébines, latino-américaines, antillaises et asiatiques ont aussi trouvé dans le projet souverainiste un espace où leur appartenance n’était pas seulement acceptée, mais pleinement intégrée. Ce nationalisme-là n’est pas une clôture, mais une maison ouverte à ceux qui partagent la langue, l’histoire et le désir de bâtir ensemble. Et puis il y a les pionniers, ceux qui mettent une date sur l’inclusion. Le premier Haïtien élu au Québec, Jean Alfred, professeur venu d’Ouanaminthe, a été choisi par les électeurs de Papineau en 1976, sous la bannière du Parti québécois. Premier député noir de l’Assemblée nationale, conseiller municipal à Gatineau la veille encore, il traverse la porte d’un Parlement qu’on disait fermé : il l’ouvre pour de bon. Son trajet — de la salle de classe aux bancs bleus — raconte mieux que n’importe quel manifeste qu’un “nous” peut s’agrandir sans se dissoudre. Et le soir où le PQ prend le pouvoir, Alfred incarne aussi cette rencontre rare entre l’aspiration nationale québécoise et l’expérience haïtienne de la dignité conquise. Autre jalon : Pierre Curzi. Fils d’immigrants italiens, visage connu du cinéma et de la scène, ex‑président de l’Union des artistes, il se jette en politique en 2007, élu dans Borduas sous le PQ. Porte‑parole sur la culture, la langue et la communication, il fait partie de ces indépendantistes pour qui l’idée nationale rime avec liberté de conscience : en 2011, il quitte le caucus par principe. Curzi n’a pas seulement “représenté” la diversité : il a montré qu’on peut aimer le Québec au point de s’y frotter, et parfois s’y opposer, sans renier le projet qui nous rassemble. Il reste toutefois un défi à relever : celui de faire en sorte qu’un Québécois d’origine haïtienne, né ici depuis quatre générations, n’ait plus jamais à justifier son identité ou à prouver son attachement à cette terre. Ce n’est pas une question d’exclusion volontaire, mais parfois de perception ou d’habitudes héritées d’un autre temps. Le “nous” québécois a tout à gagner à être un cercle accueillant, où l’intégration ne signifie pas l’effacement, mais l’apport mutuel. Dans cette vision, l’immigrant qui choisit de s’approprier la culture québécoise tout en offrant la richesse de la sienne contribue pleinement au pays que nous voulons. Et peut-être qu’un Québec indépendant, plus sûr de lui-même, saura rendre cette inclusion aussi naturelle qu’évidente. Après Jean Alfred et avec des figures comme Pierre Curzi, on voit bien la trajectoire : quand le “nous” s’ouvre, il gagne en force. Le jour où un jeune Québécois d’ascendance haïtienne n’aura plus à expliquer son appartenance, ce ne sera pas une faveur accordée : ce sera l’aboutissement logique d’une histoire déjà en marche. Le sondage CROP publié par La Presse parle de 44 % de Québécois favorables à l’indépendance, tous âges confondus. On est encore loin du 50 % plus un, mais on sait ce que ça vaut : l’histoire récente du Québec a déjà prouvé qu’un demi-point de pourcentage peut valoir une décennie de débats. Chez les jeunes, par contre, c’est une autre chanson : 56 % chez les 18-34 ans. Et ce n’est pas parce qu’ils se sont mis à lire René Lévesque dans le texte. C’est parce qu’ils vivent dans un pays qui s’appelle Canada, mais où leurs rêves semblent passer par un détour, comme une lettre qui met deux semaines à arriver parce qu’elle transite par Ottawa. Cette désillusion envers la capacité du fédéral à changer quelque chose dans leur vie, c’est peut-être le carburant le plus inflammable qui soit. On ne vote pas pour l’indépendance par nostalgie, mais parce qu’on croit que le monde peut être réorganisé pour qu’il nous ressemble un peu plus. On parle souvent de l’indépendance comme d’une affaire de constitution, de traités, de monnaies et de passeports. Mais ce n’est pas ça qui fait battre le cœur des peuples. L’indépendance, c’est d’abord une affaire d’âme. Qu’est-ce qui fait qu’un peuple se dit : « on est mieux de marcher seuls » ? Ce n’est pas seulement le calcul des impôts ou le pourcentage de transferts fédéraux. C’est la conviction qu’on ne peut pas être soi-même à moitié. C’est l’idée que la langue dans laquelle on rêve devrait aussi être la langue dans laquelle on décide. Le Québec n’est pas parfait. Il traîne ses contradictions comme tout le monde. Mais il a cette qualité rare : il sait qu’il existe. Et dans un monde où tout se dilue, c’est déjà un acte de résistance. En Haïti, nous avons appris qu’il ne suffit pas de couper la chaîne : il faut aussi apprendre à marcher sans elle. L’indépendance n’est pas un cadeau, c’est un poids et une responsabilité. Ceux qui la demandent doivent savoir qu’elle ne rend pas tout plus facile, mais qu’elle rend tout plus vrai. Ici, au Québec, le débat a souvent été empoisonné par des caricatures : les souverainistes seraient des rêveurs naïfs, les fédéralistes des comptables sans cœur. C’est plus complexe que ça. Il y a des comptables souverainistes et des rêveurs fédéralistes. Mais au fond, la question reste la même : veut-on se raconter nous-mêmes ? Ce qui me frappe dans les chiffres récents, ce n’est pas seulement la proportion de jeunes favorables à l’indépendance, mais leur raison : ils ne croient plus qu’Ottawa puisse ou veuille répondre à leurs aspirations. C’est un désenchantement qui ne s’exprime pas en colère, mais en choix politique. Les jeunes ne portent pas les blessures de 1980 ou de 1995. Ils ne sont pas hantés par la peur de revivre une défaite. Ils regardent simplement autour d’eux et se demandent : « Est-ce qu’on pourrait faire mieux ? » C’est cette absence de cicatrices qui rend leur conviction si solide. Si l’indépendance revient dans la conversation, c’est parce qu’elle porte en elle une promesse : celle de ne pas disparaître. Pas de devenir plus gros ou plus riche que ses voisins, mais d’exister à sa manière. Ce n’est pas un projet contre le reste du Canada, ni contre qui que ce soit. C’est un projet pour soi. Comme un couple qui choisit de vivre séparément, non pas par haine, mais parce qu’il sait qu’il sera plus heureux ainsi. Je ne sais pas si je verrai un Québec indépendant de mon vivant. Mais je sais que je veux voir mes enfants vivre dans un Québec qui se pose la question. Parce que les peuples qui cessent de se la poser ont déjà commencé à s’effacer. Et si, un jour, cette question trouve une réponse positive, je sais qu’elle viendra d’un endroit simple et puissant : le cœur d’un peuple q Continue Reading

  • Le sans-abri qui cite Molière au coin Mont-Royal Je l’ai rencontré un matin d’août, au coin de Mont-Royal et Saint-Denis. Il avait un vêtement trop grand pour la saison, un sac d’épicerie comme valise, et un air de fatigue dans le regard qui ne s’invente pas. Les passants le contournaient avec cette fausse indifférence qu’on adopte quand la culpabilité commence à coûter trop cher. Il ne tendait pas la main. Il ne demandait rien. Il parlait. À voix haute. Pour lui, peut-être. Pour le trottoir. Pour le pays. Et ce qu’il disait, ce n’était pas des blasphèmes ni des élucubrations, mais du théâtre. “Non, elle est générale, et je hais tous les hommes : Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ; Et les autres, pour être aux méchants, complaisants, Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. […]” (Molière, Le Misanthrope) Il récitait Molière, avec un accent franc et un timbre éraillé, comme si chaque mot avait traversé mille tempêtes avant de sortir. Je me suis arrêté. Il m’a regardé, et sans attendre que je dise un mot, il a enchaîné : “Ceux de qui la conduite offre le plus à rire, Sont toujours sur autrui les premiers à médire.” (Molière, Le Tartuffe) Il n’avait pas besoin de scène. Le trottoir lui suffisait. Son public, c’était les cyclistes pressés, les étudiantes aux écouteurs trop gros, les mères épuisées et les aînés qui traînent les pieds. Il jouait dans le plus vieux théâtre de ce pays : la rue. Et dans sa bouche, le français n’était pas un outil de survie, mais un acte de beauté pure. Une manière de se relever, de se redresser, de résister. À Montréal, on croise toutes sortes de misères. Des misères qui puent, des misères qui dorment debout, des misères qui chantent faux ou qui crient dans le vide. Mais lui, il récitait du classique. Pas pour impressionner. Pas pour attendrir. Juste pour exister autrement. Il aurait pu réciter des slogans, hurler des insultes, faire la manche avec violence. Mais non. Il avait choisi Molière. Il avait choisi la langue. Et cette langue, notre langue, il la maniait comme un fleuret. Avec dignité. Avec panache. Avec cette insolence tranquille qu’on reconnaît chez ceux qui ont tout perdu sauf leur verbe. Je me suis approché. Il m’a dit : — T’sais, moi j’ai étudié en lettres. À l’Université. Pis après, ben… la vie. Mais le théâtre, lui, y m’a jamais quitté. Ça m’a frappé comme un vent d’automne dans la face : au cœur du chaos, il y avait encore du théâtre. Et ce théâtre, ce n’était pas un luxe. C’était une affirmation. Un acte politique. Un hommage à une culture qui refuse de mourir, même couchée sur le trottoir. Dans ce pays vaste où le français est encerclé, minorisé, parfois folklorisé, ce sans-abri m’a rappelé que le Québec est bien plus qu’une province dans le milieu du Canada anglais. C’est un peuple debout sur une langue fragile, et pourtant plus forte que bien des frontières. On dit souvent que le Québec est un miracle linguistique. Mais les miracles, ça ne tombe pas du ciel. Ça se cultive. Ça se défend. Ça se parle, surtout. Et parfois, ça se hurle doucement au coin d’une rue, entre deux cafés branchés, pour que personne n’oublie. Les États-Unis nous inondent de leurs images, de leurs mots, de leurs musiques, de leurs séries. Le Canada anglais nous entoure de ses institutions, de ses acronymes, de ses injonctions bureaucratiques. Et pourtant, au milieu de tout ça, il y a cet homme sans adresse qui cite L’Avare, et qui dit mieux que bien des éditorialistes ce qu’est le cœur du Québec : une fidélité à la langue, même quand tout fout le camp. Il m’a lancé : — C’est dans “Dom Juan”, celle-là. Tu l’as reconnue ? J’ai hoché la tête. — Ben. Tu vois. T’es pas pire. Puis il a ri. Un rire franc, québécois. Sans honte. Je lui ai donné une bouteille d’eau. Pas parce qu’il avait récité du théâtre. Mais parce qu’il m’avait réveillé. Dans un autre pays, il aurait été ignoré. Effacé. Enfermé peut-être. Ici, il devenait poète public, gardien de mémoire, acteur involontaire de notre culture. Et je me suis dit : si on n’est pas capables de voir le Québec dans ses margins, on ne le verra jamais nulle part. Parce que ce pays n’est pas seulement fait de musées, de lois, de spectacles subventionnés. Il est fait de ces moments-là. De ce français lancé à la face du monde comme une bouteille à la mer. Quand je suis parti, il m’a lancé une dernière citation, presque comme une bénédiction : “Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre, Le fond de notre cœur, dans nos discours, se montre ; Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais, sous de vains compliments. […]” (Molière, Le Misanthrope) Je ne sais pas s’il l’avait retenue de mémoire ou s’il l’avait recousue de sa propre douleur. Et franchement, je m’en fous. Ce jour-là, j’ai vu le Québec debout, sans toit, sans statut, mais droit dans sa langue. Et c’ Continue Reading

  • Un symbole tranquille (Le pays dans les détails — Détail #1) J’avais rien de prévu ce jour-là, sinon marcher un peu, histoire de remettre le cœur en saison, de laisser l’hiver derrière moi. On était en mai, le mois des pelouses tondues trop tôt et des promesses de chaleur qui n’arrivent jamais. Une madame m’a souri sans raison dans une ruelle, j’ai croisé un écureuil suicidaire sur la piste cyclable, puis un vieux monsieur m’a demandé l’heure, même s’il portait une montre. C’est là que j’ai commencé à y penser. Pas à la montre. Pas à l’écureuil. Mais à ce drôle de sentiment qu’ont les gens d’ici de vouloir être dehors… sans vraiment y être. Pas tout à fait dans la rue, mais pas non plus retranchés. Juste là. Entre le monde et la maison. Un pied sur la galerie, l’autre dans le réel. Et souvent, ce qui les installe dans cet entre-deux, c’est ça : une chaise pliante. Il y a dans la chaise pliante un pouvoir que personne ne prend le temps de nommer. Une autorité discrète. Un droit de regard sur son coin de rue. Une manière de dire : “Ici, c’est chez moi, et je n’ai pas besoin de pancarte pour le faire savoir.” Ce n’est pas une chaise décorative. Elle n’a rien de design, rien d’ostentatoire. Elle n’est ni scandinave, ni minimaliste, ni pensée pour Instagram. Elle est souvent rayée, bancale, un peu rouillée par en dessous, oubliée dans le cabanon tout l’hiver. Mais quand elle ressort, vers la mi-mai, et que juin s’avance sur la pointe des pieds, c’est plus qu’un retour : c’est une déclaration. Un acte de présence. Dans un monde où tout devient flou, temporaire, changeant — la chaise pliante, elle, reste. Elle ne cherche pas à plaire. Elle ne cherche pas à s’expliquer. Elle est là. Posée sur un trottoir, une pelouse ou devant une roulotte, avec quelqu’un bien assis dedans, qui regarde passer l’été comme on regarde passer l’Histoire. Je me souviens de la première fois où j’ai compris ce que ça voulait dire. Pas vu, mais compris. J’étais nouveau ici. J’étais encore dans cette phase où tu veux tout comprendre, tout aimer, tout expliquer. J’étais le gars qui posait trop de questions, qui parlait trop fort, qui voulait toujours ajouter un peu de ma propre culture dans la soupe collective. J’avais lu tous les guides d’accueil, j’avais mes papiers, je connaissais les règlements, mais je n’avais pas encore compris le code invisible. Et un jour, en marchant dans un quartier modeste de la Rive-Sud, j’ai vu ça : quatre hommes assis en ligne, chacun dans sa chaise pliante. Pas jeunes. Pas bavards. Pas habillés pour séduire. Un chandail des Nordiques, un t-shirt délavé, une casquette du Canadien de Montréal. Ils ne parlaient presque pas. Ils regardaient. Ils étaient là. Et là, j’ai compris. Être là, ça suffisait. Pas besoin de musique. Pas besoin de thème. Pas besoin d’exotisme importé pour colorer l’instant. Il y avait quelque chose de complet dans cette scène. Une identité assumée, tranquille, enracinée. Un territoire affectif. Pas une performance. Il faut bien le dire : la chaise pliante n’est pas une invitation à tout réinventer, mais une symbole de continuité, une manière de tenir bon. Elle ne cherche pas à s’imposer. Elle proclame. Elle affirme un mode d’être ensemble, mais pas à n’importe quel prix. Elle dit : “Tu peux venir, mais ne viens pas pour tout changer. Viens pour comprendre ce qu’on est. Pour écouter d’abord. Pour apprendre notre façon de tenir le monde.” Dans un Québec où tout est souvent mis en débat — la langue, les valeurs, le passé, les symboles et l’avenir —, il y a des objets qui ne demandent rien mais qui disent tout. Et cette chaise, simple, pliante, posée sur le ciment, dit exactement ceci : “Ici, on cherche à préserver ce qui nous reste.” Je sais ce qu’on va dire. Que c’est fermé. Que c’est frileux. Que ça manque de couleurs, de sons, de diversité, de drapeaux qui flottent ensemble. Mais c’est faux. Il y a de la place ici. Il y a toujours eu de la place. Mais il y a des règles. Pas écrites. Pas affichées. Mais ressenties. Et ces règles-là, ce n’est pas la loi 21, ce n’est pas un projet de loi, ce n’est pas un manifeste. Ce sont des gestes, des silences, des manières d’être. Tu ne peux pas t’asseoir dans une chaise pliante n’importe comment. Non, pas tout à fait n’importe quand ni n’importe où. Tu ne peux pas t’y asseoir sans comprendre le contexte, le climat, la mémoire du trottoir. Parce que cette chaise est un trône. Pas un trône royal, mais un trône d’estime de soi. Un trône de peuple sans roi, qui a décidé qu’ici, il serait chez lui, même sans couronne. Dans la pratique, au Québec, sortir sa chaise pliante est une liberté culturelle largement tolérée, surtout lors d’événements publics, dans les parcs, sur les trottoirs résidentiels, dans les rassemblements festifs, pour les feux d’artifices ou au bord des lacs. C’est une tradition discrète, jamais écrite, mais bien comprise. Un rite de présence. Un refus poli de courir. Ceux qui ont grandi ici savent. Ils savent que cette chaise revient chaque été, comme l’odeur du barbecue, les cornets de crème molle ou les festivals à Montréal. Qu’elle fait partie de la saison, au même titre que la Saint-Jean ou les déménagements du 1er juillet. Ils savent qu’on s’y assoit pour veiller. Pour garder. Pour voir si le monde tient encore debout. Pas pour se divertir. Pas pour s’ouvrir au monde. Pour ralentir sans permission. Pour occuper le trottoir comme on occupe une mémoire. Pour être là. Et voir si le monde est encore capable de se tenir tranquille cinq minutes. Et moi, maintenant, je m’y assois aussi. Mais je ne l’ai pas fait tout de suite. Il m’a fallu du temps. Il m’a fallu observer. Écouter. Me taire. Il m’a fallu apprendre que l’intégration ne passe pas par la revendication. Elle passe par la discrétion attentive. Par l’envie réelle de faire partie, et non de faire différent. Parce que le Québec c’est un récit continu. Un récit avec des failles, des trous, des longueurs, mais un récit quand même. Et pour y entrer, il faut accepter de ne pas voler la page, de ne pas vouloir réécrire le chapitre. La chaise pliante, c’est aussi ça : un rite d’intégration, d’inclusion ou d’assimilation silencieux. Quand on t’offre d’en prendre une, dans un parc ou devant une maison, c’est un test doux. On te dit : “Viens t’asseoir. Mais reste tranquille. Observe. Vois si tu peux comprendre ce qu’on ne dit pas.” Et si tu t’y tiens bien, sans tout ramener à toi, sans vouloir tout traduire, sans vouloir expliquer pourquoi chez vous, c’est différent, alors peut-être que tu vas rester. Pas comme touriste. Pas comme invité. Comme un des nôtres. Je l’ai compris, moi, sur une chaise pliante à Saint-Hyacinthe, pendant que le soleil tombait et qu’un gars me racontait comment il a bâti sa remise. Il ne m’a pas demandé d’où je venais. Il ne m’a pas demandé ce que je pensais de la laïcité ou de ce qu’on appelle le multiculturalisme — cette idée bancale qui empile les cultures sans jamais les faire dialoguer. Il m’a juste demandé : — Toi t’aimes ça jaser autour du feu ? Et c’est tout ce qu’il voulait savoir. Alors, je ne dirai pas que le Québec devrait devenir un pays. Je dirai qu’il en est déjà un, pour ceux qui savent le reconnaître. Un pays de gestes,de mémoire,de manières.Un pays qui ne s’impose pas, mais qui se mérite.Et parfois, il suffit d’une chaise pliante pour le comprendre. ——————————— 📝 Cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails » — un rendez-vous hebdomadaire chaque lundi.📬 Vous pouvez réagir, partager votre propre détail ou répondre via le courrier d Continue Reading

  • J’Mboko, J’M le tennis, Donc je suis Je n’aime pas particulièrement les samedis soirs. C’est une opinion que je partage avec mon lave-vaisselle, qui s’obstine à tomber en panne le samedi soir. Et avec mon fils cadet, qui préfère les dimanches matin – parce qu’on mange des crêpes, pas parce qu’il aime les matins. Moi, les samedis soirs, je les trouve lourds de promesses mal tenues. Trop de bruit. Trop de gens. Trop de matchs de foot à sens unique. Mais ce samedi-là, le 2 août, il s’est passé quelque chose. Pas un miracle. Non. Un événement. Un vrai. De ceux qui font lever le menton, qui donnent envie de se rasseoir correctement sur son canapé, qui te font oublier que tu venais juste de dire à voix haute : « Le tennis féminin, c’est plus ce que c’était ». À 18 ans à peine, une jeune fille nommée Victoria Mboko a renversé la hiérarchie. Et quand je dis renversé, je parle de ce genre de renversement que même les meilleurs chiropraticiens du monde déconseillent. Coco Gauff. Numéro deux mondiale. Championne, médiatisée, adoubée, adulée. L’Américaine qu’on n’a plus besoin de présenter, et que les projecteurs suivent même quand elle va chercher un latté. Et là, arrive Mboko. J’Mboko, comme je l’appelle désormais affectueusement. Parce que cette fille-là joue comme si elle disait au monde entier : « J’y vais. J’y crois. J’Mboko. » L’élégance des météores Il y a quelque chose d’élégamment insolent dans sa manière de frapper la balle. Elle ne cogne pas, elle cisèle. Ce n’est pas une brute de puissance, c’est une chirurgienne de la ligne de fond. Ses revers sont des traits d’ardoise bien nets, ses montées au filet, des ruses de funambule. Elle ne joue pas seulement contre Coco Gauff. Elle joue contre les attentes. Contre l’habitude de voir les matchs déjà gagnés avant d’être joués. Elle joue contre l’idée que le tennis canadien ne produit qu’un feu follet tous les dix ans. Elle joue pour nous rappeler qu’on peut venir d’ailleurs, s’installer ici, apprendre ici, rêver ici, et gagner ici. Mboko, c’est le genre d’histoire que même les scénaristes de Netflix trouveraient trop belle pour être vraie. Née en Caroline du Nord de parents congolais, élevée dans la grande banlieue torontoise, entraînée par les meilleurs du pays, puis expédiée à 12 ans en Floride comme une future rock star de la raquette. Là-bas, l’IMG Academy, la Mecque des talents. Un passage par la Belgique ensuite, chez l’ancienne numéro un mondiale Justine Henin, rien de moins. Et aujourd’hui, la voilà, samedi soir, devant des milliers de spectateurs, avec le drapeau du Canada cousu au cœur. Qu’on me pardonne mon chauvinisme Soyons clairs : ce n’est pas parce qu’elle joue pour le Canada que je me suis mis à crier comme un adolescent qui découvre Céline Dion à 2h du matin. Non. Ce n’est pas que ça. C’est que cette fille joue avec la fougue des origines et l’intelligence des grandes. C’est qu’elle a compris ce que très peu comprennent si jeunes : le tennis, ce n’est pas qu’une affaire de bras. C’est une affaire de nerfs. Et samedi, à Montréal, en huitièmes de finale de l’Omnium de tennis Banque Nationale, ses nerfs étaient faits de titane et d’orchidées. 6-1, 6-4. Voilà le score. Net, sans bavure. Un samedi soir qui fait mentir mon pessimisme. Je ne sais pas si je dois remercier Victoria ou mon lave-vaisselle pour cette soirée parfaite. Les étoiles noires brillent aussi Au moment où j’écris ces lignes, elle est en quart de finale. Seule représentante canadienne encore debout, femmes et hommes confondus. Je pourrais faire semblant d’être surpris, mais je ne le suis pas. Cette fille a une fiche de 46 victoires et seulement 9 défaites cette saison. Elle remonte le classement comme une fusée inverse la gravité : naturellement. 266 places gagnées en un an. Vous imaginez ? Si mon ami Lolo gagnait 266 amis en un an, il fermerait Facebook par peur du monde. Elle, elle grimpe, tranquille, avec ses dreadlocks sages et son regard qui dit : « Je vous avais prévenus. » Il faut aussi parler de ce que cette victoire signifie au-delà du court. Mboko est une jeune femme noire, francophone, née d’immigrants africains, formée au Canada. Elle renverse des icônes dans un sport longtemps réservé à une élite trop blanche, trop lisse, trop serrée dans ses polos. Elle est la preuve, si on en avait encore besoin, que le talent n’a pas de couleur, que la grâce n’a pas de pays, et que la discipline peut pousser partout, même dans un coin de Toronto où l’hiver se mêle parfois à la pauvreté. Mboko, c’est l’espoir d’une autre histoire. Une histoire où les petites filles qui regardent le tennis à la télé ne demandent plus pourquoi aucune joueuse ne leur ressemble. Une histoire où la diversité ne se dit pas, elle se vit, raquette en main. J’Mboko, tu sais… J’ai repensé à son prénom : Victoria. Ce n’est pas juste un nom de reine, c’est une promesse. Une prophétie. Je me suis dit que ses parents avaient dû ressentir quelque chose, ce jour-là, à la maternité. Une intuition. Ce prénom, elle l’incarne. Elle ne le porte pas comme un poids, mais comme une invitation. « Je suis la victoire, regardez-moi. » Et on la regarde. Parce que c’est beau à voir. Parce que ça nous change de la résignation. Parce qu’on en avait besoin, de cette claque sportive-là. Une claque donnée avec le sourire, avec classe, avec un poignet de velours et des mollets d’acier. La suite ? On verra. Le tennis est un sport cruel. Il ne suffit pas de gagner une fois. Il faut se réinventer à chaque match. Il faut être prête à perdre, à douter, à se relever. Mais quoi qu’il advienne, Victoria Mboko a déjà gagné quelque chose que personne ne pourra lui enlever : notre admiration. Et aussi, avouons-le, notre espoir que le Canada ait enfin trouvé sa prochaine grande. Peut-être que dans dix ans, quand on parlera d’elle dans les manuels de sport, on dira : Elle a commencé un samedi soir de 2025, par un 6-1, 6-4. Et moi, je sourirai en repensant à cette chronique, à mon lave-vaisselle, et à ce samedi pas comme les autres. Parce que ce soir-là, J’Mboko. E Continue Reading

  • J’ai rencontré Foglia dans un wagon de métro Il ne m’a pas regardé.Il n’était même pas là.Mais il était là.Vous comprenez ? Je suis arrivé au Québec un automne qui s’épelait comme novembre, avec les feuilles rouges qui jouaient à mourir avec élégance. Moi, j’étais jeune. Pas le genre jeune en mode selfie, non. Le jeune sans repère qui serre son sac trop fort et qui pense que le métro est un bon endroit pour réfléchir à sa vie. Ce matin-là, ligne orange. Station Fabre ou Jean-Talon, je ne sais plus, c’est toujours un flou, ces stations. J’étais en route vers l’UdeM pour un cours d’intro à la politique comparée. Mon professeur s’appelait quelque chose comme Godbout ou Lefebvre — ici, tout le monde s’appelle comme une rue. Dans mon sac, il y avait Le Devoir, un dictionnaire Larousse de poche, une banane, et La Presse. Oui, La Presse, en papier, pliée comme un mouchoir de poche. Ce n’est pas un journal que les jeunes lisent. Ce n’est pas un journal qu’un jeune Haïtien lit en arrivant. Mais ce jour-là, page A3, une chronique m’a sauté au cœur. Signée Pierre Foglia.Je n’ai rien compris. C’est quoi Foglia ? Foglia, ce n’est pas un style. C’est une attaque douce. Une caresse qui gratte. Une ligne droite qui zigzague pour mieux te frapper au ventre. Il écrivait comme s’il parlait à son chien. Et pourtant, je me suis senti concerné. Moi, étudiant en économie, en politique. Moi, qui croyais que comprendre le monde passait par des courbes de Laffer et des modèles d’Arrow-Debreu. Lui, il me parlait d’un vieux en tabac qui écoutait l’hiver tomber. Et c’était ça, comprendre le monde. Je me souviens d’un passage où il disait que le Québec est un pays. Pas un pays juridique, mais un pays dans le ventre. Il appelait ça la patrie douce. Moi, j’arrivais d’un pays violent. D’un pays où les métaphores sont des machettes. Et lui, il faisait des révolutions avec des points de suspension. J’ai commencé à le lire tous les jours. Comme une drogue lente. Le matin, café McDo. Midi, bibliothèque. Le soir, je cherchais ses anciennes chroniques. Il parlait de cyclisme, de chats, de politique, de Jean-Paul Sartre et de ses genoux. Il s’en foutait du plan de match, il écrivait ce qu’il voyait. Et pourtant, il visait toujours juste. Un jour, il a écrit : « Je ne suis pas un intellectuel, je suis un promeneur. » Moi aussi, j’étais un promeneur. Un promeneur d’exil. Et j’ai compris, grâce à lui, que regarder les choses, les petites surtout, c’est parfois plus important que les analyser.Il aurait détesté les fiches de lecture. Et pourtant, j’ai fait une fiche de lecture de lui. Pour moi. L’université me parlait en jargon. Lui, en vérité. Un prof m’a dit un jour : « La science politique doit rester objective. »Foglia aurait répondu : « L’objectivité, c’est une illusion vendue dans les universités, comme les poutines à 3 $ dans les cafétérias. Ça bourre, mais ça ne nourrit pas. » Il écrivait comme s’il n’avait rien à prouver. Parce qu’il n’avait rien à vendre. Pas de militantisme, pas de slogans. Juste de l’honnêteté. Une honnêteté désarmante, comme quand il avouait avoir pleuré devant une scène de film idiot, ou s’être fait engueuler par un garagiste. Je me suis vu, parfois, dans ses contradictions. Dans sa tendresse cachée derrière l’agacement. Dans sa lucidité à hauteur d’homme. C’est ce que j’ai aimé chez lui : il pensait avec ses tripes, pas seulement avec sa tête. Je parlais de Foglia à mes amis haïtiens, ceux du club de débat. Certains le trouvaient provocateur d’un autre siècle. D’autres disaient qu’il était trop vieux pour comprendre les jeunes. Moi, je le trouvais vivant. Et ça me suffisait. Un jour, on m’a demandé :— Mais pourquoi tu lis un vieux chroniqueur blanc alors que t’as Dany Laferrière, Émile Ollivier, Joël Des Rosiers ? J’ai dit :— Parce que j’aime voir comment l’autre voit. Parce que c’est comme ça qu’on comprend. Et Foglia, c’est l’autre. L’autre qui m’a jamais regardé de haut. Même quand il parlait de ses tomates. Même quand il parlait de l’Afrique sans y être allé. Il écrivait pour comprendre, pas pour expliquer. Il m’a appris à ne pas conclure. Il finissait ses chroniques en pointillé. Parfois par une anecdote absurde, ou une phrase qui avait l’air de rien, mais qui revenait te hanter dans l’autobus. Il m’a appris que la vie ne se résume pas, qu’elle se ressent. Et que le journalisme, ce n’est pas donner la réponse, c’est poser mieux la question. Il aurait ri en lisant mes premières tentatives de chronique. Trop longues, trop lourdes, trop pleines de citations. Il m’aurait dit :— Tu veux trop impressionner. Va marcher. Reviens après. Dis-moi ce que tu vois. Je l’imaginais vieux, avec un chandail de laine élimé, un vélo dans le couloir, et un chat nommé Pascal. Je l’imaginais dire au facteur :— Merci, mais j’attends rien. Quand j’ai appris qu’il était mort, un mardi de juillet, j’étais dans un café à Gatineau. Il y avait une affiche sur le mur : « Wi-Fi gratuit, mais souriez d’abord ». J’ai souri. Puis j’ai cherché sans trouvé dans les archives numérique de la BanQ une de ses chroniques. Celle où il disait qu’un jour, il n’écrirait plus. Et qu’il ne fallait pas en faire tout un plat. Mais moi, je voulais en faire un plat. Un plat entier. Avec sauce piquante, piment doux, et feuilles de basilic volées dans une arrière-cour. Je lui dois une manière d’écrire. Une manière de vivre. Aujourd’hui, quand j’écris un article, je pense à Foglia. Je me demande : est-ce que c’est vrai ce que je dis ? Est-ce que c’est humain ? Est-ce que je peux le lire à voix haute sans me sentir menteur ? Je ne sais pas si j’écrirai un jour comme lui. Mais je sais que je chercherai. Que je m’obstinerai à voir. À écouter. À sentir. Comme il faisait. Et je continuerai à prendre le métro avec lui, même s’il n’est plus là.Je garderai La Presse+ téléchargée dans ma tablette, même si elle ne salit plus les doigts.Je parlerai de lui à mes enfants, comme on parle d’un vieux sage un peu grognon, qui n’aimait ni les ministres, ni les imbéciles, ni les croquettes pour chats. Et ça, c’est peut-être la meilleure chronique qu’on puisse écrire. Pas celle qui cherche à briller, mais celle qui s’égare dans la brume du réel, qui trébuche sur une canette vide en ruelle et qui dit quand même : « J’ai vu ça, moi. Et c’était beau, parce que c’était vrai. » Foglia m’a appris qu’on ne change pas le monde avec des majuscules, mais avec des détails. Que la tendresse n’est pas un luxe mais une urgence. Et que tant qu’il restera un mot juste pour nommer une douleur, une absurdité ou un petit miracle du quotidien, écrire restera un acte de résistance — et de grâce. — Repose en paix Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois

    Le nivellement par le bas Il y a des mystères dans ce monde qu’aucun prix Nobel ne résoudra jamais. Par exemple : pourquoi les Haïtiens les plus compétents ne brillent-ils jamais chez eux, mais uniquement ailleurs ? À croire que le passeport haïtien, pour peu qu’il serve encore, est en réalité un laissez-passer pour le succès… mais uniquement à l’aéroport. Prenez les cas emblématiques, presque caricaturaux : Jean-Pierre Kingsley, ancien directeur général des élections du Canada, Michaëlle Jean, ex-gouverneure générale du Canada, Patrick Gaspard, ancien conseiller d’Obama et ambassadeur des États-Unis en Afrique du Sud, Claudine Gay, brièvement présidente de Harvard (même si les polémiques postérieures ne remettent pas en cause son parcours impressionnant), Dany Laferrière immortalisé à l’Académie française. La liste est longue, trop longue. Et pourtant, aucun de ces noms n’est célébré dans les rues d’Haïti avec le même enthousiasme que celui réservé à… un chef de gang, un prédicateur créole qui vend l’enfer en promotion, ou un chanteur de rara capable de mobiliser plus de monde qu’un séisme. Haïti semble être ce pays qui ne reconnaît le talent que lorsqu’il a franchi la douane. Le cerveau haïtien, s’il reste au pays, est un problème ; s’il part, il devient un produit de luxe. Comme si la terre natale refusait de nourrir ce qu’elle a elle-même enfanté. L’excellence haïtienne est donc une denrée périssable en territoire national, mais hautement prisée à l’international. Le Canada, la France, les États-Unis, l’ONU, l’UNESCO : tous ces pays et institutions s’arrachent les Haïtiens de talent comme on rafle les œuvres rares aux enchères. Pendant ce temps, chez eux, ces mêmes Haïtiens sont invisibles, inaudibles, ou pire : méprisés. Pourquoi ? Parce que chez nous règne un sport national : le nivellement par le bas. Ce n’est pas une simple tendance, c’est une idéologie. Être compétent en Haïti, c’est presque une faute de goût, une trahison des codes locaux. Celui qui parle bien le français est suspecté de vouloir « faire l’intellectuel ». Celui qui réussit est perçu comme arrogant. Celui qui propose des idées nouvelles est vu comme un danger. L’intelligence n’a pas de place dans le chaos organisé. Et l’organisation du chaos, en Haïti, c’est une science. Le philosophe italien Antonio Gramsci parlait d’hégémonie culturelle, ce moment où une classe dominante parvient à faire accepter ses normes même aux opprimés. En Haïti, ce phénomène est inversé : c’est la médiocrité qui s’est imposée comme norme dominante. Le diplôme est suspect. Le savoir est élitiste. L’ambition est vanité. À force de préférer le familier à l’expert, nous avons construit une société où l’incompétence est récompensée par des postes clés. Et quand un compétent ose se glisser dans la structure, il est rapidement dégommé par l’envie, la calomnie ou la pure absurdité administrative. C’est cela, le nivellement par le bas. Un grand écrivain haïtien a écrit un jour : « En Haïti, on ne coupe pas les têtes qui dépassent, on rase le sol. » Les autres peuples élèvent leurs héros, les nôtres les enterrent vivants, souvent au nom de la “prudence”, de la “solidarité mal placée” ou du célèbre : li panse li pi bon pase lòt yo. (Il pense qu’il est meilleur que les autres.) Ainsi, pendant que les brillants cerveaux haïtiens écrivent des thèses à Stanford, dirigent des départements à l’ONU, ou innovent dans les laboratoires de recherche européens, le pouvoir haïtien – dans toutes ses déclinaisons – est peuplé de faussaires, d’analphabètes maquillés en professeurs, de pasteurs reconvertis en politiciens, de douaniers devenus sénateurs, et de bandits reconnus comme entrepreneurs. Le carnaval national est permanent, sauf qu’il n’y a plus de déguisement : le grotesque est devenu l’uniforme officiel. En politique, on nomme des incompétents notoires à des postes exigeant rigueur, diplomatie et vision stratégique. À l’université, les concours sont truqués et les professeurs brillants mis au rebut s’ils refusent de se compromettre. Dans le sport, on préfère les copains aux athlètes. Dans la culture, les intellectuels sont priés de se taire pour ne pas “faire peur au peuple”. Résultat ? Le peuple s’habitue à l’incompétence comme on s’habitue à une maladie chronique. On vit avec, sans jamais guérir. Mais le plus dramatique, ce n’est pas seulement que les médiocres gouvernent. C’est qu’ils ont réussi à convaincre la majorité que le problème, c’est le compétent. Que le vrai danger, c’est celui qui veut faire autrement, qui parle plusieurs langues, qui propose des solutions documentées, qui refuse les pots-de-vin. Ils le nomment “traître”, “étranger”, “intellectuel déconnecté”. On l’épuise, on le ridiculise, on l’écarte. Ce mécanisme rappelle étrangement la théorie du crab mentality, cette idée que les crabes dans un seau empêchent l’un d’entre eux de s’échapper en le tirant vers le bas. Chaque fois qu’un Haïtien tente de sortir du marasme, les autres – souvent inconsciemment – s’unissent pour l’y replonger. Non par méchanceté, mais par peur de sa réussite. Parce qu’il rappelle, comme un miroir cruel, ce qu’ils ont renoncé à devenir. Les statistiques sont formelles : la diaspora haïtienne, notamment aux États-Unis, au Canada, en France et en République Dominicaine, représente plus de 30 % du PIB d’Haïti par les transferts d’argent. Ce sont les invisibles piliers de l’économie nationale. Ce sont eux aussi qui envoient les enfants à l’école, les médicaments, les uniformes, les sacs de riz. Ce sont les exilés du bon sens, ceux qui ont dû fuir pour vivre. Et pourtant, dès qu’un membre de cette diaspora ose proposer une réforme, un projet, une idée – il est rejeté comme un intrus. « Tu ne vis pas ici, tu ne comprends pas », lui dira-t-on. Comme si la souffrance était le seul passeport pour avoir voix au chapitre. Comme si l’exil annulait l’amour du pays. Il est temps de briser ce cercle vicieux. Haïti ne se relèvera pas avec des slogans, des “jours de prière” ou des généraux sans troupe. Il nous faut réapprendre à reconnaître, à célébrer, à intégrer nos talents. Pas seulement ceux qui ont brillé à l’étranger, mais aussi ceux qui résistent encore à l’intérieur, dans les écoles délabrées, les hôpitaux sans seringue, les bibliothèques sans livre. Ceux qui, malgré tout, continuent de croire que l’intelligence n’est pas un péché. Revaloriser l’excellence, ce n’est pas instaurer une élite fermée : c’est créer les conditions pour que chacun puisse donner le meilleur de soi-même sans être puni pour cela. C’est faire de la compétence la norme et non l’exception. C’est croire que le pays n’est pas condamné à l’errance. On dit que les Haïtiens sont partout, sauf en Haïti. Ce n’est pas une blague. C’est une tragédie. Le pays qui a un jour défié les plus grandes puissances pour conquérir sa liberté semble aujourd’hui incapable de se libérer de ses propres chaînes mentales. Tant que nous refuserons de faire confiance aux meilleurs d’entre nous, nous resterons les otages consentants de notre propre décadence. Alors oui, Claudine Gay a dirigé Harvard. Patrick Gaspard a conseillé un président américain. Michaëlle Jean a porté la couronne du Canada. Mais tant que le niveau d’exigence en Haïti restera celui d’une kermesse rurale, aucun miracle n’aura lieu. À ce rythme, bientôt, les seuls Haïtiens compétents qu’on pourra admirer seront ceux… dont les noms figureront sur des plaques commémoratives à l’étranger. Parce qu’ici, nous préférons enterrer les vivants que ressusciter le pays. Un peuple qui méprise ses lumières finira toujours par marcher dans l’obsc Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois

    Et si les biens des bourreaux servaient enfin à panser les plaies du peuple haïtien ? Les puissants d’Haïti, entre les mains des gangs et de la corruption, ont longtemps régné sans encombre. Leur influence, leur richesse et leur impunité semblent inébranlables. Pourtant, à chaque nouveau scandale, des voix s’élèvent. Le temps est venu de les forcer à rendre ce qu’ils ont pris, non pas par les mots mais par des actes qui feront bouger les lignes de l’Histoire. Le 17 juillet 2025, le nom de Reginald Boulos a éclaté en une onde de choc en Haïti et au-delà. Cet homme d’affaires, parmi les plus influents du pays, a été arrêté pour son implication présumée dans le financement des gangs et la déstabilisation de l’île. Un symbole de la collusion entre les puissants du pays et l’ignominie des gangs armés. Pourtant, il n’est qu’un maillon parmi d’autres dans ce jeu de poker menteur où l’impunité se gère dans les salons climatisés, bien loin des souffrances de la rue. Ce n’est pas une surprise, cependant. Depuis 2022, les sanctions internationales se sont enchaînées contre les parrains des gangs, notamment par les États-Unis et le Canada. Mais, derrière cette façade de sanctions, où en est-on véritablement ? Quels effets ont eu ces décisions sur le terrain où les enfants et adultes sont kidnappés, les maisons brûlées et les vies broyées ? Si l’on y réfléchit bien, la réponse est simple : aucune. Rien n’a changé de manière tangible. Bien sûr, les portraits des coupables figurent dans les communiqués officiels et les régimes de sanctions ont créé des ondes de choc diplomatiques, mais pour la population, ce ne sont que des mots, des gestes politiciens dont l’impact reste limité à l’arène internationale. Le véritable crime réside dans le fait qu’aucune mesure concrète n’est prise pour réparer les ravages provoqués par ces individus. Ces parrains du chaos haïtien ne se contentent pas d’infliger des souffrances, ils en récoltent les fruits dans des paradis fiscaux, des propriétés de luxe et des comptes bancaires garnis dans le pays et des millions de dollars américains à l’étranger. Pourquoi, donc, ne pas utiliser leur fortune pour financer la reconstruction d’un pays détruit par leurs agissements ? Il est grand temps de prendre des mesures qui fassent réellement justice. Si les sanctions sont incapables de produire un changement visible, pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas saisir les biens de ces individus pour indemniser les victimes de violences, les familles des kidnappés, et celles qui ont perdu leur maison dans cette guerre civile de gangsters ? L’idée paraît audacieuse, mais n’est-ce pas là une réponse juste face à un système où l’impunité, l’enrichissement malhonnête et la souffrance collective cohabitent dans un même espace ? Un principe simple : qui détruit, doit réparer Prenons l’exemple des sanctions canadiennes, que la ministre Mélanie Joly a élargies le 21 septembre 2023. En frappant des noms comme Carl Braun, – l’homme le plus puissant du système financier haïtien, dirigeant et fondateur de la plus grande banque du pays, la Unibank –, Jean-Marie Vorbe de la Société Générale d’Énergie (SOGENER), et Marc Antoine Acra des Industries Acra, le Canada a porté un coup aux finances de ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à l’effondrement du pays. Mais, soyons honnêtes, que reste-t-il de tout cela ? Quelques dizaines de comptes bancaires gelés, quelques biens confisqués, et des sourires en coin dans des suites d’hôtels cinq étoiles, à l’abri de la justice haïtienne. Mais qu’en est-il des victimes ? Leurs maisons sont réduites en cendres, leurs enfants ont disparu dans des camionnettes et, pourtant, les véritables responsables continuent de faire fortune. Ce n’est qu’un constat d’échec de la part des pouvoirs internationaux. La question n’est plus de savoir s’ils méritent une sanction ; la question est plutôt : comment faire en sorte que ce soit leur richesse qui soit utilisée pour réparer ce qu’ils ont dévasté ? Les ex-présidents, les anciens parlementaires, les oligarques et leurs complices ont accumulé des biens considérables en Haïti comme à l’étranger. Mais derrière ces villas, ces fermes et ces comptes offshore, il y a des Haïtiens qui pleurent chaque jour. Ce n’est pas dans des rapports diplomatiques ou des comptes rendus du G7 que les Haïtiens trouveront leur salut. Il faut se rendre à l’évidence : la solution n’est pas de compter sur des réformes lentes et des régulations internationales qui ne font que maintenir l’ordre du jeu tel quel. Récupérer et redistribuer : un impératif moral Exproprier ces figures du crime organisé financier haïtien, saisir leurs biens et les redistribuer à ceux qu’ils ont blessés est plus qu’une question de justice : c’est un impératif moral. Si un individu porte une responsabilité aussi grave dans la souffrance collective, il doit la réparer. En quoi saisir les biens des coupables pour financer la réparation des victimes serait-il plus immoral que de laisser leurs comptes alimenter les chaînes de corruption, les gangs et les circuits financiers des grandes puissances ? Au contraire, il s’agirait là d’un acte de purification : tourner la page de cette tragédie qui perdure depuis trop d’années. De plus, la communauté internationale, tout comme l’État haïtien, ne peut plus se permettre de se cacher derrière l’argument du « manque de preuves » ou des « difficultés juridiques ». Si la justice ne peut pas attraper ces criminels, ce n’est pas une raison pour laisser leurs fortunes croître et prospérer. Pourquoi les politiciens corrompus devraient-ils conserver leurs biens alors que des familles entières ont tout perdu ? Ce n’est pas là un détail dans une grande affaire diplomatique : c’est une question de dignité pour un peuple qui souffre sous la domination de ceux qui ont toujours pris les biens des plus vulnérables. Leur confiscation et leur réaffectation à des fins de dédommagement seraient une première étape décisive pour créer un précédent qui enverrait un message clair : ceux qui ont pillé le pays devront en répondre de manière tangible, au-delà des sanctions symboliques. Ce serait également un signe fort envoyé aux jeunes qui, aujourd’hui, sont tentés de rejoindre les rangs des gangs ou de suivre les pas de leurs aînés dans le monde des affaires corrompues. L’ironie d’une démocratie post-dictatoriale L’ironie de cette situation est poignante : Haïti, un pays qui s’est battu pour sa liberté, est aujourd’hui aux prises avec un groupe d’élites qui se croient au-dessus des lois. L’État haïtien lui-même, incapable de mener cette lutte en raison de l’effritement de ses institutions, doit se tourner vers la communauté internationale pour exercer une pression réelle et effective. Or, tout comme un voleur doit rendre ce qu’il a pris, les responsables de la misère haïtienne doivent réparer le mal qu’ils ont causé. En ce sens, la confiscation de leurs biens et leur réaffectation au bien-être des victimes est non seulement légitime mais nécessaire. Le temps des discours, des sanctions sans effets, des discussions diplomatiques stériles doit cesser. Haïti ne peut plus attendre que les grandes puissances imposent des sanctions sans conséquences. Ce qu’il faut, ce sont des actions concrètes, immédiates et réparatrices. Si les puissants ont les moyens d’enrichir leur empire au détriment de millions de vies, il est grand temps qu’ils soient contraints d’en reverser une partie pour réparer les injustices qu’ils ont créées. Haïti mérite plus que de simples gestes symboliques ; il mérite justice. Ces hommes, notamment Réginald Boulos, à la tête d’un empire financier et accusé d’avoir contribué à la déstabilisation d’Haïti par son soutien aux gangs armés, ne sont pas seulement des criminels modernes. Ils sont les héritiers des tyrans de l’histoire, des rapaces qui ont su tirer profit de la misère des peuples pour nourrir leurs propres ambitions. À l’instar des riches marchands d’esclaves qui faisaient fortune sur les souffrances humaines, ou des seigneurs féodaux qui exploitaient la terre et ses habitants pour asseoir leur pouvoir, ces nouveaux barons du chaos haïtien se sont nourris de la douleur de la nation. Et tout comme ces tyrans d’autrefois, leur empire se bâtit sur le vol, l’oppression et la destruction des vies innocentes. Mais l’histoire, à chaque époque, finit toujours par rattraper les coupables. Ces figures de l’ombre, ces architectes de la souffrance, qui se croient intouchables derrière leurs montres en or et leurs comptes offshore, oublient une chose : ceux qui volent le peuple, un jour ou l’autre, verront leur fortune envolée, et le vent de la révolte soufflera su Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois

    Sauvé par la foi, ruiné par l’église Ce dimanche-là, en me rendant au supermarché, j’ai croisé une vieille dame haïtienne que je connais depuis mon arrivée à Montréal. Elle me reconnaît à peine tant ses yeux sont gonflés d’angoisse. Je lui demande si tout va bien. Elle me dit : « Bondye ap fè m pase nan desè a pou m ka temwaye pi devan. » Traduction libre : Dieu l’a envoyée en enfer pour qu’elle puisse revenir nous le raconter. Je hausse un sourcil, puis l’autre, et je comprends rapidement qu’elle vient tout simplement de verser sa dîme — encore — alors qu’elle n’a même plus les moyens de payer la portion des médicaments non couverte par la RAMQ, ni les frais liés à ses déplacements pour se rendre à ses rendez-vous médicaux. Entre la contribution santé exigée à la pharmacie, les médicaments non remboursés, et l’abonnement de la STM expiré, elle se soigne maintenant par la foi… et marche à pied avec espérance. L’industrie du miracle instantané À une époque où un litre de lait coûte plus cher qu’un mensonge politique, il subsiste une industrie florissante qui ne connaît ni inflation, ni audits : le business des pasteurs de la diaspora. Le pasteur Firmin, condamné pour fraude【source : Radio-Canada】, ou encore le célèbre Mukendi, qui a transformé son ministère en machine fiscale clandestine à Québec — aujourd’hui fugitif en cavale, condamné pour viol, voies de fait graves et incitation à la haine — ne sont pas des exceptions mais des prototypes. La recette est simple : prendre une communauté vulnérable, marquée par l’exil, les papiers d’immigration, les boulots éreintants, le loyer exorbitant et les rêves de miracle. Ajouter un micro, une Bible (version remaniée), une carte de débit et un point de transfert Western Union, un compte Zelle ou Cash App, un lien PayPal, le virement Interac et, pour les plus traditionnels, une enveloppe bien garnie en cash. Mélanger avec quelques versets sortis du contexte. Vous obtenez un empire spirituel déguisé en “ministère prophétique”. À Montréal-Nord, Revenu Québec a mis la main sur un autre “serviteur de Dieu” qui ne rendait pas à César ce qui lui revenait【source : TVA Nouvelles】. Apparemment, même l’Esprit Saint n’a pas trouvé de déduction fiscale pour justifier ses revenus. Nos parents, premières victimes consentantes Nos parents ont fui la dictature, la misère, les tremblements de terre et parfois même eux-mêmes. Mais une chose est restée : cette foi inébranlable en un Dieu qui punit les doutes par la pauvreté éternelle. Alors ils sont entrés dans les églises, souvent installées dans des anciens dépanneurs, des anciens entrepôts ou des garages mal aérés, persuadés qu’“ici, Dieu va finir le travail qu’il a commencé à Jérusalem.” C’est là que le pasteur les attendait. Il s’appelait Prophète Daniel, ou Apôtre Jean-de-Dieu, ou encore Bishop de Feu. Il promettait la délivrance contre une offrande « prophétique » de 2000 $, payable par tranches. Nos mères y croyaient. Nos oncles y croyaient. Et même nos tantes, qui ne croient pas aux vaccins mais croient que leur voisin est un sorcier envoyé par la belle-mère, y croyaient. Une dame de Laval me racontait récemment qu’elle donne 10 % de son salaire à son église chaque mois. Dix pour cent. Pendant qu’elle vit dans un 3 ½ infesté de coquerelles et que ses enfants mangent du pain tranché sec avec du beurre d’arachide, faute de mieux. « C’est pour Dieu, » me dit-elle. Mais quel Dieu se nourrit de vos chèques de paie ? Et cela, après les impôts, les taxes de vente, les déductions à la source, les cotisations à l’assurance emploi et au régime de pensions — toutes sommes déjà versées à l’État, qui au moins offre des services publics en retour. On donne à Dieu comme si Dieu avait un compte bancaire à la Banque Royale du Canada. On donne à Dieu mais Dieu, apparemment, refuse les paiements directs. Il faut passer par un certain “révérend” avec une montre à 4000 $ et une femme pasteure qui vous vend du Jus de Jéricho en bouteille recyclée. Mais attention, l’offrande de Salomon de 1000 $, c’est une offrande d’honneur, pas une arnaque. Nuance. Témoignage d’une grande comédie céleste Je connais personnellement une dame qui, par curiosité (et probablement par besoin d’espoir), a contacté un pasteur africain basé en Belgique. Le type est une star sur YouTube. Un “faiseur de miracles”, autoproclamé. Il lui a expliqué qu’elle devait acheter une huile sainte spéciale, bénite par ses soins, pour guérir de ses maux. Et comme Jésus n’a pas ouvert de boutique en ligne, c’est lui qui assure la logistique… pour une somme “symbolique” de 450 euros. La dame, dans un élan de lucidité, lui rétorque : « Jésus aurait fait ça gratuitement. » Il lui raccroche au nez. Fin du miracle. Et pendant ce temps, Dieu regarde. Silencieux. Immobile. Inexistant ? Peu importe, car on ne lui demande pas vraiment son avis. Il est devenu une franchise. Une marque. Un slogan. « Donne à Dieu et il te bénira au centuple », disent-ils. Mais on dirait que ce centuple arrive toujours dans la poche du pasteur. Pendant que les fidèles, eux, font la queue chez Moisson Montréal, Centraide ou aux cuisines collectives pour survivre jusqu’à la prochaine bénédiction. Même l’Église catholique, pourtant championne historique de la culpabilisation lucrative, regarde ces pasteurs néo-évangéliques avec une certaine jalousie : « Comment font-ils pour escroquer avec aussi peu de latin ? » Le Canada et son silence Mais que fait le gouvernement dans tout cela ? Rien. Parce que ça se cache derrière la liberté religieuse. Parce que personne n’ose mettre son nez dans “les choses de Dieu”. Pourtant, ces organisations sont exemptées d’impôts, alors qu’elles brassent des dizaines de milliers de dollars chaque mois. Ce sont des PME maquillées en temples de prière. Et leur vitrine préférée, c’est désormais les réseaux sociaux. TikTok, YouTube, Instagram, Facebook — chaque « homme de Dieu » a sa plateforme, son montage vidéo, ses promesses de miracles, ses lives de délivrance en direct, et son lien vers PayPal dans la bio. Ils prêchent entre deux filtres beauté, pleurent devant la caméra, puis rient jusqu’à la banque. Le feed devient sacré, et les likes font office d’amens. Certes, il y a eu des condamnations. Comme ce pasteur condamné à 30 mois de prison pour fraude【source : La Presse】. Mais ce ne sont que quelques gouttes dans l’océan de l’exploitation spirituelle. Le reste continue, nuit et jour, avec la complicité silencieuse d’un système qui préfère ne pas froisser les croyants. La question est la suivante : allons-nous, nous aussi, tomber dans le piège ? Allons-nous verser 10 % de nos revenus à des hommes qui se disent choisis par Dieu, pendant que nos enfants ne peuvent pas aller au camp de jour parce que c’est trop cher ? Allons-nous continuer à fermer les yeux parce que “on ne parle pas mal des hommes de Dieu” ? Ou allons-nous, enfin, dire à voix haute ce que tout le monde chuchote : que ces pasteurs sont, pour la plupart, des influenceurs religieux avec un code vestimentaire douteux et un sens aigu du profit ? À force de lire la Bible à l’envers, on a fini par croire que Dieu avait besoin d’un gestionnaire de compte. On lui envoie notre salaire, nos économies, nos espoirs. Et on attend, comme des actionnaires floués, que le miracle arrive. Spoiler : il n’arrive jamais. La foi est une chose magnifique. Elle peut élever l’âme, apaiser le cœur. Mais quand elle devient un business, elle ne fait qu’engraisser les escrocs au nom du Très-Haut. Et pendant ce temps, Dieu, lui, continue d’observer… depuis un paradis fiscal. Post-scriptum : Et si un jour vous croisez un pasteur qui vous promet la richesse contre une offrande, répondez-lui poliment : « Jésus a multiplié les pains, pas les factures. » Puis passez votre chemin… avec votre dîme dans la poc Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois

    Prière de ne pas prier ici Au Québec, on aime le silence de la forêt, le calme des ruelles enneigées, la sainte paix du dimanche matin, et le petit bonjour gêné qu’on se lance en évitant de trop se connaître. C’est une nation où l’on fait la file pour tout, y compris pour ne pas déranger. Alors forcément, quand une prière collective s’invite au beau milieu du square Victoria ou sur un trottoir du boulevard Saint-Michel, avec tapis déroulé et chants amplifiés, ça crispe un peu l’asphalte. Ce n’est pas une question de religion. C’est une question de règlementation. Et de gros bon sens. Je vais le dire tout de suite, pour éviter les procès d’intention : je n’ai rien contre les musulmans. Ni contre les hindous, les juifs, les bouddhistes ou les adorateurs du spaghetti volant. Je suis même pour la liberté de culte. Mais j’aimerais aussi rappeler que le mot liberté vient toujours avec un petit mot qui lui colle au mollet : cadre. Et ce cadre, au Québec, s’appelle Charte des droits et libertés de la personne… mais aussi Code municipal, Code de la sécurité publique, et Règlement d’urbanisme. Ce n’est pas très spirituel, mais c’est la loi. La rue, dans un État laïque, est un lieu commun. Elle appartient à tous et à personne. C’est l’espace où les chiens promènent leurs maîtres, où les enfants apprennent à pédaler, où les amoureux s’embrassent maladroitement, où les artistes jouent du violon sans être suspectés d’invoquer Vivaldi comme divinité. C’est un lieu de passage, pas d’adoration. Or, lorsqu’un groupe décide de transformer un trottoir, un parc, ou une place publique en mosquée à ciel ouvert — avec prosternations coordonnées, prêche improvisé et ambiance sonore rappelant une mini-Mecque — il y a un glissement. Le lieu public devient temporairement un lieu privé de fait, réservé à ceux qui partagent la même foi et le même rituel. Et ça, ce n’est pas seulement une gêne sociale, c’est une friction juridique. Les défenseurs des prières de rue citent avec ferveur la Charte canadienne des droits et libertés : liberté de conscience et de religion, section 2. Très bien. Mais lisons au-delà du verset. La jurisprudence canadienne a établi, à maintes reprises, que la liberté de religion n’est pas absolue. Elle est encadrée par le respect de l’ordre public, des droits des autres citoyens, et des limites raisonnables dans une société libre et démocratique (bonjour section 1). Autrement dit : vous avez le droit de croire en ce que vous voulez, de pratiquer vos rituels… mais pas n’importe où, n’importe comment. Sinon, demain, un disciple du soleil viendra faire des sacrifices de fruits à l’intersection Papineau-Masson à 17h, et un culte évangélique s’emparera du métro Mont-Royal pour y faire des baptêmes spontanés dans le lavabo des toilettes. Prière de rester sérieux. À Montréal comme ailleurs au Québec, il est interdit d’occuper l’espace public à des fins non autorisées sans permis. Installer un autel à ciel ouvert, égorger rituellement un animal au coin d’une rue, laisser des offrandes alimentaires sur le trottoir ou accueillir un troupeau de chèvres sacrées pour une procession symbolique — tout cela serait évidemment interdit. Alors pourquoi la prière collective dans la rue échapperait-elle à cette même règle? La Ville de Montréal, par exemple, dispose d’un règlement d’occupation du domaine public qui interdit expressément les rassemblements non déclarés. Si un groupe se réunit régulièrement pour une activité structurée (comme une prière collective), cela devient une occupation de l’espace public qui doit être encadrée. Les contrevenants peuvent être interpellés, verbalisés, voire dispersés — avec délicatesse, bien sûr. Parce que, comme le dit la police : Pas de trouble, pas de tapage, pas de tapis. Mais voilà que surgit maintenant une nouvelle étape dans cette conquête liturgique de l’espace public : l’appel à la prière crié par haut-parleur dans des quartiers résidentiels. Si vous pensiez que le camion de crème glacée en été était déjà agaçant, attendez d’avoir un micro qui vous rappelle, cinq fois par jour, que vous êtes attendus à genoux. Il ne s’agit plus ici d’expression religieuse, mais d’une intrusion sonore dans le quotidien des autres. Et ça, les règlements municipaux sont très clairs : pas de bruit excessif, surtout pas si ça vient d’un mégaphone sacré. En effet, l’article 90 du Règlement sur les nuisances sonores de Montréal interdit toute émission sonore qui trouble la paix du voisinage. Même Mahomet, s’il revenait, devrait garder sa trompette pour l’intérieur. Je ne suis pas arrivé ici pour transformer mon pays d’accueil en réplique fidèle de mon pays d’origine. Et je le dis avec la même conviction que celle née en moi le jour où j’ai compris que l’hospitalité n’efface pas l’exigence de respect. L’intégration, ce n’est pas effacer ses racines, mais comprendre le sol sur lequel on replante ses branches. Il y a ici des mosquées, des centres culturels, des locaux communautaires. Il existe même des ententes entre les municipalités et les communautés pour l’aménagement de lieux de prière. Mais prier au beau milieu de la rue, pendant que les voitures circulent, que les feux de circulation clignotent et que la vie urbaine suit son cours, ce n’est pas un simple geste de foi. C’est une mise en scène qui défie les règles communes, une manière implicite de dire : « mes convictions religieuses passent avant vos lois ». Ce n’est pas seulement une provocation involontaire, c’est un refus assumé de jouer selon les codes du vivre-ensemble ici. Et dans un État de droit, ce refus est une prière à la discorde. Soyons logiques. Si l’on tolère les prières publiques musulmanes, sur quelle base interdirait-on demain à un groupe d’hindous de célébrer une Ganesh Chaturthi devant l’hôtel de ville, en bloquant les rues avec tambours et encens, ou à des animistes de danser nus au parc Lafontaine, en plein midi, sous prétexte d’invoquer la pluie au clair de lune ? Dans un État laïque, l’espace public ne devrait pas devenir une scène ouverte aux démonstrations spirituelles dictées par les calendriers religieux. Il faut bien que l’État trace une ligne. Et cette ligne, ici, ce n’est pas l’hostilité, ni accommodements envers la religion. C’est une exigence de neutralité. Une exigence qui permet à toutes les confessions de cohabiter dans le respect. Et non d’imposer, chacune à leur tour, leur propre vision sacrée de l’espace commun. On ne vous demande pas de ne plus prier. On vous demande de prier ailleurs. Pas sur les pelouses publiques, pas entre deux bancs de neige, pas dans l’aéroport, pas dans le métro, pas au coin d’un arrêt d’autobus où le seul miracle attendu est celui d’un service ponctuel. Ce n’est pas une fatwa contre la foi. C’est un appel au vivre-ensemble. C’est une invitation à pratiquer sa religion dans des lieux appropriés, sans instrumentaliser la rue pour faire un point. La religion, c’est intime, on dit. Donc, elle mérite le respect qu’on accorde aux choses privées. De la même manière que mes parties intimes restent dans mon pantalon, ma foi, elle aussi, reste dans l’espace qui lui convient — le cœur, la maison, ou le lieu de culte. Pas au milieu de la rue. Soyons honnêtes : à ce rythme, on aura bientôt des pistes cyclables réservées aux pèlerins, des abribus orientés vers La Mecque, et des feux de circulation interrompus cinq fois par jour pour motifs spirituels. À ce moment-là, ce ne sera plus une société laïque, ce sera une pièce de théâtre absurde. Alors prière de ne pas prier ici. Prière de prier chez vous. Ou à la mosquée. Ou dans votre cœur, comme le font tant d’êtres spirituels discrets. Parce qu’au fond, si votre foi a vraiment besoin d’un haut-parleur, peut-être qu’elle vous parle moins qu’elle parle aux autres. Et si Dieu — Allah, pardon — est partout, pourquoi toujours le chercher dans les interstices du béton Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois

    L’oligarque corrompu C’est un fait connu dans les hautes sphères de la moralité haïtienne : on naît avec un berceau en or ou on meurt dans une brouette. Entre les deux, il suffit de bien graisser les essieux. Dans la République de Papier-Mâché — pays mythologique des Caraïbes, entre une république bananière et un feuilleton Netflix mal doublé — certains hommes naissent avec un passeport diplomatique tatoué sur la peau. D’autres naissent avec un œil au beurre noir déjà imprimé sur la joue. Les premiers dirigent. Les seconds endurent. Un de ces patriotes auto-proclamés, grand fan de devises fortes et de coupes de champagne tièdes, aimait se présenter en public vêtu d’un chandail plus rouge que la honte, avec des airs de docteur en compassion. Il avait tout pour plaire : une calvitie bien entretenue, une voix qui commandait le silence, et un curriculum vitae où les lettres M.A.F.I.A semblaient figurer entre les lignes, calligraphiées à l’encre invisible. Pendant des années, il parla de refondation, de société civile, de troisième voie. Il jurait qu’il n’était ni du pain rassis ni de la soupe froide. Il se voulait croissant du matin. On lui donna des micros, il en fit des trompettes. On lui ouvrit les portes, il en sortit des valises. Il prétendait vouloir sauver le pays. À défaut, il sauva sa peau… un certain temps. Car dans cette contrée sans couronne mais pleine de rois autoproclamés, la Justice n’a ni robe ni marteau. Elle a des sandales en plastique et une mémoire courte. Et pourtant, comme dirait l’oncle de province, même le cochon le plus gras finit par croiser le couteau. Et voilà que, loin des bidonvilles d’où il n’a jamais reçu de courrier, c’est dans un coin climatisé d’une prison en terre étrangère que notre héros en cravate a posé ses valises Louis Vuitton, saisies pour usage diplomatique frauduleux. Là-bas, on ne s’étonne plus de voir défiler les messies en exil. C’est devenu la mode : après avoir sauvé le peuple avec des promesses de ciment, ils finissent tous dans des cellules dont les murs, cette fois, ne sont pas financés par l’État. Un jour de juillet, dans une ironie que seul le destin sait écrire, le vent tourna. Le calendrier sonna la date exacte, quatre ans jour pour jour après la nuit où les cris furent étouffés dans une maison présidentielle. Le héros aux poches profondes, si bavard autrefois dans les studios de télé, avait cette fois beaucoup à dire — mais aux autorités américaines. Des noms furent lâchés. Des affaires furent exposées. Des valises furent ouvertes, cette fois sans douanier complice. On parle même d’un carnet noir, rempli d’anecdotes juteuses sur les réunions de salon entre pseudo-philanthropes, faux médecins et vrais pyromanes de la nation. L’un après l’autre, les anciens saints tombèrent du piédestal comme des chandeliers trop lourds. Et pendant que les oligarques se livraient en série limitée au FBI, le peuple, lui, toujours à jeun, poursuivait sa longue traversée du désert — sans urnes, sans illusions, sans passeport valide. Là où d’autres votent pour l’avenir, en Haïti on saute les frontières à défaut de cocher une case. On s’en va, tout simplement. Comme ce jeune homme croisé dans un taxi sans freins au carrefour de l’aéroport, qui, le regard vissé vers le ciel sans ciel, lâcha cette phrase devenue nationale : “Pral gen kouri.” Mais attention, chers lecteurs, ne voyez pas en cette chronique une attaque contre les riches. Non. Il y a des riches honorables. Mais il y a aussi ceux qui bâtissent leur fortune sur les gravats d’une école effondrée. Ceux qui versent du riz avarié dans les assiettes publiques et s’étonnent de voir des enfants mourir la bouche pleine. Il est de ces hommes qu’on ne nomme jamais dans les manuels d’histoire. Trop compromis. Trop exposés. Trop connus. Des hommes qui faisaient la pluie, les inondations et parfois même les tremblements. Des bâtisseurs de chaos aux mains blanches et aux gilets pare-balles bien ajustés. Ils prétendaient aimer leur pays. À force de l’aimer, ils l’ont mis en pièces détachées. Heureusement, la vie a parfois des retournements de veston. Les voyages sans retour, les escales judiciaires, les menottes stylisées. Ce qu’on appelait jadis “exil doré” ressemble désormais à un séjour prolongé dans une chambre sans fenêtre avec un colocataire amateur de tatouages. Moralité ? Il n’y en a pas. À part peut-être celle d’un vieux conte rural que me répétait mon grand-père : « Quand le cochon mange trop de mangues, il oublie le groin qu’il utilise pour creuser. » Voilà. Un mot pour Haïti. Un mot en forme de miroir. Un mot pour dire que même les statues finissent par s’effriter. Un mot pour dire que ceux qui vendent le pays à la découpe, un jour, peuvent finir découpés dans la rubrique judiciaire. Et si l’un d’eux lit ces lignes entre deux interrogatoires, qu’il sache : Le peuple n’a pas oublié. Il rit. Il note. Continue Reading

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