
La puissance de feu
Temps de lecture : 3 minutesIl faisait chaud à Foxborough, jeudi soir, et les tribunes étaient remplies de supporters en rouge, d’un rouge qu’on aurait cru marocain jusque dans les travées lointaines. On croyait revoir Doha, quatre étés plus tôt. Même adversaire, mêmes visages, mêmes hymnes. Cette fois pourtant, ce n’était pas la demi-finale, mais le quart, et le calendrier tricolore, jamais avare de symboles, place désormais la France à Dallas pour le 14 juillet à venir. Il y a des coïncidences qui ne demandent rien à personne pour devenir de petits romans.
Les Bleus l’ont emporté deux à zéro. C’est ainsi que se disent les scores. Mais entre ces deux chiffres, il y a eu tout un match, et dans ce match, Kylian Mbappé, alternance d’ombre et de clarté, comme le veut l’éternel refrain du football. Un instant effacé, l’instant suivant éblouissant : Un penalty raté, trois minutes d’attente au point de réparation, une frappe trop molle, un Bounou souverain. Ce genre de scène, chez un autre, aurait plombé la soirée. Chez Mbappé, elle n’a rien plombé du tout : à la 59e minute, servi de la tête par Doué, il a enroulé une balle dans la lucarne comme on referme un débat. Huitième but dans la compétition. À égalité avec Messi.
Le message est clair.
Le Maroc, lui, n’a rien lâché. Il faut le dire aussi. Bounou a repoussé tout ce qu’un gardien peut repousser en une seule soirée. Hakimi a couru comme si la nation entière soufflait dans son dos. Ounahi a inquiété Maignan dans les dernières minutes, quand tout semblait joué. Les Lions de l’Atlas ont pris une nouvelle fois la mesure du théâtre mondial, et il faudra désormais compter avec eux à chaque tournoi. Perdre contre les Bleus n’a rien de déshonorant. En quatre ans, l’écart s’est réduit, l’ambition s’est structurée, et l’accolade entre Mbappé et Hakimi au coup de sifflet final valait tous les discours de tribune.
Il est aussi question, autour de Mbappé, d’une autre bataille. Une sénatrice paraguayenne a écrit sur les réseaux des choses qu’aucune génération honnête ne devrait avoir à lire deux fois. Des « chimpanzés », du « lait de coco », un « Camerounais qui s’efforcerait de passer pour Français ». Le tribunal des mots existe, et le parquet de Paris s’en est saisi. L’ONU a parlé, l’Élysée a soutenu, le gouvernement paraguayen lui-même a désavoué son élue. Le capitaine des Bleus, lui, a répondu sobrement, sans hurler, avec la hauteur que l’on attend d’un homme qui porte le brassard.
Rappelons-le calmement : Kylian Mbappé est né à Bondy, en Seine-Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. Il porte le maillot tricolore depuis huit ans. Il a gagné une Coupe du monde à dix-neuf ans, disputé une finale à vingt-trois. Que faut-il de plus pour être français, dans l’esprit d’une sénatrice d’Asunción ? Rien. Précisément rien. C’est bien ce qui la dérange.
La littérature, elle, s’en est mêlée depuis longtemps. Camus, gardien de but du RUA d’Alger, disait que ce qu’il savait de plus sûr sur la morale, c’est au football qu’il le devait. Peter Handke a écrit L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty. Jean-Philippe Toussaint a consacré un livre bref et lumineux à Zidane. Éduardo Galeano, l’Uruguayen, a laissé Le Football, ombre et lumière, où passent toutes les révolutions et toutes les désillusions du siècle. Marguerite Duras, elle-même, avait interviewé Platini pour Libération et disait de lui qu’il « pensait le jeu ». Il y a chez ces auteurs une évidence : le football raconte quelque chose des sociétés qu’aucun essai ne capte tout à fait. On pense à Mbappé, à Dembélé, à Koné qui a signé son meilleur match sous le maillot bleu, à Rabiot précieux comme un vieil ami, à Olise discret et lucide, à Maignan solide et impérial devant son but. La France que ces onze-là dessinent n’a pas besoin d’être décrite : elle est là.
Reste maintenant Dallas. Espagne ou Belgique, on le saura vendredi. On sait déjà qu’il faudra hausser le ton. Deschamps, avec l’élégance de ceux qui n’ont plus rien à prouver, a fait tourner en fin de match et redonné des minutes à Zaïre-Emery. C’est un signe. La troisième étoile n’est pas encore cousue, mais elle est visible à l’œil nu. Une équipe qui atteint son troisième dernier carré consécutif dans un Mondial n’est pas une équipe qui espère : c’est une équipe qui sait. Ce mardi (qui s’en vient), en fêtant leur nation, les Français regarderont un match qui pourrait, une fois encore, ajouter un chapitre au roman collectif. Il n’y a pas de plus belle manière de célébrer un 14 juillet que de gagner une demi-finale du monde.
Il fera peut-être moins chaud à Dallas. Mais la puissance de feu, elle, sera au rendez-vous.