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La dédicace de Pierre Legros

La dédicace de Pierre Legros

Temps de lecture : 8 minutes

Le 12 août, je suis allé signer des livres à la librairie Raffin. Je pensais y passer l’après-midi à écrire mon nom sur des pages de garde, serrer des mains, remercier les lecteurs, poser pour deux ou trois photos, puis rentrer chez moi. Je ne savais pas qu’un homme allait, lui, écrire quelque chose dans ma vie. Il s’appelait Pierre Legros. Il était venu avec ses deux filles, Marie-Pierre et Stéphanie, et il avançait avec cette lenteur que le corps impose quand le temps se met à compter autrement. Ancien travailleur social et humanitaire, notamment en Haïti, Pierre connaissait déjà une partie du monde dont parle C’était ça ou mourir. Il n’était pas venu m’expliquer Haïti ni dresser l’inventaire de ce qu’il avait fait pour les autres. Il était venu avec un livre entre les mains et cette envie devenue rare de rencontrer quelqu’un. Nous avons parlé, et j’ai vite compris que la dédicace la plus importante de la journée ne serait pas celle que j’allais écrire pour lui.

Pierre est gravement malade. Il m’a parlé de la fin qui approche sans mise en scène, sans demander qu’on détourne les yeux ni qu’on fasse de son existence une tragédie. Il m’a dit qu’il allait bientôt demander l’aide médicale à mourir. Je ne sais pas ce qu’un écrivain est censé répondre quand un homme lui parle de sa propre mort avec cette tranquillité-là. Les phrases deviennent très petites, dans ces moments. Je l’ai écouté. Pierre, lui, voulait parler du livre, de ce qu’il y avait trouvé, de ce qu’il croyait que ce livre pouvait faire dans le monde. Il m’a lancé une phrase qui ne me quitte plus : « C’est le meilleur remède contre la xénophobie ambiante. » Puis une autre : « C’est un livre qui ne doit pas rester dans les bibliothèques, il doit circuler. » Il faut avoir passé des années seul devant des pages, à douter de chaque chapitre, pour mesurer ce que représentent ces mots dans la bouche d’un homme qui sait son temps compté. Pierre aurait pu consacrer cette journée-là à mille choses plus urgentes. Il a choisi une librairie, un livre, la conversation d’un inconnu. Les lecteurs ont cette dignité magnifique de donner à la littérature une importance que l’écrivain lui-même n’ose parfois plus lui accorder.

Ce qui m’a le plus bouleversé est venu après. Pierre m’a présenté ses filles. Il les regardait avec la fierté d’un père, bien sûr, mais aussi avec une confiance que je n’oublierai pas. Il me parlait du Québec, de l’accueil réservé au roman, de l’enthousiasme des lecteurs, et il n’y voyait pas seulement un succès de librairie. Une société pouvait donc encore ouvrir les bras au récit de quelqu’un arrivé d’ailleurs sans lui demander de s’excuser d’être là, sans l’enfermer dans une case avant même de l’avoir lu. Pierre était heureux que ses filles poursuivent leur route dans cette société-là. Puis il m’a dit, presque naturellement : « Tu es le bienvenu parmi nous. » On peut recevoir des prix, des critiques, des invitations, se retrouver sur des listes de meilleures ventes, accumuler tout ce que la vie littéraire invente pour mesurer la reconnaissance. Cette phrase-là ne se mesure pas. Un homme qui s’apprête à quitter le monde vous regarde et trouve encore le temps de vous dire : reste, toi, tu as ta place ici.

Je n’avais jamais su formuler avant cet homme ce qu’il venait de me donner : l’admiration et l’accueil ne sont pas la même chose, même s’ils se ressemblent de loin. L’admiration élève, et en élevant elle éloigne un peu. Elle installe sur une estrade dont on redescend difficilement et elle exige qu’on demeure conforme à l’image qui a plu, sous peine de décevoir. C’est elle qui nourrit ce besoin qu’ont les autres de nous voir plus grands que nature, et ce besoin nous appartient autant qu’à eux. L’accueil ne demande rien de tel. Il vous assoit à table plutôt que sur une estrade. Il dit : reste, tu es des nôtres, tu pourras même être médiocre demain, ce sera encore chez toi. Ce que Pierre m’a offert dans une librairie, un jour d’août, n’était pas une admiration de plus. C’était une place. Et je soupçonne que la seule façon de traverser sans trop de dégâts tout ce qui s’annonce, c’est d’apprendre à distinguer les deux, chaque matin, sans se raconter d’histoires.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Pierre Legros et l’auteur Thélyson Orélien à la librairie Raffin

Ces mots ont pris une force particulière parce que le chemin d’un livre n’est jamais aussi droit qu’on le raconte après coup. J’ai frappé autrefois à des portes qui ne se sont pas ouvertes, y compris des portes qui parlaient beaucoup d’ouverture. Ce n’est pas grave. On finit par comprendre qu’un écrivain n’a pas à passer sa vie devant une porte fermée à expliquer pourquoi on devrait le laisser entrer. Il faut continuer d’écrire. Les livres sont plus patients que les institutions et se moquent des catégories qu’on leur prépare. Ils prennent des chemins de traverse, passent dans d’autres mains, trouvent d’autres éditeurs, d’autres libraires, et des lecteurs qui ne demandent pas votre pedigree avant de vous accorder leur attention. Il y a quelque chose de profondément québécois, en tout cas dans le Québec que j’ai rencontré ce 12 août, dans cette façon de dire : donne-moi le livre, je vais d’abord le lire. La diversité commence peut-être là, dans ce geste banal qui consiste à ne pas décider d’avance qui a le droit d’être universel. Cette journée m’a rappelé que les mots produisent encore des gestes.

Quelques jours plus tôt, dans une chronique, j’avais essayé de dire pourquoi cette journée consacrée au livre québécois comptait. Une lectrice de Gatineau, Johanne Tremblay, a écrit dans La Presse qu’elle connaissait l’initiative depuis douze ans, qu’elle se promettait chaque année d’y participer sans jamais passer à l’acte, et que cette fois elle irait acheter un livre. J’ai beaucoup pensé à son message. Nous écrivons souvent comme si les textes étaient condamnés à rester des textes. Une phrase paraît, disparaît dans le flot, une autre la remplace le lendemain. Et puis quelqu’un se lève de son fauteuil, sort de chez lui, pousse la porte d’une librairie et achète un livre. C’est minuscule à l’échelle du monde, et c’est pourtant de cette manière qu’une culture tient debout. Les grands discours ne défendent pas les livres. Ce qui les défend, c’est une personne qui décide de donner vingt ou trente dollars, une soirée, une semaine de sa vie à la voix de quelqu’un qu’elle ne connaît pas.

À Raffin, ce jour-là, il y avait beaucoup de monde. Les lecteurs attendaient, circulaient entre les tables, parlaient, riaient, demandaient des signatures. En les regardant, je me suis souvenu que le livre est l’un des derniers objets autour desquels des inconnus acceptent de se rassembler sans avoir besoin d’être d’accord sur tout. Une librairie pleine reste une petite victoire contre l’époque. Malgré le bruit, la vitesse et nos certitudes instantanées, des gens veulent encore passer quelques heures dans la conscience d’un autre. Mon roman s’est retrouvé ce jour-là parmi les livres les plus achetés au Québec, et cela m’a touché, mais le souvenir qui restera n’est pas un classement. Ce sera Pierre, son visage, ses filles à côté de lui, sa main tendue, ses mots. Et cette inversion des rôles : j’étais assis derrière une table pour dédicacer un livre, et c’est un lecteur qui m’a appris quelque chose sur le pays où je vis.

Je voudrais donc remercier Pierre Legros. Pas seulement parce qu’il a aimé mon roman, même si ses mots m’ont bouleversé, mais pour ce qu’il m’a montré ce jour-là. Une vie consacrée aux autres ne devient pas soudain égoïste parce qu’elle arrive à son dernier chapitre. Au bord du départ, cet homme pensait encore à ce qui resterait après lui, à ses filles, aux livres qui continueront de circuler, à la société où elles vivront, aux étrangers qui deviendront des voisins. Il avait travaillé toute sa vie avec des êtres humains et il faisait encore son travail ce jour-là, un travail qui a toujours consisté à rapprocher des gens qui ne se connaissaient pas. Il continuait alors que plus rien ne l’y obligeait, que personne ne le regardait faire et qu’il ne verrait jamais le fruit de ce qu’il faisait. Je ne sais pas si Pierre mesure le cadeau qu’il m’a fait. J’espère au moins que ses filles sauront combien leur père m’a impressionné. Il n’employait pas de grands mots. Il regardait encore le monde avec bienveillance au moment même où il se préparait à le quitter, ce qui est autrement plus difficile.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Je voudrais remercier aussi le Québec que j’ai vu autour de lui ce 12 août. Pas le Québec des slogans ni celui des querelles identitaires dont nous raffolons parfois jusqu’à l’épuisement, mais celui des gens qui se déplacent jusqu’à une librairie, d’une femme de Gatineau qui passe enfin de la parole à l’achat, des lecteurs qui font circuler un roman parce qu’ils le croient utile à quelqu’un d’autre, d’un père qui regarde ses deux filles et se dit qu’il peut partir un peu plus tranquille parce qu’il croit encore à la société dans laquelle elles vont continuer de vivre.

Il faut aussi que je dise ce que cette rencontre a déplacé chez moi. Les compliments m’ébranlent davantage que je ne l’aurais cru. Ils ne sonnent pas creux, je les crois vrais la plupart du temps, mais ils vont vite, et j’avance pour ma part à l’allure d’un homme qui hésite devant chaque paragraphe. Certains parleraient d’une croix. Le mot me reste dans la gorge. Je viens d’un endroit où l’on a appris à reconnaître les vraies, et je ne donnerai pas ce nom à ce qui demeure, malgré le tournis, une chance rare. Parlons plutôt d’une attention qui pèse, et qu’il faut porter sans lui laisser dicter mes pages ni décider qui je suis. D’ordinaire, on relit un épisode de sa vie longtemps après, une fois que le sens s’est déposé. Ce mois-ci m’interdit ce confort. Aucun recul, rien que le présent pendant qu’il se déroule.

Une journaliste m’a posé la question un matin, et j’ai répondu sans y penser qu’on écrit dans l’obscurité, qu’être lu reste le vœu de quiconque tient une plume. Je le pense encore, sauf que la formule s’arrête trop tôt. Elle ne dit rien de ce qui arrive ensuite, quand le vœu se réalise pour de bon et prend la forme d’un visage, d’une date, d’une salle pleine. On apprend aux écrivains à désirer cela. Personne ne leur montre comment le recevoir. Les images ont pris le pas sur les mots, je n’ai là-dessus aucune science et je laisse à d’autres le soin d’expliquer pourquoi. Mon seul apport tient dans ce que je surprends chez moi certains jours, cette envie de me montrer au lieu de m’écrire, de me ramener à une version brève et facile à faire suivre. Pierre m’a prévenu sans le vouloir en souhaitant que le livre voyage à ma place. Je préférerais rester une phrase dans une époque qui réclamerait plutôt mon portrait.

Le jour où je ferai un livre de tout cela, je veux qu’il parte de l’émotion et non du raisonnement. Pour disséquer la notoriété, je n’ai aucun instrument, et des gens mieux outillés s’en occuperont. Mon matériau à moi tient dans des figures et des prénoms. Pierre et ses deux filles. Cette femme de Gatineau. Les libraires, ceux qui patientent dans une file sans qu’on sache rien d’eux, une nuit blanche, un bonheur qui arrive au mauvais moment, une gêne qu’on garde pour soi, la seconde où l’on se surprend à surveiller un chiffre dont on avait juré se moquer. Là-dessus, je veux rester exact, même quand cela me dessert. C’est ainsi que j’ai envie de travailler maintenant, hors échéance, lorsqu’un événement survient : une rencontre, une phrase saisie au vol, un jour qui vous remue. L’obscurité où je m’installe depuis toujours ne m’a jamais pesé, j’y ai mon établi et non ma cellule. Ce qui m’inquiète, c’est d’oublier le chemin qui y mène, à force de vacarme.

Pierre était venu chercher une dédicace. Je peux bien lui en offrir une autre.

À Pierre Legros,
qui m’a rappelé qu’un pays ne devient pas une patrie le jour où il vous donne des papiers ou une adresse,
mais le jour où quelqu’un vous regarde dans les yeux et vous dit : tu es le bienvenu parmi nous.

Merci, Pierre. Cette phrase-là : « Tu es le bienvenu parmi nous. », je la garderai longtemps.

Montréal-Ottawa

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Poète, romancier, chroniqueur et essayiste. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

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