
Les carrefours parisiens
Temps de lecture : 6 minutesLa première chose qui m’a surpris à Paris, ce ne sont ni les monuments, ni les cafés, ni même les librairies dont j’avais pourtant tant rêvé. Ce furent les carrefours. Pourtant, Paris ne m’était pas entièrement inconnue. J’y étais déjà passé deux fois : en 2007, lorsque je faisais le trajet entre Charles-de-Gaulle et Orly, en direction de la Suisse et de l’Italie, où je devais recevoir le Prix international des jeunes auteurs, puis en 2013. Mais cette fois-ci, la ville ne m’est pas apparue comme un souvenir retrouvé. Elle s’est offerte à moi avec la force d’une révélation, comme si mes passages précédents n’avaient été qu’un prélude. Je sais que cela peut paraître étrange. Lorsqu’on arrive pour la première fois dans une ville dont les noms résonnent depuis l’enfance – Montmartre, Saint-Germain-des-Prés, le Quartier latin, les Champs-Élysées – on s’attend à être frappé par autre chose. Pourtant, c’est bien cela qui a retenu mon attention.
Les carrefours.
J’en voyais partout.
Des rues qui se croisaient. Des avenues qui se rejoignaient. Des places d’où partaient plusieurs chemins à la fois. À certains endroits, j’avais l’impression que toute la ville avait été bâtie autour de l’idée même de la rencontre. On me dira sans doute que toutes les villes ont des carrefours. C’est vrai. Mais à Paris, ce n’est pas seulement leur présence qui frappe, c’est la manière dont ils sont pensés, dessinés, ouverts, presque mis en scène. Ils ne sont pas de simples croisements utiles : ils ont une ampleur, une élégance, une intelligence urbaine qui leur donnent quelque chose d’unique et de grandiose, comme si la ville française avait élevé l’art de croiser les chemins au rang d’une véritable esthétique. À Paris, certains carrefours ne se contentent pas de distribuer la circulation : ils donnent le sentiment d’ordonner des forces anciennes, comme si la ville avait compris depuis longtemps que plus les chemins se multiplient, plus les possibilités humaines deviennent nombreuses, profondes, presque secrètes.
Je venais d’Haïti.
Chez nous aussi, les carrefours occupent une place particulière dans l’imaginaire populaire. Pas seulement parce qu’ils relient des routes. Mais parce qu’ils relient des histoires. Dans la mythologie haïtienne, le carrefour n’est jamais un simple croisement de poussière et de pierres. Il est un seuil. Un lieu où les chemins visibles rencontrent d’autres chemins, plus intérieurs, plus silencieux, ceux que les yeux ne voient pas toujours mais que l’âme pressent. Dans les vieilles légendes d’Haïti, les carrefours sont souvent des lieux où quelque chose peut arriver. Un endroit où l’on quitte une direction pour en choisir une autre.
Où un voyage commence.
Où une rencontre inattendue modifie une existence.
Où le destin hésite avant de poursuivre sa route.
Et plus un carrefour possède d’embranchements, plus il semble concentrer une intensité particulière : quatre routes ouvrent déjà le choix ; six, huit, dix directions donnent l’impression que le monde lui-même se dédouble, que plusieurs vies possibles attendent au même endroit, suspendues dans l’air comme des portes que personne n’a encore poussées. Il suffit de penser à la place Charles-de-Gaulle, autour de l’Arc de Triomphe, où douze avenues rayonnent comme les branches d’une étoile ; à la place de la Nation, vaste théâtre urbain où convergent plusieurs grandes artères ; ou encore à la place de la République, ce grand point de ralliement parisien où les boulevards, les rues et les foules semblent venir se répondre. Ma grand-mère racontait cela sans grands discours philosophiques. Elle le racontait simplement parce qu’elle avait observé la vie.
Les grandes décisions arrivent rarement au bout d’une ligne droite.
Elles arrivent souvent à un carrefour.
À Paris, j’ai repensé à ces récits.
Je me souviens d’un soir où je marchais sans but précis. J’étais sorti de mon hôtel avec l’idée de découvrir la ville à pied. J’avais abandonné les cartes et les itinéraires touristiques. Je voulais simplement suivre mes pas.
À chaque intersection, une nouvelle possibilité apparaissait.
Tourner à gauche.
Continuer tout droit.
Prendre cette rue étroite.
Suivre cette avenue illuminée.
Je me suis alors demandé combien d’existences avaient été transformées dans cette ville à cause d’un simple changement de direction.
Combien d’écrivains avaient choisi une rue plutôt qu’une autre.
Combien d’amours étaient nées parce que deux inconnus avaient emprunté le même trottoir au même moment.
Combien de livres avaient commencé dans un café découvert par hasard après avoir tourné au mauvais coin.
Paris semble construite sur cette idée.
La ville ne donne pas seulement des réponses.
Elle multiplie les possibilités.
C’est peut-être cela, le secret le plus profond de ses carrefours : ils ne ferment jamais le monde. Ils l’ouvrent. Ils agrandissent la réalité. Ils font sentir que sous la pierre, sous l’asphalte, sous le bruit des passants, circule une mémoire plus vaste que nous, une mémoire faite de pas, d’attentes, de désirs et de présences invisibles.
Peut-être est-ce pour cela qu’elle attire depuis si longtemps les artistes, les écrivains, les peintres et les rêveurs du monde entier. Des hommes et des femmes ont quitté leur pays pour y chercher quelque chose qui ressemblait à une promesse. Le peintre espagnol Pablo Picasso y a réinventé son art. L’écrivain américain Ernest Hemingway y a trouvé une école de liberté. Le poète irlandais Oscar Wilde y a terminé sa vie. Plus tard, la chanteuse américaine Joséphine Baker y est devenue une figure nationale. Le peintre néerlandais Vincent van Gogh et l’artiste italien Amedeo Modigliani y ont laissé une part de leur génie. Milan Kundera, venu de Tchécoslovaquie, y a trouvé un pays d’accueil pour sa pensée et son œuvre. Mario Vargas Llosa, venu du Pérou, y a nourri une part essentielle de son imaginaire littéraire. James Baldwin, venu des États-Unis, y a respiré autrement, loin des blessures raciales de son pays. Et avant eux, le poète allemand Heinrich Heine avait lui aussi trouvé à Paris une terre d’exil, d’esprit et de combat. Paris n’était pas seulement une ville pour eux ; elle était un point de convergence, un lieu où les chemins venus du monde entier semblaient se rencontrer avant de repartir transformés.
On vient y chercher quelque chose.
Mais on repart souvent avec autre chose.
Un peu comme dans la vie.
Les carrefours parisiens m’ont également fait penser à l’histoire de la France elle-même.
Pendant des siècles,
des peuples,
des langues,
des idées,
des philosophies
et des cultures se sont rencontrés ici.
Des écrivains russes y ont trouvé refuge.
Des peintres espagnols y ont réinventé leur art.
Des musiciens américains y ont trouvé la liberté.
Des intellectuels africains et caribéens y ont construit une partie de leur pensée.
Paris n’a jamais été seulement une destination.
Elle a souvent été un point de rencontre.
Un immense carrefour humain.
Et dans cette France qui a donné au monde tant de routes intellectuelles, tant de révolutions esthétiques, tant de façons d’interroger l’existence, Paris apparaît presque comme le grand centre où les chemins des peuples, des langues et des imaginaires viennent se frôler avant de repartir transformés.
En marchant dans ses rues, je comprenais soudain pourquoi tant de récits du monde finissaient par y conduire leurs personnages.
Ce n’est pas seulement parce que la ville est belle.
C’est parce qu’elle donne l’impression que quelque chose demeure possible.
Dans un siècle où tant de villes semblent courir après la vitesse, Paris conserve encore l’art de la bifurcation.
On y marche.
On s’y perd.
On y réfléchit.
On y change parfois d’avis.
Et cela n’est pas si fréquent.
Je me souviens d’avoir observé un vieux monsieur assis à une terrasse, non loin de la rue de Buci, dans le 6e arrondissement. Il lisait un journal. Personne ne semblait pressé de le déranger. Les voitures passaient. Les passants continuaient leur route. Lui demeurait là, au milieu du mouvement général, comme s’il avait décidé de suspendre le temps. Cette scène m’a marqué. Elle représentait peut-être ce que j’avais ressenti.
Les carrefours ne servent pas seulement à choisir une direction.
Ils servent aussi à s’arrêter un instant avant de poursuivre.
À regarder autour de soi.
À mesurer le chemin parcouru.
À se demander où l’on veut aller.
Dans les récits populaires de mon enfance, les anciens disaient souvent qu’il fallait être prudent lorsqu’on arrivait à un croisement de routes. Non parce qu’un danger nous attendait forcément, mais parce qu’une décision importante pouvait s’y cacher. Dans les mythes d’Haïti, cette prudence n’est pas de la peur. C’est une forme de respect. On ne traverse pas un carrefour comme on traverse un couloir. On y entre avec le sentiment que plusieurs dimensions de la vie s’y touchent : le passé, l’avenir, les vivants, les absents, les chemins pris et ceux qui nous attendent encore.
Je crois que cette sagesse vaut encore aujourd’hui.
Nous vivons tous entourés de carrefours invisibles.
Changer de métier.
Quitter une ville.
Tomber amoureux.
Pardonner.
Écrire un livre.
Tourner une page.
Partir.
Rester.
Chaque existence est faite de ces intersections discrètes que nous ne reconnaissons parfois qu’après coup.
J’y ai vu davantage qu’une capitale.
J’y ai vu une métaphore.
Une ville entière construite autour de l’idée que plusieurs chemins peuvent coexister.
Qu’il existe toujours une rue que nous n’avons pas encore empruntée.
Toujours une rencontre qui nous attend.
Toujours une possibilité que nous n’avions pas imaginée.
À Paris, plus qu’ailleurs, j’ai senti que ceci était une manière de penser le monde : non comme une ligne droite imposée, mais comme une constellation de passages. Et au centre de ces passages, il y a parfois une vibration très ancienne, celle des lieux où les mondes visibles et les mondes non visibles semblent se regarder sans se confondre. Et lorsque j’y repense, ce ne sont pas seulement les monuments qui me reviennent en mémoire.
Ce sont ces croisements innombrables.
Ces rues qui se rencontrent.
Ces avenues qui se répondent.
Ces places qui ouvrent plusieurs horizons à la fois.
Comme si la ville entière murmurait à chacun de ses visiteurs une vérité très ancienne :
La vie n’est peut-être rien d’autre qu’une succession de carrefours.
Et le courage consiste simplement à continuer d’avancer.
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