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Le blog de Thélyson Orélien

Habiter la douleur

Temps de lecture : 7 minutes

On a tendance à croire que la douleur, c’est simple. On dit : « J’ai mal au dos », « j’ai mal aux jambes », « j’ai mal partout ». On cherche des mots rapides, presque pratiques, comme on cherche un numéro dans son répertoire. Mais certaines douleurs, elles refusent de se glisser dans une phrase. Elles débordent de partout. Elles ne se contentent pas de faire mal : elles squattent la maison, elles déplacent les meubles, elles changent la lumière, elles parlent à notre place. Dans Kétamine, Gabrielle Chevarier ne raconte pas juste une maladie. Elle raconte une cohabitation compliquée avec un corps qui souffre. Scoliose, hernie, arthrose, fibromyalgie, douleurs chroniques : ces mots médicaux ont l’air précis, mais ils ne suffisent pas. Ils nomment, sans vraiment expliquer. Ils classent, sans consoler. Derrière eux, il y a une femme qui se lève, qui endure, qui cherche encore comment vivre dans un corps qui lui échappe. Ce qui rend ce livre beau, c’est qu’il ne cherche jamais à rendre la douleur chic ou poétique.

Gabrielle Chevarier ne transforme pas sa souffrance en décoration littéraire. Elle l’écrit dans son quotidien brut : la fatigue, les gestes simples devenus compliqués, les voyages gâchés par le corps, les repas traversés par l’épuisement, les rencontres vécues derrière une vitre invisible. Elle montre que la douleur chronique, ce n’est pas juste une douleur qui dure. C’est une présence. Une occupation. Une manière de vivre avec quelque chose qui coupe tout, même les moments heureux. « Je constate la disparition en moi des événements, même heureux (en particulier des moments heureux), à cause des douleurs chroniques. Le corps, toujours, est ce par quoi passe le vécu. Impossible, jamais, d’être à l’aise. » Il y a dans ce récit une scène toute simple, mais déchirante : un vêtement acheté à Orvieto, une chemise, un short en lin noir, le souvenir d’un été italien, et puis soudain les larmes. C’est presque rien, un vêtement. Mais chez Chevarier, ce vêtement devient une fresque, une liberté perdue, un souvenir de mouvement. Le lin noir lui rappelle un corps plus léger, un corps qui pouvait se balader dans la chaleur, marcher dans les rues, exister sans être sans cesse ramené à ses limites « Le lin noir devenait ma liberté, un mouvement, mon corps en mouvement – mais qui n’est plus mon coerps… » Cette scène dit tout : parfois, ce qui nous brise, ce n’est pas seulement la douleur, mais le souvenir de ce que la vie aurait pu être.

La grande force de Kétamine, c’est ça : faire ressentir ce que la maladie enlève sans jamais réduire la personne malade à ce manque. Gabrielle Chevarier ne disparaît pas derrière ses diagnostics. Au contraire, elle émerge avec une intelligence vive, une pudeur touchante, une ironie parfois douloureuse. Elle sait que le corps malade dérange. Il dérange le boulot, les amis, les proches, les conversations banales. Il oblige à répondre à cette question simple et terrible : « Comment ça va ? » Et parfois, dire « j’ai mal » devient presque une faute, comme si la personne qui souffre avait créé le malaise en le nommant. Le livre montre avec beaucoup de justesse cette violence discrète : celle de devoir toujours expliquer sa douleur, la justifier, la rendre acceptable. On demande à la personne malade de bien raconter son mal, mais pas trop. De se confier, mais sans peser. D’être courageuse, mais pas dramatique. De souffrir, mais avec une certaine élégance sociale. Chevarier comprend ça de l’intérieur. Elle sait que les mots sont fragiles face à la douleur. On cherche des termes : brûlement, pincement, engourdissement. On compare, on précise, on recommence. Mais le corps reste souvent plus grand que la phrase. « L’angoisse de bien dire, de donner la bonne réponse (car sinon je serai prise avec l’invivable de ma douleur), a toujours été en moi : c’est l’angoisse plus simple, plus complexe de devoir parler. Je préfère la musique. » Dans Kétamine, le corps est à la fois une maison, un obstacle, une mémoire et un mystère. Il garde les traces de l’enfance, des opérations, des consultations, des regards médicaux. Il porte aussi la honte, la colère, la culpabilité. L’autrice revient sur cette idée terrible : chercher l’origine du mal, vouloir trouver une faute, désigner un coupable « Il y a toujours une coupable. Chercher, trouver l’origine du mal, éradiquer le moisi. » Comme si la maladie devait forcément punir quelque chose. Comme si le corps souffrant avait désobéi. Ce passage est particulièrement fort, parce qu’il touche à une vérité humaine : quand on souffre longtemps, on finit parfois par se demander si on n’a pas mérité sa douleur. Et c’est peut-être l’une des plus grandes cruautés de la maladie.

« Il y a dans la maladie l’expression d’une désobéissance, d’une réticence à filer droit, comme chez l’enfant un désir pour les cachettes et les mondes intérieurs. C’était la petite fille pliée dans un coin que révélait ma scoliose, alors qu’il fallait grandir, pousser vers le haut. » Le récit est construit autour de séances de kétamine, dans un cadre médical et thérapeutique. La substance ouvre un espace étrange, parfois lumineux, parfois inquiétant. Elle ne guérit pas comme par magie. Elle ne vient pas effacer la douleur d’un geste. Elle permet plutôt à l’autrice de se déplacer intérieurement, de regarder autrement ce qui l’écrase, de revisiter certains souvenirs sans être complètement engloutie par eux. La kétamine devient moins une drogue qu’un passage : une manière de descendre dans le corps, dans la mémoire, dans les images, pour tenter d’y trouver une forme de paix. Certains passages liés aux visions peuvent sembler plus difficiles à suivre. C’est normal. Les voyages intérieurs appartiennent d’abord à celle qui les traverse. Mais même quand on ne saisit pas tout, on comprend la nécessité de ces images. La douleur elle-même est parfois impossible à raconter directement. Elle demande des détours, des couleurs, des sons, des fragments. Gabrielle Chevarier fait alors de la littérature ce que la médecine ne peut pas toujours faire : elle donne une forme à l’informe.

L’un des plus beaux aspects du livre, c’est sa réflexion sur le regard des autres. La maladie, écrit-elle en substance, ce n’est pas seulement la solitude. C’est aussi une manière compliquée d’être avec le monde. Le corps malade veut parfois être vu, reconnu, pris au sérieux. Mais il veut aussi se cacher. Il appelle et se retire. Il réclame de l’aide et craint de prendre trop de place. Cette contradiction est profondément humaine. Qui n’a jamais voulu être compris sans avoir à tout expliquer ? Qui n’a jamais voulu être aimé sans devenir un fardeau ? « Deux pulsions contradictoires animent la personne malade : prendre toute la place, appeler l’autre, être vue ! Se cacher. Le problème du malade est peut-être moins sa solitude que son incapacité à habiter l’espace social dans une juste mesure. Car le corps est à la fois l’entrave et le lien, passionnément , à instaurer ses limites, ses non, ses je-ne-peux-pas, en même temps qu’il met la corde au cou de l’autre, qu’il lui chuchote à l’oreille donne-moi-une-chance et ne-me-laisse-pas-tomber. » Gabrielle Chevarier touche ici quelque chose de très large. Même ceux qui ne connaissent pas les douleurs chroniques peuvent se reconnaître dans ce tiraillement : vouloir être proche des autres, tout en ayant peur d’être trop lourd pour eux. Vouloir parler, mais craindre que les mots abîment encore davantage. Vouloir être transparent, mais ne pas disparaître. Ce livre, c’est aussi un récit sur la mémoire. Les souvenirs heureux ne sont jamais purs quand le corps souffre. Un voyage, une soirée, un café, une rencontre : tout peut être rattrapé par la douleur. Le souvenir devient double.

Il y a ce que les autres ont vécu, et ce que le corps a imposé. La beauté du village, mais aussi la fatigue. Les amis, mais aussi la douleur aux chevilles. L’été italien, mais aussi l’impossibilité de marcher librement. Gabrielle Chevarier écrit cette contradiction avec une finesse rare. Elle ne détruit pas la beauté du monde. Elle montre simplement que, pour certaines personnes, la beauté arrive avec un poids supplémentaire. C’est pour ça que Kétamine n’est pas un livre de plainte. C’est un livre de lucidité. Un livre qui regarde la douleur sans baisser les yeux. Un livre qui refuse les consolations trop faciles. L’autrice ne nous dit pas que tout ira bien. Elle ne vend pas une guérison spectaculaire. Elle raconte plutôt une traversée. Et cette traversée est précieuse parce qu’elle est honnête. On y trouve de la peur, de la honte, de la colère, de l’humour, de la beauté, de la fatigue, de l’intelligence, et surtout une immense volonté de ne pas laisser la douleur définir toute la vie. Gabrielle Chevarier signe un récit rare, courageux, d’une humanité bouleversante. Elle écrit avec son corps, mais aussi contre l’effacement que la maladie impose. Elle transforme ce qui aurait pu rester invisible en matière littéraire. Elle donne à lire non seulement une souffrance, mais une conscience. Non seulement une douleur, mais une présence au monde. On referme Kétamine avec une sensation étrange : celle d’avoir accompagné quelqu’un dans un lieu très intime sans jamais avoir été de trop. C’est la marque des livres importants. Ils nous font entrer dans une vie singulière et, soudain, ils agrandissent notre manière de regarder les autres.

Ce livre mérite d’être lu parce qu’il nous rend plus attentifs. Il nous apprend à ne pas réduire quelqu’un à ce qu’on voit. Il nous rappelle qu’un corps blessé n’est pas un corps raté, qu’une personne souffrante n’est pas une personne diminuée, et que la douleur, même quand elle enferme, peut encore devenir une parole « Qui doit me croire ? Le mal que je ressens existe.»

Avec Kétamine, Gabrielle Chevarier offre un livre dur, sensible et lumineux. Un livre qui ne cherche pas à faire du bruit, mais qui reste longtemps en nous. Comme une main posée doucement sur l’épaule. Comme une phrase qu’on n’oublie pas. Comme un corps qui, malgré tout, demande encore à être écouté « Je retourne vers la mer pour y tremper mes mains. Mes poches sont pleines de toutes les canneberges qu’elles pouvaient contenir. L’idée neuve, impensée, était d’avoir un corps. » Et c’est peut-être là que ce livre devient nécessaire : il nous rappelle qu’avant d’être une force, avant d’être une performance, avant d’être une apparence à corriger ou une douleur à faire taire, le corps est d’abord notre demeure. Même fissurée. Même douloureuse. Même traversée par la peur. On ne guérit pas toujours de ce qui nous abîme, mais on peut apprendre à ne plus s’abandonner soi-même. Kétamine nous laisse avec cette vérité simple et immense : habiter son corps, parfois, c’est déjà survivre. Et survivre, quand la douleur voulait tout prendre, c’est encore une manière de revenir à la vie.


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Poète, romancier, chroniqueur et critique. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

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