Il y a des gestes politiques qui claquent comme des coups de tonnerre dans un ciel déjà chargé d’électricité. Mercredi, Donald Trump a étendu sa guerre tarifaire à 185 pays, promettant une « indépendance économique » des États-Unis digne des jours glorieux de l’après-guerre. Mais derrière la rhétorique musclée et les superlatifs qui ponctuent ses discours, une question lancinante demeure : cette offensive commerciale tous azimuts est-elle bénéfique ou catastrophique pour les États-Unis ?
Le geste est spectaculaire. Les droits de douane annoncés s’échelonnent de 10 % à 50 %, frappant indistinctement des pays amis, neutres, ennemis, petits, moyens, géants. De la Chine à Haïti, du Royaume-Uni au Vanuatu, peu échappent à cette « médecine tarifaire » censée guérir l’économie américaine de ses déficits et la protéger de la concurrence déloyale. Mais ce traitement de choc, administré avec la brutalité d’un bulldozer, risque surtout de provoquer des effets secondaires sévères. Car en économie, les lois de la gravité s’imposent à tous, même à l’Amérique de Trump.
Officiellement, l’objectif est noble : protéger l’industrie américaine, réduire les déficits commerciaux, rétablir une certaine équité dans les échanges internationaux. Sauf que l’universalité de la mesure, son caractère indistinct, ressemble moins à une opération chirurgicale qu’à une frappe aérienne aveugle. Tout y passe : voitures, acier, aluminium, bois d’œuvre, pièces électroniques. Même des territoires inhabités comme les îles Heard et McDonald, annexes australes de l’Australie, sont visés par les sanctions, preuve d’un amateurisme embarrassant.
L’administration Trump prétend avoir appliqué une méthodologie rigoureuse basée sur les déficits bilatéraux et les barrières non tarifaires. Mais les calculs réels semblent reposer sur une formule simpliste : déficit commercial divisé par les exportations vers les États-Unis, le tout divisé par deux. À ce stade, ce n’est plus de la géopolitique, c’est de la comptabilité d’école primaire. Le contraste entre la rhétorique martiale et l’approximative mécanique des chiffres pose la question de la crédibilité.
Protectionnisme 2.0 ou populisme économique ?
Dans le fond, Donald Trump rejoue une vieille partition protectionniste à la sauce populiste. Il proclame l’avènement d’un nouvel « âge d’or », mais oublie que la mondialisation ne se défait pas comme une simple signature de décret. Les chaînes d’approvisionnement sont désormais intégrées, les économies sont imbriquées, et la distinction entre produit national et produit étranger est devenue floue.
Prenons le cas de l’automobile. Même si le Canada et le Mexique sont temporairement épargnés, l’exemption est conditionnelle à une démonstration technique : prouver le contenu américain dans chaque composant. On imagine le casse-tête logistique pour les entreprises, les délais aux douanes, les coûts supplémentaires à chaque étape. À vouloir tracer des frontières là où les pièces circulent librement depuis des décennies, Trump réinvente la bureaucratie douanière comme outil de politique industrielle.
Mais ce retour au protectionnisme, célébré comme une victoire par certains électeurs industriels du Midwest, a des effets pervers. Les prix augmentent, les entreprises américaines qui dépendent de composants importés voient leurs marges se réduire, et les partenaires commerciaux – Chine, Union européenne, Japon – préparent déjà des représailles.
L’Histoire est pleine de guerres économiques dont personne ne sort vainqueur. Chaque tarif imposé par Trump devient un prétexte pour un tarif en retour. Les consommateurs américains, loin d’être protégés, se retrouvent au contraire pris en otage. L’acier et l’aluminium, déjà surtaxés à 25 %, ont vu leur prix grimper. Les biens de consommation courants, des vêtements aux médicaments, suivront. L’inflation guette, et la Banque centrale devra peut-être hausser les taux pour y répondre, freinant par la même occasion la croissance.
C’est ce que les économistes appellent l’effet boomerang du protectionnisme : ce que vous gagnez sur un front, vous le perdez sur un autre. La Chine ne va pas rester les bras croisés. L’Europe non plus. Et dans ce jeu de rétorsions, ce sont souvent les producteurs agricoles américains qui en paient le prix. Déjà lors de son premier mandat, la guerre commerciale avec Pékin avait entraîné une chute des exportations de soya et de maïs, forçant l’administration à subventionner les fermiers à hauteur de dizaines de milliards de dollars.
Une indépendance illusoire dans un monde interdépendant
Il est tentant, en politique, d’agiter le spectre de l’autosuffisance. Mais l’indépendance économique que promet Donald Trump est une chimère. L’Amérique ne peut pas tout produire. Elle ne le souhaite même pas. Des secteurs entiers – pharmaceutique, électronique, énergie renouvelable – dépendent des intrants, des minerais, des technologies venus d’ailleurs. La guerre tarifaire ne corrige pas cette réalité, elle l’aggrave. En tentant de tout rapatrier, Trump fait exploser les coûts, affaiblit les entreprises, décourage l’investissement étranger.
Il faut aussi noter que cette offensive tous azimuts isole les États-Unis sur la scène mondiale. Le pays qui avait bâti l’ordre économique libéral d’après-guerre devient aujourd’hui le fossoyeur de ses principes. Comment Washington peut-il encore prêcher le libre-échange en Asie ou en Afrique si, dans le même souffle, il impose des tarifs à 185 pays ? Même ses alliés les plus fidèles, comme le Japon ou Israël, sont désorientés par cette approche unilatérale.
Des mesures spectaculaires mais contre-productives
Le fait que le Sénat, pourtant à majorité républicaine, ait voté un projet de loi contre certains droits de douane démontre l’inconfort grandissant. Quatre sénateurs républicains ont joint leur voix aux démocrates. Cela envoie un signal clair : même dans son propre camp, la stratégie commerciale de Trump ne fait pas l’unanimité.
Les milieux d’affaires s’inquiètent. Les bourses réagissent mal à l’incertitude. Les alliances stratégiques sont fragilisées. Et au final, c’est le leadership économique américain qui s’effrite.
Alors, les mesures de Donald Trump sont-elles bonnes ou mauvaises pour les États-Unis ?
À court terme, elles flattent l’ego nationaliste d’un certain électorat. Elles donnent l’impression d’un président fort, qui « défend l’Amérique » contre le monde entier. Mais cette posture héroïque dissimule une réalité économique préoccupante. Les tarifs douaniers généralisés alourdissent les coûts, provoquent des représailles, nuisent aux exportateurs, et affaiblissent la position des États-Unis dans l’échiquier mondial.
Le protectionnisme, dans sa version trumpienne, n’est ni stratégique, ni ciblé. Il est punitif, improvisé, et souvent déconnecté des intérêts réels de l’économie américaine. C’est moins un projet de relance industrielle qu’une opération de communication politique.
L’économie n’est pas un champ de bataille où l’on brandit des drapeaux. C’est un système complexe d’interdépendances. En croyant pouvoir la piloter à coups de décrets et de tweets, Donald Trump met en péril ce qu’il prétend défendre : la prospérité de son pays.