Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 10 mois et 3 semaines
La littérature comme fidélité
Il y a une illusion tenace chez beaucoup de jeunes écrivains — et parfois chez les moins jeunes aussi — celle de croire qu’on peut devenir écrivain par décret personnel, comme on décide de faire un régime ou d’ouvrir un compte Instagram. Qu’on peut « publier » comme on peut « poster ». Cette illusion se répand encore plus rapidement à l’ère des likes et des commentaires flatteurs, où une publication sur les réseaux sociaux devient parfois un certificat d’appartenance à la littérature. Or, on ne naît pas écrivain, on le devient. Et surtout, on ne le devient pas en sautant les marches de l’escalier. La littérature n’est pas un ascenseur. C’est une longue montée. Parfois rude, parfois douce, mais toujours nécessaire. Écrire, c’est désapprendre à paraître Dany Laferrière, dont les livres ont bercé mes nuits et réchauffé mes jours de doute, a dit un jour : « La littérature, comme le crime organisé, a son réseau. » Il voulait dire par là que ce monde fonctionne par cercles, références, fidélités, lectures et secrets. Pas des passe-droits, non. Mais une exigence de profondeur, une forme de rituel. Il faut y entrer doucement, humblement, presque en silence. Il faut lire, lire jusqu’à s’étourdir. Il faut apprendre à ne pas briller tout de suite. La première chose que j’ai apprise en écrivant, c’est l’humilité. Il m’est arrivé, comme à d’autres, de croire qu’un bon texte écrit d’un jet dans l’euphorie d’un soir suffisait à prouver un talent. Mais ce n’était pas encore de la littérature. C’était une ébauche de fièvre. Écrire, ce n’est pas s’épancher : c’est reprendre, c’est raturer, c’est attendre, c’est souffrir parfois. C’est relire, et comprendre que le silence est une partie de la phrase. Prenons une anecdote : le jeune Ernest Hemingway, avant d’être Prix Nobel, avant Le vieil homme et la mer, fut journaliste. Il écrivait des brèves, des dépêches, des faits divers. Il avait cette règle personnelle : une phrase doit être aussi claire qu’un verre d’eau froide. C’est dans cette école de la rigueur, de la sobriété, qu’il a forgé son style, et non dans un bureau doré avec vue sur mer. Idem pour Toni Morrison. Avant de publier The Bluest Eye, elle travaillait dans une maison d’édition, élevant seule ses enfants. Elle écrivait tôt le matin, parfois sur des serviettes de table. Elle n’a pas sauté la marche. Elle s’est assise sur chaque degré du grand escalier de la littérature afro-américaine pour construire une œuvre unique. Romain Gary, lui, avait un carnet. Il écrivait chaque phrase des grands auteurs à la main pour en sentir le rythme. Pour comprendre comment les mots vivent, respirent, s’emboîtent. Et que dire de Dany Laferrière, qui, dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, n’écrivait pas pour plaire aux salons. Il écrivait contre le silence imposé aux jeunes écrivains noirs. Et il écrivait avec une langue à lui, un regard désinvolte mais affûté, une insolence élégante. Ce n’est pas le buzz qui l’a fait écrivain, mais la constance, l’intelligence, l’ironie, et la mémoire. Je ne juge pas ceux qui brûlent d’impatience. Mais je les préviens. Le saut peut casser la colonne vertébrale du style. Il y a une pression folle aujourd’hui : publier vite, être présent, réagir, commenter, se vendre. Mais un bon écrivain n’est pas une marchandise. Il faut prendre le temps de mûrir ses phrases comme on laisse fermenter un bon vin. Publier à 20 ans n’est pas une prouesse. Ce qui importe, c’est d’écrire encore à 40, à 60, à 80. L’écrivain, c’est celui qui tient. Il y a un charme à faire ses armes lentement. À rester dans l’ombre un peu plus longtemps. À faire relire ses textes par quelqu’un qui n’a pas peur de dire : C’est pas bon. Parce que c’est souvent après cette phrase-là qu’on commence à vraiment écrire. Le goût du métier Oui, c’est un métier. Écrire n’est pas qu’un souffle ou une inspiration. C’est un artisanat. Il faut de la rigueur, du goût, de l’écoute. Il faut aller à l’atelier tous les jours, même quand l’envie n’y est pas. Il faut travailler la matière des mots, leurs sonorités, leurs poids. Il faut lire des dictionnaires comme on lit des romans. Il faut aimer corriger. Aimer ne pas savoir. Aimer recommencer. Et surtout, il faut apprendre à ne pas se croire trop vite unique. Il y a beaucoup de jeunes écrivains qui veulent « révolutionner » la littérature avant même de l’avoir étudiée. Mais on ne bouscule que ce qu’on connaît. Les plus grands révoltés de la langue sont ceux qui l’avaient d’abord apprivoisée. Aimé Césaire connaissait Victor Hugo. Jean d’Ormesson connaissait les Grecs. Jean d’Amérique connaît les rues de Port-au-Prince, mais aussi René Char et Saint-John Perse. Quand on monte marche après marche, on voit mieux le paysage. On respire mieux l’effort. On apprend la patience, la pudeur, le silence. On apprend que certaines phrases attendent dix ans pour mûrir. Que certains livres naissent d’un geste qui ne se pressent pas. On apprend que la beauté se cache parfois derrière un mot remplacé, une virgule déplacée, une page abandonnée. Et surtout, on apprend à durer. Car le vrai écrivain ne veut pas juste être lu. Il veut être relu. Il veut traverser les saisons, les âges, les frontières. Il veut que ses livres vivent longtemps après lui. Conseil à un jeune écrivain (comme moi) Alors, à toi qui m’écris parfois pour me dire que tu veux publier ton premier livre, que tu as des choses à dire, que tu veux « faire entendre ta voix » — je te crois. Je te soutiens. Mais je te demande aussi : as-tu lu assez ? As-tu réécrit assez ? As-tu attendu de tomber pour apprendre à te relever ? Es-tu prêt à ne pas être reconnu tout de suite ? Es-tu prêt à faire le ménage dans tes illusions pour écrire avec clarté ? Prends ton temps. Ne saute pas la marche. Ne cherche pas à devenir écrivain. Sois-le, tranquillement, jour après jour. Laisse la littérature t’apprivoiser aussi. Sois son élève avant d’en être le prophète. Travaille. Lis. Écoute. Rate. Relis. Et quand tu penseras avoir tout compris… recommence. Dany Laferrière m’a appris cela : la littérature, ce n’est pas un concours, ni un sprint. C’est un espace de fidélité. Fidélité à soi, à ses morts, à ses lectures, à sa langue. C’est une manière d’habiter le monde, d’être lucide sans devenir cynique. Et surtout, d’écrire comme on aime : sans urgence, mais avec urgence de sens. Alors non, on ne naît pas écrivain. On le devient. Lentement, tendrement, obstinément. Et parfois, quand on regarde en arrière, on se dit : heureusement que je n’ai pas sauté la marche. Parce que c’est là, sur cette marche oubliée, que j’ Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 11 mois
Haïti : On ne peut pas élire un président, mais on veut réécrire une Constitution
En Haïti, l’art d’innover ne connaît pas de limites. On a inventé le pays sans État, l’électricité sans courant, la justice sans juges, et plus récemment, la démocratie sans élections. Et puisque rien ne va, eh bien… changeons la Constitution ! Car, c’est bien connu : quand on n’arrive pas à rétablir la sécurité à Port-au-Prince, quand la capitale est prise en otage par les gangs, quand la police fait plus de prières que de patrouilles, quand les routes sont plus trouées que les finances publiques… on change la Constitution. Logique haïtienne. Mais attention, pas n’importe quelle Constitution ! Une « moderne », « inclusive », « adaptée aux réalités contemporaines », selon le Comité de pilotage de la Conférence nationale. Comité dont personne ne connaît vraiment les membres ni leur légitimité constitutionnelle. Sont-ils juristes, constitutionalistes, ou simples aventuriers de l’article 1er ? Mystère et décret du 17 juillet 2024. Ce comité a pondu un document intitulé Avant-projet de Constitution 2025, un texte aussi ambitieux qu’un barrage hydroélectrique sur la rivière Grise. Sur le papier, tout est parfait. Sauf que… la loi, la vraie, n’aime pas trop les raccourcis. Peut-on changer la Constitution sans Assemblée constituante ? La réponse est courte : non, sauf si on appelle « Assemblée constituante » une réunion entre cousins dans une villa d’accueil. L’article 284 de l’actuelle Constitution de 1987 est pourtant clair comme le clairon : « Toute consultation populaire visant à modifier la Constitution par voie référendaire est formellement interdite. » Donc, la route est tracée : pour refonder l’État, il faut une Assemblée nationale élue, des représentants légitimes du peuple, bref, une démocratie. Et non un comité nommé à huis clos pendant qu’à l’extérieur, les balles sifflent plus que les débats publics. L’astuce est habile : au lieu de convoquer une véritable assemblée constituante, on passe par une Conférence nationale nommée par décret (c’est-à-dire par un exécutif sans mandat populaire). Et on espère ensuite transmettre le projet de Constitution à un autre comité non élu (le Conseil présidentiel de transition), pour qu’il le valide et convie le peuple « en ses comices ». Comices ! Le mot latin sonne noble, mais en créole, ça donne plutôt « manje komik ». Le Conseil présidentiel de transition, mis en place officiellement le 12 avril 2024 à la suite de la démission d’Ariel Henry — lequel gouvernait sans légitimité populaire depuis l’assassinat de Jovenel Moïse — est censé incarner provisoirement l’exécutif. Selon le décret publié au Journal officiel « Le Moniteur », sa mission est double : ramener la sécurité dans le pays et organiser des élections crédibles d’ici février 2026. Mais depuis sa création, aucune avancée concrète n’a été enregistrée, en particulier sur la question cruciale de la sécurité. La violence armée s’aggrave, les gangs prospèrent, et la transition semble surtout patiner. Mais au-delà des détails procéduraux, une question fondamentale s’impose : une Constitution peut-elle être adoptée par décret ? Même Duvalier aurait hésité. Une Constitution, dans un État de droit, n’est pas une circulaire ministérielle. C’est l’expression suprême de la souveraineté populaire. Elle ne peut émerger que d’une Assemblée constituante élue par le peuple ou d’un référendum, dans un cadre légal clair et rigoureux. Un décret, lui, est un simple acte administratif ou exécutif. Il ne porte aucun pouvoir constituant. (D’ailleurs, la Constitution actuellement en vigueur interdit explicitement toute tentative de modification par consultation populaire en dehors du cadre prévu, excluant ainsi toute voie référendaire imposée arbitrairement par un pouvoir en place.) Et vouloir faire naître une Constitution par décret, c’est comme vouloir bâtir un gratte-ciel avec une cuillère à soupe. Même les régimes autoritaires comme celui des Duvalier prenaient soin de maquiller l’autoritarisme sous forme de plébiscites : en 1964, François Duvalier a organisé un référendum truqué pour se déclarer président à vie. Mais il ne s’est jamais aventuré à déclarer une Constitution en vigueur par un simple décret gouvernemental. Le ridicule, même la dictature savait le respecter. Et si cette nouvelle Constitution doit entrer en vigueur par voie référendaire, on doit se poser cette question sérieuse : est-ce un gouvernement non élu, sans base constitutionnelle, qui peut convoquer ce référendum ? Un gouvernement inconstitutionnel peut-il approuver une nouvelle Constitution ? Si on se fie à l’article 58 de la Constitution actuelle, la souveraineté réside dans l’universalité des citoyens, pas dans un Conseil présidentiel nommé sans base électorale. Le gouvernement de transition lui-même est né d’un accouchement difficile, sans forceps juridiques. Il n’est pas élu, il n’est pas investi par un parlement légitime, et n’a reçu aucun mandat du peuple pour réécrire la loi-mère. Changer la Constitution est un acte grave, qui engage la nation pour des générations. Ce n’est pas une fiche de poste à modifier dans un cabinet ministériel ! Le minimum requis, c’est une légitimité populaire claire et incontestable. Or, comment peut-on produire une Constitution durable avec un pouvoir éphémère, issu de tractations opaques ? On peut comprendre l’envie de réforme. La Constitution de 1987 est parfois bancale, souvent inadaptée. Mais on ne corrige pas une fondation en béton fissuré avec du maquillage institutionnel. La procédure compte autant que le texte. Et ici, on est plus proche d’un bricolage juridique que d’un chantier constitutionnel. C’est le grand sport national. Incapable de faire circuler les bus de l’État, on redessine les pouvoirs. En panne de solutions économiques, on redéfinit les articles. À défaut de rétablir la paix dans les quartiers, on trace de nouvelles cartes électorales. Ce réflexe d’écriture est fascinant : on rédige pour dissimuler l’impuissance. C’est un peu comme repeindre la façade d’une maison en ruine pour faire croire qu’elle est habitable. Résultat : on a une Constitution toute neuve, pendant que le pays est toujours géré en mode catastrophe naturelle. Et puis, soyons francs : que vaut un texte qui garantit la « sécurité » et les « droits fondamentaux », alors que même les sénateurs ont besoin d’escortes blindées pour traverser un carrefour ? Que vaut la promesse de participation des jeunes, des femmes et de la diaspora, quand ces derniers sont exclus du processus lui-même ? Ce n’est plus de l’auto-sabotage, c’est du théâtre de marionnettes. La diaspora : courtisée dans les discours, exclue dans les articles L’Avant-projet de Constitution 2025 est joliment écrit. On y lit des promesses d’inclusion, de décentralisation, de participation. Les articles chantent comme des poèmes républicains : « égalité entre les sexes », « liberté d’expression », « respect des droits humains », « droit à l’information », etc. On dirait un manifeste progressiste. Sauf que le réel, lui, n’a pas lu le texte. Prenons un exemple comique : l’article 35-1 exige qu’au moins 4 % du PIB soit alloué à l’éducation. Admirable. Mais au moment même où cette promesse est rédigée, les écoles ferment par manque de sécurité, les enseignants ne sont pas payés, et les enfants apprennent à se coucher par terre au son des rafales. Le PIB ? Il est aussi virtuel que l’État. La contradiction est flagrante : plus on écrit de nobles principes, plus la réalité s’effondre. L’avant-projet est un miroir aux alouettes : il reflète nos idéaux, mais pas nos moyens. Ironie suprême : dans la note de présentation, on parle de consultations « dans les départements du pays ainsi qu’à l’étranger ». Très bien. Mais dans les conditions d’éligibilité, on glisse subrepticement des clauses d’exclusion : ne pas avoir une autre nationalité, avoir résidé plusieurs années dans le pays, ne pas avoir renoncé à sa nationalité dans le passé, etc. Bref, des conditions taillées pour écarter les Haïtiens de l’extérieur, ces mêmes héros économiques qui envoient chaque année plus de 3 milliards de dollars en transferts. C’est comme inviter la diaspora à dîner… mais en lui demandant de rester dehors. Changer la Constitution n’est pas une mauvaise idée en soi. Mais encore faut-il le faire dans les règles, avec légitimité et respect du droit. Ce n’est pas en contournant la loi qu’on crée un État de droit. Ce n’est pas en excluant les citoyens qu’on fonde une démocratie. Et ce n’est pas en déguisant un comité de nomination en « conférence nationale » qu’on fabrique un avenir commun. En Haïti, nous avons un talent fou pour les textes : nous écrivons ce que nous ne faisons pas, nous promettons ce que nous ne pouvons tenir, et nous rêvons d’un pays à coups d’articles et de paragraphes. Mais pendant ce temps, la vraie Constitution du peuple, celle qui est écrite dans la poussière des routes non réparées, dans la peur des quartiers sans État, dans la douleur des familles déplacées… elle, elle crie silence. Et si on commençait, pour une fois, par faire respecter une Constitution avant d’en inventer une nouvelle ? Quand réécrire la Constitution devient un aveu d’échec national Il y a des pays qui célèbrent leurs Constitutions comme des contrats de confiance avec le peuple. En Haïti, on les accumule comme des certificats de divorce avec la réalité. Celle de 1805 est née dans le sang et la dignité, celle de 1987 dans l’espoir d’un renouveau démocratique. Et nous voilà, en 2025, face à un avant-projet écrit dans l’ombre, validé par personne, et piloté par une gouvernance qui n’a jamais reçu les clés du consentement populaire. C’est à croire que plus le pays est ingouvernable, plus on écrit. On empile les articles comme on empile les sacs de riz dans les hangars humanitaires : sans garantie de distribution, sans chaîne de valeur, sans plan. On croit que le verbe peut compenser l’absence d’actes, que le mot « république » suffit à effacer le chaos. Mais une Constitution, ce n’est pas un vœu pieux. C’est une boussole dans la tempête, pas un origami qu’on plie selon les humeurs politiques. Elle n’a de sens que si elle est issue du peuple, discutée, débattue, contestée, approuvée dans le tumulte sacré du dissensus démocratique. Ce texte, lui, est né d’un décret. D’un décret ! Ce mot qui, dans l’histoire des peuples, a toujours fait trembler les libertés. Ce mot qui évoque l’ordre venu d’en haut, la verticalité sans dialogue, l’autorité sans enracinement. On veut nous faire croire que la Constitution de demain résoudra les crimes d’aujourd’hui. Mais une Constitution qui naît dans l’illégalité portera toujours un vice congénital. Elle ne fondera pas un nouvel ordre : elle prolongera le désordre. Pire encore, elle le maquillera d’un langage propre, d’une syntaxe républicaine, d’un trompe-l’œil juridique. Car oui, on peut convoquer la modernité à coups de virgules. On peut évoquer la diaspora, la jeunesse, la parité, l’éducation et même l’amour dans les marges d’un avant-projet. Mais si le socle est corrompu par l’illégitimité, tout l’édifice vacillera au premier tremblement — et Haïti, pays des secousses, en sait quelque chose. Alors il faut le dire sans détour : changer la Constitution sans assemblée constituante, sans élections, sans peuple, c’est un simulacre. Un théâtre d’ombres qui prétend éclairer l’avenir. C’est transformer un outil sacré en gadget transitoire. Et cela, même Duvalier, avec ses relents monarchiques, le faisait avec plus de subtilité. Le plus grand danger n’est pas ce texte lui-même. Ce n’est ni sa syntaxe, ni ses promesses, ni ses omissions. C’est ce qu’il dit de nous : notre incapacité à bâtir le commun autrement que par la fuite en avant. Notre manie de penser qu’on peut refonder la nation en escamotant le peuple. Notre tragique habitude de répondre à chaque naufrage par un changement de papier, au lieu de changer de cap. Une Constitution ne se décrète pas. Elle se mérite. Elle se forge dans l’écoute et la confrontation, dans l’inclusion et la clarté. Elle est l’aboutissement d’un processus populaire, pas le point de départ d’un exécutif sans peuple. Sinon, ce n’est pas une Constitution. Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 11 mois
Haïti : comment le projet de Constitution 2025 veut bannir la diaspora
À croire que l’avant-projet de Constitution 2025 d’Haïti a été rédigé dans une salle climatisée, à l’abri de toute intelligence diasporique. On y sent une volonté subtile — mais ferme — de verrouiller l’avenir politique du pays au détriment de ceux qui, chaque mois, envoient leurs maigres économies à la terre de leurs ancêtres. Non pas pour acheter le silence, mais pour soutenir les vivants, enterrer les morts, et financer le pays que d’autres détruisent joyeusement, décret après décret. Ce texte constitutionnel — ou devrions-nous dire, ce brouillon de rejet — a la particularité de faire l’unanimité… contre lui. Surtout auprès de la diaspora haïtienne, cette « colonne vertébrale invisible » de l’économie nationale. Chaque année, plus de trois milliards de dollars sont envoyés par les Haïtiens vivant à l’étranger, ce qui représente l’une des principales sources de devises du pays. Pourtant, ce même pays, par l’entremise du Comité de Pilotage de la Conférence Nationale, cherche aujourd’hui à exclure ces mêmes acteurs de la vie publique nationale. Drôle de logique : « On prend votre argent, mais gardez vos idées pour vous ». Une double peine pour les binationaux L’avant-projet de Constitution prévoit que seuls les citoyens haïtiens ayant exclusivement la nationalité haïtienne pourront accéder à certaines fonctions électives, dont la présidence et le parlement. C’est l’article 73 pour les députés, l’article 78 pour les sénateurs. Vous êtes binational ? Dehors. Même si vous êtes né en Haïti, même si vous n’avez jamais craché sur votre passeport bleu, même si vous jurez en créole-haïtien dès qu’on vous double dans un stationnement à Montréal — vous êtes persona non grata. Et le plus ironique dans tout ça ? C’est qu’une des membres du comité de pilotage qui signe ce texte, Kerlande Mibel, est elle-même canado-haïtienne. Elle est donc exclue par le texte qu’elle promeut. Nous sommes dans l’absurde le plus raffiné : des gens écrivent une loi qui les exclurait eux-mêmes s’ils tentaient de se présenter. Kafka aurait applaudi. À LIRE AUSSI : Haïti, le seul pays où fuir devient patriotique L’autre clause polémique, c’est l’obligation de résidence continue en Haïti pendant deux à trois ans avant de pouvoir prétendre à certaines fonctions. C’est le moyen parfait pour éliminer tous ceux qui vivent à l’étranger mais restent engagés à fond pour leur pays. Ceux qui ont fui pour des raisons de sécurité, pour étudier, pour survivre — eux aussi, on les raye du destin national. Tant pis s’ils ont formé des dizaines de jeunes en ligne, fondé des ONG ou envoyé des conteneurs de manuels scolaires. Ils n’ont pas mis les pieds sur le territoire pendant trois ans ? Inéligibles. Prochaine question. C’est un peu comme si on disait à un père qui envoie de l’argent à sa famille chaque mois : « Tu ne vis plus ici, donc tu n’es plus le père. » Une égalité en carton recyclé L’article 13 du projet de Constitution déclare, la main sur le cœur : « Le droit de voter, de se porter candidat et d’occuper les fonctions publiques est reconnu aux Haïtiens vivant à l’intérieur du pays et aux Haïtiens vivant à l’étranger, dans les mêmes conditions. » Ah bon ? Et ces « conditions », ce sont celles qui apparaissent deux pages plus loin : ne pas avoir une autre nationalité, avoir résidé dans le pays plusieurs années d’affilée, ne pas avoir renoncé à sa nationalité dans le passé (même de manière administrative ou contrainte). Bref, une égalité conditionnelle, comme les soldes sur des produits déjà épuisés. Mais rappelons-le calmement : posséder une deuxième nationalité ne signifie pas renoncer à la première. On parle ici de double nationalité, un principe reconnu en droit international public comme en droit comparé. Ironiquement, je ne connais personne — absolument personne — qui se soit levé un matin pour dire : “Aujourd’hui, je renonce à ma nationalité haïtienne !” Cela n’existe que dans les articles de loi mal inspirés ou dans les cauchemars bureaucratiques. Dans les faits, un Haïtien binational reste un Haïtien. Et souvent, encore plus impliqué que celui qui vit à quelques mètres d’un bureau électoral mais qui n’y met jamais les pieds. À LIRE AUSSI : Port-au-Prince, laboratoire national du « Kalé Wès » perpétuel On reconnaît ici la stratégie haïtienne du « je t’aime moi non plus » : la diaspora est bonne pour porter des cercueils et des valises, mais pas des idées ni des responsabilités politiques. Même lorsqu’on lit que des députés et sénateurs peuvent être élus depuis l’étranger (articles 72-3 et 76-3), les conditions sont tellement serrées qu’on a l’impression de lire une circulaire de la NASA pour aller sur Mars. En vérité, tout est fait pour maintenir un simulacre d’inclusion tout en verrouillant l’accès réel au pouvoir. Et ce n’est pas un oubli. C’est volontaire, planifié, cynique. C’est un message clair : « Merci pour vos transferts, vos Western Union et vos GoFundMe. Mais pour le reste, on vous demande de rester à votre place. » Haïti n’est pas une île : c’est un archipel humain Rappelons un fait essentiel : la diaspora haïtienne, ce n’est pas une population secondaire. C’est une partie intégrante de la nation. Elle parle créole, vote parfois même plus que ceux de l’intérieur (quand on lui en donne la possibilité), et elle est souvent plus structurée politiquement que les partis locaux. Elle envoie des livres, du matériel médical, des idées, de la solidarité. Elle a parfois une meilleure vision de l’avenir du pays parce qu’elle a vu fonctionner d’autres systèmes, d’autres modèles. L’exclure, c’est refuser l’expertise acquise ailleurs. C’est choisir de construire un pays en tournant le dos à la moitié de sa force vive. Ce projet de Constitution divise le peuple haïtien en deux catégories : les « authentiques », ceux qui vivent sur le territoire, et les « semi-citoyens », ceux qui vivent ailleurs. C’est une forme d’apartheid politique, où le droit d’avoir voix au chapitre est réservé à ceux qui respirent l’air vicié du pays au quotidien, comme si cela garantissait la légitimité morale. À LIRE AUSSI : 7 février 1986 : Le rêve qu’on nous a vendu Mais alors, les 3,5 millions d’enfants de la diaspora qui chantent La Dessalinienne tous 18 mai en terres étrangères, ils comptent pour du beurre ? Les médecins haïtiens en Floride qui offrent des soins gratuits lors de leurs retours ne sont pas assez haïtiens pour proposer une loi ? Les écrivains, les enseignants, les entrepreneurs qui investissent dans leur commune natale n’ont pas voix au chapitre ? Allons donc. C’est comme si on disait à un cœur transplanté : « Merci de pomper notre sang, mais tu n’es pas un vrai organe. » Pourtant, sans la diaspora, Haïti aurait déjà sombré dans une asphyxie économique totale. Les caisses de l’État sont vides, les routes sont des parcours de guerre, et le système éducatif tient debout par miracle… mais on trouve le moyen de refuser les bras, les cerveaux et les cœurs prêts à servir. Halte à la Constitution du mépris Ce texte n’est pas un avant-projet. C’est un arrière-pensée. Une stratégie à peine voilée pour exclure, stigmatiser, marginaliser. Une tentative de garder le pouvoir entre les mains d’une minorité d’initiés, au détriment de la majorité des Haïtiens, qu’ils vivent à Tabarre ou à Toronto, à Miragoâne ou à Miami. En démocratie, personne ne devrait être obligé de choisir entre ses droits et son passeport. Et une Constitution digne de ce nom ne devrait jamais servir à exclure, mais à rassembler. Alors, aux membres du Comité de Pilotage — Enex J. Jean-Charles, Gédéon Charles, Edelyn Dorismond, Norah Jean-François, Franck Lauture, Kerlande Mibel, Amary Joseph Noel, Wideline Pierre, Joram Vixamar — mais aussi à vous, membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), qui portez la responsabilité historique de valider ou rejeter ce texte : sachez-le — l’Histoire n’absout jamais ceux qui codifient l’injustice. À LIRE AUSSI : Haïti : neuf dirigeants « complètement cons » et un pays pris en otage Car une nation qui exclut ses enfants est une nation qui s’écrit sans avenir. Et s’ils persistent à verrouiller la Constitution contre leurs propres frères, alors qu’ils se souviennent de ceci : Haïti n’est pas une maison qu’on hérite, c’est un feu qu’on porte. Et ce feu, la diaspora l’a gardé vivant quand plus personne n’y croyait. Si l’on nous interdit d’y mettre les pieds, alors nous y mettrons le mot. Si l’on nous refuse le droit d’écrire l’avenir, alors nous en serons les correcteurs. Et si l’histoire devait un jour chercher ses coupables, qu’elle commence par ceux qui ont écrit une Constitution pour soustraire un peuple à lui-même. Car un peuple amputé de sa diaspora est un pays qui marche en boitant vers l’abîme — en se prenant pour un marathonien. Avant-projet de Constitution de la Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 11 mois et 1 semaine
Ce drapeau que je ne peux plus saluer sans colère
Le 18 mai marque la fête du drapeau haïtien, symbole fondateur né à l’Arcahaie en 1803 au cœur de la lutte pour l’indépendance. Depuis, cette date est célébrée comme un rappel de l’unité nationale et du courage de nos ancêtres. Pourtant, dans le contexte actuel d’un pays à bout de souffle, gangrené par la violence, l’exil et l’abandon, que reste-t-il de la promesse de ce drapeau ? Peut-on encore le célébrer sans hypocrisie, sans douleur ? Cette chronique est une lettre ouverte à notre mémoire collective, mais aussi un cri de lucidité dans un océan de mensonges patriotiques. Il y a des jours où les symboles ne suffisent plus à panser les plaies. Où l’étoffe d’un drapeau, aussi belle soit-elle, ne peut couvrir l’étendue d’un pays à genoux. Aujourd’hui, 18 mai 2025, la République d’Haïti s’apprête encore une fois à brandir son emblème bicolore avec ferveur. Dans les écoles, on apprendra aux enfants que le rouge et le bleu cousus ensemble ce jour-là à l’Arcahaie sont les couleurs de l’unité. Que ce drapeau a surgi d’un élan de liberté, d’une volonté farouche de ne plus être esclave, d’un acte de bravoure face à l’Empire colonial. On leur dira que ce drapeau est notre fierté. Mais que vaut un drapeau qu’on agite sur un champ de ruines ? Même le berceau du drapeau, l’Arcahaie, n’échappe plus au vertige du chaos. Là où jadis les couleurs de l’union furent cousues dans l’espoir, ce sont désormais les rumeurs d’incursions armées qui cousent l’effroi dans les esprits. La solennité a fui la commune, et avec elle, la possibilité d’y organiser la moindre cérémonie officielle. L’État, pris de vertige, a préféré déplacer les festivités au Cap-Haïtien, comme on déplace une façade sur une scène trop fissurée. Mais même là-bas, entre les détritus non ramassés, les quartiers sans lumière et l’indifférence résignée des habitants, l’éclat de la fête ne prend pas. L’histoire se trouble, les symboles se cherchent un abri. Chaque année, à cette date, les autorités organisent des discours. On installe des tribunes, on entonne l’hymne national, on dépose des gerbes de fleurs sur des monuments qu’on n’entretient plus. Et le peuple, quand il n’est pas en fuite, quand il n’est pas caché dans un abri, quand il n’est pas pris au piège entre deux factions armées, regarde tout cela avec un silence épais dans le regard. Le silence de ceux qui n’y croient plus. L’impossible fidélité à un symbole trahi Le drapeau d’Haïti a été cousu dans la révolte. Il a vu naître une nation d’anciens esclaves qui osaient dire au monde : « Nous serons libres, ou rien du tout. » « Liberté ou la mort! » Il a flotté sur les champs de bataille, sur les décombres de l’ancienne colonie, sur le souffle des premiers rêves d’émancipation noire. Il a traversé les époques, les dictatures, les coups d’État, les catastrophes naturelles, les promesses trahies. Il a résisté à tout, sauf peut-être à l’indifférence actuelle. On nous demande de respecter le drapeau. D’en faire un totem au-dessus des divisions. Mais comment saluer un drapeau pendant que des enfants meurent de faim à l’ombre de ses plis ? Comment se lever au garde-à-vous quand les écoles ferment, quand les hôpitaux deviennent des cibles de guerre urbaine, quand l’État, derrière ce drapeau, est devenu un spectre impuissant ? Le rouge ne représente plus le sang des héros tombés pour la liberté, mais celui des victimes anonymes tombées dans les rues de Port-au-Prince, de Carrefour-Feuilles, de Delmas 18, de Cité-Soleil. Le bleu n’évoque plus l’espoir d’un peuple uni, mais le vert-de-gris des blindés étrangers stationnés dans nos quartiers, le froid métallique des armes de contrebande. Et pourtant, dans les manuels, dans les commémorations, dans les allocutions présidentielles — quand il y a encore un président —, on continue de faire semblant. On répète les mêmes mots, on convoque Dessalines et Pétion, on cite Catherine Flon comme si son geste de couturière sacrée pouvait encore rapiécer notre tissu social déchiré. Je repense souvent à ce jour de mai 1803. Pas comme à un souvenir glorieux, mais comme à une mise en scène fondatrice dont le peuple haïtien paie toujours le prix. Ce jour-là, les chefs de guerre ont compris qu’il fallait une image forte : unir le noir et le mulâtre, recoudre le pays à coup de symboles. Le drapeau est né comme un acte de propagande politique efficace, certes, mais aussi comme un contrat moral entre les insurgés. Un contrat rompu depuis longtemps. Ce que nous fêtons aujourd’hui, ce n’est pas seulement une bannière. C’est le mythe de l’unité, constamment trahi. C’est l’illusion d’un État souverain, chaque jour piétiné. C’est la mémoire d’un pays qui refuse de faire face à sa déchéance présente. Fête du drapeau ou minute de silence ? Il serait peut-être plus honnête de déclarer le 18 mai journée de deuil national. Car il faut le dire : notre drapeau est en berne, moralement sinon physiquement. Il flotte dans le vent, mais il n’habite plus les cœurs. Et c’est peut-être cela, la vraie défaite d’un pays : quand même ses symboles ne parviennent plus à émouvoir ceux qui y croyaient. Il est facile, pour ceux qui vivent loin du tumulte, de se draper dans une fierté abstraite et de me reprocher mon ton désabusé. Mais que savent-ils des ruelles ensanglantées, des écoles fermées par les balles, des enfants qui récitent la devise nationale les pieds dans la boue et la peur au ventre ? Ils confondent patriotisme avec folklore, et préfèrent applaudir l’image plutôt que confronter la réalité. Je ne suis pas moins haïtien parce que je refuse de m’incliner devant une façade. Je suis de ceux qui croient qu’aimer un pays, c’est aussi le secouer quand il dort trop longtemps dans l’illusion. Ce drapeau mérite notre respect, mais il mérite surtout qu’on le défende avec cohérence, pas avec des slogans vides hurlés entre deux exils. Je ne peux pas fêter un drapeau pendant que des familles sont massacrées. Pendant que les enfants grandissent sans école, les mères sans avenir, les pères sans dignité. Je ne peux pas répéter que ce drapeau est celui de la liberté quand tant de compatriotes vivent sous l’emprise de la peur. Quand l’État est tenu par la gorge par des gangs mieux armés que la police. Quand ceux qui nous dirigent ne défendent que leur clan, leur classe, leur compte en banque. Quand les symboles meurent avant les peuples Certains me diront que le drapeau est au-dessus de tout, qu’il faut continuer à l’honorer malgré tout. Je répondrai ceci : l’amour du drapeau ne peut être une religion vide. Il ne peut se réduire à une prière rituelle pendant que le pays brûle. Un drapeau sans justice n’est qu’un bout de tissu. Une nation sans peuple libre n’est qu’un mot vide dans les manuels. Et pourtant, je ne veux pas renier ce drapeau. Je veux encore y croire. Mais pour cela, il faudrait que ce pays me donne une raison d’y croire. Il faudrait que les valeurs qu’il représente soient de retour : le courage, l’égalité, la souveraineté, l’inclusion, la solidarité. Il faudrait que les jeunes qui se cachent aujourd’hui dans les camps de fortune puissent un jour le regarder sans haine, sans amertume. Peut-être qu’un jour, quand les armes se seront tues, quand les écoles auront rouvert, quand les dirigeants gouverneront avec éthique, quand les pays étrangers cesseront de nous traiter comme une anomalie, ce drapeau retrouvera son éclat. Peut-être qu’alors, nous pourrons enfin fêter dignement la mémoire de 1803, non pas comme une nostalgie répétée, mais comme une réalité retrouvée. Mais aujourd’hui, je ne célébrerai pas. Je regarderai le drapeau sans l’embrasser. Je l’écouterai sans l’applaudir. Je le respecterai, oui, mais avec douleur. Avec lucidité. Avec la rage de celui qui voit son pays trahi et refuse de se taire. Parce que l’amour véritable, même pour un symbol Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 11 mois et 2 semaines
Terrebonne, Port-au-Prince et la démocratie en baskets
Et si une seule voix pouvait changer le destin d’un pays? À Terrebonne, c’est ce qui vient de se produire. L’élection de Tatiana Auguste, à 24 ans, par une voix d’écart seulement, nous rappelle avec éclat que la démocratie n’est jamais un geste banal. On a tous, un jour, pensé que notre vote ne changeait rien. Que les dés étaient jetés, les sièges déjà assignés, les jeux joués entre les puissants, bien avant que notre bulletin ne glisse dans l’urne en carton recyclé. C’est un réflexe canadien aussi commun que le sirop d’érable ou les débats sur le prix du logement : cette impression douce-amère que voter, c’est parfois comme crier dans une tempête. Et pourtant. Samedi dernier, dans la paisible circonscription de Terrebonne, ce réflexe a pris un sacré coup. Ou plutôt une claque électorale d’une violence douce, presque poétique : Tatiana Auguste, 24 ans, libérale d’origine haïtienne, a remporté l’élection… par une seule voix. Oui, une. Pas deux. Pas cinquante. Une voix. Et pas n’importe quelle voix. Ce n’est pas juste une voix de plus, c’est une voix de démocratie, de destin, d’histoire même. Celle qui dit : « Tu vois, toi qui hésitais à te lever ce matin-là, qui te disais que ça ne servait à rien, c’est toi. C’est ta voix qui a changé le cours du pays. » Il y a quelque chose de profondément humain – et follement ironique – dans cette victoire à une voix près. Comme si le destin s’était amusé à rappeler à toute une population, d’un clin d’œil bienveillant : chaque voix compte. Il aurait suffi que l’électeur qui devait voter Tatiana ait été coincé dans le trafic, ou que son chien ait fait une fugue de dernière minute, et c’en était fini. On ne parle pas ici d’un concours de pâtisserie à la radio communautaire, mais bien de l’avenir d’une circonscription fédérale, de sièges parlementaires, de politiques publiques, de budgets et de lois. Le Parti libéral passe de 169 à 170 sièges. Un siège de plus, c’est une marche de plus vers la majorité parlementaire (majorité atteinte à 172 sièges). Et tout ça, parce qu’un citoyen quelque part s’est dit : « Allez, je vais voter. » Et si c’était vous, cette voix-là? Tatiana Auguste n’a pas seulement gagné une élection. Elle a renversé un mur de clichés et d’indifférence. D’abord, parce qu’à 24 ans, elle devient une des plus jeunes députées du pays. Ensuite, parce qu’elle est noire, femme, immigrée – et donc tout ce que certains aiment à croire « loin du pouvoir ». Arrivée de Port-au-Prince à l’âge de 8 ans, elle incarne cette promesse silencieuse que la démocratie peut être habitée par toutes les couleurs de passeports, de prénoms et de mémoires. Et c’est beau à voir. Pour une fois, ce n’est pas un vieux politicien au regard aussi sec que son programme qui rafle la mise, mais une jeune femme dont l’énergie électrise un comté et fait vibrer un pays entier. Son élection, c’est le triomphe d’une nouvelle génération. Une génération qui doute, qui tweete plus vite qu’elle ne vote, mais qui, quand elle s’engage, peut littéralement changer l’Histoire. Il n’y a pas de petite voix quand la grande histoire passe. Imaginez maintenant celui ou celle qui a permis cette victoire. On ignore qui c’est. Mais cette personne devrait, à mon humble avis, recevoir un certificat encadré du ministère du Hasard, une médaille de la Démocratie en pantoufles, ou à tout le moins, un dessert gratuit dans le prochain BBQ communautaire. Ce citoyen ordinaire, que personne n’a applaudi en sortant de l’isoloir, qui a probablement jeté sa petite brochure électorale dans le bac de recyclage en soupirant, a pourtant fait basculer un pays. Sans bruit. Sans tambour. Une voix parmi des milliers, mais la voix décisive. Voilà le paradoxe merveilleux de la démocratie : ce sont les invisibles qui font les révolutions. Et à ceux qui se disent encore « à quoi bon? », qu’on leur montre Terrebonne. Qu’on leur dise : « Là-bas, une voix a tout changé. » Les chiffres ne mentent pas, mais ils dansent Cette élection, c’est aussi une valse numérique. Le 28 avril, Tatiana Auguste menait par 35 voix. Puis, après la validation postélectorale, la bloquiste Nathalie Sinclair-Desgagné (sortante depuis 2021) reprenait l’avantage de 44 voix. Et de la conservatrice Adrienne Charles, elle aussi originaire d’Haïti, en troisième position. On aurait pu croire que tout était joué. Mais voilà : en politique comme en amour, il y a toujours un dernier mot. Le dépouillement judiciaire a remis Tatiana en tête… par une voix. Et dire que ce type de dépouillement n’est requis que lorsque l’écart est inférieur à 0,1 % des votes valides exprimés. En gros : les cas où le suspense est si intense qu’il pourrait faire transpirer un comptable. L’histoire de cette victoire minuscule mais titanesque a quelque chose d’irrésistiblement drôle, au fond. Une voix. On dirait une blague, une comédie absurde sur la lenteur administrative, ou un sketch de sitcom parlementaire : « Monsieur le Président, nous demandons une majorité. » »Et vous l’aurez peut-être… si Martin avait pas oublié de voter. » C’est le Canada dans tout ce qu’il a de plus doux, plus modéré, plus poli – mais aussi plus surprenant. Une démocratie qui ne se fait pas dans les coups d’État ou les barricades, mais dans la patience des dépouillements et la magie d’un bulletin bien coché. Les grandes histoires commencent souvent par une seule voix Dans quelques années, on parlera peut-être encore de cette élection. Peut-être que Tatiana Auguste deviendra ministre… Peut-être qu’elle aura inspiré une vague de jeunes candidates venues de tous les horizons, qui auront compris que leur voix n’est pas seulement entendue, mais qu’elle peut tout faire basculer. Et si tout cela arrive, on se souviendra d’où tout est parti : une voix. Une seule. Une victoire serrée comme un dimanche de pluie, mais porteuse d’une lumière rare. Alors la prochaine fois que quelqu’un vous dira que voter ne sert à rien, souriez. Offrez-lui un petit clin d’œil, et dites simplement : « Terrebonne, 2025. » Et laissez le reste en suspens. Parce que parfois, une simple voix peut faire trembler tout un pays. Ce n’est pas une victoire comme les autres. Ce n’est pas qu’une addition de chiffres dans une colonne Excel d’Élections Canada. C’est une leçon. Une gifle douce à l’indifférence. Une gifle pour chaque « ça sert à rien » jeté au vent avec lassitude. Une gifle pour ceux qui ont baissé les bras, pour ceux qui ont troqué leur voix contre le confort du silence. Parce qu’au fond, cette voix, c’est bien plus qu’un chiffre. C’est la voix de l’espoir. La voix de celles et ceux qu’on n’attendait pas. C’est la voix de Port-au-Prince qui résonne jusque dans les travées du Parlement canadien. C’est la voix d’une jeunesse qu’on croyait désengagée, mais qui murmure, puis crie, puis transforme. Un pays ne bascule pas toujours dans le tumulte. Parfois, il change dans le calme. Il se retourne doucement, au détour d’un vote oublié, d’un geste solitaire. Il suffit d’une voix, d’un oui, d’un bulletin, pour bousculer l’histoire. Et si cette voix-là, la pro Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 12 mois
« 4 Kampé », « Je vais », « Ti Tass » : qui a vraiment les droits sur le tube viral ?
Alors que le succès fulgurant de la chanson 4 Kampé enflamme les plateformes numériques, une bataille juridique oppose le compositeur haïtien Fabrice Rouzier au chanteur Joé Dwèt Filé, soulevant des questions complexes de droits d’auteur, d’hommage artistique et de mémoire musicale. Entre des œuvres qui s’entrelacent — Ti Tass (1986), Je vais (2002), et 4 Kampé (2024-2025) — et des artistes qui se contredisent, cette affaire emblématique révèle les failles juridiques d’un patrimoine souvent transmis sans contrat. Plongée dans les méandres du droit d’auteur, entre droit civil et common law. Dans le monde de la musique, l’inspiration peut parfois flirter dangereusement avec l’appropriation. C’est ce que semble illustrer, à première vue, le litige qui oppose actuellement le célèbre compositeur haïtien Fabrice Rouzier au chanteur franco-haïtien Joé Dwèt Filé, à propos de la chanson « 4 Kampé », immense succès musical avec plus de 74 millions de vues en quelques mois. La plainte en justice déposée par Rouzier — qui inclut également l’acteur Tonton Bicha et six autres entités — a fait ressurgir un passé musical aussi riche que litigieux, remontant à une œuvre presque oubliée : Ti Tass, composée en 1986 par Les Frères Dodo. Mais au-delà de la polémique artistique et des émotions médiatiques, que dit le droit ? Comment analyser cette affaire dans un cadre juridique, à la fois dans les systèmes de droit civil comme celui de la France, d’Haïti ou du Québec, et dans les systèmes de common law comme celui des États-Unis ? Qui détient réellement les droits d’auteur ? Quelle est la valeur juridique d’un hommage artistique ? Et au final, qui risque de gagner — ou de perdre — ce procès ? Des œuvres enchâssées dans le temps Pour bien comprendre les enjeux juridiques, il faut remonter aux origines. La chanson Ti Tass est publiée en 1986. Composée par Les Frères Dodo, elle est ancrée dans le patrimoine musical haïtien. En 2002, Fabrice Rouzier reprend cette chanson, lui donne un nouveau souffle en l’intitulant Je vais, avec des ajouts scéniques notables : Tonton Bicha, dans son rôle de vieux rusé, discute avec une prostituée — incarnée par nul autre que Michel Martelly — dans une scène devenue culte. Cette scène constitue la charpente narrative d’un échange comique, basé sur un jeu de mots autour de « kampé », soit « debout » en créole haïtien. En 2024, Joé Dwèt Filé puise dans cette scène pour créer une toute nouvelle chanson, 4 Kampé. Le morceau cartonne. Dans son clip, on aperçoit brièvement les personnages du clip de Je vais, pendant moins de vingt secondes. 4 Kampé – Prod by : Joé Dwét Filé, Aznvr, Natewkeys Lyrics by : Joé Dwèt Filé Réal : Joé Dwèt Filé, Francis KLM, Emk LAB Ce que réclame la justice : droits d’auteur, voisins et moraux La plainte de Fabrice Rouzier contre Joé Dwèt Filé repose sur plusieurs fondements : Violation des droits d’auteur (notamment sur la chanson Je vais).Utilisation de son image dans le clip 4 Kampé sans autorisation.Réutilisation de la scène culte de Je vais, sans rémunération ou crédit. Etc… Mais à cette plainte s’ajoute un rebondissement majeur : Lucien Jean, membre fondateur du groupe Les Frères Dodo, a déclaré dans une vidéo virale le 25 avril 2025 qu’il n’a jamais cédé les droits de la chanson Ti Tass à Fabrice Rouzier. Il affirme n’avoir jamais signé aucun contrat ni reçu la moindre compensation financière pour l’adaptation de Ti Tass en Je vais. Autrement dit, Rouzier aurait utilisé une œuvre préexistante sans autorisation expresse de son créateur. Lucien Jean a affirmé avoir tenté à plusieurs reprises de joindre Fabrice Rouzier, sans jamais obtenir de réponse. Il considère que ses droits d’auteur sur Ti Tass ont été utilisés sans son consentement, ni cédés formellement. Il maintient qu’il demeure titulaire de ces droits, même si, vraisemblablement, l’absence de dépôt officiel ou de protection juridique adéquate à l’époque fragilise sa position actuelle. Il précise également qu’il n’a jamais participé au tournage du clip de Je vais. Un jour, invité par un ami (Jean Marc Appollon) chez Rouzier, on lui aurait simplement demandé de chanter Ti Tass juste « pour le plaisir », et il aurait été filmé et enregistré à son insu, sans qu’aucun accord formel ne soit établi ni qu’il soit informé que sa voix et son image allaient être utilisées et diffusées publiquement. Néanmoins, le simple fait qu’il n’ait pas engagé de démarche formelle ne constitue en aucun cas un transfert légal. Cette déclaration soulève donc une véritable zone grise quant à la légitimité de l’adaptation réalisée par Rouzier en 2002, et remet en question sa capacité à revendiquer aujourd’hui un monopole juridique sur une œuvre dont il n’aurait jamais obtenu les droits initiaux. Ce double niveau de revendications — entre Jean contre Rouzier d’une part, et Rouzier contre Joé d’autre part — crée un enchevêtrement juridique qu’il faut démêler. Ce que dit le droit civil (France, Québec, Haïti) Dans les systèmes de droit civil, les droits d’auteur comprennent : Le droit moral : inaliénable, il protège l’intégrité de l’œuvre et le droit au nom.Les droits patrimoniaux : cessibles, ils permettent l’exploitation économique de l’œuvre (reproduction, adaptation, etc.). Trois problèmes apparaissent ici : Si Rouzier n’a jamais obtenu formellement les droits de Lucien Jean, alors l’adaptation de Ti Tass en Je vais pourrait être considérée comme illégale. Rouzier ne pourrait donc pas transmettre ou défendre des droits qu’il ne détient pas lui-même. La maxime juridique « Nemo plus juris ad alium transferre potest quam ipse habet » (nul ne peut transférer plus de droits qu’il n’en possède) s’appliquerait ici pleinement.Même si Rouzier avait les droits sur Je vais, l’œuvre 4 Kampé de Joé présente des différences substantielles : ni les paroles, ni la musique ne sont identiques. Ce serait plutôt une œuvre dérivée, inspirée de l’univers narratif, mais réécrite. Cela pourrait rendre la poursuite fragile, car le simple clin d’œil visuel ou narratif à une scène déjà culte ne suffit pas, en droit civil, à établir une contrefaçon, à moins qu’il y ait copie substantielle.L’apparition de moins de 15 secondes d’un extrait visuel ne constitue pas nécessairement une infraction, notamment si elle peut être considérée comme une citation artistique ou un hommage. Le Code de la propriété intellectuelle en France autorise les « courtes citations » ou « pastiches » dans certaines conditions. Haiti Twoubadou – Je vais En common law (États-Unis, Angleterre, Canada anglais) En common law, le raisonnement s’oriente davantage autour du fair use (usage équitable). Les juges évaluent : Le but et la nature de l’utilisation (commercial ou non).La nature de l’œuvre originale.La quantité et la substance utilisée.L’effet sur la valeur économique de l’œuvre originale. Dans le cas de 4 Kampé, Joé Dwèt Filé pourrait plaider qu’il s’agit d’un hommage satirique, d’une création nouvelle avec un univers propre, qui ne nuit pas commercialement à Je vais (ou à Ti Tass). D’autant plus que la chanson Je vais n’a été déposée en copyright que récemment, en février 2025, soit après la sortie de 4 Kampé. Autre fait troublant : la question de l’image. Si Rouzier apparaît dans 4 Kampé durant moins de 15 secondes, et si cette image provient d’une vidéo déjà diffusée sur le web, sans indication de restriction, il serait difficile de soutenir une atteinte à son droit à l’image, surtout dans une œuvre artistique satirique ou hommage. Une œuvre qui renaît, mais à qui appartient-elle ? Au cœur du litige se trouve un problème plus philosophique : à qui appartient la culture populaire ? Le jeu de mots de Bicha, la scène de négociation comique, sont devenus des références culturelles au-delà de leur cadre initial. Ce sont des « mèmes » avant l’heure. Cela dit, la justice ne juge pas la pertinence culturelle, mais la légalité. Et sur ce terrain, plusieurs arguments desservent Rouzier : Il n’a jamais acquis formellement les droits de Ti Tass.Il a attendu 23 ans pour déposer officiellement Je vais.Il a intégré des figures publiques (Tonton Bicha, Michel Martelly) dans sa création, sans encadrer leurs droits voisins à long terme.Son apparition dans 4 Kampé est brève, non diffamatoire, et sans usage commercial de son nom ou de sa voix. Plus troublant encore : la nouvelle version 2025 de la chanson, intitulée 4 Kampé II, interprétée avec la star nigériane Burna Boy, ne contient ni l’image de Rouzier, ni aucun extrait de la chanson Je vais — et pourtant, c’est cette version internationale qui semble avoir déclenché l’action en justice. Pourquoi poursuivre Burna Boy, si le cœur du litige est censé reposer sur une citation brève issue du clip d’origine ? Cette question soulève la possibilité d’une action motivée non pas par la protection de l’œuvre, mais par le succès fulgurant et les revenus potentiels d’une collaboration de haut calibre. Joé Dwèt Filé & Burna Boy- 4 Kampe II [Official Audio] Un précédent intéressant pour la musique haïtienne Cette affaire, loin d’être une simple querelle d’ego, pose de profondes questions sur la gestion des droits musicaux en Haïti. Pendant longtemps, les œuvres n’étaient pas protégées par des dépôts officiels. Beaucoup d’artistes ont vu leur travail utilisé sans reconnaissance ni compensation. Mais dans un monde globalisé où les œuvres peuvent être reprises, remixées, traduites et streamées à l’infini, les règles changent. La SACEM, BMI, SOCAN et autres sociétés de gestion collective n’auront de poids que si les artistes haïtiens prennent conscience de leurs droits, les documentent et les revendiquent correctement. Qui risque de gagner ? Droit civil vs Common law Dans un système civiliste (comme en Haïti, au Québec ou en France), la procédure pourrait se retourner contre Fabrice Rouzier s’il ne peut prouver qu’il détient les droits d’auteur sur Je vais. La parole de Lucien Jean, bien que tardive, pourrait ébranler la validité de ses revendications. De plus, l’absence de similarité textuelle ou mélodique entre 4 Kampé et Je vais affaiblit l’argument de la contrefaçon. Dans un système de common law, comme aux États-Unis, la défense de Joé reposerait sur le fair use et la transformation artistique. Il pourrait aisément démontrer que 4 Kampé est une œuvre nouvelle, inspirée mais indépendante. Et l’apparition brève d’une image, sans usage lucratif de la personne ou de la voix, ne suffirait pas à établir un préjudice. »Ti Tass » · Les frères dodo · Jean Lucien · ℗ 9424869 Records DK Released on: 1986-02-08 · Auto-generated by YouTube. Une bataille perdue d’avance ? Si la musique est un langage universel, le droit, lui, est un labyrinthe technique. Et dans ce labyrinthe, c’est souvent la preuve écrite, la traçabilité des droits et la capacité à prouver une intention malveillante qui font foi. Rouzier, malgré son statut de figure incontournable de la musique haïtienne, semble avoir engagé une bataille juridique fragile, tant sur le fond que sur la forme. Joé Dwèt Filé, en s’appuyant sur la transformation créative, l’hommage, et la brève citation visuelle, dispose d’une ligne de défense solide. Le plus grand perdant dans cette affaire, au final, pourrait bien être la mémoire collective haïtienne — tiraillée entre droit, oubli, et réappropriation. Mais peut-être qu’au-delà des codes du droit civil et des nuances du fair use, cette affaire nous rappelle une vérité plus profonde : dans un pays comme Haïti, où la mémoire artistique s’écrit souvent sans notaire et se transmet de bouche en bouche, la chanson est à la fois archive et épave, bien commun et bombe à retardement. Chaque note oubliée, chaque accord non déclaré devient une faille juridique. Et dans cette faille, ce n’est pas seulement un compositeur ou un chanteur qui risque de tomber. C’est toute une culture qui vacille, faute d’avoir su protéger ce qu’elle crée. Alors que le monde entier danse aujourd’hui sur 4 Kampé, la vraie question n’est pas de savoir qui a raison ou tort devant un juge, mais plutôt : qui écrira les règles demain pour que l’héritage musical haïtien cesse d’être pillé ou disputé, et devienne enfin ce qu’il mérite d’être — un patrimoine protégé, célébré, e Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 12 mois
Le dernier battement avant l'urne
À la veille des élections fédérales, alors que les dernières pancartes s’effacent derrière le vacarme des promesses, il reste un geste silencieux et puissant : voter. Dans ces dernières heures suspendues, il est temps de réfléchir à la signification profonde de cet acte simple et immense, où chaque citoyen, dans le secret de l’isoloir, devient artisan de son propre destin. Il y a dans l’air un frisson que même les discours des candidats ne parviennent plus à dompter. Une tension douce, presque imperceptible, comme le dernier battement d’aile d’un papillon avant qu’il ne se pose sur la main d’un enfant. Ce soir, dans chaque ville, dans chaque maison, même dans les silences, une question danse sans oser se nommer : que signifie réellement voter? Demain, le Canada se rendra aux urnes pour choisir ses représentants à la Chambre des communes. Un geste simple — tracer une croix, plier un bulletin, le glisser dans une boîte — mais un geste chargé d’une signification aussi ancienne que les premiers peuples rassemblés autour d’un feu pour décider du sort de leur tribu. Il ne s’agit pas seulement d’élire un gouvernement. Il s’agit d’affirmer, encore une fois, que le pouvoir appartient, en théorie du moins, à celles et ceux qui acceptent d’en porter la responsabilité. À la veille de cette élection cruciale, les Canadiens sont appelés à choisir parmi plusieurs leaders aux visions distinctes : Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, successeur de Justin Trudeau à la tête du Parti libéral, prône une approche centrée sur la stabilité économique et la souveraineté nationale face aux tensions avec les États-Unis. Pierre Poilievre, chef du Parti conservateur, adopte une rhétorique populiste et nationaliste, axée sur la réduction des impôts, la suppression de la taxe carbone et la défense des intérêts canadiens, bien que son alignement perçu avec Donald Trump ait suscité des critiques. Jagmeet Singh, du Nouveau Parti démocratique, met l’accent sur des politiques sociales progressistes, telles que l’annulation des prêts étudiants et l’accès universel aux médicaments, mais sa proximité avec l’ancien gouvernement libéral pourrait lui coûter des appuis. Yves-François Blanchet, du Bloc québécois, défend les intérêts du Québec, notamment en matière de souveraineté et de diversification des partenariats commerciaux, même si le mouvement indépendantiste semble moins prioritaire dans l’électorat québécois en 2025. Voter : un acte de foi laïque urne Voter, c’est croire. Non pas croire aveuglément en ceux qui sollicitent notre confiance, mais croire que notre voix, fût-elle modeste et solitaire, pèse encore dans le grand concert de la cité. C’est un acte de foi laïque : nous tendons la main vers l’avenir, sans savoir ce qu’il nous rendra. C’est croire que, dans l’imperfection, dans l’incertitude, dans la cacophonie des promesses, il demeure un espace où la volonté humaine peut infléchir le cours des choses. Il serait facile de céder au cynisme. Il serait tentant de se dire que rien ne changera, que tout est joué d’avance, que les puissants, quelque soit leur couleur politique, se moquent bien du bulletin anonyme d’un citoyen ordinaire. Mais refuser de voter, ce serait céder à l’idée que nous sommes impuissants. Ce serait abandonner sans même livrer bataille. Nous vivons à une époque où le bruit nous submerge. Opinions, scandales, indignations fabriquées à la chaîne, coups d’éclat éphémères : tout est immédiat, instantané, consommable. Or, voter est un acte lent. Profond. Un choix qui demande de sortir de la frénésie pour retrouver une forme de silence intérieur. C’est accepter de peser, de réfléchir, de juger — non dans l’excitation d’un « like », mais dans la lenteur d’une conscience engagée. Le vote est un murmure têtu contre le vacarme ambiant. Il est, dans son essence, une déclaration intime : « Je compte. Je décide. J’existe. » La démocratie : un miracle quotidien On oublie souvent que la démocratie n’a rien de naturel. C’est une conquête, arrachée de haute lutte par des générations qui n’avaient même pas le droit de prononcer leur propre nom dans l’Histoire. C’est un miracle quotidien que de pouvoir choisir ceux qui nous gouvernent sans effusion de sang, sans menaces, sans que nos vies ne soient mises en péril au simple fait de déposer un papier dans une urne. Demain, dans le secret de l’isoloir, chacun redeviendra souverain. Qu’importe le statut social, la fortune, l’érudition : le bulletin d’un premier ministre sortant pèse exactement le même poids que celui d’un ouvrier, d’une infirmière, d’un étudiant, d’un grand-parent. Dans cette cabine étroite où il n’y a ni hiérarchie, ni privilège, la démocratie retrouve sa pureté première. Voter, c’est aussi reconnaître notre vulnérabilité collective. Aucun gouvernement ne détient les clés du bonheur. Aucun programme électoral ne guérira à lui seul les injustices séculaires, les douleurs humaines, les incertitudes économiques, les tourments écologiques. Voter, ce n’est pas croire en des sauveurs. C’est choisir, parmi des projets imparfaits, celui qui nous semble le plus juste pour aujourd’hui et, peut-être, un peu pour demain. C’est accepter de s’inscrire dans un temps long. De faire partie d’une histoire qui nous dépasse. Paradoxe suprême : dans une démocratie en bonne santé, le droit de vote devient parfois banal, presque ennuyeux. Et c’est peut-être là sa plus belle victoire. Ce n’est pas la terreur, ce n’est pas la peur du tyran, ce n’est pas la menace de l’arbitraire qui nous pousse aux urnes : c’est la routine du citoyen libre. Mieux vaut mille élections ennuyeuses qu’une seule révolution sanglante. Mieux vaut un choix difficile que l’absence totale de choix. Certains diront que voter n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Peut-être. Mais une élection est faite de millions de gouttes. Et sans elles, il n’y a ni fleuve, ni mer. Chaque bulletin déposé est une petite victoire contre l’indifférence. Contre la résignation. Contre cette tentation sournoise de croire que les choses se feront sans nous. Car si nous ne prenons pas la peine de choisir, d’autres choisiront à notre place. Et il est rare que ceux qui ne vous ressemblent pas, qui ne vous comprennent pas, prennent soin de votre avenir. Demain : l’invitation silencieuse Alors, que reste-t-il à faire à la veille du grand jour? Peut-être simplement prendre un instant. Respirer. Relire ce que signifie cet acte de voter. Demain, nous sommes invités, non par obligation, mais par conviction, à écrire une ligne de plus dans l’histoire de notre pays. Il n’est pas nécessaire d’être sûr de soi pour voter. Il suffit d’avoir une espérance fragile et obstinée que le monde peut, au détour d’une croix sur un papier, devenir un peu meilleur. La grandeur du vote n’est pas dans sa perfection. Elle est dans cette foi têtue, parfois naïve, parfois lucide, que chaque choix, aussi modeste soit-il, est une brique supplémentaire dans l’édifice du commun. À quelques heures de l’ouverture des bureaux de vote, la nuit porte conseil. Il est encore temps d’écouter son cœur, son intelligence, ses doutes même. Car voter, ce n’est pas seulement élire un député ou un premier ministre. C’est, d’une certaine manière, se choisir soi-même : citoyen responsable, acteur d’une démocratie imparfaite, mais précieuse. Demain, le bruit retombera, les pancartes électorales s’effaceront, les slogans se perdront dans la poussière de l’histoire. Mais votre voix, elle, continuera de vivre dans l’avenir que vous aurez contribué à façonner. Car au fond, voter, ce n’est pas seulement choisir des candidats. C’est choisir de continuer à croire en nous-mêmes, malgré nos échecs, nos déceptions, nos doutes. C’est rallumer une bougie dans la tempête et déclarer, sans cri ni tambour, que l’espoir n’est pas mort. Demain, en déposant notre bulletin dans l’urne, nous ne signons pas un contrat avec des promesses : nous déposons une pierre de plus sur le chemin fragile de notre humanité partagée. Il ne tient qu’à nous de ne pas laisser ce chemin s’effacer sous nos pas. Le vote est ce fil invisible qui relie nos solitudes et tisse, chaque jour un peu plus, la grande tapisserie inachevée du vivre-ensemble. À ceux qui hésitent encore, souvenez-vous : un seul geste, minuscule et solitaire, peut résonner longtemps dans le grand orchestre du destin commun. Car au fond, ce n’est pas le bulletin de vote qui est sacré.C’est le geste invisible qu’il porte : celui de croire, envers et contre tout, que l’humanité avance mieux quand elle choisit librement ses pas.Demain, entre vos doigts, ce petit morceau de papier pèsera plus lourd que toutes les plaintes du monde.C’est Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 12 mois
Borges, le rêveur d’éternités
Il est des rencontres silencieuses qui changent à jamais le cours d’une vie intérieure. Ma découverte de Borges n’eut rien d’un événement tonitruant : ce fut une confidence chuchotée dans un roman de Dany Laferrière, un nom semé comme un charme discret. Depuis ce jour, lire Borges, c’est pour moi entrer dans l’éternité à travers la plus fine des passerelles : celle des mots. Voici l’histoire de cette rencontre, et de cet homme qui rêva la littérature comme d’autres rêvent l’univers. Il y a des écrivains que l’on découvre par hasard, d’autres par amour, et quelques rares élus que l’on rencontre comme on rencontrerait un dieu voilé derrière les pages. C’est ainsi que j’ai croisé Jorge Luis Borges, guidé par l’admiration tendre et rêveuse de Dany Laferrière, ce semeur d’éblouissements qui parsème ses romans de références littéraires comme on jette des poignées d’étoiles dans l’obscurité. Je n’avais que peu d’années de lecture véritable derrière moi lorsque, au détour d’une page de L’énigme du retour, Dany Laferrière évoqua Borges. Ce n’était pas un hommage lourd, pompeux, mais une allusion légère, presque chuchotée, comme si l’on parlait d’une évidence. Borges : ce nom sonnait comme une clef cachée. J’ai su alors, sans explication rationnelle, qu’il me fallait ouvrir cette porte. Et quelle porte. Quelle vertigineuse traversée. Borges, cet écrivain argentin presque aveugle, a réussi l’impensable : il a prouvé que la réalité ne réside pas dans la matière, mais dans les livres. Que le monde, loin d’être limité à nos cinq sens, respire, palpite, s’échappe dans les bibliothèques, dans les labyrinthes de mots, dans les songes qui se ramifient comme des arbres sans fin. Borges n’a pas raconté le monde : il l’a recréé, recomposé, rechanté. Il fut un Aleph vivant, un concentré d’éternité en chair et en os, une bibliothèque ambulante dont chaque mot résonne encore dans les couloirs de notre pensée. Il est l’auteur qui, à lui seul, a su tisser des labyrinthes où le lecteur, loin de se perdre, se trouve. Où la réalité et la fiction s’étreignent jusqu’à devenir indiscernables. Un prophète d’Amérique Si l’on juge les peuples à leurs prophètes, l’Amérique latine peut, par Borges, se tenir droite et fière devant le tribunal de l’Histoire. Depuis son bureau modeste de Buenos Aires, cet homme qui n’avait plus besoin d’yeux pour voir a effleuré de sa plume la texture même de l’éternité. Il y a dans son écriture une alliance rare entre la rigueur de l’intelligence et la délicatesse du symbole. Chez lui, le temps n’est pas une route linéaire, mais un dédale où chaque mot, chaque phrase est un fil d’Ariane. Lire Borges, c’est errer avec ferveur dans un labyrinthe dont la sortie n’est pas l’objectif : c’est l’égarement lui-même qui devient quête. Comparé aux géants de la littérature latino-américaine — García Márquez, Carpentier, Vargas Llosa, Asturias —, Borges évolue sur un autre plan. Les autres écrivent avec le sang, la terre, la faim, l’amour ou le pouvoir ; Borges, lui, écrit avec le temps, la mort, l’infini. Tandis que les autres racontent le monde, lui le rêve. Tandis que les autres disent la réalité, lui la questionne, la retourne, la dissout et la recompose. On lui reprocha parfois — sottement — de ne pas prendre part aux grands drames sociaux de son temps. On lui fit grief de son détachement, de son absence de militantisme. Mais Borges avait compris ce que tant d’autres ignorent : il existe des tragédies plus profondes que la misère matérielle. Il savait que la plus terrible des pauvretés est celle de l’âme face au vide. Dans Le Sud, l’un de ses contes les plus poignants, il raconte l’histoire d’un homme qui accepte la mort avec une sorte de dignité ancestrale, comprenant que toute vie n’est qu’une lente préparation à cet instant ultime. Y a-t-il drame plus pur, plus universel que celui-ci ? Borges n’a pas écrit pour flatter les modes, ni pour répondre aux attentes des époques : il a écrit pour l’éternité. Et l’éternité, comme chacun sait, ne s’encombre pas de mots d’ordre politiques. Un Nobel qui n’aurait rien ajouté Certains pleurent encore l’injustice : comment Borges, ce titan, n’a-t-il pas reçu le prix Nobel ? Mais ce serait mal comprendre ce qu’il fut. Son œuvre ne pouvait être couronnée par des lauriers humains : elle est de celles que seul le temps, cet autre nom de l’infini, peut consacrer. Peut-être que Borges n’a pas eu le Nobel tout simplement parce qu’il l’avait déjà transcendé. Il est juste — et nécessaire — de dire que Borges est le deuxième plus grand écrivain de langue espagnole après Cervantès. Mais même cela semble pauvre face à son véritable exploit : avoir insufflé à notre langue des dimensions nouvelles, avoir montré que les mots, s’ils sont choisis avec assez d’amour et d’intelligence, peuvent plier le réel comme on plie un drap. Lire Borges, c’est approcher un oracle. Sa prose ne supporte ni la précipitation ni la lecture distraite. Elle exige du lecteur un acte de foi, une ferveur. Chaque mot semble avoir été déposé avec la minutie d’un horloger fou. La Demeure d’Astérion, Funes ou la mémoire, Tlön, Uqbar, Orbis Tertius : chacun de ses textes est une clef ouvrant une multitude de portes, toutes donnant sur des mondes aussi déroutants que familiers. Quand j’ai lu Borges pour la première fois, ce fut moins un choc qu’une reconnaissance : je n’y ai pas trouvé un maître inaccessible, mais un homme ayant renoncé aux miroirs pour ne pas se perdre dans ses propres abîmes. Derrière son ironie feutrée, son scepticisme élégant, j’ai deviné un écrivain hanté par le mystère, un homme profondément bouleversé par ce qu’il ne pouvait comprendre — et qui, pour cette raison même, écrivait. Non pour expliquer le monde, mais pour mieux accepter son insondable étrangeté. L’Amérique latine a engendré de brillants poètes de feu, de puissants romanciers de terre, de féroces chroniqueurs de poudre. Mais elle n’a produit qu’un seul théologien de l’infini : Borges. Lire Borges, ce n’est pas simplement lire un homme. C’est être lu par une conscience qui nous dépasse. C’est entrer dans un dialogue silencieux avec l’invisible. C’est comprendre, au détour d’une phrase, que nous sommes faits de la même matière que les songes. À l’heure où tant d’écrivains ploient sous le poids de l’actualité, Borges a fait le choix sublime d’être un artisan d’éternités. Il n’a pas écrit pour son époque ; il a écrit pour toutes les époques. Un instrument céleste Borges est, pour nous, ce que Homère fut pour les Grecs, Dante pour les Italiens, Blake pour les Anglais. S’il est vrai que la langue espagnole fut un jour une musique céleste, elle trouva en Borges son instrument le plus juste, le plus pur. Cervantès inventa la langue espagnole telle que nous la connaissons ; Borges, lui, l’a rêvée. Et dans ce rêve, nous avons trouvé non seulement un monde, mais une infinité de mondes. Car Borges n’écrit pas pour être lu avec les yeux, mais avec l’âme entrouverte, avec cette secrète lucidité qui sait que toute réalité n’est qu’une métaphore patiemment ourdie. Lire Borges, c’est marcher à tâtons dans des corridors de poussière et de lumière, où le temps se replie sur lui-même comme une étoffe ancienne, où l’infini respire dans les replis minuscules d’une phrase. Il est ce veilleur immobile qui, sans jamais s’éloigner de son modeste bureau, a exploré plus de territoires que tous les conquistadors du monde. Son arme n’était ni l’épée ni le sceptre, mais le mot : ce mot fragile et pourtant plus durable que toutes les pierres. À travers lui, la littérature est devenue non pas un simple écho du réel, mais sa transfiguration. Dans l’univers de Borges, il n’y a pas de vérités définitives, seulement des reflets, des éclats d’éternité entre les mailles du doute. L’homme y est moins un héros qu’un rêveur égaré, moins un bâtisseur qu’un promeneur d’ombres, avançant à tâtons dans l’immense labyrinthe de l’être. Et peut-être est-ce cela, en fin de compte, la plus grande leçon que nous lègue Jorge Luis Borges : apprendre à aimer le mystère plus que la certitude, préférer l’énigme au dogme, comprendre que les bibliothèques sont des cathédrales sans dieux, mais pleines de promesses. Il est des écrivains qui marquent leur temps ; Borges a marqué l’éternité. Et quand le dernier livre sera refermé, quand les dernières bibliothèques se seront tues sous la poussière du monde, une voix persistera — ténue, vibrante, inépuisable — pour nous murmurer encore que le vrai Paradis ne fut jamais un lieu, mais un regard, une soif, une page tournée dans la nu Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 12 mois
Francisco, l'immigrant devenu pontife du monde
Il y a des morts qui n’éteignent rien. Qui, au contraire, rallument en nous la mémoire vive de ce que fut l’humain derrière la fonction. Le départ du pape François, ce 21 avril à 88 ans, laisse un vide immense, mais surtout une lumière allumée : celle d’une Église — et d’une humanité — qu’il rêvait plus accueillante, plus modeste, plus fraternelle. « Yo soy un inmigrante », répétait Jorge Mario Bergoglio, fils d’immigrants italiens installés en Argentine, devenu le premier pape latino-américain de l’histoire. Cette phrase, il ne la prononçait pas par rhétorique ou par compassion distante. Elle était viscérale. Gravée dans sa mémoire familiale, tatouée sur sa conscience. Lors de sa visite historique aux États-Unis en 2015, devant les puissants réunis à la Maison-Blanche, au Congrès, aux Nations Unies, François l’a clamé haut et fort : l’Amérique doit se souvenir que sa grandeur est née de l’accueil de ceux qui fuyaient la faim, la guerre, l’oppression. Comme Emma Lazarus (poétesse américaine du 19ème siècle) l’écrivait dans le poème gravé à la Statue de la Liberté : « Donnez-moi vos pauvres, vos exténués, Vos masses innombrables aspirant à vivre libres… » Défendre les invisibles Mais François ne s’est pas contenté de mots. Il a embrassé les plus humbles. Aux « laveurs de voitures » sans papiers de New York, il a dit : « Mon admiration pour vous est sans limites. Vous honorez le travail honnête. Vous êtes un exemple pour le monde. » Dans un monde où les travailleurs invisibles sont souvent criminalisés, il a su voir leur dignité et leur courage. Devant le Congrès américain, il a osé demander la fin de l’hostilité envers les immigrants. Non par calcul politique, mais par fidélité à l’Évangile et à la règle d’or qu’il répétait comme un refrain sacré : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. » Le message du pape François n’était pas simplement religieux. Il était profondément humain. Il invitait à une révolution silencieuse : remplacer la peur par la rencontre, la méfiance par la fraternité. À New York, il fit un geste hautement symbolique : ordonner que les plus riches de la planète soient assis aux côtés des laveurs de voitures dans la cathédrale Saint-Patrick. Geste d’une simplicité biblique, mais à la portée immense : rappeler aux puissants que la véritable grandeur se mesure à la capacité de s’asseoir à la table des humbles. Un regard œcuménique sur le monde Ce n’est pas un hasard si, partout où il allait, François rassemblait à ses côtés juifs, musulmans, bouddhistes, orthodoxes. Pour lui, l’humanité ne devait pas être un clocher fermé, mais une vaste tente ouverte aux vents du dialogue. Il avait compris que, dans un monde globalisé, la haine ne s’éteint que par la connaissance mutuelle, que la coexistence n’est pas une utopie, mais une urgence. En cela, il a incarné non seulement l’Église catholique, mais une idée plus vaste : celle d’une spiritualité de la rencontre, capable d’unir au lieu de diviser. Nul n’ignore que François s’est heurté aux murailles internes de l’Église. Ses dénonciations contre la pédophilie, la corruption vaticane, les finances occultes, et son appel incessant à une Église « pauvre pour les pauvres » lui ont valu de puissantes inimitiés. Mais il n’a jamais renié sa parole. À ceux qui prêchaient le luxe, il opposa la simplicité. À ceux qui dissimulaient les crimes, il imposa le devoir de vérité. À travers ses encycliques – Evangelii Gaudium, Laudato Si’, Fratelli Tutti – François a redonné au magistère papal une pertinence brûlante. Il a parlé de la joie de l’Évangile comme d’une urgence d’action, dénoncé la culture du déchet, plaidé pour une écologie intégrale et une fraternité mondiale au-delà des frontières et des égoïsmes nationaux. Un écho prophétique Là où d’autres se seraient résignés au cynisme du monde, François a continué de croire. Croire qu’il est possible d’inverser la logique du rejet, croire que le soin de la maison commune n’est pas un luxe mais une nécessité vitale, croire que la fraternité humaine peut résister aux tentations barbares de l’individualisme. Sa mort, survenue juste après la bénédiction pascale, ressemble à un dernier acte de fidélité. Il a tenu jusqu’au bout son serment d’être un serviteur, pas un souverain. Mais il serait injuste d’édulcorer son héritage. François est parti sans réussir à transformer en profondeur l’institution qu’il a servie. L’Église reste riche, souvent arrogante, parfois complice des puissances de ce monde. Ce combat, il l’a mené avec la conscience douloureuse que certaines forteresses ne tombent pas d’un souffle, même saint. Et pourtant, il l’a mené avec une cohérence rare. « Il vaut mieux être athée qu’un mauvais chrétien », disait-il. Phrase terrible pour une Église longtemps prompte à juger. Mais phrase juste, tant elle recentre la foi non sur l’apparence, mais sur la vérité intérieure. Adieu, Francisco Aujourd’hui, alors que résonnent les échos de ses homélies dans les mémoires bouleversées, ce qui reste n’est pas tant une figure pontificale que celle d’un homme profondément humain. Un homme qui, dans un monde dressant des murs et érigeant des barbelés, a rappelé que nous sommes tous des migrants en quête d’un toit pour l’âme. Un homme qui a semé des graines d’espérance dans un monde de défiance. Un homme qui a montré, sourire après sourire, larme après larme, qu’on pouvait être pontife sans être pontifiant, qu’on pouvait être puissant sans perdre sa tendresse. Si la lecture éclaire notre chemin dans l’existence, alors lire François, c’est renouer avec ce qu’il y a de plus noble en nous. Relire Evangelii Gaudium pour se souvenir que la foi véritable est action joyeuse. Relire Laudato Si’ pour comprendre que la planète est un frère, non un stock de ressources. Relire Fratelli Tutti pour cultiver en nous le rêve fou d’une fraternité universelle. Car derrière la figure du Pape défroqué de toute pompe, il y avait un artisan patient d’une humanité réconciliée. Un bâtisseur de ponts dans un monde de murs. Que restera-t-il de François dans l’histoire ? Peut-être pas tant des réformes visibles que cette voix inlassable qui nous murmurait : « Aimez. N’ayez pas peur. Ne rejetez personne. » Ce n’est pas peu de chose, dans un monde épuisé par ses colères et ses cynismes. Ce 26 avril, Jorge Mario Bergoglio sera enterré. Mais l’immigrant, le père des pauvres, le défenseur des invisibles, continuera de vivre dans chaque acte de compassion, chaque sourire offert à un inconnu, chaque pont jeté par-dessus les gouffres de la peur. À toi, Francisco Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 12 mois
Le pouvoir des petites habitudes
Il y a des phrases qui traversent la vie comme des météores. Des mots simples, presque anodins, mais qui viennent heurter l’intelligence avec la douceur d’une vérité profonde. Dans une vidéo devenue virale, un père parle à son fils. Pas comme un maître donne une leçon, mais comme un homme transmet une sagesse. Il dit : 27 euros par jour, ça fait 10 000 euros par an. Lire 20 pages par jour, c’est 30 livres par an. Marcher 10 000 pas par jour, c’est 70 marathons. Il égrène des gestes minuscules, des actions presque ridicules prises isolément. Et pourtant, ces petites habitudes, répétées jour après jour, deviennent des puissances silencieuses. Voici pourquoi elles sont la vraie révolution intérieure de notre époque. Dans un monde où l’on cherche le spectaculaire, la croissance rapide, l’immédiateté des résultats, il est plus que jamais vital de réhabiliter l’importance de ce qui semble lent, ordinaire, presque banal. Car ce sont ces gestes minuscules qui, par leur répétition, bâtissent un socle solide sur lequel une vie entière peut se reposer. L’effet cumulé : la victoire du lent sur le rapide Dans un monde qui glorifie l’instantané, le spectaculaire, le résultat immédiat, parler de lenteur revient presque à faire un acte de résistance. Pourtant, la vie ne se transforme pas en un seul coup de théâtre. Elle se façonne à coups de petites décisions quotidiennes, presque invisibles. Il faut apprendre à faire confiance à ce que l’on ne voit pas encore, à croire que les gestes apparemment insignifiants d’aujourd’hui préparent silencieusement les victoires de demain. On veut souvent perdre dix kilos d’un coup, devenir riche d’un seul projet, changer sa vie du jour au lendemain. Mais la vérité, c’est que la constance bat toujours l’intensité. Une habitude, même minuscule, peut entraîner une transformation immense si elle est tenue dans la durée. Lire 20 pages par jour, c’est 600 pages par mois. En un an, c’est une trentaine de livres. Ce que bien des gens n’ont jamais lu dans leur vie entière. Et pourtant, cela ne prend qu’une vingtaine de minutes par jour. Ce qui est infime à l’échelle d’une journée devient monumental à l’échelle d’une année. À LIRE AUSSI : L’art subtil de s’épanouir dans un monde chaotique Cette logique s’applique à tous les domaines : à l’amour, au travail, à la santé, à la pensée. Un mot gentil chaque matin peut sauver un couple. Dix minutes d’économies par jour peuvent changer un destin financier. Une prière chuchotée chaque soir peut bâtir une paix intérieure. C’est aussi cela, l’effet cumulé : une somme d’actions modestes, mais puissantes, qui finissent par créer une dynamique irréversible. Le philosophe Aristote disait : Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée. L’excellence n’est donc pas un acte, mais une habitude.Aristote Cette citation, souvent galvaudée, contient cependant une vérité nue : la transformation commence dans l’ordinaire. Les sommets ne sont atteints que par ceux qui ont accepté de gravir la montagne marche après marche, pas ceux qui rêvent de l’hélicoptère. C’est dans les petites choses que naissent les grands destins. Le futur se cache dans le banal, pas dans l’exceptionnel. Et c’est cela, le pouvoir extraordinaire des habitudes : elles s’infiltrent sans bruit et déplacent des montagnes. Elles sont l’arme douce contre l’éparpillement, le désordre, la procrastination. Elles sont une forme d’engagement envers soi-même. La discipline invisible : rituel ou routine? Quand on parle d’habitude, beaucoup entendent « contrainte ». Mais une vraie habitude n’est pas une prison, c’est un rituel. La différence est subtile, mais essentielle. La routine subie fatigue. Le rituel choisi élève. C’est une manière de ritualiser la vie, de lui redonner du rythme, de la cohérence, un fil conducteur. Prenons le simple exemple de l’eau. Une goutte qui tombe toujours au même endroit finira par creuser la pierre. Ce n’est ni sa force, ni sa violence, ni sa vitesse qui créent l’impact. C’est sa persévérance. Voilà pourquoi les habitudes sont puissantes : elles transforment l’environnement, la matière et l’âme. Ce sont elles qui font de nous des êtres consistants, enracinés, fidèles à un engagement personnel. La discipline de lire quelques pages chaque jour, de faire un peu de sport, de méditer quelques minutes, ou même d’écrire trois lignes dans un carnet intime… toutes ces petites pratiques agissent comme des rituels de présence à soi. Elles sont des actes de résistance contre la dispersion. Dans un monde bruyant, elles deviennent nos îlots de silence, de recentrage, de vérité. Dans un monde saturé de sollicitations, où le scrolling est devenu un sport national, revenir à soi par un rituel personnel est une manière de reprendre le contrôle sur sa propre narration. Et cette narration, si elle est ponctuée de gestes choisis, devient un chef-d’œuvre de cohérence. Le chaos extérieur ne nous affecte plus de la même manière quand on a une stabilité intérieure. Les habitudes, bien choisies, deviennent des racines. Et tout arbre qui prend racine dans une pratique féconde finit par porter des fruits, tôt ou tard. Il ne s’agit donc pas de faire beaucoup, mais de faire un peu, bien, souvent, et avec joie. La discipline n’est pas l’ennemie de la liberté, elle est sa condition. Les habitudes comme identité en construction Ce que nous faisons chaque jour, même sans y penser, finit par définir ce que nous sommes. On croit souvent que notre identité est fixe, que nous sommes nés avec certains traits qu’on traîne toute la vie. Mais ce n’est qu’une illusion. L’identité, au fond, est une histoire qu’on se raconte. Et chaque habitude est un chapitre de cette histoire. Si chaque jour tu décides d’agir comme un lecteur, tu deviens un lecteur. Si chaque jour tu cuisines, tu deviens un cuisinier. Ce ne sont pas les diplômes ou les grands titres qui façonnent l’identité : ce sont les gestes répétés. Et cette vérité devrait être enseignée dès l’école : nous sommes des êtres en devenir. À LIRE AUSSI : La honte c’est l’autre Changer ses habitudes, c’est changer son futur soi. C’est écrire une nouvelle page de soi-même, sans tambours ni trompettes, mais avec constance. Et parfois, il suffit d’une seule petite habitude pour déclencher tout un effet domino. Une action en appelle une autre. Et le cercle vertueux s’installe. C’est le principe même de l’autopropulsion : on se met en mouvement, et le mouvement crée sa propre énergie. Même les mauvaises habitudes sont des preuves de cela : elles s’installent facilement, elles définissent nos automatismes. Mais si cela est vrai pour le négatif, pourquoi cela ne serait-il pas vrai pour le positif? L’humain est un être d’imitation, de répétition, d’automatisation. Autant mettre cette tendance naturelle au service de son évolution. Le pouvoir des petites habitudes, c’est aussi une foi dans la capacité de l’humain à se reprogrammer, doucement, sans violence. Une croyance en notre propre plasticité. En un mot : une forme d’espérance. Écologie de soi : prendre soin de son rythme intérieur Les grandes métamorphoses ne se font pas à coups de fouet, mais à coups de respect. Se construire par petites habitudes, c’est entrer dans une écologie de soi. C’est respecter son corps, son cerveau, son temps. C’est reconnaître que chaque transformation durable doit épouser le rythme de la vie, pas le rythme des machines. Les habitudes sont un langage que notre corps comprend. Il aime les horaires, les gestes répétés, les signaux de cohérence. Il ne se construit pas dans le chaos, mais dans la régularité. C’est pourquoi, à long terme, les plus grandes révolutions sont silencieuses. Il faut du temps pour qu’un arbre pousse, pour qu’un muscle se développe, pour qu’un esprit s’éclaire. Les habitudes sont cette patience incarnée. Prendre soin de soi, ce n’est pas se faire violence. C’est cultiver des micro-changements bienveillants. C’est comprendre que 1% de mieux chaque jour, ce n’est rien… jusqu’à ce que ce soit tout. C’est une logique simple, mais implacable : une logique de long terme dans un monde de court terme. Car 1% de mieux chaque jour, c’est 37 fois meilleur à la fin de l’année. Les mathématiques de l’habitude sont des mathématiques de la patience. Et dans un monde d’impatience, cultiver la patience est peut-être l’acte le plus révolutionnaire qui soit. Ce que tu fais aujourd’hui, tu le deviendras demain Il y a des phrases qu’il faudrait accrocher au mur : Tu es ce que tu fais quand personne ne te regarde. C’est là que tout se joue. Dans l’intime. Dans l’invisible. Dans le quotidien. Loin du regard des autres, loin des projecteurs, c’est là que se bâtit le vrai soi. Les petites habitudes ne sont pas spectaculaires, mais elles sont fondamentales. Elles ne font pas de bruit, mais elles dessinent une destinée. Elles ne brillent pas, mais elles éclairent. Elles n’attirent pas les regards, mais elles façonnent l’être. Elles sont l’antidote à la superficialité. Dans une société obsédée par les résultats, les likes et les trophées, choisir les petites habitudes, c’est choisir le réel. C’est refuser la dopamine immédiate pour construire une paix durable. C’est préférer le chemin au mirage, la lenteur à l’illusion. À LIRE AUSSI : Quand le téléphone était attaché avec un fil, les humains étaient libres Alors oui, continue de lire ces 20 pages. Continue de marcher ces 10 000 pas. Continue d’économiser ces 27 euros. Ce sont peut-être les gestes les plus politiques, les plus poétiques, les plus puissants que tu puisses poser aujourd’hui. Et peut-être, à force d’habitude, tu verras que le miracle n’était pas dans l’exception, mais dans la répétition. Car à la fin, ce sont les petites habitudes qui bâtissent les grandes personnes. Et si, au fond, la grandeur n’était pas une question de taille, mais de persistance?Et si le vrai changement ne hurlait pas, mais chuchotait chaque matin : « recommence » ?Le monde ne sera pas sauvé par des héros spectaculaires, mais par des êtres ordinaires qui répètent l’essentiel avec courage : aimer, lire, marcher, écouter, respirer, créer, économiser, apprendre.Un peu.Chaque jour.Sans gloire, mais avec sens. Parce qu’à la fin, ce n’est pas ce que tu fais une fois dans ta vie qui te transforme.C’est ce que tu fais quand tu crois que personne ne regarde,mais que ton Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Des livres contre les algorithmes : l’ultime résistance humaine
Chaque 23 avril, le monde tourne une page symbolique. La Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, instaurée par l’UNESCO, est censée nous rappeler que lire, écrire, publier sont encore – et toujours – des actes de civilisation. Une manière de dire que malgré les écrans omniprésents, les clics furtifs, les contenus jetables et les algorithmes omniscients, le livre résiste. Le livre – le vrai, le physique, le palpable – incarne une lenteur précieuse à l’heure où tout s’accélère. Il ne cherche pas à nous retenir en boucle, mais à nous transformer. Cette chronique est un hommage à cette résistance feuilletée, une invitation à rallumer les braises sous la cendre, une insurrection douce au nom de la page. À une époque où l’on « swipe » plus qu’on ne s’attarde, où l’on scrolle plus qu’on ne s’émerveille, défendre le livre – le vrai, le physique, celui qui sent la colle, la poussière, et parfois la mer – c’est un peu comme défendre une allumette face à un projecteur LED. Et pourtant, il le faut. Car entre les lignes d’un roman et les lignes de code d’un algorithme, il y a un monde. Un monde entier. Un monde qui respire l’encre, le silence et la révolte. Le livre n’est pas mort. Il s’est juste fait hacker par l’époque. Non, ce texte n’est pas un plaidoyer nostalgique pour les objets perdus, comme les cabines téléphoniques ou les films en VHS. Ce n’est pas un éloge des « bons vieux jours », c’est un cri très actuel. Un appel à ne pas abandonner ce territoire qu’est le livre. Car un livre, ce n’est pas seulement du texte. C’est un monde en 3D : intellectuel, sensoriel, spirituel. Il y a dans le livre une géographie du dedans, une topographie de la pensée, un espace qu’aucun écran rétroéclairé ne pourra jamais égaler. Quand tu ouvres un roman de Marie-Claire Blais, un poème de René Depestre, un paragraphe d’Edwidge Danticat ou un souffle de García Márquez, tu ne consommes pas du contenu. Tu entres en territoire vivant. Tu fais face à toi-même, et souvent à plus grand que toi. Ce que l’algorithme cherche, c’est ta fidélité passive. Ce que le livre propose, c’est ta liberté active. La littérature ne cherche pas à te plaire. Elle ne te « suggère » rien. Elle ne veut pas te vendre de chaussures après un paragraphe poignant. Elle ne surveille pas ton historique, ne profile pas tes faiblesses. Elle te fait confiance. Et c’est là sa grandeur. C’est pour cela qu’elle est subversive. Elle n’obéit pas à la logique marchande. Elle ne vend pas. Elle dérange. Dany Laferrière, dans une phrase limpide et puissante, a tout dit : « Un livre, c’est un pays où l’on est seul avec quelqu’un. » L’algorithme, lui, c’est une boîte de nuit où l’on est seul parmi tous. Le livre t’ouvre. L’algorithme t’enferme. L’intelligence artificielle ne nous fait pas peur parce qu’elle sait écrire. Elle nous fait peur parce qu’elle nous habitue à ne plus lire. Elle nous apprend à vivre dans la suggestion, la distraction, le prêt-à-penser. L’acte de lire un livre papier devient alors un geste radical. Une épreuve de liberté. Un acte de lenteur dans un monde qui court à sa perte. Lire un livre, c’est douter. C’est relire. C’est souligner à la main une phrase qu’on ne comprend pas encore tout à fait, mais qui nous serre la gorge. C’est revenir à la page précédente parce qu’on a manqué quelque chose. C’est apprendre à désobéir au flot. Essayez donc de faire ça avec une application de lecture numérique : à la troisième page, une publicité vous proposera des lentilles de contact. Le capitalisme ne lit pas. Il cible. Et puis, il y a le corps dans la lecture. Sentir le poids du livre, tourner les pages, marquer l’endroit avec un vieux ticket de bus ou une feuille d’arbre, le poser au chevet, le prêter à un ami et ne jamais le revoir. Un fichier numérique, lui, n’a pas d’odeur, pas de texture, pas de ride. Il ne vit pas avec nous. Il n’a pas d’histoire. Un livre, lui, peut vous rappeler un été, une rupture, un deuil, un fou rire, une pluie battante à Port-au-Prince. Un livre est un organisme vivant. Il pleure, il rit, il se froisse. Il t’accompagne. Il te juge, parfois. Il te sauve, souvent. C’est pourquoi la littérature ne va pas disparaître. Parce qu’elle est là pour veiller. Elle n’a pas besoin d’être moderne. Elle a besoin d’être vraie. Prenons Texaco de Patrick Chamoiseau : ce n’est pas un roman, c’est une civilisation qui parle. Gouverneurs de la rosée de Roumain ? Ce n’est pas un récit d’amour et de révolution, c’est un manifeste en vers cachés. Virginia Woolf ? Une voix qui t’apprend à penser avec les silences. Réjean Ducharme ? Une rébellion syntaxique à lui tout seul. Frankétienne ? Un cyclone langagier. Tous ces auteurs ont compris une chose essentielle : le feu de la littérature ne se programme pas. Il se transmet. Juan Carlos Botero l’a formulé ainsi, en citant Gustav Mahler : « La tradition n’est pas l’adoration des cendres, mais la transmission du feu. » Ce feu-là n’éclaire pas que le passé. Il brûle encore les illusions. Il éclaire ce qui gratte. Ce qu’on ne veut pas voir. Dans bien des pays, écrire reste un acte de courage. En Haïti, un mot de travers peut coûter la vie. La dictature a peur du romancier. Même dans nos démocraties douillettes, l’écrivain gêne. Car un roman peut poser des questions qu’aucun sondage n’ose formuler. Un poème peut faire trembler un ministère. Une chronique peut réveiller un peuple. C’est que la littérature n’est pas un accessoire. C’est un outil. Un outil de forage, pour extraire la vérité du silence. Un outil de démolition, pour casser les clichés. Et, espérons-le, un outil de reconstruction, pour penser — et panser — l’humain. Mais soyons honnêtes : on ne lit plus comme avant. On picore. On scanne. On résume. On regarde des vidéos de résumés de livres qu’on ne lira jamais. Et pourtant, ce que peut faire un livre, aucun influenceur, aucune application, aucune IA ne pourra jamais l’imiter : te transformer de l’intérieur. Et si, finalement, la vraie modernité, c’était de lire à l’ancienne ? Lire comme on fait du pain maison. Lire lentement. Lire avec ses nerfs. Lire avec ses nerfs. Lire pour être dérangé. Oui, dans un monde qui va trop vite, le livre est une barricade. Une forteresse contre la paresse intellectuelle. Un refuge pour ceux qui refusent d’être réduits à leurs clics. Il faut des livres partout : dans les écoles, dans les prisons, dans les trains, dans les hôpitaux, dans les salons et sous les draps. Il faut des livres dans les mains sales, dans les mains âgées, dans les mains hésitantes. Il faut des livres qui émeuvent, énervent, dérangent, sauvent. Des livres qui ne soient pas là pour plaire, mais pour éclairer. Car tant qu’il y aura un poète pour crier dans le désert, un romancier pour tendre un miroir au monstre, un conteur pour gratter la mémoire collective, la littérature ne mourra pas. Elle sera flamme. À transmettre. Alors aujourd’hui, 23 avril, pendant que des multinationales organisent des webinaires sur « l’avenir numérique du livre », pendant que des responsables politiques s’extasient devant les statistiques de lecture tout en coupant les budgets des bibliothèques de quartier, pendant que des influenceurs recommandent des romans qu’ils n’ont pas lus mais qu’ils ont « feuilletés en audio à 2x », nous célébrons une autre lecture. Nous ne sommes pas là pour liker un slogan de l’UNESCO. Nous ne sommes pas là pour faire semblant de lire pendant une campagne promotionnelle de 24 heures. Nous sommes là pour dire ceci : le livre n’a jamais été aussi vivant que lorsqu’il est en danger. Un livre physique, c’est un refuge. Une arme. Un miroir. Une boussole. Un caveau de mémoire et une échelle vers demain. Ce n’est pas un fichier compressé sur une tablette. Ce n’est pas un contenu à monétiser. C’est un souffle. Et ce souffle, on ne le mesure pas en partages, mais en frissons. Nous avons tort de croire que ce sont les tanks et les drones qui menacent nos libertés. Ce sont les interfaces lisses, les pages sans bords, les algorithmes qui nous disent quoi lire avant même qu’on ait pu désirer lire. Le vrai péril, c’est que l’on cesse de penser, de douter, de chercher. C’est qu’on remplace les grands livres par des résumés YouTube, les poètes par des IA, les récits de nos luttes par des flux filtrés, propres, digestes. Mais l’humain, le vrai, ne pense pas en hashtags. Il ne rêve pas en ligne droite. Il trébuche. Il relit. Il se perd dans les marges. Et c’est précisément ce que permet un livre : le droit de ne pas comprendre tout de suite, le droit de revenir, le droit d’oublier un passage, de s’y reprendre à minuit, le droit d’avoir mal et de ne pas savoir pourquoi. Les algorithmes n’aiment pas ce désordre. Ils n’aiment pas l’inconfort. Mais le lecteur, le vrai, sait que le désordre est la porte de l’invention. Alors aujourd’hui, en cette Journée mondiale du livre, nous ne célébrons pas un objet. Nous célébrons une attitude. Une désobéissance tranquille. Un refus du prêt-à-penser. Une déclaration d’indépendance signée à l’encre noire sur du papier blanc. Et si un jour les serveurs tombent, si le numérique s’effondre sous son propre poids, que restera-t-il de nous ? Des lignes. Des phrases. Des pages. Une bibliothèque oubliée dans une maison. Un poème caché dans un tiroir. Une voix. Il restera cette chose fragile mais inextinguible : le feu que nous aurons transmis. Et peut-être qu’un enfant, dans dix ans ou dans cent, ouvrira un vieux livre corné, sentira une odeur d’autrefois, tombera sur une phrase griffonnée dans la marge, et comprendra que, bien avant lui, quelqu’un a résisté. Non pas avec des tweets. Mais avec des livres. Des livres contre les algorithmes : l Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Le pays dans la gorge
Aux seul(e)s véritables fils et filles d’Haïti,à celui, à celle qui porte le pays non sur son passeport, mais dans sa gorge,là où les mots s’étranglent en tentant de nommer l’indicible,là où l’amour, la colère et la mémoiretissent une langue plus vaste que la douleur,là où survivre devient un art, et parler, un acte de résistance. *** J’ai le pays coincé dans la gorge.Pas comme une chanson,non.Comme une pierre.Comme une mâchoire de granitplantée entre les cordes vocales.Un caillou sacré qu’on ne peut ni avalerni cracher sans détruire ce qui reste de dignité. J’ai le pays dans la gorgecomme un juron ancestralqu’on m’a appris à ne jamais prononcer à voix haute.Parce qu’ici,les mots sont surveilléscomme les enfants en danger. Et pourtant j’écris.J’écris avec des alphabets blessés,des consonnes qui boitent,des voyelles en exil.J’écris comme on jette une bouteilledans un fleuve de boue,sans savoir si elle atteindra un rivage d’écoute. Le pays me serre la gorgechaque fois qu’on me dit :« Mais pourquoi vous ne partez pas ? »Chaque fois qu’un visa devient un verdict,qu’un aéroport ressemble à un cercueil diplomatique,qu’un ambassadeur serre la main d’un dictateurcomme on serre les dents pour avaler l’oubli. J’ai le pays dans la gorgecomme un cadavre mal enseveli.Il bouge la nuit,il se lève sans prévenir,il griffe l’intérieuret hurle quand je tente de dormir. Et je me réveilleavec des villages entiers dans les poumons.Des places publiques dans le souffle.Des marchés brûlés dans la trachée.Des promesses jamais tenuescollées au palais comme du goudron. Parfois,je veux me taire.Mais la gorge me dit non.Elle me dit :« Tant que tu respires,tu portes la voix de ceux qu’on a fait taire.Alors parle.Même si personne n’écoute.Parle.Même si ta voix est une blessure.Parle,car le silence aussi peut tuer. » Et je parle.Je parle avec le feu,avec la rage d’un tambour étouffé.Je parle parce que le silenceest un luxe que je n’ai jamais pu me payer. J’ai le pays dans la gorgeet je ne suis pas le seul.Nous sommes des milliersà déglutir la douleurchaque matin au petit déjeuner.À étouffer des chansons de révoltedans le pain sec de la résignation. Mais un jour —un jour la gorge craquera.Un jour, le pays sortira en cri,en cri-lave,en cri-coup-de-poing,en cri-séisme.Et ce jour-là,même les muets parleront. — Thélyson O Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
France-Haïti : Et si la dette n’était qu’un prétexte pour fuir nos responsabilités ?
En ce 17 avril 2025, Haïti commémore les 200 ans de l’ordonnance infâme imposée par le roi Charles X, obligeant la jeune République noire, née d’une révolution sans précédent, à verser 150 millions de francs-or à la France pour « dédommager » les anciens colons esclavagistes. Deux siècles plus tard, cette dette reste dans les mémoires comme un acte de pillage légalisé. Mais si l’indignation est légitime, elle ne peut effacer une question troublante : peut-on vraiment expliquer tous les maux d’Haïti par cette injustice originelle ? Oui, la dette de 1825 est une injustice historique. Oui, la France a pressuré une jeune République née dans le sang et le courage. Mais si, deux siècles plus tard, Haïti est toujours au bord du gouffre, peut-on sérieusement croire que tout est la faute de cette dette ? Il est temps d’élargir le champ d’analyse et d’oser une vérité souvent dérangeante : Haïti n’est pas seulement victime. Elle est aussi responsable de ses propres errements. Et parfois, ces errements coûtent plus cher que l’or versé à Paris. Rappelons d’abord les faits : en 1825, sous la menace de la marine française, Jean-Pierre Boyer accepte de payer 150 millions de francs or à la France pour obtenir la reconnaissance officielle de l’indépendance. Une somme astronomique, que l’on appellerait aujourd’hui rançon ou extorsion d’État. Et comme Haïti n’avait pas les moyens de payer, elle a dû contracter un prêt… en France, bien sûr. Résultat : un État déjà fragile entre dans une spirale de dette, de dépendance financière et d’austérité imposée. Jusque-là, tout le monde est d’accord. Et il est vrai qu’Haïti a commencé son existence avec un boulet d’or au pied. Mais deux siècles plus tard, ce boulet s’est transformé en excuse confortable, une façon élégante de botter en touche chaque fois que l’on parle d’insécurité, de corruption ou de mauvaise gouvernance. Car enfin, quelle est la date d’expiration d’une indignation historique ? 1825 n’explique pas les enlèvements de 2024. Mais soyons lucides : il est difficile de bâtir une nation quand on passe deux siècles à attendre des excuses, au lieu d’écrire ses propres pages. L’indignation historique est un carburant puissant, mais instable. Il peut brûler vite… ou nous faire tourner en rond. Une génération peut réclamer justice ; trois générations qui attendent la même chose risquent de se fossiliser dans l’impuissance. Le monde a changé. Nous, pas assez. D’ailleurs, aucun autre pays anciennement colonisé n’a autant entretenu cette dette comme religion nationale. Le Vietnam, l’Algérie, le Rwanda, le Bénin, tous ont été pillés, torturés, humiliés. Et pourtant, plusieurs d’entre eux ont trouvé un chemin vers l’avenir, en comptant sur eux-mêmes. Alors pourquoi Haïti serait-elle la seule exception géopolitique où l’histoire pèserait éternellement plus lourd que le présent ? Gouverner, c’est prévoir. Boyer, lui, a hypothéqué l’avenir La dette de 1825 aurait pu être renégociée. Elle aurait pu être suspendue. Elle aurait pu être dénoncée devant les instances internationales — à condition qu’un État fort, structuré et souverain l’exige. Mais non. Que fait Jean-Pierre Boyer ? Il signe. Et il ne consulte ni le peuple ni le Sénat. Il agit seul, dans le secret. Une décision unilatérale, presque monarchique. Pire encore : au lieu de bâtir une économie nationale solide, Boyer et ses successeurs ont entretenu une élite foncière, renforcé la centralisation à Port-au-Prince, et marginalisé les masses rurales. La dette a certes saigné le pays. Mais que dire de l’incapacité chronique de nos dirigeants à construire des institutions solides ? À chaque décennie, Haïti semble renaître… pour mieux s’écrouler à nouveau. Les constitutions se succèdent comme les matchs de foot, mais sans prolongation. Les promesses s’effacent avec les bulletins de vote. Ce n’est pas la France qui impose ça. En vérité, dès les années 1830, l’État haïtien a cessé de penser le long terme. L’éducation a été négligée, l’administration publique laissée aux mains des proches du pouvoir, et l’armée utilisée pour régler les conflits politiques internes. Un État qui préfère la répression à la prévention n’a pas besoin d’ennemis extérieurs : il s’écroule tout seul. Si la France a donné le coup d’envoi du désordre, nos dirigeants ont marqué tous les buts contre leur camp. Et que dire du traitement réservé à l’intelligence haïtienne ? Depuis le XIXe siècle, les penseurs, les professeurs, les journalistes ont souvent été perçus comme des menaces par le pouvoir. On exile ceux qui dérangent, on assassine ceux qui parlent trop, on marginalise ceux qui proposent autre chose que le chaos. La France n’a pas tué Jean Dominique. Elle n’a pas muselé l’université haïtienne. Ce sont nos mains, nos peurs, nos lâchetés. Le syndrome du sabotage interne On accuse la France de nous avoir pillés. C’est vrai. Mais que dire des pillages intérieurs ? Des administrations publiques transformées en guichets automatiques pour les proches du pouvoir ? Des ports et douanes gangrénés par la contrebande ? De la justice qui obéit au téléphone du ministre ? Si Haïti était une entreprise, elle serait déjà en faillite. Non pas à cause de ses dettes anciennes, mais parce que ses gestionnaires actuels sont les premiers fossoyeurs de ses espoirs. La corruption n’est pas un héritage de 1825. Elle est l’œuvre contemporaine d’une élite politique et économique locale qui a tout fait… sauf servir le peuple. Les rapports de Transparency International et du FMI sont accablants : entre 2004 et 2020, des centaines de millions de dollars issus de programmes d’aide comme PetroCaribe ont été volés, mal alloués ou simplement… disparus. On peut bien crier contre la dette coloniale, mais c’est difficile d’être crédible quand on détourne l’argent destiné à construire des écoles pour acheter des villas à Santo Domingo. Même dans les services publics les plus simples — un acte de naissance, un permis de conduire — le racket est permanent. Des frais « supplémentaires » par-ci, une enveloppe par-là, un nom de famille bien placé qui ouvre toutes les portes. Cette culture de la combine, du copinage, de la médiocrité légalisée n’est pas née à Versailles. Elle est cultivée à Delmas, nourrie à Pétion-Ville, applaudie à Tabarre. Deux siècles d’indépendance, zéro année de développement inclusif Avons-nous seulement essayé de penser un modèle économique propre ? Un projet éducatif national ? Un plan agricole à long terme ? Non. On a préféré l’importation à la production. Le béton à la terre. Les slogans aux programmes. L’aide internationale à l’innovation locale. Résultat : les mêmes dynamiques de dépendance se répètent. Pas avec la France, cette fois, mais avec les États-Unis, les ONG, les bailleurs internationaux. Haïti vit sous perfusion. Pas parce qu’elle n’a pas les moyens de vivre, mais parce que certains ont intérêt à la garder malade. Et pendant ce temps, nos écoles forment des diplômés sans emploi, nos campagnes se vident, et nos routes ressemblent à des parcours du combattant. Ce n’est pas Charles X qui a creusé les nids-de-poule à Carrefour. L’agriculture, par exemple, a été sacrifiée sur l’autel du court terme. Dans les années 1980, sous pression du FMI, Haïti a libéralisé ses marchés. Résultat : le riz local a été laminé par les importations bon marché en provenance des États-Unis. Et qu’a fait notre gouvernement ? Il n’a pas défendu l’agriculture haïtienne. Il a préféré importer plus, vendre moins, et regarder les paysans fuir vers les bidonvilles. Quant à l’éducation, elle est devenue un privilège. Un bon système éducatif crée des citoyens, pas des sujets. Mais les écoles publiques manquent de bancs, de craie, de respect. Et les écoles privées se multiplient comme les églises : coûteuses, inaccessibles, parfois douteuses. Une société où l’intelligence coûte cher est une société qui se condamne à l’obscurité. Et l’arbre ? Et la forêt ? Et le feu ? Certes, la dette a provoqué une déforestation massive, car il fallait vendre du bois pour rembourser. Mais cela fait belle lurette qu’il n’y a plus rien à rembourser. Pourtant, les forêts continuent de disparaître. Les rivières s’assèchent. L’érosion ravage les collines. Et les rares politiques environnementales sont aussi solides qu’une feuille de papier mouillée. Haïti est l’un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles. Ce n’est pas la faute de la géographie. C’est la conséquence d’un abandon planifié : l’État ne protège ni les terres ni les gens. Un ouragan arrive ? On prie. Une inondation ? On pleure. Une sécheresse ? On attend. La nature se venge quand on la néglige. Et Haïti a longtemps considéré l’environnement comme une affaire de luxe. La déforestation n’est pas seulement une question de pauvreté. Elle est aussi culturelle. Le charbon de bois reste la principale source d’énergie domestique pour des millions de foyers. Mais où sont les politiques pour introduire d’autres sources, pour former les populations, pour subventionner les alternatives ? Depuis trente ans, on a eu plus de campagnes électorales que de campagnes de reboisement sérieuses. Et pendant ce temps, les constructions anarchiques grignotent les flancs de montagne, les lits de rivières, les zones inondables. L’urbanisation sauvage, encouragée par la spéculation immobilière, transforme chaque pluie en catastrophe. Quand tout est construit à l’envers, la moindre goutte devient une épée. Et l’État ? Il regarde tomber l’eau, impuissant, sans même un parapluie de politiques publiques. Le passé ne justifie pas toutes les lâchetés Revendiquer réparation est légitime. Mais à condition de ne pas en faire une diversion. Demander justice, oui. Mais refuser de regarder en face nos propres responsabilités, c’est un refus de grandir. La jeunesse haïtienne mérite mieux qu’un discours de victime éternelle. Elle mérite des dirigeants responsables, un État fonctionnel, une justice crédible, une économie qui crée des emplois. Or rien de tout cela ne dépend de la France aujourd’hui. Cela dépend de nous. L’histoire peut éclairer. Mais elle ne doit pas nous aveugler. Si chaque génération haïtienne se contente de pointer du doigt la France, sans jamais faire son examen de conscience, alors nous ne sortirons jamais du rôle de figurants dans notre propre film. L’héroïsme de 1804 n’aura servi qu’à fabriquer de beaux discours… sans lendemain. Et puis soyons honnêtes : si la France remboursait la dette demain, en totalité, avec intérêts et excuses officielles, que ferions-nous de cet argent ? Sans institutions solides, sans transparence, sans vision collective, il serait englouti en un claquement de doigts. Et on reviendrait devant la presse dans dix ans… pour réclamer un autre chèque. On dit souvent qu’Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Peut-être. Mais c’est aussi le pays où l’on trouve les téléphones les plus chers dans les poches les plus vides. Le seul pays où le ministre de l’Éducation peut ne jamais visiter une salle de classe. Le seul pays où un ancien président peut être plus riche après son mandat qu’avant. Est-ce la faute de Napoléon ? Il y a quelque chose d’absurde dans cette comédie tragique haïtienne. Un État sans État. Une République sans républicains. Un peuple qui rêve de partir, pendant que ceux qui l’ont appauvri prennent l’avion… pour aller prêcher la souveraineté à New York devant la tribune des Nations Unies. Exiger des comptes, à tous les niveaux Oui, la France doit des comptes à Haïti. Elle doit reconnaître le crime économique de 1825. Elle doit s’incliner devant les conséquences historiques de cette rançon. Mais exiger réparation sans introspection revient à changer les rideaux d’une maison qui brûle. Haïti n’est pas qu’une victime. Elle est aussi complice de sa propre chute, par paresse politique, par cupidité élitiste, par absence de vision collective. Il ne suffit pas d’agiter le drapeau noir et rouge du ressentiment. Il faut retrousser les manches. Peut-être qu’un jour, la France rendra ce qu’elle a volé. Mais ce jour-là, encore faudra-t-il que quelqu’un, chez nous, sache quoi en faire. Sans détournement. Sans clientélisme. Sans excuses. Parce que si Haïti se reconstruit, ce ne sera pas avec le passé. Ce sera avec le courage d’affronter le présent. La France nous a laissé une ardoise. On ne l’oubliera jamais. Elle est gravée dans les livres d’histoire, dans la mémoire collective, dans chaque goutte de sueur versée pour une dette qu’aucun pays libre n’aurait dû payer. Mais entre-temps, ce n’est pas la France qui a fabriqué les gourdes volées, les sénateurs invisibles, les chefs de gangs qui commandent mieux que les maires. C’est nous. Nous avons eu 200 ans pour bâtir quelque chose. Pour nous réinventer. Pour transformer la douleur en dignité. Et que faisons-nous ? Nous transformons la plainte en hymne national, la colère en prétexte, l’inertie en posture. Ce pays mérite mieux que des regrets en boucle. Il mérite un peuple qui se dresse, pas qui s’agenouille devant les archives. Alors oui, réclamons réparation. Mais pendant qu’on attend le virement, mettons des écoles debout. Plantons des arbres. Formons des juges. Rendons la politique ennuyeuse – c’est le signe d’un pays normal. Et cessons d’exporter notre malheur dans les aéroports du monde. Le patriotisme n’est pas une valise. On veut que la France paie ? Très bien. Mais commençons, nous aussi, à payer notre dû envers l’avenir. Haïti n’est pas seulement une victime. C’est une promesse trahie. Et il n’appartient qu’à Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Les livres sont morts… Vive les livres !
On les a enterrés mille fois, brûlés cent fois, oubliés souvent, supplantés par la radio, la télé, l’ordinateur, la tablette, le nuage et même par les frigos connectés. Et pourtant… ils sont toujours là. En bonne santé. Parfois un peu froissés, mais toujours debout. Oui, les livres. Il paraît que les livres vont disparaître. Pas demain. Mais bientôt. Disons dans « moins de dix ans », à en croire les oracles de la modernité. Il paraît aussi que les gens ne lisent plus, ou alors seulement les sous-titres de Netflix et les messages WhatsApp de leur ex. Des experts auto-proclamés brandissent l’intelligence artificielle comme l’arme fatale contre le papier. Les vidéos sont plus immersives. Les livres audios sont plus pratiques. L’environnement souffre du papier. Et notre capacité de concentration s’est apparemment évaporée avec la dernière mise à jour de TikTok. Bref, selon ces nouveaux prophètes, le livre physique serait à la culture ce que le pigeon voyageur est à la technologie moderne. Inutile, encombrant, dépassé. Mais la vérité, c’est que ce discours, on l’a entendu cent fois. Et les livres ? Ils n’ont pas bronché. Pas un seul signe de faiblesse. Même pas une page cornée. Le papier, cette vieille magie Le livre, ce n’est pas juste une série de pages reliées par une couverture. C’est une technologie, certes ancienne, mais diablement efficace. Zéro batterie. Zéro bug. Zéro pop-up. Il se lit au soleil, dans un hamac, au fond d’un métro bondé, ou même dans une grotte sans Wi-Fi. Et surtout, il se prête. Essayez donc de prêter votre liseuse avec vos 284 bouquins dedans. Votre confiance en l’humanité aura vite ses limites. Le papier a une mémoire que le pixel n’a pas. Vous vous souvenez de l’odeur du premier roman que vous avez lu sous la couette, à la lampe de poche ? Vous vous rappelez la texture du livre que vous avez volé par mégarde à la bibliothèque municipale (et que vous n’avez jamais rendu) ? Ces souvenirs sensoriels, ce rapport tactile, olfactif, presque charnel au livre… ça ne se télécharge pas. Ce n’est pas parce qu’on peut entendre un livre qu’on l’a lu. Ce n’est pas parce qu’on a écouté dix résumés de livres en mode « 15 minutes chrono » qu’on a réfléchi. Le numérique, oui, il offre de la rapidité. Mais rarement de la profondeur. Les livres ne sont pas en concurrence avec les vidéos YouTube ou les stories Instagram. Ce serait comme comparer un vin de garde à une canette de soda light. L’un est là pour étancher une soif immédiate. L’autre est là pour faire parler le temps, pour faire résonner des pensées en soi longtemps après la dernière gorgée. Et dans un monde saturé d’images et de notifications, lire un livre devient presque un acte de résistance douce. Un acte volontaire de lenteur choisie. Une pause dans le brouhaha. L’intelligence artificielle ? Oui, mais… L’intelligence artificielle promet des contenus personnalisés, taillés sur mesure pour chacun. Très bien. Mais lisez bien entre les lignes : on vous propose ce que vous aimez déjà. Pas ce que vous ne savez pas encore que vous aimerez. Pas ce qui va vous bousculer. Pas ce qui va vous faire sortir de votre bulle algorithmique. Un livre, parfois, c’est une claque. Une rencontre imprévue. Un voyage non sollicité qui vous transforme. Ce que l’IA ne peut pas vous offrir, c’est l’inattendu. L’inconfort. Le désaccord. Le vertige du doute. Et puis franchement, quand on voit ce que l’IA fait parfois avec des résumés de Proust ou des poèmes de Baudelaire, on comprend vite qu’elle n’a pas encore tout à fait saisi le style. À LIRE AUSSI : Des livres contre les algorithmes : l’ultime résistance humaine Oui, on a moins de patience. Mais devinez quoi ? Les ventes de livres explosent dès qu’un roman devient viral sur BookTok ou qu’un auteur se retrouve dans un scandale littéraire. Le dernier Houellebecq, malgré ses 600 pages, ne s’est pas trop plaint de solitude en librairie. Même la Bible, avec ses intrigues multiples et son manque évident de chapitrage Netflix-compatible, reste un best-seller mondial. Ce n’est donc pas qu’on ne peut plus lire. C’est qu’on a juste besoin d’une bonne raison de le faire. D’un texte qui saisit. D’un auteur qui secoue. Et ça, les livres savent encore très bien le faire. L’écologie du livre : parlons-en L’argument environnemental est noble. Mais il faut tout nuancer. Un livre, c’est fait pour durer. Il ne nécessite pas de batterie, pas d’électricité pour fonctionner, et il peut se transmettre sur plusieurs générations. Il peut se vendre d’occasion, se partager, se sauver d’un feu de garage, s’offrir à Noël. Essayez donc ça avec un fichier numérique verrouillé par DRM. Les livres sont souvent imprimés sur du papier recyclé ou issu de forêts gérées durablement. Et puis, soyons honnêtes : dans la liste des menaces pour la planète, ce n’est pas la bibliothèque de mamie qui vient en tête. Observez un enfant ouvrir un album cartonné, sentir les pages, pointer les images, mordiller un coin par curiosité (c’est scientifiquement normal jusqu’à 18 mois). L’objet-livre reste un outil de développement, d’attention, de langage. Il stimule le lien parent-enfant, l’éveil, l’imagination. Là encore, aucune tablette ne rivalise vraiment. Même avec les jingles et les lumières intégrées. Le livre a survécu à l’invention de l’imprimerie, à la censure, aux autodafés, aux guerres, à la radio, au cinéma, à la télé, à l’ordinateur, à l’e-book, à la pandémie… et maintenant, à l’intelligence artificielle. Chaque fois qu’on l’enterre, il revient. Plus beau. Plus dense. Plus nécessaire. Parce que dans un monde où tout devient fluide, instable, volatile, le livre est un repère. Il est le lieu où l’on revient. Il est le témoin d’une époque, l’écho d’une pensée, la trace écrite d’un être. Il ne disparaît pas. Il attend qu’on le rouvre. Et puis, le livre a toujours survécu Ce ne sont pas les livres qui disparaissent. Ce sont certains lecteurs qui s’égarent. Mais ce n’est pas grave : la littérature n’a jamais été une mode de masse. Elle n’a pas besoin de convaincre les foules pour survivre. Elle n’a jamais eu peur de la solitude. Elle vit dans les marges, dans les silences, dans la lenteur. Elle attend, patiemment, que quelqu’un tourne la première page. Peut-être que ceux qui affirment que les livres n’ont plus d’importance sont précisément ceux qui ne les ont jamais ouverts. Peut-être qu’ils cherchent ailleurs ce qu’ils n’ont pas su voir dans une bibliothèque. C’est facile de déclarer la fin de ce qu’on n’a jamais vraiment connu. C’est même très tendance. À LIRE AUSSI : Le pouvoir des petites habitudes Mais pendant qu’ils déclarent la mort du livre, des millions de lecteurs continuent d’annoter, de relire, de sentir, de relier les phrases à leur propre vie. Pendant que le monde court, d’autres s’asseyent avec un roman et retrouvent leur souffle. Pendant que les algorithmes prédisent nos goûts, un livre continue de nous surprendre. Alors, non : le livre ne mourra pas. Parce qu’il n’est pas un produit. Il est une rencontre. Et tant qu’il y aura des hommes et des femmes capables d’écouter les silences entre les lignes, tant qu’il y aura des enfants qui feuillettent le monde, tant qu’il y aura des âmes en quête de vérité ou de beauté — il y aura des livres. Les modes passent. Les formats changent. Les serveurs plantent. Mais les amis des livres, eux, restent fidèles. Et les livres, eux, ne trahissent jamais. Non, les livres ne vont pas disparaître. Ils vont simplement évoluer, comme ils l’ont toujours fait. Et ceux qui aiment lire continueront à lire, parfois sur papier, parfois en numérique, parfois à voix haute, parfois en silence. L’essentiel, ce n’est pas le support. C’est le souffle. Et tant qu’il y aura des humains pour douter, pour aimer, pour se perdre et se retrouver entre deux phrases, les livres auront toujours quelque chose à dire. Ils ne crient pas. Ils n’envoient pas de notifications.Mais ils attendent.Et quand o Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Mario Vargas Llosa : l’écrivain, la langue et le poing
Vargas Llosa est mort. Voilà une phrase qui sonne comme un soupir dans une salle de bibliothèque, ou comme un accent aigu mal placé dans un texte du Real Academia Española. Ni fanfare, ni plainte déchirante, mais ce quelque chose de feutré qu’on réserve aux grands qui ont fini par devenir de vieux meubles trop lourds à déplacer dans notre mémoire collective. Il est mort, et nous allons bien, merci. On pourrait en rester là. Il était grand, il a écrit, il a reçu le Nobel, il a fâché tout le monde. On pourrait. Mais ce serait dommage. Car Mario Vargas Llosa n’était pas qu’un auteur sud-américain flamboyant, habitué des plateaux télé et des tribunes conservatrices. Il était une énigme littéraire, politique et humaine – avec un accent péruvien soigné à la lime, et un sens de la polémique aussi tranchant qu’un coupe-papier d’ambassadeur. J’ai lu La Fête au Bouc d’un trait – ou presque, tant certains passages donnaient envie de faire une pause digestive. Ce roman-là, c’est le genre de livre où l’on ferme les yeux à la fin, pas pour réfléchir mais pour expirer lentement : quel démon de précision clinique ! Quant à Pantaleón et les Visiteuses, j’ai ri tout en prenant des notes – car Vargas Llosa savait que la sexualité réglementée est toujours un bon sujet littéraire. Tante Julia et le scribouillard, en revanche, m’est tombé des mains. Trop de coïncidences, trop de nostalgie, pas assez de jus. Mais là encore, il écrivait avec un style limpide, et cela lui suffisait parfois pour nous manipuler avec élégance. Le prince des lettres… et des contradictions Il était un amoureux de la langue, de la langue, celle qui ne trébuche jamais, qui n’accepte ni les anglicismes de la rue, ni les créolismes joyeux des peuples. Il passait ses journées avec plusieurs dictionnaires ouverts en simultané – ce qui, convenons-en, est déjà un genre d’obsession rare à l’heure des correcteurs automatiques. Il corrigeait jusqu’à ses rêves. Ce n’est pas pour rien qu’il fut élu, au fauteil 18, à la prestigieuse Académie française en 2021, franchissant les barrières linguistiques comme s’il s’agissait de douanes désaffectées. Premier écrivain jamais publié vivant dans la Pléiade sans avoir écrit en français. Une anomalie linguistique élégamment ignorée par ceux qui voyaient en lui une statue déjà coulée. À l’Académie royale espagnole, on le célébrait aussi, en silence et en souliers vernis, malgré ses petites fixations : pas de « dotor », pas de « haïga », et surtout pas de flexibilité grammaticale genrée. Et pourtant, il vivait dans un monde hispanophone traversé de torsions phonétiques, de joies populaires et de brouillons syntaxiques. Le peuple parlait mal, mais il écrivait bien. Tel était son équilibre. Le libéral contre le désordre du monde Mais Vargas Llosa n’était pas que littérature : il était une opinion publique à lui seul. Un éditorialiste d’El País, un commentateur infatigable de la politique latino-américaine, un tribun de la liberté économique, une sorte de Jean-Jacques Rousseau croisé avec Milton Friedman, qui aurait mangé un ceviche à l’ombre d’un palmier. Il faut bien le dire : Vargas Llosa a quitté la gauche comme on quitte un amour de jeunesse, avec ce regret feint qui cache mal une fierté nouvelle. Il a embrassé le néolibéralisme au moment même où les peuples en sentaient déjà l’amertume. Il prêchait la privatisation comme on prêche la vertu : en accusant ceux qui doutaient d’être paresseux, suspects, ou trop émus pour comprendre l’économie de marché. Il croyait à une liberté — celle de l’individu devant l’État — mais oubliait parfois que tous les individus ne partent pas avec les mêmes chaussures au départ. Il aimait le mot méritocratie comme d’autres aiment les bons crus : avec un respect bruyant. Cette foi aveugle dans le marché, cette hostilité tranquille à l’égard des mouvements indigénistes, cette fascination pour l’entreprise privée comme moteur ultime de l’humanité, tout cela en faisait un homme de son époque – ou plutôt, d’une époque qui pensait qu’on pouvait tout résoudre avec un bon taux de croissance. Mais si la liberté économique suffisait à créer la liberté humaine, alors les pays riches n’auraient plus de pauvres. Ce raisonnement-là, il le fuyait comme un chat fuit une baignoire. Il avait choisi son camp, et ce camp portait cravate. L’intellectuel et son miroir Ce qui dérange le plus chez lui, ce n’est pas son libéralisme assumé – après tout, c’est un droit –, mais sa manière d’élever sa position intellectuelle au rang de neutralité morale. En parlant au nom de la raison, il réduisait parfois ses contradicteurs au rang d’irrationnels, de « populistes », voire de sauvages. La vieille ruse du philosophe : « je pense donc j’ai raison ». Mais ce que cache souvent cette posture de l’intellectuel modéré, c’est un jugement sur ceux qui n’ont pas les mots, pas les diplômes, pas les tribunes. Quand on pense que seuls les lettrés peuvent parler de morale, on exclut tout un peuple du débat. Et ça, c’est une autre forme de violence. Et puis, bien sûr, il y a eu ce moment mythique, cette scène digne d’un feuilleton : 1976, Mexico, première du film sur les Survivants des Andes. Gabriel García Márquez, souriant comme un bienheureux, s’avance pour saluer son ami Vargas Llosa. Et là, bim : un crochet du droit en pleine figure. Le Prix Nobel de la paix littéraire, en train de se faire refaire le portrait par son futur rival. On n’a jamais vraiment su pourquoi. Une femme, peut-être. Des désaccords politiques, sûrement. Ou simplement l’égo surdimensionné de deux géants qui n’avaient plus assez de place dans la même pièce. Ce qui est certain, c’est que Gabriel s’est retrouvé avec un œil au beurre noir, et Mario avec une légende. À LIRE AUSSI : Gabriel García Márquez, un vrai immortel ! On raconte que García Márquez, avec son humour malicieux, n’a jamais répondu publiquement à cet acte. Il a laissé la tache sur son visage devenir une phrase silencieuse. Un silence plus fort qu’un long article. Aujourd’hui, Mario Vargas Llosa est mort, et quelque part, un dictionnaire pleure. Son amour de la langue, sa rigueur presque monastique, sa manière de faire du verbe une arme élégante et chirurgicale, tout cela lui survivra. Il laisse derrière lui une œuvre vaste, souvent brillante, parfois provocante, toujours travaillée. Il a écrit comme on sculpte. Il a pensé comme on débat en cravate. Il a aimé la langue comme on aime une maîtresse exigeante. Il a mis un poing dans la figure d’un autre Prix Nobel. Il a adoré la liberté, mais surtout celle des riches. Il a été élu dans des académies qui n’avaient jamais vu un tel spécimen. Il a quitté la gauche, mais la littérature ne l’a jamais quitté. Et s’il fallait lui dire adieu en un mot, ce serait peut-être celui-là : adjectif, comme il les aimait, rare, précis, implacable. Car Vargas Llosa, plus qu’un écrivain, fut un mot long, compliqué, et impossible à traduire sans y laisser un peu de soi. Mario, repose-toi bien. Là où tu vas, il n’y a ni fautes d’accord, ni critiques littéraires. Juste des lecteurs silencieux, un peu intimidés. Peut-être même Gabriel t’atten Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Haïti, le seul pays où fuir devient patriotique
En Haïti, on ne quitte plus le pays. On s’exfiltre. Et ce n’est plus une fuite, c’est un acte civique. Une déclaration d’indépendance personnelle. Une manière de dire : Je refuse de devenir complice. Haïti est sans doute le seul pays au monde où partir relève parfois d’un devoir moral. Car rester, c’est cautionner un système dans lequel les élites dansent la salsa avec les gangs, pendant que le peuple cherche un trou sec pour ne pas mourir sous la pluie. Ici, l’effondrement n’est plus un risque. C’est un modèle de gouvernance. On ne parle plus d’un État faible. On parle d’un État évaporé. Un pays où même désigner un chef de police nécessite l’accord de l’ambassade américaine. Où l’idée d’avoir un président élu par le peuple semble aussi excentrique que de rêver à une ligne de métro Port-au-Prince–Jacmel. Et pourtant, les gens continuent de vivre. Ou d’essayer. Le patriotisme en mode survie On disait autrefois qu’aimer son pays, c’était y rester, le servir, y mourir s’il le fallait. Mais dans le cas d’Haïti, aimer son pays, c’est aussi ne pas se laisser tuer par lui. C’est fuir l’effondrement non pas par peur, mais par lucidité. Car fuir ne veut pas dire abandonner. Parfois, fuir c’est protéger la dernière partie saine de soi. C’est refuser de devenir indifférent, cynique, complice ou fou. Aujourd’hui, ceux qui fuient ne fuient pas une crise de logement. Ils fuient une zone de guerre sans guerre déclarée, un pays occupé par ses propres enfants armés, formés, financés et protégés par des figures tutélaires du chaos : des grands patrons, des chefs d’entreprise, des politiciens, des hauts gradés ou ex-dirigeants, souvent membres de l’élite économique haïtienne — ceux qui financent, protègent, instrumentalisent ou négocient avec les gangs armés. Ils fuient un pays où un gang peut bloquer un terminal pétrolier pendant un mois sans que personne ne songe à l’arrêter, parce qu’il n’y a plus personne à qui donner l’ordre. Même l’ordre a quitté le pays. Haïti est l’un des rares pays où l’élite économique est composée majoritairement de gens qui ne s’identifient pas vraiment à la nation. Syrienne, libanaise, arabe, américaine, française, espagnole, allemande, parfois même « haïtienne de passage », cette élite n’habite pas vraiment Haïti : elle l’exploite en transit, en dollars cash, en containers scellés. Dans un pays normal, les riches financent des universités. En Haïti, ils financent des gangs armés. Dans un pays normal, ils organisent des concerts. En Haïti, ils organisent la pénurie de carburant pour spéculer sur les génératrices, pour mieux vendre… des génératrices, bien sûr — le seul secteur où l’ombre rapporte plus que la lumière. Ils sont dans la drogue, les armes, et parfois même cités dans de sinistres rumeurs de trafic d’organes. Et ils appellent ça : les affaires. C’est une élite délinquante, glacée, cosmopolite, ancrée dans les comptes offshore et dans les entrailles du chaos. Une élite qui s’habille à Paris, fait ses accouchements à Miami, ses opérations cardiaques à New York, et qui ne voit dans Haïti qu’un immense entrepôt à profits. L’État ? Quel État ? On dit qu’un État est légitime quand il protège ses citoyens. Or, le gouvernement haïtien n’a plus de territoire souverain. Il contrôle à peine 20% de Port-au-Prince. Le reste appartient à des coalitions de gangs aussi puissantes que l’État lui-même. Une République du 9mm. Une démocratie du AK-47. Les services publics ? Des souvenirs. L’école ? Fermée ou kidnappée. La santé ? Un privilège. La justice ? Un théâtre absurde. L’électricité ? Une rumeur. La sécurité ? Une blague sinistre. La Constitution ? Un brouillon. Le président ? En pourparlers diplomatiques. Alors fuir devient logique. Fuir devient sain. Fuir devient même, parfois, le dernier geste de foi envers la vie. Beaucoup d’Haïtiens qui quittent leur pays sont des professeurs, des journalistes, des médecins, des défenseurs des droits humains. Ils sont menacés non pas par une idéologie totalitaire, mais par l’absence totale d’autorité, ce qui est pire. Dans certaines zones, la seule loi qui règne est celle du chef de gang. Et le chef de gang n’aime pas qu’on enseigne aux enfants à penser, ou qu’on écrive un article trop lucide. Ils sont donc persécutés, oui. Persécutés non pas par l’État, mais par l’absence d’État, ce qui est reconnu en droit international. La Convention de Genève est claire : est réfugiée toute personne qui craint avec raison d’être persécutée du fait de ses opinions, de sa profession, de son genre, ou de son origine sociale, et qui ne peut ou ne veut se réclamer de la protection de son pays. C’est précisément la situation haïtienne. Haïti ne protège plus. Haïti expose. Haïti trahit. Une farce géopolitique Et pendant ce temps, les États-Unis — ces mêmes États-Unis qui tiennent le GPS de la gouvernance haïtienne dans leurs poches — veulent renvoyer ces mêmes Haïtiens chez eux. Un peu comme un pompier pyromane qui allume l’incendie puis reproche à la victime d’avoir sauté par la fenêtre. Washington veut que les Haïtiens restent là-bas, pendant qu’il impose ici qui sera ministre, directeur de police ou ambassadeur. Le paradoxe est tellement grotesque qu’il en devient presque poétique. On vous bombarde, puis on vous reproche de prendre l’avion. Alors que faire ? Certains disent qu’il faut rebâtir Haïti. Mais rebâtir quoi, exactement ? Une structure dont les fondations sont pourries et dont les plans sont détenus par l’étranger ? Soyons honnêtes : si on ne veut pas, ou si on ne peut pas faire un pays, il faut le mettre sur pause. Pas en guerre. Pas en colère. Juste en pause. Un moratoire existentiel. Une respiration collective. Qu’on gèle les fonctions officielles. Qu’on redonne le pays aux poètes, aux enfants, aux jardiniers. Qu’on prenne cinq ans pour rêver autre chose. Pour écrire une nouvelle Constitution sur du papier recyclé, avec des crayons volés dans les bureaux des ONG. Car malgré tout, malgré les blessures, malgré l’exil, ce pays existe encore. Dans les yeux de ceux qui le fuient. Dans la langue créole chantée dans les cuisines de Laval. Dans les souvenirs des grands-mères qui racontent Dessalines comme on raconte Hercule. Fuir n’est pas renoncer. Fuir, c’est emporter le pays dans une valise, pour le sauver ailleurs. Et un jour, peut-être, on reviendra. Avec un pays dans la tête, plus vrai que celui qu’on avait sous les pieds. La Nation ne meurt jamais Car la nation ne meurt pas quand son État s’effondre. La nation ne disparaît pas quand ses citoyens s’exilent. Elle vit ailleurs. Dans la langue partagée. Dans les combats portés en silence. Dans le refus obstiné de se taire ou de se renier. Haïti n’est pas seulement un territoire géographique — c’est un peuple en marche, une mémoire en mouvement, une promesse encore debout malgré les ruines. Fuir Haïti aujourd’hui, ce n’est pas trahir son pays. C’est refuser d’être réduit au silence, à la peur, à la soumission. C’est dire au monde : « Nous valons mieux que ce chaos qui parle en notre nom. » C’est garder vivante l’idée d’un pays libre, même lorsque ses rues sont verrouillées par la terreur et ses dirigeants tenus en laisse par des intérêts étrangers. Oui, partir peut être un acte de patriotisme. Parce qu’on ne tourne pas le dos à son pays, on se détourne de ses bourreaux. On fuit non par lâcheté, mais par lucidité : parce que l’air est devenu irrespirable, parce que la pensée est une menace, parce que la parole libre coûte désormais la vie. Et surtout, parce que l’histoire elle-même nous enseigne que les grandes révolutions naissent souvent de l’exil. À LIRE AUSSI : Quand Haïti perd ses enfants : l’exil d’une génération brisée Les architectes des indépendances ne sont pas tous restés sur place. Nombre d’entre eux ont conçu leur vision de liberté depuis des ports lointains, des chambres d’étudiants, des tavernes étrangères où ils pouvaient penser sans censure, rêver sans entrave, écrire sans craindre le couteau ou le canon. C’est loin du bruit des bottes qu’ils ont retrouvé la clarté nécessaire pour inventer un avenir. Les idées les plus fécondes naissent là où l’esprit respire. Et si Haïti doit renaître, ce ne sera pas sous les balles, ni dans la terreur, ni dans le silence imposé par les gangs ou la soumission orchestrée par une élite complice. Ce sera par la voix de ceux qui, même loin, gardent intacte leur foi dans ce pays, et refusent d’abandonner le combat à ceux qui l’ont confisqué. Fuir Haïti aujourd’hui, c’est refuser de mourir avec elle. C’est préserver la graine, l’idée, le feu. C’est porter la nation ailleurs, en attendant qu’elle retrouve une terre où renaître. Voilà pourquoi, dans ce contexte tragique et unique, partir n’est pas trahir. C’est continuer la lutte. La nation, la vraie, celle que Dessalines portait dans ses veines, ne se limite pas aux frontières dessinées par la géographie coloniale. Elle bat dans le cœur de ceux qui, même à des milliers de kilomètres, refusent de laisser le pays mourir sans témoins. Elle vit dans ceux qui fuient pour mieux revenir. Ou pour mieux parler. Ou pour mieux agir. Voilà pourquoi, en Haïti, fuir peut être le dernier acte de loyauté. La dernière façon de dire : je crois encore en toi, assez pour ne pas t’ensevelir avec moi. Voilà pourquoi, dans ce pays renversé, partir n’est pas renier — c’est résister. Voilà pourquoi Haïti est, aujourd’hui, le seul pays au monde o Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Le tarif secret des belles choses
Dans un monde où la générosité se chiffre, où l’aide humanitaire s’administre comme une entreprise et où la justice dépend souvent du montant de l’honoraire, il devient urgent de questionner le coût réel de ce qui semble noble. Derrière chaque geste qui « sent bon » se cache parfois une facture salée. Cette chronique, explore avec légèreté une vérité piquante : la bonté, aujourd’hui, a un prix. Santi bon koute chè. Ce qui sent bon coûte cher. Ce n’est pas seulement une vérité sortie d’une bouche créole au marché du Cap-Haïtien un matin de pluie. C’est une maxime mondiale, universelle, presque spirituelle, qui pourrait figurer dans un traité de Kant s’il avait grandi à Port-au-Prince ou dans une lettre d’amour de Spinoza à une ONG. Disons-le tout de suite, et avec le sourire : les bonnes intentions coûtent la peau des fesses. Un sourire humanitaire? C’est 25 millions de dollars. Un regard compatissant d’avocat pro bono? 3 000 dollars par heure, facturés à la minute, même si vous pleurez en silence. Un savon neutre dans une mission de paix? Sept signatures, un douanier bourru et une note salée de l’ONU. L’humanité, c’est un parfum exquis… mais vendu au litre, sous surveillance. Un monde où l’assistance a une facture Imaginons un monde parfait. Quelqu’un tombe par terre, on le relève. Quelqu’un a faim, on partage son pain. Quelqu’un a été expulsé injustement, et l’on crie tous à l’injustice. Mais dans le vrai monde? Quelqu’un tombe, on appelle un organisme. Il faut remplir un formulaire. Trois exemplaires. Trois copies conformes. Trois timbres. On vous rappelle. Quelqu’un a faim? On lance un GoFundMe. On fait une campagne avec un slogan. « Nourrissons-le, il le mérite. » Il faut un logo. Une identité visuelle. Un expert en communication stratégique. Budget prévisionnel : 400 000 dollars. Et pendant ce temps, l’estomac du monsieur continue de grogner. Parce qu’on ne donne plus. On structure. On professionnalise la compassion. On agence la charité dans des classeurs suspendus. On trie l’urgence selon des codes couleur : rouge c’est très grave, jaune c’est moyennement grave, bleu c’est bureaucratique. Et si l’on osait dire que la bonté a un tarif? Prenons l’aide humanitaire. Jadis, une affaire de paniers et de bras solides. Aujourd’hui, c’est de l’ingénierie multinationale. On débarque à Jérémie ou aux Gonaïves après un cyclone, on distribue des kits : un savon, deux biscuits secs, un petit drapeau de l’Union européenne. Le tout emballé sous plastique, estampillé : « Respecter la dignité du bénéficiaire. » Sauf que parfois, il faut se battre pour le recevoir, ce kit. Il faut une photo, une attestation de sinistre, et surtout, il faut entrer dans les cases du logiciel. Oui, le logiciel qui dit si vous êtes victime « directe », « collatérale » ou « indirecte à impact psychologique ». Parfois, les pauvres ne savent pas dans quelle case ils souffrent. Le plus ironique? La moitié du budget humanitaire est dépensée avant même que la nourriture arrive. Logistique. Billets d’avion. Formations en gestion du stress pour les employés expatriés. Et un consultant à Genève qui évalue « l’impact social du don de moustiquaires ». Et pourtant, quand le camion arrive enfin avec du riz, il faut le dire : il sent bon. Mais il coûte cher. Santi bon kote chè. La philosophie de la bonté tarifée Vous pensez que la justice est gratuite? C’est mignon. Même l’égalité a ses frais de dossier. Un jeune homme dans un quartier populaire veut faire valoir ses droits. Il a été expulsé injustement, ou humilié, ou simplement ignoré. Il se tourne vers un avocat. L’avocat regarde le dossier, puis regarde sa montre. Il soupire. — « Vous avez droit à la justice, bien sûr… mais avez-vous les moyens de votre vérité? » La vérité est un produit de luxe. Elle brille, elle éblouit, mais elle est vendue dans des écrins, avec une facture. Oh bien sûr, il y a l’aide juridique. Mais elle vient avec un formulaire, une enquête de solvabilité, et la capacité à prouver que vous êtes pauvre mais pas trop — car si vous êtes trop pauvre, c’est suspect. Si vous êtes trop lettré, vous faites peur. Et si vous êtes noir, créole, haïtien ou sans-papiers, le système juridique vous regarde comme un plat épicé qu’il n’a jamais goûté : curieux, mais hésitant. Alors on vous met en attente. Vous êtes un cas complexe. Un cas rare. Un cas parfumé. Mais encore une fois… santi bon kote chè. Nous vivons une époque étrange où la vertu se mesure en ligne budgétaire. Où la compassion se monnaie en tableaux Excel. Où l’élan du cœur passe d’abord par une stratégie de financement participatif. Mais ce n’est pas forcément nouveau. Déjà dans l’Antiquité, les sophistes faisaient payer leurs leçons de vertu. Socrate était l’un des rares à enseigner gratuitement – et il a fini empoisonné. Coïncidence? Être bon coûte cher. Non seulement financièrement, mais socialement aussi. Si vous donnez trop, vous devenez suspect. Si vous aidez trop, on vous taxe de naïveté. Si vous aimez sans retenue, on vous dit que vous n’êtes pas stratégique. La générosité est devenue un luxe émotionnel. Une zone premium de l’âme. La pauvreté ne sent pas mauvais, elle sent… l’oubli Ce n’est pas la misère qui sent mauvais. Ce qui sent mauvais, c’est l’hypocrisie. Ce sont les odeurs de climatisation dans les salles de conférences où l’on décide qui mérite d’être sauvé. Ce sont les parfums importés des réunions de bailleurs de fonds, où chaque larme est convertie en dollars canadiens. Mais sur le terrain? Une vieille dame qui partage son dernier morceau de pain sans rien attendre en retour, ça ne sent pas bon comme Chanel N°5. Ça sent le vécu. Le sacrifice. L’amour pur. C’est ça, le vrai parfum de l’humanité. Et pourtant, il ne coûte rien. Alors, peut-être faudrait-il rêver à un monde où les choses qui sentent bon sont accessibles. Où l’aide ne vient pas avec un formulaire. Où la justice n’a pas de prix. Où l’amour n’est pas fiscalisé. Un monde où le sourire d’un enfant ne sert pas de photo de campagne. Où la main tendue ne doit pas justifier sa rentabilité. Où les ONG n’ont pas besoin de slogans, parce que les gens font le bien pour le bien. Ce monde n’existe pas encore. Mais il commence peut-être par une simple reconnaissance : santi bon koute chè, oui, mais ce n’est pas une fatalité. C’est un symptôme. Un avertissement. Une invitation à revaloriser ce qui compte vraiment. Et si on cessait d’emballer l’humanité sous plastique? Si on la laissait sentir comme elle sent vraiment? Pas toujours bon. Pas toujours chic. Mais vivante, authentique, libre. Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an
Trump, les tarifs et l’illusion de la puissance retrouvée
Il y a des gestes politiques qui claquent comme des coups de tonnerre dans un ciel déjà chargé d’électricité. Mercredi, Donald Trump a étendu sa guerre tarifaire à 185 pays, promettant une « indépendance économique » des États-Unis digne des jours glorieux de l’après-guerre. Mais derrière la rhétorique musclée et les superlatifs qui ponctuent ses discours, une question lancinante demeure : cette offensive commerciale tous azimuts est-elle bénéfique ou catastrophique pour les États-Unis ? Le geste est spectaculaire. Les droits de douane annoncés s’échelonnent de 10 % à 50 %, frappant indistinctement des pays amis, neutres, ennemis, petits, moyens, géants. De la Chine à Haïti, du Royaume-Uni au Vanuatu, peu échappent à cette « médecine tarifaire » censée guérir l’économie américaine de ses déficits et la protéger de la concurrence déloyale. Mais ce traitement de choc, administré avec la brutalité d’un bulldozer, risque surtout de provoquer des effets secondaires sévères. Car en économie, les lois de la gravité s’imposent à tous, même à l’Amérique de Trump. Officiellement, l’objectif est noble : protéger l’industrie américaine, réduire les déficits commerciaux, rétablir une certaine équité dans les échanges internationaux. Sauf que l’universalité de la mesure, son caractère indistinct, ressemble moins à une opération chirurgicale qu’à une frappe aérienne aveugle. Tout y passe : voitures, acier, aluminium, bois d’œuvre, pièces électroniques. Même des territoires inhabités comme les îles Heard et McDonald, annexes australes de l’Australie, sont visés par les sanctions, preuve d’un amateurisme embarrassant. L’administration Trump prétend avoir appliqué une méthodologie rigoureuse basée sur les déficits bilatéraux et les barrières non tarifaires. Mais les calculs réels semblent reposer sur une formule simpliste : déficit commercial divisé par les exportations vers les États-Unis, le tout divisé par deux. À ce stade, ce n’est plus de la géopolitique, c’est de la comptabilité d’école primaire. Le contraste entre la rhétorique martiale et l’approximative mécanique des chiffres pose la question de la crédibilité. Protectionnisme 2.0 ou populisme économique ? Dans le fond, Donald Trump rejoue une vieille partition protectionniste à la sauce populiste. Il proclame l’avènement d’un nouvel « âge d’or », mais oublie que la mondialisation ne se défait pas comme une simple signature de décret. Les chaînes d’approvisionnement sont désormais intégrées, les économies sont imbriquées, et la distinction entre produit national et produit étranger est devenue floue. Prenons le cas de l’automobile. Même si le Canada et le Mexique sont temporairement épargnés, l’exemption est conditionnelle à une démonstration technique : prouver le contenu américain dans chaque composant. On imagine le casse-tête logistique pour les entreprises, les délais aux douanes, les coûts supplémentaires à chaque étape. À vouloir tracer des frontières là où les pièces circulent librement depuis des décennies, Trump réinvente la bureaucratie douanière comme outil de politique industrielle. Mais ce retour au protectionnisme, célébré comme une victoire par certains électeurs industriels du Midwest, a des effets pervers. Les prix augmentent, les entreprises américaines qui dépendent de composants importés voient leurs marges se réduire, et les partenaires commerciaux – Chine, Union européenne, Japon – préparent déjà des représailles. L’Histoire est pleine de guerres économiques dont personne ne sort vainqueur. Chaque tarif imposé par Trump devient un prétexte pour un tarif en retour. Les consommateurs américains, loin d’être protégés, se retrouvent au contraire pris en otage. L’acier et l’aluminium, déjà surtaxés à 25 %, ont vu leur prix grimper. Les biens de consommation courants, des vêtements aux médicaments, suivront. L’inflation guette, et la Banque centrale devra peut-être hausser les taux pour y répondre, freinant par la même occasion la croissance. C’est ce que les économistes appellent l’effet boomerang du protectionnisme : ce que vous gagnez sur un front, vous le perdez sur un autre. La Chine ne va pas rester les bras croisés. L’Europe non plus. Et dans ce jeu de rétorsions, ce sont souvent les producteurs agricoles américains qui en paient le prix. Déjà lors de son premier mandat, la guerre commerciale avec Pékin avait entraîné une chute des exportations de soya et de maïs, forçant l’administration à subventionner les fermiers à hauteur de dizaines de milliards de dollars. Une indépendance illusoire dans un monde interdépendant Il est tentant, en politique, d’agiter le spectre de l’autosuffisance. Mais l’indépendance économique que promet Donald Trump est une chimère. L’Amérique ne peut pas tout produire. Elle ne le souhaite même pas. Des secteurs entiers – pharmaceutique, électronique, énergie renouvelable – dépendent des intrants, des minerais, des technologies venus d’ailleurs. La guerre tarifaire ne corrige pas cette réalité, elle l’aggrave. En tentant de tout rapatrier, Trump fait exploser les coûts, affaiblit les entreprises, décourage l’investissement étranger. Il faut aussi noter que cette offensive tous azimuts isole les États-Unis sur la scène mondiale. Le pays qui avait bâti l’ordre économique libéral d’après-guerre devient aujourd’hui le fossoyeur de ses principes. Comment Washington peut-il encore prêcher le libre-échange en Asie ou en Afrique si, dans le même souffle, il impose des tarifs à 185 pays ? Même ses alliés les plus fidèles, comme le Japon ou Israël, sont désorientés par cette approche unilatérale. Des mesures spectaculaires mais contre-productives Le fait que le Sénat, pourtant à majorité républicaine, ait voté un projet de loi contre certains droits de douane démontre l’inconfort grandissant. Quatre sénateurs républicains ont joint leur voix aux démocrates. Cela envoie un signal clair : même dans son propre camp, la stratégie commerciale de Trump ne fait pas l’unanimité. Les milieux d’affaires s’inquiètent. Les bourses réagissent mal à l’incertitude. Les alliances stratégiques sont fragilisées. Et au final, c’est le leadership économique américain qui s’effrite. Alors, les mesures de Donald Trump sont-elles bonnes ou mauvaises pour les États-Unis ? À court terme, elles flattent l’ego nationaliste d’un certain électorat. Elles donnent l’impression d’un président fort, qui « défend l’Amérique » contre le monde entier. Mais cette posture héroïque dissimule une réalité économique préoccupante. Les tarifs douaniers généralisés alourdissent les coûts, provoquent des représailles, nuisent aux exportateurs, et affaiblissent la position des États-Unis dans l’échiquier mondial. Le protectionnisme, dans sa version trumpienne, n’est ni stratégique, ni ciblé. Il est punitif, improvisé, et souvent déconnecté des intérêts réels de l’économie américaine. C’est moins un projet de relance industrielle qu’une opération de communication politique. L’économie n’est pas un champ de bataille où l’on brandit des drapeaux. C’est un système complexe d’interdépendances. En croyant pouvoir la piloter à coups de décrets et de tweets, Donald Trump met en péril ce qu’il prétend défend Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois
La Québécoise du siècle : Janette Bertrand ou la jeunesse de vivre à 100 ans
Le 25 mars 2025, Janette Bertrand célèbre ses 100 ans. Un siècle d’existence, de combats, de mots et de projets. Journaliste, autrice, scénariste, animatrice et grande dame du féminisme québécois, elle a façonné le paysage culturel et social du Québec avec audace, tendresse et lucidité. Toujours debout, toujours engagée, Janette n’a rien perdu de son feu sacré. À cent ans, elle continue de rêver, d’écrire, de danser… et de nous inspirer. Voici l’histoire d’une femme exceptionnelle que l’âge n’a pas su ralentir. Elle a cent ans. Oui, cent. Et pourtant, elle bouge comme si elle avait gardé un accord secret avec le temps. Une entente à l’amiable, sans trop de rides dans l’âme, sans trop de compromis non plus avec l’époque. Elle n’est pas juste une vieille dame vénérable que l’on célèbre en serrant les dents de peur de briser ses os. Elle est Janette Bertrand. Elle est là, vive, claire, solide comme une vérité qu’on n’ose plus dire, et libre comme un mot d’enfant. Au Québec, elle est une légende vivante. Ailleurs, elle devrait être un modèle pour toutes celles et ceux qui croient qu’il faut attendre la fin de carrière pour commencer à dire ce qu’on pense. À cent ans, Janette Bertrand n’a pas pris sa retraite. Elle l’a peut-être perdue quelque part dans une boîte, entre deux cahiers de notes, un micro et quelques chansons de Félix Leclerc. Ou peut-être l’a-t-elle simplement refusée, comme on dit non à une invitation un peu plate. Car un projet n’attend pas l’autre chez elle. Quand certains de son âge tricotent des souvenirs, Janette tricote des idées. Elle a cent ans, mais son imagination a l’âge d’un café qui vient de s’ouvrir : accueillante, chaleureuse, toujours prête à discuter du monde et de l’avenir. Une voix qui a porté bien plus que des mots Janette Bertrand, c’est d’abord une voix. Celle qu’on a entendue à la radio dans les années 50, puis vue à la télé, dans ces années où les femmes devaient demander la permission pour être elles-mêmes. Elle, elle n’a pas demandé. Elle s’est assise, elle a pris le micro, elle a écrit ses textes, elle a animé ses émissions. Elle a fait parler les silences, donné une place aux colères muettes. Elle a osé des sujets que même les hommes n’osaient pas aborder. La sexualité? Elle en a parlé sans détour. Les violences conjugales? Elle les a nommées. Le divorce? Elle l’a mis à l’écran. Et puis, avec sa voix douce et sa plume ferme, elle a doucement mais sûrement remué les mentalités. Elle a dit : « Voici des histoires vraies, voici des vies, voici des femmes. » Elle a regardé le Québec droit dans les yeux et lui a demandé s’il savait écouter ses propres enfants. Et parfois, ce même Québec, pris de surprise, s’est trouvé un peu maladroit, un peu dépassé… mais toujours reconnaissant. On ne devient pas la Québécoise du siècle sans avoir brassé un peu de poussière dans les idées. Janette Bertrand a porté le féminisme à sa façon : humaine, simple, frontale. Pas besoin de grands mots savants ou de théories compliquées. Elle parlait avec le cœur, et ça suffisait. Elle a ouvert la voie, pavé le chemin, et si aujourd’hui des jeunes femmes peuvent étudier, voter, divorcer, aimer qui elles veulent sans demander l’avis du voisin, c’est aussi grâce à Janette. On l’a parfois critiquée, on l’a parfois moquée, mais elle n’a jamais lâché. Elle a tenu bon. Avec ses mots à elle. Parce qu’il faut le dire : Janette Bertrand, c’est une combattante au sourire franc. Pas une guerrière tapageuse, non. Une sentinelle discrète. Une lampe allumée dans la nuit des certitudes. Elle n’a pas hurlé dans les rues, elle a parlé dans les salons, dans les chaumières, dans les foyers. Et ce faisant, elle a changé le pays. Un siècle d’amour, de combat et de réinvention Mais attention, Janette Bertrand, ce n’est pas qu’une militante. C’est aussi une femme drôle, espiègle, qui aime danser le twist. Et à cent ans, elle danse encore. Parce que dans sa tête, la vieillesse n’est pas une prison, c’est une terrasse : un endroit d’où on voit mieux les choses, à condition d’avoir su les regarder longtemps. Elle a écrit, joué, animé, raconté. Des pièces, des livres, des chroniques. On ne compte plus ses émissions. L’amour avec un grand A, ce n’était pas qu’une série, c’était un miroir. Celui de couples réels, avec leurs conflits, leurs doutes, leurs tendresses, leurs lâchetés. Elle n’a jamais eu peur de mettre en scène ce que d’autres préféraient cacher sous le tapis. Et entre deux projets, elle cuisinait. Parce que oui, elle aime cuisiner. Et si un jour vous avez eu la chance de goûter à sa tarte au citron, vous savez que Janette Bertrand, c’est aussi ça : une tendresse sucrée dans un monde un peu amer. Il faut le dire sans trembler : Janette Bertrand est un trésor vivant. Une de ces rares personnes qui ont traversé un siècle non pas en fuyant la modernité, mais en l’apprivoisant. À l’époque des réseaux sociaux, des influenceurs et de la fatigue numérique, Janette continue à parler aux jeunes avec plus de clarté que bien des algorithmes. À ceux qui demandent quel est son secret, elle répond simplement : « Un projet n’attend pas l’autre. » Et c’est vrai. Elle a toujours un livre en cours, une conférence à préparer, une idée à partager. Elle croit à la transmission, à l’éducation, à la culture. Elle croit surtout à la vie, tant qu’il y en a. Elle ne se définit pas par ce qu’elle a fait, mais par ce qu’elle continue de faire. Et maintenant, faisons-la connaître au monde Chers amis du monde entier, que vous soyez à Paris, à Dakar, à Port-au-Prince, à Bruxelles, à Santiago ou à Tokyo : retenez ce nom. Janette Bertrand. C’est la Québécoise du siècle, mais c’est aussi une citoyenne du monde. Une femme qui aurait pu naître n’importe où, et qui aurait fait la même chose : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Si vous ne la connaissez pas encore, prenez quelques heures pour la découvrir. Écoutez-la parler. Regardez ses émissions. Lisez ses livres. Et surtout, observez sa façon de rire. Vous y verrez une sagesse qui ne se prend pas au sérieux, une clarté sans prétention, une liberté toute simple, mais terriblement contagieuse. À cent ans, Janette Bertrand ne se contente pas d’avoir un âge : elle a une œuvre, une vie, un message. Elle ne vit pas dans le passé. Elle vit debout, dans le présent, et envoie des flèches dans le futur. Alors levons nos verres, nos cœurs, nos stylos — et nos télécommandes si vous êtes devant la télé — pour lui dire merci. Merci, Janette, pour les mots, les silences, les colères utiles et les rires partagés. Merci pour les femmes, pour les hommes, pour les couples, pour les gens seuls, pour les jeunes qui doutent et les vieux qui s’endorment trop tôt. Merci pour le Québec. Merci pour l’humain. Merci pour le twist. Et surtout… bon anniversaire, Janette. Et à demain. Parce qu’on le sa Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois
La philosophie des reels : quand Spinoza rencontre TikTok
L’autre jour, en scrollant paresseusement sur mon téléphone, j’ai eu cette révélation tout à fait moderne : Baruch Spinoza aurait fait un tabac sur TikTok. J’imaginais déjà le philosophe du XVIIe siècle en chemise en lin, regard profond et filtre vintage, susurrant : « Le désir est l’essence même de l’homme », sur fond de Lo-fi beats et de lumières tamisées. Mille likes garantis. Des duos en cascade. Et en commentaire : « Wow, il vient de guérir mon anxiété en 12 secondes ». Car oui, nous vivons une époque où la philosophie, qui naguère trônait sur les rayons poussiéreux des bibliothèques universitaires, s’est réincarnée en formats de 30 secondes, rythmée par des musiques de fond, des sous-titres jaunes et une injonction finale à « liker, partager et s’abonner pour plus de sagesse stoïcienne ». Bienvenue dans l’ère des reels philosophiques, où la quête du bonheur passe désormais par une punchline bien placée et un montage nerveux. Le reel, ce nouveau traité d’éthique Il faut voir ces vidéos : un regard fixe, une voix grave (souvent celle d’un influenceur à mi-chemin entre Diogène et un coach de vie californien), une citation de Sénèque mal attribuée à Socrate, et surtout, une mise en scène parfaite. L’algorithme raffole des vérités qui claquent : « Tu ne peux pas contrôler les événements, mais tu peux contrôler ta réaction » — merci Marc-Aurèle, remixé façon Fast & Philosophical. Le reel est devenu notre Éthique moderne : condensée, digeste, émotionnelle. Là où Spinoza écrivait des pages denses pour expliquer que tout est nécessaire dans un univers déterminé par la substance unique, TikTok, lui, préfère balancer : « T’inquiète, si c’est pour toi, ça viendra à toi ». On n’est pas loin du panthéisme spinoziste, mais en plus… dansant. Et les gens regardent, re-regardent, s’identifient. Certains pleurent, d’autres méditent. Une jeune femme commente : « Ce reel m’a plus appris que mes 3 ans en psycho ». Est-ce une victoire de la philosophie ? Ou une trahison ? Spinoza, je pense, aurait simplement haussé les sourcils et repris une bouchée de son hareng séché. Les penseurs deviennent des mèmes L’effet le plus spectaculaire, c’est cette transformation des philosophes en icônes virales. Nietzsche devient le bad boy torturé, Camus le fumeur d’élégance absurde, Simone de Beauvoir la queen féministe, et Spinoza, lui, c’est le type chill qui croit que tout est Dieu. Des t-shirts surgissent avec des slogans comme « Dieu = Nature, bro », des comptes Instagram proposent des horoscopes stoïciens, et des jeunes se tatouent amor fati sans toujours savoir si c’est une boisson au matcha ou une posture de yoga. Mais le phénomène est plus profond qu’il n’y paraît. Derrière les clichés, il y a une soif réelle. Une soif d’ordre dans le chaos, de sens dans le flux, de verticalité dans une époque horizontale. Même si cela passe par des capsules de 60 secondes, c’est toujours mieux que rien, non ? Après tout, Epicure n’aurait-il pas aimé les formats courts ? Il écrivait à ses amis des lettres pleines de sagesse… et très concises. C’était le premier influenceur minimaliste. Je me souviens d’un après-midi au café du coin, un endroit où la déco hésite entre Platon et Pinterest. À côté de moi, deux jeunes femmes discutaient avec passion. L’une montrait à l’autre un reel : une vidéo d’un gars torse nu, en pleine montagne, citant Spinoza en voix-off. Puis elle dit, les yeux brillants : — Tu te rends compte ? Il dit que nos émotions sont comme des nuages, qu’on doit juste les observer sans s’y attacher. — C’est magnifique, répondit l’autre. — Et regarde ses abdos. On dirait presque qu’il est l’expression de la substance divine, non ? Je souris dans mon cappuccino. C’était peut-être un peu kitsch, un peu naïf, mais il y avait là quelque chose de sincère. Ces filles, dans leur langage à mi-chemin entre le spirituel et l’ésotérisme sexy, venaient de comprendre quelque chose que beaucoup de lecteurs de Spinoza ratent : l’idée que la joie naît de la compréhension des causes, que tout est relié, même les reels et les abdos. Philosophie ou fast food spirituel ? On pourrait bien sûr railler ces tendances : l’ère TikTok comme celle du McDo philosophique. Des idées vite mâchées, vite recrachées. Des concepts réduits à des punchlines. La pensée profonde remplacée par des affirmations au conditionnel positif. Mais attention à ne pas tomber dans le mépris. Ce que les reels font, c’est mettre la philosophie sur le pas de la porte. Ils ne remplacent pas une lecture attentive de l’Éthique, mais ils peuvent la susciter. Peut-être qu’après avoir entendu « Ne pleure pas parce que c’est fini, souris parce que c’est arrivé » (faussement attribué à Héraclite), quelqu’un ira lire réellement le vrai Héraclite. Ou du moins, se posera des questions. Dans un monde saturé d’images, de notifications et de bruit, il faut une certaine magie pour capturer l’attention en moins de 10 secondes. Et parfois, au cœur de cette magie, surgit une étincelle de lucidité. Un fragment d’éternité dans un scroll infini. Alors que serait Spinoza en 2025 ? Je l’imagine dans un hoodie noir, regard pénétrant, micro-cravate discret. Il ne citerait pas ses propres œuvres. Il poserait des questions : « T’es-tu demandé pourquoi tu réagis ainsi à cette critique ? » Et il conclurait avec un sourire : « Peut-être que tu confonds passion et action. » Il publierait un reel chaque vendredi : “#SpinozaFriday”. Sa bio ? « Dieu est dans tout, sauf dans les commentaires haineux. » Il ferait des lives où il répondrait aux questions des internautes : — Ma copine m’a ghosté, que ferait un philosophe ? — Tu dois comprendre les causes de ses affects, mon ami. Et surtout, ne sois pas esclave des tiens. Peut-être que Spinoza aurait plus de followers que Kanye. Peut-être que non. Mais ce qui est certain, c’est que son regard sur le monde — calme, structuré, rigoureux — ferait du bien à l’époque. Et que sa joie active, qui est une forme de puissance intérieure, n’a rien à envier à tous les mantras wellness du moment. Une sagesse à portée de pouce En fin de compte, il y a quelque chose de profondément spinoziste dans le fonctionnement même des reels. Ils sont des expressions de la substance TikTok, des modes de l’algorithme éternel. Ils révèlent nos désirs, nos émotions, nos jugements. Et parfois, dans leur frénésie, ils ouvrent une brèche. Un moment suspendu. Une pensée qui s’infiltre. Alors la prochaine fois que vous verrez un reel avec la citation : « La liberté, c’est la connaissance de la nécessité », arrêtez-vous un instant. Posez votre téléphone. Inspirez. Réfléchissez. Et surtout, n’oubliez pas d’aimer — au sens spinoziste du terme. Mais attention, le risque, c’est de croire qu’un reel suffit à éclairer une vie. Qu’un aphorisme bien monté, avec la bonne lumière dorée et un fond sonore planant, remplace l’épreuve de la pensée. Spinoza écrivait que « tout ce qui est excellent est aussi difficile que rare ». Et ce n’est pas parce qu’un influenceur le dit en voix-off sur un coucher de soleil qu’on le comprend pour autant. Comprendre, vraiment comprendre, prend du temps. Ce n’est pas une story de 15 secondes. C’est une vie entière. Et pourtant, il faut l’avouer : parfois, ces petites vidéos nous touchent. Un montage maladroit, une musique un peu trop mélodramatique, une citation sortie de son contexte… et malgré tout, ça fonctionne. Comme si l’époque, avec toute sa vitesse, toute son angoisse, avait désespérément besoin qu’on lui parle avec douceur. Même si c’est Spinoza remixé avec du Drake. Même si c’est Marc-Aurèle avec des oreilles de chat Snapchat. Alors, peut-être faut-il accueillir cette étrange rencontre entre philosophie et viralité non pas comme un effondrement du savoir, mais comme une métamorphose. La sagesse a changé de costume. Elle danse, elle rit, elle parle vite, mais elle est encore là. Tapie dans un coin d’écran. Elle ne nous regarde plus du haut d’une chaire, mais à travers un téléphone, un scroll, un instant. Et si Spinoza a raison, alors tout ceci, même les reels, fait partie du grand Tout. Même les vidéos de motivation enregistrées dans des salles de musculation à Dubaï. Et qui sait… un jour, entre deux vidéos de chats et un tutoriel maquillage, vous tomberez peut-être sur ce reel qui changera tout. Un inconnu, dans sa chambre mal éclairée, vous dira : « Ne te bats pas contre le courant, deviens la rivière. » Et là, sans prévenir, une larme. Une étincelle. Et l’envie, soudaine, de lire Spinoza. Le vrai. Pas celui qui met des filtres. Celui qui vous regarde droit dans l’âme. Celui qui, en silence, vous fait comprendre que votre vie, même chaotique, est une expression parfaite de la substance unique. Continue Reading - En afficher davantage




















