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  • Le Québec, cette avalanche de cœur Je ne sais pas si un texte peut changer le monde. Mais il arrive, parfois, qu’il change quelque chose chez soi. Comme une mèche intérieure qu’on allume sans trop savoir ce qui va brûler. Et puis, ça flambe. Doucement. Intensément. Dans La Presse, j’ai publié un témoignage sincère sur le Québec, un hommage sans fard, un remerciement comme on en fait aux gens qu’on aime. Je croyais déposer une lettre dans une bouteille. Finalement, c’est toute une mer de lettres, de messages et de témoignages qui m’est revenue, comme une vague d’amour qui m’a un peu submergé. Pour ne pas dire : noyé d’émotion. Je ne m’attendais pas à ça. Du tout. Ce que j’ai reçu en retour, c’est plus qu’une réponse. C’est une accolade nationale. Un Québec en chandail de laine, qui m’a pris dans ses bras. D’un coup, je n’étais plus un simple chroniqueur d’origine haïtienne installé en Ontario. J’étais le gars à qui on disait : « Merci. Reviens-nous, t’es chez toi ici. » Une pluie de mercis… Je pourrais vous dire que j’ai reçu « quelques messages… » mais ce serait mentir. Ce que j’ai reçu, c’est une avalanche. Une tempête de gentillesse, un blizzard de bienveillance. Pas celui qui bloque les routes : celui qui réchauffe le cœur. Julie, par exemple. Elle fêtait son anniversaire quand elle a lu mon texte. Elle m’a écrit que je lui avais fait le plus beau cadeau possible. Que mes mots avaient rempli son cœur. Et moi, de l’autre côté de l’écran, je lisais ça, les yeux un peu embués, comme un enfant qui découvre que le Père Noël existe peut-être encore, sous la forme d’un peuple. Patrick, lui, a promis de faire lire le texte à ses élèves. Rien de moins. Quand un enseignant québécois vous dit qu’il veut partager vos mots à sa classe, on ne parle plus seulement d’un compliment. On parle d’un pacte d’héritage. Pierrette, une autre voix douce du Québec, m’a confié que mon texte l’avait profondément touchée. « Il fallait que je vous le dise… », a-t-elle écrit. Et c’est ça, la beauté : ce besoin de dire merci. Même quand on pourrait se contenter de sourire. Tania, passionnée par la francisation, a vibré avec mes mots. Joanne aussi. Sabrina, ingénieure engagée à Polytechnique dans un groupe nommé Ingénieurs sans frontières, m’a tendu la main intellectuellement. Mario, Yvan… et tant d’autres. C’était comme si chaque région du Québec m’envoyait un message. Chacun dans son accent, chacun dans sa tendresse. À LIRE AUSSI : Le Québec : un joyau culturel et naturel à célébrer On m’a demandé si je comptais revenir vivre au Québec. J’ai souri. La vérité, c’est que je ne suis jamais très loin. Je suis à Ottawa, à quelques minutes de Gatineau. C’est presque un pré-quartier de Montréal si on plisse les yeux. Je viens au Québec à chaque grande occasion. Pour la Saint-Jean, par exemple, j’étais sur les Plaines d’Abraham. Bon, l’orage a un peu gâché la fête. Le ciel avait visiblement une humeur de grêle. Mais ça ne m’a pas empêché de me retourner rapidement à Montréal, question de prolonger l’élan festif. Et puis, j’ai eu la chance — que dis-je, le privilège — de découvrir ce pays dans le pays. J’ai vu Rimouski s’ouvrir au large, Trois-Rivières bruisser de poésie, Drummondville respirer sa culture, Trois-Pistoles me raconter ses histoires, Saint-Hyacinthe me murmurer ses mots, Chicoutimi me séduire dans sa blancheur, le Saguenay me surprendre, et bien sûr, Québec me prendre par la main comme une vieille amie. Quand on a vu tout ça, on a le droit d’en parler. Même si on a une adresse postale de l’autre côté de la rivière des Outaouais. Larmes, vertige et reconnaissance À un moment donné, je l’avoue, j’ai versé quelques larmes. Pas les grosses, théâtrales. Non. Les petites, silencieuses. Celles qui arrivent sans prévenir, quand le trop-plein déborde. Ce trop-plein d’humanité qu’on reçoit, et qu’on ne sait plus où ranger. J’ai écrit ce texte depuis mars, après un long passage aux États-Unis. Là-bas, j’ai rencontré des Haïtiens, mais aussi des Vénézuéliens, des Colombiens, des Congolais, des Cubains, des Syriens… dans un refuge pour migrants, un shelter, comme on dit là-bas, où le mot « espoir » s’écrivait avec des valises ouvertes et des silences épuisés. Tous marqués par l’enfer du Darién. Ces gens-là, je les ai écoutés me raconter l’horreur : les cadavres sur le chemin, les femmes et les hommes violés dans les forêts par des criminels qui tiennent les routes, les noyés emportés par les rivières en furie… Et pendant que ces migrants fuient l’insoutenable, que l’humanité s’effondre au bord de chaque frontière, les autorités américaines — avec un calme presque cynique — ajoutent Haïti à leur liste des nations « avec des groupes criminels classés comme terroristes » qui terrorisent la population. Et malgré tout, ils menacent aujourd’hui d’expulser plus d’un demi-million d’Haïtiens. ICE – Immigration and Customs Enforcement a déjà commencé à en embarquer certains. C’est dans ce contexte de douleur et d’injustice que j’ai pensé au Québec, à cette partie du Canada que je connais le mieux. Voici d’où vient la sincérité de mon texte. Mis à part tout ce dont on peut se plaindre, je souhaite que ceux qui vivent ici réalisent toute la chance qu’ils ont. À LIRE AUSSI : Le feu de la Saint-Jean ou la tendresse des braises québécoises C’est que les mots, parfois, tombent juste. Ils font ce qu’on espère tous qu’ils fassent un jour : ils touchent. Ils traversent. Ils réveillent. Ils consolent. Ils parlent à d’autres cœurs. Et cette fois, j’ai senti qu’ils avaient vraiment fait ça. Pour de vrai. Ce n’est pas de l’orgueil. C’est de l’humilité. Un vertige intérieur. Cette douce chaleur qui monte au cœur quand on comprend qu’on a été utile. Qu’on a mis le doigt sur quelque chose que beaucoup ressentaient sans pouvoir l’exprimer. Et que, par un miracle de syntaxe, on l’a dit pour eux. On pense souvent qu’écrire, c’est briller. C’est un peu vrai. Mais ce n’est pas le plus important. Écrire, c’est traduire. Traduire ce que d’autres ressentent en silence. Et quand les gens vous le rendent par des messages, des silences émus, des mercis bruyants ou des yeux brillants, on comprend que les mots ne sont pas faits pour flatter l’égo, mais pour caresser l’âme. Un écrivain n’attend pas toujours d’être applaudi. Il ne court pas après ça. Mais quand ça arrive, et que c’est sincère… ça bouleverse. Ça renverse même. J’ai reçu des témoignages de Québécois de toutes les générations. Des jeunes, des moins jeunes. Des gens enracinés, des gens en mouvement. Tous m’ont dit, à leur manière : « Tu nous as compris. Tu nous as vus. Merci. » Le Québec, cette nation au cœur battant J’ai toujours senti quelque chose d’unique dans le peuple québécois. Une façon de dire bonjour comme si c’était une étreinte. Une manière de rire avec les yeux. Une chaleur qui ne dépend pas de la météo. C’est une nation qui doute, oui. Qui débat, qui se questionne. Mais qui aime aussi profondément. Qui peut, en une seule Saint-Jean-Baptiste, chanter sa langue, danser sa culture, et accueillir l’autre avec sincérité. C’est un peuple qui sacre avec style, qui râle avec amour, qui proteste en chantant. C’est beau à voir. Et encore plus beau à vivre. À LIRE AUSSI: Prière de ne pas prier ici Alors cette chronique, je l’écris comme une réponse à vos réponses. Une lettre d’amour en retour. Vous m’avez offert quelque chose de rare : l’impression d’avoir été compris, adopté, parfois même accueilli à bras ouverts. Merci Julie. Merci Patrick. Merci Pierrette, Tania, Joanne, Sabrina, Mario, Yvan, et tous les autres dont je n’ai pas pu citer les noms, mais dont les mots sont venus me rejoindre droit au cœur. Merci à ce Québec multiple, ouvert, vibrant. Merci de m’avoir permis d’être utile, d’avoir touché juste, d’avoir existé autrement que par un code postal. Je suis peut-être à Ottawa. Mais une partie de moi est restée chez vous. Chez nous. Et ce texte dans La Presse, c’était peut-être une bouteille à la mer. Mais vous l’avez tous trouvée, ouverte… et vous y avez a Continue Reading

  • Haïti : « Un pays qui vend encore des fleurs n’est pas tout à fait foutu » Pour tous les fleuristes de ce pays qui ignorent qu’ils sont les derniers poètes… Il y a des matins où Haïti semble vouloir se racheter. Pas en grands discours. Pas en réformes de papier, ni en promesses de conférences. Mais en gestes minuscules, presque invisibles. Comme ce jeudi à Kenskoff, dans les hauteurs fraîches d’un pays qui sue en bas sa douleur et sa poussière. Ce matin-là, un homme a traversé la route, des fleurs pleines les bras et les bottes crottées d’espoir. Deux photos ont suffi. Deux clics d’un certain Bertho Jean-Pierre, pour que le pays, l’espace d’un souffle, respire autrement. « Un pays qui vend encore des fleurs n’est pas tout à fait foutu », écrit-il. Et à cet instant, Dieu lui-même, qui suivait la scène caché dans un buisson, a dû hocher la tête. C’est l’écrivaine Yanick Lahens, plume exquise et sentinelle du sensible, qui partage la scène, via son compte Facebook. Depuis Kenskoff. L’endroit le plus hautement symbolique pour un miracle de cette nature. Là où les routes tournent comme des phrases d’amour mal prononcées. Là où les légumes sont un peu plus verts, le silence un peu plus bleu, et la paix… encore possible. Kenskoff n’est pas une simple commune. C’est une exception géographique. Un dernier étage où la République s’excuse de tout ce qu’elle a gâché en bas. Et voilà qu’un homme en bottes et bonnet rayé y promène ses fleurs comme d’autres promènent leur chien au Québec. Il ne vend pas la mort, il vend ce qui pousse. Il vend ce qui sent bon. Ce qui se cueille doucement. Ce qui ne s’emballe pas sous vide, ni ne s’importe de Miami. Il vend la vie, en bouquet. L’homme n’a pas de nom sur Facebook. Il est anonyme comme un vieux poème retrouvé dans un tiroir. Mais il a des bras, des jambes, une démarche lente comme un vieil amour qui revient. Il n’a pas d’arme, nous dit Bertho Jean-Pierre. Juste des Carla blancs, un peu de violettes, des chrysanthèmes. Autrement dit, un arsenal de douceur. Il pourrait s’être caché, comme tant d’autres. Il pourrait avoir fui la misère en République Dominicaine ou tenté la Floride à la rame. Mais non. Il vend des fleurs. Il ne vend pas juste pour vivre. Il vend pour rester. C’est ça, la grande leçon. Il ne vend pas la fuite. Il vend l’enracinement. Il vend ce qui tient en tige, malgré le vent. On imagine ce marchand fleuriste qui ignore totalement qu’il est devenu star sur les réseaux. Que ses bottes sont plus commentées que celles d’un ministre. Qu’on loue la poésie de son pas fatigué comme on loue les films d’auteur. Peut-être qu’il s’appelle Ti-Nèg. Ou Pouchon. Ou Fleury, ce serait parfait. Peut-être qu’il déteste les réseaux sociaux, qu’il ne comprend rien à Facebook, qu’il pense que « hashtag » est une nouvelle maladie de peau. Et pendant qu’on le transforme en icône de la beauté résistante, il s’inquiète juste de savoir si ses lys ne vont pas faner avant midi. Son humour est dans sa simplicité. Il est drôle comme un vieux proverbe qu’on comprend trop tard. Il fait rire doucement. Il fait sourire l’âme. Dans un pays où l’on calcule tout, où la survie exige des équations brutales, vendre des fleurs tient du crime de légèreté. On dira : mais à quoi bon ? Qui a besoin de Carla blancs quand on manque de riz, d’eau, de sommeil ? La réponse est simple : tout le monde. Ce ne sont pas des fleurs inutiles. Ce sont des fleurs indispensables à l’équilibre moral du pays. Et puis, c’est un luxe qui ne tue personne. Un luxe de pauvre. Un luxe de dignité. Comme repasser sa chemise même quand on va nulle part. Comme laver son perron même quand personne ne passe. La fleur, en Haïti, c’est un poing levé sans colère. Sur la photo, l’homme marche devant un mur de pierre. Un mur bien fait. Massif. Humble. On dirait le mur d’un pays qui tenait encore debout. Et sur ce mur, le numéro 105. Une adresse ? Un code secret ? Peut-être rien. Peut-être tout. Le genre de détail qui deviendra légende si jamais quelqu’un écrit un roman sur ce fleuriste. Mais ce qui frappe, c’est le contraste. Le mur est dur, sec, figé. Lui est tendre, vivant, mobile. Il traverse le monde comme un vers de Gaston Miron égaré dans une chronique. Peut-être que ce marchand devrait être ministre. Ministre de la Poésie Publique et de l’Utilité Inutile. On le paierait pour marcher. Pour faire rire les enfants. Pour déposer une fleur sur les bureaux poussiéreux des directions d’école. Pour apprendre aux députés ce qu’est un pétale. Pour dire aux policiers que la paix tient dans une tige fine, fragile, et belle. Son ministère n’aurait pas de budget. Juste un panier en osier, et un cœur un peu large. Il n’y aura peut-être pas de miracle demain. Ni élections. Ni baisse des prix. Mais ce soir, il y a ce souvenir. Ce marchand de fleurs. Ce Kenskoff baigné de lumière. Ce partage de Yanick Lahens comme une offrande d’encre et de silence. Et ce murmure persistant : un pays qui vend encore des fleurs n’est pas tout à fait foutu. Il ne nous reste donc qu’à croire. À rire. À fleurir. Et à traverser la ville, nous aussi, comme on traver Continue Reading

  • Le passeport littéraire Dans un monde où la légitimité d’un écrivain se mesurerait à sa proximité géographique avec sa terre natale, il devient urgent de questionner les frontières qu’on impose à la pensée. Car si les mots voyagent mieux que les corps, pourquoi voudrait-on assigner l’imaginaire à résidence ? Il y a des idées qui reviennent comme des moustiques en saison humide : elles bourdonnent, agacent, piquent, et finissent par faire croire qu’elles sont naturelles. Parmi elles, cette croyance obstinée qu’un écrivain haïtien, pour être « vrai », « valable », « légitime », devrait impérativement vivre sur l’île, écrire depuis l’île, suer l’île et souffrir avec elle. Qu’il doive s’ancrer dans le territoire comme une colonne de sel, à défaut de quoi il ne serait qu’un parasite textuel ou, pire, un touriste de la douleur. Derrière cette injonction au statisme géographique, se cache une conception étroite et poussiéreuse de la littérature. Comme si le talent, la profondeur, l’intelligence narrative dépendaient du code postal. Comme si l’âme des peuples ne pouvait être explorée qu’à la chaleur du béton fissuré. Alors il est temps d’en rire. D’en rire avec une ironie salutaire. Et surtout de déconstruire cette géographie rigide de la pensée, cette police de la résidence permanente qui voudrait imposer un visa littéraire aux enfants de l’exil. Résider ou écrire, il faut choisir ? Commençons par le cœur du malentendu : l’idée qu’un écrivain haïtien qui ne vit pas en Haïti n’est pas un écrivain haïtien. Il serait, au choix, un écrivain « d’origine haïtienne », un « auteur de la diaspora », ou un expatrié sentimentalement inapte à comprendre les tremblements internes du pays. En gros : il est suspect, parce que loin. Mais cette vision suppose que la littérature est une éponge mouillée par l’humidité locale, une sorte de thermomètre social planté dans la gorge du pays. Et que seul celui qui vit au milieu des ruines, des coupures de courant et du vacarme des klaxons peut parler en connaissance de cause. C’est un peu comme dire qu’on ne peut parler d’un incendie que si on a brûlé avec la maison. Et pourtant, tant de grandes œuvres ont été écrites à distance. L’exil, l’éloignement, la mémoire – tout cela crée une autre forme de lucidité. Celle du regard qui voit plus loin parce qu’il n’est plus englouti par l’immédiateté. Celle du cœur qui bat encore pour une terre qu’il ne foule plus chaque jour, mais qui le hante jusque dans le sommeil. Victor Hugo a écrit Les Misérables en exil sur l’île anglo-normande de Guernesey, loin de Paris, mais plus proche que jamais de la misère sociale française. Milan Kundera, privé de sa citoyenneté tchèque, a réinventé Prague depuis Paris, dans une langue étrangère devenue sienne. Salman Rushdie, sous le coup d’une fatwa, caché des regards, a continué à explorer l’Inde de ses origines avec Les Versets sataniques et d’autres œuvres traversées d’hybridité. James Baldwin, installé dans le sud de la France, a écrit ses livres les plus puissants sur l’Amérique raciste et les vies noires abîmées. Gabriela Mistral, première Prix Nobel de littérature d’Amérique latine, a composé ses odes à la Cordillère des Andes depuis le Mexique, les États-Unis, et l’Europe. Edwidge Danticat, depuis New York et Miami, tisse la mémoire haïtienne avec une justesse qui traverse les générations. Dante Alighieri, banni de Florence, a écrit La Divine Comédie en exil, façonnant l’Italie à venir à travers un chef-d’œuvre cosmique. Tous ont prouvé qu’on peut être loin sans être absent. Et qu’on peut écrire depuis l’ailleurs sans perdre l’essence du lieu d’origine. Il faudrait rappeler à ces douaniers de l’authenticité que l’histoire de la littérature est remplie d’écrivains qui ont écrit leur pays depuis ailleurs. Des livres majeurs ont été écrits en exil, en prison, en fuite, dans le froid d’une autre langue. La mémoire ne demande pas de visa. L’imaginaire non plus. Qu’aurait-on dit à un écrivain irlandais exilé à Paris, à un écrivain russe réfugié à Londres, à un poète syrien vivant à Montréal ? « Tais-toi, tu n’es pas là, tu ne comprends plus ton peuple » ? La littérature ne consiste-t-elle pas précisément à comprendre ce qui se passe au-delà de ce qu’on voit chaque jour ? Loin n’est pas sourd. Loin n’est pas aveugle. Loin est parfois plus lucide que le dedans. Il faut croire qu’en Haïti, certains veulent faire de la littérature une obligation civique de présence. Le romancier devient une sorte de fonctionnaire de la souffrance, tenu d’habiter les lieux du désastre pour obtenir son permis de publication. Ce n’est plus une plume qu’on lui demande, c’est un bail. Écrivains sans résidence fixe Ah, cette obsession de la « présence » ! Cette croyance que seul celui qui ressent les secousses quotidiennes peut écrire avec justesse. Mais le paradoxe est là : trop de proximité rend aveugle. L’écrivain qui vit au milieu des cris peut perdre la capacité d’écoute. L’écrivain qui partage la même angoisse quotidienne peut ne plus voir le tableau d’ensemble. À force de vivre dans la brume, on oublie la forme des montagnes. Et puis, faut-il rappeler que la littérature n’est pas du reportage ? Elle n’est pas tenue de respecter les contraintes de la géographie. Elle est affaire de regard, de style, de profondeur humaine. On peut écrire un roman sur Haïti depuis Reykjavik, dès lors que l’on porte cette île en soi, non comme une carte, mais comme une voix intérieure. L’enracinement, lorsqu’il devient injonction, se transforme en camisole. Il fige la pensée. Il fige l’émotion. Il fige l’écriture. L’autre idée fausse, c’est qu’on serait plus haïtien à mesure qu’on habite Haïti. Comme si l’identité littéraire se mesurait au nombre de jours passés sur l’île ou aux galons de misère supportés. C’est oublier que certains qui vivent sur place depuis toujours n’écrivent rien de plus qu’un bulletin de rage. Et que d’autres, qui vivent loin, offrent des récits habités, complexes, tendres, bouleversants. L’identité n’est pas une adresse. Elle est un ancrage émotionnel, intellectuel, mémoriel. Celui qui écrit Haïti depuis la distance ne l’aime ni moins, ni mieux : il l’aime autrement. Et cette altérité est une richesse, pas une trahison. La littérature haïtienne est bien plus vaste que le rectangle géographique de l’île. Elle bat à New York, à Montréal, à Paris, à Dakar. Elle est une constellation, pas un enclos. Ceux qui veulent en faire un jardin fermé, gardé par quelques jardiniers officiels, se trompent d’époque et de vocation. Le style n’a pas de nationalité Voici la question qu’on devrait poser à ceux qui méprisent les écrivains de l’ailleurs : qu’est-ce qui vous fait croire que vivre loin, c’est trahir ? N’est-ce pas parfois aimer plus fort, que de ne pas pouvoir oublier ? Que de continuer à écrire sur une terre que l’on a quittée, mais que l’on porte comme une brûlure ? L’exil, c’est la mémoire obstinée. C’est la reconstruction du pays perdu, par les mots. Et ce travail est souvent plus fécond que la lamentation en direct. Car il construit au lieu de répéter. Il transforme au lieu de dénoncer. À vouloir faire du lieu une condition d’écrivain, on ferme la porte à des voix puissantes, des récits essentiels. On fige la littérature dans un culte du local qui devient provincialisme. Enfin, il est temps de le dire franchement : ce n’est pas le lieu qui fait l’écrivain, c’est le style. Le souffle, la cadence, l’ironie, la tension intérieure. On peut vivre au cœur du Cap-Haïtien et n’écrire que des phrases mortes. On peut habiter une banlieue froide de France et faire vibrer toute la mémoire d’une île. Il existe des écrivains qui croient qu’il suffit d’aligner des pages sur les douleurs du pays pour mériter la canonisation nationale. Mais si le style ne suit pas, si la langue ne brille pas, si l’invention ne surprend pas, ce n’est pas de la littérature : c’est du bulletin communautaire en prose. Et c’est là que le bât blesse. Certains ont fait de la souffrance leur niche littéraire. Ils lustrent la misère comme d’autres astiquent un trophée. Ils pensent qu’être grave, c’est être profond. Et que parler uniquement d’Haïti, c’est un gage de légitimité. Mais la littérature, la vraie, ne s’agenouille pas devant la géographie. Elle l’englobe, la dépasse, la tord, l’inverse. Elle est une expérience du monde – et non une simple répétition du réel. Il faut en finir avec cette morale géographique. Ce qui fait un écrivain haïtien, ce n’est pas son adresse, mais son attention au monde, à sa langue, à son peuple – qu’il soit dedans ou dehors. L’écrivain, par définition, est un être en mouvement. Il écrit depuis un lieu, certes, mais il écrit surtout vers un autre. Et puis, soyons sérieux : si tous les écrivains devaient écrire uniquement depuis leur pays, l’histoire de la littérature serait amputée des trois quarts de ses chefs-d’œuvre. Alors non, un écrivain n’a pas à rester enfermé dans les frontières de son passeport. Il a le droit d’aimer Haïti de loin, de penser Haïti autrement, de raconter Haïti sans demander la permission à ceux qui s’arrogent le monopole du récit. Parce qu’au fond, la littérature, c’est d’abord une question d’orei Continue Reading

  • Haïti : ce n’est plus un pays, c’est un otage ! Dans les livres d’histoire, les bandits portaient des chapeaux, vidaient des diligences, et finissaient pendus à l’arbre le plus proche. En Haïti, ils portent des lunettes Gucci, roulent en Hilux volés, et organisent des conférences de presse. Ce n’est pas une farce : c’est notre quotidien. Ce qui fut jadis un pays, un État, un peuple, est devenu un décor de western post-apocalyptique, où les cow-boys sont tatoués jusqu’aux paupières et où les shérifs sont en stage permanent de lâcheté. Il fut un temps, qu’on peut qualifier de pré-apocalyptique, où le mot « bandit » évoquait quelque chose de triste et romantique. Robin des Bois, Bonnie & Clyde, Jesse James, et même Mandrin, ce contrebandier français, qui avaient un certain panache. Aujourd’hui, Haïti a accouché d’une nouvelle espèce de criminels : les chefs de gangs-starlettes, qui kidnappent le peuple sans être vraiment inquiétés, sous le regard discret de ceux censés garantir l’ordre et l’approbation silencieuse des puissants. Pour la première fois dans l’histoire, des bandits vivent aussi longtemps, aussi bien, aussi publiquement. Ils font des lives TikTok, posent dans des clips de rap en armes longues, acclamés par une fanbase fidèle comme des rockstars de l’apocalypse. Jamais on n’avait vu une mafia si exposée et si indéboulonnable, sauf peut-être dans un film de Scorsese… produit par l’ONU et copiloté par le Gouvernement provisoire. Car dans ce pays sans président élu, le Conseil Présidentiel de Transition, formé dans une urgence molle, joue les équilibristes entre diplomatie, intérêts privés, et paralysie institutionnelle. On attend de lui qu’il refonde la République, mais il n’a même pas les clés de la capitale. On ne parle plus ici d’une fiction. Ce sont des faits. Le monde entier a vu un président en fonction se faire assassiner dans sa chambre, dans un pays sans guerre déclarée. Ce crime, encore impuni, est le symptôme d’un État vidé de toute autorité réelle, infiltré jusqu’à la moelle. Il faut dire que le bandit haïtien n’est pas un petit voyou de quartier. Non. C’est un entrepreneur du crime, un chef de PME armée, un DRH de la terreur. Il recrute, forme, exécute et paie ses soldats mieux que certains ministères. À titre d’exemple, dans le quartier de La Saline, on estime que certains chefs de gang disposent d’effectifs comparables à ceux d’une compagnie militaire, dans un pays où l’on compte quelque 15 000 membres actifs dans les gangs à l’échelle nationale, dont jusqu’à 7 500 enfants enrôlés de force ou par peur des représailles. Une armée. Un ministère de la Défense clandestin. Et ce n’est pas tout : ils organisent des funérailles avec corbillards blindés, distribuent des kits scolaires, offrent même des prêts sans intérêts – à condition d’accepter la clause « rembourse ou crève ». On pourrait en rire si ce n’était pas si tragique. Et pendant ce temps, les zones de non-droit s’étendent comme une toile d’araignée, sous les yeux de ceux qui, depuis leurs bureaux climatisés, prétendent restaurer l’ordre. Les chefs de gangs deviennent des mécènes, des arbitres de paix, des ministres sans portefeuille. Mais pourquoi vivent-ils aussi longtemps ? C’est simple : ils ont des parrains. Pas de ceux qui offrent un chapelet à Noël. Des parrains politiques, économiques, diplomatiques. L’État haïtien, en faillite morale et financière, s’est contenté de leur déléguer la souveraineté. Désormais, chaque zone a son chef de gang comme autrefois chaque province avait son préfet. À Croix-des-Bouquets, on connaît les heures de patrouille des « 400 Mawozo ». À Martissant, la frontière invisible se franchit au péril de sa vie. La démocratie s’arrête là où commence le territoire du gang voisin. C’est à se demander si les élections futures ne seront pas organisées par les chefs de gangs eux-mêmes. Ils ont déjà les armes, les bases, les hommes, et surtout : l’impunité. Et comme dirait un observateur cynique : « En Haïti, il ne faut pas chercher le vote populaire, il faut négocier le vote paramilitaire. » Les autorités internationales elles-mêmes ne se cachent plus pour désigner les acteurs de cette farce. Des noms ont été publiés, des sanctions imposées, notamment par le Canada et les États-Unis. Ministres, sénateurs, ex-présidents de la Chambre, ex-présidents de la République, tous accusés de financer ou d’encourager les pires exactions. Et pourtant, ils restent là. Sans procès. Sans honte. Il serait naïf de croire que ces bandits agissent seuls. Il faut de l’argent, des armes, des munitions, des drones parfois. D’où viennent-ils ? D’un trou noir d’hypocrisie géopolitique et d’un réseau transnational d’intérêts obscurs. Ce n’est pas une théorie du complot. C’est une chronique du désastre. Des armes américaines, des complices dominicains, des silences complices dans les chancelleries. Et des politiciens locaux qui, au lieu de défendre le peuple, jouent aux marionnettes entre les mains de ces groupes criminels. Haïti est devenue un laboratoire. Un endroit où l’on teste la résilience des peuples. Où l’on observe jusqu’à quel point un pays peut sombrer sans disparaître. Où l’on regarde comment un peuple peut vivre sans gouvernement, sans justice, sans police, sans espoir. Et pourtant, il survit. Mais à quel prix ? On ne compte plus les rapports internationaux qui signalent que Port-au-Prince est la capitale la plus dangereuse des Amériques. Mais les recommandations restent lettres mortes. Car la vérité est simple : tant que certains bénéficient du chaos, il n’y aura pas de paix durable. Si les bandits vivent si longtemps, c’est qu’ils ont des assurances vie. Pas à la Sogebank, mais dans les coulisses du pouvoir. On ne tue pas celui qui vous protège. On ne livre pas celui qui vous aide à truquer une élection, ou à faire taire un opposant. Prenons l’exemple du gang « G9 » ou « Viv ansanm »: une fédération de groupes armés, comme une confédération syndicale, mais avec des fusils d’assaut. Leur chef, Jimmy Chérizier, alias Barbecue longtemps connu de tous, donnait des interviews. Avec plus de notoriété qu’un ministre de la culture, il faisait trembler les quartiers et fascinait la presse internationale. Le tout avec l’indifférence criminelle de l’État. La question est simple : pourquoi un gang peut-il tenir une capitale en otage pendant trois ans sans intervention militaire ni opération policière sérieuse ? Pourquoi les hommes armés ont-ils des plus gros salaires que les enseignants ? Pourquoi les prisons sont-elles pleines de voleurs de mangues, pendant que les kidnappeurs organisent des barbecues ? La complicité est un secret de polichinelle. Il suffit de suivre les circuits bancaires, les appels téléphoniques, les nominations politiques. Tout conduit aux mêmes cercles. Un entre-soi mafieux où l’État est une entreprise familiale… armée jusqu’aux dents. À Port-au-Prince, il faut faire preuve d’un instinct animal pour survivre. Vous sortez de chez vous ? On vous demande où vous allez, qui vous connaît dans la zone. Vous répondez mal ? Vous disparaissez. Et si vous êtes chanceux, vous réapparaissez avec une rançon. Sinon, on retrouvera votre corps quelque part, si on le retrouve. Le plus tragique, c’est que cette terreur est devenue normale. Une habitude. Comme si l’être humain était capable de s’habituer à tout. Même au pire. Et pendant ce temps, le pouvoir compte ses dollars, les ONG écrivent leurs rapports, et la communauté internationale fait de longues réunions pour exprimer… sa préoccupation. Le peuple s’organise seul. Les écoles ferment, les hôpitaux fuient les quartiers rouges, les mères dorment par terre pour protéger leurs enfants des balles perdues. Et pendant ce temps, des hommes sous sanction internationale continuent de circuler comme si de rien n’était. On parle aujourd’hui d’une nouvelle Constitution. Certains disent même que les gangs devront être intégrés à la table des négociations. Après tout, ils contrôlent le territoire, ils ont les armes, ils représentent des forces réelles. C’est l’ultime ironie. Les descendants de Toussaint Louverture discuteraient avec ceux qui assassinent en plein jour. L’indépendance avait un goût de liberté, désormais elle a l’odeur du kérosène et de la poudre. Si demain on organise une conférence nationale, ne soyez pas surpris de voir un chef de gang à côté d’un évêque, un diplomate à côté d’un ravisseur. On vous dira que c’est « pour la paix ». Mais la paix avec le diable est toujours une guerre reportée. Dans aucun autre pays au monde on n’aurait osé proposer une Constitution en pleine occupation criminelle du territoire, avec des élus fantômes et des responsables de sécurité en fuite. Mais en Haïti, l’absurde est devenu gouvernance. Haïti ne contrôle plus rien. Ni ses ports, ni ses frontières, ni sa police, ni ses enfants. On se bat pour survivre, pendant que les institutions se battent pour savoir qui aura le prochain chèque de l’ambassadeur. La souveraineté n’est plus un droit, c’est une illusion. Une mise en scène. Et dans cette comédie macabre, les bandits sont les premiers rôles. Les politiciens ? Des figurants. Le peuple ? Un public captif, sans droit au remboursement. Ce n’est plus un pays. C’est un otage. Pris entre les mains d’hommes armés, de politiciens véreux, et d’intérêts transnationaux. Mais ce n’est pas irrémédiable. L’histoire est pleine de peuples qui se sont relevés. Haïti, terre de révolution, pourrait surprendre encore. Mais pour cela, il faudra plus que des armes : il faudra du courage, de la mémoire, et un refus obstiné de la normalisation du mal. Il faudra dire non. Non à la banalisation de l’horreur. Non à la complicité silencieuse. Non à l’impunité comme politique d’État. Et non à cette caste protégée, déjà désignée par les grandes puissances comme partie du problème, mais toujours traitée comme interlocuteur légitime. Et peut-être qu’un jour, dans les livres d’histoire, on lira : « Ils avaient pris le pays. Mais Continue Reading

  • James Noël, passeur de lumière dans un pays de poètes Il existe des livres qu’on lit comme des boussoles, et d’autres qu’on lit comme des tambours. L’Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, dirigée et présentée par James Noël, appartient aux deux catégories. À deux jours de sa parution chez Points, dans une version rajeunie et redrapée d’une couverture neuve, elle revient comme une comète attendue. Non pas pour illuminer une nuit passagère, mais pour rappeler au monde entier que, dans le tumulte d’une île souvent réduite aux stigmates de la misère et des gangs, il existe encore – toujours – une voix, des voix, un peuple-poème. Car il ne s’agit pas ici d’un simple recueil de vers. Il s’agit d’une aventure humaine, d’un geste de mémoire active, d’un acte de résistance poétique et politique. Ce livre est une traversée. Une traversée de quatre générations de plumes haïtiennes, chacun ayant tendu la main à l’autre, chacun portant la brûlure et la beauté de son époque, mais tous réunis dans un même geste : offrir des poèmes qu’ils considèrent comme les plus marquants de leur parcours. Ce n’est pas une anthologie comme les autres. C’est une déclaration d’amour à la poésie, un cri de fierté, une arche de la langue. James Noël : le passeur de voix Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, Points Poésie. Date de parution 11/07/2025, 576 pages, EAN 9791041418145 Tout projet d’anthologie commence souvent par un vertige. Comment capter l’infini de la parole poétique ? Comment ne pas trahir les voix en les regroupant ? James Noël, poète lui-même, homme des mots et des silences, a osé ce pari. Il a sillonné les chemins escarpés de l’émotion, franchi les frontières géographiques et symboliques, pour entrer en conversation intime avec 73 poètes haïtiens d’aujourd’hui. Il ne leur a pas demandé leurs plus célèbres poèmes. Ni les plus académiques. Il leur a demandé ce que chacun d’eux considérait comme le cœur battant de sa propre œuvre. C’est là que réside le geste audacieux. Cette anthologie n’est pas une sélection imposée par un regard extérieur. Elle est un chœur de subjectivités. Un miroir éclaté de préférences personnelles, de fragments d’âmes. Chaque poète, dans cet exercice de vulnérabilité lucide, a dû se regarder dans le miroir de sa langue, choisir des morceaux de son propre souffle, comme on offrirait ses doigts à la lumière. L’éditorialisation de cette matière hétérogène est une prouesse, un travail d’orfèvre, que seul un poète pouvait mener à bien. Si l’anthologie a une âme, c’est James Noël qui l’incarne. Sa discrétion publique contraste avec son bouillonnement intérieur. Poète en mouvement, il est l’un de ceux qui croient encore que les mots peuvent retarder l’effondrement du monde. Il a porté cette anthologie comme on porte un enfant fragile et bruyant à la fois, avec tendresse, patience, exigence. James Noël n’est pas seulement le coordinateur de ce projet, il est aussi son alchimiste. Il a tissé les voix, ménagé les silences, installé les respirations entre les textes, comme un chef d’orchestre dont les instruments seraient les douleurs et les splendeurs d’un peuple. Ce que James Noël a accompli ici mérite plus que des éloges. C’est un travail de mémoire active, de réparation symbolique, et de transmission. Car cette anthologie est aussi un legs. Un pont entre les générations. Une réponse subtile à tous ceux qui répètent qu’Haïti est un pays sans avenir. James Noël nous rappelle que, malgré tout, Haïti est un pays d’écrivains. Que les mots, même cernés par la peur, continuent d’enfanter. Que la parole est la seule chose qu’on ne peut confisquer à un peuple. Une anthologie comme un acte de résistance Dans ces 576 pages, on voyage sans visa. On traverse la mer, les larmes, les rires, l’exil, les souvenirs, les désirs. Chaque poète offre une part de sa vérité. Il y a les grands noms – Dany Laferrière, Anthony Phelps, René Depestre, Frankétienne, Rodney Saint-Éloi, Georges Castera, Claude Pierre, Stéphane Martelly, Gérald Bloncourt, Josaphat-Robert Large, Kettly Mars, Gary Klang, Évelyne Trouillot, Lyonel Trouillot, Louis-Philippe Dalembert, James Noël – mais aussi des voix plus jeunes, plus secrètes, qui n’ont rien à envier aux aînés. L’ensemble compose une fresque, non pas figée, mais palpitante. Une fresque de sentiments, d’obsessions, de révoltes. Il y a des poèmes qui chantent, d’autres qui hurlent. Des vers en créole, en français, parfois les deux. Des poèmes écrits à Port-au-Prince, à Paris, à New York, à Montréal, à Cayenne. Car Haïti n’est pas un lieu fermé. C’est une vibration diasporique. C’est une blessure ouverte à tous les vents. Et cette anthologie en est la preuve vivante. Elle rassemble ce qu’aucun drapeau, aucune Constitution, aucun régime politique n’a su faire : lier les âmes. Dans un monde où la poésie semble de plus en plus marginale, ce livre fait figure d’insoumis. Il montre que la poésie n’est pas un luxe, mais une nécessité. Une manière de réapprendre à regarder, à aimer, à espérer. À l’heure où Haïti se débat dans une crise politique, sociale, humanitaire d’une rare intensité, la poésie ne sauvera peut-être pas le pays, mais elle sauve ce qu’il y a d’humain dans le pays. Elle garde vive la flamme de la dignité. La phrase de René Depestre citée dans le livre – « La tendresse des poètes / Voyage en baleine bleue autour du monde / Aidez-nous / À sauver cette espèce en voie de disparition » – résonne comme un appel au secours, mais aussi comme une déclaration d’espérance. Car les poètes haïtiens sont là, debout. Ils écrivent. Ils tiennent la barre du langage alors que les eaux montent. Ils refusent l’effacement. Dix ans après : pourquoi cette reparution compte Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, Points Poésie. Date de parution 12/11/2015, 576 pages, EAN 9782757856215 Dix ans après sa première parution, ce livre reparaît à point nommé. Non seulement pour réaffirmer la centralité de la poésie dans la culture haïtienne, mais aussi pour rappeler aux lecteurs du monde entier que la littérature haïtienne ne se limite pas au roman ni à l’essai. Que la poésie est peut-être ce qu’Haïti produit de plus pur, de plus incandescent, de plus universel. La réédition par les Editions Points est un événement. Elle offrira une seconde vie à ce chef-d’œuvre collectif, en le mettant entre les mains d’une nouvelle génération de lecteurs. Elle suscitera l’envie d’aller plus loin, de lire les recueils complets de ces poètes, de faire résonner leurs voix dans les salles de classe, de les traduire, de les inviter. Rien n’a changé dans le contenu : seule la couverture a été renouvelée. La collection reste fidèlement dirigée par Alain Mabanckou, comme dans la première édition. Ce livre devrait être dans toutes les écoles, toutes les bibliothèques, tous les foyers haïtiens. Il est un antidote à la dépression collective. Un remède aux caricatures. Une preuve que, malgré tout, malgré le chaos, malgré l’abandon, malgré les coups, les poètes haïtiens ne se sont pas tus. Il faut saluer aussi la maison d’édition qui a soutenu ce projet, les correcteurs, les graphistes, ceux qui ont tenu à ce que le livre soit soigné. Il faut remercier Rodney Saint-Éloi pour sa préface lumineuse, à la hauteur de sa parole d’éditeur et de poète. Et tous les poètes, bien sûr, qui ont accepté de plonger en eux-mêmes, d’ouvrir leurs archives, de se livrer à cet exercice d’auto-anthologie parfois inconfortable. On dit souvent qu’Haïti est un pays sans État. C’est peut-être vrai. Mais c’est aussi un pays avec une littérature. Et tant qu’il y aura des poètes pour écrire, il y aura des enfants pour rêver. James Noël n’a pas seulement coordonné un livre. Il a semé une forêt. Il a tracé un sentier. Il a fait en sorte qu’un jour, même dans le tumulte, on puisse s’asseoir et écouter ce que les poètes ont à dire. Ce qu’ils ont vu. Ce qu’ils espèrent. Ce qu’ils refusent. Ce livre, c’est Haïti, enfin, qui parle en vers. Et il e Continue Reading

  • L'art de ne rien faire : un acte révolutionnaire à l'ère de la productivité toxique Dans un monde où la course à la productivité semble définir chaque aspect de notre existence, Dany Laferrière nous offre, dans son livre L’Art presque perdu de ne rien faire, une réflexion subtile, mais percutante sur le pouvoir de l’oisiveté. Non, la paresse n’est pas l’ennemi du progrès, mais un antidote nécessaire à la frénésie moderne. Loin d’être un signe de faiblesse ou de fainéantise, l’art de ne rien faire est une discipline, une forme d’évasion vitale dans un contexte où l’effort est systématiquement élevé au rang de vertu cardinale. Laferrière nous confie sans ambages qu’il est « devenu un spécialiste mondial de la sieste ». Cette déclaration, loin de surprendre, nous invite à repenser le rôle du repos dans nos vies. Bien plus qu’un simple acte de passivité, la sieste, selon lui, est un espace fertile pour l’esprit. Un moment où les pensées peuvent jaillir librement, se détacher de la pression sociale et s’attacher aux petites et grandes choses : les rêves, les lectures, les émotions d’hier et d’aujourd’hui. Loin d’être une perte de temps, l’oisiveté devient alors une forme de travail intérieur, une quête permanente pour une plus grande clarté de l’esprit. L’art de ne rien faire, selon Laferrière, est aussi un art de vivre. Cela commence avec l’acceptation de l’immobilité, de l’inaction, loin des jugements de la société qui valorise l’activité incessante. C’est une philosophie que l’on trouve dans la contemplation, dans l’instant suspendu où l’on se permet de simplement être. Il y a une forme de révolution dans cette immobilité : un acte de résistance contre un monde qui ne cesse de nous imposer le mouvement et l’urgence. C’est dans ce vide apparent que se trouve la possibilité de véritablement se connaître, de prendre le temps d’être pleinement soi, sans la pression de l’évaluation constante. La nonchalance devient alors une forme de maîtrise. Cette attitude ne renvoie pas à la fainéantise, mais à un contrôle subtil de soi-même, une manière de s’éloigner volontairement de l’agitation pour mieux y revenir. Dany Laferrière parle de ses premiers amours, de l’Histoire et de ses réflexions sur Barack Obama, de ses lectures de Salinger et de Borges, mais aussi de ses moments de contemplation et de silence. Dans ce monde saturé d’informations, il est devenu nécessaire de se retirer, de ne rien faire pour réapprendre à penser. L’oisiveté se transforme en un acte sacré : celui de se déconnecter pour mieux se retrouver, pour mieux comprendre la vie dans sa simplicité et sa profondeur. Il y a au moins deux temps en nous : un temps intime qui s’oppose parfois au temps général. Ce temps collectif qui exerce une pression constante sur la vie des gens, c’est le temps du travail et des rendez-vous chez le dentiste. On doit se rappeler que, lors des insurrections de 1831, les ouvriers de la soie, à Lyon, s’en sont d’abord pris aux horloges de la ville. Ils avaient identifié tout de suite le véritable ennemi. On garde l’impression que tout dans la vie conspire à gruger notre temps individuel, au point qu’il ne nous reste plus d’espace pour le rêve. Mais il y a un autre temps, plus libre, dont je dois taire l’adresse pour éviter qu’on ne le convertisse en marchandise. Je ne pense pas, comme certains psychanalystes semblent le croire, que nous portons tous en nous, comme un virus mortel ou un péché originel, un sordide petit secret qui remonterait à l’adolescence ou plus haut encore ; je crois plutôt que notre véritable secret, d’autant plus secret qu’il n’intéresse que nous, est ce temps fluide fait des premiers émerveillements de la vie : la première fois qu’on a vu la mer, la lune ou le vaste ciel étoilé, la naissance du désir, le voyage en rêve, un cheval au galop, une libellule au vol soyeux, l’odeur de la terre après une forte mais brève pluie tropicale, un visage aimé autre que celui de sa mère, un cerf-volant dont on ne voit plus le fil, les yeux noirs d’une petite fille en robe jaune, un après-midi sans fin passé à pêcher des écrevisses avec ses cousins, l’odeur du maïs boucané au début des grandes vacances, un vélo rouge appuyé contre un mur, un grelottement de fièvre sous les draps parce qu’on pense trop à la petite voisine, et cette joie si intense qu’elle fait mal. C’est la nostalgie de tout ce temps qui crée chez nous cette infinie tristesse que nous gardons comme une pépite au fond de notre poche.Dany Laferrière, L’Art presque perdu de ne rien faire, 2011(Une pépite au fond de ma poche, page 21) Loin de l’idée erronée que l’oisiveté est une forme d’évasion du monde, Laferrière nous invite à l’embrasser comme une forme d’engagement envers soi-même et envers le monde. C’est là que réside le paradoxe : dans le calme, dans l’absence d’action, surgit une forme de liberté. Cette liberté n’est pas un repli sur soi, mais une ouverture vers des réflexions plus profondes, une capacité à voir et à ressentir ce que l’on ignore dans la frénésie du quotidien. Dany Laferrière nous pousse à imaginer que cette philosophie pourrait être une révolution douce, où l’on n’a pas à courir sans fin, où la productivité est questionnée au lieu d’être célébrée comme un but ultime. La paresse, l’oisiveté, l’inaction… ces mots, que l’on stigmatise souvent dans notre société, se transforment, sous la plume de Laferrière, en concepts libérateurs. Il nous invite à voir la sieste non seulement comme un acte de repos, mais comme un acte politique, une résistance face à un système qui cherche constamment à nous transformer en rouages de la machine. Un système où l’on est mesuré par ce que l’on produit et où chaque minute de repos est perçue comme une forme de « perte » ou d’inefficacité. En réintégrant l’art de ne rien faire dans nos vies, Laferrière nous encourage à retrouver un équilibre, une harmonie intérieure loin des exigences extérieures. Dans ce contexte, la quête du plaisir devient un acte de soin personnel, une forme de résistance contre l’idéologie du travail acharné. C’est en prenant le temps de vivre pleinement chaque instant que l’on peut se reconnecter à soi-même. Dany Laferrière montre à travers son propre exemple que l’oisiveté n’est pas une fuite mais une exploration intérieure. Que se passe-t-il lorsque l’on se permet, sans culpabilité, de ne rien faire ? C’est là que se cache le cœur de la sagesse. C’est dans ces moments de pause que l’on entre en contact avec nos pensées les plus profondes, nos désirs, nos besoins véritables. Si la société actuelle exalte la productivité incessante, il est essentiel de rappeler que le cerveau humain a besoin de temps pour traiter l’information, se reposer et se régénérer. Ce besoin de repos n’est pas un luxe, mais une nécessité. C’est dans la paresse apparente que naissent les idées novatrices, la créativité, l’inspiration. Comme un muscle, le cerveau a besoin de temps pour se détendre et se régénérer. Dany Laferrière nous montre que cet équilibre est indispensable pour fonctionner pleinement, pour réfléchir et pour créer. À l’heure où l’obsession de la performance et de l’efficacité semble être la norme, il est d’autant plus crucial de réintroduire la paresse comme un principe fondamental du bien-être. Les moments d’oisiveté ne doivent pas être vécus comme une absence, mais comme un espace où se trouvent les ressources nécessaires pour s’épanouir. C’est dans ces instants de calme, de simplicité et d’immobilité que l’on peut véritablement se reconnecter avec soi-même et trouver une forme de sérénité. La sieste, dans cette optique, devient un art de vivre, un espace où l’on peut se retrouver sans pression, sans attentes, mais simplement dans l’instant présent. Ainsi, l’art de ne rien faire n’est pas une fuite du monde mais une invitation à une véritable reconnexion. Il nous offre l’opportunité de ralentir, de respirer, de nous recentrer. Dans un monde où l’urgence est devenue la norme, il est essentiel de redécouvrir le pouvoir de l’immobilité, la sagesse du repos et la beauté de l’inactivité. Cela ne nous rend pas moins efficaces, mais simplement plus humains. Et peut-être que, dans ce silence retrouvé, dans ces moments suspendus, se cachent les clés d’une vie plus épanouie, plus riche et plus consciente. Dans cette époque où la paresse est souvent perçue comme un délit, Laferrière nous rappelle que le véritable acte de rébellion est de se permettre de ne rien faire, de s’arrêter, de réfléchir et de rêver. C’est dans cette lenteur que se trouve la possibilité d’une véritable révolution intérieure. Il est facile de croire que la quantité d’actions accomplies détermine la qualité de l’existence. On vit dans un monde qui fait l’éloge de l’agitation, où chaque seconde de répit est perçue comme une perte. Mais, loin de cette conception superficielle, l’art de ne rien faire ne se mesure pas en termes de productivité. Il se mesure en profondeur. Il ne consiste pas à remplir l’espace de tâches et de bruits, mais à apprendre à être présent dans l’instant, à saisir la subtilité d’un souffle, la richesse d’une pensée solitaire. La véritable sagesse réside dans la capacité à se suspendre dans le vide, à accepter le silence et l’immobilité non pas comme des absences, mais comme des présences pleines, des terrains fertiles pour l’épanouissement de l’esprit. Faire beaucoup, c’est courir après des ombres ; ne rien faire, c’est offrir à l’âme le temps de s’épanouir. À ceux qui croient que le sens de la vie se trouve dans l’agitation perpétuelle, l’histoire a toujours réservé une réponse : c’est dans le calme que l’on trouve la clarté, et dans l’inaction que naissent les véritables idées. Ce n’est pas en accumulant les gestes, mais en choisissant l’instant de la non-action que l’on atteint une forme de liberté totale, une liberté de l’esprit qui échap Continue Reading

  • Willems Édouard, l’écho des plaies qui refusent de cicatriser Ils sont rares, ces êtres qui écrivent avec leur souffle. Et plus rares encore ceux dont les vers, une fois couchés sur la page, restent vivants bien après leur départ. Willems Édouard fait partie de cette poignée d’âmes qui n’écrivent pas pour faire joli mais pour survivre, pour hurler, pour conjurer le silence. Pourtant, ce même silence — complice, épais, criminel — a enveloppé sa disparition comme s’il ne s’était rien passé. Neuf ans après son assassinat, une question s’impose : avons-nous vraiment pleuré Willems ou l’avons-nous classé, à notre manière habituelle, dans ce musée poussiéreux des morts en trop, ceux dont les tombes n’ont même plus d’épitaphe? Le 8 juillet 2016, dans les rues d’une Pétionville endormie sous la violence, le corps de Willems s’est effondré. Poète debout, il est tombé sans protection, sans cortège, sans garde rapprochée. Ce n’est pas seulement un homme qu’on a abattu. C’est une parole, une lucidité, une insoumission poétique qu’on a voulue faire taire. Et peut-être l’a-t-on fait… momentanément. Car les mots, eux, sont des semences rebelles. Ils percent la terre même sous la cendre. Le pays des morts vifs Chez nous, les funérailles sont parfois des fêtes. Mais les morts ne sont presque jamais vengés. Ils deviennent des légendes qu’on invoque une fois par an, entre deux génuflexions hypocrites. Les assassins, eux, marchent toujours au grand jour, plus arrogants que jamais. C’est que la mémoire est une denrée fragile sous les tropiques. On oublie vite. On oublie trop. Il y a une fatigue de se souvenir. Alors on préfère effacer, pour ne pas sombrer. Mais oublier Willems Édouard, c’est accepter que le langage se fasse égorger en pleine rue. Son livre, Plaies intérimaires, publié chez Mémoire d’encrier, est un cri sous la peau. Ce n’est pas un recueil à lire, c’est une brûlure à porter. À chaque page, on sent le sang battre, le souffle s’accélérer, les tendons de la colère vibrer. Il n’écrivait pas comme on tisse une dentelle. Il écrivait comme on pose une bombe. Non pour détruire, mais pour réveiller. Et dans un pays où dormir est devenu réflexe de survie, ça dérange. Il est une terre aux beautés éteintesLàUne éternelle homélie de pluie pour l’anuitement des astresLàTous les soleils pendus aux lampadairesTu te rappellesce visage vétuste un septembre furibondTu te rappellesTes pas en rafales sur le macadamJe te regardais t’en allerTon cœur                                        ma jeunesseTes bras                                          mon courageTa voix                                             mon criEt tout un bondissement de furie en liesse[…]Dans ce pays proféréUn décembre quotidien commémore le carnage d’un cœur conteur La poésie comme résistance à l’effacement Que reste-t-il d’un poète tué dans l’indifférence ? Quelques livres, éparpillés dans des bibliothèques trop silencieuses. Quelques amis, qui se battent encore pour qu’on ne l’efface pas. Et un peuple, occupé à survivre, à esquiver les balles, à ne pas devenir lui aussi un simple nom sur un faire-part. Mais ce qu’on oublie, c’est que la poésie vraie, celle qui suinte de la vie, ne meurt jamais vraiment. Elle rôde. Elle attend. Elle murmure dans l’oreille des prochains. Elle prépare sa revanche. En tuant Willems Édouard, ils ont cru faire taire un homme. Ils ont réveillé une plaie. Et cette plaie, elle est encore ouverte. Non pas « intérimaire », mais éternelle. — PS : Le poète Willems Édouard, ancien directeur général des Presses nationales d’Haïti (2004-2011), a été assassiné le 8 juillet 2016 à Pétion-Ville, sur la rue Gabart Continue Reading

  • La Banquise, cathédrale de la poutine au Québec : une cause UNESCO Il est 23h47. J’ai les doigts graisseux, les papilles en délire et le cœur un peu trop heureux pour mon cholestérol. Pourquoi ? Parce que je suis en pèlerinage gustatif au temple de la poutine : La Banquise. Ceux qui savent, savent. Ceux qui ne savent pas… eh bien, je les plains tendrement, comme on plaint un enfant qui n’a jamais vu la mer. À cet instant précis, une fourchette plonge dans un océan de frites crousti-fondantes, soulève un iceberg de fromage en grains qui squeak sous la dent comme un hamster enrhumé, le tout noyé dans une sauce brune veloutée, chaude comme un câlin de grand-maman. Et dans ma bouche ? C’est le feu d’artifice de la Saint-Jean, un karaoké de saveurs qui hurle : “vive le gras, vive le sel, vive la vie !” Alors je le dis haut et fort, la bouche pleine et le menton heureux : La poutine mérite d’être classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Point final. Un patrimoine gustatif qui rassemble La poutine, ce n’est pas juste un plat. C’est un langage universel de consolation. Quand tu as le cœur brisé, la poutine est là. Quand tu as fêté trop fort, la poutine est là. Quand tu n’as plus de budget pour un repas 3 services, la poutine est là. C’est la psychanalyse en aluminium. Le câlin du ventre. La diplomatie de la frite. Un jour, j’ai vu un Français, un Haïtien, une Japonaise et un Ontarien partager une poutine à 4h du matin devant La Banquise. Ils ne parlaient pas la même langue. Mais ils communiaient autour d’une “T-Rex” débordant de steak haché, merguez, bacon et sauce carnivore. Et tu sais quoi ? Personne ne parlait. Parce que le respect, c’est aussi savoir se taire devant une œuvre d’art comestible. La poutine n’a pas été conçue par des chefs étoilés dans des laboratoires moléculaires. Non. Elle est née comme un accident heureux dans un casse-croûte de Warwick ou de Drummondville — on débat encore, mais on s’en fout un peu. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’un client aurait demandé “du fromage sur ses frites avec de la sauce”. Le serveur a probablement eu un moment d’hésitation, puis s’est dit : “Pourquoi pas ?” Et cette phrase-là, “Pourquoi pas ?”, c’est littéralement le fondement de toute grande invention humaine : la roue, l’électricité, le jazz et… la poutine. Un repas de fin de soirée qui sauve des vies (ou presque) Tu veux des raisons de l’inscrire à l’UNESCO ? En voici une solide : la poutine prévient les mauvaises décisions à 2h du matin. Combien de gens, en état d’ébriété avancée, ont vu leur nuit changer grâce à une poutine bien placée ? C’est l’ultime mur porteur entre l’humain et ses démons nocturnes. Elle est là, au coin de la rue, comme un phare dans la tempête, une bouée de graisse pour marins perdus en ville. Sauce, fromage et frites : le triangle sacré de la rédemption. La poutine est un symbole identitaire. Mais attention, pas de ceux qu’on politise ou qu’on crispe. C’est un symbole sympathique, accueillant, tolérant. Tout le monde est le bienvenu autour d’une poutine. Et même les variantes les plus farfelues sont les bienvenues : poutine au pulled pork, poutine végane à la sauce miso, poutine aux crevettes nordiques, poutine au foie gras (oui, même ça). Et à La Banquise, c’est un véritable Louvre de la poutine : des dizaines de versions, des noms poétiques — “La Elvis”, “La Sud-Ouest”, “La Kamikaze”, “L’Obelix”, “La Taquise”. On pourrait y passer une semaine sans jamais manger la même. C’est le Québec qui parle au monde dans la langue universelle du réconfort. C’est notre opéra populaire. Et franchement, si on a classé la pizza napolitaine ou la baguette française, on peut bien honorer notre orgueil frit. Pourquoi l’UNESCO ? Parce qu’on le vaut bien À une époque où le quinoa est roi, où l’avocat est vénéré et où le mot “gluten” fait frémir certaines foules comme Voldemort, la poutine se dresse fièrement comme une résistance populaire. Elle ne cherche pas à plaire aux nutritionnistes. Elle rassasie. Elle embrasse. Elle engraisse. Et elle le fait avec panache. Et entre toi et moi : qui peut se dire vraiment heureux avec une salade de kale dans les mains quand une poutine fume à côté ? Le patrimoine immatériel de l’UNESCO, ce n’est pas juste une liste pour les danses tribales ou les chants ancestraux. C’est une reconnaissance de ce qui fait sens, lien, culture. Et la poutine, en plus d’être une tradition culinaire vivante, est une passerelle entre les générations, les classes sociales, les cultures. C’est un rite de passage, une madeleine de Proust, une prière laïque faite de patates. Elle mérite sa place à l’UNESCO comme un monument comestible, éphémère mais inoubliable. Comme un souvenir d’enfance, mais croustillant. Cher comité de l’UNESCO, si vous me lisez — et j’espère que vous aimez le gras — sachez que ce n’est pas juste une affaire de cuisine. C’est une affaire de cœur, de fraternité, de survie nocturne. Inscrire la poutine au patrimoine mondial, ce n’est pas seulement honorer un plat. C’est rendre hommage à l’humanité dans ce qu’elle a de plus affamé, de plus imparfait, de plus vrai. Et maintenant, pardonnez-moi. Ma “La B.O.M.” (bacon, oignons, merguez) m’appelle. Le fromage me fait de l’œil. Et la sauce me murmure des secrets qu’aucun nutritionniste n’a envie d’entendre. Mais moi, je les écoute. Parce qu’ici, à La Banquise, le patrimoine mondial est servi en barquette. ————————— Et entre nous, s’il fallait un hymne national pour accompagner la poutine, je propose le bruit du fromage qui couine entre les dents. C’est moins pompeux que Beethoven, mais c’est be Continue Reading

  • Trump dans les marais C’est dans les bayous les plus fétides, là où même les moustiques hésitent avant de piquer, que l’idée lumineuse a jailli : construire une prison sur pilotis. Pas pour des criminels endurcis, pas pour des psychopathes au sang froid, non. Pour des mères, des pères, des enfants, dont le crime le plus grave aura été de croire qu’un pays qui vendait du rêve à la télé ne vendait pas aussi des cauchemars en coulisses. Bienvenue dans l’Amérique swampy, version 2025, où l’on « entrepose » des êtres humains comme de la vieille marchandise moisie. Dans un entre-deux poisseux, à mi-chemin entre le parc à alligators et le camp de rétention. Et dans cette farce tragique, Donald Trump n’a rien trouvé de mieux que de se moquer publiquement des migrants en situation irrégulière qui seront prochainement enfermés dans ces zones hostiles. Lors d’une visite dans les marécages de Floride, il a lancé avec un rire gras : « On a beaucoup de flics sous forme d’alligators, vous n’avez pas besoin de les payer autant. » Et d’ajouter, hilare : « Je ne voudrais pas courir longtemps dans les Everglades. Ça gardera les gens où ils sont censés être. » Le spectacle est total : des vies humaines réduites à une blague, à un chiffre, à une masse qu’on peut contenir grâce à la nature sauvage et à l’humour noir du populisme. Et pendant que l’on cloue des baraquements sur des radeaux de vase, sous les yeux torchés de caméras bien placées, un homme coiffé d’un casque orange — la seule chose probablement authentique chez lui — s’en vante sans la moindre gêne. Les mots coulent de sa bouche comme du sirop de maïs : sucrés, collants, mais toxiques à haute dose. Il appelle ça une victoire. Il appelle ça une stratégie. Il appelle ça America First. Moi, j’appelle ça un camp. Oui, un camp. Vous savez, ces endroits qui reviennent toujours dans l’Histoire quand on a trop oublié ce qu’elle nous enseignait. Ce n’est pas la première fois que l’actuel président américain exprime une obsession carcérale à l’égard des migrants : il avait même évoqué dans le passé vouloir rouvrir la prison mythique d’Alcatraz, à San Francisco, pour y enfermer les sans-papiers (à ne pas confondre avec « l’Alcatraz des alligators » de Floride). Ce célèbre pénitencier fédéral, fermé en 1963, qui a jadis retenu des figures emblématiques comme Al Capone ou Robert Stroud, est aujourd’hui un site historique national. En 2018, Donald Trump avait suggéré de le « réactiver » pour y isoler certains détenus jugés indésirables, y compris des migrants sans statut légal. Une idée aussi grotesque que symbolique, transformant un lieu chargé d’histoire pénitentiaire en musée de la xénophobie contemporaine. Mais où sont donc passés les cris d’indignation planétaire ? Où sont les Unes de journaux en lettres capitales ? Où sont les diplomates, les intellectuels, les bonnes âmes toujours promptes à dénoncer la moindre entorse aux droits humains… à condition que ce ne soit pas Washington qui les piétine ? Ah, j’ai compris. C’est parce que l’homme en question ne porte pas de treillis. Il ne fume pas de cigare sur fond de jungle. Il n’a pas pris le pouvoir avec des kalachnikovs, mais avec des tweets. Il ne fait pas taire ses opposants dans les caves humides, mais dans l’algorithme des réseaux sociaux. Il n’interdit pas les élections, il les redéfinit. Il ne crie pas, il ricane. Bref, il est présentable. Il parle anglais. Il a son jet privé. Il mange bio (enfin, je suppose). Il boit de l’eau filtrée — ou du soda light, qui sait. Il a la gueule de l’Empire. Voilà donc une tyrannie version faible en sucre, à digestion lente, servie sur plateau médiatique. Et derrière cette rhétorique de plus en plus brutale, c’est tout un système qui s’active : aujourd’hui, plus de 59 000 personnes seraient déjà détenues par la police de l’immigration américaine, l’ICE, un appareil devenu tentaculaire sous les derniers mandats républicains (source: Associated Press). Des familles, des travailleurs, des réfugiés, pris dans les mailles d’un filet de plus en plus étroit et inhumain. Une terre promise devenue un parking à expulsions Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas ici d’un débat sur l’immigration. Il s’agit d’un effondrement moral. Pendant que l’Europe se perd en querelles bureaucratiques sur le nombre de sandwichs par demande d’asile, les États-Unis, eux, déroulent des rouleaux de barbelés devant leurs portes, quand ils ne les jettent pas dans le marécage le plus proche. On expulse à tour de bras. On rature des vies. On efface des présences comme des taches sur une nappe blanche. Ce que l’on appelle pudiquement « statut temporaire » devient une sorte de contrat piégé : tu peux vivre ici, mais ne te crois jamais chez toi. Tu peux payer tes taxes, élever tes enfants, bâtir ta maison… mais à tout moment, un homme au brushing impeccable peut signer un décret et t’arracher à ta chaise. Tu n’es pas un citoyen, tu es un sursis. Le plus ironique ? C’est qu’on offre cette sentence à ceux qui, souvent, ont fui l’enfer pour quelques miettes de ciel. On oublie que nombre de ces Haïtiens, Vénézuéliens, Honduriens, vivent aux États-Unis depuis plus d’une décennie. Certains y ont fondé des familles, bâti des entreprises, contribué à l’économie, lavé les trottoirs, changé les draps des hôtels, cuisiné pour des sénateurs. Mais dans la nouvelle Amérique de l’homme orange, cela ne suffit plus. Il faut une pureté géographique. Une généalogie estampillée Native Born Patriot. Comme si le sol américain appartenait à ceux qui l’ont sali les premiers. Et maintenant, il accueille, dans ce même esprit, des Afrikaners blancs d’Afrique du Sud, prétendument persécutés “à cause de leur couleur de peau”. En mai 2025, environ 59 Sud-Africains blancs—principalement des fermiers afrikaners—ont été rapatriés en urgence aux États-Unis sous le statut de réfugiés, sur la base d’un décret invoquant un “génocide” racial dont, pourtant, les autorités sud-africaines, des magistrats et plusieurs experts indépendantset disent qu’il n’existe aucune preuve. Là où d’autres imposent le silence, Trump orchestre le vacarme. Il ne met pas ses opposants en prison : il les noie sous le ridicule. Il ne censure pas : il inonde. Il ne frappe pas : il désinforme. Mais l’effet est le même. Les voix critiques s’essoufflent, les médias s’essuient les lunettes, les institutions baissent les yeux, et l’opinion publique confond la lassitude avec le consentement. Pourquoi n’est-il pas allé plus loin ? Parce qu’il en est encore empêché — pour l’instant — par les garde-fous fragiles d’une démocratie cabossée : des juges qui résistent, une presse libre qui s’accroche malgré l’épuisement, des citoyens vigilants, des États qui freinent, et une Constitution que l’on tord mais qui n’a pas encore cédé. C’est ce qui l’empêche, pour l’instant, d’envoyer réellement ses opposants derrière les barreaux, de bâillonner les journalistes, de transformer le mensonge en vérité d’État sans obstacle. Mais l’intention y est. Le désir aussi. Et l’Histoire nous apprend qu’il suffit d’un glissement, d’une crise, d’un prétexte pour que l’ironie bascule dans la terreur. Où sont les voix ? Car voyez-vous, une dictature ne porte plus forcément d’uniforme. Elle peut désormais s’habiller en costume trois pièces, sourire aux caméras, signer des contrats et même écrire des livres. Ce n’est pas une dictature sanglante. C’est une dictature propre. Éthique. Sans gras trans. Certifiée USDA. Une tyrannie cosmétique. Et pendant qu’on tergiverse sur les nuances sémantiques, des milliers de personnes reçoivent des avis de renvoi. En septembre de cette année ou en février prochain, on leur dira poliment que leur présence n’est plus souhaitée. Qu’ils avaient signé un pacte invisible avec le sol américain. Et que ce pacte est arrivé à expiration. Comme une conserve. Comme un mot de passe. Alors je pose la question : que faut-il pour que le monde se réveille ? Que faut-il pour que les grands quotidiens titrent « Le despote américain récidive » ? Pourquoi tant de gorges se nouent quand il s’agit de critiquer l’Amérique ? Est-ce par admiration ? Par peur ? Par paresse intellectuelle ? Qu’importe. Il est temps d’appeler un déporteur un déporteur. Un homme qui jette des familles dans le désespoir comme on efface un brouillon n’est pas un leader. Il est le fantôme d’une démocratie défunte. Et si nous ne disons rien aujourd’hui, que dirons-nous demain ? Quand l’histoire s’écrira, que resterait-il de notre silence complice ? Allons-nous prétendre que nous ne savions pas ? Que les moustiques du marécage ont été les seuls témoins ? Vous pouvez rire. Vous pouvez trouver ce texte exagéré. Mais à ceux qui regardent ailleurs, qui haussent les épaules en soupirant « c’est comme ça », je dis : il n’y a pas de dictature douce. Il n’y a que des citoyens qui ont oublié qu’ils avaient une voix. Et des gouvernements qui testent jusqu’où ils peuvent aller. Donald Trump n’a pas inventé la p Continue Reading

  • Bienvenue à Port-au-Prince, version VIP ou RIP C’est un petit secret que l’on ne glisse qu’à l’ombre d’un manguier, entre deux gorgées de clairin et une poignée de sueur sur le front : Port-au-Prince n’est pas une ville. C’est une serrure. Et comme toute serrure qui se respecte, elle n’obéit qu’à ceux qui en possèdent la clé… ou du moins, un double bien poli. Un jour, un citoyen haïtien, lucide comme seuls le sont les survivants du réel, me confia : « Avant d’entrer dans Port-au-Prince, il faut connaître celui qui a la clé de la ville… pour lui demander un double. » C’était dit avec le sourire tremblant de ceux qui savent que la vérité fait plus mal que les balles perdues. Car dans cette capitale aux mille feux — feux d’essence, feux d’yeux, feux de détresse — il existe des zones grises que ni la presse ni la poésie n’osent fréquenter. C’est que Port-au-Prince n’est pas la même ville pour tout le monde. Non. Elle est une illusion géographique partagée entre ceux qui rampent et ceux qui survolent. Et l’accès aux hauteurs, vous l’aurez deviné, se mérite : il faut être parrainé. Clés en main, cœurs en miettes Il y a ceux pour qui Port-au-Prince est un cimetière d’opportunités, et ceux pour qui elle est un cabaret permanent, à ciel ouvert, où la violence s’évapore le temps d’une grande célébration publique ou privée. Le week-end dernier, par exemple, pendant que la plèbe étouffait dans le smog des pneus brûlés à Carrefour-Feuilles, un concert laser illuminait les hauteurs de Pétion-Ville. Les journaux n’en ont parlé qu’à moitié. Les micros ont capté les voix des artistes, pas les cris d’en bas. Et pour ces gens-là, vous pouvez leur offrir la Suisse, la Suède, Singapour ou même Saturne, rien ne vaut Port-au-Prince. Car dans leur version secrète de la ville, tout est calme, tout est ordre. Ce sont des initiés, des grands titulaires du double des clés. Et vous, non-initié, gare à vous de vous aventurer sur leur passage : vous ne tiendrez pas long feu, ni même long souffle. Pour eux, c’est l’adresse la plus sécurisée de la planète, car ils contrôlent tout, jusqu’à l’insécurité elle-même. Ce n’est pas pour rien que le département de la Sécurité intérieure des États-Unis et le gouvernement canadien ont fini par lever le rideau en sanctionnant ces magnats du quotidien, ces banquiers à l’ombre longue, ces politiciens à l’haleine douteuse. Bref, tout un théâtre d’élites qui, pendant que le peuple fume de la misère, eux, organisent des bals dans l’enfer climatisé. Et pourtant, tout le monde sait — ou fait semblant de ne pas savoir — que la paix temporaire de ces événements n’est pas le fruit d’une soudaine bienveillance divine. Non. Elle est le produit d’un arrangement. Une entente tacite. Une trêve signée à l’encre invisible entre les organisateurs et ceux qui tiennent les clés : les chefs de gangs, les parrains de l’ombre, les véritables préfets de cette ville sans administration. Vous n’avez jamais vu une capitale aussi dangereuse devenir aussi paisible que lors d’une mise en scène nocturne et de festivités supervisées par le diable en smoking, où l’insécurité se retire poliment, les kalachnikovs prennent congé, et les chefs de gangs deviennent invisibles — le temps d’un week-end réservé à ceux qui, dans l’ombre, possèdent les clés, les codes, et les complices. La légende des braves… ou des bien branchés On entend souvent ces paroles creuses, teintées de nationalisme mal placé : « Moi, je suis brave, je reste à Port-au-Prince ! » Mais qui sont ces « braves » exactement ? Et surtout, à quelle version de Port-au-Prince ont-ils accès ? Il y a quelques mois, l’enfant d’un de ces « braves », fils d’un grand magnat a été enlevé par erreur. Mauvais ciblage. Le petit voyou responsable n’avait pas reçu la mise à jour du carnet de contacts. Résultat : le chef de gang de Grand-Ravine « Ti Lapli » a ordonné son exécution et a personnellement présenté ses excuses à la « victime accidentelle », expliquant que ce genre d’erreur était intolérable… dans ce cercle. Vous l’avez compris : Port-au-Prince est un club sélect. Et l’entrée se fait sur invitation. Ce que personne ne vous dira, c’est que ces « braves » ont des parrains. Des contacts. Des arrangements. Des protections. Et pour eux, le chaos est juste une décoration de fond, un bruit de ville, un folklore pittoresque qu’on observe de loin, avec des vitres blindées. Imaginez la scène. Une grande scène montée au cœur d’un quartier brûlé la semaine précédente. Des haut-parleurs tonitruants font trembler le béton encore noirci par les flammes. La foule danse, les drones filment, les influenceurs sourient. Et tout autour, des maisons calcinées pleurent en silence. On fête dans les ruines comme on arrose un champagne dans un cimetière. Mais derrière chaque note — de jazz ou de kompa — qui fait vibrer les soirées de Port-au-Prince, il y a un pacte scellé en coulisses. Et derrière chaque lumière de projecteur qui éclaire la scène, une ombre bien plus grande étend son emprise silencieuse. Ce qu’on ne vous dira pas, c’est qu’organiser un événement dans cette ville où même les pasteurs se font kidnapper en plein sermon, micro encore allumé, requiert bien plus qu’un permis municipal. Il faut une bénédiction, oui, mais une bénédiction très particulière — celle des véritables maîtres de l’ordre invisible. Car ici, la sécurité ne se garantit pas par une patrouille de police, mais par un coup de fil discret à des hommes que l’on ne voit jamais dans les communiqués, mais qui règnent sur la ville comme des dieux anonymes. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas que l’État soit innocent ou impuissant — c’est juste qu’il n’est pas seul sur le trône. En parlant de trône, sachez qu’à Port-au-Prince, on ne fait jamais les choses à moitié : neuf présidents (oui, vous avez bien lu, neuf) prétendent simultanément diriger le pays, pendant qu’une force internationale arrivée du Kenya a réclamé 600 millions de dollars pour déployer ses agents, qui pour l’instant n’ont réussi qu’à découvrir la chaleur locale… et les embouteillages. Résultat : malgré cette armée d’experts et cette avalanche de dollars, pas un seul chef de gang n’a été arrêté. Pire, ils continuent de faire du lèse-territoire à ciel ouvert, comme si c’était un tournoi de Monopoly géant. À ce rythme, même les moustiques finiront par demander une autorisation au gang local avant de piquer un habitant. Conseils de survie : Ne soyez pas brave par erreur Pour la majorité des habitants, Port-au-Prince est une jungle de peur, d’instinct de survie, et de fatalisme résigné. Chaque déplacement est un pari. Chaque sortie, un risque calculé. La ville est un labyrinthe sans Minotaure unique, mais peuplée de mille petits monstres ordinaires — des menaces dispersées, anonymes, banalisées — et de quartiers comme Bas-Delmas, Village de Dieu, Martissant… et tant d’autres, qui sont devenus des zones de guerre à ciel ouvert. Mais pour certains, Port-au-Prince est un salon privé. Un terrain de jeux fermé au public. Ils s’y déplacent sans crainte. Ils font des selfies devant des monuments que d’autres contournent avec frayeur. Leurs enfants ne vont pas à l’école avec les vôtres. Ils n’achètent pas au marché de la Croix-des-Bossales. Ils vivent sur une carte parallèle, superposée à la vôtre, mais inaccessible sans les bonnes coordonnées. Et ces coordonnées, ce sont les noms des chefs. Des vrais chefs. Pas ceux qui passent à la télé. Ceux qui tiennent les cordes, pas les micros. On ne le dira jamais assez : à Port-au-Prince, le courage sans contact est de l’inconscience. Ne soyez pas brave par erreur. Ne vivez pas là où l’on survit sans filet. N’ouvrez pas de commerce où le racket est roi. N’envoyez pas vos enfants à l’école si l’école est sous surveillance armée d’un gang. Et surtout, ne vous enorgueillissez pas de vivre à Port-au-Prince si vous n’avez pas un double de la clé. Parce que la vérité, c’est que Port-au-Prince est une forteresse aux multiples serrures, et seuls ceux qui ont le bon sésame circulent sans crainte. Ce qu’on ne vous dira pas non plus, c’est que même l’État demande la permission pour circuler dans certaines zones. Que des diplomates négocient avec des bandits avant de visiter un quartier. Que des ONG doivent « sécuriser » leur convoi avec des accords tacites. Que la République s’agenouille devant « des bandits à sapattes » des enfants armés qui n’ont jamais vu une salle de classe. Et qu’au fond, ce ne sont pas les élections qui décident qui dirige cette ville, mais les alliances. Pas les bulletins de vote, mais les numéros de téléphone. Alors la prochaine fois que vous entendrez quelqu’un dire qu’il reste à Port-au-Prince par bravoure, posez-lui la vraie question : as-tu un double de la clé ? Car entre les murs de cette ville fracturée, les braves tombent, les naïfs fuient, et seuls les initiés dansent. Port-au-Prince est un coffre-fort. Et sans la combinaison, vous n’avez aucune chance Continue Reading

  • Bonne fête du Canada… ou du déménagement, c’est selon ! Le 1er juillet, au Canada, c’est un peu comme ce cousin un peu étrange qu’on ne sait jamais trop comment saluer : on ne sait pas si on doit lui offrir une bière, un drapeau, ou un coup de main pour déplacer son frigo. C’est la fête nationale, bien sûr. Mais au Québec, c’est aussi la fameuse — l’inévitable, l’incontournable — journée du déménagement. Autrement dit : pendant que le reste du pays s’habille en rouge et blanc pour chanter O Canada, souffler dans les flûtes en plastique et admirer les feux d’artifice, des milliers de Québécois, eux, transpirent dans des escaliers étroits avec un matelas sur la tête et un chat dans un sac. Mais moi, ce jour-là, je fais les deux. Je célèbre. Je célèbre ce pays qui m’a adopté, moi, venu d’Haïti avec mes rêves un peu froissés dans les bagages. Je célèbre aussi le Québec, ma patrie de cœur, là où j’ai planté mes mots, mes enfants, ma vie. Et je n’oublie jamais d’où je viens. Haïti, ce n’est pas un simple souvenir. C’est mon berceau de vérité. Là où le monde m’a appris à marcher, à me battre, à rêver avec les poings serrés. Alors aujourd’hui, je trinque. Au Canada. Aux cartons. Aux débuts. Aux recommencements. Canada : une terre large comme une promesse Le Canada, on le dit vaste, paisible, modéré. Un pays où l’on s’excuse quand on vous marche sur le pied, même si c’est vous qui avez foncé. Un pays où l’on débat de tout… calmement. Même des sujets qui ailleurs enflammeraient les rues, ici, on les dissout dans les procédures et les commissions parlementaires. Et pourtant, derrière cette façade de politesse institutionnelle, le Canada est une mosaïque. Une expérience en mouvement. Un pays construit non pas sur la conquête (quoique…), mais sur la cohabitation. Ici, l’hiver est un langage national. Le hockey, une religion. Les parcs naturels, un culte. Et le sirop d’érable, une devise secrète. C’est un pays où l’on peut entendre six langues dans un seul bus, où un enfant d’Ukraine, une mère syrienne, un jeune du Nigeria et une famille d’Haïti peuvent partager le même trottoir et le même avenir. Est-ce que tout est parfait ? Non. Mais il y a ici cette volonté presque naïve mais touchante de bien faire. D’accueillir. De réparer parfois ce que d’autres pays préfèrent ignorer. Pour un immigrant, pour un exilé, pour un homme qui a dû recommencer, cela compte. Le Québec : mon pays de cœur et de déménagement Mais parlons du 1er juillet à la québécoise. Au Québec, ce jour de fête est surtout une date clé de l’immobilier et du dos en compote. C’est la journée nationale du frigo dans l’ascenseur, du sofa qui ne passe pas dans l’escalier, des propriétaires stressés, des locataires essoufflés et des voisins qui croisent votre vie dans des boîtes mal scotchées. Cette tradition du déménagement en masse le 1er juillet, héritée d’une ancienne réglementation pour protéger les locataires du froid hivernal, a survécu aux décennies. Et elle est devenue, au fil du temps, presque une sorte de folklore moderne. Une comédie annuelle. Un ballet d’armoires et de divans. Et pour les enfants, une source inépuisable de boîtes à transformer en châteaux. Mais, soyons honnêtes, c’est aussi une journée d’une redoutable logistique. Le 1er juillet au Québec, il faut réserver son camion comme on réserverait une salle de mariage : six mois à l’avance. Sinon, vous vous retrouvez avec votre télé dans une brouette, votre matelas sous la pluie et votre chat traumatisé dans une boîte à chaussures. Et pourtant, il y a quelque chose de beau là-dedans. Le 1er juillet, au Québec, c’est aussi la fête de ceux qui recommencent. Ceux qui changent de rue, de vie, parfois d’amour. C’est la fête de ceux qui prennent leur courage à deux bras et déplacent leur monde avec l’aide d’un beau-frère et deux amis. Et moi, je vois dans ce chaos organisé une métaphore du pays tout entier : un lieu en constant déménagement. Un pays où tout le monde vient d’ailleurs. Même ceux d’ici. Trois pays dans le cœur Haïti, le Québec, le Canada. Trois noms dans ma vie, trois pays dans mon cœur. Trois couleurs sur ma carte de l’âme. Haïti, c’est le tumulte, la blessure, la fierté. Là où j’ai appris à écrire avec des silences et à parler avec le regard. C’est le lieu de mes premières questions et de mes plus vieux souvenirs. Le Québec, c’est le langage réinventé, les hivers rugueux et les printemps qui prennent leur temps. C’est là que j’ai appris à ralentir, à réapprendre, à parler autrement. C’est là que j’ai compris qu’un accent n’est pas une barrière mais une chanson. Et le Canada, c’est l’espace. L’institution. Le refuge. C’est le pays qui m’a offert ce que mon île ne pouvait plus garantir : la sécurité, l’espoir, un cadre pour grandir et pour bâtir. Il y a des jours où je me sens québécois jusqu’au bout des idiomes. D’autres où je suis haïtien jusqu’au fond de l’estomac. Et souvent, je me sens canadien dans la patience et la diplomatie avec lesquelles j’essaie de concilier tout cela. Alors aujourd’hui, pendant que certains regardent le ciel s’illuminer au-dessus des rivières canadiennes, pendant que d’autres tirent une dernière boîte de conserve du garde-manger avant de la placer dans un camion de location, je me tiens là, entre deux identités, avec un sourire et une mémoire pleine. J’aime ce pays. J’aime son imperfection tendre. J’aime ses contradictions. J’aime que l’on puisse célébrer une fête nationale pendant que des milliers de gens changent d’adresse. J’aime que l’on puisse se sentir chez soi dans un endroit que nos ancêtres n’ont jamais foulé. J’aime que le mot « chez nous » ne soit plus forcément un lieu, mais une promesse. Feux d’artifice et bras tendus Ce 1er juillet, je n’allumerai pas de pétard. Je ne soulèverai pas non plus de canapé. Mais je lèverai un verre — au passé, au présent, à l’avenir. Je lèverai un verre aux déménageurs du cœur. À ceux qui changent de vie sans toujours le vouloir. À ceux qui traversent l’hiver avec une valise pleine de rêves et qui découvrent ici une place pour les poser. Je lèverai un verre à ce pays qui, malgré tout, laisse entrer. Même mal. Même lentement. Même imparfaitement. Bonne fête du Canada, donc. Ou du déménagement, c’est selon. Mais quoi qu’il en soit : bonne fête à ceux qui avancent. À ceux qui recommencent. À ceux qui s’essayent à une nouvelle langue, un nouvel emploi, une nouvelle rue. Bonne fête à ceux qui s’élèvent un peu chaque jour dans un pays qui, lui aussi, cherche à mieux faire. Et surtout, bonne fête à cette idée — fragile, mais précieuse — qu’un jour, on peut appartenir à plus d’un lieu, à plus d’un peuple, sans renier aucun. Et si, au fond, cette journée du 1er juillet, avec ses cartons et ses feux d’artifice, ses refrains patriotiques et ses matelas dans les escaliers, nous rappelait une vérité toute simple : tout le monde, un jour, déménage. Pas seulement d’une adresse à une autre. Mais d’une vie à une autre. D’un pays à un autre. D’un soi à un autre. C’est l’histoire de l’humanité depuis toujours : des nomades cherchant un feu, un abri, une raison de rester en vie. Le pays des recommencements Personne ne choisit vraiment son point de départ. On ne choisit pas où naître, sous quel drapeau on pousse son premier cri, ni à quelle langue on fait ses premiers pas. Mais on peut parfois choisir où espérer, où reconstruire, où aimer à nouveau. Alors oui, certains arrivent ici avec des papiers froissés, des accents tordus, des habitudes qui étonnent. Mais est-ce si grave ? L’ancêtre de vos ancêtres aussi, il a débarqué ici un jour, avec une valise, un rêve ou une fuite. Il a eu peur de l’hiver. Il a trouvé l’été trop court. Il a hésité. Et il a recommencé. Comme nous. La seule vraie différence entre nous, ce n’est pas la couleur de la peau, ni le pays d’origine, ni le prénom difficile à prononcer. La seule vraie différence, c’est le moment de l’arrivée. Vous, c’était il y a trois générations. Moi, c’était il y a trois ans. Et demain, ce sera peut-être votre enfant qui partira ailleurs, avec un passeport canadien en poche, espérant qu’on l’accueillera comme un frère. Alors on peut bien débattre de politiques, discuter d’identité, exiger de l’ordre et du cadre — c’est sain, même nécessaire. Mais ce que nous ne devons jamais perdre, c’est la tendresse du regard sur ceux qui arrivent. Car il n’y a rien de plus courageux que de recommencer ailleurs. Et rien de plus canadien, peut-être, que de tendre la main à celui qui frappe à la porte — qu’il vienne pour fuir, pour bâtir ou simplement pour vivre. Ce pays est grand. Il y a de la place pour les silences, les racines, les doutes et les recommencements. Il y a de la place pour ceux qui arrivent avec un dictionnaire à la main et un rêve dans l’autre poche. Il y a de la place pour ceux qui, le 1er juillet, montent un lit IKEA dans un 4 1/2 vide, en se disant : « Ça y est. Je suis ici. » Et si ce jour est aussi la fête du Canada, alors célébrons-le pour ce qu’il est : un pays en mouvement, imparfait, chaleureux, et toujours à réinventer. Un pays qui n’est pas né pour fermer les portes, mais pour les laisser entrouvertes, juste assez pour que le vent y entre, et avec lui, une voix nouvelle, une musique inconnue, un accent qu’on apprendra à aimer. Oui, bonne fête du Canada. Bonne fête du déménagement. Bonne fête à ceux qui partent, à ceux qui arrivent, à ceux qui restent. Et bonne fête à nous tous — un peuple de passages, de Continue Reading

  • Loi fédéral C-2 : vers un Canada moins accueillant ? Le Canada, pays vaste aux forêts généreuses, aux hivers interminables et aux slogans accueillants, aime à se voir comme un phare de la démocratie, un bastion de l’hospitalité. Il n’est pas rare d’y entendre des discours empreints de grandeur morale sur la solidarité internationale, les droits humains, ou encore la protection des plus vulnérables. Pourtant, il suffit de gratter un peu la surface pour découvrir une vérité plus contrastée. Car derrière l’image de la terre promise se cache parfois un système migratoire sélectif, complexe, et de plus en plus restrictif. Le dépôt du projet de loi fédéral C-2, intitulé pudiquement « Loi visant une sécurité rigoureuse à la frontière », vient jeter un froid sur cette image reluisante. Si l’objectif déclaré est de lutter contre les menaces transnationales comme le trafic de drogues ou la criminalité organisée, le texte va bien au-delà de ce mandat. Il propose une refonte partielle mais significative du droit d’asile et confère des pouvoirs étendus à l’exécutif en matière d’immigration. Une réforme qui soulève de sérieuses inquiétudes sur le respect des principes juridiques fondamentaux et des engagements internationaux du Canada. L’asile, cet invité indésirable Il faut d’abord s’attarder sur ce qui semble être la pierre angulaire de cette réforme : la limitation du droit d’asile. Deux nouvelles règles d’irrecevabilité sont introduites. D’une part, une personne ne pourrait plus demander l’asile si elle est entrée au Canada depuis plus d’un an, même si sa situation a radicalement changé entre-temps. D’autre part, l’accès à l’asile serait également refusé à ceux et celles qui arrivent par les États-Unis, pourtant souvent considérés comme une première étape de l’exil. L’argument avancé par le gouvernement est simple : protéger l’intégrité du système, éviter les abus, et garantir une gestion plus fluide des dossiers. Pourtant, à y regarder de plus près, cette rhétorique d’efficacité administrative masque mal un glissement vers une logique dissuasive, où le soupçon prend le pas sur la présomption de bonne foi. Car les trajectoires migratoires ne sont pas toujours linéaires ni planifiées avec rigueur. Un demandeur peut fuir dans l’urgence, vivre un temps sans demander l’asile par méconnaissance ou crainte, puis décider de le faire lorsqu’il se sent en sécurité ou découvre ses droits. Le priver de ce recours sous prétexte qu’il a attendu trop longtemps, c’est ignorer les réalités humaines et les bouleversements politiques soudains qui peuvent transformer un séjour temporaire en fuite irréversible. Un autre élément du projet de loi consiste à abolir la fameuse « règle des quatorze jours » de l’Entente sur les tiers pays sûrs. Jusqu’alors, une personne entrée clandestinement au Canada par la frontière américaine pouvait, après deux semaines de présence, demander l’asile sans être renvoyée. Désormais, cette porte entrouverte se referme. On durcit les règles, on élimine les échappatoires, on renforce le blindage. Ce durcissement semble s’inscrire dans une volonté plus large d’harmonisation avec les politiques de l’administration américaine. Or, le Canada a toujours revendiqué son autonomie éthique en matière de migration. En niant l’accès à l’asile aux personnes provenant des États-Unis, pays que plusieurs experts et organismes de défense des droits considèrent comme non fiable pour la protection des réfugiés, le Canada prend le risque de renvoyer des personnes vulnérables vers des pays où elles pourraient être exposées à des traitements inhumains ou à la persécution. Cette évolution traduit un malaise : comment conjuguer souveraineté nationale et solidarité internationale? En refusant l’asile à ceux qui ont transité par les États-Unis, le pays semble céder à une pression diplomatique plutôt qu’à une véritable nécessité sécuritaire. L’équilibre entre fermeté frontalière et devoir humanitaire semble pencher dangereusement du côté de la répression. Des procédures à deux vitesses L’alternative proposée à l’asile classique est l’ERAR – l’examen des risques avant renvoi. Ce dispositif, bien que présenté comme un filet de sécurité, n’offre en réalité ni la même indépendance ni les mêmes garanties procédurales que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Une audience réduite, peu de temps pour rassembler les preuves, peu ou pas de droit d’appel… En somme, une procédure simplifiée, mais aussi appauvrie en droits. Ce basculement vers un traitement administratif, plutôt que juridictionnel, du sort des migrants s’apparente à une déjudiciarisation d’un enjeu fondamentalement humain. Cela revient à dire : vous pouvez être entendus, mais pas vraiment. Et surtout, pas trop longtemps. L’urgence devient la norme. Et ce qui devrait être une protection devient une course contre la montre. Dans ce contexte, le discours gouvernemental selon lequel le système demeure conforme aux engagements internationaux sonne un peu creux. Le respect formel des conventions ne garantit pas leur esprit. Ce n’est pas parce qu’un mécanisme minimal de protection subsiste que la dignité des personnes est respectée. Au-delà du volet asile, le projet de loi prévoit des mesures qui élargissent considérablement les pouvoirs de l’exécutif. Il permettrait, par simple décret, d’annuler ou de modifier en bloc des documents d’immigration, de suspendre des traitements de dossiers, ou de partager des renseignements personnels entre ministères. Un tel dispositif, justifié par « l’intérêt public », laisse planer une ombre sur l’État de droit. Car l’intérêt public, notion à géométrie variable, peut devenir un prétexte pour des décisions politiques ou stratégiques sans obligation de justification ni de transparence. Le risque d’arbitraire devient bien réel. Il faut rappeler que la stabilité du statut migratoire est un fondement de l’intégration. Introduire l’incertitude permanente quant à la validité de ses documents, c’est condamner les personnes migrantes à vivre dans l’angoisse. Cela affaiblit la confiance envers les institutions et nourrit un climat de suspicion généralisée. L’éthique migratoire à l’épreuve Ce texte ne prétend ni diaboliser ni canoniser une politique. Il ne s’agit pas d’ignorer les défis bien réels liés à la gestion des frontières, à la sécurité publique ou à l’intégrité du système d’immigration. Mais il est fondamental de se poser la question suivante : à quel prix ? Le projet de loi C-2, sous couvert de modernisation, opère une réorientation profonde du rapport entre le Canada et ceux et celles qui cherchent refuge. Il substitue à la logique d’accueil une logique de tri. Il remplace la présomption de vulnérabilité par une suspicion d’abus. Il supprime des passerelles au lieu d’en créer. Ce virage, s’il se confirme, aura des conséquences durables sur l’image du Canada, mais surtout sur la vie concrète de milliers de personnes. Il transformera l’asile, non plus en droit accessible, mais en privilège conditionnel. Au fond, ce n’est pas seulement une loi que l’on doit interroger, mais une époque. Une époque où les nations se ferment plus qu’elles ne s’ouvrent, où la migration est perçue moins comme un phénomène à comprendre que comme un problème à régler. Le Canada, dans ce contexte mondial, n’est ni meilleur ni pire que les autres. Mais il est en train de faire un choix. Choisira-t-il de rester fidèle à l’image qu’il projette de lui-même ? Ou acceptera-t-il que, sous la pression de la peur, du voisinage politique ou de la complexité administrative, le droit d’asile soit relégué au rang de simple variable d’ajustement ? « Bienvenue au Canada », dit la pancarte à la frontière. Mais en petit caractère, presque invisible, il faut désormais lire : « sauf si vous demandez l’asile ». C’est là que se joue une bataille silencieuse, mais décisive : celle de notre conception de la justice. Car la justice, ce n’est pas d’offrir l’asile à ceux qui arrivent aux bons endroits, aux bons moments, avec les bons papiers. La justice, c’est de tendre la main à ceux et celles qui en ont besoin, même si c’est compliqué, même si c’est risqué, même si c’est dérangeant. Et si l’on perd cela, alors il ne restera plus qu’un décor, un slogan, une illusion de générosité. Mais pas le geste. Pas la promesse. Pas le Canada qu’on croit être. Ce que nous avons peut-être oublié de nous-mêmes Mais il est une vérité que ni la gauche ni la droite ne peuvent nier, une vérité nue, sans fard, qui traverse les discours, les bulletins de vote et les bulletins météo : les gens fuient. Pas toujours parce qu’ils veulent. Mais parce qu’ils n’ont plus le choix. On ne quitte pas son pays par désinvolture. On ne déracine pas une existence pour venir l’offrir en pâture à une bureaucratie froide. On ne choisit pas de traverser les frontières comme on choisit un billet d’avion pour des vacances. Il y a dans chaque demande d’asile une histoire d’abandon, de perte, de silence ou de cri. Et il n’y a pas de logiciel gouvernemental capable de quantifier la détresse. Alors, à ceux qui façonnent les lois, qui les défendent ou les contestent, il faut poser une question sans idéologie : quelle part d’humanité voulez-vous laisser dans le mécanisme ? À force de tout rendre administratif, chiffré, contrôlé, est-ce que nous ne risquons pas d’oublier que derrière chaque formulaire, il y a une voix ? Une odeur de pays natal, un visage d’enfant, une mère laissée derrière, un espoir de recommencer. Peut-on prétendre sécuriser une frontière sans insécuriser des vies ? Peut-on défendre un territoire sans déserter l’éthique ? Peut-on bâtir un avenir commun en érigeant des murs invisibles qui nous protègent autant qu’ils nous isolent ? Il ne s’agit pas ici d’ouvrir toutes grandes les portes, ni de les verrouiller toutes. Il s’agit de regarder les visages. De lire les récits. D’entendre la nuance. Le droit d’asile n’est pas une faiblesse d’État. C’est une force morale. Une capacité rare : celle de faire place à l’inattendu, à l’étranger, à l’humain. Et si demain, c’était vous, votre frère, ou votre enfant, fuyant, marchant dans la neige, un sac à l’épaule, des papiers incertains, un rêve incertain, un regard vers un poste frontalier éclairé, espérant qu’au-delà du mot « Bienvenue », il y ait un cœur qui bat ? Alors, peut-être que ce n’est pas à la frontière qu’il faut poser les plus grandes barrières. C’est dans notre manière de voir. Car un pays ne se juge pas à la hauteur de ses clôtures, mais à la profondeur de sa compassion. Et ce qui nous sauvera – en tant que citoyens, que nations, que collectifs humains – ce ne sera jamais la peur, ni la force, ni la rigueur administrative. Ce sera la capacité de reconnaître dans l’autre ce que nous avons peut- Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 10 mois

    La mort modeste de l’écrivain Il y a quelque chose de profondément paradoxal à mourir écrivain au Québec. C’est un peu comme arriver à la cabane à sucre avec, dans les mains, tout ce qui nourrit une mémoire, et découvrir que la table d’honneur est réservée à d’autres. On vous serre avec chaleur, on vous offre une poignée d’éloges sincères, on évoque des souvenirs bien tenus… puis, au moment du grand geste collectif, celui qui dit tu fais partie de nous, la porte reste entrouverte, jamais tout à fait franchie. Et c’est précisément ce qui est arrivé à Victor-Lévy Beaulieu — VLB pour les intimes, les lettrés, les enragés lucides et même les analphabètes qui connaissent au moins un de ses titres. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir aimé le Québec. Il l’a aimé à la manière des amants terribles : fougueusement, brutalement, avec des mots tranchants comme des haches vikings et tendres comme des prières écrites à la main. Il a hurlé sa langue, déchiré la syntaxe, reconstruit des mondes dans des romans de 900 pages que personne n’a lus au complet (à part peut-être deux profs à Rimouski et un gars insomniaque à Longueuil). Et pourtant, au moment de mourir, l’État lui a dit : « Merci, mais non merci. » Parce que voyez-vous, VLB avait fait une erreur impardonnable. Il n’était ni joueur de hockey, ni chanteur à voix cassée, ni politicien repenti devenu animateur radio-télé. Il n’avait pas eu la bonne idée d’être un Claude Léveillée ou un Guy Lafleur ou un René Lévesque — ceux-là, eux, on les a encensés en grand, pleurés en drapeaux à demi-mâts, avec une chorale d’enfants en chemise blanche qui chante « Gens du pays » pendant que Radio-Canada tremble d’émotion. Le poète Gaston Miron, lui, a eu droit à des funérailles nationales. Preuve que ce n’est pas la littérature qui dérange, mais l’époque. Le vrai problème, ce n’est pas VLB. Le vrai problème, c’est la politique actuelle. Celle qui décide qu’un écrivain libre n’est pas assez consensuel pour mériter la reconnaissance d’État. Celle qui préfère l’unanimité à l’unicité. Mais VLB? Rien. Pas de cercueil drapé, pas de cérémonie solennelle dans une salle à échos, pas de ministre qui lit un discours écrit par son attaché de presse la veille au soir. On a préféré rester sobres. Discrets. Intellectuellement frugaux. Le pays des funérailles sélectives Ce refus en dit long. Il en dit plus sur nous que sur lui. Il nous tend un miroir et nous montre ce que nous sommes devenus : un peuple qui célèbre les faiseurs de spectacle et qui tolère, à peine, les faiseurs de livres. Un peuple qui sacralise la vitesse, le clip TikTok, le punch line, mais qui se méfie des phrases longues comme une route en Gaspésie. S’il avait eu la décence de produire des séries Netflix en collaboration avec des dragons de l’entrepreneuriat culturel, peut-être aurait-on daigné déposer une gerbe de roses artificielles devant la Cinémathèque. Mais non. Il écrivait. Et pire encore : il écrivait en français. Et pire que pire : un français québécois, poilu, rugueux, provincialement magnifique. Il inventait des mots, il insultait les puissants, il aimait les bêtes plus que les gens parfois, et il avait ce défaut impardonnable aux yeux de l’État : il était libre. Mais l’État n’aime pas les écrivains libres. Il préfère les écrivains morts… morts et muets, ou mieux encore : morts et oubliés. Soyons clairs : il ne s’agit pas ici de blâmer « le Québec », ce vieux concept flou qu’on agite dès qu’on manque de cible. Le Québec a aimé VLB. À sa façon. Avec un mélange de crainte, d’admiration, et d’incompréhension. Il l’a salué à la radio, sur Facebook, dans les librairies, dans les corridors poussiéreux des départements de lettres. Des écrivains, des citoyens, des lecteurs émus ont rappelé ses mots, sa fougue, son importance. Mais ceux qui décident des funérailles nationales, eux, n’ont sans doute jamais dépassé la page 30 de Monsieur Melville (576 pages). Ou alors, ils l’ont fait, et ça les a trop dérangés. Parce que VLB, ce n’est pas un écrivain qui caresse le poil de la nation. C’est un type qui le tond à sec avec une tondeuse rouillée. Lire ou ne pas honorer : telle est la question On pourrait croire qu’il faut mourir en uniforme pour mériter les hommages de l’uniformité. Joueur de hockey : funérailles nationales. Politicien qui a dit quelques fois seulement le mot culture : funérailles nationales… Mais un écrivain, un vrai, ça ne porte pas d’uniforme. Ça se camoufle dans les mots, ça se salit les mains dans la pensée, ça doute à voix haute. Et ça, c’est dangereux. La vraie question n’est pas « pourquoi lui refuser des funérailles nationales? », mais plutôt : « que nous dit ce refus sur la place de la littérature dans notre imaginaire collectif? » On prétend que la lecture, c’est sacré. Que les livres forment l’âme d’un peuple. Que sans les écrivains, il n’y aurait pas de mémoire. On le dit, mais on n’y croit plus. L’État préfère financer des festivals de food trucks, des soirées karaoké patrimoniales, ou des zones d’autonomie culturelle supervisée. Mais la littérature, la vraie, celle qui mord, celle qui brûle, celle qui vous fait penser que vous n’êtes pas fou quand vous trouvez que tout est devenu un peu fade… celle-là, on la range dans le grenier avec les vieux dictionnaires et les prix littéraires oubliés. VLB, c’était une bibliothèque vivante. Une encyclopédie de la rage québécoise. Une institution incarnée. Mais il n’a pas su se rendre « bankable ». Il n’a pas animé de talk-shows, n’a pas vendu des cahiers d’activités à colorier pour adultes en burn-out. Il a seulement écrit. C’est peut-être ça, sa vraie faute. Funérailles nationales : mode d’emploi Alors posons la question simplement : que faut-il pour mériter des funérailles nationales au Québec? Faut-il avoir marqué les foules ou les chiffres? Faut-il avoir une statue ou une émission spéciale? Faut-il avoir été aimé par en haut ou par en bas, par la gauche ou par la droite? Faut-il plaire aux puissants ou rester docile? Ou faut-il, au contraire, déranger, faire penser, secouer la langue comme un prunier en colère? Parce que si VLB ne les mérite pas, qui les mérite? Peut-être qu’on devrait réviser les critères. Peut-être qu’on devrait décider, une bonne fois pour toutes, si notre mémoire nationale est une bibliothèque ou un musée de cire. Si nos héros sont des êtres de chair et de doute, ou des caricatures de carte-postale. VLB est mort, et le pays n’a pas eu le courage de l’accompagner avec la solennité qu’il mérite. Ce n’est pas une tragédie. Ce n’est même pas un scandale. C’est juste une preuve. La preuve qu’ici, on ne comprend pas encore à quel point un livre peut être une patrie. À quel point une phrase bien lancée peut valoir autant qu’un but en finale de la Coupe Stanley. Mais peut-être que, dans cent ans, un enfant tombera par hasard sur James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, ou La Grande Tribu. C’est la faute à Papineau, et il se dira : « Qui était cet homme dont on n’a même pas cru bon d’honorer le départ par des obsèques nationales? » Et alors, peut-être, nous aurons droit à un procès posthume. Un procès où la littérature gagnera. Mais d’ici là, il nous reste les livres. Les siens. Et c’est peut-être ça, au fond, le vrai monument. Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 10 mois

    Gazzman et Dener Ceide signent l’un des textes les plus puissants de la musique haïtienne Dans l’univers sonore haïtien, il y a des musiques qui font danser, il y a celles qui font pleurer, et il y a celles qui font penser. San manti, interprétée par Gazzman Couleur et Dener Ceide, fait les trois à la fois — mais surtout, elle fait trembler. Par son intensité poétique, sa profondeur sociale, et sa lucidité patriotique, San manti s’impose comme l’un des textes les plus puissants de la musique haïtienne contemporaine. Plus qu’une chanson, c’est un miroir tendu à un pays perdu dans sa mémoire, sa misère, et ses contradictions. Un cri d’amour lucide pour “Ayiti cheri” Dès les premiers mots, le ton est donné : “Ayiti cheri / Kouman nou ye?” C’est une question simple, posée sans emphase, mais chargée d’une tristesse infinie. L’interrogation d’un fils à sa mère meurtrie. Le mot « cheri » fait contraste avec la réalité évoquée tout au long du texte : un pays en souffrance, une terre d’exil, une nation qui s’égare. “Gen lontan m ap gade pèp la k ap peri / Si m pa di yon mo, m pap santi m anpè” Ces deux vers sont la clef du projet poétique et politique de Dener Ceide : dire. Dire les choses telles qu’elles sont, « san manti » — sans mensonge. Dire au risque de perdre des amis, dire au risque de choquer. Mais surtout dire parce que le silence est devenu complice. Une des forces du texte réside dans sa capacité à articuler une critique sociale à hauteur d’homme. Pas de jargon, pas d’idéologie, mais une description directe, saisissante : “Pi fò nan jèn nou yo jete yo o Brezil / Santiago de Chili, Santo Domingo La Plata / Pi fò nan yo lage yo lòtbò / Yo fè anpil efò / Men sistèm babilòn nan pi fò” Voilà l’une des réalités les plus violentes de l’Haïti d’aujourd’hui : la fuite. L’exode massif de la jeunesse vers l’ailleurs. Le chant donne des noms — Brésil, Chili, République dominicaine, Argentine — comme une litanie géographique de la perte. Une génération entière est sacrifiée sur l’autel du désespoir, envoyée sans préparation vers des pays qui les rejettent. Mais la phrase la plus glaçante est probablement celle-ci : “Yo fè anil efò / Men sistèm babilòn nan pi fò” Ils se battent. Ils essayent. Ils rêvent. Mais le système est plus fort. La bête a déjà gagné. En deux vers, Ceide résume l’essence du néo-colonialisme, de la violence économique mondiale, et de la déréliction haïtienne. Une mémoire désorientée, une histoire confisquée L’une des charges les plus fortes du texte est aussi celle qui est la plus souvent ignorée dans les débats publics haïtiens : la confiscation de la mémoire collective. “Elèv yo ap aprann listwa nan FIC / Y ap etidye aprann kouman n te libere / Men pawòl la san manti / Nou pap ka aprann viktwa nou nan men Napoléon” La critique est vertigineuse. Ceide dénonce le fait que l’histoire de la libération haïtienne est enseignée à travers les lunettes des vaincus, dans un système d’éducation encore marqué par la pensée coloniale. Comment un peuple peut-il se projeter dans l’avenir quand il ne sait plus lire son propre passé ? Quand ses héros sont racontés par ceux qui les ont trahis ? La punchline est d’une précision chirurgicale : “Nou pap ka aprann viktwa nou nan men Napoléon” C’est une gifle à tous les manuels scolaires, mais aussi à toutes les formes d’aliénation culturelle. À ceux qui croient encore que la vérité historique peut se négocier. Le texte ne s’en prend pas uniquement aux puissances étrangères ou aux systèmes mondiaux. Il retourne aussi le miroir vers nous-mêmes : “Nan leta / G on pakèt nèg nwa, je yo vèt” Derrière cette phrase en apparence anodine se cache une dénonciation féroce de l’élite noire haïtienne. Ces « nèg nwa » aux « je vèt » sont ceux qui, bien que noirs comme la majorité du peuple, ont trahi leur communauté en servant leurs intérêts personnels, souvent liés à des puissances économiques étrangères ou à un néo-colonialisme local. Le texte accuse : la trahison vient aussi de l’intérieur. Le rêve d’un vrai dialogue national Mais le texte ne se contente pas de diagnostiquer. Il appelle aussi à la reconstruction, au dialogue, à la reprise en main du destin collectif : “Si n ap chita pale fò n fè sa – san manti / Pran destine n nan men – san manti / Pa pale fò, pale byen – san manti / Yon vrè dyalòg nasyonal – san manti” Le leitmotiv « san manti » devient ici un principe éthique. Il faut parler, oui, mais pas pour faire du bruit. Il faut parler vrai. Ce refrain, repris en boucle, est un manifeste chanté pour une société plus honnête, plus responsable, plus humaine. Il ne s’agit pas seulement de faire une conférence de presse de plus, ou un comité de dialogue de plus : Ceide et Couleur appellent à une parole libératrice, à une parole décolonisée. Un dialogue entre Haïtiens de tous les coins du pays, et surtout un dialogue sans masque. Dans un passage moins cité mais tout aussi crucial, le texte évoque la spiritualité du peuple : “Fidèl la ap chwazi legliz pou li ale / Anvan l ale, fò l gade byen ki misyon / Men pawòl la san manti / Ki blan k ap vizite anvan l mete pye l” Même le choix religieux est questionné. Le texte suggère que la foi ne doit pas être aveugle. Il faut chercher la mission, le sens, la cohérence. C’est un appel à une spiritualité responsable, enracinée dans la dignité humaine et le service au pays. Dener Ceide, dans cette chanson, parle avec la voix d’un prophète. Un prophète moderne, ni dogmatique ni théologique, mais habité par le souci de son peuple et par une parole qui bouscule. Une œuvre à inscrire dans le patrimoine On ne dira jamais assez à quel point San manti est un texte essentiel. Peu de chansons haïtiennes osent aller aussi loin, avec autant de clarté, de sincérité et de beauté. Gazzman Couleur, en prêtant sa voix à ce texte, l’élève au rang d’hymne. Il ne chante pas pour séduire ou divertir, mais pour réveiller. Et dans un pays où la parole a souvent été confisquée, mutilée, achetée ou réduite au silence, une telle chanson relève presque de la désobéissance civile. “Destine n nan men n, nan men n, nan men n…” Ce dernier vers, répété, martelé, devient une incantation. Il n’y aura pas de miracle. Pas de sauveur providentiel. Seulement nous, ensemble, avec nos mains vides mais encore libres. San manti n’est pas une plainte. C’est une déclaration de guerre contre le mensonge. Dans un monde saturé de discours creux, cette chanson nous donne une boussole : celle de la vérité nue, de la mémoire retrouvée, et du courage collectif. Elle mérite d’être écoutée dans toutes les écoles, dans toutes les radios, dans toutes les rues. Car au fond, si Ayiti doit se relever, ce sera avec ses mots vrais. San manti. À LIRE AUSSI : Haïti n’a pas trahi l’Histoire : c’est l’Histoire qui l’a trahie Du chemin de fer clandestin aux r Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 10 mois

    Le feu de la Saint-Jean ou la tendresse des braises québécoises Il faut avoir vu un feu de la Saint-Jean, un vrai, pour comprendre ce que c’est qu’un peuple qui s’appartient. Pas juste une foule avec des drapeaux bleus et blancs, non. Mais une communauté réunie autour d’un brasier, d’un chant, d’une fierté sourde et paisible, un peu comme la braise qui ne crie pas, mais qui chauffe tout le monde. Je me souviens de ma première fête nationale au Québec comme d’un rendez-vous avec l’essentiel. C’était en 2011, dans un quartier populaire de Montréal. J’étais encore un jeune immigrant, les yeux pleins de méfiance et le cœur partagé entre la joie d’avoir quitté l’absurde et la peur de ne jamais appartenir vraiment. J’étais allé par curiosité. J’en suis ressorti changé. Ce soir-là, dans un petit parc municipal, les familles s’étaient installées sur des couvertures, des guitares circulaient, des bières aussi. Un homme, la cinquantaine rieuse, est venu me voir. Je ne le connaissais pas. Il m’a tendu un hot-dog et m’a dit : « C’est pas un grand repas, mais c’est fête. Ce soir, t’es Québécois toi aussi. » Il avait une barbe comme on n’en fait plus, un accent que je comprenais à peine, et cette capacité désarmante qu’ont certains Québécois de vous offrir une fraternité sans mode d’emploi. C’était simple. C’était grand. De Jean le Baptiste à Jean le Québécois La Saint-Jean, c’est d’abord une survivance. Une mémoire. Une manière pour un peuple de se rappeler que même si on ne domine pas l’histoire, on peut toujours l’habiter. On sait qu’elle fut d’abord religieuse : Jean le Baptiste, cousin du Christ, grand prédicateur dans le désert, patron des Canadiens français par décret papal. Mais la fête a migré. Elle a quitté les églises pour aller rejoindre les parcs, les scènes en plein air, les ruelles, les plages du fleuve et même les balcons des HLM. En 1834, à Montréal, Ludger Duvernay — journaliste, imprimeur, patriote — organise un banquet pour « unir les Canadiens de toutes origines ». Ce jour-là, le 24 juin, devient une fête nationale officieuse. Un appel à la solidarité dans un Bas-Canada fracturé, inégal, colonial. Ce n’est pas anodin : l’idée de nation naît souvent dans les marges, dans les douleurs communes, dans le refus d’être effacé. Plus tard, en 1925, on en fait un jour férié. Et enfin, en 1977, le gouvernement de René Lévesque lui donne son nom définitif : fête nationale du Québec. Ce n’est plus simplement la fête des francophones. C’est la fête de tous ceux qui font partie de ce territoire, qui ont choisi ou hérité cette terre pour vivre ensemble, dans ce projet fou qu’on appelle le Québec. Ce qu’il y a de beau dans la Saint-Jean, c’est qu’elle n’a jamais été totalement institutionnelle. Même quand l’État s’en mêle, même avec les grands concerts télédiffusés et les discours, elle garde cette tendresse un peu sauvage des fêtes populaires. Elle résiste au lissage. Elle accepte les excès, les différences, les contradictions. Et il y en a. Car être Québécois aujourd’hui, ce n’est plus — seulement — être catholique, blanc, descendant des pionniers du Saint-Laurent. Être Québécois, c’est porter un accent, parfois plusieurs. C’est conjuguer son identité à plusieurs temps. C’est aimer la poutine autant que le riz collé. C’est danser sur du Gilles Vigneault mais aussi sur du Loud, du Koriass, ou du Fredz. C’est parler français, le défendre, l’aimer — même quand il nous fait mal. C’est comprendre que le nous s’élargit, non pour se dissoudre, mais pour se renforcer. Il n’y a pas de pays parfait. Il n’y a que des pays qui essaient. Le Québec est de ceux-là. Il tente. Il tâtonne. Il trébuche, parfois, dans ses débats sur l’identité, l’immigration, la langue. Mais il se relève. Toujours. Et la Saint-Jean, chaque année, nous le rappelle. Une fierté tranquille, pas passive Revenons à ce feu, ce fameux feu de la Saint-Jean. Il est à la fois réel et symbolique. Réel, parce qu’il chauffe. Symbolique, parce qu’il rassemble. Autour du feu, il n’y a plus de statut, plus de hiérarchie. Il y a des voix qui chantent faux mais avec cœur, des enfants qui dansent comme des lutins, des aînés qui racontent leur première Saint-Jean dans un champ, en 1950, avec de la musique à bouche et un violon grinçant. Ce feu m’a parlé. Il m’a dit que le Québec est une promesse. Une promesse de dignité, de langue vivante, de solidarité. Une promesse qu’on ne tiendra peut-être jamais entièrement, mais qu’on continue de faire. Et c’est cette tentative qui fait la grandeur du lieu. Je me souviens, ce soir-là, d’un homme qui s’est mis à réciter du Gaston Miron. Il avait bu, c’est vrai. Mais ses mots avaient plus de lucidité que bien des éditoriaux. Il disait : « Je te prendrai marcheur d’un pays d’haleineà bout de misères et à bout de démesuresje veux te faire aimer la vie notre viet’aimer fou de racines à feuilles et gravede jour en jour à travers nuits et guésde moellons nos vertus silencieuses » Et quelqu’un a applaudi. Puis un autre. Puis tout le monde. Ce n’était pas organisé. Ce n’était pas prévu. C’était beau. C’était ça, être ici. On dit souvent que les Québécois ont une fierté tranquille. C’est vrai. Mais tranquille ne veut pas dire molle. C’est une fierté patiente, enracinée, qui ne cherche pas à écraser l’autre mais à tenir debout. C’est une fierté qui fait l’humour sa première défense, la musique sa langue d’accueil, la neige sa philosophie de vie. Et pourtant, cette fierté sait se lever. Elle l’a fait en 1960, pendant la Révolution tranquille. Elle l’a fait en 1980 et en 1995. Elle le fait aujourd’hui, autrement. Elle le fait quand elle exige le respect de sa langue. Quand elle accueille les nouveaux arrivants sans leur demander d’oublier leur passé. Quand elle doute, aussi. Car douter, c’est ne pas s’installer dans le confort des certitudes. La Saint-Jean, c’est aussi la fête de ceux qui aiment le Québec Ceux qui l’aiment avec des nuances. Ceux qui ne comprennent pas encore tout, mais qui s’appliquent à écouter. Ceux qui parlent français avec un accent d’Haïti, d’Algérie, de Belgique ou de Saguenay. Ceux qui posent des questions. Ceux qui défendent le Québec sans jamais l’idéaliser. Et peut-être que la plus belle manière d’être Québécois, c’est d’aimer ce pays comme on aime une personne imparfaite : pour ses défauts, ses tics, ses manières, sa voix rauque au réveil, son génie en cuisine, sa patience à l’hiver et sa folie douce en été. Je ne suis pas né ici. Mais le feu de la Saint-Jean m’a adopté. Je ne connais pas tous les couplets du Gens du pays, mais j’en murmure assez pour comprendre l’émotion dans les yeux de ceux qui les chantent. « Le temps que l’on prend pour se dire: je t’aimeC’est le seul qui reste au bout de nos joursLes voeux que l’on fait les fleurs que l’on semeChacun les récolte en soi-mêmeAux beaux jardin du temps qui courtGens du pays c’est votre tourDe vous laisser parler d’amourGens du pays c’est votre tourDe vous laisser parler d’amour » Je ne suis pas un pur laine. Mais je tisse chaque jour un peu de cette laine dans ma propre histoire. Et chaque 24 juin, je me souviens de cet homme au hot-dog et à la tendresse désinvolte. Il ne savait pas qu’il me donnait bien plus qu’un repas. Il me donnait une place autour du feu. Bonne fête nationale, Québec.Longue vie à ton feu, à ta langue, et à ta façon unique de faire de la f Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 10 mois

    Edgar Morin : la jeunesse éternelle d’un penseur centenaire Le temps, disait Proust, ne fait rien à l’affaire si l’on sait retrouver la sensation originelle. Et voilà qu’en 2024, Edgar Morin, l’un des derniers géants de la pensée contemporaine, prouve que même les années peuvent plier l’échine devant la mémoire littéraire. À cent-deux ans, l’auteur de la pensée complexe — cette grille de lecture du réel qu’il a patiemment construite pour mieux en épouser les contradictions — revient là où on ne l’attendait pas : dans les limbes de la fiction. Et pas n’importe laquelle. Celle d’un roman écrit à la sortie de la guerre, en 1946, alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme au regard inquiet et à la plume incertaine. Un manuscrit oublié, un écrivain refoulé Enfoui sous les couches de l’histoire personnelle, laissé de côté, redouté même, L’année a perdu son printemps (éditions Denoël, 2024) ressurgit comme un fantôme docile. Longtemps relégué dans un coin de mémoire ou, plus littéralement, dans un amas de papiers épars conservés à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), ce texte est aujourd’hui livré au public par les éditions Denoël. Ce n’est pas seulement une publication. C’est une rencontre retardée. Un rendez-vous que le jeune Edgar, à peine sorti de la guerre, avait pris avec son futur lui-même sans le savoir. Ce roman, écrit à l’âge de 25 ans, met en scène un certain Albert Mercier, double de l’auteur. L’invention du pseudonyme ne trompe personne. Albert est Edgar, ou plutôt l’Edgar d’alors, traversé par les contradictions de son temps et lesté d’une inquiétude sourde sur le monde et sur lui-même. Reflet d’une époque où l’Europe peine à se réinventer, ce personnage fictif incarne la douloureuse construction d’un homme qui, sans encore le savoir, allait devenir l’un des penseurs majeurs du XXIe siècle. Pourquoi ce roman n’a-t-il pas vu le jour plus tôt ? La réponse, l’auteur nous la livre dans une préface touchante : il doutait de ses capacités littéraires. Pas de son intelligence – déjà bien installée – mais de son souffle romanesque. Il craignait, aussi, de troubler ses parents. Il y a dans cette pudeur une preuve de la sincérité qui traverse l’œuvre. Morin, à 25 ans, n’écrit pas pour briller. Il écrit pour comprendre, pour interroger, pour sonder. L’écriture comme archéologie de soi L’année a perdu son printemps (éd. Denoël, 2024) Redécouvrir un texte de jeunesse à 102 ans, ce n’est pas simplement exhumer quelques phrases écrites dans l’élan de la vingtaine. C’est faire face à ce que l’on a été, avec ses fragilités, ses enthousiasmes mal maîtrisés, sa rage de dire sans savoir encore comment. C’est aussi faire le deuil de ce que l’on n’a pas osé. Et dans ce geste de reprise, Morin ne se contente pas de republier : il réécrit, réorganise, reconstruit. Avec l’aide de son éditrice, il comble les trous, reconstitue les lignes manquantes, redonne souffle à un manuscrit à la fois perdu et toujours là. Mais la plus grande surprise, confie-t-il, c’est qu’il a fini par aimer ce roman. Y compris son style. Peut-être parce que ce style, justement, n’était pas encore corseté par les exigences théoriques. Il y a dans ces pages un désordre vivant, un langage pas encore maîtrisé, une jeunesse non pas idéalisée, mais sentie dans ses hésitations. C’est cette sincérité brute qui rend l’ouvrage si précieux. L’auteur-philosophe y renoue avec son “moi incertain” : celui qui cherchait sa place entre les ruines de l’Europe, entre le deuil et la possibilité. Un centenaire contre le vieillissement du monde Ce deuxième roman, bien qu’inédit à l’époque de sa rédaction, prolonge en réalité une entreprise que Morin avait déjà entamée avec L’Île de Luna (Actes Sud), publié en 2017. Là encore, un écrit ancien, là encore un héros nommé Albert Mercier. Il semble qu’Albert ait été pour Morin ce qu’Antoine Roquentin fut pour Sartre : un miroir instable, un cobaye existentiel, un révélateur de tensions plus profondes. Par le truchement de la fiction, Morin ne théorise pas : il expérimente. Il ne cherche pas à imposer une vision. Il observe, dans le laboratoire du récit, ce que l’homme devient lorsqu’il tente d’aimer, de comprendre, de résister. Le titre, L’année a perdu son printemps, dit tout de cette ambiance grise d’après-guerre. Ce n’est pas tant la fin de la guerre que le début d’une incertitude qui taraude. Le printemps, dans l’imaginaire collectif, est la saison de la régénération, du renouveau. Le perdre, c’est voir s’étioler l’espoir. Et pourtant, même privé de cette lumière, le roman existe, persiste. Il devient le témoin d’une saison intérieure – celle où l’on se découvre écrivain malgré soi. Publier à 102 ans, ce n’est pas seulement une prouesse biologique. C’est un acte de foi. Une affirmation : la création n’obéit pas à la tyrannie des dates. Morin, en donnant à lire ce texte de jeunesse, rappelle que le passé peut avoir de l’avenir. Que le temps n’efface pas les élans authentiques. Et surtout, qu’il n’est jamais trop tard pour rendre public ce qui, longtemps, fut tu. Dans une époque saturée de bruits, d’images fugaces et de jugements instantanés, la parution de ce roman invite à un ralentissement. À un retour vers ce que les mots peuvent porter de vrai, de fragile et de durable. Edgar Morin, le sociologue, le penseur de la complexité, laisse ici place à Edgar Morin, l’écrivain sensible, pudique, habité. Et ce glissement ne réduit pas sa pensée. Au contraire, il l’humanise. Il la rend palpable, incarnée. L’héritage d’un homme debout Il y a dans cette publication tardive une leçon discrète, mais puissante. Celle de la fidélité à soi. Celle de la patience aussi : savoir attendre que le moment vienne. Savoir reconnaître, à plus d’un demi-siècle d’écart, que ce que l’on a écrit mérite d’exister, même s’il n’entre dans aucune case. Ce roman, c’est l’enfance d’une pensée devenue adulte. C’est le murmure du doute avant la clarté du concept. Et plus encore, L’année a perdu son printemps est un legs. Non pas seulement aux lecteurs, mais à la littérature elle-même. Il rappelle qu’un écrivain n’est pas seulement celui qui publie, mais celui qui écrit – même dans le secret, même dans le silence, même dans la peur. Il y a une forme d’élégance à voir Edgar Morin refermer la boucle avec ce roman de jeunesse. Comme si, après avoir théorisé le monde, il revenait à l’endroit exact où tout a commencé : le besoin d’écrire, pour comprendre et pour sentir. Dans cette époque qui semble parfois avoir perdu tout printemps, L’année a perdu son printemps devient paradoxalement un signe de floraison tardive. Une promesse que rien de ce qui est écrit avec sincérité ne meurt vraiment. Et peut-être est-ce cela, le vrai génie d’Edgar Morin : avoir su conjuguer la pensée et la tendresse, l’analyse et l’intuition, le siècle et l’instant. À cent-deux ans, il ne nous dit pas adieu. Il nous tend la main, celle d’un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait déjà tout compris, ma Continue Reading

  • Un œil pour un œil finira par rendre le monde entier aveugle Le 13 juin 2025, un chapitre tragique s’est ouvert dans l’histoire déjà tourmentée du Moyen-Orient. Ce jour-là, l’État d’Israël lançait une offensive surprise contre l’Iran – l’opération Lion dressé – ciblant ses infrastructures militaires et nucléaires. En retour, la République islamique d’Iran déclenchait l’opération Promesse honnête 3, frappant le territoire israélien de drones et de missiles. Le cycle de la violence, vieux comme le monde, venait de franchir une nouvelle étape. Les morts s’empilaient, les larmes se répandaient, et le monde retenait son souffle. Dans ce tumulte, une maxime ressurgit, plus actuelle que jamais : « Œil pour œil et le monde entier devient aveugle ». Attribuée à Gandhi, elle condense en quelques mots une vérité philosophique que les armes oublient trop souvent : la vengeance n’est pas une justice, mais une spirale. Dans cette chronique, il ne s’agit ni de distribuer les torts ni de cautionner les ripostes. Il s’agit de penser. Penser avec rigueur, avec éthique, avec lucidité. Penser, même si penser ne sauvera peut-être personne. Le piège millénaire de la réciprocité meurtrière À première vue, la guerre peut sembler logique : Israël se défend face à une menace existentielle, l’Iran riposte contre une agression sur son sol. Chacun, dans son récit national, se pose en victime légitime. Chacun justifie sa violence par celle de l’autre. Mais dans ce jeu de miroirs, la logique de défense devient vite une stratégie d’escalade. C’est là le piège de la réciprocité : la riposte devient elle-même une provocation. La défense devient offense. La guerre devient routine. Et les peuples, pris en otage de leurs dirigeants, deviennent les cibles involontaires de missiles tirés au nom d’intérêts supérieurs. Israël a perdu 24 civils. L’Iran, plus de 200. Et pourtant, aucune victoire ne se profile. Seulement la certitude tragique que la violence appelle la violence, et que chaque œil arraché rend la vue collective plus floue, plus haineuse, plus nocturne. Peut-on parler de morale au milieu des missiles ? Oui, justement parce qu’elle semble absente. Parce qu’elle est l’oubliée des communiqués militaires. Parce que dans ce théâtre d’ombres, où chaque acte prétend être éclairé par la raison d’État, il faut ramener un minimum d’éthique. Le philosophe Emmanuel Levinas, rescapé de l’horreur nazie, nous rappelle que « l’autre est un visage ». Un visage fragile, vulnérable, irremplaçable. Ce visage, c’est celui du civil iranien tué dans sa cuisine, de l’enfant israélien mort sous les débris, de la mère qui pleure dans un camp de fortune. Ce visage-là ne sait rien de l’uranium enrichi ni des manœuvres géostratégiques. Ce visage, c’est notre humanité commune. La guerre, même habillée de grandes causes, est une faillite morale. Elle suspend l’interdit fondamental : « tu ne tueras point ». Même si l’on tue pour se protéger, même si l’on tue pour prévenir un mal plus grand, la question demeure : peut-on tuer la peur sans tuer des innocents ? Peut-on s’armer sans désarmer l’humanité ? Le paradoxe de la puissance Il est tentant de choisir un camp. De s’indigner sélectivement. De dire : « Ils ont commencé ». Mais la pensée véritable commence quand elle se refuse au confort des certitudes. Quand elle ose regarder la complexité en face. Quand elle se tient à équidistance des propagandes. L’Iran est un régime autoritaire, accusé de multiples violations des droits humains. Israël est un État démocratique, mais engagé depuis des décennies dans des politiques contestées d’occupation, de colonisation, et d’oppression à l’égard du peuple palestinien. Nier cela, c’est s’aveugler volontairement. Mais réduire les peuples à leurs dirigeants, c’est une autre forme d’aveuglement. Le rôle de l’intellectuel n’est pas de crier plus fort, mais de parler plus juste. D’éclairer les zones grises. De rappeler que ce conflit n’est pas un match de football où il faudrait encourager son équipe. Il est un drame humain, géopolitique, et spirituel. Israël possède une puissance technologique redoutable. L’Iran aussi, dans une moindre mesure, surtout par ses proxies dans la région. Mais que vaut la puissance quand elle ne produit que de la ruine ? Que signifie « gagner » une guerre qui détruit autant l’adversaire que soi-même ? Le paradoxe de la puissance, c’est qu’elle engendre souvent une vulnérabilité accrue. Plus un pays se sent fort, plus il devient une cible. C’est le paradoxe de Samson : le héros biblique détruit ses ennemis, mais meurt avec eux. La puissance sans sagesse est un suicide collectif. Et le monde regarde, impuissant, ce duel de titans aveuglés. Quand le monde fermera les yeux… Si la guerre continue, que restera-t-il ? Des ruines, du ressentiment, des orphelins, une région encore plus instable. Et si elle s’arrête, que restera-t-il ? Une haine dormante, des comptes à régler, un silence lourd de rancunes. Ce conflit, comme tant d’autres, ne peut pas être résolu par la force. Il exige un changement de paradigme. Une révolution des imaginaires. Une diplomatie sincère. Un effort surhumain pour sortir de l’engrenage. Mais cela suppose une question fondamentale : sommes-nous prêts à désapprendre la vengeance ? Sommes-nous capables, collectivement, d’éteindre le feu plutôt que de le raviver ? Dans un monde où chacun brandit sa souffrance comme un bouclier et son passé comme une arme, il ne reste qu’une voie : celle de l’humilité. L’humilité de reconnaître que la justice absolue n’existe pas. Que la paix n’est pas l’effacement de l’autre, mais sa reconnaissance. Que la sécurité ne naît pas de la peur qu’on inspire, mais de la confiance qu’on construit. L’humilité de ne pas se croire éternellement dans son droit. De ne pas transformer la douleur en programme politique. De ne pas enseigner à ses enfants la haine de ceux qui ne leur ont rien fait. La guerre Israël-Iran pourrait bien redessiner les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient. Elle affaiblit l’Iran, démantèle ses alliances régionales, rebat les cartes d’un conflit vieux de plus d’un demi-siècle. Mais au fond, la question n’est pas seulement stratégique. Elle est humaine. Car si chaque œil arraché appelle un œil en retour, alors oui, le monde deviendra aveugle. Aveugle à la douleur des autres. Aveugle à sa propre responsabilité. Aveugle à ce qu’il aurait pu être. Dans cette obscurité, il ne nous restera que la mémoire. Et cette question, posée à voix basse par les morts que nous aurons laissés tomber : était-ce vraiment la seule voie ? Peut-être qu’un jour, une générati Continue Reading

  • Haïti n’a pas trahi l’Histoire : c’est l’Histoire qui l’a trahie Il arrive parfois qu’une phrase, lâchée au détour d’un sommet international, sonne plus juste et plus forte que mille résolutions diplomatiques. Le 13 juin, dans la chaleur politique de Brasilia, un homme au parcours aussi rugueux que sincère a posé des mots simples mais lourds, à la fois mémoire et mise en garde. Luiz Inácio Lula da Silva, président du Brésil, n’a pas seulement parlé d’Haïti. Il a parlé pour elle. Et peut-être aussi, à travers elle, pour tous les peuples à genoux qui n’ont jamais cessé de se tenir debout dans leur cœur. « Haïti ne peut pas être punie à jamais pour avoir été la 1ʳᵉ République noire indépendante des Amériques »LUIZ INÁCIO LULA DA SILVALors d’un sommet entre le Brésil et la CARICOM Il ne s’agissait pas d’une envolée militante, ni d’un slogan de plus sur une affiche déjà fanée. Non, c’était une prise de parole lucide, posée, enracinée dans la connaissance du passé et la clarté du présent. Lula a évoqué ce que tant d’autres se refusent à admettre : le fardeau porté par le peuple haïtien depuis plus de deux siècles est un fardeau imposé, non choisi. Et la dette n’est pas celle d’un peuple envers le monde, mais bien du monde envers ce peuple. L’indépendance comme sentence C’est un fait historique, presque une anomalie dans le récit occidental du progrès : Haïti a été la première nation issue d’une révolte d’esclaves à se proclamer libre. Mais cette liberté, arrachée au prix du sang, n’a jamais été réellement acceptée. Il ne s’agit pas seulement d’un passé douloureux : les répercussions de cette insoumission se prolongent dans la géopolitique contemporaine. Car que fait-on d’un peuple qui a défié l’ordre établi ? On l’isole. On le punit. On le tient à l’écart des systèmes de pouvoir. On l’enferme dans un récit de malédiction pour ne pas affronter la vérité : que sa souffrance vient d’avoir voulu être libre trop tôt, selon les codes de ceux qui écrivent l’Histoire. « Haïti, ce pays qui continue à expier son péché de dignité[…] Les esclaves noirs d’Haïti ont mis en déroute les glorieuses armées de Napoléon Bonaparte, une humiliation que l’Europe ne leur a jamais pardonnée. Durant un siècle et demi, Haïti, coupable de sa liberté, fut obligée de payer à la France une indemnisation gigantesque. Mais cela n’a pas suffi : cette insolence nègre continue de contrarier les âmes blanches. De tout cela, nous ne savons peu ou rien. Haïti est un pays invisible. Il n’est devenu visible que quand le tremblement de terre de 2010 a tué 200 000 Haïtiens. Il faut le répéter jusqu’à ce que les sourds l’entendent : Haïti est le pays fondateur de l’indépendance de l’Amérique et le premier au monde qui a banni l’esclavage. Il mérite bien plus que la notoriété due aux disgrâces. »EDUARDO GALEANOÉcrivain uruguayen, auteur du livre emblématique « Les veines ouvertes de l’Amérique latine ». Ces mots sont ceux de l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano, l’une des grandes voix critiques de l’Amérique latine. Humaniste engagé, conteur des silences historiques et des blessures coloniales, Galeano est surtout connu pour son ouvrage culte Les veines ouvertes de l’Amérique latine, écrit au début des années 1970, dans lequel il dénonce avec une plume poétique et implacable l’exploitation du sous-continent par les puissances étrangères et les multinationales. Pour Galeano, l’Histoire n’est pas un musée de dates mortes : c’est un corps vivant qu’il faut ausculter, un cri qu’il faut entendre. Et Haïti, dans cette géographie des humiliations et des résistances, occupe une place brûlante — non comme une victime, mais comme un phare que trop de nations ont voulu éteindre. Une parole qui brise le silence Ce qui rend la déclaration de Lula si précieuse, ce n’est pas seulement sa teneur, mais qui la prononce. Le Brésil n’est pas neutre dans la relation avec Haïti. Il a participé, comme d’autres, à des missions internationales controversées. Mais Lula, à l’opposé des technocrates du désengagement, parle avec la légitimité d’un homme du peuple. Il sait ce que signifie la faim, l’exclusion, la stigmatisation. Il parle une langue qui ne cherche pas à humilier, mais à rallier. Il appelle à un engagement collectif, à un véritable partenariat régional, à une solidarité qui ne soit pas seulement déclarative. Il ne propose pas des discours, mais des pistes concrètes : appui à l’alimentation, lutte contre le réchauffement climatique, renforcement de la connectivité régionale. Autrement dit, une vision à long terme — pas une rustine diplomatique sur une plaie qui saigne depuis trop longtemps. La tragédie haïtienne est aussi celle de l’oubli. Elle ne fait plus la une, sauf lorsqu’elle gêne. Les reportages se font rares, les promesses d’aide n’aboutissent pas, les conférences internationales tournent à vide. Le peuple haïtien continue de vivre, de rêver, de lutter. Mais dans une solitude qui frôle parfois l’indécence. Et pourtant, rien ne manque à cette nation pour renaître : ni intelligence, ni culture, ni courage. Ce qui lui fait défaut, ce sont les complicités constructives. Les mains tendues qui ne se rétractent pas. Les partenaires qui ne cherchent pas à dicter les règles du jeu, mais à les écrire ensemble. Ce que Lula semble proposer, c’est justement cela : une nouvelle façon d’entrer en relation. Moins de paternalisme, plus de respect. Moins de conditionnalités, plus d’écoute. L’espoir ne peut plus attendre Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir d’Haïti, mais celui de toute une région. Car l’effondrement d’un État n’est jamais un fait isolé. Il engendre des migrations massives, des crises sanitaires, des réseaux criminels transnationaux, des déséquilibres politiques. Aider Haïti à se relever, ce n’est pas un acte de charité : c’est un choix stratégique, géopolitique, profondément humain. Le sommet Brésil-Caraïbes de Brasilia pourrait marquer un tournant, s’il ne reste pas lettre morte. L’implication des chefs d’État présents, dont ceux de la République dominicaine et de la Guyane, témoigne d’un frémissement régional. Une volonté d’aborder le problème autrement, de prendre à bras-le-corps une responsabilité qui dépasse les frontières. Mais pour que cette volonté devienne action, il faudra plus que des déclarations. Il faudra une constance dans l’engagement, une sincérité dans les alliances, une capacité à remettre en question les schémas anciens. L’histoire d’Haïti ne s’arrête pas au mot « crise ». Elle commence bien avant, dans un cri de liberté qui résonne encore. Ce cri, Lula l’a fait sien. Et en cela, il a rappelé que l’espoir ne vient pas toujours des puissants. Il peut jaillir d’une voix, d’un geste, d’un sommet tenu loin des projecteurs habituels. Il ne s’agit plus de plaindre Haïti. Il ne s’agit plus de la réformer, de la surveiller, de la corriger. Il s’agit de la reconnaître. De lui permettre de se réconcilier avec son propre destin, sans être entravée par les chaînes invisibles que lui imposent les puissances modernes. Ce que Lula a lancé à la face du monde n’est pas un simple plaidoyer. C’est un appel à la justice. Une justice qui ne se mesure pas en millions de dollars ou en missions militaires, mais en reconnaissance. Reconnaissance d’un passé glorieux trop souvent piétiné, reconnaissance d’un présent douloureux trop souvent ignoré. Haïti n’a pas besoin d’être sauvée. Elle a besoin qu’on cesse de l’étouffer. Ce n’est pas une cause perdue, c’est une voix qu’on n’a pas assez écoutée. Et cette voix, aujourd’hui, résonne à Brasilia comme elle résonnait jadis aux Gonaïves, à Vertières, à Bois-Caïman. Non pour mendier, mais pour dire haut : nous sommes là, debout, et nous méritons mieux que l’oubli. Car au fond, ce n’est pas Haïti qu’il faut changer. C’est le regard q Continue Reading

    • Merci à toutes et à tous pour vos mots généreux, ça me touche. Je suis heureux que le blog vous inspire, vous aide, ou vous donne envie de lire davantage. Pour ceux qui veulent suivre les prochains articles : vous pouvez vous abonner (Newsletter si disponible sur le site). Et à Jared : excellente question, j’essaie toujours de m’appuyer sur des sources solides, et je peux préciser/référencer davantage si un point vous semble flou. Pour les demandes de contact (AOL / correspondance / question perso) : écrivez-moi via l’email à la page « Contact » du site, c’est le plus simple.

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  • Victor-Lévy Beaulieu, ou l’insolence d’un pays qui s’écrit « Moi, je suis un pays. Et ce pays-là n’est pas encore indépendant. » — Victor-Lévy Beaulieu Il y a des morts qui réveillent. Des départs qui, loin de plonger dans le silence, appellent à l’écho. Ce 9 juin 2025, le Québec a perdu un géant. Un homme-orage. Un homme-forêt. Un homme-livre. Victor-Lévy Beaulieu est mort. Et pourtant, quelque chose en nous — et autour de nous — s’est levé. Il ne s’agit pas ici d’un simple écrivain qu’on enterre. Non. Il s’agit d’un pan entier de la littérature québécoise, un bastion de la pensée libre, un rebelle de plume qui a défié les normes comme on brise les chaînes. VLB, c’était l’écriture comme insoumission, le roman comme territoire, la langue comme souveraineté. L’homme qui écrivait plus vite que son époque Il faudrait un dictionnaire pour contenir VLB. Ou alors un labyrinthe. Car le personnage n’a jamais aimé les lignes droites. Il écrivait avec les tripes, avec la sueur, avec le feu d’un pays encore à naître. Né en 1945, il fut l’enfant d’un Québec rural, complexe, catholique, fermé sur lui-même… mais dont il pressentait déjà la métamorphose. Avec Mémoires d’outre-tonneau, La Nuitte de Malcomm Hudd, Monsieur Melville, Antiterre ou L’Héritage, Beaulieu n’écrivait pas pour plaire. Il écrivait pour comprendre, pour secouer, pour bâtir. Il fut un bâtisseur d’univers. Un faiseur de lexiques. Un dramaturge impitoyable. Un chroniqueur-massue. Un pamphlétaire à sang froid. Et tout cela, dans un seul souffle. Le sien. VLB a souvent dit qu’il écrivait « contre la bêtise ». Il aurait pu écrire contre la tiédeur. Car il n’a jamais été tiède. Ses mots étaient acides, brûlants, parfois crus. Mais toujours justes. Il avait ce génie d’ériger une phrase comme on bâtit une barricade. Sa langue, brassée d’archaïsmes assumés, de joual épuré, de classicisme impie, était une révolution. Il a donné à la langue québécoise une densité que peu osaient, une musicalité rugueuse, une beauté violente. Chez lui, le mot n’était jamais décoratif. Il était outil, arme, offrande. Et que dire de sa maison d’édition, Trois-Pistoles, fondée à contre-courant des modes, des subventions et des compromis ? VLB y publiait ce qu’il voulait lire. Il se fichait des circuits. Il croyait dans la vitalité d’un pays qui pense et qui s’écrit par lui-même. Le Québec, son inépuisable personnage Beaulieu n’a jamais quitté le Québec, même quand il voyageait. Il portait son pays dans ses phrases comme un cœur dans une cage thoracique. Il a parlé de ses maux, de ses silences, de ses trahisons, de ses grandeurs. VLB a été critique envers tout le monde, y compris envers les siens. Il n’a jamais renoncé à l’idée d’un Québec libre — libre dans sa langue, dans sa pensée, dans sa chair. Il a vu passer les Révolutions tranquilles et les renoncements doux. Il a observé la dérive molle du rêve souverainiste et il l’a criée. Il a déchiré les idoles, mais jamais le peuple. Il enrageait pour le peuple. Il écrivait pour ceux qu’on oublie, pour les illettrés, pour les pauvres, pour les perdants magnifiques de l’Histoire. Victor-Lévy Beaulieu n’est pas une statue. Il est une brèche. Une voix qui continue de circuler dans les artères de ce Québec inquiet. Ce n’est pas un hasard si tant de jeunes écrivains lui doivent tout sans le savoir. Il a ouvert la voie à une littérature décomplexée, audacieuse, organique, rugueuse. Une littérature de sang, pas de salon. Aujourd’hui, il meurt comme il a vécu : sans compromis, sans flafla. Mais l’éditeur qu’il était laisse derrière lui des centaines d’ouvrages, des milliers de pages, une bibliothèque entière d’intensité. Il laisse aussi un avertissement : le Québec ne survivra pas s’il ne s’écrit pas lui-même. Un Haïtien… lui dit merci Je suis né ailleurs, là où les tremblements de terre précèdent ceux de la langue. Mais j’ai été adopté par le Québec. Je le suis encore par l’écriture. Et parmi ceux qui m’ont fait aimer ce pays, ses mots, ses râles, ses montagnes et ses révoltes, il y a, VLB. Il m’a appris qu’on ne demande pas la permission d’écrire. Qu’on n’attend pas l’approbation des puissants. Qu’on forge sa parole à même les blessures du peuple. Qu’on peut aimer un pays en le grondant. En l’élevant. En le hurlant. Alors aujourd’hui, je le salue. Non pas comme un monument. Mais comme une étincelle qui refuse de s’éteindre. Un homme qui, toute sa vie, a refusé d’être domestiqué. Un écrivain dont la liberté fait peur… parce qu’elle donne envie de vivre debout. Victor-Lévy Beaulieu est mort. Mais sa mort n’est pas un silence. C’est une alarme. Un rappel. Il nous faut des écrivains qui dérangent. Il nous faut des voix qui n’ont pas peur du peuple. Il nous faut des maisons d’édition au fond de la forêt. Il nous faut des mots qui sentent le bois, la chair, le feu. Le Québec est en deuil. Mais qu’il n’en fasse pas une berceuse. Qu’il s’en serve comme tremplin. Pour relire VLB. Pour s’écrire. Pour se redresser. Et moi, du fond de mes racines haïtiennes, j’envoie à ce géant québécois un dernier salut : Merci, VLB.Tu nous laisses la langu Continue Reading

  • Du chemin de fer clandestin aux réfugiés haïtiens Il fut un temps, pas si lointain, où des hommes et des femmes, la peau foncée, les pieds nus, le souffle court, fuyaient l’esclavage des plantations du Sud des États-Unis. Leur seul espoir tenait dans un murmure : Underground Railroad. Ce n’était ni une gare ni un train, mais une toile de solidarité humaine. Un réseau d’abolitionnistes, de Noirs affranchis, de Quakers, de paysans, de ministres religieux, tendait la main dans l’obscurité à ces âmes traquées par la loi. Leur destination ? Le Nord. Et plus loin encore : le Canada. Un territoire où, du moins sur le papier, l’esclavage avait été aboli et où l’on pouvait espérer un répit. Chaque grange, chaque cave, chaque église devenait un point de lumière dans leur nuit interminable. Plus de 30 000 anciens esclaves ont ainsi atteint le Haut-Canada, aujourd’hui l’Ontario, avant 1865. Ils n’étaient ni documents à remplir, ni quotas à respecter. Ils étaient des humains. On les cachait, on les nourrissait, on les écoutait. Ils arrivaient au bout de leur peur, avec leur nom, leur dignité et leur silence. Ce Canada, aujourd’hui riche et stable, s’est bâti aussi avec le souffle de ces vies brisées venues chercher refuge. Les traversées continuent Un siècle et demi plus tard, d’autres silhouettes noires longent les frontières, les papiers tremblants dans la poche, ou parfois sans papiers du tout. Ils viennent d’Haïti, d’un pays où les catastrophes naturelles rivalisent avec les catastrophes politiques. Ils fuient non pas l’esclavage légal, mais un esclavage diffus, rampant : celui des gangs, de la peur, des enlèvements, de la faim, de l’insécurité quotidienne. Ils ne traversent plus les champs de coton, mais les aéroports, les points d’entrée, les routes clandestines, les couloirs de l’espoir. Jusqu’à récemment, une lueur d’humanité avait été allumée par l’administration Biden : un programme d’immigration humanitaire permettant à plus d’un demi-million de personnes — Haïtiens, Cubains, Nicaraguayens, Vénézuéliens — de venir légalement aux États-Unis, après une sélection stricte. Une mesure imparfaite, mais qui avait le mérite de canaliser l’exil dans une voie plus digne, plus humaine. Ces personnes devaient avoir un parrain financier, passer une vérification de sécurité, et voyager par avion. Ce n’était pas l’Eldorado, mais c’était une main tendue. Mais voilà : Donald Trump, candidat redevenu Président des États-Unis, et capable de faire basculer les politiques d’un simple discours, a enterré ce programme. Dans un geste politique qui flatte les peurs et les réflexes identitaires de sa base électorale, il referme une porte. Il ne parle pas d’humains, mais de flux. Il ne voit pas des vies, mais des menaces. Le spectre du mur revient, toujours plus haut, toujours plus absurde. Et le Canada, dans tout cela ? La loi canadienne — en vertu de l’Entente sur les tiers pays sûrs signée avec les États-Unis — stipule qu’un demandeur d’asile arrivant du territoire américain ne peut déposer sa demande au Canada, car les États-Unis sont considérés comme un pays « sûr ». En somme, si vous avez mis les pieds aux États-Unis, vous êtes supposé y demander asile, et non en sortir pour le Canada. Mais la réalité est plus complexe que les ententes internationales. Car ce qui est « sûr » sur le papier ne l’est pas toujours dans la rue. Un Haïtien qui a fui le quartier de Carrefour-Feuilles pour échapper à un gang, qui a passé trois mois dans un abri à New York avec la peur au ventre d’être déporté, ne vit pas dans un pays sûr. Il vit dans l’attente, l’angoisse, la marginalité. Il vit dans un présent suspendu. Le Canada, heureusement, prévoit une exception importante à cette règle : l’exception des liens familiaux. Un demandeur d’asile qui a de la famille proche — un père ou une mère, un enfant, un frère ou une sœur, un grand-père ou une grand-mère, un petit-fils ou une petite-fille, un oncle ou une tante, un neveu ou une nièce — ou encore un époux, un conjoint de fait, un conjoint de même sexe ou un tuteur légal, résidant légalement au Canada, peut, même en provenance des États-Unis, être admissible à déposer sa demande ici. Parce que les liens du sang et du cœur valent plus que des frontières tracées à la règle. Il ne s’agit pas d’une faveur, mais d’un geste de reconnaissance humaine. Quand le monde devient incertain, quand les nations ferment les portes, la famille reste ce qui reste. Et l’État canadien, en maintenant cette exception, reconnaît que l’asile n’est pas seulement une procédure : c’est aussi un tissu relationnel, un appel du sang, de la mémoire, du devoir moral. Ce que l’Histoire nous enseigne Ce n’est pas la première fois que les peuples noirs doivent fuir les États-Unis pour survivre. Le Chemin de fer clandestin en est la preuve éclatante. Et aujourd’hui encore, ce sont les mêmes ressorts de peur et d’espoir qui poussent les Haïtiens à faire le chemin inverse : non plus du Sud vers le Nord, mais de la Floride vers Montréal, de Brooklyn vers Ottawa, de la terreur vers une hypothétique sécurité. Et dans les deux cas, ceux qui accueillent ont un rôle décisif. Hier, ce furent les abolitionnistes et les pasteurs. Aujourd’hui, ce sont les juges, les agents d’immigration, les avocats, la communauté haïtienne installée, les familles recomposées. Chacun peut devenir, à sa manière, un maillon du nouveau chemin de fer humanitaire. Mais il faut de la volonté. Et il faut de la mémoire. Le Canada se targue d’être un pays ouvert, juste, humaniste. Mais il ne suffit pas de proclamer ces valeurs : encore faut-il les appliquer, dans chaque cas individuel, dans chaque décision d’asile, dans chaque loi à adapter aux réalités mouvantes du monde. Refuser l’asile à un Haïtien parce qu’il a transité par les États-Unis, sans examiner la nature réelle de ce transit, c’est insulter notre propre histoire. C’est oublier que nous avons déjà été cette terre-refuge. C’est renier la promesse faite aux esclaves d’hier : ici, vous serez libres. Et si nous sommes aujourd’hui héritiers de cette promesse, alors nous devons en être dignes. Non pas par charité, mais par cohérence morale. L’exil ne ment jamais L’exil est une parole sans mots. Un cri qu’aucune frontière ne peut retenir. Il nous dit ce que les bulletins de nouvelles cachent. Il nous révèle, en creux, ce que le monde devient. Et si nous ne sommes plus capables d’accueillir ce cri, si nous érigeons des murs juridiques et des frontières glacées à la place de ponts et de passerelles, alors nous ne sommes plus qu’un territoire. Pas une nation. Du chemin de fer clandestin aux couloirs humanitaires, de l’esclave en fuite à l’exilé moderne, c’est la même trajectoire : celle d’un corps noir traversant le continent pour survivre. À nous de décider si nous voulons être du côté de l’Histoire ou de l’amnésie. Il est facile de tracer des lignes sur une carte. Plus difficile de les effacer dans sa tête. Mais un jour viendra — car ces jours viennent toujours — où l’enfant que vous avez refusé à la frontière enseignera peut-être à votre propre petit-fils l’alphabet, les soins, la compassion ou l’architecture du monde. Les pays changent. Les peuples bougent. Mais la dignité humaine, elle, ne migre pas : elle s’impose ou elle se trahit. Et souvent, elle revient frapper à la porte de ceux qui l’ont un jour fermée. Alors posez-vous cette question, une seule, sans peur : si ce réfugié était vous, que voudriez-vous que l’on voie d’abord ? Votr Continue Reading

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