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  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    Le triomphe des trolls Autrefois, l’information reposait sur la vérification des faits. Aujourd’hui, le vrai et le faux se confondent dans un flot de “fake news”, de moqueries et de désinformation. Ce n’est plus la vérité qui compte, mais le nombre de “views” et de “followers”. Quand une absurdité politique est prise au sérieux autant qu’un fait avéré, c’est le triomphe des “trolls” sur l’intelligence collective. Il fut un temps où l’absurde était une forme d’art. Où l’on reconnaissait une bonne blague à sa chute et un bon canular à son ingénieuse exagération. Mais ce temps-là semble révolu. Désormais, l’absurde n’est plus un jeu, il est une stratégie. Une arme de destruction massive de la raison. Nous vivons l’ère du trolling triomphant, où le canular et la calomnie ne sont plus de simples distractions, mais des outils de domination culturelle et politique. La réalité, autrefois sacrée, se tord sous les doigts agiles de milliers de trolls qui façonnent le monde à leur image : moqueur, chaotique et imprévisible. Trump et Vance côte à côte en 2024, lors d’une cérémonie d’hommage aux attentats du 11 septembre 2001 (Wikimedia). L’empire du rire jaune Prenez un événement quelconque—disons, une sortie de route d’un politicien sur un sujet brûlant. Ajoutez-y une surcouche d’exagération grotesque, un soupçon de désinformation, et laissez mijoter sur les réseaux sociaux pendant quelques heures. Vous obtenez une memeification instantanée, où l’ironie et la désinformation fusionnent dans un maelström jubilatoire. Ainsi, lorsque J.D. Vance, candidat à la vice-présidence américaine, a relayé sur Facebook l’accusation selon laquelle des migrants haïtiens réinstallés à Springfield, dans l’Ohio, volaient et mangeaient les animaux domestiques des habitants – une allégation qui a ensuite été démentie –, beaucoup ont cru à une blague. Mais non. L’information, bien que fausse, s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps, où l’absurde et le réel se confondent au point de devenir indiscernables. D’autant plus que cette rumeur a été reprise et amplifiée par Donald Trump lui-même, ajoutant ainsi une couche supplémentaire de chaos à un débat public déjà saturé de désinformation. À LIRE AUSSI : Chats et chiens : le dernier rempart de la démocratie américaine D’autres exemples pullulent. Au Brésil, Jair Bolsonaro s’est illustré en affirmant que le vaccin Pfizer pouvait provoquer des mutations étranges chez les vaccinés, suggérant qu’ils pourraient se transformer en “femmes à barbe” ou en “crocodiles”. Pendant ce temps, en Tanzanie, l’ancien président John Magufuli prônait des méthodes peu orthodoxes pour lutter contre le coronavirus : il affirmait que la prière et les inhalations de vapeur à base de plantes suffisaient à guérir du virus. Allant plus loin, il a voulu démontrer l’inefficacité des tests en faisant analyser des échantillons provenant d’une papaye, d’une caille et d’une chèvre. Lorsque ces tests se sont révélés positifs, il s’en est servi pour discréditer les protocoles sanitaires et semer le doute sur la pandémie. Le problème ? Dans cette grande fête du grotesque, il devient impossible de distinguer le vrai du faux. L’information se dissout dans l’ironie. Un fait avéré devient une opinion, et une plaisanterie devient une vérité alternative. Et lorsque tout devient une blague potentielle, plus personne ne rit vraiment. Jair Bolsonaro présidant une réunion sur la situation du Brésil durant la pandémie de Covid-19 (avril 2020). (Wikimedia) Le troll en chef D’aucuns diront que ce règne du trollisme a été inauguré il y a bien longtemps, avec l’émergence des premières figures politiques qui ont compris qu’il était plus efficace de provoquer que de convaincre. Pourquoi se fatiguer à défendre une idée quand il suffit d’attaquer l’idée adverse avec une pique bien sentie ? Le trolling est une arme redoutable : il permet d’attaquer sans jamais se défendre. Si vous êtes pris en flagrant délit de mensonge, vous pouvez toujours dire que c’était une blague. Si vous insultez quelqu’un, vous pouvez prétendre que c’était du second degré. Si vous colportez une absurdité, vous pouvez clamer qu’il appartient à chacun de se faire sa propre opinion. Cette technique a été brillamment utilisée par certaines figures politiques contemporaines, comme Donald Trump dont la communication, bien avant son entrée en politique, reposait déjà sur un mélange savamment dosé d’outrance, d’ironie et de désinformation. En 2012, alors qu’il n’était encore ni président ni candidat, il affirmait que le concept de réchauffement climatique était une invention chinoise destinée à nuire à l’économie américaine. Il a prétendu plus tard qu’il plaisantait, mais depuis des années, il n’a cessé de qualifier le changement climatique de canular. Il savait très bien ce qu’il faisait : déclencher un débat où le ridicule de son affirmation devenait sa propre protection. Ceux qui prenaient la phrase au sérieux s’indignaient, ceux qui la prenaient pour une plaisanterie rigolaient… et pendant ce temps-là, la question du climat devenait un spectacle, au lieu d’un sujet d’action politique. La démonstration fut poussée à son paroxysme lorsqu’il prêta serment en janvier 2025 et, dans la foulée, annonça, pour un seconde fois, le retrait immédiat de son pays de l’Accord de Paris. Un geste purement symbolique pour ses partisans, une catastrophe pour ses détracteurs, mais surtout une nouvelle diversion qui détourna l’attention du fond du problème. À LIRE AUSSI : Xénophobie 2.0 : Musk et Trump, sauveurs d’animaux et oppresseurs d’humanité Plus proche de nous, en Europe, les fake news transphobes visant Brigitte Macron illustrent parfaitement comment des rumeurs absurdes peuvent prendre une ampleur inattendue. Une théorie du complot prétendant que la Première dame de France était une femme transgenre a circulé sur les réseaux sociaux, relayée par des sphères complotistes et d’extrême droite. Cette rumeur s’est propagée dans des cercles en ligne où les fausses informations se nourrissent les unes des autres, créant un effet de bulle informationnelle. Les communautés qui adhèrent à ces récits finissent par les renforcer mutuellement, jusqu’à ce que l’absurde prenne des allures de vérité pour ceux qui veulent y croire. Deux femmes ont été condamnées pour diffamation après avoir diffusé ces accusations sans fondement. Dans un monde où la communication est plus importante que la cohérence, le troll est une figure imbattable. Il ne cherche pas à avoir raison. Il cherche tout simplement à occuper l’espace. Brigitte Macron en 2022 lors du lancement de l’opération Pièces jaunes. (Wikimedia) Quand la vérité perd son duel Autrefois, on se souciait des faits. Aujourd’hui, ce sont les faits qui doivent se soucier d’eux-mêmes. Un exemple frappant : dans certaines études, des chercheurs ont découvert que des fake news se propagent six fois plus vite que les informations vérifiées (étude du MIT). La raison ? Les fausses nouvelles, souvent plus spectaculaires, plus scandaleuses, et surtout plus amusantes, attirent davantage l’attention. Les réseaux sociaux ont exacerbé ce phénomène en récompensant les contenus les plus partagés, non les plus véridiques. Les algorithmes favorisent l’engagement, et quoi de plus engageant qu’une information scandaleuse ou absurde ? À LIRE AUSSI : Elon Musk et l’argent-roi : quand la fortune dévore la démocratie On se souvient de l’histoire du Pizzagate, où une rumeur absurde affirmant qu’une pizzeria de Washington abritait un réseau pédophile impliquant des politiciens de premier plan a conduit un homme armé à s’y rendre pour « enquêter ». L’histoire était fausse de bout en bout, mais cela n’a pas empêché des milliers de personnes d’y croire. Dans cet écosystème, le troll est roi. Il n’a pas besoin d’être crédible, il lui suffit d’être divertissant. Un simple tweet peut provoquer une panique mondiale. Une fausse rumeur, bien tournée, peut influencer une élection. Et face à cela, que reste-t-il aux journalistes, aux historiens, aux scientifiques ? Leur travail fastidieux de vérification n’a plus la cote. Il est bien plus excitant de croire que la Terre est plate, que les vaccins contiennent des puces électroniques ou que les chats dirigent secrètement le monde depuis des millénaires. D’ailleurs, qui sommes-nous pour prétendre le contraire ? Peut-être que, dans cette ère du trolling, la vérité elle-même est devenue une forme d’arrogance. « Pizzagate » : La pizzeria Comet Ping Pong, lieu clé de la théorie, à Washington, D.C. (Wikimedia) Le grand carnaval de l’absurde Dans ce monde nouveau, où tout est moquerie, où tout est potentiellement faux, il ne reste qu’une chose à faire : participer au grand carnaval de l’absurde. Soyons réalistes : nous n’avons aucune chance contre les trolls. Trop nombreux, trop rapides, trop inventifs. Ils ont compris avant tout le monde que l’algorithme récompense le scandale et que l’indignation est une drogue dure. Alors autant s’amuser un peu. D’ici quelques années, nous aurons peut-être des ministres issus de la télé-réalité, des lois votées par sondages Twitter, et des débats parlementaires retransmis sous forme de vidéos TikTok avec des filtres de chatons. Après tout, pourquoi pas ? À LIRE AUSSI : Le Grand Fabricant ! Ce n’est pas de la science-fiction. En Ukraine, un comédien est devenu président après avoir incarné un président fictif dans une série télé, avant de se transformer en chef de guerre face à l’invasion russe. Aux États-Unis, un ancien gouverneur de Californie était d’abord une star du cinéma d’action. En Italie, un mouvement politique entier a été fondé par un humoriste. En Haïti, un chanteur grivois et provocateur est devenu président, après avoir fait carrière avec des paroles parfois polémiques et irrévérencieuses. La seule question qui reste en suspens est : à quel moment exactement avons-nous perdu la partie ? Était-ce lorsque les premiers forums en ligne ont vu naître les premiers trolls ? Était-ce lorsque les chaînes d’info en continu ont décidé que le buzz valait mieux que l’investigation ? Ou bien était-ce lorsque nous avons cessé de rire des blagues pour commencer à élire les comiques ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : nous sommes maintenant à la merci du règne du rire. Pas celui qui éclaire et qui libère, mais celui qui écrase et qui égare. Alors, à tous les trolls, les moqueurs et les faussaires du réel : bravo ! Vous avez gagné ! Mais au fait… Était-ce Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    « L’Ombre animale » de Makenzy Orcel, un manifeste contre l’effacement Publié en 2016 aux Éditions Zulma, réédité en 2017 chez Points et plus récemment en 2024 aux Éditions Rivages (Poche), « L’Ombre animale » est une œuvre majeure de Makenzy Orcel, couronnée par le Prix Louis-Guilloux et le Prix Littérature-monde (Étonnants Voyageurs) en 2016. Ce roman d’une intensité rare, à la croisée du conte, du poème et du récit de vie, explore avec une puissance incantatoire les thèmes de la mémoire, de l’injustice et de la condition humaine. Avec une prose hypnotique et un rythme oscillant entre le chant funèbre et la litanie de l’opprimé, Orcel nous entraîne dans un monologue posthume où les frontières entre la vie et la mort s’effacent. Son récit, profondément ancré dans la culture haïtienne, met en lumière des existences marquées par la misère et la violence sociale. Raconté par une narratrice défunte, le roman s’apparente à une longue confession où s’entremêlent souvenirs, douleur et quête de sens. Loin d’une narration classique avec une intrigue linéaire, Orcel déconstruit les conventions pour livrer une fresque où le langage devient le dernier refuge de ceux à qui tout a été refusé. L’univers qu’il peint, brutal et sans concession, est celui d’un village marqué par la pauvreté, la superstition et la loi du plus fort. Les âmes errent, et la frontière entre les vivants et les morts semble se dissoudre dans un texte où les voix résonnent au-delà de la tombe. L’originalité du roman réside dans son absence de ponctuation forte et sa structure fragmentée. Ce flux ininterrompu de paroles donne l’impression d’une voix qui s’élève des limbes, cherchant à briser le silence imposé de son vivant. En s’adressant à un « Toi » invisible, la narratrice défunte fait résonner son cri à travers les âges, interpellant autant le lecteur que les ombres du passé. Sa parole est enfin libérée, affranchie des interdits, et elle se répand sans entrave, traversant le texte comme une plainte, un souffle venu d’un ailleurs où la vie n’est plus qu’un lointain écho. « je suis le rare cadavre ici qui n’ait pas été tué par un coup de magie, un coup de machette dans la nuque ou une expédition vaudou, il n’y aura pas d’enquête, de prestidigitation policière, de suspense à couper le souffle comme dans les films et les romans – et je te le dis tout de suite, ce n’est pas une histoire –, je suis morte de ma belle mort, c’était l’heure de m’en aller, c’est tout, et maintenant que je ne suis plus de ton monde où l’on monopolise tout – les chances, la parole, l’amour, le pouvoir – et que j’ai enfin droit à la parole, à un peu d’existence, je vais parler, parler sans arrêt […] » Une voix venue d’outre-tombe : entre mémoire et révolte La narratrice, morte d’une « belle mort », contrairement aux autres âmes du village fauchées par la machette ou la magie, trouve enfin la liberté de dire ce qui lui fut refusé de son vivant. Sa parole devient un exutoire, un cri libérateur qui rompt avec l’oubli et la résignation. À travers elle, Orcel redonne une voix aux oubliés, aux humiliés, à ces femmes brisées par le poids des traditions et du patriarcat. Le regard qu’elle porte sur son passé est empreint d’amertume et de lucidité. Elle décrit un monde où les mots lui étaient interdits, où parler était un danger, un luxe qu’elle ne pouvait se permettre. Ce mutisme imposé est le reflet d’une société où les femmes ne peuvent que subir sans jamais exprimer leur douleur ou leur révolte. Mais la mort devient ici une délivrance paradoxale : c’est dans cet état spectral qu’elle acquiert enfin le droit de parler, de dire l’indicible, de dénoncer les injustices qu’elle a vécues et observées. Cette prise de parole posthume donne au roman une portée universelle, car au-delà de son histoire individuelle, la narratrice incarne toutes ces voix féminines qui ont été réduites au silence à travers l’histoire. Son discours oscille ainsi entre réminiscences douloureuses et observations amères sur la société qui l’a façonnée. En interpellant ce « Toi » invisible, elle s’adresse non seulement à une présence inconnue, mais aussi au lecteur lui-même, l’invitant à devenir témoin de son récit. Ce procédé narratif crée une proximité troublante, comme si nous étions directement interpellés par l’âme errante de cette femme dont la souffrance et la colère ne peuvent plus être contenues. Ce lien intime entre la narratrice et son interlocuteur confère au texte une charge émotionnelle saisissante. Le roman nous fait également réfléchir sur la mémoire et sur la manière dont elle est transmise. Que reste-t-il de ceux qui disparaissent ? Comment perpétuer leur souvenir dans un monde qui cherche à les effacer ? En faisant entendre sa voix depuis l’au-delà, la narratrice refuse l’oubli, elle impose son existence, sa douleur et sa vérité. Son monologue devient un acte de résistance contre l’effacement et l’indifférence, une affirmation de son humanité dans un univers qui l’a niée. « dans ce village la mort et la vie se promenaient main dans la main, les cases ressemblaient à des tombes, comme si on était tous des morts enterrés, ou des vivants qui attendent impatiemment leur tour pour entrer au pays sans chapeau, la nôtre était fichée au bord de la route tel un point au fond d’un tableau, j’ai longtemps cru qu’elle était habitée par d’anciens fantômes qui n’arrivaient pas à trouver le repos et se baladaient la nuit entre ces quatre murs pour tuer le temps […] » Une tragédie ancrée dans la violence sociale et patriarcale L’Ombre animale, Éditions Zulma, 2017 Si la voix de la narratrice défunte domine le texte, son récit est peuplé de figures dont les destins, souvent tragiques, incarnent la brutalité du monde décrit par Orcel. Parmi eux, le père Makenzy, dont l’ombre plane sur le récit, est une figure ambivalente, à la fois pilier et oppresseur. À travers lui, c’est toute la mécanique patriarcale qui se dévoile : les hommes ont le pouvoir, mais sont aussi les prisonniers d’un système qu’ils alimentent malgré eux. Les violences décrites dans le roman ne sont pas seulement physiques ; elles sont aussi mentales, culturelles et symboliques. Elles façonnent des existences entières, emprisonnant les individus dans des rôles prédéfinis dont il est presque impossible de s’échapper. Les femmes sont reléguées à des positions de soumission, contraintes de taire leurs désirs, leurs souffrances et leurs ambitions. Quant aux hommes, bien qu’ils détiennent l’autorité, ils ne sont pas nécessairement maîtres de leur destin : ils reproduisent inconsciemment les schémas de domination qu’ils ont eux-mêmes subis. Orcel met en lumière cette spirale infernale où la violence devient un mode de fonctionnement normalisé. Les traditions, loin d’être des repères bienveillants, servent souvent de justification aux pires injustices. Le roman illustre ainsi comment ces structures sociales oppressives se perpétuent de génération en génération, enfermant les individus dans un cycle de douleur et de résignation. L’enfance de la narratrice est marquée par cette dureté. Privée d’insouciance, elle grandit dans un environnement où l’affection et le réconfort sont inexistants, où seule la survie importe. L’amour, s’il existe, est condamné à rester silencieux, interdit, entravé par des règles tacites et oppressantes. « aux yeux de cette face de gibbon de Makenzy, j’étais de l’argent perdu, la petite pute comme sa mère à qui rien ne faisait ni chaud ni froid, qui se moquait de tout, qu’est-ce que je foutais là, je n’aurais pas dû venir au monde, Makenzy refusait de le dire comme ça, mais c’était exactement ça, les créatures comme moi ça reste recroquevillée dans son néant, ça vient pas emmerder le monde […] » Un style hypnotique et une structure éclatée L’Ombre animale, Éd. Points (n° P4553) 2017 L’une des grandes forces de L’Ombre animale réside dans la puissance de son écriture. Orcel adopte une langue à la fois crue et poétique, mêlant lyrisme et réalisme avec une maîtrise impressionnante. Son style rappelle celui de Faulkner ou de Céline, par son usage du monologue intérieur et sa structure déconstruite qui laisse place à un flot de pensées ininterrompu. Cette absence de ponctuation forte et la construction fragmentée du texte plongent le lecteur dans une expérience immersive et sensorielle. L’écriture devient un souffle, une voix qui traverse le temps et les espaces, un murmure obsédant qui ne laisse aucun répit. Elle donne une impression d’urgence, de besoin absolu de dire, de ne pas laisser la mémoire sombrer dans l’oubli. Cette écriture brutale et poétique à la fois transforme le roman en une expérience presque physique, où les mots ne sont pas simplement lus, mais ressentis dans leur intensité. Orcel semble vouloir briser toutes les structures narratives classiques pour nous placer face à une parole brute, authentique, libérée des carcans formels. En refusant la ponctuation traditionnelle et en jouant sur la répétition, l’oralité et le rythme, il nous oblige à écouter cette voix venue d’ailleurs, à ressentir son souffle, sa douleur et sa détermination. « la nuit était épaisse, discrète comme un homme qu’on cherche à abattre, je me levais doucement de mon lit, j’avançais au ralenti de mes pieds de fumée, nous sommes tous attirés par le vide, me disais-je bizarrement, j’étais ce vide par lequel j’étais attirée, je flottais, comme dans ces mises en scène où l’on a l’impression que les comédiens veulent attraper un oiseau et font en sorte qu’il ne leur échappe pas, un coup d’œil sur le mur, tous les murs sans fenêtres que je pouvais imaginer, mon ombre n’y était pas, je n’avais plus d’ombre, mon ombre animale s’était-elle fait bouffer par la nuit […] » Une conclusion entre fatalité et espoir fragile Rivages Poche, août 2024 288 pages Si L’Ombre animale est un roman sombre, hanté par la violence et l’injustice, il ne se résume pas à une simple fresque tragique. En donnant la parole à une défunte, Orcel interroge la transmission de la mémoire et la puissance du langage face à l’oubli. Il fait de la parole un acte ultime de résistance, un souffle qui persiste même lorsque le corps a disparu, une présence qui refuse l’effacement. La narratrice, bien que morte, continue d’exister à travers ses mots, et son témoignage devient une empreinte indélébile, un cri qui traverse le temps et l’espace pour atteindre celui qui veut bien l’entendre. Dans cet univers où la fatalité semble régner en maître, où les destins sont brisés avant même d’avoir pu éclore, la narratrice trouve pourtant un moyen de résister : en parlant. Son discours, bien que marqué par la douleur et la désillusion, est aussi une affirmation de son existence. Il rappelle que même dans la mort, une voix peut survivre, que les mots peuvent transcender la disparition physique et continuer à résonner au-delà du temps. Par ce monologue ininterrompu, elle refuse de sombrer dans l’oubli, elle impose sa mémoire au monde et l’ancre dans un récit où chaque phrase est une pierre dressée contre l’indifférence. Orcel nous laisse ainsi avec une réflexion puissante sur la mémoire collective et la transmission du vécu. À travers l’histoire de cette femme qui n’a jamais eu droit à la parole de son vivant, mais qui s’exprime après la mort avec une force inouïe, il nous interroge sur notre propre rapport à ceux que l’histoire tente d’effacer. Son roman est un tombeau de mots érigé pour toutes ces voix réduites au silence, un hommage à celles et ceux dont l’existence a été écrasée par des structures oppressives, mais dont la mémoire continue de flotter comme une ombre insoumise. À la fin du roman, il ne reste que cette voix, ce flux de paroles qui défie le néant, cette force qui refuse de s’éteindre. L’éternité n’est peut-être rien d’autre que cela : parler encore, même quand il ne reste plus personne pour répondre. Dans L’Ombre animale, Makenzy Orcel nous offre un texte incantatoire et bouleversant, une œuvre d’une intensité rare qui s’inscrit comme un chant funèbre, un poème enragé contre l’injustice, et une ultime tentative de faire entendre ce que le monde a voulu taire. « le temps passeavec ses loupsses faux fous riresses camions chargés vers les villesje suis sa puanteurla puanteur qui n’a pas droit aux larmesaux obsèqueset toutes ces choses dont les mortsse foutent pas malje ne suis pas morteje vais à ma rencontreje t’avais prévenu, ça n’a absolument rien à voir avec une histoire, je ne ferai toujours que vomir, crier, pour ne pas m’étouffer, la parole des morts est une parole solitaire, car les vivants sont des vases vides, ils n’ont d’écoute que pour eux-mêmes, je crains que tout ce que j’ai fait depuis tout ce temps c’est de causer avec moi-même, jouir en grattant rageusement ma plaie, je suis une charogne, je m’appelle Toi, comme ma mère, comme ma grand-mère, comme la grand-mère de ma grand-mère, dans notre village les filles portent toutes le prénom de leur mère, et toi comment tu t’appelles, vas-tu me raconter quelque chose… » Ainsi, L’Ombre animale se clôt sur cette parole qui persiste au-delà de la disparition, sur cette voix qui refuse de se taire et qui fait de la mémoire un ultime espace de résistance. En offrant un texte exigeant, bouleversant et habité, Makenzy Orcel ne nous donne pas simplement à lire une histoire, mais à écouter un chant funèbre, un souffle poétique qui hante et interpelle. Car au-delà de cette femme qui parle depuis l’au-delà, c’est toute une humanité bafouée qui cherche à se faire entendre, un cri qui résonne dans l’obscurité, rappelant que la parole, même dans la mort, reste l’arme ultime Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    Canada face aux menaces de Trump : un bluff économique risqué ? Face aux menaces de Trump d’imposer des tarifs de 25 % sur les exportations canadiennes, le Canada hésite entre riposte et prudence. Une guerre commerciale semble inégale et risquée, tandis que d’autres options, comme la suspension des exportations d’hydroélectricité, pourraient se retourner contre lui. Quelle stratégie adopter pour éviter un choc économique majeur ? Si l’Histoire économique enseigne une chose, c’est que les guerres commerciales se terminent rarement à l’avantage des nations plus petites. Face à la menace du président américain Donald Trump d’imposer des tarifs douaniers de 25 % sur les exportations canadiennes, la tentation est grande pour le Canada de répliquer avec la même vigueur. Mais une riposte protectionniste risque d’être un boomerang économique aux conséquences bien plus lourdes pour le Canada que pour les États-Unis. En cherchant à imiter l’agressivité américaine, le Canada ne ferait que s’infliger des dommages collatéraux, tout en alimentant le jeu de Trump. La vraie question est donc la suivante : faut-il répondre coup pour coup ou opter pour une stratégie plus intelligente et pragmatique ? Doug Ford porte une casquette « Canada Is Not For Sale – Le Canada n’est pas à vendre » et met en garde les États-Unis contre des représailles « au-delà des tarifs douaniers » – 15 janvier 2025 L’asymétrie économique : Un rapport de force défavorable Le Canada, bien que riche en ressources naturelles et doté d’une économie diversifiée, reste structurellement dépendant du marché américain. En 2023, plus de 77 % des exportations canadiennes étaient destinées aux États-Unis, alors que les exportations américaines vers le Canada représentaient à peine 18 % de leur commerce extérieur1. Cette disparité rend toute escalade tarifaire extrêmement périlleuse pour Ottawa. L’idée de répliquer aux tarifs américains en instaurant des mesures équivalentes – comme l’a suggéré le premier ministre de l’Ontario Doug Ford en prônant une taxe “dollar pour dollar” – est séduisante sur le papier, mais économiquement irréaliste. Pour que l’impact soit réellement symétrique, le Canada devrait instaurer des droits de douane bien plus élevés que 25 % sur les importations américaines, ce qui, dans les faits, pénaliserait d’abord ses propres entreprises et consommateurs2. En 2018, lorsque Trump avait imposé des tarifs sur l’acier et l’aluminium canadiens, Ottawa avait répliqué avec des mesures similaires sur des produits américains comme le ketchup, le whisky et les produits agricoles3. L’effet avait été limité : les consommateurs canadiens ont vu les prix grimper et les entreprises touchées par la hausse des coûts ont été contraintes d’absorber ces hausses ou de les répercuter sur leurs clients. Ce précédent illustre bien que la réciprocité tarifaire, dans un rapport de force asymétrique, nuit davantage au Canada qu’aux États-Unis4. Frontière Canada-États-Unis (Photo: Adobe Stock) Une justification douteuse des tarifs douaniers Depuis qu’il a brandi sa menace pour la première fois, Donald Trump a justifié ces tarifs en accusant le Canada, le Mexique et la Chine de jouer un rôle dans la crise du fentanyl. Or, le trafic de cette drogue en provenance du Canada est extrêmement minime selon une analyse du Devoir. Pourtant, Trump continue d’utiliser cet argument pour légitimer ses mesures protectionnistes, jouant sur la peur et les tensions autour de la crise des opioïdes aux États-Unis. Cette stratégie lui permet de détourner l’attention des véritables sources du problème – notamment la production de fentanyl en Chine et son acheminement par le Mexique – et de justifier des politiques économiques qui servent avant tout ses intérêts électoraux. En réalité, la majorité du fentanyl entrant aux États-Unis provient de la Chine, sous forme de précurseurs chimiques expédiés vers des laboratoires clandestins au Mexique, où la drogue est fabriquée avant d’être introduite sur le marché américain. Un rapport du Congressional Research Service publié en 2023 souligne que plus de 90 % des saisies de fentanyl aux frontières américaines proviennent du Mexique, tandis que la part canadienne demeure marginale. Les groupes criminels mexicains, notamment le cartel de Sinaloa et le cartel Jalisco Nueva Generación, jouent un rôle clé dans la distribution de cette drogue aux États-Unis. De son côté, le Canada a mis en place des contrôles stricts sur les exportations de substances chimiques utilisées dans la production de fentanyl et collabore avec les États-Unis pour lutter contre ce fléau. Accuser Ottawa de complicité dans cette crise relève donc davantage d’une posture politique que d’une analyse factuelle des flux de drogue. Trump utilise également la menace de tarifs douaniers pour contraindre le Canada à renforcer la lutte contre la migration clandestine, tout en invoquant un déficit commercial qu’il juge insoutenable. À plusieurs reprises, il a affirmé que les États-Unis subventionnaient l’économie canadienne, avançant un déficit commercial de 200 à 250 milliards de dollars. Or, les données officielles démentent cette affirmation. Selon une étude du Centre for Future Work, basée sur les chiffres du Bureau du recensement des États-Unis, le déficit commercial réel des États-Unis avec le Canada s’élevait à 40,6 milliards de dollars américains en 2023, un chiffre bien inférieur à celui avancé par Trump. Ce déficit est essentiellement dû aux exportations canadiennes de pétrole et d’autres matières premières, qui représentent une part significative du commerce bilatéral. Si l’on exclut ces exportations énergétiques, le solde commercial entre les deux pays est beaucoup plus équilibré, voire en faveur des États-Unis. Certains analystes estiment que Trump cherche à forcer Ottawa à renégocier l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACÉUM) avant 2026, tandis que d’autres y voient une tentative de renflouer les finances publiques américaines. Son administration prévoit d’imposer des tarifs en deux étapes : une première vague pour pousser le Canada à adopter des mesures de sécurité aux frontières, suivie d’une seconde, plus large, en avril. En réponse aux tarifs douaniers de 25 % annoncés par Donald Trump, Justin Trudeau a soutenu hier «le principe de tarifs équivalents “dollar pour dollar”». (En 5 minutes / Journal de Montréal) Hydroélectricité québécoise : un levier illusoire ? L’une des idées avancées pour faire pression sur Washington consiste à réduire ou interrompre l’exportation d’électricité québécoise vers les États du Nord-Est américain. Ce levier paraît séduisant à première vue, mais il comporte un risque majeur : celui de pousser les États-Unis à accélérer leur transition vers d’autres sources d’énergie, notamment le gaz naturel5. Lors des négociations du contrat d’exportation d’hydroélectricité québécoise vers le Massachusetts, les producteurs américains de gaz naturel avaient déjà cherché à convaincre cet État qu’il pouvait très bien se passer du Québec6. Si Trump décidait de favoriser encore davantage cette filière en augmentant la production de gaz de schiste et en abaissant les régulations environnementales, le Québec se retrouverait en position de faiblesse. L’argument selon lequel “les Américains ont besoin de nous” pourrait donc s’effondrer en un instant7. De plus, la construction d’infrastructures gazières se fait beaucoup plus rapidement que celle des barrages hydroélectriques8. Si le Québec coupe l’approvisionnement en électricité, les États-Unis pourraient rapidement réajuster leur production, rendant cette manœuvre inefficace et nuisible à long terme pour l’économie québécoise9. La centrale hydroélectrique La Grande‑1 – (Eeyou Istchee Baie‑James, au Québec) Le piège protectionniste : une erreur stratégique pour le Canada Si le Canada choisit la voie du protectionnisme en réponse aux mesures américaines, il s’engage dans un combat qu’il ne peut pas gagner. Contrairement aux États-Unis, qui peuvent se permettre d’adopter une posture belliqueuse grâce à la taille de leur marché intérieur, le Canada repose sur une économie ouverte et dépendante des exportations10. Un protectionnisme excessif risquerait d’isoler le pays et d’effrayer les investisseurs étrangers, qui verraient d’un mauvais œil un durcissement des relations commerciales avec le principal partenaire du Canada11. En 2019, la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine avait montré à quel point les hausses de tarifs peuvent être destructrices12. En réponse aux taxes américaines, la Chine avait imposé des droits de douane sur les produits agricoles américains, ce qui avait entraîné une chute des exportations agricoles américaines vers la Chine13. Mais contrairement aux États-Unis, qui ont pu compenser ces pertes par des subventions massives à leurs agriculteurs, le Canada n’a pas les moyens de compenser de telles pertes pour ses propres industries14. Dans la guerre commerciale opposant la Chine et les Etats-Unis, savoir qui gagnera est déterminant. En effet, le leadership économique mondial est en jeu. Une autre voie : la diplomatie économique et la diversification Plutôt que d’entrer dans une guerre commerciale, le Canada a tout intérêt à jouer la carte de la diplomatie économique et de la diversification de ses marchés. Il ne s’agit pas d’accepter passivement les mesures protectionnistes de Trump, mais plutôt de répondre avec intelligence en consolidant ses partenariats avec l’Europe et l’Asie15. L’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne offre déjà une alternative précieuse en permettant aux entreprises canadiennes d’accéder à un marché de 450 millions de consommateurs16. De même, l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) ouvre des débouchés en Asie, notamment au Japon et en Australie17. Le Canada pourrait aussi intensifier ses efforts pour attirer des investissements étrangers dans des secteurs stratégiques, comme la technologie et l’énergie verte, afin de réduire sa dépendance au marché américain18. En renforçant ses infrastructures et en facilitant l’accès aux marchés internationaux, le pays pourrait se prémunir contre les turbulences politiques venant de Washington19. Prime Minister Trudeau meets with President Trump in London. December 3, 2019.r//rLe premier ministre Trudeau rencontre le président Trump à Londres. 3 décembre 2019. Fuir la surenchère et choisir la résilience Face aux menaces protectionnistes de Trump, la tentation de répondre coup pour coup est forte, mais ce serait une erreur stratégique. Le Canada ne gagnera pas une guerre commerciale contre les États-Unis et risquerait de s’infliger des dommages économiques sévères20. Plutôt que d’opter pour des représailles immédiates, Ottawa doit privilégier la résilience économique en accélérant la diversification de ses marchés et en renforçant ses alliances stratégiques21. Le pragmatisme doit primer sur la réaction impulsive. En choisissant une approche fondée sur la diplomatie commerciale et la consolidation de nouveaux partenariats, le Canada peut transformer une menace en opportunité et éviter de tomber dans le piège du protectionnisme. Après tout, une économie qui sait s’adapter est une économie qui prospère22. Références : Statistique Canada. « Exportations canadiennes par pays »https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1210001101Bank of Canada, “Trade Tariffs Impact on Economy”https://www.bankofcanada.ca/publications/mpr/mpr-2025-01-29/in-focus-1/Global Affairs Canada, “Steel and Aluminum Tariffs 2018″https://www.international.gc.ca/trade-commerce/economist-economiste/statistics-statistiques/monthly-mensuel.aspx?lang=fraThe Economist, “The Limits of Retaliatory Tariffs”https://www.economist.com/finance-and-economics/2019/06/06/the-limits-of-retaliatory-tariffsHydro-Québec, “Exportation d’électricité vers les États-Unis”https://www.hydroquebec.com/data/developpement-durable/pdf/exportation-electricite-etats-unis.pdfMassachusetts Energy Board, “Natural Gas vs Hydro Power”https://www.mass.gov/doc/natural-gas-vs-hydro-power-comparative-studyU.S. Energy Information Administration, “Natural Gas Production Growth”https://www.eia.gov/naturalgas/production/International Energy Agency, “Energy Transition and Infrastructure”https://www.iea.org/reports/energy-transitions-infrastructureGouvernement du Québec, “Impact of Electricity Export Restrictions”https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/impact-restrictions-exportation-electriciteFonds monétaire international, “Economic Dependency of Canada on U.S.”https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2023/05/15/Canada-US-Economic-Dependency-Analysis-531234Bloomberg, “Foreign Investment in Canada: Trends & Risks”https://www.bloomberg.com/news/articles/2024-01-15/foreign-investment-in-canada-trends-and-risksFinancial Times, “Trade War Between U.S. and China: Economic Consequences”https://www.ft.com/content/7b2a1f2e-8f3a-11e9-a1c1-51bf8f989972USDA, “China’s Retaliatory Tariffs on Agriculture”https://www.usda.gov/media/press-releases/2019/05/13/usda-analysis-chinas-retaliatory-tariffs-us-agricultural-productsWall Street Journal, “U.S. Government Farm Subsidies”https://www.wsj.com/articles/us-government-increases-farm-subsidies-amid-trade-war-11566543200Organisation mondiale du commerce, “Canada’s Trade Diversification Strategy”https://www.wto.org/english/tratop_e/tpr_e/s403_e.pdfCommission européenne, “Canada-EU Trade Agreement”https://ec.europa.eu/trade/policy/countries-and-regions/countries/canada/Secrétariat du PTPGP, “Pacific Trade Agreement Benefits”https://www.cptpp.org/resources/benefits-of-the-agreement/Banque mondiale, “Foreign Direct Investment in Canada” [https://data.worldbank.org/indicator/BX.KLT.DINV.CD.WD?locations=CA]Business Council of Canada, “Stratégie de résilience économique” https://thebusinesscouncil.ca/report/security-and-prosperity/Harvard Business Review, “Trade Wars: Winners & Losers”, 2023 https://hbr.org/2023/05/trade-wars-winners-losersChambre de commerce du Canada, “L’avenir commercial du Canada”, 2024 https://chamber.ca/publications/canadas-trade-future/OCDE, “Économies adaptatives et commerce”, 2023 https://www.oecd.org/trade/adaptive Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 3 mois

    Le Grand Fabricant ! Le Grand Fabricant, celui qu’on appelle l’Ingénieur des lignes droites, l’Architecte des barrières. Un homme avec des bras si larges qu’il croyait pouvoir mesurer la terre entière et dire : « Toi, tu restes ; toi, tu pars. Toi, tu es des nôtres ; toi, tu es l’autre. » Ce n’est pas un homme, non, c’est une fabrique ! Une usine ambulante de clôtures et de discours aux dents acérées, une machine qui broie les terres, broie les vies, et découpe l’horizon en morceaux qu’il garde pour lui, comme un chien garde son os. Crédit : Pixabay Depuis qu’il est monté sur le trône des Démocrassiques-Unis – oui, un trône ! Parce que cet homme ne gouverne pas, il règne ! – il s’est découvert une mission. Pas une petite mission, non. Une mission historique, une croisade : réparer les cartes et les peuples avec sa grande gomme magique. Il s’est levé un matin et a déclaré, avec une voix grave comme un tambour : « Je vais rendre sa pureté à cette grande et noble nation ! Elle a été souillée par des vagues ! Des vagues de ceux qui ne nous ressemblent pas, qui ne parlent pas comme nous, qui mangent des choses bizarres ! Mais à partir de maintenant, il n’y aura plus de vagues, que des murs. » Le Grand Fabricant des Frontières aime tracer. Il trace comme un enfant fougueux qui gribouille sur une feuille sans savoir qu’il rature l’avenir. Là où il passe, il y avait des routes poussiéreuses où les pieds humains dansaient ; il y avait des chants, des récits d’horizons partagés. Mais derrière lui, tout devient silencieux. Plus de rires. Juste des grilles et des postes de garde où l’on regarde les voyageurs avec des yeux aiguisés comme des couteaux. Il a construit une muraille si haute qu’elle touche presque les étoiles ! « Pour que personne ne vienne voler notre lumière », dit-il. Mais ce qu’il ne comprend pas, ce bâtisseur aveugle, c’est que le ciel appartient à tout le monde. Et si tu dresses un mur pour l’attraper, c’est toi qui finis enfermé. Crédit : Pixabay Les déportations Un jour, Le Grand Fabricant s’est levé, courroucé. Il a dit : « Ceux qui sont venus sans invitation ? Il faut qu’ils retournent d’où ils viennent. Même s’ils sont venus avant ma naissance, avant la naissance de mon père, avant même que mon peuple ait appris à marcher sur cette terre. Qu’ils partent ! » Il a balayé du regard des foules entières : des mères, des pères, des enfants aux pieds nus. Il les a appelés des chiffres, des “problèmes”, des “menaces”. Oh, comme il a bien travaillé ! Il a empilé des corps comme on empile des pierres pour bâtir des murs ; il a jeté des vies comme on jette des graines dans un désert stérile. Il a transformé des bateaux en cages, des avions en exils, des rêves en cauchemars. Mais écoute ! Écoute bien les cris des déportés. Ils ne crient pas seulement ; ils chantent aussi ! Parce que même dans l’exil, même dans la douleur, ils savent quelque chose que Le Grand Fabricant ignore : on peut voler une terre, mais pas une âme. Et un matin, ce grand géomètre de la haine a eu une idée : « Pourquoi ?  s’est-il demandé, devrait-on donner la terre aux enfants des ventres qui n’auraient jamais dû franchir mes murs ? » Alors, il a décrété que les enfants des mères illégales – même nés ici, même venus au monde sous le ciel de mon empire ! – ne pourraient jamais dire : « Cette terre est à moi. » Le sol sous leurs pieds est devenu invisible, comme s’ils flottaient dans l’air. Mais comment peut-on être né sans sol ? Voilà une énigme pour les sages. Même les oiseaux, eux, savent où poser leurs pattes. Mais pas ces enfants. Ils étaient là, sur la terre, mais sans terre. Là, dans le monde, mais sans monde. Et Le Grand Fabricant souriait, satisfait de son invention. « Regardez, disait-il, je leur ai coupé les racines ! » Mais ce qu’il ne savait pas, c’est qu’un enfant sans racines apprend à voler. Et un jour, ces enfants, devenus grands, survoleraient ses murs, ses grilles, ses cartes. Crédit : Pixabay Un roi aux pieds d’argile Et pourtant, vois cet homme, cet architecte des séparations. Crois-tu qu’il dort tranquille ? Il ne dort pas ! Car chaque nuit, les ombres des déportés viennent danser dans ses rêves. Les visages des mères qu’il a arrachées à leurs enfants le fixent. Les mots des langues qu’il voulait réduire au silence bourdonnent dans ses oreilles comme des abeilles en colère. Il croyait bâtir des frontières ; il a construit une cage pour son propre esprit. Car voilà le grand secret que Le Grand Fabricant ne comprendra jamais : les frontières ne sont pas faites de barbelés ou de béton. Les frontières sont dans nos têtes. Et tant que nous voyons l’“autre” comme une menace, tant que nous croyons que la peau, le nom, ou la langue peuvent définir la valeur d’un homme, alors c’est nous qui sommes prisonniers. Fibonacci Blue (Wikimedia) Le chant du vent Mais le vent, lui, se moque des frontières. Il court d’un pays à l’autre, caresse les visages, souffle dans les arbres, fait frissonner les rivières. Il apporte des histoires, des rumeurs de lointains pays. Il chante : « Un jour, les murs tomberont. Un jour, les cartes brûleront. Un jour, les terres retrouveront leur vraie forme : celle qui n’a pas de limites. » Et ce jour-là, peut-être que même Le Grand Fabricant des Frontières comprendra qu’il n’y a pas d’“eux” ou de “nous”. Il n’y a que des hommes. Des voyageurs sur une terre qui n’appartient à personne, sauf au vent et au temps. J’écris tout cela pour toi, qui as peut-être cru aux paroles du Grand Fabricant. Toi qui vois dans l’étranger une menace, dans la différence un danger. Écoute bien. Le monde est vaste, oui, mais ton cœur doit l’être encore plus. Car si tu fermes ton cœur, alors les frontières ne sont pas sur la c Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 3 mois

    Pierre Clitandre et la prophétie sociale de "Cathédrale du mois d’août" Port-au-Prince, théâtre de misères et d’espoirs brisés, prend vie dans Cathédrale du mois d’août. Pierre Clitandre nous offre une œuvre à la fois brutale et poétique, où les voix des déracinés résonnent dans un paysage urbain en décomposition. Ce roman, publié pour la première fois en 1979 (Cathédrale du mois d’août. Port-au-Prince: Fardin, 1979; Paris: Syros, 1982. États-Unis: Ruptures, 2013), s’impose comme un miroir des réalités socio-politiques d’Haïti, tout en plongeant le lecteur dans une narration empreinte de réalisme magique et de traditions vaudoues. Cathédrale du mois d’août, Editions Ruptures (Avril 9, 2013) Roman, 164 pages Dès les premières pages, le lecteur est happé par une prose qui mêle une observation aiguë de la misère humaine à une esthétique quasi mystique. La narration s’ouvre sur une ville en ruine, où chaque rue, chaque maison raconte l’histoire d’un peuple brisé, mais debout. Clitandre installe immédiatement le ton de son récit : un mélange d’intimité déchirante et de dénonciation collective. Le titre lui-même, Cathédrale du mois d’août, évoque un édifice à la fois grandiose et fragile, une métaphore de la condition des déracinés haïtiens. La cathédrale, symbole de refuge spirituel, contraste avec l’âpreté des réalités qu’elle abrite. Ce choix de titre invite à une réflexion sur le sacré dans un monde profane, et sur la capacité des opprimés à ériger des sanctuaires intérieurs, même au milieu du chaos. C’est à partir de cette tension entre beauté et désespoir que le roman déploie toute sa richesse narrative. Une ville en ruines, un peuple en survie L’histoire s’ouvre sur un Port-au-Prince chaotique, où les infrastructures se désagrègent et où les habitants luttent pour leur survie. Clitandre décrit la migration des paysans vers la ville, contraints par l’effondrement économique des campagnes. L’urbanisation sauvage transforme leurs rêves d’un avenir meilleur en un cauchemar de pauvreté et de violence. La camionnette bondée, symbole récurrent dans le récit, devient le microcosme de ce chaos. « Bras, mains, genoux, jambes et souliers… Les déracinés regardaient le ruban d’asphalte qui fuyait au-dessous d’eux et ceux qui avaient de la mémoire se souvenaient vaguement du village au flanc des mornes, entre les fleurs rouges des flambloyants et la majesté des mapous centenaires peuplés d’oiseaux chanteurs, de la chaumière entre les bananiers, de la couleur brune de la terre et de la rivière qui coulait sur le sable noir. Les déracinés n’aiment pas se souvenir tout le temps. Et, quand cela arrive, ils secouent une jambe comme pour rythmer la douleur, enfoncent leurs dures machoires dans la paume d’une main et se passent le mégot jusqu’à la dernière bouffée. » Ce premier point fort du roman réside dans sa dimension historique et sociale : Clitandre illustre magistralement la condition des “déracinés” haïtiens, ces paysans contraints d’abandonner leurs terres pour survivre dans des bidonvilles urbains. Par sa représentation à la fois réaliste et poétique, il dénonce les inégalités sociales, tout en révélant la résilience humaine. Cependant : la narration, bien que riche, souffre parfois de lourdeurs narratives. Les descriptions longues et détaillées, bien qu’elles enrichissent l’univers du roman, peuvent ralentir le rythme et décourager certains lecteurs. Le réalisme magique et les mythes vaudous : une poétique de la survie Au-delà de la misère, Clitandre tisse un récit où le surnaturel se mêle au réel. Les mythes vaudous insufflent une dimension mystique au quotidien des personnages. La figure d’Erzulie, déesse vaudoue de l’amour, joue un rôle central dans l’imaginaire collectif des protagonistes. Dans une scène onirique, John, un père désespéré, rêve d’une apparition d’Erzulie : « C’était une grande femme avec de longues nattes d’ébène, vêtue d’une robe bleue peuplée d’étoiles, qui ressemblait à la Vierge-Marie de la Guadeloupe. Elle portait Raphaël à la hauteur de ses seins et lorsqu’elle ouvrait la bouche pour parler à John, il sortait de ses lèvres des groupes de papillons jaunes qui allaient se perdre dans les nuages. Elle demandait beaucoup de vins, de la chair fraîche de poissons, de l’igname, des gâteaux glacés, de la viande de poules, de porc, de boeufs, et de pigeons blancs. Elle disait qu’il faudrait s’occuper du parfum. Elle s’évapora dans un grelot de bracelets d’or et d’étoiles tombées. » Ce deuxième point fort, le style littéraire riche, est marqué par un réalisme magique qui rappelle les œuvres de Gabriel García Márquez. Les descriptions de paysages, de la misère humaine et des coutumes locales sont imprégnées de lyrisme, conférant au texte une profondeur unique. Cependant, cet usage abondant de symboles et d’images poétiques constitue également une complexité des références culturelles qui pourrait rendre la lecture ardue pour un public moins familier avec les traditions haïtiennes. Cette richesse culturelle, bien qu’un atout, peut nécessiter un certain contexte pour être pleinement appréciée. La Cathédrale de Port-au-Prince, éventrée depuis le 12 janvier 2010, se dresse comme un fantôme de pierre, figé dans l’oubli. Comme dans Cathédrale du mois d’août, elle porte en ses ruines le poids d’un peuple en suspens, où la foi et la misère s’entrelacent dans un silence prophétique. Une critique sociale et politique prémonitoire Pierre Clitandre utilise son récit pour dénoncer les injustices structurelles qui gangrènent Haïti. La centralisation économique, la corruption et la violence dictatoriale sont au cœur des souffrances décrites. À travers ses personnages, l’auteur dépeint une société où les alliances entre les élites économiques et les milices oppriment les populations marginalisées. « Le moteur marche mal. Dire que j’ai dépensé vingt dollars la semaine dernière pour un graisser-serrer. Ces mécaniciens sont comme des cordonniers. Ils ne font que prendre l’argent que vous faites péniblement sous le soleil. Pour moi, la rue n’est jamais bonne, comprenez-vous. Je ne suis qu’un déveinard. Déveinard ! Rien que ça. La contravention qu’on doit payer, la prison qui vous menace, le gendarme avec son sifflet qui vous donne une terrible envie de brosser sa gueule, la lumière rouge qui vous arrête avec un seul passager, la gazoline à payer, le client qui vous engueule quand on ne s’arrête pas devant sa porte… Certains vous demandent même de les déposer sur leur lit ! » Ce troisième point fort, une vision prophétique, réside dans la capacité de Clitandre à anticiper les crises sociales et politiques contemporaines d’Haïti. À travers des phrases prémonitoires et une narration engagée, il transcende son époque et inscrit son œuvre dans une pertinence intemporelle. Néanmoins, le manque de développement des personnages secondaires, ce qui limite parfois la profondeur narrative et le potentiel émotionnel de certaines intrigues parallèles. Une œuvre intemporelle et universelle Cathédrale du mois d’août, traduit en anglais Avec Cathédrale du mois d’août, Pierre Clitandre dépasse le simple portrait d’Haïti pour offrir une réflexion universelle sur la pauvreté, l’exil et la résilience humaine. La poésie de son écriture, mêlant lyrisme et réalisme cru, rend hommage à un peuple en quête de dignité. Clitandre nous invite à réfléchir non seulement sur Haïti, mais aussi sur nos propres sociétés et leurs déracinés modernes. Ce quatrième point fort, l’originalité culturelle, s’exprime dans l’intégration des mythes vaudous et de la culture créole comme éléments centraux du récit. Cette richesse confère au roman une place unique dans le paysage littéraire francophone. Pourtant, malgré quelques faiblesses, ce roman est bien plus qu’une fresque littéraire : il est une célébration de la survie humaine, un appel vibrant à reconnaître la force et la beauté dans les fragments brisés de la vie. Pierre Clitandre nous rappelle que, même au milieu du chaos, il reste toujours une lumière, un espoir à chérir. En somme, Cathédrale du mois d’août est une contribution essentielle à la littérature caribéenne, une œuvre où engagement social, poésie et prophétie politique s’entrelacent dans un r Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 3 mois

    12 janvier 2010 – 12 janvier 2025 : Quinze années de mémoire et d’espérance Quinze ans. Quinze années se sont écoulées depuis ce jour où la terre d’Haïti a tremblé, ébranlant nos vies et marquant à jamais nos âmes. En vingt secondes, à 16h53, le 12 janvier 2010, le monde a basculé, et rien n’a plus jamais été pareil. Ce séisme, d’une violence inouïe, a réduit à néant des quartiers entiers de Port-au-Prince, englouti des vies par dizaines de milliers et laissé derrière lui un champ de ruines, autant matérielles qu’intérieures. Mais ce n’est pas seulement d’Haïti que je veux vous parler aujourd’hui, c’est de ma propre histoire, celle d’un témoin parmi tant d’autres, qui, quinze ans après, continue à porter les marques de cette tragédie dans son cœur et dans ses mots. Le Palais national, le 13 janvier 2010. (wikimedia) Les vingt secondes qui ont tout changé J’étais là. Je me souviens de tout, comme si c’était hier. Ce jour-là, le soleil brillait haut dans le ciel, et rien ne laissait présager l’enfer qui allait se déchaîner. Port-au-Prince était en pleine effervescence, rythmée par le va-et-vient des tap-taps (transport collectif, coloré et décoré, où les passagers tapent pour demander l’arrêt.), les rires des enfants jouant dans les ruelles, et les étals colorés des marchands. Et puis, en une fraction de seconde, tout s’est figé. D’abord, un grondement sourd, profond, qui semblait venir du ventre de la terre elle-même. Ensuite, une secousse brutale, déchirante, comme si le sol sous nos pieds voulait se dérober. Les murs se sont écroulés autour de nous, les cris ont envahi l’air, et le ciel bleu s’est obscurci sous un nuage de poussière. Je me souviens avoir été frappé par l’incompréhension, par cette incapacité à croire que ce que je voyais était réel. Quand la secousse s’est arrêtée, un silence assourdissant a pris le relais, suivi des premiers appels au secours. J’ai marché, ou plutôt erré, dans les rues dévastées, cherchant des visages familiers, une lueur d’espoir parmi les décombres. Je n’ai jamais retrouvé certains amis ce jour-là. Parmi eux, le brillant Schélomi, ancien compagnon d’école dont l’éclat intellectuel et la chaleur humaine ont marqué ma vie. Perdre un ami comme lui, c’est perdre une part de soi. Ce que j’ai vu ce jour-là, je ne pourrai jamais l’oublier : des vies brisées, des rêves ensevelis, et pourtant, au milieu de ce chaos, des gestes d’une humanité bouleversante. Deuxième nuit sans toit pour les habitants, du 13 au 14 janvier, dans un camp installé par l’armée brésilienne. (wikimedia) Une cicatrice ouverte sur une nation blessée Le 12 janvier 2010 a marqué le début d’un long combat pour nous, Haïtiens. Si les secousses ont cessé, les répliques émotionnelles, politiques et sociales continuent encore aujourd’hui. Ce séisme n’était pas qu’une catastrophe naturelle ; il a révélé, dans toute sa crudité, les failles d’un système affaibli par des décennies de corruption, de banditisme, d’inégalités et de dépendance. Et comme si le désespoir d’une nation ne suffisait pas, une enquête journalistique (signée Justin Elliott, ProPublica, et Laura Sullivan, NPR) a révélé une vérité révoltante : après le tremblement de terre, la Croix-Rouge américaine avait collecté un demi-milliard de dollars pour aider Haïti. Un chiffre astronomique, porteur d’espoir pour des milliers de familles à la rue, pour une reconstruction rapide et durable. Mais le résultat ? Seulement six maisons ont été construites. Six petites maisons pour 488 millions de dollars (environ 439 millions d’euros). Comment expliquer une telle aberration ? Où est passé tout cet argent ? Les Haïtiens n’ont rien vu, rien touché, si ce n’est l’indifférence et l’opacité. Cette révélation est un rappel brutal de ce que signifie être oublié, trahi, même après une tragédie. Nos espoirs ont été piétinés, mais notre dignité, elle, ne peut être volée. Habitants de Jacmel parmi les ruines de la ville, photo prise le 17 janvier. (wikimedia) Reconstruire, pierre par pierre Après la catastrophe, la communauté internationale a promis monts et merveilles. Les dons affluaient, les projets de reconstruction fleurissaient. Mais quinze ans plus tard, les promesses se sont fanées, et le pays reste, pour beaucoup, un symbole d’échec. Pourtant, au milieu de cet abandon, je vois aussi des signes de vie, de résistance. Je pense à cette jeune femme, rencontrée récemment à Montréal, qui a ouvert une école dans un quartier marginalisé. Avec peu de moyens, elle offre aux enfants ce qu’elle-même n’a pas eu : une chance de rêver. Je pense aussi à ces artistes, ces écrivains, ces peintres, qui transforment la douleur de notre histoire en œuvres d’une beauté saisissante. Leurs créations ne sont pas seulement des témoignages, elles sont des actes de résistance, des déclarations d’amour à cette terre qui continue, envers et contre tout, à nous nourrir. Carte des intensités du séisme, estimées, selon l’échelle de Mercalli. (wikimedia) Le séisme de 2010 a laissé une cicatrice ouverte sur ma vie et sur celle de mes compatriotes. Mais cette cicatrice, loin de nous détruire, peut devenir le point de départ d’un renouveau. Car Haïti, ce n’est pas seulement le passé ; c’est aussi un avenir à construire. Nous ne pouvons pas compter sur les autres pour rebâtir notre pays. Cette leçon, je l’ai apprise à la dure. L’aide internationale, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut remplacer la volonté d’un peuple de prendre son destin en main. Et cette volonté, je la vois autour de moi. Je la vois dans ces initiatives locales, dans ces communautés qui s’organisent, dans ces voix qui s’élèvent pour réclamer justice et dignité. Nous devons nous rappeler que “l’union fait la force” n’est pas seulement une devise, mais une nécessité. Si nous voulons qu’Haïti se relève, il faut que chacun de nous joue son rôle, aussi petit soit-il. Il ne s’agit pas seulement de reconstruire des maisons, mais aussi de reconstruire des liens, des valeurs, et une vision commune. Bill Clinton à Port-au-Prince, le 18 janvier. (wikimedia) Un cri d’espoir En ce 15e anniversaire, je me tiens entre mémoire et espoir. La mémoire de ceux que nous avons perdus, de ce que nous avons subi, mais aussi l’espoir d’un futur meilleur. Le 12 janvier 2010, la terre a tremblé, mais notre esprit, lui, n’a pas cédé. Aujourd’hui, je veux croire que, malgré les épreuves, nous pouvons bâtir une Haïti où nos enfants ne grandiront pas dans la peur, mais dans la confiance. Une Haïti où nos talents, notre culture, et notre résilience seront reconnus pour ce qu’ils sont : des trésors inestimables. Ce n’est pas facile, je le sais. Mais chaque petit pas compte. Chaque acte d’amour, chaque geste de solidarité, chaque rêve porté à bout de bras est une pierre posée sur le chemin de la renaissance. Alors, à vous qui lisez ces mots, je vous invite à croire en Haïti, à croire en nous. Quinze ans après, nous sommes toujours debout. Et tant que nous le serons, il y a Continue Reading

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    « Heureuse année à mon ami l’Homme ! » : une méditation pour 2025 En ce début de 2025, les mots de Jacques Stephen Alexis, écrits il y a près de sept décennies, résonnent encore. Son message de vœux dépasse les époques, nous invitant à voir dans chaque trébuchement et chaque doute une occasion de renouveler notre humanisme et d’embrasser la fraternité universelle. En ce premier janvier 2025, nous revisitons un extrait du message de vœux intitulé « La belle amour humaine » de Jacques Stephen Alexis, adressé à l’être Humain, son ami. Ce texte débute par les célèbres mots : « Heureuse année à mon ami l’Homme ! ». Initialement publié en janvier 1957 dans Les Lettres françaises, il a été repris dans un numéro spécial de la revue mensuelle Europe consacré à “Jacques Stephen Alexis et la littérature d’Haïti”, en janvier 1971. L’écrivain haitien Jacques Stephen Alexis (Wikimédia Commons) Un message intemporel En ce premier jour de l’année, il paraît presque instinctif de chercher dans les écrits du passé des paroles capables d’éclairer notre présent. Parmi ces voix intemporelles se trouve celle de Jacques Stephen Alexis, grand écrivain haïtien et visionnaire, qui, en janvier 1957, a offert au monde un message de vœux empreint d’humanisme et de générosité. Ce texte, intitulé « La belle amour humaine », débute par une phrase aussi simple que puissante : « Heureuse année à mon ami l’Homme ! », une salutation qui résonne encore aujourd’hui comme une invitation à la réflexion et à la fraternité universelle. Ces mots, d’une générosité sans égale, s’adressaient à l’être humain dans toute sa complexité, ses luttes, ses espoirs et ses trébuchements. Ils portaient la promesse d’une humanité possible, un humanisme actif et inclusif, même au cœur des tourments. Aujourd’hui, alors que nous inaugurons 2025, revisiter cet extrait est une invitation à réfléchir sur ce que signifie véritablement souhaiter une « heureuse année ». Dans un monde où les fractures semblent s’élargir, où les idéaux paraissent parfois si loin, Alexis nous rappelle que ces vœux ne sont pas de simples formules. Ils sont un engagement, une adresse à l’autre, à l’ami qu’est l’Homme, cet être faillible mais plein de potentialités. © PHOTO : Succession de Gerald Bloncourt. (Wikimédia Commons) Heureuse année à ceux qui se cherchent… Il est difficile d’échapper à la profondeur de cette phrase : « Heureuse année aussi à ceux qui se cherchent et ne se trouvent pas encore. » Alexis embrasse ici une vérité universelle : la quête de soi. Que vous soyez dans une salle de gym à tenter de tenir vos résolutions ou dans un moment de doute existentiel face à la direction de votre vie, ces mots vous parlent. En 2025, la quête identitaire est devenue un paysage fractal où chacun tente de définir qui il est, souvent à travers des échos numériques ou des idéaux déformés. Pourtant, Alexis nous invite à la patience envers nous-mêmes et envers les autres. Se chercher est un acte d’espoir, même lorsqu’il semble vain. …et à ceux qui ont trébuché Les trébuchements de l’existence, petits ou grands, sont universels. Alexis les reconnaît avec une grâce désarmante : « Heureuse année aussi à ceux qui ont trébuché dans le chemin difficile. » En 1957, ces mots parlaient à une génération marquée par des guerres mondiales et des luttes d’indépendance. En 2025, ils parlent aux déçus des promesses de progrès, aux laissés-pour-compte de la société, à ceux dont les résolutions de l’année passée sont restées inachevées. Mais que faire de ces trébuchements ? En sourire, peut-être. Car trébucher, c’est aussi avancer. Il y a là une leçon d’humour et d’humilité : chaque chute est une chance de se relever, avec la maladresse d’un débutant ou la sagesse d’un survivant. Jacques Stephen Alexis (troisième à partir de la gauche) avec des amis, Pékin, 1961 (Wikimédia) À ceux qui ne croient plus en rien Que dire à ceux qui ont perdu foi, non seulement en Dieu ou en une quelconque transcendance, mais en eux-mêmes ? Alexis, avec une bienveillance désarmante, leur adresse aussi ses vœux : « Heureuse année quand même à ceux qui ne croient à rien, même pas à eux-mêmes. » Ici, l’humour se teinte de mélancolie, mais aussi d’une subtile provocation. Peut-être, après tout, faut-il n’avoir foi en rien pour redécouvrir ce qui compte réellement. À ces âmes désabusées, 2025 offre une promesse : celle de petits miracles quotidiens, parfois imperceptibles, mais qui rappellent que la vie mérite d’être vécue, même sans mode d’emploi. Des membres de La Ruche célèbrent le renversement d’Élie Lescot le 11 janvier 1946. De gauche à droite, il s’agit de Jacques Stéphen Alexis, George Beaufils, Gérald Bloncourt, Théodore Baker et Gérard Chenet. (Wikimédia Commons) L’appel aux compagnons du spirituel Alexis ne s’arrête pas là. Il parle aussi à ceux qui luttent et espèrent, à ceux qui portent dans leur cœur une flamme, même vacillante. « Heureuse année à tous mes frères, mes amis, à tous mes compagnons du spirituel… » Ces compagnons du spirituel sont partout : dans les rues animées de Port-au-Prince, dans les cafés de Paris, dans les bus bondés d’Ottawa, dans les villages reculés d’Afrique ou d’Asie. Ce sont eux, nous dit Alexis, qui rebâtissent le cœur humain. Ce sont eux qui cherchent, au milieu du chaos, la joie, la paix du cœur, et le sentiment du devoir accompli. En ce début d’année, peut-être est-ce là notre véritable résolution : devenir ces compagnons du spirituel. Non pas par perfection, mais par solidarité. L’Ecrivain Jacques Stéphen Alexis reçu par Mao Tsé Toung pendant son voyage en Chine en 1960 et avant son retour clandestin en Haïti au printemps 1961 (Wikimédia Commons) Un humanisme à réinventer Alexis, dans son message, pose une question qui reste d’actualité : qu’est-ce que l’humanisme ? En 1957, il dénonçait encore les relégations de sa race dans « les communs de la Maison Humaine ». Aujourd’hui, alors que des frontières s’élèvent et que les identités s’opposent, la question de l’humanisme reste brûlante. Son humanisme n’est pas une abstraction. C’est un acte, une lutte, une construction. Il refuse le rejet ou le reniement. Il embrasse la complexité des origines, des cultures, des blessures et des rêves. « Je suis le produit de plusieurs races et de plusieurs civilisations », écrit-il. En 2025, ces mots résonnent comme un rappel que nous sommes tous des carrefours, des ponts, des mosaïques. Quelques publications de Jacques Stephen Alexis parues chez Gallimard, dans la prestigieuse collection “Blanche”, “Compère Général Soleil” (1955), “Les Arbres musiciens” (1957), “L’Espace d’un cillement” (1959), et “Romancero aux étoiles” (1960). Un message pour 2025 Alors, que retenir de ce message d’Alexis en ce début d’année ? Peut-être ceci : que souhaiter une heureuse année n’est pas une formalité. C’est un acte d’espoir et de foi en l’humanité. C’est reconnaître que nous sommes tous liés, dans nos failles comme dans nos forces. Avec une touche d’humour, il serait tentant d’ajouter qu’Alexis, s’il écrivait aujourd’hui, aurait peut-être inclus un vœu pour les algorithmes bienveillants et les réseaux sociaux plus humains. Mais au fond, son appel reste le même : retrouver, dans nos différences et nos errances, la possibilité d’une fraternité universelle. Heureuse année, donc, à l’ami que nous sommes. Heureuse année à ceux qui trébuchent, à ceux qui doutent, à ceux qui rêvent encore. Et surtout, heureuse année à ceux qui choisissen Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 4 mois

    Et si le Père Noël devenait haïtien ? Chaque année, Papa Nwèl doit remplir sa mission : apporter des cadeaux aux enfants du monde entier. Mais, confronté aux gangs et aux politiciens corrompus, sa distribution est menacée… Aujourd’hui, en me lançant dans cette chronique, je tiens à prévenir : l’exercice n’est pas pour les âmes sensibles. La question pourrait sembler banale, presque absurde : « Et si le Père Noël était haïtien ? » Pourtant, cette question ouvre une fenêtre fascinante sur l’imaginaire collectif, les contrastes culturels et, surtout, l’ironie tragique de la réalité haïtienne. Cette réflexion trouve ses racines dans une idée entendue dans l’émission 8 milliards de voisins, présentée par Emmanuelle Bastide sur RFI. Le journaliste Tanguy Lacroix, dans sa chronique « Mondoblog chez les voisins », y mentionnait un texte vieux de dix ans, intitulé « Et si le Père Noël devenait africain ? », écrit par le blogueur togolais Renaud Dossavi. Ce dernier y imaginait un Père Noël africain, noir, vêtu d’un boubou rouge et voyageant à dos de chameaux. Ce clin d’œil à la nécessité de réinventer l’imaginaire du Père Noël m’a inspiré une question : et si, par un étrange retournement du destin, ce symbole de générosité devenait haïtien ? Un taptap (taxi partagé) dans le centre de Port-au-Prince, en Haïti. (Wikimedia) Noël et le contexte actuel En Haïti, l’idée même de Noël semble surréaliste, tant le décor frôle l’apocalypse. Les gangs armés dominent la scène, transformant les quartiers en véritables zones de non-droit. Si le Papa Nwèl s’aventurait à distribuer des cadeaux, il devrait d’abord négocier avec des chefs de gang, qui ne manqueront pas de taxer son traîneau ou de réclamer une rançon pour ses rennes. Imaginez-le expliquer à ces derniers que les cadeaux sont destinés aux enfants : « Mwen pa pote zam, se jwèt mwen pote pou timoun yo ! » (“Je n’apporte pas d’armes, juste des jouets pour les enfants !”) Une réponse qui, hélas, serait reçue par un éclat de rire tonitruant, suivi d’une commande immédiate de drones et de téléphones satellite pour renforcer leur arsenal. Quant aux politiciens et hommes d’affaires ? Ces figures omniprésentes de la débâcle nationale ! Avec eux, Papa Nwèl aurait droit à un accueil chaleureux – mais uniquement pour apparaître sur les photos, un large sourire au milieu d’une conférence de presse. Pendant ce temps, sa hotte serait discrètement vidée pour financer les prochaines campagnes électorales ou des achats de villas à Miami, en République dominicaine ou sur la Côte d’Azur. Et si jamais il devait passer par l’Aéroport International Toussaint Louverture ? Bonne chance, Papa Nwèl ! Entre les tirs de gangs visant même les avions et les bagages qui disparaissent mystérieusement, sa mission risque d’être écourtée. Les rennes, terrifiés par les explosions, refuseraient probablement de décoller, et son traîneau finirait réquisitionné pour servir de barricade au milieu de pneus enflammés. Crédit : Pexels Un Papa Nwèl pris dans le chaos haïtien Il est 23 h 59. Papa Nwèl, à bord de son traîneau volant, approche timidement du ciel étoilé de Port-au-Prince. Mais avant même de survoler les bidonvilles de Cité Soleil et du Village de Dieu, son GPS dernier cri – mais manifestement peu adapté à l’environnement haïtien – commence à dysfonctionner. L’alerte est donnée : « Attention, zone dangereuse. Risque de carjacking aérien. » Inquiet, le bonhomme à la barbe blanche ajuste ses lunettes et cherche une alternative. Trop tard. Des tirs retentissent. Les gangs locaux, sûrement informés par leurs éclaireurs (oui, même Papa Nwèl n’échappe pas aux réseaux de renseignement des bandits), prennent son traîneau pour cible. Une rumeur enfle dans la zone : « Sé yon lòt avyon blan ki pote zam ak drog pou chef gang yo ! » (“Encore un avion blanc qui transporte des armes et de la drogue pour les chefs de gang !”) À LIRE AUSSI : Port-au-Prince est un cimetière en mouvement Pris de panique, il ordonne à ses rennes de battre en retraite. Mais là encore, problème. Les rennes, asphyxiés par les fumées des pneus brûlés et les gaz lacrymogènes d’une énième insurrection, s’écrasent à quelques mètres d’une barricade. Le traîneau, en miettes, attire immédiatement une foule curieuse. « Bagay la bon, ann pran ! » (“C’est bon ça, prenons-le !”) Et voilà Papa Nwèl dépouillé. Plus de traîneau, plus de cadeaux. Il reste là, hagard, sa hotte désormais entre les mains de contrebandiers qui se réjouissent d’avoir trouvé des tablettes et des jouets dernier cri. Ironie suprême : certains articles seront revendus à la frontière dominicaine, où ils rapporteront plus que le salaire mensuel d’un enseignant haïtien. Crédit : Pexels Quand le Père Noël perd sa magie Mais le voyage ne s’arrête pas là. Papa Nwèl, traumatisé, tente de rejoindre à pied un lieu sûr. Le commissariat de police le plus proche semble une option. Mauvaise idée. La police haïtienne, sous-équipée et démoralisée, ne fait guère de différence entre un bienfaiteur et un bandit potentiel. Le bonhomme est arrêté, interrogé, puis relâché – non sans que quelques agents en profitent pour lui subtiliser les quelques bonbons restés dans ses poches. Affamé et fatigué, il est finalement recueilli par une famille haïtienne. Cette dernière, malgré sa pauvreté extrême, partage son maigre repas avec lui. Ce geste bouleverse profondément le Papa Nwèl, qui réalise que, dans ce pays déchiré, l’hospitalité reste une valeur sacrée. Pourtant, la générosité de cette famille ne suffit pas à lui rendre espoir. Les enfants, en haillons, le regardent avec admiration, mais aussi une pointe d’interrogation. « Papa Nwèl, ou pa pote jwèt pou nou ? » (“Père Noël, tu n’as pas apporté de jouets pour nous ?”) La gorge nouée, il s’excuse. Le poids de leur déception le hante. Par Zachary Vessels via Pexels Papa Nwèl s’attaque aux Occidentaux Une fois rétabli, Papa Nwèl prend une décision radicale. S’il ne peut pas distribuer de cadeaux en Haïti, il ira directement frapper à la porte des responsables de ce désastre. Direction les grandes capitales occidentales. Là, il échange son costume rouge traditionnel contre une chemise en lin froissé et un pantalon beige, typiquement haïtien. Sa hotte, désormais vide, est remplie de lettres écrites par des enfants haïtiens, adressées aux dirigeants du monde. À Paris, il tente de s’introduire à l’Élysée. Mais on le refoule gentiment : « Monsieur, veuillez déposer votre requête par voie électronique. » À Washington, il est intercepté par les services secrets avant même d’avoir franchi les grilles de la Maison-Blanche. À Ottawa, il est invité à une conférence sur l’aide internationale, où on lui explique doctement que des millions de dollars sont déjà envoyés chaque année à Haïti – sous-entendu : “Le problème, c’est eux, pas nous.” Fatigué mais déterminé, il change de tactique. Sur les réseaux sociaux, il lance une campagne virale : #UnCadeauPourHaïti. En quelques jours, le monde entier découvre les lettres poignantes des enfants haïtiens. Certaines racontent leur rêve d’aller à l’école sans peur, d’avoir au moins un repas par jour, ou simplement de vivre jusqu’à l’âge adulte. Le message fait mouche. Les grandes puissances, honteuses, promettent une aide humanitaire sans précédent. Mais, fidèles à leur habitude, elles conditionnent cette aide à des réformes structurelles qui ne verront jamais le jour. CC0 Public Domain / Free for personal and commercial useNo attribution required : pxhere Et si c’était nous, les vrais responsables ? Cette satire n’est pas qu’un simple récit humoristique. Elle est un miroir tendu à nos sociétés. Pourquoi faut-il imaginer un Père Noël haïtien pour réaliser à quel point ce pays est délaissé, méprisé, voire exploité ? Haïti, malgré ses difficultés, regorge d’un potentiel humain, culturel et économique immense. Mais tant que les puissants de ce monde continueront à traiter ce peuple avec condescendance, aucune magie – pas même celle du Père Noël – ne pourra changer les choses. Alors, cette année, si vous croisez un homme en costume rouge, posez-lui cette question : « Et si, au lieu de distribuer des jouets, vous aidiez à changer le monde ? » Qui sait, il pourrait bien répondre : « Oui, mais commencez par Haïti. » Au terme de cette aventure rocambolesque, Papa Nwèl, installé dans son fauteuil au bord d’une plage à Labadie, sirote un rhum Barbancourt. Mais son esprit est ailleurs. Devant lui, une carte du monde truffée d’épingles rouges marque les endroits où son aide est la plus nécessaire. Une épingle brille particulièrement : Haïti. Il soupire profondément et murmure : « Peut-être que je ne suis qu’une invention, un mythe. Mais si des millions de personnes croient en moi, alors, pourquoi ne pas croire aussi en la possibilité d’un monde meilleur ? » Puis, se levant lentement, il ajoute avec une lueur de détermination dans le regard : « L’année prochaine, je n’apporterai pas seulement des jouets. Je ferai en sorte que là où je passe, l’espoir suive. Et peut-être qu’un jour, ce ne sera plus moi, mais eux qui deviendront les porteurs de ce miracle. » Et c’est ainsi que Papa Nwèl, chargé de rêves brisés et de résolutions nouvelles, se transforma en un symbole non pas de consommation, mais de résilience et de reconstruction. Car après tout, qui d’autre qu’un Père Noël haïtien pourrait incarner l’idée qu’un avenir meilleur est toujours possible, Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 4 mois

    De l’intime à l’universel : le génie littéraire et l’héritage intemporel de Dany Laferrière Écrivain transnational et maître de l’autofiction, Dany Laferrière occupe une place unique dans la littérature mondiale. De ses débuts audacieux à son élection à l’Académie française, son œuvre explore avec poésie les thèmes de l’exil, de la mémoire et de l’identité, tout en transcendant les frontières culturelles. Dany Laferrière est une figure incontournable de la littérature mondiale, un écrivain dont l’œuvre résonne bien au-delà des frontières géographiques ou culturelles. Né Windsor Klébert Laferrière, le 13 avril 1953, à Port-au-Prince, en Haïti, il a su créer une œuvre qui transcende les barrières, construisant des ponts entre les identités, les générations, et les territoires. À travers ses mots, il explore des thèmes universels tels que l’exil, la mémoire, l’amour, l’identité, et le poids du passé. Membre de l’Académie française depuis 2015, Dany Laferrière est le premier écrivain d’origine haïtienne à occuper une telle position. Son admission marque un jalon dans l’histoire littéraire, célébrant non seulement son talent mais aussi l’héritage culturel haïtien, souvent marginalisé. À travers ses romans, ses essais et ses récits autobiographiques, Laferrière a su établir une voix unique, pleine d’humour, de lucidité et d’humanisme. Le jeune Dany Laferrière : Photo fournie par Sato-et-Cleveland Les débuts : la naissance d’une voix unique Le premier roman de Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), reste à ce jour une œuvre emblématique. Le titre seul provoque un choc, une interrogation, et pousse à la réflexion. Ce livre, au-delà de sa provocante couverture, s’avère être un exercice de style intelligent et audacieux. Il raconte les aventures d’un jeune écrivain noir à Montréal, qui observe, ironise et déconstruit les stéréotypes raciaux, tout en explorant les nuances de son identité. C’est une satire sociale aussi drôle qu’incisive, marquant le début d’un parcours littéraire exceptionnel. Ce roman inaugure ce que l’on appelle souvent son « cycle américain », une série d’œuvres qui explorent les thèmes de l’exil, de l’appartenance et des confrontations culturelles. Avec une prose mordante, Laferrière dépeint la vie quotidienne des immigrants dans une grande ville nord-américaine, où le racisme se mêle à la curiosité exotique des autres. Le livre ne cherche pas à victimiser son narrateur : il célèbre au contraire son intelligence, sa résilience et son humour, transformant les situations inconfortables en moments de réflexion savoureuse. Le succès de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer tient également à la manière dont il s’inscrit dans un contexte littéraire et culturel particulier. En publiant ce roman dans les années 1980, Laferrière s’est positionné à la croisée des mouvements identitaires et postcoloniaux qui émergent à cette époque. Il écrit d’une voix à la fois engagée et désinvolte, refusant les clichés tout en jouant avec eux. Cette ambivalence est devenue une caractéristique récurrente de son style. Ce premier roman est bien plus qu’un simple récit humoristique ; il s’agit d’un manifeste littéraire et social. Laferrière y esquisse les thèmes qui continueront de marquer son œuvre : l’exil, la mémoire, l’identité, et surtout la liberté. La liberté d’écrire sans compromis, sans peur du regard des autres, et sans se plier aux attentes d’un lectorat particulier. Ce mélange d’audace et de sensibilité est ce qui distingue Laferrière de tant d’autres écrivains. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer a ouvert les portes d’une carrière prolifique, tout en posant les bases de son univers littéraire. C’est une œuvre qui défie le temps, car elle reste pertinente aujourd’hui, dans un monde où les questions identitaires et raciales continuent de polariser les débats. Par ce livre, Laferrière nous invite à embrasser la complexité et la multiplicité de nos existences. L’écrivain Dany Laferrière aujourd’hui. Un écrivain transnational Dany Laferrière est un écrivain dont l’identité transcende les frontières géographiques et culturelles. Né en Haïti, formé au Québec, et élu à l’Académie française, il incarne une figure rare : celle de l’auteur transnational. Ses œuvres reflètent cette diversité, offrant des perspectives croisées sur des réalités multiples. Laferrière n’écrit pas seulement pour une audience haïtienne ou québécoise, mais pour un public mondial. Il fait de son parcours migratoire un point de départ pour explorer des thèmes universels, tels que l’exil, l’appartenance, et la quête de soi. Dans chacun de ses romans, Laferrière tisse une mosaïque identitaire complexe. Ses personnages évoluent souvent entre deux mondes, deux cultures, deux temporalités. Cette dualité, qu’il connaît intimement, nourrit ses récits et leur confère une authenticité rare. Par exemple, dans L’Énigme du retour, (Prix Medicis) il raconte son propre voyage de retour en Haïti après la mort de son père, explorant à la fois les liens qui l’unissent à sa terre natale et le sentiment d’être devenu un étranger dans son propre pays. Laferrière n’hésite pas à interroger les idées préconçues sur l’identité nationale et culturelle. Pour lui, l’identité est fluide, malléable, et toujours en mouvement. Cette perspective transnationale est particulièrement pertinente dans le contexte contemporain, où les migrations et les échanges culturels redéfinissent constamment les notions de frontières. Dans son œuvre, Laferrière nous invite à voir le monde comme un espace interconnecté, où les histoires individuelles s’entrelacent pour créer une tapisserie universelle. Ce multiculturalisme ne se limite pas à son contenu, mais se reflète également dans son style. Laferrière puise dans les traditions littéraires haïtiennes, québécoises, et françaises, tout en s’inspirant d’auteurs internationaux tels que Matsuo Bashō, Gabriel García Márquez et James Baldwin. Cette hybridité stylistique enrichit ses textes, les rendant accessibles à des lecteurs issus de différents horizons. Laferrière est un écrivain du monde, mais aussi un écrivain pour le monde. Son œuvre transcende les étiquettes et les classifications, pour atteindre une universalité rare. Il nous rappelle que, malgré nos différences culturelles, nous partageons tous les mêmes expériences fondamentales : la perte, l’amour, la quête de sens, et le besoin de raconter nos histoires. 2009 – Prix Médicis pour L’énigme du retour. Le thème de l’exil : une écriture ancrée dans la mémoire L’exil est sans doute le thème le plus récurrent dans l’œuvre de Dany Laferrière. Ayant lui-même quitté Haïti dans les années 1970 pour échapper à la dictature de Duvalier, il a fait de cette expérience une pierre angulaire de sa carrière littéraire. Mais pour Laferrière, l’exil n’est pas seulement une séparation physique : c’est un état d’esprit, une forme de nostalgie permanente pour un lieu qui n’existe plus tel qu’on s’en souvient. Cette idée traverse ses romans, de Chronique de la dérive douce à L’Énigme du retour. Dans L’Énigme du retour, Laferrière explore le retour en Haïti après la mort de son père, une expérience qui mêle tristesse, espoir, et désorientation. Ce roman, écrit sous une forme poétique et fragmentée, reflète parfaitement la nature éclatée de la mémoire en exil. À travers des scènes d’une simplicité désarmante, il capte la profondeur des émotions humaines, tout en peignant un portrait nuancé de son pays natal. Ce livre est autant un voyage intérieur qu’un voyage géographique, et il illustre parfaitement la manière dont l’exil façonne l’identité. Laferrière aborde également l’exil sous un angle plus politique. Pour lui, l’exil est souvent le résultat d’un contexte d’injustice et de violence, mais il peut aussi être une opportunité de réinvention. Dans ses récits, les exilés sont à la fois des victimes et des survivants, des êtres qui doivent reconstruire leur vie dans un environnement souvent hostile. Cette dualité est au cœur de son œuvre, et elle résonne profondément chez les lecteurs ayant vécu des expériences similaires. L’exil, chez Laferrière, est également une source de créativité. C’est dans cet entre-deux, entre le passé et le présent, entre ici et là-bas, que naissent ses récits. Il transforme la douleur de l’éloignement en une force motrice, en une énergie qui nourrit son écriture. Cette capacité à sublimer l’exil en art est l’une des raisons pour lesquelles son œuvre est si puissante et universelle. En écrivant sur l’exil, Laferrière offre une voix à ceux qui ont été déplacés, oubliés, ou marginalisés. Il montre que, même dans les moments les plus difficiles, il existe une possibilité de résilience et de renaissance. Son œuvre est un hommage à tous ceux qui, comme lui, ont dû quitter leur maison pour en trouver une nouvelle. Photo: Fabienne Douce – collaboration spéciale : À Port-au-Prince, Dany Laferrière célèbre son élection à l’Académie française en compagnie de jeunes Haïtiens venus l’entendre prononcer une conférence sur la littérature. L’autofiction comme outil L’un des aspects les plus fascinants de l’œuvre de Dany Laferrière est son usage remarquable de l’autofiction. Ce genre, à mi-chemin entre autobiographie et fiction, lui permet de transformer des fragments de sa propre vie en un matériau universel, tissant une trame où réalité et imagination s’entrelacent. Dès Éroshima (1987), Laferrière explore les territoires de l’intime et des expériences personnelles, poursuivant cette démarche dans des œuvres marquantes comme L’Odeur du café (1991), où il célèbre les souvenirs d’enfance à Petit-Goâve, et Le Goût des jeunes filles (1992), qui revisite des moments clés de sa jeunesse dans le tumulte de l’Haïti des Duvalier. Dans Chronique de la dérive douce (1994), Laferrière raconte son arrivée à Montréal après avoir fui la dictature haïtienne. Ce récit, qui pourrait facilement être lu comme une autobiographie, est en réalité bien plus complexe. Laferrière y mélange souvenirs réels, observations contemporaines et digressions poétiques, créant un texte qui échappe à toute catégorisation facile. Ce livre est une exploration de la migration, mais aussi une réflexion sur l’acte d’écrire et sur la manière dont la mémoire peut être transformée en fiction. Cette œuvre illustre la richesse de l’autofiction, qui permet à l’auteur de revisiter son histoire personnelle tout en proposant une perspective universelle sur des thèmes comme la quête d’identité et la nostalgie. L’autofiction offre également à Laferrière un moyen de naviguer entre l’intime et l’universel. En racontant sa propre histoire, il touche à des expériences partagées par des millions de personnes : la migration, la mémoire, les bouleversements identitaires. Ce mélange de personnel et de collectif donne à son œuvre une profondeur particulière, la rendant accessible et pertinente pour des lecteurs de tous horizons. Cette approche est aussi visible dans des titres comme Pays sans chapeau (1996) et Le Cri des oiseaux fous (2000), où il explore le lien entre son héritage culturel haïtien et ses réflexions contemporaines. Avec La Chair du maître (1997), Laferrière élargit les frontières de cette démarche en y introduisant une dimension sensuelle et provocatrice, et dans Je suis fatigué (2000), il approfondit ses réflexions introspectives. Des œuvres comme Les années 80 dans ma vieille Ford (2005) et Vers le sud (2006) adoptent un ton différent, abordant des thématiques sociales et collectives, mais avec une voix toujours empreinte d’intimité. Par son usage novateur de l’autofiction, Laferrière redonne une voix et une dignité à ceux qui, comme lui, vivent entre plusieurs mondes. Cette pratique narrative lui permet également de brouiller les frontières entre l’écrivain et ses personnages. Dans plusieurs de ses livres, le narrateur partage non seulement des éléments biographiques avec l’auteur, mais aussi son ton, son humour et son regard sur le monde. Ce jeu entre réalité et fiction crée une complicité unique avec le lecteur, constamment invité à se demander où s’arrête la vérité et où commence l’imaginaire. Cette caractéristique est particulièrement visible dans Je suis un écrivain japonais (2008), où Laferrière utilise l’autofiction pour explorer des questions identitaires avec une liberté déconcertante. Enfin, L’Énigme du retour (2009), considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre, incarne l’apogée de cette démarche. Ce récit poétique et méditatif revisite le deuil, la perte et le sentiment d’appartenance, tout en affirmant son droit à la complexité et à la liberté. En écrivant sur lui-même, Laferrière refuse de laisser d’autres raconter son histoire. Cette affirmation de soi, dans le contexte des diasporas, est essentielle, car elle rétablit la dignité des voix souvent effacées ou simplifiées. À travers cette approche unique de l’autofiction, Laferrière transcende les frontières entre les genres et les cultures, créant une œuvre profondément personnelle et universelle. Il offre à ses lecteurs bien plus qu’un simple récit de vie : une réflexion intemporelle sur l’identité, la mémoire et la place de chacun dans le monde. En 2024, la ville de Paris accueille l’exposition Coeur nomade, de l’écrivain Dany Laferrière de l’Académie française, sur le Pont des arts et le parvis de l’Institut du France, en face du Louvre. Un héritier de l’histoire haïtienne L’histoire d’Haïti est profondément ancrée dans l’œuvre de Dany Laferrière. Né dans un pays marqué par une histoire tumultueuse – de la révolution antiesclavagiste à la dictature des Duvalier – Laferrière a fait de cette mémoire collective une source inépuisable d’inspiration. Cependant, il ne se contente pas de revisiter le passé : il le réinvente, le questionne, et l’intègre dans des récits qui explorent la manière dont l’histoire continue de façonner les individus et les communautés. Dans des livres comme Pays sans chapeau (1996), Laferrière plonge dans les souvenirs de son enfance en Haïti, un pays où les frontières entre le réel et l’imaginaire sont floues. Ce roman, qui oscille entre récit fantastique et reportage social, est une exploration des traditions haïtiennes, de leur richesse mais aussi de leurs contradictions. En racontant des histoires de morts qui dialoguent avec les vivants, Laferrière capture l’essence de la culture haïtienne, où le visible et l’invisible coexistent. Laferrière aborde également les blessures de l’histoire haïtienne avec une lucidité sans compromis. Dans Tout bouge autour de moi (2011), il revient sur le tremblement de terre de 2010 qui a ravagé Port-au-Prince. Ce livre, écrit sous forme de fragments, est à la fois un témoignage personnel et une réflexion sur la résilience du peuple haïtien face à l’adversité. À travers des anecdotes simples mais puissantes, Laferrière rend hommage à ceux qui, malgré tout, continuent de vivre, de créer, et d’espérer. En tant qu’héritier de cette histoire, Laferrière ne cherche pas à idéaliser Haïti. Il reconnaît les défis auxquels le pays fait face – la pauvreté, la corruption, l’instabilité politique – mais il refuse de réduire Haïti à ces problèmes. Pour lui, Haïti est avant tout une terre de création, de culture et de résistance. Cette vision nuancée transparaît dans ses récits, qui célèbrent autant les douleurs que les triomphes de son pays natal. Laferrière utilise également l’histoire haïtienne comme une toile de fond pour interroger des questions universelles. Dans plusieurs de ses romans, il explore le rôle de la mémoire dans la construction de l’identité, le poids du passé sur le présent, et la manière dont les récits historiques sont transmis de génération en génération. Cette capacité à mêler le particulier et l’universel est l’une des forces majeures de son œuvre. Dany Laferrière est bien plus qu’un simple témoin de l’histoire haïtienne : il en est un interprète, un conteur, et un gardien. À travers ses livres, il préserve la mémoire de son peuple tout en la réinventant pour un public mondial. Il nous rappelle que l’histoire, même dans ses moments les plus sombres, est une source de force et d’inspiration. Dany Laferrière est élu à l’Académie française le 12 décembre 2013 au fauteuil d’Hector Bianciotti (2e fauteuil). L’ambassadeur de la culture haïtienne Dany Laferrière est sans conteste l’un des ambassadeurs les plus influents de la culture haïtienne. À travers ses œuvres, il a su présenter une image d’Haïti qui défie les stéréotypes, mettant en lumière la richesse et la complexité de son patrimoine culturel. Mais son rôle d’ambassadeur dépasse largement le cadre de la littérature : il est également une voix qui représente Haïti sur la scène mondiale, que ce soit à travers ses prises de position publiques ou son élection à l’Académie française. Dans ses romans, Laferrière capture l’essence de la culture haïtienne avec une sensibilité rare. Il célèbre les traditions orales, la musique, la cuisine, et les croyances spirituelles qui façonnent l’identité haïtienne. Mais il ne se contente pas de les décrire : il les intègre dans des récits qui les rendent accessibles à un public international. Par exemple, dans Pays sans chapeau, il utilise les mythes haïtiens comme un prisme pour explorer des thèmes universels tels que la mort, la mémoire, et l’imagination. Laferrière a également contribué à changer la perception d’Haïti à l’étranger. Trop souvent réduit à des clichés de pauvreté et de chaos, Haïti est présenté dans son œuvre comme un pays de créativité, de résilience, et de beauté. Cette image positive ne nie pas les défis auxquels le pays fait face, mais elle offre une perspective plus équilibrée et plus juste. À travers ses livres, Laferrière montre qu’Haïti n’est pas seulement un lieu, mais une source d’inspiration et de fierté. En tant qu’ambassadeur culturel, Laferrière joue également un rôle crucial dans la transmission de la culture haïtienne aux générations futures. Ses écrits, qui mêlent poésie, humour et réflexion, servent de pont entre le passé et le présent, entre Haïti et le reste du monde. Ils rappellent que la culture haïtienne, bien que souvent marginalisée, est une richesse inestimable. Mais l’engagement de Laferrière ne se limite pas à l’écriture. En tant que membre de l’Académie française, il représente Haïti au sein d’une institution qui symbolise la tradition et l’excellence littéraire. Cette position lui permet de défendre la diversité culturelle et de promouvoir la voix des écrivains issus des diasporas. Son élection est un moment historique qui souligne l’importance de son œuvre, non seulement pour Haïti, mais pour le monde entier. Laferrière nous enseigne que la culture est une force de résistance, un moyen de transcender les défis et de célébrer la vie. À travers ses mots, il construit un pont entre Haïti et le reste du monde, nous invitant à découvrir, comprendre, et apprécier la richesse de cette île extraordinaire. Grande Lecture de Strasbourg, capitale mondiale du livre.Dany Laferrière fait de la lecture tout en jouant au hula hoop . Une prose innovante Dany Laferrière se distingue par un style littéraire unique, à la fois simple et profondément poétique, qui redéfinit les formes narratives conventionnelles. Il maîtrise l’art de dire beaucoup avec peu de mots, transformant des phrases courtes et dépouillées en des outils d’une puissance expressive exceptionnelle. Cette prose minimaliste, parfois comparée à celle du haïku, n’est pas un signe de simplicité mais d’une complexité raffinée, où chaque mot compte et chaque silence est signifiant. C’est une écriture qui invite le lecteur à ralentir, à savourer, et à réfléchir, tout en le captivant par sa fluidité. Dans L’Énigme du retour, par exemple, Laferrière adopte une structure fragmentée, mêlant poésie et prose pour explorer des thèmes aussi profonds que l’exil, la mémoire et la filiation. Ce choix stylistique reflète non seulement la nature éclatée de l’expérience migratoire, mais aussi la manière dont la mémoire fonctionne : par bribes, par éclats, par associations. Ce mélange des genres, presque expérimental, est une signature de Laferrière, qui refuse de se conformer aux attentes et préfère constamment innover. Son écriture est également profondément visuelle. Chaque phrase, chaque paragraphe, est conçu comme une image qui s’imprime dans l’esprit du lecteur. Cette qualité cinématographique est particulièrement évidente dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, où les descriptions de Montréal, des cafés et des personnages sont si vivantes qu’elles semblent jaillir de la page. Cette capacité à peindre des tableaux avec des mots fait de Laferrière non seulement un écrivain mais aussi un artiste, un créateur de mondes. La musicalité de sa prose est un autre aspect clé de son innovation stylistique. Laferrière écrit comme un jazzman improvise : avec une liberté qui semble spontanée mais qui repose en réalité sur une maîtrise technique impeccable. Ses phrases, parfois courtes et syncopées, parfois longues et lyriques, créent un rythme unique qui transporte le lecteur. Cette musicalité est particulièrement marquée dans des œuvres comme Pays sans chapeau, où le texte semble danser au rythme des tambours haïtiens, capturant l’essence même de la culture qu’il dépeint. Laferrière joue avec les attentes du lecteur, déjouant constamment les conventions. Il est capable de passer d’un ton léger et humoristique à une réflexion philosophique profonde en l’espace de quelques lignes, créant un effet de surprise qui maintient l’attention. Cette capacité à osciller entre les registres est une preuve supplémentaire de son génie littéraire, mais aussi de sa compréhension intuitive de la condition humaine. À travers sa prose innovante, Laferrière nous montre que l’écriture n’est pas seulement un moyen de raconter des histoires, mais un art en soi. Dessins de l’écrivain Dany Laferrière à Paris L’héritage de ses influences L’œuvre de Dany Laferrière est profondément marquée par les influences littéraires et culturelles qui ont jalonné sa vie. Ces influences sont multiples, allant de la tradition orale haïtienne aux grands écrivains de la littérature mondiale, et elles se mêlent harmonieusement dans ses récits pour créer une voix unique. Laferrière n’est pas un écrivain isolé : il est le fruit d’une constellation de traditions et d’auteurs qui l’ont inspiré, nourri et guidé dans son parcours. L’une des premières influences de Laferrière est la tradition orale haïtienne, transmise par sa famille et les conteurs de son enfance. Cette tradition, où les histoires se mêlent aux chants et aux proverbes, imprègne son écriture d’une richesse narrative et d’une musicalité qui lui sont propres. Dans Pays sans chapeau, par exemple, il évoque cette culture où les morts et les vivants cohabitent, où les récits sont autant de liens entre les générations. Cette influence orale est la base sur laquelle s’appuient les autres éléments de son style. Parmi les auteurs qui ont marqué Laferrière, Gabriel García Márquez occupe une place particulière. Comme l’auteur colombien, Laferrière est fasciné par les frontières floues entre le réel et le fantastique, entre l’histoire et le mythe. Cette influence est particulièrement visible dans des œuvres comme Pays sans chapeau, où il explore un Haïti à la fois réel et imaginaire, peuplé de personnages qui semblent sortis d’un conte. Ce réalisme magique, qui n’est jamais imité mais toujours réinterprété, est l’un des traits distinctifs de son œuvre. James Baldwin est une autre figure clé dans la formation littéraire de Laferrière. L’écrivain américain, connu pour ses explorations de l’identité noire et de la condition humaine, a inspiré Laferrière dans son approche franche et directe des questions de race, de sexualité et de pouvoir. Comme Baldwin, Laferrière n’hésite pas à aborder des sujets difficiles avec une lucidité désarmante, tout en maintenant une voix profondément personnelle et émotive. Laferrière s’inscrit dans la tradition de la littérature française, qu’il admire et réinvente à sa manière. Son élection à l’Académie française en 2013 est un témoignage de cette appartenance, mais aussi de sa capacité à enrichir cette tradition avec sa propre sensibilité. Dans ses écrits, il dialogue avec des figures comme Marcel Proust et Albert Camus, tout en apportant une perspective nouvelle, issue de son expérience d’exilé et de créateur transnational. Ces influences multiples ne font pas de Laferrière un imitateur, mais un innovateur. Il prend ce qu’il y a de meilleur dans chaque tradition, chaque auteur, et le transforme en quelque chose de profondément personnel. Son œuvre est une célébration de la diversité culturelle et littéraire, une preuve que les frontières entre les genres, les styles et les identités peuvent être transcendées. À travers son écriture, Laferrière nous rappelle que nous sommes tous des héritiers, mais que cet héritage est une source de créativité infinie. Coeur nomade de Dany Laferrièere sur le Parvis de l’Institut de France Une vision inclusive de la francophonie Dany Laferrière considère la francophonie comme bien plus qu’une communauté linguistique : pour lui, c’est un espace de dialogue, de diversité et de créativité. À travers ses œuvres, il démontre que la langue française peut transcender ses origines historiques, devenant un outil d’expression universel. Laferrière, qui a grandi en Haïti avant de s’installer au Québec, et enfin de rejoindre l’Académie française, incarne cette vision pluraliste. Sa trajectoire illustre une francophonie décentrée, où les voix issues des diasporas et des anciennes colonies enrichissent la tradition littéraire tout en la réinventant. Dans des ouvrages récents comme Vers d’autres rives (2021) ou Petit traité sur le racisme (2020), Laferrière aborde la question de la francophonie avec une profondeur accrue. Il y réfléchit en tant que concept évolutif, un espace où les identités plurielles peuvent s’exprimer sans être réduites à des stéréotypes. Ces livres, écrits dans une prose concise mais puissante, montrent que la francophonie, lorsqu’elle est inclusive, devient une force de résistance contre l’homogénéisation culturelle. Une des forces de Laferrière réside dans sa capacité à lier la francophonie à des traditions littéraires et culturelles non francophones. Il est profondément influencé par les haïkus de Matsuo Bashō, qu’il cite régulièrement comme source d’inspiration. Dans ses livres, cette influence se manifeste par des phrases courtes, méditatives, et souvent d’une simplicité trompeuse. Par exemple, dans Autoportrait de Paris avec chat (2018), il alterne entre descriptions poétiques de son quotidien parisien et réflexions sur l’écriture, dans un style qui évoque directement Bashō. Cette vision inclusive de la francophonie est également liée à son rôle à l’Académie française. Depuis son élection en 2013, Laferrière s’efforce de faire entendre des voix souvent marginalisées dans cette institution. Il insiste sur le fait que la langue française ne doit pas être un instrument de domination, mais un moyen d’émancipation. Son engagement pour une francophonie ouverte et plurielle est une part essentielle de son héritage littéraire et intellectuel. Dans L’exil vaut le voyage (2016), Laferrière réfléchit sur le pouvoir de la langue comme refuge pour ceux qui, comme lui, vivent entre plusieurs mondes. Ce livre, composé de fragments poétiques et philosophiques, est un hommage à la langue française, mais aussi à toutes les langues qui nous permettent de raconter nos histoires. En tant qu’écrivain, il prouve que la francophonie n’est pas une limite, mais une opportunité infinie de dialogue et de création. Devant l’affiche de l’exposition Coeur nomade, de l’écrivain Dany Laferrière de l’Académie française La démocratisation de la littérature Dany Laferrière est non seulement un écrivain talentueux, mais aussi un défenseur de la littérature accessible à tous. À travers ses livres et ses interventions publiques, il montre que la littérature n’est pas réservée à une élite, mais qu’elle peut toucher des lecteurs de tous horizons. Cette conviction se reflète dans la simplicité de son style, qui invite à la réflexion sans jamais devenir hermétique. Pour Laferrière, la littérature est un moyen de connecter les gens, de transmettre des idées, et de célébrer la diversité humaine. Dans Journal d’un écrivain en pyjama (2013), il partage ses réflexions sur l’écriture et la lecture d’une manière légère et humoristique. Ce livre, qui pourrait être décrit comme un guide pour aspirants écrivains, est aussi un plaidoyer pour la lecture comme source de liberté et d’épanouissement. Il y raconte son propre parcours de lecteur, de ses premières découvertes littéraires en Haïti à son amour pour les grands classiques de la littérature mondiale. En partageant ces anecdotes, Laferrière démontre que la lecture est un acte universel, accessible à tous ceux qui en ressentent le désir. La démocratisation de la littérature passe également par la diversité des thèmes qu’il aborde. Dans Vers d’autres rives (2021), il explore les expériences de migration et de déracinement, mais toujours d’une manière qui résonne avec les expériences universelles d’amour, de perte et de résilience. Ce livre, comme beaucoup d’autres dans son œuvre, montre que les histoires personnelles ont le pouvoir de transcender les frontières culturelles et sociales, parlant directement au cœur des lecteurs. Laferrière s’efforce également de rendre la littérature plus accessible en jouant avec les genres. Ses livres alternent entre poésie, prose et dessin, comme on le voit dans Autoportrait de Paris avec chat. Cette approche hybride invite un public plus large à découvrir ses œuvres, en particulier ceux qui pourraient être intimidés par la littérature traditionnelle. En mélangeant les formes, il crée des ponts entre les générations et les cultures, montrant que la littérature peut être aussi diversifiée que la vie elle-même. Son rôle en tant que figure publique amplifie cet engagement. En donnant des conférences, en participant à des festivals littéraires, et en dialoguant avec des lecteurs du monde entier, Laferrière contribue à démystifier la littérature. Il montre que derrière chaque livre, il y a une voix humaine, une histoire, et une invitation à la rencontre. Cette capacité à toucher un public large, tout en maintenant une qualité littéraire exceptionnelle, est l’une des raisons pour lesquelles son œuvre est si influente. Le 13 octobre 2020, une œuvre sculptée de Roger Langevin rendant hommage à Dany Laferrière est prêtée à Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Réalisée dans un matériau composite appelé résilice, la sculpture à l’effigie de l’écrivain le représente en position assise sur la plus haute marche d’un escalier, sur les parois duquel est transcrit cet extrait dessiné dans L’exil vaut le voyage, qui donne ainsi son titre à l’œuvre7 Un héritage durable Dany Laferrière laisse derrière lui un héritage qui s’étend bien au-delà de ses livres. Son œuvre, riche, variée et universelle, est une célébration de la vie, de la mémoire et de l’imaginaire. Mais cet héritage ne réside pas seulement dans ses textes : il se manifeste également dans son rôle en tant qu’ambassadeur culturel, défenseur de la diversité, et modèle pour les générations futures. Laferrière a prouvé que l’on peut réussir sans renier ses origines, et il continue d’inspirer des écrivains, des artistes et des lecteurs à travers le monde. Ses œuvres récentes, comme Vers d’autres rives ou Autoportrait de Paris avec chat, montrent que, même après des décennies de carrière, Laferrière reste un écrivain en constante évolution. Il ne se repose pas sur ses acquis, mais explore de nouvelles formes, de nouveaux thèmes, et de nouvelles façons de raconter des histoires. Cette volonté d’innover est une preuve de son engagement envers la littérature et envers ses lecteurs, qu’il considère comme des compagnons de voyage dans l’aventure de l’écriture. Son influence dépasse également le domaine littéraire. En tant que membre de l’Académie française, il représente une voix nouvelle, un lien entre les traditions et les modernités, entre les centres et les marges. Son élection a été un moment symbolique, non seulement pour lui, mais pour tous ceux qui, comme lui, viennent d’horizons divers et cherchent à faire entendre leur voix. Par son travail, Laferrière montre que la culture, loin d’être figée, est un dialogue constant entre passé et présent, entre local et global. L’héritage de Laferrière se mesure à l’impact qu’il a sur ses lecteurs. Ses livres, traduits dans de nombreuses langues, continuent de toucher, d’émouvoir et d’inspirer des gens de tous âges et de toutes cultures. Ils rappellent que, malgré les défis de l’exil, de la migration et de l’identité, il existe une beauté et une force dans le simple fait de raconter des histoires. À travers ses mots, Laferrière a créé un espace où chacun peut se reconnaître, se comprendre, et se réinventer. En résumé, l’œuvre de Dany Laferrière est une source inépuisable de réflexion et de plaisir. Elle nous invite à explorer la richesse de nos propres histoires, tout en nous rappelant que nous faisons tous partie d’un récit plus vaste. Cet héritage durable, fait de mots, de mémoires et de rencontres, continuera de briller pour les générations à venir. Dany Laferrière n’est pas seulement un écrivain : il est un passeur d’histoires, un alchimiste des mots et un bâtisseur de ponts entre les cultures. Son œuvre, à la fois intime et universelle, témoigne de la richesse de l’expérience humaine et de la puissance de la littérature comme outil de transformation. En s’inspirant des haïkus de Bashō pour capter la beauté du moment, et en puisant dans les tumultes de son histoire personnelle pour toucher à l’universel, Laferrière nous offre bien plus que des récits : il nous tend un miroir dans lequel chacun peut se reconnaître. Son héritage durable n’est pas seulement dans ses livres, mais dans les cœurs qu’il a touchés et les horizons qu’il a ouverts. Lire Laferrière, c’est voyager, rê Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 4 mois

    Madam C.J. Walker : l’audace d’une visionnaire, immortalisée sur Netflix Avec Self Made : D’après la vie de Madame C.J. Walker, Netflix nous offre une mini-série captivante qui retrace l’incroyable parcours de la première femme afro-américaine à devenir millionnaire par ses propres moyens. Inspirée de faits réels, cette œuvre célèbre la résilience, l’audace et l’héritage intemporel de Madam C.J. Walker, tout en résonnant profondément avec les parcours inspirants de femmes d’aujourd’hui. Une histoire à découvrir pour rêver, apprendre et se relever. Il est rare qu’une mini-série nous captive au point de transcender l’écran pour résonner dans nos propres expériences. Self Made : D’après la vie de Madame C.J. Walker, diffusée en mars 2020 sur Netflix, est l’une de ces créations. Elle retrace avec une élégance dramatique et une chaleur poignante l’ascension de Sarah Breedlove, connue sous le nom de Madam C.J. Walker. Première femme afro-américaine millionnaire par ses propres moyens, elle est bien plus qu’un symbole de réussite. Son histoire est une leçon intemporelle sur le courage, l’innovation et la détermination face à l’adversité. Mais au-delà des épisodes brillamment interprétés, cette série nous renvoie aussi à nos contemporains, ces individus qui, comme Walker, ont défié les probabilités pour transformer leurs rêves en réalités. À travers des récits modernes, nous explorons comment cette histoire inspire encore des générations à franchir leurs propres barrières. PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSEVickie Joseph, présidente du conseil de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain Une femme contre son temps Madam C.J. Walker commence son voyage dans un contexte impitoyable : celui de la ségrégation et de la pauvreté endémique. En tant qu’orpheline et blanchisseuse mal payée, elle fait face à des défis inimaginables. Pourtant, lorsqu’elle découvre une solution à sa propre chute de cheveux grâce à un produit capillaire conçu par une autre femme afro-américaine, elle entrevoit une opportunité. Elle ne se contente pas de vendre des produits, elle crée sa propre marque, redéfinissant les standards de la beauté pour les femmes noires. Une scène clé de la série montre Walker expliquant que ses produits ne sont pas qu’une solution esthétique ; ils sont un outil de transformation sociale. Ce moment résonne particulièrement avec l’histoire de Vickie Joseph, cofondatrice de la marque V Kosmetik au Québec. Malgré les refus et les défis initiaux, Vickie a réussi à percer sur le marché international, prouvant qu’il est possible de transformer des obstacles en opportunités. « Ce n’était pas seulement pour proposer des produits de beauté, » a-t-elle déclaré, « c’était pour redonner confiance aux femmes noires. » Madam Walker, dans une époque où les femmes noires étaient souvent invisibilisées, s’impose comme une entrepreneure, une visionnaire et une philanthrope. Son empire devient une source d’autonomie pour des milliers de femmes afro-américaines qui trouvent non seulement un emploi mais une dignité retrouvée. PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE Dorothy Rhau, présidente fondatrice du Salon de la femme noire Le poids du succès Le succès, pourtant, n’est jamais sans coût. Walker doit naviguer entre les rivalités personnelles et professionnelles. Dans un épisode marquant, elle affronte Addie Monroe, une concurrente jalousement attachée à sa clientèle et à ses privilèges de peau plus claire. Cette tension rappelle un dilemme qu’a vécu Dorothy Rhau, fondatrice de l’organisme Audace au Féminin. « J’ai dû choisir entre me battre contre les préjugés ou construire un réseau d’entraide. J’ai choisi de bâtir, » dit-elle. Audace au Féminin aide aujourd’hui des femmes noires au Québec à atteindre leur autonomie financière et à trouver leur place dans la société. Comme Dorothy, Walker comprend rapidement que l’isolement n’est pas viable. Elle mobilise sa communauté, tissant un réseau solide d’agents commerciaux, principalement des femmes, qu’elle forme et inspire. Cette collaboration féminine, mise en avant dans la mini-série, évoque également le rôle crucial des femmes noires dans la transmission d’un héritage économique et culturel. Walker ne construisait pas seulement une entreprise : elle bâtissait une communauté. Isabelle Racicot / Cogeco Média De la douleur à la résilience L’un des aspects les plus frappants de Self Made est la manière dont la série tisse des moments de vulnérabilité. La douleur de Walker, qu’elle soit émotionnelle ou physique, est omniprésente. Elle perd sa fille A’Lelia, subit des tensions familiales, et lutte contre la maladie. Pourtant, chaque revers devient une occasion de réaffirmer sa mission. Ce portrait de résilience rappelle l’histoire de Isabelle Racicot, animatrice et entrepreneure québécoise. En dépit des obstacles rencontrés dans sa carrière en raison de son identité, Isabelle s’est imposée comme une voix influente dans les médias québécois. « Chaque moment difficile m’a appris à aller plus loin, à mieux me comprendre, » dit-elle. Walker, tout comme Isabelle, nous enseigne que les obstacles ne doivent pas nous définir, mais plutôt nous fortifier. À travers ses luttes, elle montre que le succès n’est pas seulement une question de chiffres ou de comptes bancaires. C’est la capacité à influencer positivement la vie des autres, à laisser un héritage durable. Viola Desmond, femme d’affaires et militante des droits civiques en Nouvelle-Écosse. Son refus de quitter une section “blanche” d’un cinéma en 1946, a fait d’elle une icône au Canada, son visage figurant aujourd’hui sur le billet de 10 dollars canadien Un bijou à revoir Madam C.J. Walker est un pilier de l’histoire afro-américaine, mais son impact transcende les frontières et les époques. Sa persévérance a influencé des figures emblématiques comme Viola Desmond, femme d’affaires et militante des droits civiques en Nouvelle-Écosse. Bien avant la diffusion de Self Made, Viola Desmond a été directement connectée à l’héritage de Walker. Elle a étudié dans une école fondée par Madam C.J. Walker, ce qui a inspiré la création de sa propre entreprise de produits de beauté pour femmes noires. Son courage face à la ségrégation, illustré par son refus de quitter une section “blanche” d’un cinéma en 1946, a fait d’elle une icône au Canada, son visage figurant aujourd’hui sur le billet de 10 dollars. Cette continuité entre Walker et Desmond montre comment un héritage peut traverser les générations pour nourrir des combats universels pour l’égalité et la dignité. Au-delà de l’histoire elle-même, Self Made brille par ses performances d’acteurs, notamment Octavia Spencer, qui incarne Walker avec une intensité et une humanité remarquables. La direction artistique, les costumes et la musique plongent le spectateur dans une immersion totale. Mais ce qui élève vraiment cette mini-série au rang de « bijou », c’est son universalité. Qu’il s’agisse de rêves d’entrepreneuriat, de résilience face à l’adversité, ou de la lutte pour l’égalité, chacun peut y trouver une source d’inspiration. En regardant Self Made, je n’ai pu m’empêcher de penser à une citation d’un mentor : « Le succès est moins une destination qu’un chemin pavé de choix courageux. » Walker, avec tous ses défauts et ses failles, est une icône intemporelle de ce courage. Et dans un monde où l’incertitude est souvent le seul invariant, des histoires comme la sienne sont des rappels puissants que, parfois, il suffit d’un rêve et d’une volonté inflexible pour changer sa vie – et celle des autres. Alors, à ceux qui n’ont pas encore découvert cette mini-série, je dirais : prenez un après-midi, plongez dans l’univers de Madam C.J. Walker, et laissez-vous inspirer. Après tout, qui sait ? Peut-être que, comme elle, vous trouverez en vous la force de transfo Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 4 mois

    Port-au-Prince est un cimetière en mouvement Le quartier Jalousie, dans les hauteurs de Port-au-Prince – Photo Istock Port-au-Prince n’est plus seulement une ville, c’est un cimetière en mouvement, un théâtre où l’insécurité joue le premier rôle. Dans cette fresque de balles, de sang et de cendres, le quotidien se meurt, et l’espoir vacille sous le poids d’une organisation méthodique du chaos. Cette prose poétique est un cri, un miroir tendu à une réalité insoutenable, où chaque souffle est une résistance, et chaque silence, une trahison. Que le monde regarde, écoute, et enfin pleure avec Haïti. Port-au-Prince saigne… Non, elle ne pleure pas, elle saigne, goutte à goutte, un sang noir mêlé de cendres et de feu. Dans ses artères défoncées, les balles sifflent comme des hymnes de guerre, orchestrées par des doigts maigres d’enfants soldats. Ils ne jouent pas à la guerre, ils la vivent, bras tendus, mâchoires serrées, leurs ombres déchiquetées par le crépitement des armes. La ville est un brasier. Les maisons brûlent sans crépitements, avalées par des incendies sans fin. Les ruelles sont des pièges, chaque coin de rue, un labyrinthe où rôdent les gangs, maîtres des ténèbres. Ils kidnappent la lumière, ils kidnappent les corps, ils kidnappent l’espoir. Les femmes comptent leurs enfants comme on compte les jours d’un calendrier maudit : en espérant qu’il en reste un demain. Haïti est un théâtre où les acteurs jouent leur propre mort. Une tragédie sociale, écrite avec les larmes des mères et l’innocence volée des enfants. Le sang ne coule plus dans les veines du pays, il s’écoule dans ses rues. Chaque jour est une scène, chaque nuit un acte de désespoir. Ici, on ne vit pas : on survit. Photo Zachary Vessels de Pixesls Les politiciens rient derrière leurs vitres teintées, assis sur des trônes bâtis avec des mensonges et des enveloppes brunes bourrées de dollars sales. Leur corruption suinte des murs des palais, une sueur froide qui poisse jusqu’aux marches où les pauvres tendent leurs mains vides. À chaque mot qu’ils prononcent, une vie s’éteint quelque part dans les bidonvilles. Mais ils ne prononcent pas des mots, ils crachent des promesses comme on crache du venin. Et la Police ? Une blague amère. Une tragédie masquée d’uniformes trop grands pour eux. Ils avancent comme des ombres sous-payées, des cibles ambulantes dans une guerre qu’ils ont déjà perdue avant même de la commencer. Ils tirent parfois, mais c’est toujours trop tard, toujours dans le vide, toujours pour rien. Haïti est devenu un paradoxe vivant : un pays qui se meurt debout, un peuple qui refuse de tomber mais qui s’effondre à l’intérieur. L’âme est meurtrie, le corps épuisé, mais le rire, ce rire cynique et cruel, survit. Parce qu’ici, on ne peut pas se permettre le luxe de pleurer chaque mort. Les larmes coûtent trop cher, et la douleur est gratuite. Photo D’un Garçon Portant Un Chapeau De Paille, Pexels.com Dans les entrailles de Port-au-Prince, les meurtres sont devenus un refrain. On ne les compte plus, on les traverse comme on traverse une saison. Chaque assassinat, une virgule dans un récit sans fin. Chaque rafale, une page tournée. Ici, les morts ne reposent pas en paix : ils flottent dans l’air, collent aux murs, hantent les ruelles avec des hurlements qu’on n’entend même plus. Et pourtant, Haïti rit. Un rire féroce, un rire acide, un rire qui dévore. Parce qu’ici, pleurer ne suffit pas. Parce qu’ici, le rire est une arme contre l’insupportable. Les gens rient devant les braises de leur maison, rient devant les silhouettes armées qui errent dans la nuit, rient même quand leurs enfants apprennent à compter en dénombrant les éclats de balles. Le silence du monde est pire que la violence des armes. Chaque balle tirée, chaque vie volée est un écho qui se perd dans une indifférence glaciale. La tragédie d’Haïti n’est pas qu’elle souffre, c’est qu’elle souffre seule, sous le regard détourné de ceux qui pourraient tendre une main. Port-au-Prince est un cimetière en mouvement. Les pavés rouges racontent des histoires que personne n’a envie d’entendre. Les toits s’effondrent, les murs s’écroulent, mais quelque part, une voix persiste. Une voix qui grimace, qui hurle, qui refuse de mourir. Une voix qui rappelle que, même dans la cendre, il reste des braises. Que, même au cœur du chaos, un cri peut encore faire trembler l’univers. Photo d’enfant transportant une Cruche, pixels.com Et pourtant, Haïti a le courage de résister à la mort. Ce pays, ce peuple, est une flamme qui refuse de s’éteindre, une cicatrice qui témoigne d’un combat incessant contre l’oubli. Haïti pleure en silence, mais ses larmes sont des poèmes gravés dans la pierre, des appels à l’humanité tout entière : regardez-nous, écoutez-nous, pleurez avec nous. Si la terre pouvait pleurer, elle le ferait pour Haïti. Pour chaque enfant qui devient soldat avant d’être adulte. Pour chaque mère qui serre contre elle une photo fanée, seul souvenir d’un fils disparu. Pour chaque père qui ne sait plus s’il prie pour un miracle ou pour un repos sans douleur. Si la terre pouvait pleurer, ses larmes formeraient des rivières qui emporteraient les balles, les armes, le feu, et laisseraient derrière elles des graines d’espoir. Mais la terre ne pleure pas. Alors Haïti continue, seul, debout dans les flammes, à hurler à un monde qui ne veut pas l’entendre. Et Port-au-Prince, immobile en apparence, bouge pourtant sous le poids de ses fantômes. Chaque rue, chaque maison, chaque souffle porte la marque d’une insécurité méticuleusement tissée, comme une toile d’araignée où tout le monde est pris au piège. Rien n’y est laissé au hasard : des balles qui trouvent toujours leur cible, des enlèvements planifiés comme des affaires lucratives, des vies troquées contre des rançons qui engraissent un système déjà pourri. Ce cimetière en mouvement n’est pas l’œuvre du hasard, mais d’une mécanique implacable où la peur est l’unique monnaie. Haïti ne meurt pas d’un coup, il se désagrège, morceau par morceau, dans une danse funèbre orchestrée par ceux qui prosp Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 4 mois

    Kamel Daoud et Gaël Faye : deux couronnements, deux regards sur la mémoire collective Deux écrivains, deux trajectoires, une consécration partagée. Kamel Daoud, avec Houris, et Gaël Faye, avec Jacaranda, viennent de remporter respectivement les prix Goncourt et Renaudot 2024. Ces œuvres, ancrées dans les blessures de l’Algérie et du Rwanda, offrent une plongée bouleversante dans les mémoires collectives. Entre dénonciation des silences historiques et célébration de la résilience, ces romans incarnent la richesse de la littérature francophone et le pouvoir des mots à transcender les frontières. Le prix Goncourt et le prix Renaudot 2024 ont marqué une année littéraire exceptionnelle en célébrant deux œuvres puissantes, ancrées dans l’histoire et la mémoire : Houris de Kamel Daoud et Jacaranda de Gaël Faye. Ces deux écrivains, emblèmes de la diversité francophone, se distinguent par leur capacité à ausculter les douleurs du passé pour mieux éclairer le présent. Kamel Daoud et l’exploration de la « décennie noire » algérienne Kamel Daoud, écrivain franco-algérien déjà salué pour Meursault, contre-enquête, s’impose avec Houris, un roman d’une rare intensité. L’œuvre plonge dans les horreurs de la guerre civile algérienne des années 1990, une période communément appelée la « décennie noire ». Si ce conflit a souvent été occulté dans la littérature algérienne contemporaine, Daoud choisit de briser le silence en donnant une voix aux victimes et aux survivants. Au cœur de Houris se trouve Aube, une jeune femme devenue muette après avoir survécu à une tentative d’égorgement durant le conflit. Par sa condition, elle incarne le drame d’une génération prise dans la violence, où les corps, tout comme les esprits, portent les stigmates des atrocités. À travers des monologues intérieurs d’une poésie bouleversante, le roman dévoile les souffrances enfouies d’une société en quête de réparation. Aube, enceinte, destine ses paroles à l’enfant qu’elle porte mais refuse d’élever, un choix qui reflète les dilemmes moraux imposés par un passé traumatique. Le titre Houris renvoie aux vierges promises au paradis dans l’imaginaire religieux islamique, une image que l’auteur détourne pour interroger les représentations féminines et dénoncer l’oppression. Le roman n’a pas été exporté en Algérie, où les autorités censurent les évocations de la guerre civile. Ce contexte renforce l’impact politique du texte, qui refuse l’amnésie collective imposée par l’État. Lors de la remise du prix, Daoud a salué la France comme un espace de liberté où il a pu écrire sans entraves : « On a toujours besoin de trois choses pour écrire : une table, une chaise et un pays. J’ai les trois. » Ces mots traduisent la gratitude d’un écrivain exilé, mais aussi la complexité de son positionnement entre deux cultures, l’une répressive, l’autre protectrice. Gaël Faye et la quête des silences rwandais De son côté, Gaël Faye, Franco-Rwandais déjà connu pour Petit pays, livre avec Jacaranda une fresque familiale et historique sur les plaies du Rwanda post-génocide. Le roman s’inscrit dans la continuité de son exploration des identités multiples et des traumatismes liés à l’Histoire. Dans Jacaranda, Milan, un jeune Franco-Rwandais, retourne au Rwanda, la terre natale de sa mère, pour reconstituer les fragments de son passé familial. Ce voyage devient l’occasion de traverser quatre générations, chacune portant une part de l’histoire tumultueuse du pays. Le roman mêle habilement mémoire individuelle et mémoire collective, éclairant les silences laissés par le génocide de 1994. Faye offre une vision nuancée de la reconstruction rwandaise, montrant à la fois la résilience des survivants et les douleurs persistantes des blessures historiques. À travers la beauté poétique de son écriture, il donne chair à un pays où le souvenir est une force motrice, mais aussi un poids écrasant. Gaël Faye n’est pas seulement écrivain : il est aussi musicien, connu pour ses textes engagés et poétiques. Cette hybridité artistique se ressent dans son écriture, où le rythme et la musicalité jouent un rôle central. En recevant le prix Renaudot, il succède à des auteurs emblématiques et confirme sa place dans le panthéon littéraire francophone. Sa réaction au restaurant Drouant, empreinte de joie et de modestie, témoigne de son attachement à la transmission d’histoires essentielles. Deux œuvres complémentaires, un dialogue universel Si les contextes de Houris et Jacaranda diffèrent, les deux romans se rejoignent dans leur exploration des traumatismes historiques et dans leur capacité à transcender les frontières culturelles. Kamel Daoud et Gaël Faye donnent une voix à ceux qui en ont été privés : les femmes réduites au silence dans l’Algérie des années 1990 et les générations rwandaises marquées par les non-dits du génocide. Ces deux récits illustrent aussi le pouvoir de la littérature francophone à porter des histoires universelles. En donnant à voir les failles de sociétés encore hantées par leurs tragédies, Daoud et Faye rappellent que la mémoire est une matière vivante, essentielle pour bâtir des ponts entre les générations et les cultures. Avec Houris et Jacaranda, les jurys Goncourt et Renaudot saluent deux auteurs issus de la francophonie, mais aussi deux œuvres profondément ancrées dans des histoires nationales complexes. Ces distinctions mettent en lumière la richesse des voix francophones au-delà des frontières hexagonales, tout en rappelant l’importance de la diversité dans le paysage littéraire contemporain. Les deux romans incarnent également une forme de littérature engagée, qui n’a pas peur de questionner, d’interroger et de déranger. Ils marquent une avancée dans la reconnaissance des écrivains capables d’articuler des récits locaux avec des enjeux globaux, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles générations d’auteurs francophones. Kamel Daoud et Gaël Faye, chacun à leur manière, célèbrent le pouvoir des mots pour éclairer les recoins les plus sombres de l’Histoire. Leur succès commun en 2024 symbolise l’ouverture d’un espace littéraire où les voix marginalisées peuvent enfin résonner. À travers Houris et Jacaranda, ils invitent les lecteurs à se souvenir, à comprendre, mais surtout à ne pas détourner le regard. Une invitation précieuse à une époque où le silence est parfois une t Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 5 mois

    Haïti : neuf dirigeants « complètement cons » et un pays pris en otage Dans une vidéo captée à Rio de Janeiro, Emmanuel Macron a qualifié les dirigeants haïtiens de « complètement cons », suscitant un tollé diplomatique. Si l’insulte choque, elle résonne étrangement avec la réalité d’un État plongé dans le chaos, dirigé par neuf leaders incapables de sortir le pays de sa descente aux enfers. Entre satire et tragédie, cette chronique explore les rouages d’une farce politique aux conséquences dramatiques. Mercredi 20 novembre, une vidéo filmée en marge du G20 à Rio de Janeiro a enflammé les réseaux sociaux. On y voit Emmanuel Macron, président français, dans un moment de relâchement inédit, qualifier les responsables haïtiens de « complètement cons ». Une phrase prononcée, dit-on, en réponse à un citoyen haïtien accusant la France d’être à l’origine des malheurs d’Haïti. La scène ? Loin des micros officiels, mais captée par l’œil impitoyable d’une caméra. Résultat : un tollé à Port-au-Prince, la convocation de l’ambassadeur français et un torrent de débats en Haïti et ailleurs. Mais au-delà de l’indignation immédiate, cette déclaration ne reflète-t-elle pas, malgré sa brutalité, une vérité difficile à avaler ? Car derrière les mots crus, il y a un pays où le dysfonctionnement est devenu la norme et où neuf dirigeants officiels se disputent le contrôle d’un État à la dérive. Une capitale à bout de souffle Port-au-Prince, autrefois cité vibrante d’histoire et de culture, est devenue un théâtre d’absurdité et de tragédie. Les rues, jadis vivantes et bondées, sont désormais synonymes de barricades enflammées, de fusillades sporadiques et de rapts en plein jour. Les autorités ? Presque invisibles. Les forces de l’ordre ? Largement dépassées, souvent corrompues ou impuissantes face aux gangs armés. Dans l’impossibilité de s’accorder sur un seul capitaine pour naviguer le navire en perdition, voilà que neuf marins ambitieux s’autoproclament capitaines de fortune. Ensemble, ils forment un Conseil présidentiel de transition — un nom pompeux pour une symphonie cacophonique. Chacun brandit sa propre clé, promettant d’ouvrir la porte vers des jours meilleurs, mais on dirait qu’aucun ne sait où se trouve la serrure. Pendant ce temps, Port-au-Prince, cette capitale qui devrait être le moteur du pays, ressemble plutôt à un cœur agonisant. Étouffée par l’incompétence, minée par les rivalités et gangrenée par la corruption, elle donne l’impression de battre ses derniers rythmes, sans médecin pour prescrire un remède ni pilote pour stabiliser le vol chaotique. L’OIM alerte sur une crise humanitaire à Port-au-Prince, où 580 000 personnes sont déplacées, dont 270 000 en trois mois, en raison de violences armées. Neuf présidents pour une capitale ! Même une mauvaise sitcom aurait trouvé ça un peu trop gros. Mais ici, ce n’est pas Netflix, c’est la vraie vie. Et le scénario est aussi pathétique qu’improbable. Imaginez la réunion de ces neuf esprits éclairés. Peut-être une table ronde où chacun s’échine à définir ce qu’il entend par « leadership »… entre deux gorgées de café tiède, bien sûr. Et attendez, ce n’est pas tout ! Car autour de cette fameuse table, on trouve aussi une pléiade de ministres en renfort – un ministre de la Justice pour disserter sur la morale, un ministre de la Sécurité publique pour assurer que tout est sous contrôle (mais évidemment, ce n’est pas le cas), et d’autres encore, chacun avec sa tasse de café tiède et sa définition bien personnelle de la « responsabilité ». Un casting tellement absurde qu’on se demande si le prochain acte ne sera pas une comédie musicale ! Macron a choqué, mais dans cette outrance verbale, se pose une question légitime : à qui revient la faute du naufrage d’Haïti ? La France, ancienne puissance coloniale, a sa part d’histoire dans les cicatrices du pays. Les ingérences internationales, les pressions financières et les dictats de certaines grandes puissances ont façonné une partie des crises actuelles. Mais Haïti n’est-elle pas aussi victime de ses propres choix et de l’incapacité chronique de sa classe dirigeante ? Neuf « présidents », et pourtant pas un plan concret pour sortir le pays de l’ornière. Pendant ce temps, les gangs armés, sous des chefs comme Jimmy Chérizier alias « BBQ », prospèrent dans une organisation presque militaire. Leur structure contraste avec l’atomisation totale des institutions étatiques. Là où les « leaders » politiques peinent à gouverner une rue, les gangs contrôlent des quartiers entiers avec une redoutable efficacité. On peut même imaginer une sorte de compétition implicite : d’un côté, Mr BBQ, maître incontesté du chaos organisé ; de l’autre, nos neuf capitaines du naufrage, rivalisant de créativité pour inventer de nouvelles façons de ne rien faire. Le chef de gang Jimmy « Barbecue » Cherizier avec les membres de la fédération de gang G9-Viv ansanm. (GettyImage) Garry Conille, héros ou bouc émissaire ? Macron, dans sa diatribe, défend également Garry Conille, ancien Premier ministre éphémère, limogé après seulement cinq mois à son poste. « Super », « formidable », affirme le président français. Mais pour qui ? Si certains voyaient en Conille un technocrate compétent, d’autres en Haïti le considèrent comme un homme sans véritable assise politique, dépassé par les luttes internes et les rivalités d’un système gangrené. Son départ n’a pas surpris grand monde. En Haïti, la scène politique est un échiquier complexe, où les alliances se font et se défont au gré des intérêts personnels. Mais ce que Macron semble ignorer – ou feint d’ignorer – c’est que l’avenir d’Haïti ne peut se reposer sur une seule figure, aussi « formidable » soit-elle. Peut-être que pour Macron, défendre Conille est une façon de trouver un personnage sympathique dans ce carnaval de l’incompétence. Mais soyons honnêtes : Conille n’est pas le sauveur qu’on attendait. Pendant que les dirigeants rivalisent d’incompétence, c’est le peuple haïtien qui paie le prix fort. Ceux qui arpentent les rues de Port-au-Prince ne se soucient pas de savoir si Conille était un « super » Premier ministre. Ils cherchent de l’eau, de la nourriture, un endroit sûr où dormir. Ils fuient les tirs, prient pour ne pas être kidnappés, et espèrent, contre toute attente, un jour meilleur. Dans ce décor de désolation, il reste une lueur d’espoir : la résilience du peuple haïtien. Malgré les tragédies successives – séismes, cyclones, insécurité, crises politiques – Haïti survit. Ses habitants trouvent des moyens de sourire, de créer, de rêver. Mais cette résilience ne doit pas devenir une excuse pour l’inaction des élites ou pour l’indifférence de la communauté internationale. D’ailleurs, si la résilience était un sport olympique, Haïti aurait probablement décroché toutes les médailles d’or. Mais qui veut d’une telle gloire quand les épreuves du quotidien sont si cruelles ? Garry Conille, ancien Premier ministre éphémère, limogé après seulement cinq mois à son poste (Image Libre de droit) L’ironie du pouvoir : neuf têtes, zéro vision Neuf présidents pour une capitale qui sombre. Cela aurait pu être le scénario d’une comédie politique grinçante, si ce n’était une réalité aussi tragique. La multiplication des chefs autoproclamés illustre parfaitement la vacuité d’un pouvoir dispersé, où chacun tire la couverture à soi sans se soucier du froid qui gèle la nation tout entière. Le constat est simple : Port-au-Prince n’a pas besoin de neuf présidents. Elle a besoin d’un État fonctionnel, d’institutions fortes, et d’une vision claire pour l’avenir. Mais pour cela, il faut plus que des mots, plus que des invectives, plus que des déclarations de bonnes intentions. Il faut des actes. Et il faudrait peut-être commencer par poser une question cruciale : qui a laissé la porte ouverte pour que neuf personnes s’y engouffrent en même temps ? Macron, avec son commentaire cinglant, a peut-être ouvert une porte. Certes, ses mots sont offensants. Mais ils pourraient aussi servir de déclencheur, une claque nécessaire pour réveiller une classe politique endormie. Car si les Haïtiens sont capables de supporter l’insupportable, il est temps que leurs dirigeants montrent qu’ils peuvent enfin assumer leurs responsabilités. Peut-être qu’un jour, l’histoire retiendra cette vidéo comme un tournant. Un moment où le ridicule a atteint un tel sommet qu’il ne restait plus qu’à redescendre, vers quelque chose de plus constructif. Haïti, malgré ses douleurs, reste une terre de promesses. Mais ces promesses ne se réaliseront que si les « neuf cons » deviennent enfin des hommes et des femmes d’État. Et si le monde, au lieu de juger de loin, choisit d’accompagner ce pays dans un véritable renouveau. L’histoire d’Haïti n’est pas celle d’une fin inéluctable. Elle est celle d’un peuple qui refuse de sombrer, même quand ses dirigeants l’y poussent. Alors, que retenir de cette vidéo ? Pas seulement l’insulte. Mais aussi l’urgence d’un sursaut. Parce qu’en fin de compte, ce ne sont pas les neuf cons qui définiront l’avenir d’Haïti. Ce sera le courage d’un peuple qui, depuis toujours, refu Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 5 mois

    COP29 : Gonaïves, le pilier vert d’Haïti Joel Augustin (en t-shirt noir et casquette rouge), président de Terre des Jeunes Haïti et représentant de Bioénergie Haïti, lors de la création d’un jardin communautaire aux Gonaïves. À l’heure où la COP29 réunit les nations pour intensifier la lutte contre les crises climatiques, une initiative haïtienne illustre le pouvoir des solutions locales. Aux Gonaïves, le projet Bioénergie Haïti conjugue innovation et engagement environnemental pour transformer un défi en opportunité durable, redéfinissant le rôle d’Haïti dans la transition écologique mondiale. Une initiative écologique au cœur des Gonaïves Au cœur des efforts mondiaux pour contrer les changements climatiques, une initiative lumineuse émerge des Gonaïves, en Haïti. Le projet Bioénergie Haïti, fruit d’un partenariat entre l’organisation Terre des Jeunes et Biothermica Technologies Inc., incarne une réponse concrète et innovante à un défi environnemental global. Ce projet exemplaire transforme la gestion des déchets en une opportunité de développement durable, de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de production d’énergie propre. À une époque où les impacts des changements climatiques se font sentir avec une intensité croissante dans les régions les plus vulnérables du globe, Bioénergie Haïti apporte une preuve tangible que les solutions locales peuvent avoir un impact global. Joel Augustin, avec des travailleurs de la collecte des déchets de Bioénergie Haïti, aux Gonaïves Terre des Jeunes : une organisation visionnaire Mon histoire avec Terre des Jeunes commence bien avant 2007, aux Gonaïves. J’ai eu le privilège de collaborer avec eux dans des initiatives marquantes telles que la Fête de l’arbre, qui mobilisait chaque année des communautés pour planter des centaines d’arbres. Joel Augustin, agronome de formation et président de Terre des Jeunes Haïti, est l’âme de cette organisation. Il s’est investi sans relâche pour mener des projets visant à restaurer l’environnement et à sensibiliser les générations futures. Terre des Jeunes, fondée en Italie en 1985, est aujourd’hui active dans 15 pays et reconnue par des distinctions prestigieuses, dont le Prix Global 500 des Nations Unies. Cette distinction, reçue en 1990 à Mexico, venait saluer la plantation de millions d’arbres dans le cadre de la campagne « J’ai planté un arbre pour toi ». L’organisation, désormais partenaire et observateur du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), incarne une dynamique exemplaire de mobilisation citoyenne. Aujourd’hui, le siège social de Terre des Jeunes est établi au Québec, Canada, renforçant son rayonnement international. Des travailleurs de Bioénergie Haïti aux Gonaïves Bioénergie Haïti : un projet innovant Le partenariat entre Terre des Jeunes et Biothermica Technologies Inc. a marqué un tournant décisif dans cette aventure. Ensemble, ils ont fondé Bioénergie Haïti en 2012. Cette organisation non lucrative, active dans la région de l’Artibonite et les Gonaïves, se consacre à la mise en place d’un système de gestion des déchets et de valorisation énergétique. Les Gonaïves, surnommée “la cité de l’indépendance”, est une ville d’une importance historique fondamentale pour Haïti. C’est ici, le 1er janvier 1804, que l’acte de l’indépendance d’Haïti a été proclamé, faisant du pays la première république noire indépendante du monde. Ce projet est né d’une vision ambitieuse : transformer un problème de santé publique et d’environnement en un levier de développement durable. Des poubelles ont été installées dans les rues des Gonaïves. En 2017, grâce à une subvention du gouvernement du Québec dans le cadre du Programme de coopération climatique international, Bioénergie Haïti a lancé ses premières opérations de collecte. Depuis, elle gère entre 5 000 et 7 000 tonnes de déchets par an, tout en prévoyant d’atteindre 100 000 tonnes d’ici 2027. Ce volume témoigne non seulement de l’ampleur du défi, mais aussi de la capacité d’innovation et d’organisation de l’équipe sur le terrain. Le projet de Bioénergie Haïti est ambitieux et structuré autour de trois volets : la collecte des matières résiduelles, la construction d’un lieu d’enfouissement technique (LET) et la production d’électricité. Le LET, véritable centre technologique, comprendra une station de pesée, un bassin de traitement des lixiviats et un système de captage des biogaz. Une centrale au biogaz de 1 MW, opérationnelle en 2024, et une centrale photovoltaïque de 2 MW, déjà installée en 2022, viendront compléter ce dispositif. Ensemble, ces infrastructures permettront de produire une énergie propre et durable, tout en réduisant la dépendance énergétique du pays. Bioénergie Haïti (BEH) est une société écologique à but non-lucratif active dans la région de l’Artibonite et dans la commune des Gonaïves.  Restaurer et préserver les mangroves Ce projet innovant va plus loin qu’une simple gestion des déchets. Il ambitionne également de restaurer les écosystèmes fragilisés. Bioénergie Haïti s’attaque à un autre défi environnemental majeur : la préservation des mangroves. Ces écosystèmes côtiers, essentiels pour la protection contre les aléas climatiques et la pêche locale, sont en danger en raison des pressions humaines et de la montée du niveau de la mer. Aux Gonaïves, où se trouve la plus grande mangrove des Caraïbes, l’organisation a lancé une campagne ambitieuse pour planter 60 000 arbres en trois ans. Ce projet inclut également des initiatives pour améliorer les conditions de vie des pêcheurs, en leur offrant des installations de réfrigération pour conserver leurs prises, ce qui réduit la pression sur la coupe de bois. Ces efforts combinent restauration environnementale et développement économique, démontrant que les deux objectifs ne sont pas incompatibles. Bioénergie Haïti s’est engagé dans la cause de la protection de la mangrove de la Grande Saline, la plus grande des Caraïbes. Un impact global : vers un futur durable Les retombées de ces projets vont bien au-delà de l’environnement. Sur une période de 25 ans, Bioénergie Haïti prévoit de réduire de 7,3 millions de tonnes les émissions de CO₂, d’économiser deux millions de barils équivalents pétrole et de renforcer la balance commerciale haïtienne de 150 à 200 millions de dollars. Plus de 600 emplois directs et indirects seront créés, tandis que la vente de crédits carbone sur le marché international générera des revenus supplémentaires. Enfin, ces initiatives contribueront à rendre les Gonaïves plus propres et attractives pour le tourisme. De plus, le projet ambitionne de devenir une vitrine écologique et technologique, pouvant inspirer et être répliquée dans d’autres régions du pays. Ce projet est un exemple concret de la manière dont les solutions locales peuvent s’inscrire dans les engagements internationaux pour le climat, tels que ceux discutés lors de la COP29. À une époque où la gestion des matières résiduelles est un défi mondial, Bioénergie Haïti montre que des approches innovantes et adaptées aux réalités locales sont possibles. Grâce à des alliances stratégiques avec des partenaires internationaux, cette initiative offre un modèle de durabilité qui peut être reproduit ailleurs. Collecte de déchets dans les rues des Gonaïves à l’aide de motos-remorques. Haïti, souvent perçue à travers le prisme des catastrophes naturelles et des crises politiques, se réinvente. Des projets comme Bioénergie Haïti ne sont pas seulement des réponses à des défis environnementaux ; ils sont des vecteurs d’espoir et des moteurs de changement. Ils rappellent que même dans les contextes les plus difficiles, l’innovation et la collaboration peuvent transformer des problèmes en solutions. En regardant vers l’avenir, la COP29 offre une plateforme pour mettre en lumière des initiatives comme celle de Bioénergie Haïti. Ces efforts montrent que chaque action, même locale, peut avoir un impact global. Le leadership de Joel Augustin et de Terre des Jeunes est un témoignage puissant de ce que la passion, l’engagement et l’innovation peuvent accomplir. Il ne s’agit pas seulement d’un projet technologique ou environnemental, mais d’une véritable vision pour un avenir meilleur. Alors que le monde s’efforce de trouver des solutions aux crises climatiques, Bioénergie Haïti se distingue comme une lueur d’espoir. Il est temps que nous soutenions, amplifiions et reproduisions ces initiatives pour construire un futur durable pour tous. Haïti, avec ses défis et ses opportunités, s’impose comme un acteur clé dans cette lutte mondiale pour la préservation de notre planète. PS : Les photos et informations de cet article ont été aimablement fournies par Joel Augustin, président de Terre des Jeunes Haïti et représentant de Bioénergie Haïti. Découvrez les initiatives écologiques et les projets innovants de Terre des Jeunes Transnational et Bioénergie Haïti en visitant leurs sites web : http://www.terre Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 5 mois

    Une Haïti pour demain Dans l’imaginaire collectif, Haïti incarne l’énigme d’une nation figée dans le temps, prisonnière de son propre passé. Les chaînes invisibles de son histoire semblent la maintenir dans un état de stagnation, incapable de se libérer de ses fantômes. Pour beaucoup, ce qui est passé brille plus intensément que ce qui est à venir, une nostalgie s’érigeant en maître des rêves collectifs. Les jours d’autrefois sont parés de promesses, tandis que l’avenir est teinté de doutes et de peurs. Cette perception, si dure soit-elle, traduit un malaise profond. Pour Haïti, le poids du passé pèse comme une lourde chaîne que rien, semble-t-il, ne peut briser. Le mythe d’hier Dans le sillage de l’indépendance, Haïti est devenue la première nation noire libre du monde, un exploit incroyable qui aurait dû ouvrir la voie à un avenir radieux. Mais ce rêve, comme beaucoup d’autres, s’est vite dissipé. Depuis lors, Haïti navigue entre espoirs avortés et réalités brutales, où chaque pas en avant semble être suivi de deux pas en arrière. On se tourne alors vers hier, cette époque qui paraît aujourd’hui moins terrible. “Le temps des Duvalier était meilleur que celui d’Aristide”, entend-on souvent. “Et celui d’Aristide était encore meilleur que celui de Préval, Martelly, Jovenel et du chaos actuel.” Ces propos, si communs dans les discussions quotidiennes, illustrent une nostalgie collective. Chaque ère, même celles marquées par des dictatures sanglantes, semble briller d’un éclat plus vif que les luttes démocratiques actuelles. Pour beaucoup, la dictature d’hier valait mieux que la démocratie de maintenant. Le temps des Duvalier : une mémoire trouble Sous les régimes de François et Jean-Claude Duvalier, la terreur régnait, et les droits humains étaient piétinés. Pourtant, pour certains Haïtiens, cette époque est aujourd’hui vue avec une certaine nostalgie. Pourquoi ? Parce que, selon eux, il y avait une forme de stabilité, et surtout, des infrastructures fonctionnelles. Haïti avait ses propres compagnies aériennes, des usines tournaient à plein régime, et l’électricité était fournie 24 heures sur 24, contrastant violemment avec les blackouts permanents qui plongent aujourd’hui la majorité du pays dans l’obscurité. Cette nostalgie n’est pas qu’une illusion : sur le plan économique, le dollar américain valait cinq gourdes, et ce rapport de force était si profondément ancré dans l’esprit des Haïtiens qu’aujourd’hui encore, beaucoup continuent de parler en “dollars haïtiens”, c’est-à-dire cinq gourdes pour un dollar américain. Cette stabilité relative de la monnaie donne à l’époque des Duvalier un vernis de prospérité que l’actuelle décadence économique ne fait qu’accentuer. “Nous avions nos propres usines,” disent ceux qui se souviennent de cette époque, “nos propres avions.” L’industrie haïtienne, bien que limitée, offrait du travail, et il y avait un sens de fierté nationale dans cette autosuffisance. Pour les nostalgiques, cette époque symbolise un moment où, malgré la répression, Haïti fonctionnait d’une manière ou d’une autre, et où l’on pouvait au moins compter sur les infrastructures de base. Aristide et les promesses trahies Puis vint Aristide, le prêtre des pauvres, l’homme qui promettait le changement et la justice. Pour une brève période, il a incarné l’espoir, celui de rétablir la dignité de millions d’Haïtiens laissés pour compte. Pourtant, cet espoir s’est rapidement transformé en désillusion. Les promesses d’Aristide se sont heurtées à la dure réalité de la politique haïtienne, une réalité marquée par les luttes de pouvoir, la corruption et les ingérences internationales. Même le temps d’Aristide est aujourd’hui regardé avec regret par certains. “Au moins, avec Aristide, nous avions de l’espoir,” disent-ils. Cet espoir, bien que trahi, semble préférable à la désillusion totale qui règne aujourd’hui. Sous Aristide, il y avait encore des rêves de changement, des discours enflammés qui galvanisaient la population. Aujourd’hui, même cela fait défaut. La désillusion s’est installée, et avec elle, un profond sentiment de vide. Préval, Martelly, Jovenel et le vide d’aujourd’hui René Préval, figure modérée et technocrate, a pris les rênes du pays à deux reprises. Si son premier mandat a été marqué par des avancées, son retour au pouvoir, notamment après la transition difficile de Bonniface Alexandre en 2004, a été plus trouble. Préval a dirigé un pays frappé par le tremblement de terre de 2010, qui a dévasté Port-au-Prince et précipité une crise humanitaire sans précédent. Bien que beaucoup saluent sa stabilité, son mandat reste entaché par une gestion qui, malgré des efforts, n’a pas pu sortir Haïti de son marasme. Et pourtant, pour certains, même le temps de Préval semble plus doux comparé à ce qui a suivi. Ensuite est venu Michel Martelly, élu dans un contexte de désespoir post-séisme. Son arrivée au pouvoir a ouvert un nouveau chapitre pour Haïti, mais rapidement, les promesses de réformes se sont heurtées aux réalités complexes du pays. La transition vers Jocelerme Privert, un intérimaire qui a dû gérer le pays après l’incapacité d’organiser des élections en 2015, a laissé un vide politique immense. Bien que Martelly ait promis la stabilité, il n’a fait que préparer le terrain pour une nouvelle série de crises. Et enfin, Jovenel Moïse, élu dans des circonstances chaotiques, a vu son mandat marqué par des scandales, la montée des gangs, et une contestation populaire sans précédent. Son assassinat en 2021 a plongé le pays dans le vide le plus total. Haïti, déjà aux prises avec une instabilité chronique, s’est retrouvé sans véritable direction, laissant place à une guerre de pouvoir sans merci, un désordre institutionnel et une insécurité généralisée. Aujourd’hui, ce vide politique et social semble incommensurable. La jeunesse haïtienne observe, impuissante parfois, mais certains refusent de se laisser emporter par ce désespoir ambiant. “Comment avons-nous pu en arriver là?”, se demandent ceux qui se souviennent d’un temps où, même sous la dictature, l’État semblait au moins fonctionner. Le piège de la nostalgie La démocratie, en Haïti, est un mot souvent vidé de son sens. L’élection de dirigeants n’a pas toujours signifié un changement pour le peuple. Les promesses faites durant les campagnes électorales restent souvent sans lendemain, et les citoyens, désillusionnés, se tournent vers leur passé. “Au moins, sous la dictature, les choses étaient claires”, disent certains, évoquant l’époque où les dirigeants, bien que répressifs, ne faisaient pas semblant d’être des libérateurs. Cette illusion de démocratie, où les voix sont censées être entendues mais ne changent rien, a poussé beaucoup d’Haïtiens à remettre en question la valeur même du processus démocratique. “Si la dictature d’hier valait mieux que la démocratie d’aujourd’hui, alors que nous reste-t-il?” Cette question, qui hante les esprits, traduit une profonde angoisse sur l’avenir du pays. Mais cette nostalgie pour le passé est-elle une solution ou un piège? Les sociologues et historiens s’accordent à dire que cette fixation sur un “hier” idéalisé empêche tout progrès. Tant que l’on regardera vers le passé avec des yeux pleins de regrets, il sera impossible de construire un avenir. En réalité, Haïti est prise dans un cercle vicieux : chaque tentative de réforme semble échouer, chaque dirigeant élu est rapidement perçu comme un traître ou un incompétent, et l’illusion d’un passé meilleur continue de gagner du terrain. Cette nostalgie pour un “hier” mythifié finit par bloquer toute tentative de changement. Pourtant, l’histoire montre que la glorification du passé n’a jamais résolu les problèmes d’une nation. L’avenir entre les mains des jeunes Il y a, malgré tout, une lueur d’espoir. Si une partie de la population se replie sur les souvenirs du passé, une nouvelle génération d’Haïtiens refuse de céder au pessimisme. Ils ne glorifient ni les Duvalier, ni Aristide, ni Préval, ni Martelly, ni Jovenel, ni même les figures actuelles. Ce qu’ils veulent, c’est un pays où l’avenir compte autant que le passé, où les erreurs d’hier ne sont plus répétées. Je fais partie de ces jeunes qui, tout en étant conscients des épreuves de l’histoire, croient en la possibilité d’un avenir meilleur pour Haïti. Nous ne nous contentons pas de critiquer, nous aspirons pas seulement à un renouveau politique, mais aussi à une transformation sociale profonde. Nous croyons fermement que le potentiel d’Haïti ne réside pas dans la nostalgie d’un passé révolu, mais dans la capacité de la jeunesse à réinventer ce pays, à créer une nation qui, enfin, pourra regarder l’avenir avec optimisme. Cette nouvelle génération ne se contente pas de rêver. Elle s’organise, elle débat, elle cherche des solutions à un système qui semble constamment trahir ses citoyens. Nous voyons des initiatives locales se multiplier, des jeunes s’engager dans des projets communautaires, des associations et des collectifs se former pour pallier les défaillances de l’État. Le peuple haïtien a toujours fait preuve d’une résilience exceptionnelle face aux épreuves, et c’est cette force, cette capacité à surmonter les obstacles les plus insurmontables, qui alimente notre espoir. Nous refusons de céder à la tentation de croire que “hier était meilleur”. Certes, les époques précédentes ont leurs propres mérites, mais elles étaient également marquées par des injustices, des souffrances et des privations. Aujourd’hui, nous ne voulons plus choisir entre deux maux, entre une dictature autoritaire ou une démocratie défaillante. Nous voulons un changement réel, ancré dans les besoins et les aspirations du peuple haïtien. Pour que demain soit meilleur qu’hier, Haïti doit se réconcilier avec son histoire, non pas en glorifiant ses dirigeants passés, mais en apprenant des erreurs et des échecs qui ont marqué ces différentes périodes. Le chemin sera long et semé d’embûches, mais l’histoire d’Haïti prouve que rien n’est impossible. Là où certains ne voient que désespoir, nous voyons des opportunités. Là où d’autres ne parlent que de corruption, de violence et de chaos, nous voyons la possibilité de créer un avenir où l’éducation, la justice sociale et la liberté individuelle ne seront plus de simples slogans, mais des réalités tangibles. Cette vision peut sembler utopique, mais elle est portée par une génération qui refuse de baisser les bras. Ceux qui disent que “hier était meilleur que demain” n’ont peut-être pas encore vu de quoi les Haïtiens sont capables lorsqu’ils décident de prendre leur destin en main. Nous, jeunes Haïtiens, croyons en notre capacité à changer cette fatalité et à construire un avenir où, enfin, Haïti pourra se libérer des chaînes de son passé pour embrasser un avenir plus lumineux. Car si hier a laissé des cicatrices, demain peut être celui de la guéris Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 5 mois

    Elon Musk et l’argent-roi : quand la fortune dévore la démocratie Il y a des moments où l’on se demande si les idéaux de démocratie et de liberté ne sont pas simplement des concepts qu’on évoque à la légère, sans même plus croire en leur véritable essence. Un de ces moments est venu, et son nom pourrait bien être Elon Musk. Elon Musk a soutenu Donald Trump en juillet et est apparu avec le candidat républicain lors d’un rassemblement en Pennsylvanie au début du mois. (Photo AP) Creative common Oui, ce magnat sud-africain, canadien, américain — mondial, diront certains — n’est plus seulement celui qui nous promet des voitures électriques pour sauver la planète ou des fusées pour l’explorer. Non, il est aussi celui qui a misé une coquette somme, 200 millions de dollars, sur Donald Trump, le candidat qu’il a endossé, récoltant en retour la bagatelle de 70 milliards. Et qui sait ce qui vient ensuite ? Certains observateurs affirment même que ce soutien aurait été motivé par une promesse de Trump : offrir à Musk un poste stratégique dans son administration en cas de victoire. Difficile de ne pas s’interroger sur cette transaction, à la fois sidérante et presque caricaturale. À première vue, c’est un peu comme une scène de film où deux anti-héros s’unissent pour un coup de maître, une sorte de « Ocean’s Two » pour milliardaires. L’un mise une somme qui ferait frémir le citoyen lambda et récolte une fortune en retour. Tandis que l’autre, avec ses slogans éculés et ses promesses racoleuses, engrange un soutien massif. C’est du jamais-vu. Pour s’assurer de l’ascendance de son candidat, Musk aurait même exploité son contrôle des algorithmes de Twitter, manipulant ainsi la visibilité de certains messages pour influencer l’opinion publique en faveur de Trump. Bien entendu, nous pourrions essayer de relativiser, de se dire que le système politique américain a toujours eu des failles, des faiblesses… mais soyons réalistes : c’est de la vente aux enchères pure et simple, et elle touche directement les fondements de la démocratie. Photo credit: Inspiration4 / John Kraus (Flickr) Quand la démocratie a un prix Mettons les pieds dans le plat : 200 millions de dollars, c’est cher pour soutenir une candidature, mais ce n’est pas une somme insensée dans le grand jeu de l’argent-roi. Après tout, nous vivons dans une époque où l’on déplace des milliards comme autrefois on échangeait des billes. Mais si ces millions débouchent sur une cascade de milliards, qui, eux, s’ajoutent au pouvoir d’influence, de manipulation et de propagande, alors l’enjeu n’est plus économique, il est existentiel. L’argent devient le levier ultime, la clé de voûte de toutes les décisions. Elon Musk a eu un retour sur investissement 350 fois la mise. La question ici n’est pas seulement financière. Le problème, c’est ce que cela symbolise : quiconque possède assez d’argent peut orienter le cours de la plus puissante démocratie au monde. Cela, sans passer par les urnes, sans débat public, sans la moindre consultation des citoyens. Où est la liberté ? Où est l’égalité ? Les grands idéaux qui fondent nos sociétés modernes semblent soudain aussi vieux que poussiéreux. Il y a quelque chose de profondément cynique dans cette transaction. La notion même d’élection semble avoir perdu toute signification. La scène politique se transforme en une immense vitrine où seuls les plus riches peuvent réellement entrer et influer. Comme si l’argent n’était plus le moyen d’atteindre un objectif, mais la finalité elle-même. Voilà, donc, où nous en sommes : la démocratie est désormais l’otage de quelques milliardaires qui « investissent » dans des candidats comme on parie sur des chevaux de course. Les ambitions de Musk Certains diront : mais que reprocher à Elon Musk ? Après tout, il a les moyens, alors pourquoi ne pas les utiliser ? Oui, sauf que cet homme ne semble pas s’arrêter à l’idée d’influencer des élections. Il ambitionne plus, beaucoup plus. Et si demain, il voulait lui-même entrer dans la course présidentielle ? Malheureusement (ou heureusement, diront d’autres), cela lui est strictement impossible. En effet, la Constitution des États-Unis impose aux candidats à la présidence d’être des citoyens nés sur le sol américain. Une condition qui exclut Musk, né en Afrique du Sud, malgré ses passeports canadien et américain. À LIRE AUSSI : Xénophobie 2.0 : Musk et Trump, sauveurs d’animaux et oppresseurs d’humanité Alors, où mène cette ambition ? Comment Musk compte-t-il influencer l’avenir politique ? Peut-être en devenant une figure éminente derrière les candidats qu’il appuierait financièrement. Son soutien affiché à des candidats prônant des politiques de dérégulation et de protectionnisme en est une illustration. Il finance notamment des figures qui prônent un allègement des régulations environnementales, une approche qui se conjugue bien avec ses propres intérêts commerciaux. En créant des mouvements politiques, en appuyant des figures éligibles aux postes de pouvoir, il pourrait donc influencer, dans l’ombre, des politiques qui serviraient ses objectifs. En effet, même si la Constitution lui impose une barrière infranchissable, son influence, elle, reste immense. Capture d’écran / CNBC Un leader ou un despote moderne ? Et pourtant, certains voient en Musk un visionnaire, un pionnier du futur. On ne peut nier que l’homme a une intelligence exceptionnelle et une audace inégalée. Il a su révolutionner plusieurs secteurs, changer notre rapport à l’énergie, à la technologie, à la mobilité. Mais cette puissance, cette fascination qu’il exerce sur le public, n’est pas sans rappeler une certaine forme de despotisme moderne. Le despote du XXIe siècle n’a pas besoin d’armée ou de trône, il lui suffit de quelques milliards et d’un réseau social. Ce despote, il manipule des élections, influence l’opinion, et devient au fil du temps une sorte de héros populaire, de sauveur messianique. Car oui, Elon Musk aime jouer les sauveurs. Dans une société où les grands discours ne suffisent plus, où les actes et les investissements parlent d’eux-mêmes, l’homme semble fait pour le rôle. Il est celui qui sauve l’automobile du déclin, qui redonne des ailes à la conquête spatiale, qui imagine une intelligence artificielle bienveillante. Mais que reste-t-il quand ces prouesses techniques s’allient à un contrôle politique ? Peut-être rien de plus qu’un mythe de plus, un « sauveur » qui, dans sa quête de pouvoir, oublie le peuple pour qui il prétend agir. Au rassemblement d’Atreju 2023 en Italie : Elon Musk sur scène avec l’une de ses enfants Alessandra Benedetti – Corbis/Getty Images La question épineuse Un aspect de l’influence de Musk a aussi attiré l’attention. Certains l’accusent de soutenir des discours et des politiques teintées de nationalisme, voire de xénophobie. Par exemple, il s’est associé à des figures prônant des politiques migratoires restrictives, ou des restrictions sur les droits sociaux pour certains groupes, notamment par le biais de candidats ayant bénéficié de son soutien. Dans un pays aussi complexe et diversifié que les États-Unis, ces choix politiques peuvent exacerber les tensions raciales et économiques. Cela ne signifie pas que Musk est nécessairement raciste ; ses décisions peuvent également être interprétées comme des choix calculés pour protéger ses intérêts économiques, plus que par idéologie. À LIRE AUSSI : Chats et chiens : le dernier rempart de la démocratie américaine En 2023, la Maison-Blanche elle-même a accusé Elon Musk de « promouvoir de façon abjecte la haine antisémite et raciste » à travers l’une de ses publications sur X (anciennement Twitter), le réseau social qu’il dirige. Les critiques pointent aussi du doigt ses croyances affichées dans les concepts du « wokisme » et du « grand remplacement », idées controversées et souvent reprises par des groupes réactionnaires. En effet, sa façon de se rapprocher des figures politiques prônant un nationalisme économique pourrait bien refléter une vision plus égoïste et utilitaire qu’un véritable penchant idéologique. En soutenant des candidats et en se posant en acteur influent du débat public, Musk amplifie les voix de ceux qui souhaitent réduire l’influence des étrangers sur l’économie américaine — une position stratégique pour un homme d’affaires plus qu’une preuve de racisme. Neuralink d’Elon Musk propose des progrès significatifs en implantant des électrodes dans le cerveau humain. (Photo Reuters) Et Demain ? Alors, oui, peut-être suis-je trop pessimiste. Peut-être que Musk n’a pas d’autre ambition que d’emmener des humains sur Mars et de nous offrir des voitures silencieuses. Peut-être même qu’il croit sincèrement en ce qu’il fait. Et en effet, son influence pourrait servir des causes plus nobles : il a déjà fait ses preuves en accélérant la transition énergétique avec Tesla, ou en cherchant à démocratiser l’accès à Internet avec Starlink. Ces initiatives, bien qu’elles servent aussi ses intérêts, témoignent de l’impact positif que ses projets peuvent avoir s’ils sont orientés vers des causes d’intérêt général. Mais l’Histoire nous enseigne la prudence face à ces géants, ces titans de la modernité qui, pour sauver le monde, finissent par le dominer. La démocratie ne se vend pas. Elle ne se négocie pas. Elle est faite pour être partagée, débattue, portée par des voix multiples. L’argent, lui, a un autre langage, un autre dessein. Demain, si Musk devait franchir ce pas, peut-être serait-il temps pour le peuple de reprendre en main cette démocratie qu’on lui a subtilisée. Peut-être serait-il temps de rappeler que la démocratie n’appartient à personne, pas même aux milliardaires qui prétendent tout acheter. Car après tout, si l’argent est roi, il serait sage de se demander combien de temps il faudra avant que la couronne ne devienne trop lourde, et que le peuple, à bout de patience, l Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 6 mois

    La République dominicaine : miroir d’une haine anti-Haïtienne sans fin Arrêtons de prétendre que l’horreur n’est que lointaine, quand elle se déroule juste de l’autre côté du miroir. Le silence face à la barbarie est une complicité, et l’inaction face à l’injustice est une condamnation de l’humanité elle-même. Le drame des Haïtiens en République dominicaine est un miroir déformant qui nous renvoie une image cruelle de l’humanité. Cette histoire tragique, ancrée dans un contexte historique complexe, est marquée par des épisodes de racisme et de xénophobie qui ne cessent de se multiplier. Si l’on peut retracer des racines historiques à cette haine, il est impossible de fermer les yeux sur les récentes vagues de violences à l’encontre des Haïtiens, orchestrées sous la bienveillance des autorités dominicaines. Le climat actuel en République dominicaine atteint un niveau de violence sans précédent. Les défilés haineux anti-haïtiens s’organisent dans les rues, rappelant des scènes d’un passé sombre que l’on croyait révolu. Les groupuscules racistes, semblables aux tristement célèbres Schutzstaffel (la SS) ou Ku Klux Klan, se multiplient. Il ne manque plus que l’uniforme pour compléter le tableau macabre de ces manifestations, où les slogans racistes et xénophobes fusent, nourrissant la peur et la violence envers les Haïtiens. Ce climat de terreur est alimenté par une politique d’État qui trouve des échos troublants dans les discours nationalistes extrêmes, non seulement en République dominicaine, mais aussi à travers le monde. La machine haineuse tourne à plein régime sous l’égide de figures politiques comme Luis Abinader, président de la République dominicaine, dont la rhétorique s’apparente dangereusement à celle des régimes autoritaires du passé. Des actes de barbarie révoltants L’une des scènes les plus révoltantes de cette tragédie a été immortalisée sur une vidéo où un agent d’immigration tire à bout portant sur un Haïtien réfugié sur le toit d’une maison en dalle béton. Cette exécution sommaire, filmée et partagée sur les réseaux sociaux, témoigne d’une violence décomplexée. Mais ce n’est qu’une pièce dans le puzzle sordide de la déshumanisation des Haïtiens. Une autre vidéo circule, tout aussi choquante : un homme haïtien est horriblement violé par deux autres individus, entourés de complices qui applaudissent et lancent des insultes anti-haïtiennes. Ces scènes insoutenables, où l’horreur et l’humiliation se rejoignent, ne sont que les manifestations les plus visibles d’une haine qui gangrène les relations entre les deux nations partageant la même île. À LIRE AUSSI : Crise haïtiano-dominicaine : Qui viole la loi internationale dans le monde? Les crimes racistes en République dominicaine se multiplient et ne datent pas d’hier. On se souvient que le 31 octobre 2019, le corps d’Eddy Joseph, un jeune Haïtien de 19 ans, a été retrouvé pendu par des suprémacistes dominicains dans un champ de canne à sucre à Puerto Plata. Cette pendaison macabre fait écho à celle de Claude Jean Harry, un cireur de chaussures connu et apprécié dans son quartier, surnommé Tulipe, un autre Haïtien de 19 ans, retrouvé pendu en 2015 sur une place publique de Santiago. Ces actes rappellent les lynchages d’un autre temps, où le seul crime de ces jeunes était leur origine africaine. Ils étaient noirs, comme la grande majorité des Haïtiens. Crime raciste macabre: Claude Jean Harry, surnommé Tulipe, un Haïtien de 19 ans, retrouvé pendu en 2015 sur une place publique de Santiago, deuxième ville en République dominicaine. La déshumanisation institutionnalisée La violence raciste en République dominicaine n’est pas seulement le fait d’individus ou de groupuscules. Elle est, dans bien des cas, encouragée et légitimée par les institutions elles-mêmes. L’arrêt du 23 septembre 2013 adopté par la Cour Constitutionnelle de la République Dominicaine, est l’un des exemples les plus flagrants de cette politique d’exclusion. Cette réforme constitutionnelle a retiré la citoyenneté à des milliers de Dominicains noirs et d’origine haïtienne, créant une génération d’apatrides. Ces personnes, nées en République dominicaine et y ayant toujours vécu, se sont soudainement retrouvées sans nationalité, apatrides, sans droits, sans avenir. À LIRE AUSSI : Antihaïtianisme en Rép. Dom: Une lettre ouverte à Leonel Fernandez Sous le prétexte de protéger la “souveraineté nationale”, le gouvernement dominicain a légitimé une xénophobie institutionnelle qui trouve son expression dans des actes de violence répétés contre les Haïtiens. Cette politique d’État, loin de protéger les intérêts nationaux, alimente la haine et la division, fragilisant davantage une région déjà marquée par des tensions historiques. Au nom de la lutte contre l’immigration clandestine, la République dominicaine organise l’enlèvement de personnes noires qu’elle reconduit à la frontière. Certain·es sont des exilé·es haïtien·nes, d’autres vivaient dans le pays depuis des générations. Ces actions ciblées, où la couleur de peau détermine le sort des individus, illustrent une fois de plus le racisme profondément enraciné dans les structures politiques et sociales dominicaines. Victimes haïtiennes du massacre de 1937. Le massacre de 1937. Par un photographe inconnu. Licence : Tombé à l’air libre (Domaine public) Le parallèle avec l’Histoire Pour comprendre les racines de cette haine contre les Haïtiens, il faut remonter à 1937, sous la dictature de Rafael Trujillo. Ce dictateur dominicain est responsable de l’un des épisodes les plus brutaux de l’histoire de la région : le génocide du Persil. Trujillo, animé par une idéologie raciste, décida d’éradiquer les Haïtiens vivant le long de la frontière dominicano-haïtienne. En octobre 1937, l’armée dominicaine a lancé une campagne de nettoyage ethnique, tuant entre 20 000 et 35 000 Haïtiens en quelques jours. Le nom du massacre provient d’une méthode utilisée par les soldats dominicains pour identifier les Haïtiens : ils demandaient aux suspects de prononcer le mot “persil” (perejil en espagnol), un mot difficile à prononcer pour les Haïtiens dont la langue maternelle est le créole. Ceux qui échouaient à le dire correctement étaient immédiatement exécutés. Les corps des victimes ont été jetés dans les rivières, symbolisant un acte de purification ethnique, destiné à “nettoyer” le territoire dominicain. Ce massacre raciste, orchestré par l’État dominicain, a laissé des cicatrices profondes dans les relations entre les deux pays et continue d’alimenter les sentiments anti-haïtiens aujourd’hui. Trujillo cherchait non seulement à renforcer l’identité dominicaine en opposition à celle des Haïtiens, mais aussi à consolider son pouvoir en jouant sur les peurs et les préjugés de la population. À LIRE AUSSI : La République dominicaine ou le mépris du bon sens et du droit international En analysant de près la situation en République dominicaine, il est impossible de ne pas tracer des parallèles avec d’autres moments sombres de l’Histoire. La rhétorique de Luis Abinader, avec son insistance sur la “protection de la nation” face à l'”invasion” haïtienne, rappelle de manière troublante celle d’Adolf Hitler dans les années 1930. Hitler a, lui aussi, dirigé sa haine principalement contre les Juifs, qu’il considérait comme une menace pour la “pureté” de la race aryenne. Cela a conduit à l’Holocauste, où environ six millions de Juifs ont été exterminés dans une tentative génocidaire. Mais Hitler ne s’est pas arrêté aux Juifs. Il a persécuté d’autres groupes considérés comme inférieurs, tels que les Roms (Tsiganes), les Slaves (Polonais, Russes, Ukrainiens, etc.), les Afro-Allemands, les personnes handicapées, les homosexuels (particulièrement les hommes), les francs-maçons, les prisonniers de guerre soviétiques, les dissidents religieux (membres des églises catholique et protestante), les Témoins de Jéhovah, et bien sûr, ses opposants politiques (communistes, socialistes, syndicalistes). Il a instauré un climat de terreur, où la haine était non seulement encouragée, mais institutionnalisée, tout comme nous le voyons aujourd’hui en République dominicaine à l’égard des Haïtiens. Ce qui se passe sous Abinader fait écho à cette dynamique de haine organisée et légitimée par l’État, et doit être combattu avec la même fermeté que l’on combat les idéologies racistes et extrémistes à travers le monde. Des soldats dominicains gardent la frontière alors qu’un bus d’immigration expulse des Haïtiens le 17 décembre 2022 à Belladère, en Haïti, à la frontière entre la République dominicaine et Haïti. (Image d’illustration) © RICHARD PIERRIN/AFP Une solidarité humaine nécessaire Cette instrumentalisation de la haine contre les Haïtiens a pris une dimension internationale avec la candidature de Donald Trump aux États-Unis. Ses discours sur les immigrants haïtiens, accusés de manger des chiens, ont contribué à raviver les sentiments anti-haïtiens, renforçant les stéréotypes et les préjugés. Ce climat de haine transnationale trouve un terrain fertile en République dominicaine, où les autorités semblent encourager, voire orchestrer, ces violences. Face à cette montée de la haine, que peuvent faire les Haïtiens et les Dominicains qui rêvent d’une coexistence pacifique ? La première étape est de reconnaître la gravité de la situation et d’appeler à une action internationale. La communauté internationale doit mettre la pression sur le gouvernement dominicain pour qu’il mette fin à ces exactions et rétablisse les droits fondamentaux des personnes d’origine haïtienne.  [Amnesty International] De plus, les Haïtiens eux-mêmes doivent s’unir pour faire face à cette menace existentielle. Il est temps de mettre fin aux divisions internes et de construire un front commun contre les violences racistes. Les politiciens haïtiens, qui se complaisent dans des querelles stériles et des luttes de pouvoir, doivent se rendre compte de l’urgence de la situation. Le moment est venu de rétablir une présidence fonctionnelle en Haïti et de s’engager dans une politique extérieure qui protège réellement les intérêts des citoyens haïtiens, où qu’ils se trouvent. À LIRE AUSSI : Un procureur haïtien à la tête de l’enquête sur la sécurité de Donald Trump en Floride Au-delà des frontières de la République dominicaine et d’Haïti, cette crise interpelle l’humanité tout entière. Le racisme, la violence et l’exclusion ne sont pas des phénomènes isolés. Ils se répètent à travers l’histoire et dans différents contextes. Ce qui se passe en République dominicaine aujourd’hui est un avertissement pour le monde : si nous n’agissons pas maintenant, nous risquons de voir ces violences se reproduire ailleurs, sous d’autres formes. La République dominicaine, autrefois vue comme une destination touristique idyllique, est aujourd’hui le théâtre de crimes racistes qui doivent être dénoncés à l’échelle internationale. Nous ne pouvons plus détourner le regard face à cette haine sans fin qui consume l’île. Les Haïtiens, en quête de dignité et de reconnaissance, méritent le soutien de la communauté internationale et des peuples du monde entier. Ensemble, nous devons mettre fin à cette tragédie et œuvrer pour un monde où la diversité est célébrée et où les différences ne sont plus une excuse pour justifier la haine. Le jour où nous cesserons de défendre les victimes et les opprimés, nous cesserons d’être humains. Car le silence face à l’injustice aujourd’hui est la violence qu Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 6 mois

    Les maux derrière le mot en "N" Le ‘mot en N’ n’est pas qu’un simple terme, mais un puissant symbole chargé d’histoire, de souffrance et de rébellion. Derrière son usage se cache la mémoire des marchés aux esclaves, les révoltes contre l’oppression, et la réappropriation par ceux qu’il visait à humilier. Pourtant, la société moderne, dans sa volonté d’euphémiser le langage, cherche à l’effacer, espérant ainsi atténuer l’inconfort qu’il suscite. Mais les mots sont porteurs d’une vérité que l’on ne peut ignorer. Il est des mots dont la densité semble absorber toute la lumière environnante, des mots lourds comme des enclumes qu’on jette dans les profondeurs de l’âme. Parfois, la société, dans sa pudibonderie, préfère envelopper ces mots d’un voile d’euphémisme, espérant que, dissimulés sous ce subterfuge linguistique, ils perdent de leur tranchant. Ainsi, on nous a offert le terme “mot en N”, ce paravent lexical destiné à masquer l’effroi collectif face à une réalité historique douloureuse. Je m’étonne toujours de cette manie qu’ont les hommes de craindre les mots, comme s’ils pouvaient, par la seule magie de leur articulation, exorciser ou invoquer des démons. La puissance du mot, en vérité, ne réside pas dans ses phonèmes mais dans l’histoire qu’il charrie, dans les strates de significations accumulées au fil du temps. Le “mot en N” n’est pas une simple étiquette : c’est un palimpseste de souffrance et de rébellion, un talisman ambigu gravé dans les mémoires. Imaginez un instant que l’on puisse disséquer un mot, en explorer les fibres comme un botaniste le ferait d’un pétale de rose. À l’intérieur du “mot en N”, vous trouveriez les cris des marchés aux esclaves, le murmure des prières chuchotées dans l’obscurité des plantations, le grondement sourd des révoltes et les chants fiers des libérations. Et pourtant, voilà qu’on voudrait le réduire à une simple lettre, une initiale aseptisée, privée de son corps et de son âme. Les mots, cependant, sont des entités insoumises, réfractaires à la domestication. On peut bien les déguiser, les travestir, mais ils finissent toujours par dévoiler leur essence véritable. Le “mot en N” reste ce qu’il est, malgré toutes les tentatives de le rendre inoffensif. Il conserve cette capacité unique à convoquer des images et des émotions d’une intensité brute, à rappeler les injustices passées et à galvaniser les luttes présentes. Dans les salons feutrés de l’intelligentsia bien-pensante, on préfère parler de diversité et d’inclusion, des termes polis, épurés de toute aspérité. Le “mot en N”, lui, est trop brutal, trop direct, un rappel incessant de la violence du passé et des inégalités persistantes. Il dérange, il met mal à l’aise, car il oblige à regarder en face les plaies encore béantes de notre histoire collective. Cette propension à la censure des mots révèle, en réalité, une censure de la pensée. En évitant le “mot en N”, c’est toute une dimension de la réalité que l’on cherche à occulter. Les mots sont les vecteurs de la mémoire, les gardiens des vérités que l’on préfère parfois oublier. Effacer un mot, c’est effacer une partie de cette mémoire, c’est tenter de réécrire l’histoire selon les standards confortables de notre époque. Mais la mémoire n’est pas une entité malléable à merci. Elle résiste, elle persiste, malgré les tentatives de la domestication. Le “mot en N”, même camouflé, continue de résonner dans les consciences. Il est comme un écho lointain, insaisissable, mais omniprésent. Et c’est précisément cette résonance qui lui confère son pouvoir. Il m’arrive souvent de m’interroger sur ce besoin quasi obsessionnel de réhabilitation linguistique. Est-ce une forme de lâcheté intellectuelle, une incapacité à affronter les réalités douloureuses de notre passé ? Ou est-ce, au contraire, une tentative sincère de dépasser ces réalités, de construire un monde où les mots n’auraient plus besoin d’être des armes ? Ces questions, sans réponse définitive, me hantent. Elles m’entraînent dans des dédales de réflexions où se mêlent l’histoire et la philosophie, la linguistique et la politique. Je pense à ces théoriciens qui ont exploré les tréfonds de la langue, qui ont cherché à comprendre comment les mots façonnent notre perception du monde. Leur œuvre, dense et complexe, éclaire d’une lumière nouvelle le débat sur le “mot en N”. La langue, après tout, n’est pas un simple outil de communication. Elle est le reflet de notre conscience collective, le miroir de nos aspirations et de nos peurs. En cherchant à purifier notre langue, nous espérons peut-être purifier notre conscience, nous libérer des fantômes du passé. Mais cette purification est-elle possible, ou même souhaitable ? La tentation est grande de répondre par l’affirmative, de croire que l’éradication des mots offensants peut conduire à une société plus juste et plus égalitaire. Mais cette croyance, à bien y réfléchir, repose sur une simplification dangereuse. Les mots ne sont pas les causes des maux, ils en sont les symptômes. Les racines du mal sont plus profondes, ancrées dans les structures sociales et les mentalités. Le “mot en N” est le symptôme d’une maladie ancienne, une maladie que l’on ne guérit pas par des subterfuges linguistiques. C’est en affrontant cette maladie, en en analysant les causes et les manifestations, que l’on peut espérer la guérir. Et pour cela, il faut accepter de regarder le mot en face, de le prononcer, de l’interroger. Je me souviens d’une conversation avec un ami, un homme de lettres passionné par les jeux de mots et les subtilités de la langue. Il me disait que les mots ont une vie propre, qu’ils échappent souvent à ceux qui les utilisent. “Le ‘mot en N’, disait-il, n’est pas simplement un mot. C’est un être vivant, qui respire et qui pense, qui ressent et qui souffre.” Cette vision animiste de la langue m’a d’abord surpris, puis fasciné. Je me suis mis à imaginer les mots comme des créatures invisibles, errant parmi nous, influençant nos actions et nos pensées. Le “mot en N” me paraissait alors comme un spectre, un revenant chargé d’histoire, hantant les consciences et les discours. Cette image, certes poétique, n’est pas sans vérité. Les mots portent en eux la mémoire des hommes. Ils sont les témoins silencieux des souffrances et des joies, des combats et des victoires. En cherchant à neutraliser le “mot en N”, on cherche en réalité à neutraliser cette mémoire, à la rendre inoffensive. Mais la mémoire ne se laisse pas facilement domestiquer. Elle resurgit là où on l’attend le moins, dans un murmure ou un cri, dans un regard ou un silence. Et le “mot en N”, malgré toutes les tentatives de l’effacer, continue de hanter nos discours. Il est là, omniprésent, un rappel constant de notre histoire partagée. La question, dès lors, n’est pas de savoir comment neutraliser ce mot, mais comment l’accepter, comment le réintégrer dans notre langue et notre pensée. Cela nécessite un effort de compréhension et de réconciliation, une volonté de regarder en face les réalités douloureuses et de les transformer en forces positives. La littérature et la philosophie, dans leur quête incessante de vérité, nous offrent des pistes pour cette réconciliation. Elles nous enseignent que les mots, loin d’être de simples outils, sont des fenêtres ouvertes sur l’âme humaine. En les explorant, en les interrogeant, nous pouvons découvrir des vérités insoupçonnées, des perspectives nouvelles. Il est temps, me semble-t-il, d’abandonner les euphémismes et de retrouver le courage des mots. Le “mot en N” n’a pas besoin d’être neutralisé, il a besoin d’être compris, accepté, réhabilité. C’est par cette acceptation que nous pourrons véritablement avancer, que nous pourrons transformer les plaies du passé en cicatrices porteuses de sens. En écrivant ces lignes, je suis conscient de la difficulté de la tâche. La route est longue et semée d’embûches, mais elle est nécessaire. Le “mot en N”, dans toute sa brutalité, est un rappel incessant de notre humanité partagée, de nos combats et de nos espoirs. En le réintégrant dans notre discours, nous réintégrons cette humanité, nous redonnons vie à notre histoire. Ainsi, le “mot en N” devient un symbole de résilience, un témoignage de la capacité de l’homme à surmonter les obstacles, à transformer les blessures en sources de force. C’est cette résilience que je célèbre, cette capacité à se relever malgré les chutes, à avancer malgré les obstacles. Le “mot en N”, loin d’être un simple mot, est une leçon de vie. Il nous enseigne que les mots ont un pouvoir, qu’ils peuvent blesser mais aussi guérir, qu’ils peuvent diviser mais aussi unir. En le prononçant, en l’acceptant, nous affirmons notre volonté de ne pas oublier, de ne pas nier, mais de transformer. Cette transformation, certes, ne se fait pas sans douleur. Elle nécessite un travail de mémoire, une volonté de comprendre et d’accepter. Mais c’est par ce travail que nous pouvons espérer avancer, que nous pouvons construire un avenir plus juste et plus égalitaire. Le “mot en N” est un rappel de notre passé, un miroir de notre présent, une promesse pour notre avenir. En le réintégrant dans notre discours, nous réintégrons cette promesse, nous affirmons notre volonté de construire un monde où les mots ne sont plus des armes, mais des ponts. En fin de compte, c’est cette vision que je souhaite partager, cette conviction que les mots, loin d’être de simples outils, sont des vecteurs de vérité et de réconciliation. Le “mot en N”, dans toute sa complexité, est un symbole de cette vérité, un rappel de notre humanité partagée. Il est temps de retrouver le courage des mots, de les prononcer avec fierté et dignité, de les transformer en forces de réconciliation et de justice. Le “mot en N” est un défi, mais aussi une opportunité, une chance de redéfinir notre langue et notre pensée. C’est cette opportunité que je souhaite saisir, cette chance de transformer les blessures du passé en sources de force, de construire un avenir où les mots ne sont plus des armes, mais des ponts. En acceptant le “mot en N”, nous acceptons notre histoire, nous affirmons notre volonté de construire un monde plus juste et plus égalitaire. Le “mot en N”, loin d’être un simple mot, est une leçon de vie, un rappel de notre humanité partagée. En le prononçant, en l’acceptant, nous affirmons notre volonté de ne pas oublier, de ne pas nier, mais de transformer. C’est cette transformation que je célèbre, cette capacité de l’homme à surmonter les obstacles, à transformer les blessures en sources de force. Ainsi, le “mot en N” devient un symbole de résilience, un témoignage de la capacité de l’homme à surmonter les obstacles, à transformer les blessures en sources de force. En le prononçant, en l’acceptant, nous affirmons notre volonté de ne pas oublier, de ne pas nier, mais de transformer. C’est cette vision que je souhaite partager, cette conviction que les mots, loin d’être de simples outils, sont des vecteurs de vérité et de réconciliation. Le “mot en N”, dans toute sa complexité, est un symbole de cette vérité, un rappel de notre humanité partagée. Ainsi, ce fameux “mot en N” se dresse devant nous, tel un monument intemporel aux arêtes acérées, à la fois témoin et acteur de notre histoire tumultueuse. C’est un mot que l’on cherche à éviter, à contourner, comme une ombre menaçante que l’on préfère ignorer plutôt que d’affronter. Mais fuir ce mot, c’est fuir notre propre reflet dans le miroir de l’histoire. Les sociétés modernes, engluées dans un politiquement correct souvent stérile, s’acharnent à neutraliser les termes jugés offensants. On pourrait croire que cette épuration lexicale équivaut à une épuration morale. Hélas, ce n’est qu’une illusion. Le mal ne se cache pas dans les mots, mais dans les cœurs qui les prononcent avec haine. Le “mot en N” n’est qu’un vecteur, un révélateur des préjugés profondément ancrés dans nos sociétés. Je me souviens d’une époque, pas si lointaine, où ce mot était lancé comme une pierre, visant à blesser, à humilier. C’était une arme de choix pour ceux qui cherchaient à asseoir leur domination par la parole. Et pourtant, il est fascinant de constater comment, dans un retournement audacieux, ce mot a été arraché de ses griffes pour devenir un étendard de fierté et de rébellion : La Négritude. Un mot qui, jadis, cherchait à enfermer, a été transformé en cri de libération. La réappropriation d’un terme, me dis-je souvent, est une forme subtile de résistance. C’est refuser la définition imposée par l’oppresseur, c’est redéfinir sa propre identité selon ses propres termes. Mais cette réappropriation est complexe, elle nécessite une prise de conscience collective, une volonté de briser les chaînes invisibles des préjugés. Imaginez un instant une table ronde où se réunissent les grands penseurs de notre temps, philosophes et linguistes, écrivains et historiens. Chacun y apporterait sa vision, son interprétation du “mot en N”. Les débats seraient passionnés, les arguments fusant comme des éclairs dans une nuit d’orage. On y verrait des confrontations d’idées, des joutes verbales où chaque mot serait pesé, analysé, disséqué. Les philosophes, avec leur penchant pour l’abstraction, nous parleraient de l’essence même du mot, de sa capacité à encapsuler des concepts complexes. Les linguistes, quant à eux, exploreraient les racines étymologiques, les évolutions sémantiques, traçant la trajectoire de ce mot à travers les âges. Les écrivains, forts de leur sensibilité poétique, évoqueraient les émotions que ce mot suscite, les images qu’il convoque. Et les historiens replaceraient le mot dans son contexte, rappelant les événements marquants qui lui ont conféré son poids symbolique. Ces discussions, bien que théoriques, ont des répercussions concrètes sur notre manière de percevoir et d’utiliser les mots. Elles nous invitent à une introspection, à une réflexion sur notre propre rapport à la langue et à l’histoire. Car en fin de compte, le “mot en N” n’est pas qu’une simple question de terminologie, c’est une question de mémoire et de conscience. Revenons, si vous le voulez bien, à l’époque où ce mot était encore une arme de domination. Les plantations, ces vastes étendues de souffrance, résonnaient des cris des hommes et des femmes arrachés à leur terre, contraints de travailler sous un soleil impitoyable. Le “mot en N” était leur marque, un stigmate imposé par ceux qui se croyaient supérieurs. Mais même dans ces ténèbres, il y avait des étincelles de résistance, des murmures de révolte. Ces murmures ont traversé les siècles, se transformant en chants de liberté, en poèmes de rébellion. Le “mot en N”, de stigmate, est devenu symbole. Il est passé de la bouche des oppresseurs à celle des opprimés, qui l’ont utilisé pour affirmer leur identité, pour revendiquer leur dignité. C’est cette transformation, ce retournement de situation, qui donne au mot toute sa puissance. La littérature a joué un rôle crucial dans cette réappropriation. Les poètes et les écrivains ont su capter l’essence de ce mot, le transformer en outil de réflexion et de contestation. Ils ont écrit des vers incandescents, des récits poignants, où chaque mot résonnait comme une note de musique, créant une symphonie de révolte et de fierté. En lisant ces œuvres, on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde admiration pour ceux qui ont eu le courage de prendre la parole, de briser les chaînes invisibles des préjugés. Ils nous rappellent que les mots ont un pouvoir immense, qu’ils peuvent changer le cours de l’histoire, transformer les consciences. Le “mot en N” est un exemple frappant de ce pouvoir. Il nous montre que, malgré les tentatives de l’effacer ou de le neutraliser, il continue de vivre, de résonner, de provoquer. Il est le témoin d’une histoire partagée, d’une lutte commune, d’une humanité indomptable. Et c’est cette humanité que nous devons célébrer, cette capacité à transformer les souffrances en sources de force, à utiliser les mots pour construire des ponts plutôt que des murs. Le “mot en N”, loin d’être un simple mot, est une leçon de résilience, un symbole de notre capacité à surmonter les obstacles, à transformer les blessures en cicatrices porteuses de sens. Dans ce monde où les mots sont souvent utilisés pour diviser, pour blesser, il est essentiel de se rappeler leur véritable pouvoir. Ils peuvent être des armes, certes, mais ils peuvent aussi être des outils de guérison, de réconciliation. En réintégrant le “mot en N” dans notre discours, nous affirmons notre volonté de ne pas oublier, de ne pas nier, mais de transformer. Ce processus de transformation, bien que douloureux, est nécessaire. Il nous oblige à confronter notre histoire, à accepter nos erreurs, à apprendre de nos échecs. Il nous rappelle que la véritable justice ne peut être atteinte que par une compréhension profonde et honnête de notre passé. Ainsi, le “mot en N” devient un phare dans la nuit, une lumière guidant nos pas vers un avenir plus juste et plus égalitaire. En l’acceptant, en le prononçant avec dignité et respect, nous affirmons notre engagement à construire un monde où les mots ne sont plus des armes, mais des ponts. Cette vision, bien que ambitieuse, est à notre portée. Elle nécessite un effort collectif, une volonté de comprendre et d’accepter. Mais en travaillant ensemble, en utilisant les mots comme des outils de réconciliation, nous pouvons espérer construire un avenir meilleur. Le “mot en N”, dans toute sa complexité, est un rappel de notre humanité partagée. En le prononçant, en l’acceptant, nous affirmons notre volonté de ne pas oublier, de ne pas nier, mais de transformer. C’est cette transformation que je célèbre, cette capacité de l’homme à surmonter les obstacles, à transformer les blessures en sources de force. C’est cette vision que je souhaite partager, cette conviction que les mots, loin d’être de simples outils, sont des vecteurs de vérité et de réconciliation. Le “mot en N”, dans toute sa complexité, est un symbole de cette vérité, un rappel de notre humanité partagée. Il est temps de retrouver le courage des mots, de les prononcer avec fierté et dignité, de les transformer en forces de réconciliation et de justice. Le “mot en N” est un défi, mais aussi une opportunité, une chance de redéfinir notre langue et notre pensée. C’est cette opportunité que je souhaite saisir, cette chance de transformer les blessures du passé en sources de force, de construire un avenir où les mots ne sont plus des armes, mais des ponts. En acceptant le “mot en N”, nous acceptons notre histoire, nous affirmons notre volonté de construire un monde plus juste et plus égalitaire. Et pour ceux qui ont du mal à entendre le “mot en N”, que ce soit dans le contexte de l’histoire ou surtout lorsqu’il est utilisé comme une insulte par des racistes, il est essentiel de se rappeler une vérité fondamentale : ce ne sont pas les mots eux-mêmes qui détiennent le pouvoir de nous définir, mais la manière dont nous choisissons de les interpréter et de les utiliser. Ceux qui utilisent ce mot pour insulter cherchent à blesser, à humilier, à rappeler des hiérarchies injustes et obsolètes. Mais en vérité, c’est à eux d’avoir honte. Leur ignorance et leur malveillance ne diminuent en rien la dignité de ceux qu’ils cherchent à abattre. Leur haine est une chaîne qu’ils portent eux-mêmes, un fardeau de préjugés et de peur qu’ils n’ont pas la force de dépasser. À vous, qui ressentez la douleur de ce mot, souvenez-vous que votre histoire est une tapisserie de résilience et de courage. Les blessures infligées par des mots ne sont que des échos d’un passé que vous avez déjà transcendé. Chaque tentative de vous abaisser avec ce mot ne fait que souligner la petitesse de ceux qui l’utilisent, leur incapacité à comprendre la grandeur de votre humanité. Transformez cette douleur en force. Utilisez ces moments pour vous rappeler la puissance de votre héritage, la richesse de votre culture, et la dignité inébranlable de votre identité. Chaque fois que ce mot est utilisé contre vous, voyez-le comme une occasion de réaffirmer votre valeur et de renforcer votre détermination à avancer avec fierté et courage. La véritable puissance des mots réside dans notre capacité à les réinventer, à leur donner de nouvelles significations, à les transformer en outils de libération et de réconciliation. En acceptant le “mot en N”, en le prononçant avec fierté et dignité, nous réaffirmons notre humanité partagée et notre volonté de ne pas oublier, de ne pas nier, mais de transformer. Aux racistes qui utilisent ce mot pour insulter, souvenez-vous : c’est à vous d’avoir honte. Vous n’affaiblissez pas ceux que vous cherchez à blesser ; vous ne faites que révéler votre propre faiblesse. C’est dans l’ignorance et la haine que vous êtes piégés, incapables de voir la lumière de l’humanité commune que nous partageons tous. En fin de compte, c’est cette lumière qui triomphera. La force de l’esprit humain, la capacité à transformer la souffrance en résilience, et la puissance de la réconciliation surpasseront toujours les ténèbres de l’ignorance et de la haine. Nous, ceux qui portent fièrement l’héritage de ce mot réapproprié, nous avançons avec la certitude que notre humanité, dans toute sa complexité et sa beauté, est une lumière inextinguible. Ainsi, embrassons notre histoire, célébrons notre résilience et construisons un avenir où les mots ne seront plus des armes, mais des ponts. Soyons les gardiens de notre propre dignité, les architectes de notre propre destin, et la lumière qui guide notre chemin vers un monde plus juste et plus égalitaire. Dans ce mot si chargé, ce mot qui pèse lourd de l’histoire et de la souffrance, réside une complexité que peu de mots possèdent. Ce n’est pas seulement un assemblage de lettres, une simple vocalisation ; c’est une trame, une structure, une mémoire tissée de larmes et de révolte, de douleur et de dignité. Il est à la fois une cicatrice et une bannière, un vestige du passé et un outil de la libération. Critiquer la manière dont les racistes manipulent ce terme pour blesser et oppresser, c’est dévoiler une part sombre de notre humanité. Ceux qui se servent de ce mot pour raviver les flammes de l’intolérance et de la haine cherchent à imposer un ordre révolu, une hiérarchie injuste et cruelle. Leur but est de réaffirmer une suprématie construite sur des mensonges et des violences. Mais, ce faisant, ils révèlent leur propre fragilité, leur incapacité à accepter la diversité et la complexité de l’humanité. Ils sont les véritables prisonniers de ce mot, enchaînés par leur ignorance et leur peur. Le mot en lui-même, bien qu’il porte les marques de la douleur et de l’injustice, a été transformé par des révolutions et des luttes pour la liberté. Il a été réapproprié par ceux qu’il cherchait à opprimer, remodelé et redéfini pour devenir un symbole de résilience et de fierté. C’est un exemple frappant de la capacité humaine à transformer les instruments de l’oppression en outils de libération. Dans les pages de l’histoire, ce mot a vu naître des mouvements de libération, des œuvres littéraires puissantes, des discours de révolte et des chants de liberté. Il est à la fois un rappel de la souffrance passée et une célébration des victoires obtenues contre l’injustice. Son élimination ne serait pas seulement une perte littéraire, mais aussi une amnésie collective de notre passé et de notre identité. Imaginez un monde où ce mot serait effacé, où son histoire serait réduite au silence. Ce serait un monde amputé d’une part essentielle de sa mémoire, une humanité privée de la compréhension de ses propres luttes et triomphes. Car, en fin de compte, effacer un mot, c’est effacer les histoires qu’il porte, les vies qu’il a touchées, les révolutions qu’il a inspirées. La véritable puissance du mot en “N” réside dans sa capacité à nous rappeler non seulement les douleurs du passé, mais aussi la force de ceux qui ont transformé cette douleur en une source de pouvoir. C’est un mot qui, par sa simple évocation, fait surgir des images de courage et de détermination, de résistance et de résilience. Les racistes qui utilisent ce mot comme une arme cherchent à nier cette histoire de transformation et de réappropriation. Ils cherchent à réduire un symbole de liberté à une simple insulte, à effacer les progrès réalisés par des générations de lutte. Mais en réalité, ils ne font que renforcer la puissance de ce mot. Car chaque tentative de le déshonorer est une occasion de rappeler et de réaffirmer sa signification véritable. Pour ceux qui ont du mal à entendre ce mot, il est crucial de comprendre que sa signification va bien au-delà de la haine et de la division. Il est un témoignage de l’histoire humaine, un rappel des injustices passées et des luttes pour la liberté. Le comprendre dans toute sa profondeur, c’est embrasser une partie essentielle de notre identité collective. En fin de compte, ce mot nous invite à une réflexion profonde sur notre histoire et sur l’impact des mots en général. Il nous pousse à examiner comment nous utilisons le langage pour construire ou détruire, pour unir ou diviser. Le “mot en N”, dans toute sa complexité, est une invitation à ne jamais oublier d’où nous venons et ce que nous avons traversé pour en arriver là. L’éliminer de notre vocabulaire ne serait pas un acte de progrès, mais une trahison de notre mémoire collective. Ce serait nier les souffrances et les triomphes de ceux qui ont lutté pour transformer ce mot en un symbole de dignité. Ce serait se priver de la possibilité de comprendre pleinement notre histoire et de tirer des leçons essentielles pour l’avenir. En fin de compte, il est de notre devoir de préserver cette mémoire, de continuer à utiliser ce mot non pas comme une arme, mais comme un outil de réflexion et de réconciliation. En le prononçant, en le réaffirmant, nous rendons hommage à ceux qui ont souffert et lutté avant nous, et nous affirmons notre engagement à construire un monde où les mots ne sont plus des armes, mais des ponts. C’est dans cette transformation que réside la véritable force de l’humanité. C’est en acceptant et en réinterprétant les mots de notre passé que nous pouvons espérer construire un avenir plus juste et plus égalitaire. Le “mot en N” est un rappel constant de cette capacité à transformer la douleur en force, l’oppression en liberté, l’insulte en dignité. Ainsi, concluons sur cette note : que ce mot continue de résonner non pas comme une insulte, mais comme un symbole de résilience et de transformation. Que ceux qui l’utilisent pour blesser se retrouvent face à leur propre honte, et que ceux qui en souffrent trouvent dans son histoire une source de courage et de fierté. En fin de compte, c’est à travers les mots que nous construisons notre humanité partagée, et c’est à travers leur réappropriation que nous affirmons notre volonté de ne jamais oublier, de ne jamais nier, mais de toujours transformer. Ce mot, bien qu’il soit né dans les ténèbres de l’ignorance et de la haine, brille désormais de la lumière de la résilience humaine. En le réintégrant dans notre vocabulaire, nous acceptons la totalité de notre histoire, avec ses douleurs et ses triomphes, et nous nous engageons à avancer vers un futur où la dignité et Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 7 mois

    Haïti et la France : une réparation financière peut-elle vraiment sauver l’avenir ?  Bien que l’histoire d’Haïti soit indéniablement marquée par la contrainte imposée par une puissance coloniale, une question essentielle se pose : est-ce que la restitution de la « dette de l’indépendance » pourrait réellement changer le destin d’Haïti aujourd’hui ? À l’occasion de la 79e session de l’Assemblée générale de l’ONU, Edgard Leblanc Fils, président du Conseil présidentiel de transition d’Haïti, a pris la parole pour réclamer la restitution de la « dette de l’indépendance » que la France avait imposée à Haïti en 1825. Ce discours s’inscrit dans une démarche de justice historique, visant à réparer ce que beaucoup considèrent comme une injustice monumentale. Si cette idée trouve écho chez certains, elle risque aussi de détourner l’attention des problèmes contemporains, plus urgents et systémiques, qui nécessitent des réformes internes profondes. La quête de réparation, bien que symbolique, n’est pas la solution miracle aux maux complexes et enracinés qui affligent Haïti. Le Conseil Présidentiel de Transition. Un fardeau historique, mais une situation contemporaine bien plus complexe L’histoire d’Haïti est un exemple unique de lutte pour la liberté. En 1804, après des années de guerre contre les forces coloniales françaises, Haïti est devenue la première République noire indépendante au monde. Cependant, 21 ans plus tard, en 1825, la jeune nation a dû payer une rançon de 150 millions de francs or à la France pour obtenir la reconnaissance de son indépendance, une « dette illégitime » qu’Haïti n’a fini de rembourser qu’en 1947. Ce paiement, imposé sous la menace de représailles militaires, a étouffé le développement du pays pendant des décennies, l’empêchant de construire une économie stable et durable. Cette rançon a lourdement grevé le budget de la nation naissante, créant un gouffre économique dont Haïti ne s’est jamais entièrement remis. Néanmoins, ce récit historique, bien que fondé, ne peut à lui seul expliquer les déboires contemporains d’Haïti. Le pays est aujourd’hui miné par des problèmes internes qui ne peuvent être uniquement attribués à cette dette ancienne. La réalité actuelle d’Haïti se caractérise par une gouvernance défaillante, une corruption généralisée, et une insécurité croissante, notamment en raison des gangs armés qui sévissent dans les rues de Port-au-Prince et dans plusieurs régions du pays. La situation est exacerbée par une gestion calamiteuse des ressources et une absence de réformes profondes. Ce contexte national nécessite une réponse immédiate, et la simple restitution d’une somme d’argent ne changera pas la dynamique. Pire encore, elle pourrait renforcer les failles du système actuel si des réformes fondamentales ne sont pas entreprises. Le siège de la Crête à Pierrot en 1802, par A. Raffet, gravure Hébert, 1839, WIKIMEDIA COMMONS Compensation financière : une illusion qui ne résoudra rien Si la restitution de cette « dette de l’indépendance » peut sembler légitime d’un point de vue historique, elle ne saurait être la solution aux problèmes structurels auxquels Haïti fait face aujourd’hui. L’histoire récente d’Haïti prouve que les fonds massifs n’ont pas nécessairement apporté les changements escomptés. Prenons par exemple les 4 milliards de dollars généreusement offerts par Hugo Chavez à Haïti dans le cadre de l’accord PetroCaribe. Cet argent, destiné à soutenir le développement économique et social du pays, s’est dissipé dans des canaux obscurs, sans jamais profiter à la population haïtienne. Les responsables politiques et économiques se sont accaparés ces fonds, les utilisant pour des intérêts personnels, sans qu’aucun projet de grande envergure n’ait vu le jour. Un autre exemple frappant est celui de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), mise en place après le séisme dévastateur de 2010. Des centaines de millions de dollars avaient été alloués pour la reconstruction du pays. Pourtant, quatorze ans plus tard, le manque d’infrastructures et les conditions de vie précaires des Haïtiens sont toujours aussi criants. Les promesses de reconstruction et de développement n’ont pas été tenues, et de nombreuses questions demeurent sur l’utilisation réelle de ces fonds. Cet échec montre que même des transferts financiers massifs, sans une gouvernance rigoureuse et transparente, ne mènent qu’à plus de corruption et de stagnation. La restitution de la dette de l’indépendance risquerait donc de suivre le même schéma. Haïti doit se réformer avant tout La demande de réparation financière à la France, bien que compréhensible dans une perspective historique, risque de détourner l’attention des réformes cruciales qu’Haïti doit mener en interne. Le pays est aujourd’hui paralysé par une corruption endémique, un manque de transparence et une gouvernance défaillante. Tant que ces problèmes ne seront pas abordés, aucune compensation financière ne pourra résoudre les difficultés profondes qui affligent le pays. La priorité pour Haïti devrait être la restauration de l’État de droit, la lutte contre la corruption, et la mise en place d’une gouvernance responsable. Des réformes institutionnelles profondes sont nécessaires pour restaurer la confiance des citoyens dans leurs dirigeants et garantir que toute aide financière ou toute ressource soit utilisée de manière efficace. Le développement d’Haïti ne peut reposer uniquement sur des fonds venus de l’extérieur ; il doit aussi passer par une réforme de ses propres structures. Sans cela, le pays continuera à être pris dans un cycle de mauvaise gestion et d’instabilité. Les Héros de la Bataille de Vertières, au Sud du Cap Haitien à 5 minutes du centre ville –  ”C’est la dernière bataille importante de la Révolution haïtienne. Et aussi la partie finale de la Révolution sous la direction de Jean Jacques Dessalines.” Victimisation ou responsabilité ? Bien sûr, Haïti peut légitimement réclamer justice pour les torts subis pendant l’ère coloniale. Cependant, il est également temps pour les dirigeants haïtiens d’assumer leurs responsabilités dans la gestion désastreuse du pays depuis son indépendance. Trop longtemps, la mauvaise gouvernance, la corruption et les luttes internes ont empêché le pays de se développer. Plutôt que de se concentrer sur le passé, il est peut-être temps pour Haïti de se tourner résolument vers l’avenir, en prenant des mesures concrètes pour améliorer la vie de ses citoyens. Loin de minimiser l’importance de la dette de l’indépendance, il s’agit de reconnaître que le problème majeur aujourd’hui n’est pas simplement un manque de ressources financières, mais une incapacité structurelle à gérer ces ressources de manière efficace. Les dirigeants haïtiens doivent entreprendre des réformes courageuses pour transformer le pays en une nation capable de répondre à ses propres défis. Ils doivent bâtir une économie résiliente et diversifiée, renforcer les institutions démocratiques, et s’assurer que les services publics fonctionnent de manière équitable et efficace. La Bataille de la Révolution Haïtienne, huile sur toile de Janvier Suchodolski, 1845, Musée de l’Armée polonaise, Varsovie. COMMONS.WIKIMEDIA Une stratégie de développement durable : la vraie solution pour Haïti Pour sortir de l’impasse, Haïti doit mettre en place une stratégie de développement durable, fondée sur une gouvernance transparente et une coopération internationale. Il est crucial que le pays renforce ses institutions, améliore son système éducatif, investisse dans ses infrastructures et assure une meilleure gestion des ressources publiques. Une telle approche permettrait non seulement de répondre aux besoins immédiats de la population, mais aussi de créer les conditions nécessaires à un développement à long terme. Dans ce cadre, la coopération internationale doit jouer un rôle clé. Toutefois, elle ne doit pas se limiter à des transferts financiers. Au contraire, elle doit reposer sur des partenariats stratégiques visant à renforcer les capacités internes du pays. L’expérience des dix dernières années montre que les aides financières massives, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées d’un contrôle strict et d’une transparence totale, ne produisent que peu de résultats concrets. Haïti a besoin de partenaires internationaux qui s’engagent à fournir une expertise technique, des connaissances et des outils pour améliorer la gestion des ressources. L’avenir d’Haïti dépend de réformes internes La demande de réparation est une démarche légitime, mais elle ne doit pas masquer l’ampleur des défis contemporains d’Haïti. Le pays doit avant tout se concentrer sur ses propres réformes. La justice historique, bien qu’importante, ne peut être une solution miracle aux problèmes structurels actuels. La véritable justice pour Haïti viendra non seulement de la reconnaissance de son passé, mais surtout de sa capacité à construire un avenir meilleur grâce à des institutions solides et un leadership responsable. Il est évident que la restitution de la dette de l’indépendance, bien qu’elle ait une importance symbolique, ne suffira pas à sauver Haïti. Le pays doit avant tout se réformer de l’intérieur. La priorité doit être donnée à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la gouvernance. Sans une refonte complète des structures étatiques, toute compensation financière ne fera que renforcer les failles existantes. L’avenir d’Haïti repose sur une approche proactive, une union nationale, et un engagement envers la responsabilité et la transparence. Si la réparation est un idéal à poursuivre, elle ne doit pas être perçue comme la seule solution aux défis complexes que le pays affronte. Haïti a besoin de solutions internes durables, qui incluent des réformes structurelles profondes, un investissement dans ses citoyens et une coopération internationale basée su Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 7 mois

    L'ironie du sort : un immigré haïtien à la tête de l'enquête sur la sécurité de Donald Trump L’ironie du destin s’impose lorsque Markenzy Lapointe, un Haïtien-Américain, se retrouve à la tête de l’enquête sur la sécurité de Donald Trump, un homme qui n’a pas hésité à alimenter des préjugés à l’égard des immigrants haïtiens. Ce contraste frappant entre les discours et la réalité illustre à quel point les actions peuvent supplanter les paroles, offrant ainsi une leçon profonde sur la justice et l’intégrité. Le destin, parfois imprévisible, place souvent ceux qui sont dénigrés au centre des événements les plus inattendus… La scène se déroule en Floride, là où le soleil ne se couche jamais sur les ambitions humaines et où les intrigues politiques se jouent parfois sur des terrains inattendus. Donald Trump, l’ancien président des États-Unis, se retrouve, comme souvent, sous les feux des projecteurs. Cette fois-ci, l’affaire qui l’occupe n’est ni une énième controverse politique, ni une enquête financière à propos de ses entreprises. Non, l’affaire en question est beaucoup plus dramatique, presque hollywoodienne : une tentative d’assassinat présumée lors d’une journée banale sur le parcours du Trump International Golf Club à West Palm Beach. Un homme armé, Ryan Routh, a été arrêté alors qu’il se trouvait dangereusement proche de l’ancien président, un événement qui a vite fait les gros titres. Mais l’ironie, peut-être un peu savoureuse pour certains, est que cette affaire est désormais dirigée par Markenzy Lapointe, le premier Haïtien-Américain à occuper le poste de procureur américain pour le district sud de la Floride. Un homme au parcours impressionnant, mais surtout un immigrant haïtien. Un détail qui prend toute son importance lorsque l’on se remémore les récentes déclarations incendiaires de Trump sur les immigrants haïtiens, notamment à Springfield, Ohio, où il a amplifié des rumeurs farfelues selon lesquelles les Haïtiens s’adonneraient à des pratiques cannibales sur les animaux domestiques. Les répercussions ont été immédiates : menaces à la bombe, évacuations d’écoles, un climat de tension palpable. Et maintenant, un Haïtien est à la tête de l’enquête concernant sa sécurité. À LIRE AUSSI : Xénophobie 2.0 : Musk et Trump, sauveurs d’animaux et oppresseurs d’humanité Cette histoire prend des allures presque mythiques. On pourrait y voir un clin d’œil de l’histoire, voire une ironie piquante du destin. Qui aurait cru que ce fils d’Haïti, Markenzy Lapointe, aujourd’hui procureur, jouerait un rôle central dans l’affaire impliquant celui qui, à maintes reprises, a publiquement vilipendé les immigrants haïtiens ? Photo de Routh après son arrestation. Crédit : Wikimedia De Port-au-Prince aux bureaux du procureur L’histoire de Lapointe est l’une de ces épopées modernes qui illustrent parfaitement le rêve américain. Né à Port-au-Prince, au sein d’une famille modeste — sa mère vendait des produits dans la rue, son père était tailleur — il a émigré à Miami à l’âge de 16 ans. À l’époque, la communauté haïtienne de Miami n’était pas encore pleinement établie, et les tensions raciales étaient vives. Mais comme beaucoup d’autres immigrants avant lui, Lapointe a embrassé l’adversité, s’est battu pour sa place, et, comme le veut l’expression américaine, a « fait son chemin ». Il a enchaîné les petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille, notamment en tant que chauffeur de taxi et barman. Ce n’est qu’après avoir intégré les Marines et servi pendant la guerre du Golfe qu’il a décidé de reprendre ses études. Sa carrière juridique l’a finalement mené à devenir procureur américain pour le sud de la Floride. Et aujourd’hui, cet homme qui représente à la fois la rigueur américaine et la résilience haïtienne se retrouve face à l’une des affaires les plus médiatisées de sa carrière. Le procureur de Floride Markenzy Lapointe, né en Haïti, poursuivra Ryan Routh, présumé auteur du tentative d‘assassinat de l’ancien président Donald Trump. Crédit : Anadolu via Getty Images/Anadolu Leçons d’une ironie du destin Lorsque Donald Trump prononça ces mots à Springfield, insinuant que des Haïtiens étaient coupables des pires actes imaginables, il ne se doutait certainement pas qu’un Haïtien deviendrait bientôt un personnage central dans une affaire qui touche de près à sa propre sécurité. Cette juxtaposition entre les propos incendiaires de Trump et l’ascension exemplaire de Markenzy Lapointe montre à quel point les perceptions peuvent être déformées, et combien la réalité peut rapidement nous rattraper. Le parcours de Lapointe, de Port-au-Prince aux tribunaux américains, est une leçon vivante contre les stéréotypes. Combien de fois avons-nous entendu ces histoires d’immigrants, fuyant la pauvreté, les troubles politiques, pour venir construire quelque chose de meilleur dans un pays où, pourtant, ils sont souvent regardés avec méfiance ? Lapointe, tout comme des figures haïtiennes telles que Patrick Gaspard, ancien ambassadeur américain en Afrique du Sud, dirigeant et stratège réputé du Parti démocrate, ou Claudine Gay, première personne noire et deuxième femme à diriger l’Université de Harvard, a su s’imposer dans un monde où les préjugés sont souvent tenaces. Mais son succès ne réside pas seulement dans l’excellence de sa carrière. Il symbolise également la force de caractère que l’on associe souvent à cette diaspora haïtienne résiliente et déterminée. Le président Barack Obama s’entretient avec son directeur politique l’Haïtien-Américain Patrick Gaspard à la bibliothèque commémorative de l’Université du Wisconsin-Madison à Madison, Wisconsin, le 28 septembre 2010. Crédit : photo officielle de la Maison Blanche par Pete Souza) / Wikimedia Le poids des mots Si l’histoire de Lapointe est celle d’un homme qui s’est élevé par le mérite, elle est aussi un témoignage du pouvoir des mots. Les déclarations de Trump, relayées et amplifiées par certains médias, ont déclenché des événements graves à Springfield, en Ohio. Des menaces de bombe, des écoles évacuées, une panique collective causée par des rumeurs sans fondement. Tout cela démontre à quel point les paroles d’une personnalité publique peuvent avoir des répercussions réelles, et dangereuses. En amplifiant de telles rumeurs, Trump a non seulement renforcé la xénophobie, mais il a aussi détourné l’attention de problèmes plus pressants. Pendant ce temps, des hommes comme Lapointe, issus de ces mêmes communautés que Trump attaque, continuent de travailler dans l’ombre pour défendre la justice, prouver leur valeur et, ironiquement, protéger la sécurité de celui qui les vilipende. À LIRE AUSSI : Chats et chiens : le dernier rempart de la démocratie américaine L’Haïtienne-Américaine, Claudine Gay, première personne noire et deuxième femme à diriger l’Université de Harvard La morale de l’histoire L’histoire de Lapointe n’est pas unique, bien qu’elle soit particulièrement symbolique. D’autres Haïtiens-Américains ont, au fil des ans, marqué les États-Unis de leur empreinte. Jean Monestime, premier Haïtien élu à la Commission du comté de Miami-Dade, ou encore Mia Love, première femme noire républicaine élue au Congrès américain, sont des exemples brillants de cette diaspora qui s’est imposée dans des domaines variés, de la politique à la culture, à la science et bien plus encore. On pourrait également citer Dean P. Baquet, lauréat du prix Pulitzer et ancien rédacteur en chef du New York Times, qui a grandi à La Nouvelle-Orléans, où sa famille tenait un restaurant créole ; Gerard A. Alphonse, docteur électrophysicien et chercheur scientifique, président en 2005 de la division américaine de l’Institute of Electrical and Electronics Engineers (IEEE) ; Roxane Gay ou Edwidge Danticat, des écrivaines renommées qui ont marqué le paysage littéraire avec leurs récits de la diaspora haïtienne. Ces hommes et femmes, loin des projecteurs de la controverse, travaillent à construire des ponts entre les cultures, à promouvoir l’idée que l’Amérique est une terre de diversité, une terre d’opportunités pour ceux qui sont prêts à relever le défi. Et à travers ces figures emblématiques, c’est tout un peuple qui se bat pour faire entendre sa voix, pour prouver que l’on ne peut être défini ni par ses origines, ni par les préjugés. Dans cette affaire où l’ironie semble régner en maître, il y a une leçon plus profonde à tirer. Au-delà des querelles politiques, des déclarations incendiaires et des rumeurs sans fondement, il reste l’histoire humaine. Markenzy Lapointe est le reflet de millions d’immigrants à travers le monde, venus chercher une vie meilleure, prêts à tout sacrifier pour une chance de réussir. Si les mots peuvent diviser, les actions de ceux qui, comme Lapointe, œuvrent pour la justice et l’égalité rappellent que l’histoire se joue aussi, et surtout, dans les petites victoires quotidiennes. L’ironie est que ceux qui sont souvent les plus méprisés sont parfois ceux qui, dans l’ombre, protègent e Continue Reading

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