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  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Hommage à Anthony Phelps : le poète de la terre et de l’exil Anthony Phelps, voix puissante et intime de la littérature haïtienne, s’est éteint, mais il continue de vivre dans les mots, dans les vers qui vibrent comme des tambours dans la mémoire collective. Avec la tendresse farouche d’un homme en exil, il a porté haut le chant d’Haïti, son pays meurtri et aimé, comme un griot de la douleur, de la beauté et de l’engagement. Anthony Phelps Anthony Phelps est né à Port-au-Prince en 1928, au cœur d’une famille ‘‘mulâtresse’’ et bourgeoise. Dès ses premières années, il est imprégné de la chaleur de la ville, du rythme de ses rues, du parfum de la mer mêlé à celui de la terre sèche. Mais au-delà de ses origines sociales, Phelps s’est toujours défini d’abord comme Haïtien, sans jamais se réduire à sa couleur de peau. Sa culture, son engagement, sa poésie témoignent de cette appartenance profonde, viscérale, à une Haïti multiple, blessée mais debout. Dès l’adolescence, il développe une fascination pour la langue et la voix. Il commence à se faire connaître par la radio, notamment à Radio Cacique, où il anime des émissions littéraires, fait résonner les poèmes des autres, et bientôt les siens. Sa voix chaude, grave, enveloppante, devient familière pour les auditeurs haïtiens. Mais derrière le micro, un écrivain naît, lentement, puissamment. En 1960, il publie Été, son premier recueil de poésie. Ce texte marque le début d’une œuvre vaste, lumineuse et grave, enracinée dans l’amour de la parole. Il enchaîne rapidement avec Présence (1961) et Éclats de silence (1962), qui imposent son style fluide, lyrique, souvent traversé de fulgurances intimes. La poésie de Phelps cherche à dire ce que la société tait : l’exil intérieur, la beauté blessée, la parole étouffée, les silences qui crient. Mais Phelps n’est pas seulement un poète de l’intime. Il est aussi un homme de groupe, de combat, de collectif. À la tête du mouvement Haïti Littéraire, qu’il cofonde avec Davertige, Serge Legagneur, Roland Morisseau et d’autres compagnons de feu, il insuffle une nouvelle énergie à la poésie haïtienne. Ensemble, ils veulent faire entendre une voix moderne, libre, affranchie des carcans coloniaux et des diktats esthétiques. Phelps en devient le principal animateur, le souffle fédérateur. Avec cette soif de diffusion et de partage, il fonde la revue Semences, qui devient une tribune pour les jeunes écrivains haïtiens. Puis il crée Prisme, un groupe de comédiens engagés, où théâtre et poésie se rejoignent pour éveiller les consciences. Chez Phelps, la littérature n’est jamais coupée de la vie : elle est pulsation, mouvement, combat. Sa mission est d’ouvrir les yeux, d’éveiller les âmes, de désenclaver les mots. Poète, homme de scène, passeur de voix : dès ces premières années, Anthony Phelps incarne déjà un art total, un engagement sans détour. Il comprend très tôt que l’écriture, dans un pays sous tension comme Haïti, ne peut se permettre d’être neutre. Elle doit prendre position, dire l’indicible, parler pour ceux que l’histoire oublie. Et Phelps, inlassablement, prend la parole. Anthony Phelps, à Radio Cacique, avant son long temps d’exil forcé… et avant la publication de son pooème culte : MON PAYS QUE VOICI ! (Stephen William Phelps) Haïti Littéraire : le feu sacré de la modernité Dans le bouillonnement intellectuel des années 60 à Port-au-Prince, Haïti Littéraire surgit comme une comète. Ce groupe de jeunes poètes et penseurs ambitionne de renouveler la parole haïtienne, de l’arracher aux formes figées, de la faire vibrer avec les tensions du monde. À la tête de ce courant : Anthony Phelps. Plus qu’un membre, il en est l’animateur, la force vive, celui qui rassemble et propulse. Loin des salons et des académismes, Haïti Littéraire prend racine dans les rues, dans les radios, dans les cafés. Aux côtés de Phelps, on retrouve Frankétienne, ce frère d’écriture, ce compagnon de route dont la voix spirale s’élève en écho à celle, plus fluide et lumineuse, de Phelps. Ensemble, ils inventent une nouvelle manière de dire Haïti, chacun avec son timbre, son univers, mais une même urgence de dire. Phelps s’impose comme une figure de pont : entre les traditions orales haïtiennes et les formes modernes de la poésie, entre le créole vécu et le français écrit, entre la mémoire africaine et l’expérience américaine. Il ne rejette rien, il absorbe, il réinvente. Sa poésie devient un espace où coexistent le griot et le poète, le paysan et le rêveur, l’enfant et l’exilé. Cette effervescence se manifeste aussi dans l’action culturelle. La revue Semences devient le laboratoire de nouvelles voix, tandis que le groupe Prisme multiplie les performances scéniques et les lectures publiques. Phelps fait de la culture un outil de transformation sociale, une résistance douce mais déterminée à l’oppression politique qui gagne du terrain. Mais cette parole libre ne plaît pas à tout le monde. Le régime dictatorial de François Duvalier, paranoïaque et répressif, commence à museler les intellectuels, à traquer les voix discordantes. Phelps, dont la popularité grandit, devient une cible. Bientôt, il est arrêté, emprisonné. L’enfermement n’éteint pas sa voix. Il l’affûte. En mai 1964, après un passage douloureux dans les geôles du pouvoir, Anthony Phelps quitte son pays. Il part pour Montréal, où l’attend une nouvelle vie. Mais le feu sacré de Haïti brûle toujours en lui. L’exil, loin de l’éloigner de sa terre natale, la lui rend encore plus précieuse. Il n’écrira plus jamais autrement qu’en Haïtien exilé. De gauche à droite : Réginald Crosley, et puis les membres d’Haïti Littéraire en 1963 : Villard Denis (aka Davertige), Anthony Phelps, René Philoctète, Marie Vieux Chauvet, Roland Morisseau et Serge Legagneur. Photo prise par Jean-Claude Carrié à la résidence Chauvet au Bourdon Park. Notez la toile d’araignée ajoutée à la main. (La dévise d’Haïti Littéraire était « Nous sommes les araignées du soir et nous filons l’espoir »). © Photo Mambo Carrié-Phelps L’exil comme territoire intérieur Montréal devient, à partir de 1964, le nouveau point d’ancrage d’Anthony Phelps. L’exil, loin d’être une fuite, devient une matrice, un lieu de reconstruction, une fenêtre pour mieux regarder en arrière. Il y bâtit une œuvre d’exil et d’espérance, de nostalgie et de lucidité. L’Haïti de Phelps n’est pas idéalisée : elle est blessée, absente, mais vivante dans chaque mot. Dans ses premiers textes québécois, comme Points cardinaux (1967), il commence à cartographier ce territoire intérieur où l’exilé tente de se réinventer. Puis vient Mon pays que voici (1968), un chef-d’œuvre de poésie de l’exil. Ce livre est au même niveau que le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire : une déflagration d’amour et de colère, un cri vibrant lancé à la mer entre deux rives. À Montréal, il écrit aussi du théâtre (Le Conditionnel, 1968), des contes (Et moi je suis une île, 1973), des romans (Moins l’infini, 1973). Chaque texte est une tentative de tisser un fil entre la mémoire et le présent, entre le cri et la chanson, entre l’enfance et l’âge adulte. Son écriture devient plus ample, plus dense, plus ouverte. Mais l’exil, chez lui, n’est jamais stérile. Il lui donne une voix nouvelle, une perspective cosmique. Il ne se contente pas de pleurer Haïti ; il en fait une source de création, une patrie poétique où il fait renaître les lieux, les visages, les rythmes perdus. Il devient le témoin d’un pays invisible, mais vibrant. Ce n’est pas pour rien que sa poésie est traduite, saluée à l’international. Elle parle à tous les déracinés, à tous ceux qui portent leur terre en eux. Elle est universelle parce qu’elle est profondément ancrée. Et pourtant, jamais Phelps ne cède à l’exotisme. Il refuse de faire d’Haïti une carte postale. Il en montre les plaies, mais aussi les splendeurs. L’exil devient alors un second souffle. Il nourrit une langue libre, fluide, musicale. Il donne naissance à des images saisissantes, des paysages intérieurs bouleversants. À travers cette distance imposée, Phelps devient un poète du monde, tout en restant l’un des plus haïtiens de tous. Une œuvre puissante et protéiforme L’œuvre d’Anthony Phelps traverse les genres avec une aisance rare, comme si chaque forme n’était qu’un prétexte pour toucher à l’essentiel : dire l’humain, dans sa fragilité comme dans sa splendeur. Si la poésie demeure son socle, son souffle le plus pur, il n’a jamais hésité à explorer d’autres voix narratives, à faire vibrer d’autres registres. Il est de ces écrivains qui refusent de se laisser enfermer dans une seule case. En poésie, il a publié des recueils majeurs qui jalonnent sa carrière avec constance et éclat : Motifs pour le temps saisonnier (1976), La bélière caraïbe (1980), Même le soleil est nu (1987), Les doubles quatrains mauves (1995), Immobile voyageuse de Picas (2000)… Chaque livre est une exploration, une architecture de sensations et de silences, un monde à part entière. Chez lui, le vers est un souffle qui respire, qui palpite, qui laisse des traces. Mais ce serait réduire sa puissance créatrice que de le cantonner à la poésie. Dans Moins l’infini (1973), roman fort et intime, Phelps creuse les strates de la mémoire et de l’identité à travers la trajectoire d’un homme pris entre rêve et réel, entre silence et parole. C’est un livre habité, lent et profond, où la narration épouse le rythme de la pensée. Plus tard, avec Mémoire en colin-maillard (2001), il poursuit ce travail introspectif en élargissant son regard sur l’Histoire collective haïtienne, tissée de blessures et de résistances. Il a aussi écrit pour le théâtre, comme en témoigne Le Conditionnel (1968), pièce marquée par une tension constante entre parole poétique et dramaturgie politique. On y sent l’écho des voix muselées, la montée d’un peuple qui cherche sa vérité dans un monde hostile. Dans ses contes, comme Et moi je suis une île, il montre une autre facette de sa plume : une douceur narative, une magie contenue, un art du récit bref qui dit l’essentiel avec la précision d’un haïku. Cette diversité d’approches, cette capacité à passer d’un genre à l’autre, témoigne d’une pensée libre, fluide, nomade. Phelps n’écrivait pas pour s’installer dans une position, mais pour interroger le monde, le secouer parfois, le consoler souvent. Chaque livre est une variation sur la mémoire, l’amour, l’exil, l’engagement. C’est un corpus riche, profond, exigeant, qui mérite d’être lu dans sa totalité, car chaque ouvrage éclaire les autres. Il faut souligner aussi son travail de diffusion : lectures publiques, festivals, conférences, rencontres avec les jeunes auteurs. Il ne gardait pas sa parole pour lui : il la partageait, il l’offrait. En cela, il était aussi un passeur, un pédagogue de la beauté, un témoin bienveillant du potentiel de l’autre. Son œuvre, au fond, est une grande main tendue. Les sommets du verbe Deux livres m’ont particulièrement marqué dans l’œuvre de Phelps, deux textes qui, chacun à leur manière, m’ont touché à vif : Mon pays que voici et Orchidée nègre. Ils sont, à mes yeux, les sommets d’une œuvre déjà immense, les livres où la voix de Phelps se fait la plus pure, la plus dense, la plus nécessaire. Deux chants pour la terre, pour l’exil, pour la beauté et la blessure. Publié en 1968, Mon pays que voici est un cri d’exil et d’amour, un chant de la séparation et de l’attachement. Il est à la littérature haïtienne ce que Cahier d’un retour au pays natal est à la négritude : un texte fondateur, incandescent, où le poète, arraché à sa terre, invente un retour symbolique par le verbe. On y sent la douleur du départ, la colère contre l’oppression, mais aussi une immense tendresse pour le peuple, les paysages, les voix oubliées. Ce recueil, à lui seul, justifie une vie d’écriture. Mon pays que voici, c’est Haïti vue de loin, mais sentie de l’intérieur. Chaque vers y est habité par le rythme du tambour, par les souvenirs d’enfance, par la langue du peuple. On y lit une géographie affective, une cartographie de l’âme haïtienne. Le poète y devient archéologue de lui-même, et en fouillant sa mémoire, il révèle une vérité collective. C’est un livre de dignité, de feu, de lumière. Un chef-d’œuvre. L’auteur et homme politique haïtien Gérard Pierre-Charles signant des exemplaires de son livre, Radiographie d’une dictature, avec son collègue Anthony Phelps, El Parnaso de Coyoacán, Mexico, 1973. Avec Orchidée nègre (1985), publié à Montréal, Phelps explore un autre territoire : celui du corps, du féminin, du désir, de la symbolique raciale. Ce long poème, devenu culte, donne voix à une fleur noire qui n’est ni offrande ni objet, mais sujet parlant, pensant, vibrant. C’est un texte métaphorique, dense, sensoriel. L’orchidée y devient femme, mémoire, exilée, étoile, errance, silence. C’est un manifeste de beauté et de résistance. Ce poème m’a profondément bouleversé par sa justesse, sa tension, sa douceur inquiète. Il déconstruit les clichés, subvertit les regards, rend au corps noir toute sa complexité, sa dignité, sa poésie. Il dit l’altérité sans l’essentialiser, il évoque l’histoire sans l’alourdir. Et surtout, il parle à l’universel depuis un lieu singulier. Une voix qui murmure, qui crie parfois, mais toujours avec cette musique intérieure propre à Phelps. Lire ces deux livres, c’est entendre deux souffles différents, mais issus du même cœur. L’un chante la terre perdue, l’autre le corps en lutte. L’un pleure Haïti, l’autre caresse l’Amérique métisse. Ensemble, ils forment une constellation poétique unique, qui éclaire toute l’œuvre de Phelps. Ils sont le cœur battant de sa trajectoire. Ces livres ne sont pas que de la littérature : ils sont des actes. Ils témoignent d’un engagement total, d’un amour sans compromis, d’un regard aigu. Ils m’accompagnent encore aujourd’hui, comme deux chants intérieurs. Et je sais que pour beaucoup d’autres, ils sont aussi des clés, des repères, des miroirs. Héritage et silence vibrant Aujourd’hui, Anthony Phelps n’est plus là pour écrire de nouveaux vers, mais son œuvre continue de respirer, de se transmettre, de nourrir. Elle vit dans les écoles, dans les bibliothèques, dans les cœurs de ceux qui l’ont lu, entendu, aimé. Elle vit dans cette langue française qu’il a transformée en langue de feu et de soie. Elle vit surtout dans le silence vibrant qu’il a su habiter. Son héritage est immense. Il a tracé un sillon que peu de poètes osent suivre : celui de la parole libre, ancrée, lumineuse, sans concession. Il a donné à la littérature haïtienne une voix singulière, entre la douceur et la colère, entre la prière et le cri. Il a redonné aux mots leur pouvoir d’éveil, leur capacité de réparer, de reconstruire, de réinventer. Mais plus encore, il a donné un visage à l’exilé digne. Celui qui, même loin, reste proche. Celui qui, même en partant, continue d’aimer. Celui qui transforme la perte en poésie. Anthony Phelps a été, jusqu’au bout, fidèle à sa parole. Il n’a jamais trahi l’enfant de Port-au-Prince qu’il portait en lui. Il a toujours écrit avec la mer en mémoire, avec le soleil en langue, avec le peuple en cœur. Il nous laisse une œuvre à relire, à réentendre, à enseigner. Non pas comme une archive morte, mais comme une source vive. Ses livres sont des compagnons. Ils parlent encore. Ils veillent. Ils portent en eux une force douce, une lumière obstinée. Ils nous rappellent que la beauté est toujours possible, même dans la douleur. Que la parole peut encore nous sauver. Et peut-être qu’un jour, quelque part, un jeune lecteur ou une jeune lectrice tombera par hasard sur Mon pays que voici, Orchidée nègre, Moins l’infini, Éclats de silence, Même le soleil est nu ou La bélière caraïbe — parmi une œuvre qui en compte plus d’une vingtaine. Et ce jour-là, une graine sera semée. Une voix se lèvera. Une autre parole naîtra. C’est cela, l’héritage de Phelps : non pas figé, mais fécond. Non pas un monument, mais une semence. À toi, Anthony Phelps, poète de la fidélité, de l’errance et de la lumière : merci.Tu as dit Haïti avec une justesse infinie.Tu as parlé pour nous, avec nous, à travers nous.Et nous continuerons de t’éc Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Port-au-Prince, laboratoire national du « Kalé Wès » perpétuel Port-au-Prince. Le cœur battant de la République, dit-on. Battant, oui, mais en crise cardiaque permanente. Ce n’est plus une capitale, c’est un terrain vague surpeuplé, un labyrinthe de tôles, de klaxons hystériques, et de promesses éventrées. Mais derrière le chaos urbain, les bouchons interminables et les slogans politiques peints à la va-vite sur les murs décrépis, il y a une philosophie, une idéologie même : le Kalé Wès. Kalé Wès, littéralement “désordre de l’Ouest” en créole-haïtien, (Wès pour l’Ouest) c’est bien plus qu’un slogan de désespoir. C’est une posture historique, un choix de société, un projet politique déréglé. Ce n’est pas une crise passagère, c’est un mode de vie. Et pour bien comprendre cette mascarade sociopolitique, il faut remonter le temps, bien avant que les gangs ne transforment Port-au-Prince en festival permanent de tirs croisés et de kidnapping au rabais. Du Lèse Grennen au Kalé Wès : chronique d’un désordre programmé À la chute du colonialisme français, deux visions s’opposaient pour l’avenir du jeune État haïtien. D’un côté, Christophe, le roi du Nord, avec sa rigueur militaire, ses plantations d’État et sa devise de travail, d’ordre, de nation. Un genre de mix entre Thomas Sankara et Lee Kuan Yew, version créole, avec un turban en soie et un goût prononcé pour les uniformes brillants. Et puis de l’autre côté, Pétion. Alexandre Pétion, le fameux “Papa bon cœur”, toujours prêt à faire plaisir pour acheter la paix. Le genre de dirigeant qui aurait distribué les terres de l’État comme des bonbons un jour de Noël. Avec lui, tout était permis : appropriation des anciennes propriétés coloniales, vente bradée des domaines nationaux, et surtout, l’officialisation d’un désordre devenu doctrine : le fameux “lèse grennen”. Tu n’as pas de terre ? Prends celle d’à côté. Tu n’as pas envie de travailler ? Pas grave, oisifs qu’on est, on monte un baz, on fait circuler deux-trois rumeurs politiques, et on trinque au tafia entre camarades. On vous jure, c’en est presque biblique : “Laisse faire le peuple, et le peuple laissera faire.” Ce n’était pas du socialisme, c’était du populisme à la machette. Un pacte tacite entre le pouvoir et la rue : “Je vous donne la liberté de faire n’importe quoi, et vous me laissez au pouvoir.” Résultat ? Une population sans discipline, sans encadrement, mais avec une illusion de liberté. Le Kalé Wès venait de naître. Du baz politique au baz à zam Il n’est donc pas étonnant que, près de deux siècles plus tard, Port-au-Prince soit devenu une véritable jungle urbaine, un Far West tropical où les lois sont facultatives et les Galils remplacent les outils agricoles. Les descendants spirituels du “lèse grennen” ont troqué la houe pour la gâchette, et l’anarchie s’est institutionnalisée. Tu veux un permis de conduire ? Pas besoin de passer un test, trouve le bon inspecteur et c’est réglé. Tu veux un terrain ? Installe-toi à Jalousie, dans les hauteurs de Pétionville, ce bidonville peint en couleurs vives pour cacher la misère en haute définition. Et si quelqu’un vient protester, dis que c’est pour construire ta petite maison « ti kay ». Tu veux un passeport ? Même mort, tu peux l’obtenir — l’administration a toujours une case vide pour les vivants fictifs. Je me souviens encore – moi, pauvre homme de province, candide et naïf – dans un tap-tap (taxi collectif) à Port-au-Prince, quelque part entre Avenue Poupelard et Poste Marchand. Un voyou s’est levé, a pointé son doigt sale vers un passager, l’a délesté de son téléphone avec une nonchalance divine. Et là, silence total. Pas un cri, pas un regard d’indignation. Les passagers ont détourné les yeux, comme si l’homme venait d’éternuer. Dans ma Gonaïves natale, un truc pareil aurait déclenché une émeute citoyenne. Là-bas, on peut avoir des problèmes, mais le désordre n’est pas sacralisé. À Port-au-Prince, le désordre est une valeur culturelle. On le respecte, on le craint, on le nourrit. Deux Haïti, une fracture psychologique Aujourd’hui, le pays semble coupé en deux. D’un côté, le Cap-Haïtien, encore vivable, avec ses marchés, ses écoles ouvertes, ses rituels sociaux encore debout. Et de l’autre, Port-au-Prince, grand encerclé, otage des gangs, des élites pourries, et des ONG en goguette. C’est comme si l’histoire bégayait, et qu’on revivait la dualité Christophe/Pétion. Le Cap-Haïtien, toujours fier, structuré, parfois rigide mais debout. Port-au-Prince, toujours souple, laxiste, bordélique et à genoux. On a juste remplacé les champs de canne par des bidonvilles et les plantations d’État par des zones de non-droit. Et ce n’est pas une question de pauvreté. Non. Il y a des pauvres partout. C’est une question de culture politique, de mémoire historique. Là où le Nord a gardé une tradition d’organisation, l’Ouest a préféré l’improvisation permanente. On aime bien Pétion en Haïti. Pétionville, dans la grande région de Port-au-Prince, porte son nom. Il a donné refuge à Miranda, il a aidé Bolívar, il a parlé de liberté. Mais il a surtout posé les bases d’une République de la combine. Un État où l’on promet beaucoup, mais où l’on fait peu. Un pays où les gens peuvent vivre sans travailler, tant qu’ils ne contestent pas le pouvoir. Et ce modèle a survécu. Boyer l’a renforcé, Salomon l’a entretenu, et nos dirigeants modernes l’ont perfectionné avec une touche de corruption numérique. Pendant ce temps, la capitale se vide de son âme. Les écoles ferment, les hôpitaux fuient, les ambassades plient bagage. Mais le désordre reste, fidèle au poste. Il ne démissionne jamais. Aujourd’hui encore, quand un jeune erre dans les rues sans but, sans rêve, sans job, on dit avec un haussement d’épaules fataliste : “Lap Kalé Wès.” Brase nap brase, mais pour aller où ? Ce qui se passe à Port-au-Prince, c’est le reflet extrême d’un État qui a troqué la gouvernance pour la gestion de crise permanente. Une capitale où les ministres roulent en blindé pendant que les enfants jouent à cache-cache entre deux fusillades. On dit souvent : « Port-au-Prince n’est pas Haïti. » Et c’est vrai. Mais Port-au-Prince, c’est ce qu’Haïti risque de devenir si on ne change pas de paradigme. Si on continue à penser que l’État, c’est un buffet ouvert et que la loi, c’est pour les autres. Le Kalé Wès, ce n’est pas juste une situation géographique, c’est un état d’esprit. Une philosophie héritée du passé, nourrie par l’impunité, et transformée en business modèle. Ce n’est pas un accident, c’est un projet. Et tant que ce projet ne sera pas déconstruit, tant qu’on ne redécouvrira pas la valeur du travail, de la discipline, de la nation – comme le prônait le vieux Christophe – eh bien, on continuera à braser, braser, jusqu’à s’effondrer. Mais bon, entre-temps, si vous passez à Port-au-Prince, gardez toujours un acte de décès dans la poche. On ne sait jamais, ça pourrait acc Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Mark Carney : un banquier pour gouverner l’économie ou un politicien pour gouverner un pays ? À peine nommé, Mark Carney déclenche des élections et propose de gouverner selon Value(s), son manifeste pour un capitalisme éthique. Mais dans un contexte de crise économique et de guerre commerciale, cette vision suffit-elle vraiment ? Je l’ai lu. Annoté. Reposé. Son livre écrit en anglais Value(s): Building a Better World for All, ce manifeste de 2021 que bien des médias encensent, m’a laissé un goût étrange, celui d’un bon vin sans corps, d’un plat sophistiqué sans sel. C’est pourtant sur cette recette que notre nouveau premier ministre, Mark Carney, entend nous nourrir pour traverser l’hiver économique canadien et affronter la tempête tarifaire venue de Washington. Dimanche, à peine une semaine après son assermentation, il dissoudra le Parlement pour plonger le pays en campagne électorale. Et moi, citoyen, je me pose une question simple : voulons-nous vraiment de ce chef de banque pour diriger une démocratie en crise ? Ce que l’on présente comme son atout maître — sa carrière impressionnante entre la Banque du Canada, la Banque d’Angleterre et le sommet feutré de la finance internationale — me semble au contraire son principal talon d’Achille. Car derrière le jargon, les normes de responsabilité d’entreprise, les « incitations de marché » et les « mécanismes de tarification du carbone », Mark Carney reste d’abord un homme du système. Un mécanicien de la finance. Un homme qui répare une machine qui écrase. Le pragmatisme en costume trois pièces Il faut rendre à Carney ce qui lui revient : une capacité rare à naviguer dans les sphères où se dessinent les contours invisibles de nos vies. En pleine crise de 2008, il a su éviter à notre pays une chute libre. En Angleterre, il a stabilisé une économie post-Brexit. À l’ONU, il a brandi le drapeau vert de l’action climatique. Il parle d’avenir avec l’assurance d’un expert. Mais c’est justement ce ton professoral, ce flegme technocratique, qui me met mal à l’aise. Ce qu’il a consigné dans cet ouvrage dense de 531 pages peut être interprété comme une première déclaration d’intention politique, voire comme une forme anticipée de candidature au poste de Premier ministre du Canada. Il y expose une vision centriste, modérée et optimiste du futur, fondée sur des valeurs fondamentales : dynamisme, résilience, durabilité, équité, responsabilité, solidarité, etc. Une architecture morale séduisante, mais parfois bien éloignée des réalités économiques que vivent les Canadiens. Carney ne croit pas aux révolutions économiques. Il croit aux ajustements marginaux. Pour lui, le capitalisme n’est pas à réinventer, mais à moraliser. Il le dit, il l’écrit : ce qu’il faut, c’est redonner des valeurs aux marchés, inciter les riches à se comporter « mieux », et encourager les entreprises à se fixer des objectifs sociaux. Une sorte de capitalisme éthique. Un monde où les milliardaires sont « responsables », où les géants technologiques « innovent vert », et où les consommateurs votent avec leur carte de crédit. Mais c’est oublier que les cartes de crédit ne votent pas toutes de la même façon. Si cette élection se tenait en temps normal, peut-être ce discours aurait-il suffi. Mais nous ne sommes pas dans des temps normaux. Loin de là. La guerre commerciale lancée par le président Trump, avec ses hausses de tarifs punitifs, ses menaces d’annexion économique, et ses insultes répétées, nous rappelle brutalement que la souveraineté économique n’est pas un slogan creux. Elle est une condition de survie. Et que propose Mark Carney face à ces défis ? Un plaidoyer pour un marché plus stable. Une valorisation du secteur privé. Une confiance naïve dans la « main invisible » pour corriger ses propres erreurs. Le livre est structuré autour de trois grandes parties : une rétrospective des systèmes économiques, une analyse des crises récentes (la crise financière de 2008, la pandémie de COVID-19, et le changement climatique), et enfin un programme de leadership éthique. Dans son ouvrage, il cite les marchés financiers comme un levier pour le progrès social. Mais jamais il ne s’interroge sur leur légitimité à définir le bien commun. Jamais il ne remet en cause l’ordre économique actuel qui a permis la domination d’oligopoles canadiens dans presque tous les secteurs : banques, télécommunications, alimentation. Les riches plus riches, et les autres ? Là où le bât blesse vraiment, c’est dans sa vision de l’inégalité. Carney reconnaît — honnêtement — les défaillances du modèle actuel : stagnation des salaires, précarité croissante, concentration des richesses. Mais à aucun moment il ne propose des solutions à la hauteur. Rien sur l’augmentation du salaire minimum. Rien sur la taxation des grandes fortunes. Rien sur la syndicalisation. Rien sur la gratuité scolaire et sur un réel investissement public dans le logement. Au contraire. Il propose de diminuer les impôts sur les startups. D’injecter des fonds publics dans les technologies de rupture. De soutenir les petites et moyennes entreprises… sans jamais aborder leur rachat systématique par les géants du secteur. Il ne veut pas casser les monopoles : il veut les convaincre d’être gentils. Derrière cette posture de moraliste économique, on déplore un manque de profondeur analytique, des détails flous sur les politiques concrètes, et une tendance à éviter les sujets qui pourraient le compromettre, notamment ceux liés à l’extraction de valeur ou à ses origines chez Goldman Sachs. Une prudence calculée, qui laisse en suspens de nombreuses zones d’ombre. Ce qui me frappe, c’est le parallèle entre sa pensée économique et sa vision écologique. Là encore, Carney est lucide : il sait que la planète brûle. Mais il imagine qu’on pourra l’éteindre avec des incitations fiscales, des indices de performance responsable, et des obligations vertes. Or, ces mécanismes n’ont rien arrêté : ni la hausse des températures, ni la destruction des écosystèmes, ni la dépendance aux énergies fossiles. Carney affirme que les marchés doivent être régulés pour préserver le capital social, se distingue des positions de son rival conservateur Pierre Poilievre, et milite pour une économie régulée mais fondée sur l’innovation technologique et l’investissement vert. Il plaide aussi pour une tarification du carbone, la transparence financière et les mécanismes de gouvernance environnementale, sociale et de gouvernance, tout en restant timide sur les réformes fiscales, le rôle des syndicats ou la redistribution de la richesse. Mais l’histoire, elle, nous apprend que les puissants ne deviennent « gentils » qu’à la pointe d’un rapport de force. Et qu’un premier ministre qui refuse d’en créer un, finit toujours par se plier à l’ordre établi. Son idée d’un capitalisme durable ressemble à un mirage : celui d’un monde où les mêmes multinationales, réorientées vers des objectifs « responsables », continueraient de dominer, mais en version verte. C’est oublier que le problème n’est pas seulement ce qu’elles produisent, mais le pouvoir qu’elles exercent sur nos vies, nos démocraties, nos gouvernements. La voix absente du citoyen Dans tout cela, il manque un acteur essentiel : nous. Le peuple. Le citoyen. Celui qui subit les hausses de prix, les pertes d’emploi, la précarité énergétique, l’endettement. Celui qui, dans cette guerre tarifaire, se retrouvera à payer ses biens américains 25 % plus chers, sans que personne ne vienne réguler l’appétit des conglomérats canadiens. Bien qu’il critique les inégalités croissantes, il en explore peu les racines structurelles, et évite soigneusement les tensions géopolitiques majeures, comme l’effondrement du libre-échange ou l’impact des nouvelles technologies sur l’emploi. Son plaidoyer pour une économie de valeurs est séduisant sur le plan moral, mais manque de consistance face à la réalité des défis sociaux et environnementaux. Je ne dis pas que Carney est mal intentionné. Je dis qu’il est mal positionné pour comprendre ce que notre époque exige. Ce moment n’appelle pas à la continuité, mais à la rupture. Pas à la gestion, mais à l’imagination politique. Pas à la stabilité des marchés, mais à la réinvention de notre contrat social. Avec la montée des tensions internationales, la fracture sociale au pays, et l’urgence climatique, nous avons besoin d’un chef qui ose redistribuer le pouvoir, pas l’administrer. D’un gouvernement qui prenne position pour la classe moyenne et les plus démunis, pas pour les intérêts des fonds d’investissement. En définitive, son livre révèle un intellectuel engagé, lucide sur les défaillances du capitalisme débridé, mais aussi un homme prudent, encore empreint de sa culture bancaire, dont le projet politique reste flou, voire inachevé. L’ambition de construire un monde meilleur pour tous est noble, mais le chemin proposé reste balisé, partiel et trop éloigné des mesures transformatrices que le moment historique exigerait. Une décision à prendre Alors que la campagne commence, que les slogans vont pleuvoir, et que les discours seront calibrés pour rassurer les marchés, je choisis de ne pas me laisser bercer par les mots creux de la « valeur partagée ». Je choisis de voter pour une économie au service des gens, pas pour des gens au service de l’économie. Je choisis de croire qu’on peut encore faire de la politique autrement — non pas avec de nouvelles métriques, mais avec de nouveaux principes. Mark Carney incarne un rêve de capitalisme éclairé. Mais ce rêve est une impasse. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est un réveil. Et ce réveil commence par le bulletin de vote. Face à Mark Carney, le tableau politique ne brille pas de solutions évidentes. Son principal adversaire, Pierre Poilievre, se positionne comme le champion des classes moyennes et des travailleurs, mais son programme économique repose largement sur des baisses d’impôts et une dérégulation agressive. Son rejet des politiques climatiques et son admiration pour le modèle américain pourraient aggraver notre dépendance économique aux États-Unis au moment même où nous devrions renforcer notre souveraineté. Son populisme économique séduit, mais ses solutions manquent de substance : promettre un coût de la vie plus bas sans une réforme fiscale sérieuse ni une vision industrielle claire relève davantage du slogan que de la gouvernance. De l’autre côté, Jagmeet Singh incarne une alternative sociale plus audacieuse, mais son parti peine à convaincre qu’il pourrait réellement gouverner. Ses promesses de renforcement des services publics et de taxation des plus riches sont séduisantes, mais le NPD manque d’ancrage économique solide et d’un plan précis pour gérer une économie en crise. Dans un contexte de guerre commerciale et d’incertitude financière, sa crédibilité en tant que chef de gouvernement reste limitée. Ainsi, nous nous retrouvons devant un choix frustrant : un banquier central technocrate qui croit encore aux vertus du capitalisme régulé (Carney), un populiste économique qui promet beaucoup mais détaille peu (Poilievre), et un social-démocrate idéaliste dont le parti n’a jamais tenu les rênes du pouvoir fédéral (Singh). Alors, que faire ? Le choix de cet automne ne sera pas entre une vision inspirante et une autre obsolète, mais entre trois projets incomplets, chacun avec ses angles morts. Si l’élection à venir est un test pour Mark Carney, elle l’est tout autant pour les Canadiens : voudrons-nous prolonger l’illusion d’un capitalisme moral, céder au mirage d’une révolution populiste, ou prendre le risque d’une alternative encore floue ? Il n’y a pas de candidat parfait, mais il y a des choix à faire. Cette fois, plus que jamais, le verdict Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    La démission de Gabriel Nadeau-Dubois et l’héritage inachevé d’une génération  Gabriel Nadeau-Dubois tire sa révérence. Quinze ans après avoir été propulsé sous les projecteurs du printemps érable, le militant devenu chef parlementaire de Québec solidaire annonce son départ de la vie politique. Une décision qui marque la fin d’un cycle pour une génération engagée, mais aussi l’occasion de s’interroger sur l’héritage de cette gauche contestataire qui a tenté de se structurer sans perdre son âme. En tant qu’ancien étudiant étranger, témoin des premières heures de cette mobilisation, je revis cette époque, avec ses espoirs, ses contradictions et ses angles morts. Que reste-t-il du feu qui animait ces luttes ? Et surtout, comment continuer à porter ces idéaux dans un monde politique qui semble broyer même les plus sincères ? Printemps érable, automne politique Le printemps érable a marqué une génération. J’y étais, au milieu des clameurs, des carrés rouges cousus à la va-vite et des foules déferlantes qui scandaient un idéal de justice sociale. Mais j’y étais en tant qu’étudiant étranger, un spectateur engagé mais en marge, un allié dont la cause restait en périphérie. Car si la lutte concernait l’augmentation des droits de scolarité des étudiants québécois, elle ne visait pas ceux qui, comme moi, payaient déjà quatre à cinq fois plus cher pour accéder aux mêmes bancs d’université. C’est dans cet écart que se jouait une contradiction discrète, mais révélatrice : une lutte populaire qui, dans sa grandeur et sa sincérité, restait pourtant aveugle à certaines injustices parallèles. Aujourd’hui, en lisant la lettre de Gabriel Nadeau-Dubois, ce jeune tribun devenu l’un des symboles de ce soulèvement étudiant avant de plonger dans la politique active, je ressens un étrange mélange de nostalgie et d’interrogation. Son départ de la vie politique est à la fois un épilogue et une ouverture : il ferme la porte d’une époque et pose la question de ce qui vient après. La fatigue du combat Quinze ans de militantisme. Une vie rythmée par les luttes, les débats, les slogans, les espoirs et les désillusions. Nadeau-Dubois a incarné cette gauche combative qui, après s’être construite dans la rue, a tenté de s’institutionnaliser, d’entrer dans les rouages du pouvoir sans perdre son âme. Mais voilà : la politique est une machine qui broie les idéaux. Même chez les plus sincères, elle épuise, use, assèche. Il l’admet lui-même : il est fatigué, marqué par les crises successives qui ont secoué Québec solidaire. Lui qui, jadis, galvanisait les foules, constate aujourd’hui que son élan s’est tari. Sa lettre n’est pas seulement une annonce ; c’est aussi un constat d’échec partiel. Il a voulu transformer une contestation en une force de gouvernance, faire de son parti une alternative crédible à gauche. Mais les vents contraires ont été violents. Québec solidaire a vacillé, s’est déchiré, a perdu du terrain face à une droite qui, elle, avance unie et conquérante. Son départ est un acte de lucidité, une manière d’éviter de devenir ce qu’il a toujours dénoncé : un politicien qui s’accroche à son siège malgré l’évidence. J’ai toujours regardé les luttes québécoises avec une forme d’admiration teintée de détachement. Le Québec se veut une terre de justice sociale, un bastion progressiste en Amérique du Nord. Et pourtant, le combat mené en 2012 avait ses angles morts. Les étudiants étrangers n’étaient pas au cœur du débat. Nous étions là, nous marchions, nous soutenions la cause, mais la précarité qui était la nôtre semblait secondaire. Le coût exorbitant de nos études ne soulevait pas la même indignation que l’augmentation imposée aux Québécois. Ce paradoxe m’est toujours resté en travers de la gorge : comment une lutte pour l’égalité pouvait-elle occulter ceux qui, déjà, subissaient des inégalités plus grandes ? Comment une mobilisation aussi massive pouvait-elle ne pas inclure les voix de ceux qui, pourtant, partageaient les mêmes amphithéâtres, les mêmes espoirs, les mêmes rêves d’un avenir meilleur ? L’héritage d’une génération Gabriel Nadeau-Dubois quitte la politique, mais son combat ne s’arrête pas là, affirme-t-il. Il continuera autrement. Par quels moyens ? Il ne le sait pas encore. Mais une chose est sûre : le monde qu’il laisse derrière lui est bien différent de celui qu’il espérait transformer. Le Québec est traversé par des fractures profondes. La crise du logement étrangle les jeunes générations, le système de santé s’effrite, les inégalités se creusent. L’idéalisme du printemps érable semble bien loin. Ceux qui ont marché en 2012 sont aujourd’hui des adultes confrontés aux dures réalités du marché du travail, du coût de la vie, des déceptions politiques. Et pourtant, Nadeau-Dubois persiste à croire en l’espoir. C’est sans doute sa plus grande force : ne jamais céder au cynisme, même après quinze ans de batailles, de compromis et de déceptions. Mais Québec solidaire ne s’est pas construit sur une seule figure. Il est le fruit d’une longue tradition de militants, dont certains ont pavé la voie bien avant le printemps érable. On ne peut parler de l’héritage de ce parti sans mentionner Amir Khadir, un pionnier du mouvement, premier député solidaire élu en 2008, médecin et militant infatigable contre les inégalités. Khadir, avec son franc-parler et son engagement viscéral pour la justice sociale, a souvent été perçu comme la conscience du parti, n’hésitant pas à critiquer même ses propres alliés quand il le jugeait nécessaire. Puis, il y a Françoise David, cette femme au charisme tranquille, cofondatrice de Québec solidaire, qui a porté la voix des plus vulnérables avec une humanité rare. Son départ en 2017 a laissé un vide immense. Elle représentait une forme de politique bienveillante et déterminée, une volonté de bâtir des ponts plutôt que de creuser des fossés. Et bien sûr, Manon Massé, cette voix rauque et puissante, emblème d’une gauche ancrée dans la réalité des luttes populaires. Manon, avec son énergie brute et sa sincérité désarmante, a incarné une autre facette du mouvement : celle qui parle aux oubliés, aux travailleurs précaires, aux minorités invisibilisées. Ces figures ont marqué l’histoire récente du Québec. Elles ont façonné Québec solidaire et tenté d’inscrire une vision du monde dans l’espace politique québécois. Elles ont aussi, chacune à leur manière, illustré la difficulté de conjuguer militantisme et institutionnalisation. Le poids de l’engagement La politique est un marécage où même les plus intègres finissent par s’enliser. Il n’est pas rare de voir des figures militantes entrer dans le système avec des idéaux flamboyants, puis ressortir quelques années plus tard, usés, désabusés. Le pouvoir est un combat de longue haleine, une lutte où la pureté des intentions se heurte à la complexité du réel. En cela, son départ est presque un aveu d’impuissance. Il quitte sans amertume, mais avec la conscience que le chemin vers le changement est plus ardu qu’il ne l’avait imaginé. Mais peut-être est-ce là, aussi, une preuve de cohérence. Savoir partir au bon moment est une rareté en politique. Beaucoup s’accrochent, redoutant le vide laissé par l’abandon des projecteurs. Lui choisit de se retirer avant de devenir un poids pour son propre camp. Que restera-t-il de ce départ ? Québec solidaire trouvera-t-il un nouveau souffle ? Les idéaux du printemps érable ont-ils encore une place dans le Québec d’aujourd’hui, ou sont-ils devenus des souvenirs nostalgiques d’une époque révolue ? Plus largement, que signifie militer en 2025 ? Les luttes sociales sont toujours là, mais les formes de contestation ont changé. Le militantisme s’est digitalisé, éclaté en une multitude de causes fragmentées. La mobilisation de masse, telle que nous l’avons connue en 2012, est-elle encore possible ? L’histoire jugera ce que le passage de Gabriel Nadeau-Dubois et de ses prédécesseurs aura réellement changé. Mais une chose est certaine : leur combat a laissé une empreinte. Et le Québec, malgré ses contradictions, demeure une terre où l’engagement a encore un sens. Une fin qui n’en est pas une Les adieux en politique ne sont jamais définitifs. L’histoire est remplie de départs qui ressemblent à des fins, mais qui, en réalité, ne sont que des détours avant un retour sous une autre forme. Gabriel Nadeau-Dubois quitte Québec solidaire, mais son combat ne disparaît pas pour autant. Comme un fleuve qui atteint la mer, il se fond dans un horizon plus vaste, prêt à irriguer d’autres terres, sous d’autres formes, avec d’autres moyens. L’engagement ne se mesure pas uniquement au nombre d’années passées à siéger dans une assemblée. Il se manifeste aussi dans les conversations autour d’un café, dans les débats entre amis, dans les gestes du quotidien, dans l’éducation de ses enfants, dans la manière dont on choisit de regarder le monde. Peut-être que demain, il ne posera plus de questions incisives au Premier ministre, mais il continuera d’interpeller la société, autrement. Québec solidaire, lui, devra survivre à cette transition. Sans Amir Khadir, sans Françoise David, sans Gabriel Nadeau-Dubois, sans les figures qui ont marqué son ascension, il devra redéfinir son avenir. L’histoire de la gauche est une succession de fractures et de renaissances. Peut-être est-ce le début d’un nouveau cycle, ou peut-être est-ce le signal que le parti, tel qu’il existe aujourd’hui, doit se transformer profondément pour ne pas disparaître. Et nous, que retiendrons-nous de cette époque ? Le printemps érable fut un moment charnière, une secousse qui a rappelé que la jeunesse peut encore se lever, que l’indignation peut encore trouver une voix. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Une nostalgie ? Une leçon à méditer ? Ou un appel à réinventer les luttes d’aujourd’hui ? Dans sa lettre, Gabriel Nadeau-Dubois parle d’indignation et d’espoir. Ce sont là deux moteurs essentiels de l’engagement, mais aussi deux énergies fragiles, menacées par le cynisme et l’usure. Le plus grand défi de notre génération ne sera peut-être pas de faire trembler la rue comme en 2012, mais de continuer à croire, malgré tout, que la politique peut encore être autre chose qu’une mécanique désenchantée. L’histoire ne s’arrête jamais, et les grands départs ne sont souvent que des pauses avant une nouvelle tempête. Le fleuve rejoint la mer, mais il continue de se mêler aux courants, façonnant discrèt Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    L’histoire cachée derrière le tube planétaire de Joé Dwèt Filé Derrière le succès fulgurant de 4 Kampé se cache bien plus qu’un simple tube dansant. Entre héritage musical, hommage discret et message en filigrane, le chanteur franco-haitien Joé Dwèt Filé tisse une histoire riche de sens. Plongeons dans les coulisses de ce phénomène. Le succès fulgurant du titre 4 Kampé de Joé Dwèt Filé est bien plus qu’un simple phénomène musical. Avec plus de 50 millions de streams et un single certifié Diamant, cette chanson a su propulser le compas et la langue créole-haïtienne sur la scène mondiale. Mais derrière cette ascension spectaculaire se cache une histoire fascinante, ancrée dans l’héritage musical haïtien et portée par des figures inattendues. Pour comprendre 4 Kampé, il faut remonter aux années 2000, à une époque où la musique haïtienne était en pleine effervescence. Dans ce contexte, le groupe Mizik Mizik, fondé par les talentueux Fabrice Rouzier et Kéké Bélizaire, remettait au goût du jour Je vais, une chanson populaire et traditionnelle, issue du riche patrimoine musical haïtien, déjà portée auparavant par Les Frères Dodo. Aux paroles espiègles et au rythme entraînant, ce morceau revisité avec la voix inoubliable d’Éric Charles, et rehaussé par la performance haute en couleur de l’humoriste Tonton Bicha, allait connaître une seconde vie. Devenue incontournable, cette chanson s’est inscrite dans l’imaginaire collectif comme un air que tout le monde connaît sans toujours en savoir l’origine exacte — preuve de son enracinement profond dans la mémoire culturelle du pays. Mais ce qui rend Je vais encore plus mythique, c’est une scène improbable qui s’y déroule : Tonton Bicha, fidèle à son personnage de vieillard rusé, négocie avec une prostituée (interprétée par nul autre que Michel Martelly, alias Sweet Micky, futur président d’Haïti, à l’époque). La scène culte repose sur un jeu de mots savoureux : la prostituée propose un tarif de 5 dollars pour une passe rapide debout (debout qui veut dire kampé en créole-haïtien, soit 1 kampé), et 20 dollars pour une prestation plus complète couché. Malin, le vieil homme décide de rentabiliser son billet et demande « 4 Kampé » (soit 4 passes debout) pour le prix d’un service couché. D’ailleurs, au début de la vidéo 4 Kampé de Joé, on peut apercevoir Bicha et toute la bande de Mizik Mizik du clip Je vais. Ce passage, teinté d’ironie et de malice, est devenu une réplique culte dans la culture populaire haïtienne. Et c’est précisément cet échange qui a inspiré Joé Dwèt Filé pour 4 Kampé, donnant ainsi une seconde vie à ce bijou du patrimoine musical haïtien. Bien que Je vais ait inspiré l’univers de 4 Kampé, les paroles des deux morceaux sont entièrement différentes. La version de Joé est une création originale à part entière, portée par une plume unique et une vision musicale nouvelle. C’est un hommage librement réinventé, pas une reprise. Joé Dwèt Filé – 4 Kampé (Clip officiel) Joé Dwèt Filé : l’artiste qui fait rayonner le compas Joé Gilles, plus connu sous le nom de Joé Dwèt Filé, est né le 12 mars 1995 à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Imprégné dès son enfance par la musique gospel et le konpa à travers son église, il a su transformer cette influence en une carrière fulgurante. D’abord beatmaker et compositeur pour des artistes comme Dadju et Vegedream, il se lance en solo en 2018 et ne tarde pas à enchaîner les succès. Son style, qui mêle afro, compas et R&B, séduit un public toujours plus large. Mais c’est avec 4 Kampé qu’il franchit un cap décisif, rendant hommage à ses racines tout en imposant le compas sur la scène internationale. Ce morceau, véritable pont entre les générations, entre tradition et modernité, a su capter l’essence même de la musique haïtienne : une mélodie chaleureuse, une rythmique irrésistible et une touche d’humour inimitable. Mais si 4 Kampé reprend une référence musicale bien connue, il n’en reste pas moins une œuvre originale, portée par des paroles fortes et un message bien différent de celui de Je vais. Là où la version de Mizik Mizik jouait sur un ton humoristique et anecdotique, Joé Dwèt Filé utilise le titre comme une métaphore puissante pour parler d’ambition, de persévérance et de résilience. Dans un monde où les obstacles sont nombreux, 4 Kampé devient un cri de motivation, un rappel que malgré les échecs et les trahisons – les Jouda (référence biblique à Judas, synonyme de traître) –, il faut se relever et avancer avec confiance. Ainsi, le sample de Je vais ne se limite pas à une simple reprise musicale. Il s’intègre dans une démarche plus profonde, qui vise à établir un lien entre le passé et le présent, entre la culture haïtienne et les nouvelles tendances musicales mondiales. Ce clin d’œil nostalgique au projet Haïti Troubadour n’est pas anodin : il inscrit 4 Kampé dans une continuité, rappelant que l’histoire musicale d’Haïti est une source inépuisable d’inspiration. Mizik Mizk (Haiti Twoubadou) Tonton Bicha – Je Vais Un tube, un héritage, une reconnaissance Si le grand public a découvert 4 Kampé comme une nouveauté, les initiés ont immédiatement reconnu l’hommage subtil à Je vais. Mais curieusement, la référence n’a pas été explicitement mentionnée au départ. Il a fallu attendre l’analyse des fans et des connaisseurs pour que le lien soit établi. Et c’est là que la controverse a éclaté : certains observateurs ont reproché à Joé Dwèt Filé de ne pas avoir suffisamment mis en avant l’héritage haïtien derrière son tube. La culture musicale haïtienne, souvent pillée sans reconnaissance, a une longue histoire de samples non crédités. Mais face à l’ampleur du succès et à l’attention médiatique, le débat a pris une nouvelle tournure. Finalement, loin d’être une appropriation, 4 Kampé s’inscrit dans une tradition bien ancrée dans la musique : celle du sample et de la réinterprétation. Joé Dwèt Filé a su moderniser un classique et lui donner une portée inédite. Grâce à lui, une nouvelle génération découvre l’humour et la finesse de Je vais, tout en dansant sur un rythme résolument contemporain. Mais aujourd’hui, que vous soyez fan de longue date ou simple curieux, une chose est certaine : 4 Kampé est partout. Ce morceau envahit les plateformes numériques, de YouTube à Spotify, s’immisce dans les stories Instagram, inonde TikTok, résonne dans les bars et les clubs du monde entier. Il est sur toutes les lèvres, dans toutes les playlists, et même dans les conversations de ceux qui, hier encore, ignoraient tout du compas. Plus qu’un simple hit, 4 Kampé est devenu un phénomène culturel. Version originelle  « Je vais » musique des Frères Dodo Le compas à la conquête du monde Au-delà de l’anecdote, le succès de 4 Kampé marque un tournant majeur pour la musique haïtienne. Trop longtemps confinée aux cercles caribéens et aux diasporas, elle trouve enfin une reconnaissance à l’échelle mondiale. Le kompa ou Compas est un genre musical haïtien né dans les années 1950 sous l’impulsion de Nemours Jean-Baptiste, qui modernise la méringue haïtienne en y ajoutant des influences du jazz et de la musique cubaine. Ce style, appelé compas direct, se popularise rapidement en Haïti et dans la diaspora. Joé Dwèt Filé, en portant haut le flambeau du compas, suit les traces de ses illustres prédécesseurs : Tabou Combo, Carimi, Zenglen, T-Vice, Nu Look, Kreyòl La… Mais il apporte une touche résolument moderne, intégrant des sonorités afro et urbaines qui séduisent un public bien au-delà des frontières haïtiennes. Et cette évolution ne fait que commencer. Car si 4 Kampé a conquis les charts, il pourrait bien ouvrir la voie à d’autres artistes haïtiens, prêts à prendre le relais et à imposer leur son sur la scène internationale. Ce qui rend cette histoire encore plus fascinante, c’est le décalage entre l’origine du morceau et sa résonance actuelle. Je vais était à l’origine une satire, une moquerie douce sur les travers de la société haïtienne. Aujourd’hui, sa réinterprétation devient un hymne festif, symbole d’une culture qui ne cesse de réinventer ses classiques. Et peut-être est-ce là la véritable leçon de 4 Kampé : la musique, même issue d’un contexte léger ou humoristique, peut traverser le temps et les générations, pour renaître sous une nouvelle forme, à la fois fidèle à son essence et porteuse d’une modernité irrésistible. Joé Dwèt Filé a fait bien plus qu’un hit : il a ravivé une mémoire musicale et inscrit le compas dans l’avenir. Et qui sait ? Peut-être que dans vingt ans, un autre artiste reprendra 4 Kampé et lui offrira une nouvelle vie… En attendant, une chose est sûre : la fê Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Ce n’est pas la taille qui compte… Little Haiti (en français : La Petite Haïti ou Petit Haïti) est un quartier de la ville de Miami aux États-Unis. On le dit souvent trop petit, trop insignifiant, comme si sa taille définissait son destin. Pourtant, Haïti est plus vaste que plusieurs nations prospères et plus influent que bien des territoires plus grands. Mais alors, pourquoi se limite-t-on à le réduire à ses crises? Entre clichés et réalités, il est temps de regarder au-delà des apparences. Je suis aux États-Unis, dans le cadre d’un reportage sur la situation migratoire de plus d’un demi-million d’Haïtiens menacés d’expulsion. Dans les rues de Miami, de Brooklyn ou de Little Haiti, les conversations tournent autour de la même angoisse : rester ou partir ? Partir où ? Revenir en Haïti ? Rêver d’un miracle administratif ? C’est en plein cœur de ces discussions que j’ai retrouvé un vieil ami. Un type brillant, à la répartie aiguisée, qui ne manque jamais une occasion de balancer une pique bien sentie sur notre chère Haïti. « Mon frère, Haïti c’est un petit pays, faut être réaliste », me lance-t-il en secouant la tête avec l’air accablé d’un philosophe désillusionné. Puis, comme si ce premier coup ne suffisait pas, il enchaîne : « On est une petite île, trop insignifiante pour peser dans ce monde. Nous sommes condamnés à un destin de petit îlot qui nous empêche de rêver en grand. » J’ai failli m’étouffer avec mon café. Une petite île ? Trop insignifiante ? Voilà exactement le genre de discours qui nous enferme dans un cercle vicieux de résignation et de fatalisme. Bon, d’accord, ce n’est pas le Canada, ce n’est pas les États-Unis ni la Russie. Mais soyons sérieux, nous ne sommes pas un confetti perdu dans l’océan non plus. Prenons les faits, car les chiffres ne mentent pas. Avec ses 27 750 km², Haïti est plus grand que le Liban (10 452 km²), ce pays qui fait la une des journaux chaque semaine et dont l’instabilité politique rivalise parfois avec la nôtre. Nous dépassons Le Salvador (21 041 km²), qui, lui, a quand même réussi à imposer le Bitcoin comme monnaie nationale alors que chez nous, même la gourde n’arrive pas à être prise au sérieux. Nous sommes aussi plus vastes que le Qatar (11 586 km²), qui achète des footballeurs à coups de milliards pendant que nos talents s’exportent sous d’autres drapeaux. Et tenez-vous bien, Haïti est plus grand que le Rwanda (26 338 km²). Oui, le Rwanda ! Ce pays qui a su transformer son image en modèle africain d’essor économique et technologique, pendant que nous, nous oscillons entre panne d’électricité et panne d’espoir. Et pourtant, malgré sa taille plus modeste, Kigali ne souffre pas du syndrome du « petit pays ». Haïti est aussi plus grand que le Cap-Vert (4 033 km²), le Bahreïn (787 km²) et même Singapour (728 km²), ce petit bout de terre devenu l’un des pays les plus prospères du monde. Et pourtant, on continue de nous faire croire que nous sommes trop insignifiants pour rêver en grand. Mais nous savons que ce n’est pas la taille qui compte. Historiquement, Haïti n’est pas petit. (C’est pas moi qui le dis.) Demande à l’auteur de Les Veines ouvertes de l’Amérique latine ! Eduardo Galeano te répondra depuis l’au-delà avec un sourire en coin que Haïti est peut-être la nation la plus grande de toutes, pas par ses kilomètres carrés, mais par son impact dans l’histoire du monde. L’archipel oublié Mais Haïti, ce n’est pas juste ces 27 750 km². C’est un archipel. Oui, un archipel, pas dans le sens scientifique du terme, mais dans la réalité de notre géographie et de notre culture. Un pays morcelé, éclaté, où chaque région vit presque comme un territoire indépendant, où la mer sépare autant qu’elle unit, et où même sur l’île principale, l’isolement entre les villes est parfois digne d’un voyage intercontinental. On l’oublie trop souvent, mais nous avons des îles qui, à elles seules, sont plus grandes que certains pays souverains. Prenons La Gonâve, cette île que l’on traite souvent avec condescendance, comme une sorte d’arrière-cour misérable. Elle fait 743 km², soit presque la taille de Singapour. Imaginez si on en faisait un centre économique florissant ! Et l’Île de la Tortue ? Avec 180 km², elle est plus grande que Saint-Marin (61 km²), Liechtenstein (160 km²) et d’autres encore. Pourtant, elle reste dans l’ombre, comme si elle n’existait que pour les contrebandiers et les légendes de pirates. L’Île-à-Vache, avec ses 52 km², surpasse des États comme Monaco, Nauru (21 km²), et Tuvalu 26 km², mais elle est toujours reléguée au rang de destination de rêve pour quelques rares touristes égarés. Et parlons de La Navase ! Officiellement disputée entre Haïti et les États-Unis, cette île de 5,4 km², plus étendue que des micro-États comme Monaco (2 km²), pourrait être un atout stratégique si nous avions encore une diplomatie digne de ce nom. Et ce n’est pas tout : il y a aussi les Cayemites, l’île-à-Rat, l’îlet des Baradères… Une constellation d’îles et d’îlots qui pourraient faire de nous une puissance maritime régionale. Mais non, on préfère croire qu’Haïti s’arrête aux embouteillages de Delmas et aux rues chaotiques de Port-au-Prince. Ile-à-Vache Une carte mentale étriquée Le vrai problème, ce n’est pas notre territoire, c’est la manière dont nous le percevons. Haïti est un grand pays, mais nous sommes coincés dans un destin de petit pays, enfermés dans une vision étriquée où tout tourne autour de Port-au-Prince. Comme si le reste du pays était une légende maya. Et même là, on nous rabâche encore que nous sommes un pays minuscule, insignifiant sur la carte du monde. On nous a même volé le nom de notre île ! On continue de l’appeler Hispaniola (« Petite Espagne »), comme si nous étions un vulgaire souvenir colonial, un bout d’Europe oublié sous les tropiques. Pourtant, historiquement, nos ancêtres l’appelaient l’Île d’Haïti. Un nom qui nous appartient, un nom que nous devrions revendiquer. Mon ami, toujours dans son élan de défaitisme, me lance un dernier argument : « Haïti, c’est Petit Pays, comme la chanson de Gaël Faye ! » Je le regarde en riant : « Petit pays ? » On parle du même Haïti, celui qui a fait trembler Napoléon Bonaparte, qui, obsédé par le contrôle de Saint-Domingue, a tenté d’écraser la première révolte d’esclaves victorieuse de l’histoire. Celui qui a envoyé ses troupes rétablir l’ordre colonial et réintroduire l’esclavage, un crime inhumain qui réduisait des millions d’hommes et de femmes en biens meubles, niant leur humanité pour des intérêts économiques. Mais Haïti a tenu tête. Ridiculisant la plus puissante armée de l’époque, renversant l’ordre esclavagiste et inspirant toutes les luttes de libération qui ont suivi. Haïti n’a jamais été un petit pays, c’est un grand pays enfermé dans une mentalité de petit pays. Et c’est là notre vrai drame. Regarde le Rwanda, lui aussi considéré comme un « petit pays », mais qui refuse de se laisser enfermer dans ce statut. Ils ont tracé leur propre route, malgré un passé tragique. Nous, on passe notre temps à se demander si nous sommes trop petits pour exister, pendant que d’autres avancent sans complexe. Alors non, Haïti n’est pas Petit Pays. Nous ne sommes pas condamnés à jouer les figurants de notre propre histoire. Nous sommes un pays avec un territoire plus vaste que bien d’autres nations respectées, un peuple qui a façonné l’histoire mondiale. Monaco, célèbre pour son casino de Monte-Carlo et son Grand Prix de Formule 1, est une principauté luxueuse et indépendante bordant la Côte d’Azur, réputée pour son opulence et son attrait fiscal. Du potentiel bridé En vérité, Haïti est un pays bridé, étouffé, enchaîné par ses propres contradictions et par une élite qui ne voit pas plus loin que le bout de ses privilèges. On se limite à survivre, à gérer l’urgence au lieu de penser en grand. La prochaine fois que quelqu’un me dira qu’Haïti est un petit pays, je lui rappellerai simplement ceci : nous sommes plus grands que Singapour, plus vastes que le Qatar, plus étendus que le Liban. Nous ne sommes pas petits, nous sommes juste bloqués. Il est temps de casser ce destin de petit pays avant qu’il ne nous avale définitivement. Bien entendu, il y aura toujours quelqu’un pour lever les yeux au ciel et dire : « Mais regardez la réalité ! Haïti est pauvre, sous-développé, gangrené par l’insécurité et la corruption ! » Et là encore, nous serons d’accord. Oui, Haïti est un pays sous-développé. C’est un fait indéniable. Le chômage est endémique, l’économie repose sur les transferts d’argent de la diaspora et l’informel. Nos infrastructures sont dignes d’un pays sorti de guerre alors qu’aucune guerre n’a eu lieu. Nos routes sont des pistes de rallye, nos ports sont hors d’usage, et nos hôpitaux publics sont des antichambres de la fatalité. Oui, Haïti est un pays pauvre. Une grande partie de la population vit dans une précarité indescriptible. L’État est faible, incapable d’assurer les services de base, pendant que les riches s’enferment dans leurs enclaves sécurisées, coupés du reste de la société comme si leur destin ne dépendait pas du pays où ils vivent. Le bidonville « Jalousie » à Port-au-Prince Oui, Haïti est mal gouverné. C’est un euphémisme. Nos dirigeants sont passés maîtres dans l’art de l’improvisation et de la gestion de crise à répétition, sans jamais mettre en place de véritables réformes. L’État est un fantôme, visible uniquement à travers les taxes qu’il prélève et les humiliations qu’il inflige à ses propres citoyens. Oui, l’instabilité est chronique. Un gouvernement qui tient plus de cinq ans sans crise majeure relève de l’exception. Les élites politiques passent plus de temps à s’entredéchirer qu’à bâtir. La moindre élection se transforme en feuilleton, la moindre décision importante est paralysée par des conflits d’intérêts. Oui, la vie est chère. En Haïti, le coût de la vie est souvent plus élevé que dans certains pays développés. Tout est importé, tout est taxé, tout est inaccessible à une grande partie de la population. L’inflation est un monstre qui dévore les maigres économies du peuple. Oui, l’insécurité gangrène le pays. Les gangs dictent leur loi sur des quartiers entiers, imposent leur propre fiscalité et terrorisent les habitants de Port-au-Prince et d’autres régions. Certains axes routiers sont devenus impraticables. Des villages entiers sont déplacés à cause de la violence. L’État, dépassé, négocie parfois avec ceux-là mêmes qui sèment le chaos. Oui, les infrastructures sont catastrophiques. L’électricité est un privilège et non un droit, l’eau potable est un luxe, internet est intermittent et les transports en commun tiennent du miracle. Mais rien de tout cela ne définit Haïti. Royal Decameron Indigo Beach – Montrouis, Haiti Si un pays devait être réduit à ses problèmes, alors des nations entières cesseraient d’exister sur la carte. L’Inde est encore marquée par des poches de misère extrême, le Brésil par la violence urbaine, le Mexique par la corruption et les cartels. Le Liban, avec toutes ses crises, n’est pas qualifié de « petit pays ». Même des États en guerre depuis des décennies ne sont pas perçus comme « petits ». Haïti n’est pas un petit pays. Il est un pays en crise, un pays malmené, un pays en retard sur lui-même, mais pas un pays insignifiant. Son territoire dépasse plusieurs États prospères. Son peuple a une résilience et une créativité extraordinaires. Son influence historique est inégalable. Ce qui fait un pays, ce n’est pas seulement son PIB ou son indice de développement humain. C’est aussi son héritage, sa culture, sa capacité à rebondir et à s’affirmer dans le concert des nations. Si Haïti était vraiment un « petit pays », pourquoi son sort obsède-t-il tant de chancelleries étrangères ? Pourquoi est-il toujours dans les discussions géopolitiques ? Pourquoi son peuple est-il toujours au centre des débats sur la migration, sur les droits humains, sur la justice sociale ? Nous pouvons reconnaître nos faiblesses sans nous réduire à elles. Nous pouvons admettre nos échecs sans nous condamner à l’effacement. Haïti est un grand pays en souffrance, mais un grand pays tout de même. Le jour où nous arrêterons de le considérer comme « petit », nous commencerons peut-être à le traiter avec le respect qu’il mérite. Et surtout, nous cesserons de nous voir comme des petits citoyens d’un petit pays et nous comprendrons enfin que la seule chose qui doit gran Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Hommage aux invisibles : femmes en lutte, femmes en feu Chaque 8 mars, la Journée internationale des droits des femmes rappelle les luttes passées, les victoires obtenues et les combats encore à mener. Mais au-delà des discours et des symboles, il reste des silences insupportables, des injustices normalisées. Quand une société ne réagit plus face à l’horreur, que vaut vraiment cette quête d’égalité? Il y a des silences plus assourdissants que les cris. Des injustices si absurdes qu’elles glissent dans l’ombre de la banalité. Pourtant, chaque 8 mars, le monde s’arrête, un instant, pour dresser l’inventaire des victoires et des combats à mener pour l’égalité des femmes. Mais que vaut cette célébration si, dans certaines parties du monde, des femmes continuent de disparaître sans un bruit, si la violence leur est infligée dans une indifférence glaciale ? Il y a quelques semaines, une histoire effroyable a secoué Haïti – ou plutôt, aurait dû le faire. Un bébé a été brûlé vif à Kenscoff. Un acte barbare, une scène d’un autre âge. Et pourtant, presque personne n’a réagi. Pas de marches enflammées, pas de tribunes indignées, pas d’écho dans les grandes discussions publiques. Un enfant est mort sous les flammes, et la vie a continué comme si de rien n’était. Dans le cadre de cette Journée internationale des droits des femmes, comment ne pas s’arrêter sur le silence complice qui enveloppe encore trop souvent les violences faites aux femmes et aux enfants ? Ce 8 mars est une occasion de célébrer les progrès, mais aussi de hurler contre tout ce qui demeure inacceptable. Quand le corps des femmes est un champ de bataille Dans trop de régions du monde, le corps des femmes n’est pas un sanctuaire, mais un champ de bataille. On y inscrit des blessures, on y grave des peurs, on y dicte des lois qui ne sont pas les leurs. Depuis les petites humiliations quotidiennes jusqu’aux agressions les plus brutales, les femmes luttent pour exister, pour être respectées, pour ne pas être réduites au silence. Haïti, mon pays d’origine, ne fait pas exception. Bien au contraire. Les femmes y sont à la fois les piliers et les premières victimes d’une société déchirée. Ce sont elles qui portent la résilience du peuple, qui font vivre les marchés, qui éduquent les enfants, qui tiennent la barque dans les pires tempêtes. Pourtant, elles sont aussi celles que l’on bâillonne, que l’on viole, que l’on assassine. Chaque jour. À LIRE AUSSI :On a brûlé vif un bébé à Kenscoff… et personne ne réagit Le meurtre du bébé de Kenscoff est un symbole de cette violence systémique. Car si un crime aussi abominable peut passer sous silence, que dire alors des innombrables femmes et jeunes filles agressées, battues, tuées dans un silence de plomb ? Si la mort d’un enfant innocent ne soulève aucune vague, que vaut la vie d’une femme dans cette société ? Le courage des survivantes L’indifférence est le pire des poisons. Elle permet aux violences de prospérer, aux bourreaux de sévir sans crainte, aux injustices de devenir des normes. Lutter pour les droits des femmes, ce n’est pas seulement revendiquer des lois plus justes ou des quotas dans les parlements. C’est aussi et surtout refuser que l’horreur devienne une habitude. C’est briser le silence, c’est nommer les crimes, c’est exiger justice pour celles qui ne peuvent plus parler. Si chaque femme victime de violence en Haïti – et ailleurs – recevait la même attention médiatique que les scandales politiques, que les crises financières ou que les matchs de football, peut-être que le monde commencerait à changer. Peut-être que la société haïtienne, et bien d’autres, cesseraient de considérer la souffrance des femmes comme un bruit de fond, une fatalité. Mais il y a aussi une autre vérité, une vérité plus forte que la douleur : celle du courage inébranlable des femmes. Malgré l’horreur, elles continuent d’aimer, de créer, d’élever, de se battre. Elles ne baissent pas les bras. Elles trouvent la force de dénoncer, de se reconstruire, d’avancer. À travers le monde, elles mènent des batailles qui, hier encore, semblaient perdues d’avance. Elles brisent des tabous. Elles gagnent des droits qu’on leur refusait. Elles arrachent, une à une, les briques du mur du patriarcat. Elles bâtissent des lendemains plus justes. Ce 8 mars est le leur. Il est à celles qui ne renoncent pas. À celles qui se lèvent contre l’inacceptable. À celles qui, au milieu du chaos, continuent de croire en la possibilité d’un monde meilleur. Ce que nous devons aux futures générations Nous avons une dette envers celles qui viendront après nous. Il ne suffit pas de dénoncer, d’être outrés une fois par an, puis d’oublier. La Journée internationale des droits des femmes ne doit pas être un rituel creux, mais un appel à l’action. L’avenir appartient aux femmes qui refuseront d’être invisibles. À celles qui exigeront des comptes. À celles qui écriront l’histoire, non plus comme des victimes, mais comme des actrices majeures de la transformation du monde. Un bébé a été brûlé vif à Kenscoff. Personne n’a réagi. Mais aujourd’hui, nous devons faire entendre nos voix. Nous devons dire que nous ne tolérerons plus l’indifférence. Nous devons clamer, haut et fort, que la vie d’une femme, d’un enfant, d’un être humain, a une valeur infinie. Ce 8 mars, que cette vérité soit gravée dans nos consciences. Pour que plus jamais, la mort d’un innocent ne soit accueillie par le silence. Pour que plus jamais, une femme ne soit réduite à l’invisibilité. Pour que plus jamais, l’horreur ne devienne une habitude. À LIRE AUSSI :8 Mars : La flamme de Gislène Ce 8 mars, la femme n’est pas seulement une cause à défendre, un combat à mener ou une statistique à améliorer. Elle est l’histoire elle-même, celle qui porte, nourrit, éclaire et transforme le monde. Elle est la voix que l’on tente de taire, mais qui renaît toujours plus forte. Elle est le feu qui réchauffe et non celui qui consume. Alors, à celles qui luttent dans l’ombre, à celles dont les souffrances restent sans écho, à celles qui élèvent des générations entières sans reconnaissance, à celles qui osent, qui tombent, qui se relèvent et qui avancent malgré tout : ce jour est le vôtre. Mais plus encore, l’avenir vous appartient. Puissions-nous, enfin, bâtir un monde où chaque femme, chaque enfant, pourra grandir sans craindre d’être effacée par le silence ou consumée par l’oubli. Et parce que l’égalité ne se construit pas en un seul jour ni par les femmes seules, ce 8 mars est aussi celui des hommes. De ceux qui refusent la complicité du silence, de ceux qui se tiennent aux côtés des femmes non par charité, mais par conviction. Car un monde plus juste pour les femmes est un monde plus humain pour tous. Bon 8 mars aux femmes, mais aussi aux hommes qui Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    « Merci, tabarnak ! » : chronique d’un Québécois d’adoption On ne choisit pas où l’on naît, mais parfois, on a la chance de choisir où l’on s’épanouit. Dans un monde où tant de gens vivent dans l’incertitude et la peur, il existe encore des endroits où l’on peut avancer sans entraves, bâtir sans crainte et espérer sans restriction. Voici un hommage sincère – teinté d’humour et de gratitude – à une terre qui m’a adopté et offert bien plus qu’un simple refuge : une véritable maison. Aujourd’hui, j’ai pris une claque. Pas une vraie, là – pas comme celles que ma grand-mère distribuait quand on osait toucher au dernier morceau de griot sans permission. Non, une claque existentielle. Le genre qui te fait t’arrêter net au beau milieu de ta journée et te dire : « Mon gars, t’es chanceux en sacrament. » Parce que pendant que je sirotais mon café (trop cher, mais quand même pas pire) dans le confort de mon salon, j’ai lu les nouvelles. J’ai vu ces images d’Haïtiens aux États-Unis, coincés dans une tempête qu’ils n’ont pas créée. Stigmatisés, menacés d’expulsion, traités comme un fardeau, alors que tout ce qu’ils veulent, c’est bosser, vivre, respirer. Puis, j’ai repensé à Haïti. Mon premier chez-moi. Un pays pris en otage. Pas juste par les gangs avec leurs fusils, mais aussi par ceux en cravate, qui pillent sans kalachnikov mais avec des stylos et des comptes bancaires offshore. Et pendant ce temps, aux États-Unis, un demi-million de personnes originaires d’Haïti, des Haïtiens comme moi, vivent en sursis, menacées d’expulsion, suspendues à un fil d’espoir qui s’effiloche un peu plus chaque jour. Et moi ? Moi, je suis ici. Bien installé, en sécurité, avec un toit au-dessus de ma tête et un système de santé qui, malgré ses files d’attente interminables, finit toujours par me soigner sans me ruiner. J’ai un passeport qui me permet de voyager sans qu’on me regarde comme si j’étais un intrus. J’ai une éducation qui ne m’a pas coûté l’âme et qui m’a permis d’avoir une carrière. Alors, je me suis dit que c’était peut-être le moment de dire merci. Je suis arrivé ici comme bien d’autres : avec une valise lourde et un cœur léger, plein de rêves et d’inquiétudes. Au début, je me suis battu avec l’hiver comme on se bat avec un mauvais coloc : en essayant d’ignorer son existence jusqu’à ce qu’il devienne inévitable. Premier hiver, première pelle. J’ai vu la neige tomber en novembre et je me suis dit : « Oh, c’est beau ! » Puis j’ai compris qu’elle n’allait pas juste rester belle et immobile. Elle allait s’accumuler, devenir lourde, bloquer des voitures, geler mes orteils. Je me suis retrouvé en janvier, à -30°C, les cils givrés, à me demander si j’avais réellement quitté la misère ou si j’étais juste devenu un popsicle haïtien. Au fil des années, à travers le froid, j’ai découvert la chaleur des gens. Ce voisin qui m’a montré comment booster ma batterie quand mon char a refusé de démarrer à -25. Cette madame dans l’autobus qui m’a expliqué c’est quoi une poutine (et pourquoi c’est une hérésie de ne pas aimer ça). Ces collègues qui m’ont invité à mon premier party de Noël où j’ai compris qu’un Québécois saoul, c’est un poète incompris qui chante du Beau Dommage en pleurant. Puis, il y a eu mon premier Québec contre le reste du Canada. Parce que si tu arrives ici en pensant que le Québec, c’est le Canada, tu te trompes. Le Québec, c’est un pays en soi, et à l’intérieur, il y a Montréal. Montréal, c’est une fusion de toutes les cultures, un monde où tu peux manger du pâté haïtien au déjeuner, de la soupe tonkinoise au dîner et finir ta journée avec un smoked meat à 3 h du matin. Mais en sortant de l’île, tu découvres le vrai Québec, avec ses régions qui ont chacune leur âme et leur caractère. D’abord, il y a Québec, la capitale nationale, fière et historique, l’Estrie et ses paysages bucoliques, la Gaspésie sauvage et maritime, le Saguenay–Lac-Saint-Jean chaleureux et festif, l’Abitibi authentique et résiliente, la Côte-Nord majestueuse et isolée, la Mauricie entre forêts et rivières, le Bas-Saint-Laurent poétique et apaisant, le Centre-du-Québec agricole et inventif, sans oublier toutes ces autres régions où chaque village a son accent, son histoire et sa manière unique d’accueillir le monde. J’ai vu ces villages où tout le monde se connaît, où les gens te regardent avec une curiosité bienveillante. J’ai rencontré ces Québécois de région qui, après deux bières, te parlent comme si t’étais leur cousin perdu. Et surtout, j’ai compris une chose essentielle : le Québec, c’est pas juste un territoire. C’est un état d’esprit. La murale en hommage à Leonard Cohen se trouve dans l’arrondissement de Ville-Marie sur l’édifice du 1420, rue Crescent (Flikr: Image libre de droit) On peut reprocher bien des affaires au Québec : les routes pleines de nids-de-poule qui pourraient avaler une Honda Civic, le système de santé qui fonctionne à coup de « Revenez dans six mois, si vous êtes encore vivant », le prix des loyers qui grimpe plus vite que ma pression quand je vois ma facture d’épicerie. Mais malgré tout, jamais, jamais je ne me suis senti aussi bien traité qu’ici. J’ai eu droit à l’éducation sans que ça me coûte une fortune ou que je doive m’endetter à vie. J’ai pu dire ce que je pense sans craindre que quelqu’un vienne frapper à ma porte. J’ai pu travailler, bâtir ma vie, payer mes impôts (avec une petite grimace, mais bon, faut bien payer pour ces foutues routes). Je suis d’ailleurs encore fasciné par cette chose typiquement québécoise : le débat éternel sur l’identité. Qui est Québécois ? Qui ne l’est pas ? Faut-il être né ici ou juste aimer le sirop d’érable et chialer sur le Canadien de Montréal ? Moi, je me suis jamais posé la question longtemps. J’ai adopté le Québec et il m’a adopté en retour, même si mon accent trahit mes origines chaque fois que je commande un « pain au chocolat » au lieu d’un « chocolatine ». Il y a bien sûr des idiots partout. J’ai croisé quelques racistes, des gens qui me regardaient comme si j’étais une anomalie statistique dans leur quartier trop homogène. J’ai entendu des bêtises, subi des préjugés, comme tout immigrant. Mais honnêtement ? C’est minime. La plupart des gens ici s’en foutent que je sois né ailleurs, tant que je fais ma part, que je participe à la société, que je râle contre la météo avec eux. Et ça, c’est précieux. Parce qu’on ne réalise pas toujours ce qu’on a tant qu’on n’a pas vu ce que d’autres ont perdu. J’ai la liberté d’exister sans peur. Je peux me promener sans me demander si un gang va me kidnapper. Je peux voter sans que mon choix soit un simulacre. Alors oui, j’ai quitté le Québec pour l’Ontario pour des raisons professionnelles, mais mon cœur, lui, il est resté accroché à un lampadaire du boulevard Saint-Laurent. Merci à ce pays qui m’a donné une nouvelle vie. Merci à cette province qui m’a appris que la neige, ça se pelle, que le mot « maudit » peut exprimer à la fois la colère et l’affection, et que le meilleur remède contre le blues de l’hiver, c’est un bon « party » entre amis. Merci aux Québécois, qui m’ont accueilli comme l’un des leurs, qui m’ont appris à sacrer avec éloquence et qui m’ont prouvé qu’on peut être chaleureux même quand il fait -40. Je suis chanceux. Chanceux d’avoir trouvé un endroit où je peux être moi-même, où je peux grandir, où je peux espérer un avenir meilleur. Et aujourd’hui, en regardant ce qui se passe ailleurs, je ressens plus que jamais cette gratitude. Alors, à tous ceux qui ont fait du Québec un endroit où un petit Haïtien comme moi a pu devenir un grand Québécois d’adoption… Merci ! Image : Montréal Urbain, Centre ville. Utilisation gratuite. (Pixabay) Je sais que dans la vie, on oublie vite. On prend pour acquis ce qu’on a. On râle sur la neige sans se rappeler que, ailleurs, c’est la peur qui tombe du ciel. On chiale sur le système de santé sans se rappeler qu’ailleurs, t’as pas le droit d’être malade si t’es pauvre. On peste contre les taxes sans réaliser qu’ailleurs, les impôts ne construisent pas d’écoles, ils disparaissent dans les poches de ceux qui te gouvernent. C’est facile d’oublier la chance qu’on a quand on la vit tous les jours. Mais moi, j’oublie pas. Je me souviens de mes premières années ici. Je me souviens du premier hiver où j’ai failli perdre mes oreilles (et ma dignité) en sortant sans tuque parce que « ça doit pas être si pire ». Je me souviens de la première fois que j’ai voté ici, ce moment où j’ai réalisé que mon opinion comptait pour vrai, que mon choix ne finirait pas dans un sac poubelle derrière une école. Je me souviens de la première fois qu’un collègue québécois m’a invité chez lui pour un souper et que j’ai découvert la tourtière – en me demandant pourquoi, pour l’amour du ciel, on appelait ça une tourtière alors que c’était une tarte à la viande. Je me souviens de la première fois où j’ai sacré en plein contexte, avec la bonne intonation, et que mes amis québécois m’ont regardé avec fierté, comme si j’avais enfin passé un rite de passage. Je me souviens de toutes ces petites choses qui font du Québec ce qu’il est. Et je me souviens surtout de ce que le Québec m’a donné : la liberté. Pas juste la liberté de parole ou la liberté de bouger sans crainte. La liberté d’espérer. Parce qu’on ne s’en rend pas compte, mais espérer, c’est un luxe. Ailleurs, espérer, c’est dangereux. Espérer une meilleure vie, ça peut faire de toi une cible. Espérer que tes enfants puissent aller à l’école sans risquer leur vie, c’est un vœu pieux. Espérer que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, c’est une naïveté qui coûte cher. Mais ici ? Ici, espérer, c’est normal. C’est même encouragé. Et c’est peut-être ça, au fond, le plus beau cadeau que le Québec m’ait fait. Alors oui, il y a des journées où je sacre contre Hydro-Québec parce que ma facture me donne envie de pleurer. Oui, il y a des matins où j’en peux plus du froid, où je rêve d’une plage et d’un vrai soleil du pays natal qui ne me veut pas du mal. Oui, il y a des moments où je me demande si un jour, je vais vraiment aimer le sirop d’érable (petit secret : non, mais je fais semblant pour éviter les débats). Mais malgré tout ça, je reste reconnaissant. Parce que je sais que je viens d’un endroit où espérer n’est pas un droit. Et je vis maintenant dans un endroit où c’est la norme. Alors, encore une fois… Merci, tabarnak ! Merci pour le froid, qui m’a appris davantage la résilience.Merci pour les files d’attente chez le médecin, qui me rappellent que même si c’est long, au moins, j’aurai des soins.Merci pour les hivers interminables, qui font que chaque printemps ressemble à une résurrection.Merci pour les débats linguistiques, qui prouvent qu’ici, on tient à la culture au point d’en faire un sport national.Merci pour le hockey, même si je comprends toujours pas pourquoi c’est une religion.Merci pour les amitiés sincères, les voisins serviables, les collègues accueillants.Merci pour cette terre qui, sans me connaître, m’a offert une place. Et si un jour, quelqu’un ose me demander si je me sens Québécois, je répondrai, sans hésiter, sans peur, et avec tout l’amour que j’ai pour cette province… Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Trump vs. Zelensky : l’humiliation comme stratégie de politique étrangère Lorsque Volodymyr Zelensky a franchi les portes de la Maison-Blanche, ce n’était pas pour une simple visite diplomatique. Il venait négocier l’avenir de son pays, obtenir un soutien vital dans une guerre existentielle. Mais face à lui, Donald Trump n’a vu qu’une opportunité de domination, transformant ce moment en un jeu cruel d’humiliation publique. Derrière cette altercation inédite, c’est toute la géopolitique mondiale qui vacille, révélant un monde où la diplomatie cède peu à peu la place à la brutalité des ego et aux calculs électoraux. J’ai assisté à des scènes politiques d’une absurdité fascinante, des joutes verbales dignes des tragédies grecques, des confrontations où l’histoire bascule en un claquement de doigts. Mais ce qui s’est déroulé vendredi à la Maison-Blanche n’était pas un simple épisode de tension diplomatique : c’était une mise en scène grotesque, un moment où la géopolitique s’est effacée devant le narcissisme, où l’intérêt national a cédé la place à l’égo surdimensionné d’un homme qui ne sait exister que par l’humiliation de l’autre. Volodymyr Zelensky, le président d’un pays en guerre, s’est présenté à Washington avec un dossier vital : la signature d’un accord sur les ressources stratégiques de l’Ukraine. Un projet de coopération énergétique et minière qui, au-delà de son enjeu économique, devait aussi garantir une certaine continuité dans le soutien américain à l’Ukraine. Face à lui, Donald Trump, imprévisible, théâtral, calculateur dans sa brutalité. L’entretien a viré au pugilat verbal, un duel où l’ancien magnat de l’immobilier, habitué aux coups de poker et aux rapports de force dominants-dominés, a transformé la rencontre en un règlement de comptes politique. Devant les caméras du monde entier, Trump a ridiculisé, menacé et rabaissé son interlocuteur, l’accusant presque de quémander un soutien qu’il ne méritait pas. « Il pourra revenir quand il sera prêt à la paix », a-t-il lâché sur son réseau social, comme si la paix dépendait uniquement de la bonne volonté de Kyiv et non de l’expansionnisme russe. Zelensky, digne, a quitté la Maison-Blanche sans accord signé. Mais ce qui s’est joué ce jour-là dépasse une simple altercation. Il s’agit de la confirmation d’un bouleversement géopolitique majeur. Depuis le début de la guerre en février 2022, le discours dominant en Occident a été clair : la Russie est l’agresseur, l’Ukraine est la victime. Une vision qui, bien que largement fondée sur les faits, occulte certaines dynamiques géopolitiques plus complexes. Personne ne peut nier que la Russie, en lançant une invasion massive de l’Ukraine, a violé le droit international. Mais cette guerre ne naît pas de nulle part. Depuis la chute de l’URSS, la Russie considère l’expansion de l’OTAN vers l’Est comme une menace existentielle. En 2008, la promesse d’une future adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, formulée sans garanties claires, a été perçue à Moscou comme une provocation directe. Dès 2014, l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass ont marqué une escalade, transformant l’Ukraine en un champ de bataille indirect entre l’Occident et la Russie. Zelensky, en arrivant au pouvoir en 2019, avait promis la paix. Il avait été élu en partie sur son rejet des politiques bellicistes de son prédécesseur, Petro Porochenko, qui avait adopté une ligne dure contre Moscou. Mais une fois la guerre déclenchée, il a radicalement changé de posture, adoptant une stratégie maximaliste : aucun compromis, aucune négociation avant la libération totale des territoires occupés, y compris la Crimée. Cette position intransigeante, bien qu’honorable du point de vue de la souveraineté nationale, a aussi contribué à l’impasse actuelle. À plusieurs reprises, notamment en mars 2022 et à Istanbul, des négociations ont été entamées avec Moscou. Mais chaque fois, elles ont échoué, en partie sous la pression des alliés occidentaux qui préféraient affaiblir durablement la Russie plutôt que d’accepter un compromis défavorable à Kyiv. En refusant toute concession, Zelensky a pris un pari risqué : celui d’une victoire totale, qui, trois ans après, semble de plus en plus difficile à atteindre. L’Ukraine est aujourd’hui plus dépendante que jamais de l’aide occidentale. Financièrement, militairement, diplomatiquement, elle survit grâce au soutien des États-Unis et de l’Europe. Mais ce soutien a un prix : il n’est ni inconditionnel ni éternel. Depuis 2022, Washington a envoyé plus de 120 milliards de dollars d’aide à Kyiv. L’Union européenne a, de son côté, adopté un plan d’aide de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Mais avec l’essoufflement des opinions publiques occidentales et l’instabilité politique aux États-Unis, cette aide devient un sujet de plus en plus controversé. C’est dans ce contexte que la rencontre Trump-Zelensky prend tout son sens. Trump, fidèle à son pragmatisme brutal, ne voit pas l’Ukraine comme un allié à protéger, mais comme un investissement à rentabiliser. Son refus de signer l’accord sur les ressources ukrainiennes reflète cette logique : si l’Ukraine veut encore du soutien américain, elle doit en payer le prix, quitte à céder une partie de ses richesses naturelles. Zelensky, de son côté, joue une carte dangereuse : celle de la victimisation permanente. À force de réclamer toujours plus d’aide sans proposer de solution politique viable, il risque de lasser ses alliés. L’Europe commence déjà à s’interroger sur la finalité de cette guerre. Doit-on soutenir l’Ukraine jusqu’à la victoire totale, ou jusqu’à un compromis raisonnable ? Depuis la Première Guerre mondiale, la politique étrangère américaine oscille entre deux doctrines : l’interventionnisme wilsonien, qui justifie l’ingérence au nom de la démocratie et des droits de l’homme, et l’isolationnisme, qui prône un repli stratégique sur les intérêts nationaux. Avec Trump, c’est clairement cette seconde approche qui prédomine. Pour lui, l’Amérique ne doit plus se battre pour les autres. Il ne s’agit plus de défendre la démocratie ukrainienne face à l’autocratie russe, mais de voir ce conflit sous un prisme purement transactionnel. Cela rappelle l’attitude des États-Unis lors de la guerre Iran-Irak dans les années 1980, où Washington soutenait Bagdad tout en ménageant Téhéran, dans une logique de « realpolitik » où l’objectif était de maintenir un équilibre instable sans prendre de position claire. Trump ne veut pas « gagner » la guerre en Ukraine. Il veut l’utiliser comme levier de négociation, que ce soit avec Moscou ou avec Pékin. Ce mépris affiché par Trump pour Zelensky a des conséquences bien plus larges. L’Europe, longtemps habituée à dépendre du parapluie américain, doit désormais envisager un avenir où Washington pourrait ne plus être un allié fiable. Londres a réagi en signant un prêt militaire de 2,26 milliards de livres avec Kyiv, mais cela ne suffira pas. L’UE doit désormais se poser une question fondamentale : peut-elle assurer la sécurité du continent sans les États-Unis ? Macron et Scholz parlent de « souveraineté européenne », mais l’Europe est-elle prête à bâtir une défense commune capable de faire face à des menaces comme la Russie ? L’épisode Trump-Zelensky n’est pas un simple clash diplomatique, c’est un signal d’alarme pour Bruxelles et les capitales européennes. En refusant d’accepter l’humiliation, en quittant Washington la tête haute, Zelensky a certes marqué un point symbolique. Mais sur le plan stratégique, il doit impérativement revoir sa posture. L’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre uniquement grâce aux armes et à l’argent des autres. Elle doit aussi proposer une issue politique réaliste. La libération totale des territoires occupés, bien que légitime, semble aujourd’hui hors de portée. Kyiv devra, tôt ou tard, accepter une forme de compromis. Trump, malgré son cynisme, a au moins le mérite de poser une question que beaucoup évitent : l’Occident est-il prêt à soutenir l’Ukraine indéfiniment, sans perspective de paix ? L’affrontement Trump-Zelensky à la Maison-Blanche n’était pas un simple incident diplomatique. C’était le reflet d’un monde en mutation, où les certitudes d’hier s’effondrent. L’Amérique se replie. L’Europe hésite. L’Ukraine s’accroche. La Russie attend son heure. Dans cette tragédie géopolitique, une seule chose est certaine : l’Histoire jugera chacun à l’aune de ses choix. Zelensky a quitté Washington la tête haute, mais avec une vérité de plus en plus dure à admettre : il ne pourra pas éternellement compter sur la générosité de ses alliés. Trump a simplement mis en lumière une réalité qui germait depuis des mois : l’Occident ne veut plus d’une guerre perpétuelle, et l’Ukraine doit revoir ses attentes. Dans cette guerre, les illusions se sont multipliées des deux côtés. L’Ukraine a cru qu’un soutien occidental indéfectible lui permettrait de vaincre une Russie dotée d’un arsenal nucléaire et d’une résilience historique en matière de conflits prolongés. La Russie, de son côté, a cru qu’elle écraserait Kyiv en quelques jours, sous-estimant la détermination du peuple ukrainien et l’impact de l’aide militaire occidentale. Deux ans après le début de l’invasion, la ligne de front bouge à peine. Les pertes humaines sont considérables, les infrastructures ukrainiennes sont en ruines, la population vit sous la menace constante des frappes, et l’économie du pays survit sous perfusion occidentale. Côté russe, malgré les sanctions, Moscou a adapté son économie de guerre et a consolidé son contrôle sur les territoires occupés. L’opinion publique russe, malgré des fractures internes, ne s’est pas retournée massivement contre le Kremlin. Alors, que reste-t-il ? Une guerre sans fin ? Une escalade incontrôlable qui pourrait, par accident ou par calcul, basculer en conflit mondial ? L’histoire montre que peu de guerres prolongées se terminent par une victoire nette et absolue. La Première Guerre mondiale devait être courte, elle a duré quatre ans et a détruit l’Europe. L’URSS pensait mater l’Afghanistan rapidement, elle y est restée dix ans avant de se retirer, humiliée. Les États-Unis, malgré leur puissance, n’ont jamais réussi à imposer une paix durable ni en Irak, ni en Afghanistan, ni au Vietnam. Si l’Ukraine veut survivre en tant qu’État viable, elle devra tôt ou tard redéfinir ses objectifs. Reprendre la Crimée et le Donbass semble aujourd’hui hors d’atteinte, à moins d’une implosion du pouvoir russe – une éventualité très incertaine. Une paix négociée, même imparfaite, pourrait être la seule issue réaliste. Mais pour y parvenir, il faudrait une volonté politique et un leadership capable de préparer le peuple ukrainien à une concession, ce qui reste un tabou absolu à Kyiv. De son côté, Poutine n’a aucun intérêt à cesser les hostilités tant que l’Ukraine continue de saigner et que l’Occident se divise sur la question de son soutien. Moscou joue la montre, parie sur l’érosion du soutien occidental et sur un possible retour de Trump au pouvoir, ce qui changerait radicalement l’équilibre des forces en faveur de la Russie. Et l’Occident dans tout cela ? L’Europe, malgré ses discours de fermeté, est bien consciente de sa fragilité. Elle dépend toujours des États-Unis pour sa sécurité, et elle sait que Washington pourrait, à tout moment, décider de se désengager. L’UE tente de gagner du temps en renforçant son industrie de défense et en explorant des alternatives stratégiques, mais elle est encore loin d’avoir la capacité de compenser un retrait américain. Le véritable enjeu des prochains mois ne sera donc pas de savoir si l’Ukraine peut gagner, mais si elle peut éviter de perdre tout en négociant une paix qui ne soit pas une reddition. Zelensky devra faire face à un choix difficile : continuer une guerre coûteuse et incertaine, ou amorcer une transition vers une sortie de crise. L’histoire jugera sévèrement ceux qui auront refusé de voir l’inévitable. Une guerre qui dure trop longtemps finit par dévorer ceux qui la mènent. L’Ukraine ne peut pas se permettre de devenir une nouvelle Syrie ou un nouveau Vietnam, une guerre sans fin, un conflit gelé qui se transforme en cicatrice ouverte dans l’histoire. Trump a peut-être été brutal dans sa manière de traiter Zelensky, mais derrière son mépris, une vérité inconfortable se dessine : l’Ukraine ne peut pas tout exiger sans rien concéder. À un moment donné, le réalisme devra l’emporter sur le romantisme patriotique. Et si Zelensky veut éviter que son pays ne soit broyé entre le cynisme russe et l’indifférence grandissante de ses alliés, il devra bientôt prendre une décision qui marquera l’histoire : savoir quand et comment clore cette guerre avant qu’el Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Carrié Paultre : l’architecte oublié de la littérature créole haïtienne L’histoire littéraire est une longue route parsemée d’ombres et d’éclats, de noms glorifiés et d’autres relégués aux marges. Lorsqu’on évoque la littérature haïtienne, les figures de Jacques Roumain, René Depestre, Marie Vieux-Chauvet ou Lyonel Trouillot surgissent aussitôt, comme des évidences. Lorsqu’on parle de la littérature créole, le nom de Frankétienne brille d’un éclat indéniable, auréolé du prestige de Dézafi, souvent désigné comme le premier roman en créole haïtien. Mais derrière les projecteurs braqués sur ces grands noms, combien de bâtisseurs discrets restent oubliés dans les méandres du temps ? L’histoire, ou plutôt ceux qui la racontent, a ses hiérarchies, ses silences et ses oublis. Pourtant, derrière chaque œuvre qui marque une rupture, il y a des prémices, des expériences pionnières, des tentatives fondatrices qui rendent cette révolution possible. Parmi ces précurseurs, il y a Carrié Paultre, un nom presque effacé, un écrivain dont les textes ont pourtant pavé la voie à la reconnaissance du créole comme langue littéraire. Un homme qui, bien avant que le créole ne devienne un espace romanesque revendiqué, avait déjà compris que cette langue méritait un statut littéraire, qu’elle pouvait porter des récits, des destins, des douleurs et des espoirs. Le chaînon manquant de la littérature créole haïtienne Vous ignoriez probablement le nom de Carrié Paultre avant d’ouvrir Ti Jak (1965), Lerison (1966) ou encore Kote Wout la ye ? (1968). Pourtant, ce Saint-Marcois, né en 1924, fut l’un des tout premiers écrivains à faire du créole une langue de fiction, bien avant que Frankétienne ne publie Dézafi en 1975. Pourtant, son nom demeure relégué aux marges de l’histoire littéraire haïtienne. Trop souvent, on commence le récit de la littérature créole haïtienne avec Dézafi, en omettant le travail précurseur de Paultre et d’autres auteurs comme Émile Célestin-Mégie, dont le roman « Lanmou pa gin baryè », publié en trois tomes chez Fardin, est sorti en 1975, la même année que Dézafi (Tome 1 : 1975, 178 pages ; Tome 2 : 1976, 177 pages ; Tome 3 : 1977, 181 pages). Certains avancent qu’il aurait été publié quelques mois avant Dézafi, mais faute de preuves concrètes, cette antériorité demeure incertaine. Or, la naissance d’une littérature en créole haïtien ne se limite pas à l’apparition de romans emblématiques : elle s’inscrit dans un long processus de reconnaissance linguistique, où l’écrit a longtemps été dominé par le français, langue de l’administration, de l’élite et de l’instruction. Alors pourquoi ce silence sur Paultre ? Pourquoi un homme ayant laissé une œuvre aussi vaste et fondatrice est-il si méconnu ? Formé en agronomie, Carrié Paultre aurait pu mener une carrière paisible. Mais dans l’Haïti des années 1960, où le dictateur François Duvalier imposait la censure et son régime autoritaire, l’engagement politique, littéraire et religieux pouvait coûter cher. Se présentant comme un houngan pour intimider la population et asseoir son pouvoir, Duvalier utilisait le vodou comme un instrument de contrôle et de terreur. Paultre, dont les convictions protestantes l’éloignaient radicalement de cette stratégie et du duvaliérisme, fut contraint de quitter son poste d’agronome en 1963. C’est le pasteur méthodiste irlandais et missionnaire en Haïti, Ormonde McConnell, pionnier de l’alphabétisation en créole, qui va lui offrir une nouvelle voie. Il l’invite à rejoindre son projet de formalisation du créole écrit, un travail essentiel dans un pays où l’écriture en créole était jusqu’alors limitée à quelques textes religieux et documents pédagogiques. Paultre devient ainsi un acteur-clé du Comité Protestant d’Alphabétisation et de Littérature (CPAL). Il écrit des articles, traduit la Bible en créole haïtien, mais surtout, il invente une littérature populaire, destinée aux lecteurs créolophones. Ti Jak, publié en 1965 et Amarant, en 1967, (la suite de Ti-Jak), en sont les plus beaux exemples. Ti Jak (1965) L’importance de Ti Jak : un jalon oublié Ti Jak raconte l’histoire d’un jeune garçon de la campagne haïtienne, confronté au dilemme du choix entre la ville et la terre natale. Ce récit simple, mais puissant, explore des thèmes universels : l’éducation, la transmission des valeurs, l’influence des croyances et la pression sociale. Si Dézafi est souvent célébré comme le premier roman en créole, il ne faut pas oublier que Ti Jak l’a précédé de dix ans. Certes, on peut débattre du genre exact de l’œuvre – nouvelle, conte, court roman ? – mais son importance littéraire est incontestable. Paultre fut un précurseur dans un contexte où écrire en créole était un acte de résistance. Il ne s’agissait pas simplement de rédiger des histoires dans la langue du peuple, mais de doter le créole d’une légitimité littéraire, en en explorant les subtilités narratives et expressives. L’un des aspects les plus fascinants de l’œuvre de Paultre réside dans son usage du créole. Contrairement aux auteurs qui inséraient quelques mots créoles dans des textes majoritairement en français, lui écrivait intégralement en créole. Son style est oral, imagé, vivant. Il puise dans les proverbes, les rythmes du conte haïtien, les tournures propres à la langue populaire. Son créole n’est pas encore celui, normé, que l’on connaît aujourd’hui : il oscille entre différentes orthographes, témoignant des tâtonnements de l’époque pour fixer une écriture unifiée. Mais au-delà des aspects linguistiques, ce qui frappe dans ses textes, c’est l’authenticité du regard sur la société haïtienne. Il dépeint avec finesse la vie quotidienne, les valeurs rurales, la morale chrétienne, et surtout, la fracture entre le monde paysan et l’urbanisation croissante. Lerison (1966) (réédité en 1975) Pourquoi Paultre “le Balzac haïtien” est-il resté dans l’ombre ? Le destin de Carrié Paultre rappelle celui de nombreux pionniers oubliés. Plusieurs raisons expliquent cet oubli : L’absence de reconnaissance académique : Contrairement à Frankétienne, Paultre n’a pas bénéficié du soutien d’intellectuels ou de critiques influents. Son travail, bien que fondamental, est resté en marge des grandes discussions littéraires. Son engagement religieux : Ses récits étaient souvent teintés d’une vision chrétienne du monde. Dans un milieu littéraire souvent laïc (ou influencé par le vodou ?), voire critique envers la religion, cela a pu freiner sa reconnaissance. L’impact du contexte politique : Écrire sous Duvalier, c’était naviguer entre les lignes de censure et d’autocensure. Ses œuvres, marquées par une critique des dérives politiques, ont pu être marginalisées. Le poids du français comme langue littéraire : Malgré les avancées de la littérature créole, le français dominait toujours la scène culturelle. Un auteur créolophone était encore perçu comme un écrivain de seconde zone. Il ne s’agit pourtant pas ici de réécrire l’histoire ou de la déformer dans une perspective révisionniste. Au contraire, mettre en lumière l’œuvre de Paultre, c’est replacer les faits dans leur juste contexte et rendre à la littérature créole ce qui lui appartient. Trop longtemps, certaines productions ont été invisibilisées par des schémas figés qui dictaient ce qui méritait ou non d’être considéré comme « littéraire ». Mais l’histoire de la littérature haïtienne est bien plus vaste que son canon officiel. D’ailleurs, Dr. Bryant C. Freeman, professeur émérite de l’Université du Kansas, qui a étudié son travail et a eu l’occasion de côtoyer son œuvre, l’a surnommé « le Balzac haïtien » en raison de sa capacité à capter et à restituer les nuances du quotidien haïtien avec une justesse remarquable, tout en le qualifiant de romancier haïtien de premier plan. Amarant (1967) Un héritage à réhabiliter. Un devoir de mémoire littéraire Aujourd’hui, redécouvrir Carrié Paultre, c’est retrouver une pièce manquante de l’histoire littéraire haïtienne. C’est aussi s’interroger sur la manière dont nous construisons notre mémoire collective. Pourquoi certains auteurs restent-ils au premier plan tandis que d’autres disparaissent dans les limbes ? Quels critères déterminent la postérité d’une œuvre ? Carrié Paultre n’était pas seulement un écrivain. Il était un passeur de culture, un homme qui a consacré sa vie à donner une voix aux oubliés. Son travail sur la langue créole a posé les bases d’une production littéraire qui, aujourd’hui, continue de se développer avec force. Dans un monde où les langues minorisées peinent toujours à s’imposer face aux grands idiomes dominants, l’exemple de Paultre est plus pertinent que jamais. Alors, peut-être est-il temps de sortir ses textes de l’oubli, de les relire avec l’attention qu’ils méritent, et de reconnaître enfin que la littérature créole haïtienne ne s’est pas construite en un jour, ni en un seul nom. Car après tout, l’histoire littéraire n’est jamais qu’une question de mémoire, et la mémoire, un combat contre l’oubli. L’histoire est parfois un cimetière d’injustices, où des noms s’effacent sans raison valable, où des voix essentielles disparaissent sous le poids des récits dominants. Mais il revient à ceux qui lisent, à ceux qui écrivent, à ceux qui s’intéressent à la vérité littéraire de faire revivre ces figures oubliées. Carrié Paultre n’est pas un nom à ressusciter par nostalgie. Il est un maillon essentiel dans l’évolution de la littérature créole haïtienne, un homme qui, en écrivant en créole avant que cela ne soit une norme, a permis que d’autres s’autorisent à le faire. Son oubli n’est pas un accident ; il est le produit d’un récit qui privilégie les éclats les plus visibles au détriment des chemins souterrains qui ont pourtant permis ces éclats. Atipa, roman guyanais d’Alfred Parépou, publié en 1885 à Paris, est reconnu comme le premier livre de fiction littéraire écrit dans une langue créole. Œuvre emblématique, il est également classé par l’UNESCO parmi les patrimoines littéraires de l’humanité. Il est essentiel de préciser que lorsque nous parlons ici de littérature créole, nous faisons référence à la littérature créole haïtienne. En effet, le premier roman écrit en créole dans l’ensemble des littératures créolophones à base lexicale française n’est pas haïtien, mais guyanais : Atipa, d’Alfred Parépou, publié en 1885, est un jalon fondamental de la littérature créole guyanaise. Il est donc primordial d’inscrire la reconnaissance de Paultre dans son contexte propre, celui du développement du roman créole en Haïti, sans ignorer les autres traditions créolophones. Ce texte n’est donc pas un exercice de révisionnisme, mais un effort pour replacer l’histoire dans sa juste chronologie. Ce n’est pas une tentative de détrôner les figures consacrées, mais un plaidoyer pour rendre visible un architecte essentiel de la littérature créole haïtienne, un bâtisseur dont le travail a ouvert une brèche dans le mur de l’hégémonie linguistique. Car l’histoire littéraire ne s’écrit pas seulement avec ceux que l’on érige en monuments. Elle s’écrit aussi avec ces voix qui, loin du bruit, ont creusé le sillon nécessaire pour que les grandes œuvres émergent. Il est temps que Carrié Paultre retrouve la place qu’il mérite. Que son nom, longtemps laissé dans l’ombre, rejaillisse dans la lumière. Et peut-être qu’un jour, lorsqu’on parlera de la naissance du roman créole haïtien, on n’oubliera plus de mentionner Ti Jak, Lerison et Kote Wout la ye ? aux côtés de Dézafi. Peut-être qu’un jour, enfin, l’histoire de la littérature créole haïtienne sera racontée dans toute son ampleur, sans silences, sans oublis, sans effacements. Leger_Frenand_201611_PhD_thesisTélécharger Thèse de doctorat de Frenan Leger qui parle de l’oeuvre de Carrié Paultre, pages 43-44 (Université de Toronto) À LIRE AUSSI : La vérité sur le premier roman en créole haïtien Bio de Carrié Paultre « le Balzac haïtien » (1924-1999)Carrié Paultre est né le 8 mars, 1924 dans une famille distinguée de Saint-Marc, Haïti. C’est là dans sa ville natale que la majorité de ses histoires fictives ont lieu. Il a été formé en tant qu’agronome à Damien, près de la capitale et il a ensuite passé deux ans travaillant pour le Départment Haïtien de l’Agriculture. Quand son père est mort, il a dû retourner à Saint-Marc pour aider sa famille avec son commerce de café. Il a travaillé encore comme agronome pour l’Artibonite de 1961 à 1963. Cependant, à cause de ses fortes convictions politiques et religieuses, François Duvalier l’a licencié. Il a été sur le point de se déplacer au Zaïre quand Ormonde McConnell (créateur de l’orthographe du créole haïtien de 1940) lui a demandé de s’intégrer dans son projet pour l’établissement du créole comme une langue littéraire. Le travail de Paultre s’est d’abord concentré sur la production de Boukan, une publication mensuelle du Comité Protestant d’Alphabétisation et de Littérature dont Paultre a été l’éditeur et l’écrivain principal. L’écriture de Paultre dans Boukan, de même que dans ses oeuvres ultérieures, a été fortement influencée par ses croyances chrétiennes, ayant comme but principal l’évangelisation. En fait, il a été l’un des traducteurs de l’Édition de la Bible en créole produite en 1999. L’ensemble de son écriture – y compris les articles de Boukan, ses traductions, et ses nouvelles originales – est vaste, et Dr. Bryant C. Freeman, professeur émérite de l’Université du Kansas qui a connu l’oeuvre de l’auteur, l’a surnommé « le Balzac haïtien ». Une semaine après que Dr. Freeman a collaboré avec Paultre sur un projet, l’auteur est mort soudainement. Des centaines de gens ont assisté à ses funérailles à Port-au-Prince. Bien qu’aujourd’hui ses oeuvres ne soient pas trop répandues dans le monde littéraire, il est clair que Paultre a eu une influence importante sur sa génération et sur les missions protestantes. L’élément charactéristique de l’écriture de Paultre est une représentation honnête de la vie quotidienne haïtienne, accentuée par l’inclusion des proverbes, un schéma narratif qui fait penser à la narration orale, et un ton didactique qui condamne la corruption politique et morale et promeut les moeurs chrétiennes.L’oeuvre de Carrié PaultreRomans et récits courtsTi Jak (1965)Lerison (1966)Amarant (1967-68)Kote Wout la ye? (1968)Mànwela (1969-71)Tonton Liben (1975-76)Wòch nan Solèy (1981-82)Woman Labadi: Si m te konnen (1982-83)Se konnen ki fè (1984-85)Depi nan Ginen (1985-87)Nikola, Moun Senmak (1987-88)Lavalas pa ka pote l ale (1989-90)Andeyò Lakay te pi bon (1990-91)Timepriz (1974-incomplet)Zèt Lakay Granpapa l (1991-92)Kazal (1996)TraductionTraduction de la Bible en Créole-Haitien (Edition 1999) Pour accéder à quelques textes gratuits par Carrié Paultre, veuillez visiter cette bibliothèque électronique de l’Institut des Études Haïtiennes de l’Université de Kansas : https://kuscholarworks. Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Le grand démantèlement des certitudes L’histoire l’a toujours prouvé : certains hommes ne se contentent pas de suivre les règles, ils les brisent. Donald Trump en est l’incarnation absolue. À coups de décrets imprévisibles, de décisions fracassantes et d’une diplomatie qui ressemble davantage à une partie de poker qu’à un jeu d’échecs, il redessine, volontairement ou non, les contours du monde. Ses détracteurs crient au scandale, ses partisans louent son audace. Mais une chose est sûre : il ne laisse personne indifférent. L’ancien président, redevenu maître du Bureau ovale, ne semble pas prêt à courber l’échine devant les dogmes de la politique traditionnelle. Rejet de la Cour pénale internationale, retrait de l’OMS, remise en question du droit du sol… Chaque signature apposée par son célèbre Sharpie noir déclenche un séisme. Pourtant, derrière ces coups d’éclat se cache une stratégie que beaucoup peinent encore à décrypter. Visionnaire ou kamikaze ? Artisan d’un nouvel ordre mondial ou simple destructeur ? Si l’Histoire a connu des rois et des empereurs qui imposaient leur volonté par l’épée, Trump, lui, gouverne par le stylo. Chaque décret signé en direct sous l’œil des caméras est une bombe lâchée sur l’ordre établi. Prenons l’exemple de son rejet catégorique de la Cour pénale internationale (CPI). Pour ses opposants, il s’agit d’un acte de mépris absolu envers la justice internationale, une manière d’offrir aux États-Unis une immunité totale pour leurs actions militaires. Mais pour ses partisans, c’est une décision logique : pourquoi l’Amérique, seule superpuissance du globe, devrait-elle se soumettre à un tribunal qu’elle ne contrôle pas ? Même schéma avec son retrait de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Trump justifie cette décision par une accusation claire : l’OMS serait inféodée à la Chine et inefficace face aux crises sanitaires. En se désengageant, il assène un coup fatal à une institution déjà fragilisée. Un acte irresponsable, selon certains. Un retour à la souveraineté nationale, selon d’autres. La vérité est que chaque décision de Trump crée un vide… et dans ce vide surgit une nouvelle dynamique. Face à ces bouleversements, l’Europe ressemble à un navire pris dans la tempête, sans capitaine. Depuis des décennies, le Vieux Continent s’est habitué à vivre dans une certaine torpeur, se contentant de jouer le rôle du partenaire fidèle des États-Unis. Mais voilà que Trump change la donne. Il ne consulte plus l’Europe avant d’agir. Il négocie directement avec la Russie. Il remet en question les alliances. Il traite les dirigeants européens avec une indifférence glaciale. Et pour cause : l’Union européenne, rongée par une bureaucratie paralysante et des querelles internes, peine à exister sur la scène mondiale. Qui, parmi les citoyens européens, peut affirmer avoir voté pour Ursula von der Leyen ? Qui peut dire avec certitude que Bruxelles représente réellement la volonté des peuples ? Le Brexit a été un premier signal d’alarme. Mais Trump, en imposant sa vision, force aujourd’hui l’Europe à choisir : continuer à suivre aveuglément Washington ou se réinventer pour peser sur la scène internationale ? Mais le coup de grâce, celui qui a fait trembler les chancelleries européennes, est venu d’un simple appel téléphonique. Un échange d’une heure et demie entre Trump et Poutine. Une conversation qui, en un instant, a réhabilité un homme que l’Occident tentait d’effacer depuis plus d’une décennie. La Maison-Blanche annonce alors l’impensable : l’ouverture de négociations directes pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Et l’Europe, pourtant directement concernée, n’est même pas conviée à la table des discussions. Un camouflet monumental pour les dirigeants du Vieux Continent, qui voyaient dans la confrontation avec Moscou une lutte existentielle. Mais pourquoi Trump agit-il ainsi ? Parce qu’il sait que prolonger un conflit est un gouffre financier. Parce qu’il comprend que les États-Unis n’ont aucun intérêt à s’éterniser dans une guerre qui ne les concerne pas directement. Et surtout, parce qu’il veut imposer sa propre vision du monde, loin des dogmes de l’establishment américain et européen. Face à cet ouragan politique, deux interprétations s’affrontent. Pour ses ennemis, Trump est un danger. Il détruit les institutions internationales, fragilise les alliances et donne trop de pouvoir à des régimes autoritaires. Son approche impulsive et provocatrice met en péril l’équilibre du monde. Pour ses partisans, au contraire, il est un visionnaire. Il ne fait que révéler l’hypocrisie des élites, mettre un terme aux guerres inutiles et replacer les intérêts nationaux au centre du jeu politique. Ses décisions ne sont pas du chaos, mais une rupture nécessaire avec un système à bout de souffle. Et si, au fond, Trump n’était ni l’un ni l’autre ? Ni messie, ni destructeur, mais un simple révélateur d’un monde en pleine mutation ? Car une chose est sûre : avec lui, plus Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Un job politique en Haïti ? Non merci, j’ai déjà un avenir ! Un matin comme les autres, alors que le café fume encore dans ma tasse et que je m’apprête à plonger dans ma journée canadienne bien rangée, mon téléphone sonne. Le nom qui s’affiche est familier, un grand ami, de nom et de réputation, un ami de longue date resté en Haïti, naviguant à vue dans les eaux troubles de la politique locale. Je décroche, avec cette curiosité mêlée d’appréhension que l’on ressent toujours lorsqu’un appel en provenance d’Haïti débarque sur son écran. — « Frè, mwen gen yon gwo opòtinite pou ou ! » (Frère, j’ai une grande opportunité pour toi !)— « Oh ? Une opportunité ? Fais-moi rêver. »— « Non, sérieux ! Un gros poste. Très bien payé ! Le genre de job qui peut changer ta vie. » À ce stade, je comprends déjà la direction de la conversation. Je me cale mieux dans mon fauteuil, prêt à savourer ce moment d’absurde. Car oui, en Haïti, tout commence souvent par ces fameuses opportunités : « frè, gen yon gwo bagay ! » (Frère, il y a une grande affaire !) Une phrase qui peut aussi bien annoncer un emploi qu’une arnaque immobilière ou une tentative d’escroquerie spirituelle. Des manifestants protestent contre le taux élevé de criminalité à Port-au-Prince, en octobre 2022 Le rêve haïtien : un salaire politique et une réputation à risques Mon ami enchaîne, enthousiaste, me détaillant le poste. Un rôle stratégique dans un ministère, un cabinet influent, ou pire encore, une position directement liée à un de ces politiciens dont les discours sont aussi creux que leurs comptes bancaires sont pleins. — « Tu ne peux pas refuser ça ! L’État assure ta sécurité. Le poste inclu une voiture ! » Là, je rigole franchement. Car, soyons sérieux une seconde : l’État haïtien paie-t-il réellement ses fonctionnaires ? Dans un pays où même les professeurs et les médecins doivent manifester pour toucher trois mois de salaire en retard, comment peut-on me vendre un poste comme si c’était une offre en or ? — « Non mais écoute, » insiste-t-il, « toi, tu es déjà bien vu. Tu es instruit, tu parles bien, tu es neutre, ça ferait bien pour l’image du gouvernement. » Ah, nous y voilà ! L’élément clé. L’image. En Haïti, peu importe que le pays brûle, que les routes soient des cratères ou que les hôpitaux manquent de tout, ce qui compte, c’est l’image. Un joli costume, quelques mots bien placés, et voilà comment on répare une nation. Mais surtout, la phrase qui tue : « Ça ferait bien pour l’image. » Pas pour la réforme du pays, pas pour améliorer la gouvernance. Juste pour l’image. Grande Rue de Port-au-Prince, son état actuel. L’influence des gangs augmente à Haïti, un pays en proie à une insécurité grandissante. • AFP Pourquoi pas une villa à Juvenat et une voiture tout terrain ? Mon ami continue sur sa lancée, me parlant du salaire, des avantages, des contacts que j’aurais… — « Frè (Frère), avec cet argent, tu pourrais acheter une belle maison à Juvenat, rouler en Prado, et vivre comme un roi en Haïti, comme moi ! » C’est là que j’éclate de rire. Parce que dans mon esprit, un scénario catastrophe commence à prendre forme : moi, dans un poste politique en Haïti, recevant des enveloppes sous la table, signant des contrats douteux, et finissant par voir mon nom circuler sur les réseaux sociaux dans une vidéo où un type anonyme pointerait ma maison au Canada en clamant : — « Mesye dam, men lajan pèp la ye ! » (Mesdames et messieurs, voici l’argent du peuple !) Car oui, soyons honnêtes : quiconque accepte un poste politique en Haïti aujourd’hui s’expose à ce genre de scène. Peu importe votre honnêteté, votre intégrité, votre innocence. À la première photo de vous en costume-cravate, vous devenez automatiquement suspect. — « Il a un salon en cuir ! »— « Il roule une voiture de l’année ! »— « Il vit dans une maison de plus de 500 000 dollars ! » Et là, la machine s’emballe. Vous devenez le voleur de la République, celui qui a pillé l’État, qui a volé les fonds publics. Peu importe que votre salaire au Canada suffise largement à payer votre vie confortable, en Haïti, la logique est autre : si vous avez réussi, c’est que vous avez triché. Karibe Hotel, à Juvenat, Port-au-Prince, Haïti Un pays où l’honnêteté est un handicap J’explique donc à mon ami, entre deux éclats de rire, que non, je ne suis pas intéressé. — « Mais enfin, pourquoi ? » s’étonne-t-il. « Tu vis déjà bien au Canada, pourquoi ne pas essayer un peu ici ? Tu pourrais aider le pays ! » Aider le pays. La belle excuse. Combien sont tombés dans ce piège ? Beaucoup de jeunes sont pris dans ce piège. Revenir pour « aider », pour « changer les choses », et se retrouver pris au piège d’un système où les décisions ne se prennent pas sur la base de la compétence, mais des alliances, des pots-de-vin et des promesses non tenues. Dans un pays où les routes ne se construisent que sur PowerPoint, où les écoles ferment pour cause de kidnapping, où un politicien peut disparaître après un simple discours mal reçu, quel est l’intérêt d’y risquer sa réputation et sa tranquillité ? Et puis, l’argument suprême : il me confie, sur un ton complice, qu’il est proche de deux grands chefs responsables de partis politiques qui nomment des gens dans les ministères, le Conseil présidentiel, la Primature et dans la diplomatie haïtienne. Il me cite des noms en secret, comme s’il m’offrait une information ultra confidentielle, alors que tout le pays sait que ces nominations sont distribuées comme des friandises. — « Et puis, tu sais, » ajoute-t-il, « tu pourrais même travailler depuis chez toi, au Canada. Ça dépend du poste, consultant par exemple… » À l’écouter, c’est comme au marché aux puces : tu choisis ton poste, on te le réserve, et hop, à toi les honneurs ! Non, vraiment, non merci. Politiciens haïtiens… Le grand malentendu : Haïti n’est pas une démocratie, c’est une entreprise privée Il faut comprendre une chose : en Haïti, la politique n’est pas un espace de débat démocratique. C’est une entreprise familiale. Un club privé où seuls les initiés peuvent jouer. Vous pensez arriver avec des idées, des réformes, une volonté sincère de bien faire ? On vous rira au nez. La seule question qui compte est : « Tu viens prendre ta part ou pas ? » Et là, il y a deux options : Accepter, et devenir un rouage de la grande machine de la corruption. Un pion bien payé, jusqu’au jour où vous deviendrez gênant et serez jeté sous le bus.Refuser, et rester un simple citoyen lambda, loin des projecteurs, loin des risques, loin des scandales. Moi, j’ai choisi la deuxième option. Je préfère mon humble café matinal, mon modeste quotidien canadien, et ma tranquillité d’esprit. Avant de raccrocher, mon ami me lâche une dernière phrase : — « Bon, si jamais tu changes d’avis, fais-moi signe, hein. » Je souris. — « Si jamais Haïti devient une vraie démocratie, fais-moi signe aussi. » On sait tous les deux que ce jour n’arrivera pas de sitôt. Alors en attendant, je garde mon job et mon entreprise au Canada, mon anonymat relatif et ma paix intérieure. Parce qu’en Haïti, la politique n’est pas un métier. C’est une condamnation. Et surtout, que l’on ne s’y trompe pas : personne n’aime Haïti plus que moi. Mais travailler pour Haïti ne signifie pas travaille Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 1 mois

    Port-au-Prince, Medellín et la fin d’une époque Port-au-Prince suffoqué sous la peur, Medellín hier encore synonyme de terreur et aujourd’hui modèle de renaissance… L’histoire a prouvé que même les pires époques finissent par s’effondrer. Les dictatures tombent, les gangs s’éteignent, les systèmes corrompus s’écroulent sous leur propre poids. Alors, un jour, pourra-t-on dire de cette période sombre : “C’est fini, cette époque” ? Il fut un temps où Medellín était un véritable enfer. Le nom de cette ville colombienne évoquait immédiatement les règlements de comptes sanglants, la terreur imposée par les cartels et la figure tentaculaire d’un certain Pablo Escobar, qui régnait sur la ville comme un monarque sans couronne. Chaque rue portait l’empreinte de la violence, chaque quartier était marqué par des affrontements meurtriers. À cette époque, poser le pied à Medellín relevait d’un pari insensé, une inconscience qui pouvait coûter la vie. Medellín fut, à une époque, la ville la plus dangereuse du monde, un territoire rongé par la corruption et la peur. Pourtant, trois décennies après la mort de son baron de la drogue, cette ville autrefois minée par le crime s’est métamorphosée. Aujourd’hui, elle rayonne comme un modèle de transformation urbaine, un symbole de résilience et de renouveau. Ses quartiers, autrefois gangrénés par la violence, accueillent désormais des touristes émerveillés par son dynamisme, ses infrastructures modernes et son climat social apaisé. Medellín est devenue une destination prisée, un joyau touristique où l’ombre des cartels semble appartenir à une époque révolue. Alors, en regardant Port-au-Prince sombrer chaque jour un peu plus sous l’emprise des gangs, en voyant les rues s’emplir de peur et d’incertitude, une question s’impose : et si, un jour, nous pouvions dire aussi de cette époque qu’elle est finie ? Et si, comme Medellín, Port-au-Prince parvenait à renaître de ses cendres, à se libérer de ses chaînes, à transformer son chaos en espoir ? La Comuna 13, située sur les collines de Medellín, est aujourd’hui un exemple vivant de résilience et de transformation sociale. L’histoire n’est jamais figée Dans certaines rues de Port-au-Prince, il n’y a plus d’heure pour la peur. Elle est là, omniprésente, du lever du jour jusqu’à la nuit tombée, se glissant dans les conversations, dictant les itinéraires, définissant la vie. On ne va plus là-bas, on ne passe plus par ici, on ne s’attarde pas trop longtemps quelque part. Tout le monde connaît quelqu’un qui a été kidnappé. On s’habitue aux rafales de tirs comme à un bruit de fond quotidien. On s’indigne, puis on s’adapte, parce que la survie l’exige. Mais cette époque ne peut pas durer éternellement. Regardons Medellín. Elle aussi a connu ce cycle infernal, ce moment où l’État ne gouvernait plus rien, où la ville appartenait aux criminels. Puis, un jour, la bascule s’est faite. Medellín n’a pas changé par miracle. Il a fallu une volonté politique, une société civile mobilisée, une pression internationale, des réformes profondes et du temps. Beaucoup de temps. Mais c’est arrivé. Là où régnaient les narcos, il y a aujourd’hui des espaces culturels, des métros ultramodernes, des projets de réhabilitation urbaine. Là où les habitants vivaient terrés, il y a maintenant des rues animées, des cafés pleins et des touristes émerveillés. On aurait pu dire à l’époque qu’il était impossible de s’extirper du chaos. Que la violence était trop ancrée. Que c’était fichu. Mais rien n’est jamais figé. Si Medellín l’a fait, pourquoi pas Port-au-Prince ? Jalousie, un bidonville qui se trouve en périphérie de Pétionville, une banlieue de Port-au-Prince en Haïti. Politiciens, hommes d’affaires et bandits Bien sûr, certains répondront que la Colombie et Haïti, ce n’est pas pareil. Que notre situation est plus complexe. Que les intérêts des puissants sont trop enracinés. Qu’il n’y a pas de volonté politique. Et pourtant, combien de temps encore ces politiciens sans manman vont-ils pouvoir jouer avec le destin d’un peuple entier ? Combien de temps ces hommes d’affaires véreux vont-ils continuer à s’enrichir sur le chaos ? Et surtout, combien de temps encore ces bandits sans âme, capables de basculer un bébé dans le feu, vont-ils continuer à terroriser une nation ? L’histoire a prouvé qu’aucune terreur n’est éternelle. Duvalier aussi avait fait trembler le pays. À l’époque, on murmurait plus qu’on ne parlait, on baissait les yeux, on évitait certains noms. Les disparitions, les exils forcés, la répression sans pitié… C’était une époque où le simple fait d’exister pouvait être un risque. Et pourtant, un jour, une génération consciente s’est levée et a dit “À bas la dictature.” Les régimes de terreur croient souvent être invincibles, mais ils finissent tous par tomber. Même l’herbe la plus envahissante finit par être arrachée. Comme il est écrit dans le Psaume 92 : “Si les méchants croissent comme l’herbe, si tous ceux qui font le mal fleurissent, c’est pour être anéantis à jamais.” Alors oui, aujourd’hui, les criminels font la loi. Mais croire que cela durera toujours, c’est oublier que l’histoire se répète : les pires systèmes finissent toujours par s’écrouler sous le poids de leur propre excès. À un moment donné, la roue tourne. Parce que l’histoire a montré que même les pires époques finissent toujours par mourir. Il viendra un jour où cette ville que l’on fuit sera une ville où l’on revient. Où les habitants ne vivront plus en otages. Où l’on redécouvrira ce Port-au-Prince lumineux, vibrant, insoumis, que l’on croit aujourd’hui perdu. Ce jour-là, on pourra regarder en arrière et dire : “C’est fini, cette époque.” Et peut-être qu’en marchant sur une place animée, en entendant le rire des enfants sans la peur d’une balle perdue, quelqu’un dira, sur un ton léger, presque anecdotique : “Tu te souviens quand Port-au-Prince était invivable ?” Alors, seulement alors, on saura Continue Reading

  • Thélyson Orélien a modifié l’image de son profil il y a 1 an et 2 mois

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    Frankétienne, l’éternel immortel Frankétienne, figure légendaire de la littérature haïtienne, s’est éteint ce jeudi 20 février 2025 à l’âge de 88 ans, laissant derrière lui une œuvre foisonnante, indomptable, à l’image de son esprit incandescent. Il a révolutionné les lettres haïtiennes en brisant les cadres, en façonnant une écriture où le chaos devenait rythme, où chaque mot portait une charge de révolte et de beauté. Ce texte est un hommage à celui qui fut bien plus qu’un écrivain : un mentor, un maître du verbe, un ouragan créatif dont la voix continuera de résonner bien au-delà de sa disparition. Frankétienne à son bureau : (photo gracieuseté Editions Memoire d’encrier) Il y a des écrivains, et il y a des phénomènes. Frankétienne appartenait à cette seconde catégorie : un ouragan créatif, un prophète incandescent, un sculpteur de mots et un alchimiste des langues. Il n’a pas simplement écrit ; il a forgé une littérature nouvelle, une vision du monde où le chaos devient harmonie, où l’indéchiffrable devient une musique intérieure. Haïti a donné naissance à des génies littéraires, mais aucun n’a embrassé avec autant d’ardeur le feu du langage, aucun n’a dansé avec une telle frénésie sur le fil de la folie et de la lucidité. Aujourd’hui, il n’est plus physiquement parmi nous, mais son œuvre demeure, vivante, indomptable, inclassable. M. Mitterrand a élevé le célèbre écrivain, poète, peintre, sculpteur et acteur Frankétienne à la distinction de Commandeur dans l’ordre des Arts et des lettres. (Flickr: creative commons) Le maître de la spirale Poète, dramaturge, romancier, comédien et peintre, Frankétienne était un artiste total. Pendant de nombreuses années, il fut aussi enseignant et directeur d’école, transmettant aux jeunes générations sa passion pour le savoir et la langue. En 1968, il fonde avec René Philoctète et Jean-Claude Fignolé un mouvement littéraire audacieux : la Spirale. Cette approche, qui transcende les frontières entre roman, théâtre et poésie, prône une liberté absolue du langage et de la pensée. Contrairement à ce que certains ont cru, il refusait le terme « spiralisme », qu’il jugeait trop rigide. Pour lui, la spirale était avant tout un refus du linéaire, une manière d’explorer l’imaginaire sans se laisser enfermer dans un système figé. Frankétienne ne s’est jamais contenté des formes traditionnelles. Il les a brisées, recréées, transformées en un tourbillon littéraire où chaque phrase, chaque mot semblait répondre à un appel venu d’ailleurs. Avec le spiralisme, il a inventé une manière d’écrire qui défiait la linéarité, qui épousait le mouvement perpétuel de l’Histoire et du chaos haïtien. Dezafi (1975), son chef-d’œuvre écrit entièrement en créole-haïtien, a été un cri de résistance, un manifeste littéraire affirmant que cette langue longtemps méprisée pouvait porter les plus hautes ambitions littéraires. Il écrivait sur la dictature des Duvalier, mais pour contourner la censure et éviter d’être facilement repéré, il était obligé de créer des mots, d’inventer des néologismes (réf : extrait vidéo YouTube en appui). Chaque phrase portait une charge explosive cachée sous des jeux linguistiques, des détours poétiques, des métaphores cryptées. Son écriture était un acte de survie, une révolte déguisée, une manière de dire l’indicible sans éveiller immédiatement la suspicion du régime. Frankétienne dans sa maison à Port-au-Prince, restée intacte après le séisme de 2010. Le pilier de droite, peint par l’artiste, représente une scène de la catastrophe. © Corentin Fohlen / Divergence / UNESCO Ma rencontre avec Frankétienne J’ai découvert Frankétienne par le biais de Mûr à crever, un roman qui raconte la descente aux enfers d’un jeune homme qui voit la femme qu’il aime s’éloigner. Je me souviens de cette première lecture, laborieuse, presque hostile. Je me heurtais à des phrases qui semblaient se dérober sous mes yeux, à des images enchevêtrées dans une architecture volontairement labyrinthique. C’était une littérature qui refusait la facilité, qui exigeait un effort, une immersion totale. Frustré, je posai le livre, me demandant si je n’étais pas simplement incapable de saisir sa profondeur. Puis, il y eut cette rencontre. Une conférence dans une petite salle bondée, à Port-au-Prince. Frankétienne était là, vêtu de ses éternelles chemises bariolées, la voix ample, le geste théâtral. Il parlait de la spirale, de l’écriture comme un vortex, de l’impossibilité de raconter Haïti autrement que par le chaos. « Le monde n’est pas linéaire, pourquoi l’écriture le serait-elle ? » lança-t-il. Ce jour-là, j’ai compris. Frankétienne ne rendait pas la lecture difficile par jeu ou prétention. Sa complexité était une nécessité, une réponse au tumulte du réel haïtien. Il n’écrivait pas pour distraire, il écrivait pour dire l’indicible, pour sculpter l’invisible. Dany Laferrière, lui aussi fasciné par ce monstre sacré, racontait une conversation qu’il avait eue avec lui :  « Frankétienne m’a dit un jour : ‘Tu écris pour être lu, moi j’écris pour être étudié.’ »  Cette phrase résume à elle seule toute la radicalité de son œuvre. Il ne cherchait pas l’accessibilité, il ne voulait pas séduire. Il voulait marquer. Laisser une empreinte indélébile sur la littérature et sur l’esprit de ceux qui oseraient s’y aventurer. Dany Laferrière dans les bras de Frankétienne, à Port-au-Prince, en 2013 L’artiste total-capital Mais Frankétienne n’était pas seulement un écrivain. Il était aussi peintre, dramaturge, musicien, acteur de sa propre mythologie. Sa maison à Port-au-Prince, véritable caverne d’Ali Baba du chaos créatif, débordait de toiles aux couleurs éclatantes, d’esquisses tourmentées où se superposaient visages, spirales, éclats d’écriture. Ses tableaux étaient des prolongements de ses textes, ou peut-être ses textes étaient-ils des prolongements de ses tableaux. Un jour, un ami m’a raconté une anecdote. En 2010, après le tremblement de terre qui ravagea Haïti, Frankétienne, comme tant d’autres, avait tout perdu. Son logement était fissuré, ses œuvres menacées. Pourtant, quelques jours après la catastrophe, il reprenait la parole, il peignait encore, il écrivait encore. « L’artiste ne peut pas se taire, même dans les ruines », disait-il. Lui qui avait consacré sa vie entière à la création, qui revendiquait avoir travaillé sur une soixantaine de livres, environ, et près de 5000 tableaux, ne pouvait s’arrêter, même face à l’effondrement du monde autour de lui. L’art était son souffle, sa résistance, sa manière de défier le chaos. Et il ne s’est jamais tu. Les Métamorphoses de l’oiseau schizophone (spirale en huit tomes ou mouvements), Ultravocal, Les Affres d’un défi, autant de textes où résonnent à la fois la douleur et la démesure, où chaque phrase semble s’élever comme un chant, une incantation à la fois tragique et lumineuse. À travers ses mots et ses toiles, il a laissé une empreinte inaltérable, un tourbillon d’idées et de couleurs qui continuera de vibrer bien au-delà de sa disparition. D’ailleurs, Les Affres d’un défi (1979) (réédité en 2009) illustre bien cette idée d’une œuvre en perpétuelle métamorphose. Ce roman, écrit en français, ne doit pas être vu comme une simple traduction de Dezafi (1975), mais plutôt comme une réinterprétation, une nouvelle incarnation de la même histoire sous une autre forme linguistique. Fidèle à sa vision du spirale, Frankétienne ne figeait jamais son art : chaque texte, chaque version, chaque langue ouvrait un nouveau cycle, une nouvelle perspective, toujours en mouvement. Franketienne en trai d’écrire son Anthologie secrète publiée chez mémoire d’encrier (PHOTO: des Editions Mémoire d’Encrier) Un cri dans le désert Mais derrière l’exubérance du créateur se cachait une réalité plus cruelle. Frankétienne, géant de la littérature, a vécu ses dernières années dans une précarité indigne de son rang. En 2023, lors de son passage à l’émission Le Point de Radio Métropole, il a lancé un cri de détresse bouleversant. Il confiait être en grandes difficultés financières depuis la période du mouvement Peyi lòk, qui avait plongé Haïti dans une paralysie économique et sociale. Ne pouvant plus voyager pour participer à des salons littéraires, incapable de vendre ses tableaux ou de se produire sur scène, il se retrouvait dans une situation dramatique. Mais Frankétienne n’a pas quémandé, il n’a pas demandé l’aumône. Ce qu’il a réclamé, c’est que ses concitoyens viennent jusqu’à lui pour acheter son œuvre, ses tableaux, ses livres. Ce geste de dignité a porté ses fruits : il a même réussi à vendre un tableau pour un million de gourdes, preuve que son art conservait toute sa valeur, que son génie ne devait pas être réduit à la misère. Ce témoignage a fait l’effet d’une onde de choc. Ce week-end-là, les réseaux sociaux ont explosé d’indignation. Comment était-il possible qu’un artiste de son envergure, l’auteur de Pèlen Tèt, celui dont les mots ont façonné l’âme haïtienne, puisse vivre dans une telle précarité ? Partout, des voix se sont élevées, consternées par ce scandale. Citation de Frankétienne dans le métro de Paris (PHOTO courtoisie de Fabian Charles) Et pourtant, Frankétienne était honoré à travers le monde. Son œuvre était étudiée dans les universités, ses tableaux exposés dans de prestigieuses galeries. À Paris, j’ai même vu une de ses citations gravées dans le métro, preuve de son rayonnement international. Il était célébré ailleurs, admiré, respecté, alors qu’en Haïti, il vivait dans l’oubli et le dénuement. Cette injustice, hélas, n’était pas une exception. Haïti, terre de poètes et de rêveurs, a toujours maltraité ses génies. Jacques Roumain mort trop tôt, Jacques-Stephen Alexis disparu dans les ténèbres, Jean-Claude Fignolé plongé dans l’oubli… Et Frankétienne, malgré son aura, malgré les honneurs internationaux, n’a pas échappé à cette malédiction. Il aurait pu partir vivre ailleurs, trouver refuge dans une capitale littéraire où son nom aurait été célébré comme il se doit. Mais Frankétienne était ancré à Haïti, viscéralement. « Si je quitte ce pays, je meurs », répétait-il. Un tableau de Franketienne vendu a 1 million de gourdes duran un levé de fond (Capture vidéo sur YouTube) L’éclair qui ne s’éteint pas Aujourd’hui, Frankétienne n’est plus. Mais son souffle demeure. Il plane sur la littérature haïtienne, il infuse les nouvelles générations d’écrivains qui osent expérimenter, déconstruire, réinventer. Il est dans chaque mot créole porté avec fierté, dans chaque œuvre qui refuse la facilité, dans chaque artiste qui comprend que la création n’est pas un simple jeu mais un combat, une quête existentielle. On pourra toujours débattre de l’hermétisme de ses textes, de la radicalité de son style. Mais ce qui est certain, c’est que Frankétienne n’a jamais triché. Il a poussé le verbe jusqu’à ses extrêmes limites, il a refusé toute concession, il a laissé derrière lui une œuvre indomptable, qui défie le temps et l’oubli. Il y a des écrivains que l’on range sur des étagères, que l’on cite avec respect mais que l’on oublie peu à peu. Frankétienne, lui, continue de vibrer, de hurler, de flamboyer. Comme un ouragan. Comme un éclair. Comme un cri qui ne s’éteint jamais. Parce qu’il était plus qu’un auteur. Il était une langue en fusion, une parole en transe, un homme possédé par les dieux du verbe. Il était la fièvre de la création, le tumulte de l’esprit, l’orage et l’accalmie. Et s’il n’a pas eu, de son vivant, l’hommage qu’il méritait, son œuvre est un séisme qui ne cesse de résonner. Chaque génération qui le redécouvre sentira ce frisson, ce vertige, ce choc. On tentera peut-être de le contenir, de le réduire à des analyses sages et policées. Mais Frankétienne ne se contient pas. Il explose. Il brûle. Il consume et illumine à la fois. Que reste-t-il après lui ? Une légende, un souffle, un feu sacré. Et cette certitude : tant qu’il y aura des rêveurs, des audacieux, des insoumis, Frankétienne sera vivant. Lui qui refusait la linéarité, qui transformait les mots en tourbillons et les récits en vortex, ne pouvait pas simplement disparaître. Alors, que son repos soit à son image : mouvant, vibrant, infini. Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    On a brûlé vif un bébé à Kenscoff… et personne ne réagit Ce texte raconte l’indicible. Il expose une horreur qui dépasse l’entendement, un drame si cruel qu’il brise l’âme. Les cœurs sensibles sont priés de s’abstenir. Ce n’est pas une fiction. C’est Haïti, aujourd’hui. Un cri de douleur, un cri de vérité. Lire, c’est porter ce fardeau… Il y a des nouvelles qui déchirent l’âme, des récits qui brisent le silence du monde, mais qui pourtant ne suffisent pas à faire trembler les puissants. Haïti, ce pays qui fut jadis un symbole de liberté et de résilience, est aujourd’hui un champ de ruines, une terre abandonnée aux monstres qu’elle a engendrés. Ce n’est plus une crise. Ce n’est plus du chaos. C’est l’abîme. Ce n’est pas un film d’horreur, ni une dystopie cauchemardesque. C’est une réalité que les Haïtiens vivent au quotidien. Une réalité où l’innocence est brûlée vive, où l’espoir est criblé de balles, où le chagrin tue aussi sûrement que les balles assassines. Entre le 27 janvier et le début du mois de février, plus de 150 personnes ont été massacrées à Kenscoff. Hommes, femmes, enfants, personnes âgées, tous piégés dans une vague de violence d’une brutalité indescriptible. Les maisons ont brûlé, les cris ont résonné dans la nuit, et l’horreur s’est étendue comme une ombre sur cette communauté anéantie. Une mère a vécu ce que même les mots refusent de raconter. Ils l’ont forcée à un choix inhumain : jeter son propre bébé de deux mois dans le feu ou mourir à ses côtés. Elle a supplié. Elle a crié. Elle a tenu son enfant contre elle, tentant de le protéger par un amour qui aurait dû être invincible. Mais les armes ne laissent aucune place à l’amour. Ils ont arraché le bébé de ses bras et l’ont jeté eux-mêmes dans les flammes. Elle a hurlé, s’est effondrée. Avant qu’elle ne puisse réaliser l’horreur de ce qui venait de se produire, ils ont tiré. Non pas pour la tuer, mais pour l’achever autrement. Elle s’est relevée, titubante, son corps vidé de toute raison d’exister. Elle a marché sans savoir où aller, portée par un instinct brisé, errant dans un monde qui n’avait plus de sens. Deux semaines après le massacre de Kenscoff, elle a été retrouvée déambulant à Delmas 103, le regard absent, le corps amaigri par la douleur. Des passants, émus par son état, ont tenté de l’aider. Ils lui ont parlé, lui ont tendu une main qu’elle n’a pas saisie. Son esprit semblait déjà ailleurs, figé dans une autre dimension où le cri de son enfant résonnait encore. Des riverains, bouleversés, l’ont conduite au commissariat de Pétion-Ville, où elle a reçu une assistance préliminaire. On lui a offert de l’eau, un siège, une possibilité de déposer plainte. Mais que vaut une plainte quand la justice elle-même est complice du silence ? Elle a fermé les yeux un instant. Un long instant. Et elle ne les a jamais rouverts. Elle est morte sur place, comme si son corps avait compris ce que son âme savait déjà : il n’y avait plus d’issue, plus de lendemain. Tuée par un chagrin trop grand pour être contenu dans un cœur humain. Ou peut-être par une culpabilité insupportable, cette sensation terrible d’avoir survécu là où son enfant n’avait pas eu cette chance. Peut-être par un effondrement intérieur, une perte totale du sens de la vie, où le désespoir, le choc et la terreur se sont ligués contre son souffle. Elle est morte comme on s’éteint, lentement, en silence, son cœur refusant de battre dans un monde qui ne méritait plus qu’elle y demeure. Comme si la vie elle-même l’avait quittée, refusant de prolonger son supplice. C’était le 14 février 2025. Ses derniers mots, à peine murmurés avant qu’elle ne s’efface pour toujours, résonnent comme une condamnation du silence et de l’inaction du monde : « M tande vwa bebe m nan k ap kriye nan dife a, pito yo te touye m avan, m pa t ap wè. » (J’ai entendu la voix de mon bébé pleurer dans le feu. J’aurais préféré qu’ils me tuent d’abord, ainsi je n’aurais pas vu.) Son nom était Eliana Thélémaque. Eliana Thélémaque et son bébé • Image libre de droit • Ville de Fort-Liberté La banalisation de l’horreur Ce drame aurait dû arrêter le monde. Mais il n’est qu’une ligne de plus dans la longue liste des atrocités commises en Haïti. Dans une salle de classe, dans la matinée du mardi 11 février 2024, un étudiant du Centre d’Études Diplomatiques et Internationales a été tué d’une balle perdue en pleine tête. Il assistait à un cours, cherchant à apprendre, à s’élever au-dessus du chaos qui l’entourait. La mort l’a frappé là, en plein apprentissage, brisant net un avenir qui ne demandait qu’à éclore. Et combien d’autres ? Combien d’anonymes exécutés chaque jour dans l’indifférence générale ? Haïti n’est plus un pays, c’est une fosse commune. Ce ne sont pas des crimes isolés. C’est un système. Un projet. Une entreprise de destruction menée avec froideur et méthode. À la tête de cette armée de l’enfer (G9, Viv ansanm), un nom revient sans cesse : Jimmy Chérizier, alias Barbecue. Un surnom qui évoque la cendre et le feu, comme un funeste présage. Ancien policier devenu chef de gang, il n’est pas un simple criminel. Il est un symbole. Le bras armé d’un réseau plus vaste, alimenté par l’argent des puissants, des politiciens corrompus et des hommes d’affaires sans scrupules. Ils financent. Ils arment. Ils tirent les ficelles pendant que le sang coule. Pendant que les mères pleurent et que les enfants meurent. Le pouvoir haïtien, s’il en reste un, est à genoux devant eux. Ou complice. Ce ne sont pas des crimes isolés. C’est un système. Un projet. Une entreprise de destruction menée avec froideur et méthode. Cérémonie de prestation de serment du Conseil présidentiel de transition d’Haïti, tenue au Palais national le 25 avril 2024. (Wikimedia Commons) Une classe dirigeante murée dans le silence Face à ce carnage, face à l’horreur d’un pays qui s’effondre, où sont les dirigeants haïtiens ? Où sont leurs voix, leurs condamnations, leur indignation ? Haïti est gouverné par un Conseil présidentiel de neuf membres, un Premier ministre, des ministres et des représentants qui prétendent administrer ce qu’il reste du pays. Pourtant, devant l’indicible, devant l’impensable, leur silence est aussi glaçant que les crimes eux-mêmes. Aucune déclaration. Aucune prise de position. Aucune décision forte pour faire face à l’impunité grandissante. Pas un mot sur le bébé brûlé vif. Pas un mot sur cette mère morte de chagrin. Pas un mot sur l’étudiant fauché en pleine classe. Que font-ils ? Que disent-ils ? Sont-ils en exil dans leurs propres esprits, barricadés dans des bureaux qui ne servent qu’à signer des documents inutiles ? Ou sont-ils, comme beaucoup le pensent, de connivence avec ceux qui sèment la mort ? L’histoire jugera leur passivité. Mais en attendant, c’est le peuple qui paie le prix de leur mutisme. L’ancien Premier ministre haïtien Garry Conille rencontre des membres du premier contingent de la police kenyane, arrivé le 25 juin dans le cadre de la Mission multinationale d’appui à la sécurité. Source: © Guerinault Louis/Anadolu via Getty Images La force multinationale : un mirage de sécurité Face à cette descente aux enfers, le monde a voulu croire en une solution. En juin dernier, sous l’égide des Nations Unies, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) a été déployée en Haïti pour tenter de reprendre le contrôle du pays. Quatre cents policiers kényans ont foulé le sol haïtien, porteurs d’une mission aussi noble que périlleuse. Mais depuis leur arrivée, le constat est accablant : les gangs continuent leur progression, défiant sans effort cette présence étrangère censée ramener l’ordre. Le carnage continue. Les meurtres ne s’arrêtent pas. L’insécurité, loin de reculer, semble au contraire se moquer de ces renforts venus de l’autre bout du monde. Face à cet échec apparent, les forces kényanes ne cachent plus leur frustration. Les policiers kenyans se plaignent de l’instabilité politique en Haïti, un bourbier sans fin où aucune stratégie ne semble tenir. Car comment combattre l’anarchie dans un pays où l’État lui-même est à genoux ? Comment éradiquer la violence quand ceux qui devraient garantir la justice en profitent en coulisses ? La MMAS devait être un espoir. Elle est en passe de devenir un mirage, un voile posé sur un désastre toujours plus profond. Culture maraîchère à Kenscoff. (wikimedia) Le monde regarde… et se tait Haïti est devenu l’épicentre d’un effondrement sans précédent. Une apocalypse à huis clos. Mais où sont les voix qui devraient s’élever ? Où sont les condamnations officielles ? Où sont les interventions ? Les puissances internationales se contentent de « s’inquiéter ». Elles rédigent des communiqués, organisent des conférences, débattent sur des sanctions inefficaces pendant que la barbarie continue. Et nous, simples témoins de cette descente aux enfers, que faisons-nous ? Nous partageons des articles, nous commentons, nous compatissons, avant de retourner à nos vies. Mais combien de temps encore cette inertie morale pourra-t-elle durer ? Il est trop tard pour les morts. Trop tard pour cette mère qui a perdu son bébé dans les flammes. Trop tard pour cet étudiant tué en plein cours. Mais il n’est pas trop tard pour les vivants. Il faut briser le silence. Faire entendre cette douleur au monde entier. Forcer les regards à se tourner vers Haïti, non pas avec de la pitié, mais avec une indignation féroce. Que les coupables soient nommés. Que les responsabilités soient établies. Que les criminels, du plus petit bras armé au plus grand financier, sachent que leur règne ne sera pas éternel. Haïti ne doit pas devenir un pays que l’on pleure en silence. Haïti doit redeven Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    Mois de l’histoire des Noirs : et si on racontait toute l’histoire ? Chaque février, c’est le même rituel : on sort les grandes figures de l’histoire noire, on organise des conférences, on diffuse des documentaires inspirants. Né aux États-Unis en 1976, adopté ensuite par le Royaume-Uni et le Canada, le Mois de l’histoire des Noirs a fait son entrée en France en 2018, à Bordeaux. L’idée est belle : célébrer les luttes et les réussites de la diaspora africaine. Mais au fond, est-ce qu’on raconte vraiment toute l’histoire, ou juste une version bien polie pour ne déranger personne ? Célébration du mois de l’histoire des Noirs dans une base de l’armée de l’air américaine. (Wikimedia) Février… Ce mois où l’histoire des Noirs obtient son petit coin VIP dans le grand livre du monde. 28 jours – 29 si l’univers est d’humeur généreuse. On célèbre, on honore des figures illustres, on raconte les luttes et les victoires. Mais soyons honnêtes : que fait-on réellement ? Qui écoute ? Et surtout, jusqu’où peut-on aller sans déranger ? Dès le 1er février, conférences et panels se multiplient. Les grandes institutions affichent quelques photos de Martin Luther King et Nelson Mandela, comme si cela suffisait à prouver leur engagement. Les entreprises rivalisent de slogans sur l’inclusion. On se félicite des avancées, on clame que les temps ont changé. Pourtant, derrière les discours inspirants, un malaise persiste. Entre un slogan sur l’égalité et une publicité sur la diversité, flotte un parfum d’hypocrisie. On édulcore l’histoire, on la rend inoffensive. Mais derrière cette belle mise en avant, une question demeure : quelle histoire raconte-t-on vraiment ? Celle des luttes et des triomphes, ou seulement celle qui rassure et qui rentre dans les cases ? Car à force de répéter les mêmes récits, on en oublie une réalité essentielle : l’histoire des Noirs ne commence pas avec l’oppression. À LIRE AUSSI : Février : Mois de l’histoire des Noirs – Un pont entre passé et avenir La marche du révérend Jesse Jackson pour l’emploi – autour de la Maison Blanche.- Crédit photo : Bibliothèque du Congrès, O’Halloran, Thomas J. via Flickr (creative commons) Une histoire tronquée L’histoire des Noirs ne commence pas avec l’oppression. Bien avant la traite transatlantique, des civilisations africaines prospéraient en astronomie, médecine, architecture et philosophie. L’Empire du Mali, sous Mansa Musa, contrôlait un vaste réseau commercial reliant l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Tombouctou abritait l’Université de Sankoré, où des savants africains enseignaient la médecine et la géométrie à des étudiants venus du monde entier. Le Royaume du Kongo entretenait des relations diplomatiques avec le Vatican au XVIe siècle. Le Grand Zimbabwe prouve l’existence d’architectures monumentales en Afrique bien avant l’arrivée des Européens. L’Égypte antique, souvent appropriée par l’Occident, était une civilisation africaine dont l’influence s’étend encore aujourd’hui. Mais on réduit trop souvent l’histoire des Noirs à la souffrance. On célèbre Rosa Parks, mais on oublie Claudette Colvin, trop jeune et rebelle pour être intégrée au récit officiel. On évoque Harriet Tubman, sans les détails les plus féroces de son combat. Malcolm X est réduit à une alternative radicale à Martin Luther King, comme si la colère n’était pas une réponse légitime à l’oppression. Pendant ce mois, les écoles organisent des journées culturelles où l’on mange du poulet frit sous prétexte d’hommage aux traditions culinaires afro-américaines. Mais où sont les contributions noires à la science et à l’innovation ? Qui sait que le Dr Ben Carson a réalisé la première séparation réussie de jumeaux siamois reliés par la tête ? Que Cheikh Anta Diop a prouvé l’origine africaine de la civilisation égyptienne ? Que des ingénieurs noirs ont participé à la construction du métro de New York et à de nombreux autres projets d’infrastructure à travers le monde ? Que l’haïtien Jean Baptiste Pointe du Sable a été reconnu officiellement comme le fondateur de la ville de Chicago ? Et que la NASA doit une grande partie de son succès aux calculs de mathématiciennes noires comme Katherine Johnson ? L’histoire des Noirs ne doit pas se limiter aux récits de souffrance. C’est aussi une histoire d’innovation et de progrès. À LIRE AUSSI : Y-a-t-il des races humaines ? Pourquoi autant de couleurs de peau ? Claudette Colvin, célèbre pour avoir refusé, le 2 mars 1955 à l’âge de 15 ans, de laisser son siège à une Blanche dans un autobus, cela en violation des lois Jim Crow des États du Sud qui imposaient la ségrégation raciale dans les transports publics, devenant ainsi la première femme afro-américaine à accomplir cet acte. Le refus de Colvin a précédé le mouvement de boycott des bus de Montgomery de 1955 qui a eu un retentissement national. (Wikimedia). Le grand paradoxe : célébrer sans déranger Pendant ces 28 jours (et surtout pas un de plus), on veut bien célébrer l’histoire noire… à condition qu’elle ne dérange pas. On préfère les récits de résilience aux récits de rage, les discours inspirants aux vérités qui grattent. Par exemple, on adore rappeler que les Afro-Américains ont souffert sous l’esclavage et la ségrégation, mais on évite d’ouvrir la discussion sur les formes modernes d’exploitation économique des Noirs : inégalités salariales, surreprésentation dans les prisons, appropriation culturelle… Trop politique. Restons-en aux discours consensuels. Certaines entreprises en profitent pour afficher leur inclusivité : elles changent leur logo en noir et or, lancent une collection spéciale avec des t-shirts floqués de poings levés, et publient des messages génériques, des slogans vides, du type : « Nous célébrons la richesse de l’histoire noire. » Mais combien d’entre elles mettent réellement en place des politiques de promotion et d’embauche équitables pour les Noirs ? Combien agissent contre le racisme systémique ? Combien d’universités enseignent sérieusement l’histoire des Noirs sans se limiter à quelques figures emblématiques ? Pourquoi ne pas profiter de ce mois pour parler aussi des grands stratèges militaires noirs comme Toussaint Louverture en Haïti ou Shaka Zulu, dont les innovations tactiques ont révolutionné la guerre en Afrique du Sud ? Pourquoi ne pas évoquer les intellectuels noirs comme, W. E. B. Du Bois, Anténor Firmin, Molefi Kene Asante, Frantz Fanon et Jean Price Mars. Sans oublié Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, qui ont théorisé la Négritude et influencé la littérature mondiale ? Pourquoi ne pas rappeler que des styles de combat africains anciens ont influencé la capoeira au Brésil et bien d’autres arts martiaux ? L’histoire des Noirs ne se limite pas à la lutte contre l’oppression. C’est aussi une histoire de grandeur et d’innovation. À LIRE AUSSI : Non, les Noirs ne sont pas des cons… En 1900, W. E. B. Du Bois a présenté à l’Exposition universelle de Paris une collection de 500 photographies illustrant la diversité et la réussite de la classe moyenne afro-américaine, défiant ainsi les stéréotypes raciaux dominants. (Flickr: Domaine public) Et si on racontait TOUTE l’histoire ? L’histoire des Noirs est aussi une histoire de science et de technologie. Trop souvent, seuls quelques noms émergent : Neil Armstrong, Buzz Aldrin, John Glenn… Mais qui connaît Leland Melvin, ingénieur et astronaute ? Guy Bluford, premier Afro-Américain dans l’espace ? Dorothy Vaughan, pionnière des calculs informatiques ? Mary Jackson, première ingénieure noire de la NASA ? Mais au-delà des réussites, il y a aussi des vérités inconfortables qu’on préfère taire : L’implication de nombreuses nations dans l’esclavage et la colonisation, bien au-delà d’une simple prise de conscience tardive. L’exploitation des ressources africaines, pillées par des multinationales pendant que les populations locales luttent pour survivre. Les violences policières, qui touchent de manière disproportionnée les Noirs aux États-Unis, en Europe, en Amérique latine. Les discriminations systémiques dans l’éducation, le logement et l’emploi, maintenant des inégalités profondément ancrées. Le traitement différencié des migrants noirs, souvent relégués à des statuts précaires et victimes de politiques arbitraires. L’oppression spécifique des femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme. Les stéréotypes médiatiques, qui réduisent les Noirs à des rôles de victimes ou de criminels. L’appropriation culturelle, qui transforme des éléments issus des cultures noires en tendances commerciales tout en marginalisant leurs créateurs. Pourquoi se contenter de recycler la même liste de figures historiques chaque année ? L’histoire des Noirs ne se limite pas aux oppressions subies. Elle est aussi une histoire de création et d’influence mondiale. À LIRE AUSSI : De notre humanité commune Les aviateurs de Tuskegee lors de la cérémonie d’échange d’avions le 26 juillet 2023 où le PT-17 Stearman a été intronisé au Musée national de l’armée de l’air à Wright-Patterson AFB dans l’Ohio. (wikimedia) Un mois… et après ? Parce que, soyons réalistes, une fois le 1er mars arrivé, tout ce cirque se termine. Fini les documentaires à la télévision, les affiches inspirantes et les événements thématiques. Les bibliothèques remettent les livres de James Baldwin et de Dany Laferrière au fond des étagères, les médias arrêtent de diffuser des documentaires sur l’histoire des Noirs, et les entreprises reprennent leur logo habituel. Parce que l’histoire des Noirs, ce n’est pas un bonus, un chapitre optionnel. C’est une partie intégrante de l’histoire du monde. Elle mérite mieux qu’un hommage temporaire et des slogans vides. Si on veut vraiment célébrer l’histoire des Noirs, alors faisons-le toute l’année. Pas juste en février. Pas juste quand ça fait bien. Pas juste quand c’est politiquement correct. Mais tous les jours, en racontant la vérité, même quand elle dérange. Et surtout, en agissant pour que l’histoire ne se répète pas. L’histoire des Noirs ne doit pas être perçue comme une simple annexe à l’histoire dominante. Elle est centrale, essentielle, omniprésente. Elle ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique ou des Amériques, mais s’étend jusqu’en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, où des communautés noires ont laissé une empreinte durable. Les Siddis de l’Inde, descendants d’Africains de l’Est, ont influencé la culture et les arts martiaux indiens. Les Afro-Européens ont joué un rôle clé dans les résistances locales et les luttes pour l’égalité en Europe. Il ne s’agit pas seulement de se souvenir. Il s’agit de réintégrer ces vérités dans le récit global. Parce que l’histoire des Noirs, c’est l’hist Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    Kendrick Lamar : le triomphe amer d’un prophète du hip-hop Triomphe, provocation et revanche : Kendrick Lamar a marqué l’histoire du Super Bowl 2025 avec une performance inoubliable. Premier rappeur solo à occuper la scène de la mi-temps, il a transformé ce moment en un spectacle ciselé, entre célébration de ses succès et règlement de comptes impitoyable. Il est rare qu’un artiste hip-hop atteigne un tel sommet de la culture populaire américaine, encore plus lorsqu’il refuse de se plier aux conventions du divertissement de masse. Ce 9 février 2025, Kendrick Lamar a accompli ce qu’aucun rappeur solo avant lui n’avait réalisé : dominer la scène du Super Bowl, l’événement télévisé le plus suivi des États-Unis, avec une performance qui relevait autant du spectacle que de la déclaration politique. Ce n’était pas qu’un concert, c’était un manifeste. Un acte de défiance mené par un artiste qui, après plus d’une décennie de carrière, n’a jamais courbé l’échine devant les attentes du grand public. Là où d’autres auraient saisi l’occasion pour rassembler, Lamar a préféré diviser, laissant une empreinte indélébile sur cette soirée qui, déjà, s’annonce comme l’un des moments les plus controversés de l’histoire du show de la mi-temps. Derrière le sourire éclatant qu’il a affiché en quittant la scène, il y avait autre chose : une jubilation amère, presque vengeresse. Ce Super Bowl n’était pas seulement une consécration pour Lamar, il était aussi l’aboutissement d’une année où il a redéfini les règles du rap game avec “Not Like Us”, une diss-track féroce visant directement Drake, son ennemi juré. En une seule chanson, il avait transformé une querelle personnelle en un séisme culturel, exposant les failles de son rival et consolidant son propre statut d’architecte du hip-hop moderne. Alors que des milliards de spectateurs à travers le monde regardaient son show, la question était sur toutes les lèvres : oserait-il jouer “Not Like Us” sur la scène la plus surveillée de la planète ? Lamar connaissait l’attente, et il a su la manipuler avec une maîtrise diabolique. Kendrick Lamar se produit lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl 2025. CHRISTOPHER POLK/PENSKE MEDIA VIA GETTY De Compton au Super Bowl : la trajectoire d’un poète guerrier Revenons en arrière. Quand Kendrick Lamar Duckworth a sorti Section.80 en 2011, personne ne pouvait prédire qu’il deviendrait l’un des artistes les plus influents de sa génération. Mais dès ce premier projet, il imposait une voix unique, celle d’un observateur lucide du chaos social et politique qui l’entourait. Contrairement aux rappeurs qui se positionnaient comme des acteurs ou des victimes de ce chaos, Lamar adoptait une posture rare : celle du narrateur omniscient. « Je ne suis pas à l’extérieur en train de regarder à l’intérieur / Je ne suis pas à l’intérieur en train de regarder à l’extérieur / Je suis au centre, en train de regarder autour de moi », affirmait-il. Une phrase qui, aujourd’hui, résonne comme une prophétie réalisée. Au fil des années, cet équilibre entre introspection et engagement social l’a propulsé au sommet. Good Kid, M.A.A.D City (2012) racontait la survie dans les rues de Compton. To Pimp a Butterfly (2015) fusionnait jazz, funk et colère politique dans un album devenu un manifeste du mouvement Black Lives Matter. DAMN. (2017) lui valait un Pulitzer, une première pour un rappeur. Pourtant, en 2022, il quittait son label historique, Top Dawg Entertainment, et semblait vouloir se retirer du tumulte. Mais Lamar n’a jamais été fait pour le silence. Lorsque sa rivalité avec Drake a explosé en 2024, il a utilisé son talent de conteur pour transformer une simple querelle en une guerre culturelle. Avec “Not Like Us”, il ne se contentait pas de lancer des piques : il détruisait l’image de son adversaire, l’attaquant sur des terrains où le rap s’aventure rarement, comme la moralité et la réputation. Le morceau a dominé les charts, provoqué un débat national et, maintenant, le voici au Super Bowl, face à l’Amérique toute entière, prêt à jouer avec les limites du mainstream. Samuel L. Jackson lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl 2025. RENARD Un spectacle écrit comme une tragédie grecque Si certains espéraient un concert festif, ils n’avaient pas compris Kendrick Lamar. Dès les premières secondes, il imposait une mise en scène théâtrale, où chaque détail semblait chargé de symbolisme. La surprise d’entrée : Samuel L. Jackson, en costume étoilé, prenant le rôle d’un oncle Sam cynique et moqueur, une allusion directe aux attentes oppressantes de l’Amérique blanche vis-à-vis des artistes noirs. Ce choix de casting n’était pas anodin : Jackson, icône du cinéma et voix du militantisme, incarnait cette figure ambiguë du mentor qui encourage mais impose des règles, comme un écho au monde du divertissement qui célèbre les artistes noirs tout en leur dictant leur conduite. Puis, il y avait la scénographie. Une Buick Grand National GNX 1987 trônait au centre de la scène, un clin d’œil évident à la culture automobile de la côte ouest et à son dernier album, GNX. Mais aussi une provocation : la GNX est une voiture associée aux trafiquants de drogue des années 80, un rappel du passé criminel que l’Amérique aime reprocher aux rappeurs tout en glorifiant leur ascension. Tout dans cette ouverture sentait la subversion élégante. Les morceaux s’enchaînaient, et avec eux, une montée en tension savamment orchestrée. Il jouait avec l’audience, refusant d’offrir immédiatement ce que tout le monde attendait. Il préférait tester les nerfs du public avec des inédits, frustrant ceux qui espéraient un best-of rassurant. Quand il a enfin effleuré “Not Like Us”, ce fut un jeu du chat et de la souris : une montée dramatique où il laissait planer le doute, jusqu’à ce que les premières notes surgissent et que l’explosion émotionnelle du public confirme ce que tout le monde savait déjà : cette chanson était devenue plus qu’un simple clash, elle était un phénomène. Kendrick Lamar se produit lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl 2025. PHOTO : CINDY ORD/GETTY L’irrévérence comme victoire ultime Là où d’autres auraient cherché la réconciliation, Lamar a choisi la provocation pure. Il savait que les sponsors du Super Bowl, les dirigeants de la NFL, les avocats de Drake et même l’industrie musicale tout entière retenaient leur souffle. Mais au lieu d’édulcorer son message, il l’a amplifié. Quand il a lâché cette punchline assassine — “Dis, Drake, j’ai entendu dire que tu les aimes jeunes”, il a atteint un point de non-retour. Ce n’était pas un simple diss, c’était une humiliation publique, une mise en scène calculée pour faire de cet instant un moment d’histoire. Et pour clore cette performance en apothéose, Serena Williams est apparue au bord du terrain et s’est mise à exécuter un Crip Walk, une danse associée au gang des Crips et à la culture de Compton. Ce geste n’était pas anodin : Williams, qui partage avec Lamar les mêmes racines californiennes, avait été en couple avec Drake dans le passé. Voir l’ancienne compagne du rappeur canadien danser sur “Not Like Us” était un message subliminal d’une puissance inouïe. Ce n’était plus un simple clash musical, c’était une humiliation publique prolongée. Et pour ceux qui ne comprenaient pas l’impact, il suffisait de se rappeler que Serena avait déjà été vivement critiquée pour avoir fait cette danse aux JO de Londres en 2012. Cette fois, au Super Bowl, elle la refaisait en signe d’adhésion au triomphe de Kendrick. Kendrick Lamar se produit lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl 2025. CINDY ORD/GETTY L’héritage d’un moment gravé dans l’histoire Ce Super Bowl 2025 restera dans les mémoires non pas pour sa perfection technique, mais pour ce qu’il représentait. Lamar n’a pas cherché à plaire à tous, il a préféré prendre le risque d’être polarisant. C’était une célébration de sa victoire, oui, mais une célébration teintée d’une arrogance assumée, celle d’un homme qui sait qu’il a gagné la bataille culturelle. Avec ce show, il a démontré que le rap pouvait s’imposer dans les sphères les plus sacrées du divertissement américain sans perdre son âme. Il a prouvé que l’authenticité pouvait triompher sur le marketing, que la provocation pouvait être une arme plus redoutable que l’apaisement. Et Kendrick Lamar, lui, aura prouvé une fois de plus qu’il était bien plus qu’un rappeur. Il était devenu une légende vivante. Mais dans l’histoire du hip-hop, chaque triomphe porte en lui la promesse d’une nouvelle guerre. En quittant la scène du Super Bowl, Lamar savait que son show ne marquait pas une fin, mais un début : celui d’un chapitre où son nom résonnerait au-delà de la musique, comme une force culturelle inébranlable. Les débats allaient faire rage. Les soutiens et les critiques allaient s’affronter avec la même intensité. Drake allait-il répondre ? L’industrie allait-elle tenter de le censurer ? Pourtant, sous les néons du Caesars Superdome, alors que le public rugissait encore sous l’effet du choc, une certitude demeurait : Kendrick Lamar avait changé la donne. Il avait réécrit les règles du Super Bowl, du rap et du spectacle. Il avait prouvé que l’art, lorsqu’il est porté par une vision, pouvait toujours renverser les certitudes, briser les convenances et marquer l’histoire. Et en un sourire, en un regard caméra chargé de défi, il semblait déjà dire au monde Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    7 février 1986 : Le rêve qu’on nous a vendu HAÏTI – 06 FÉVRIER : Jean-Claude Duvalier, sa femme Michèle Bennett et leurs enfants en train de quitter Haïti, en route vers l’aéroport, le 06 février 1986. (Photo de Jean-Claude FRANCOLON/Gamma-Rapho via Getty Images) Le 7 février 1986, Haïti croyait se libérer. Jean-Claude Duvalier, dernier héritier d’une dictature familiale qui avait étouffé le pays pendant près de trois décennies, s’envolait pour la France sous la pression d’un soulèvement populaire. Le régime de terreur tombait, et avec lui, l’espoir d’un nouveau départ semblait enfin possible. Dans les rues, l’euphorie était immense : on célébrait la fin d’un pouvoir oppressif, on rêvait de démocratie, de justice et d’un avenir libéré de la peur. Mais 39 ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Entre promesses trahies, crises politiques et dérives autoritaires, Haïti semble prisonnière d’un éternel recommencement. 1962 : Le président autocratique François « Papa Doc » Duvalier est assis au centre d’une estrade de révision, entouré de membres de son gouvernement et de l’armée haïtienne – Photo : Robert Lerner/Getty Images L’héritage d’un matin d’exil J’ai vu le jour bien après ce fameux matin où un avion s’est envolé vers l’exil, emportant avec lui un héritier de la terreur et les espoirs d’un peuple en liesse. Je suis de cette génération qui n’a connu ni les bottes des miliciens frappant le pavé ni les murs suintants des geôles où la parole se brisait sous la torture. Mais j’ai grandi dans les récits, les murmures des anciens, les refrains d’une promesse jamais tenue. On m’a raconté que ce jour-là, Haïti s’était libérée. Que c’était la deuxième naissance de la nation, un recommencement éclatant, une aube lumineuse où la justice remplacerait la peur, où l’État servirait enfin son peuple. Je n’étais pas là pour voir les foules s’étreindre dans les rues, pour entendre les slogans scandés comme une délivrance. Je n’étais pas là quand les fouets invisibles de la misère devaient disparaître et que la démocratie devait fleurir sur les cendres d’une tyrannie. Mais je suis là aujourd’hui, et je regarde autour de moi : ce pays qui devait se relever est toujours à genoux. À Port-au-Prince, Haïti, le président à vie François Duvalier a choisi son fils de 19 ans, Jean-Claude, pour lui succéder si le dictateur ne peut plus gouverner, et l’affiche est massivement diffusé dans la capitale haitienne. Des photographes étrangers, dont Dirck Halstead de l’UPI qui a obtenu l’image via une affiche rapportée par un touriste, se sont vu refuser l’accès à Port-au-Prince. (Betmann/ Contributor/Getty Images) Le réveil brutal On nous avait promis que la fin d’un règne suffirait pour que tout change. Que la chute d’un homme entraînerait celle de tout un système. On nous avait dit que nous n’aurions plus jamais à trembler sous le joug d’un despote, que la liberté était acquise, qu’elle nous appartenait enfin. Mais on ne nous avait pas prévenus que la dictature savait changer de visage, se déguiser en promesses électorales, en slogans creux, en bulletins de vote trafiqués. On ne nous avait pas dit que la démocratie pouvait être un théâtre où des marionnettistes sans scrupules tiraient les ficelles. Que les élections pouvaient être volées, que les urnes pouvaient être vidées de leur sens. On ne nous avait pas dit que la pauvreté n’obéissait pas aux discours, qu’elle ne disparaîtrait pas simplement parce qu’un tyran s’en allait. On ne nous avait pas dit que la peur pouvait survivre sous d’autres formes. Qu’elle pouvait s’habiller en gangs armés contrôlant les quartiers, en enlèvements en plein jour, en silences imposés. Qu’elle pouvait s’infiltrer jusque dans les maisons, à travers des coupures de courant interminables, des écoles fermées, des hôpitaux vidés de médicaments, un pays “lock”. Le président d’Haïti Jean-Claude Duvalier, un pistolet à la main, accompagné de sa mère Simone Duvalier lors d’une cérémonie officielle en avril 1978 à Port-au-Prince, en Haïti. (Photo de Gilbert UZAN/Gamma-Rapho via Getty Images) Une génération sans illusions Je fais partie d’une génération qui ne croit plus aux contes de fées politiques. On nous a bercés avec des récits d’héroïsme et de grands lendemains, mais chaque matin ressemble au précédent, et le futur a le goût rance du déjà-vu. On nous a dit que les gangs sont un fléau récent. Faux. Ils sont les enfants d’un système qui a toujours nourri les monstres pour mieux se maintenir. Jadis, c’étaient les escadrons de la mort, les tontons macoutes. Aujourd’hui, ce sont des adolescents armés jusqu’aux dents, dictant la loi dans des quartiers entiers. On nous a dit que la communauté internationale voulait nous aider. Pourtant, ses solutions ressemblent étrangement à des manœuvres coloniales. On nous impose des gouvernements, on nous dicte les règles du jeu, et l’on feint la surprise quand tout s’effondre. On nous a dit que l’espoir résidait dans les élections, dans un bout de papier glissé dans une boîte transparente. Mais qui croit encore en cette mascarade quand les résultats sont décidés avant même que le premier vote ne soit comptabilisé ? Les sbires des Duvaliers « Les Tontons macoutes » défilant pour la célébration des 10 ans de pouvoir de Jean-Claude Duvalier à Port-au-Prince, le 22 avril 1981. (Photo by Alain MINGAM/Gamma-Rapho via Getty Images) Un pays sans mémoire Chaque 7 février, on ressasse les mêmes discours. Les radios, les tribunes, les intellectuels, tous nous rappellent que c’est une date historique. Mais l’histoire ne suffit pas à remplir les ventres ni à garantir la sécurité. Alors, que reste-t-il ? Reste l’audace de ceux qui, malgré tout, refusent de partir. Ceux qui, au lieu de prendre la mer ou l’avion, prennent racine. Ceux qui continuent d’enseigner, de soigner, de construire, malgré les menaces, malgré les balles perdues qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Reste la rage de cette jeunesse qui ne veut pas être une statistique de plus. Qui refuse de croire que son avenir se résume à fuir ou à survivre. Qui cherche à inventer une autre Haïti, loin des figures imposées, des promesses creuses, des dieux et maîtres autoproclamés. Reste la mémoire, fragile mais tenace, de ceux qui se souviennent que le changement ne vient pas par décret. Que la liberté ne se donne pas, elle se conquiert. Que le rêve d’un peuple ne peut être réduit à un slogan vide ou à une fête qui s’éteint au petit matin. Manifestation contre l’ancien dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, dit ‘Bébé Doc’, lors de son séjour dans l’Abbaye de Talloires le 11 février 1986, France. (Photo by Arnaud BORREL/Gamma-Rapho via Getty Images) Et après ? Alors, que faire de ce 7 février ? Le pleurer comme un espoir trahi ? Le célébrer comme un mirage tenace ? Ou bien le prendre pour ce qu’il est vraiment : un rappel brutal que rien n’est jamais acquis, que la démocratie est un combat quotidien et que ceux qui vendent des rêves sont souvent les premiers à en voler les bénéfices ? Je ne suis pas né en 1986, mais je vis en 2025. Et si je devais écrire une phrase sur cette date, ce serait celle-ci : “On nous a promis un lendemain meilleur, mais c’est à nous de le construire.” Parce que personne ne nous donnera jamais ce que nous ne somm Continue Reading

  • Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 1 an et 2 mois

    Le triomphe des trolls Autrefois, l’information reposait sur la vérification des faits. Aujourd’hui, le vrai et le faux se confondent dans un flot de « fake news », de moqueries et de désinformation. Ce n’est plus la vérité qui compte, mais le nombre de « views » et de « followers ». Quand une absurdité politique est prise au sérieux autant qu’un fait avéré, c’est le triomphe des « trolls » sur l’intelligence collective. Il fut un temps où l’absurde était une forme d’art. Où l’on reconnaissait une bonne blague à sa chute et un bon canular à son ingénieuse exagération. Mais ce temps-là semble révolu. Désormais, l’absurde n’est plus un jeu, il est une stratégie. Une arme de destruction massive de la raison. Nous vivons l’ère du trolling triomphant, où le canular et la calomnie ne sont plus de simples distractions, mais des outils de domination culturelle et politique. La réalité, autrefois sacrée, se tord sous les doigts agiles de milliers de trolls qui façonnent le monde à leur image : moqueur, chaotique et imprévisible. Trump et Vance côte à côte en 2024, lors d’une cérémonie d’hommage aux attentats du 11 septembre 2001 (Wikimedia). L’empire du rire jaune Prenez un événement quelconque—disons, une sortie de route d’un politicien sur un sujet brûlant. Ajoutez-y une surcouche d’exagération grotesque, un soupçon de désinformation, et laissez mijoter sur les réseaux sociaux pendant quelques heures. Vous obtenez une memeification instantanée, où l’ironie et la désinformation fusionnent dans un maelström jubilatoire. Ainsi, lorsque J.D. Vance, candidat à la vice-présidence américaine, a relayé sur Facebook l’accusation selon laquelle des migrants haïtiens réinstallés à Springfield, dans l’Ohio, volaient et mangeaient les animaux domestiques des habitants – une allégation qui a ensuite été démentie –, beaucoup ont cru à une blague. Mais non. L’information, bien que fausse, s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps, où l’absurde et le réel se confondent au point de devenir indiscernables. D’autant plus que cette rumeur a été reprise et amplifiée par Donald Trump lui-même, ajoutant ainsi une couche supplémentaire de chaos à un débat public déjà saturé de désinformation. À LIRE AUSSI : Chats et chiens : le dernier rempart de la démocratie américaine D’autres exemples pullulent. Au Brésil, Jair Bolsonaro s’est illustré en affirmant que le vaccin Pfizer pouvait provoquer des mutations étranges chez les vaccinés, suggérant qu’ils pourraient se transformer en « femmes à barbe » ou en « crocodiles ». Pendant ce temps, en Tanzanie, l’ancien président John Magufuli prônait des méthodes peu orthodoxes pour lutter contre le coronavirus : il affirmait que la prière et les inhalations de vapeur à base de plantes suffisaient à guérir du virus. Allant plus loin, il a voulu démontrer l’inefficacité des tests en faisant analyser des échantillons provenant d’une papaye, d’une caille et d’une chèvre. Lorsque ces tests se sont révélés positifs, il s’en est servi pour discréditer les protocoles sanitaires et semer le doute sur la pandémie. Le problème ? Dans cette grande fête du grotesque, il devient impossible de distinguer le vrai du faux. L’information se dissout dans l’ironie. Un fait avéré devient une opinion, et une plaisanterie devient une vérité alternative. Et lorsque tout devient une blague potentielle, plus personne ne rit vraiment. Jair Bolsonaro présidant une réunion sur la situation du Brésil durant la pandémie de Covid-19 (avril 2020). (Wikimedia) Le troll en chef D’aucuns diront que ce règne du trollisme a été inauguré il y a bien longtemps, avec l’émergence des premières figures politiques qui ont compris qu’il était plus efficace de provoquer que de convaincre. Pourquoi se fatiguer à défendre une idée quand il suffit d’attaquer l’idée adverse avec une pique bien sentie ? Le trolling est une arme redoutable : il permet d’attaquer sans jamais se défendre. Si vous êtes pris en flagrant délit de mensonge, vous pouvez toujours dire que c’était une blague. Si vous insultez quelqu’un, vous pouvez prétendre que c’était du second degré. Si vous colportez une absurdité, vous pouvez clamer qu’il appartient à chacun de se faire sa propre opinion. Cette technique a été brillamment utilisée par certaines figures politiques contemporaines, comme Donald Trump dont la communication, bien avant son entrée en politique, reposait déjà sur un mélange savamment dosé d’outrance, d’ironie et de désinformation. En 2012, alors qu’il n’était encore ni président ni candidat, il affirmait que le concept de réchauffement climatique était une invention chinoise destinée à nuire à l’économie américaine. Il a prétendu plus tard qu’il plaisantait, mais depuis des années, il n’a cessé de qualifier le changement climatique de canular. Il savait très bien ce qu’il faisait : déclencher un débat où le ridicule de son affirmation devenait sa propre protection. Ceux qui prenaient la phrase au sérieux s’indignaient, ceux qui la prenaient pour une plaisanterie rigolaient… et pendant ce temps-là, la question du climat devenait un spectacle, au lieu d’un sujet d’action politique. La démonstration fut poussée à son paroxysme lorsqu’il prêta serment en janvier 2025 et, dans la foulée, annonça, pour un seconde fois, le retrait immédiat de son pays de l’Accord de Paris. Un geste purement symbolique pour ses partisans, une catastrophe pour ses détracteurs, mais surtout une nouvelle diversion qui détourna l’attention du fond du problème. À LIRE AUSSI : Xénophobie 2.0 : Musk et Trump, sauveurs d’animaux et oppresseurs d’humanité Plus proche de nous, en Europe, les fake news transphobes visant Brigitte Macron illustrent parfaitement comment des rumeurs absurdes peuvent prendre une ampleur inattendue. Une théorie du complot prétendant que la Première dame de France était une femme transgenre a circulé sur les réseaux sociaux, relayée par des sphères complotistes et d’extrême droite. Cette rumeur s’est propagée dans des cercles en ligne où les fausses informations se nourrissent les unes des autres, créant un effet de bulle informationnelle. Les communautés qui adhèrent à ces récits finissent par les renforcer mutuellement, jusqu’à ce que l’absurde prenne des allures de vérité pour ceux qui veulent y croire. Deux femmes ont été condamnées pour diffamation après avoir diffusé ces accusations sans fondement. Dans un monde où la communication est plus importante que la cohérence, le troll est une figure imbattable. Il ne cherche pas à avoir raison. Il cherche tout simplement à occuper l’espace. Brigitte Macron en 2022 lors du lancement de l’opération Pièces jaunes. (Wikimedia) Quand la vérité perd son duel Autrefois, on se souciait des faits. Aujourd’hui, ce sont les faits qui doivent se soucier d’eux-mêmes. Un exemple frappant : dans certaines études, des chercheurs ont découvert que des fake news se propagent six fois plus vite que les informations vérifiées (étude du MIT). La raison ? Les fausses nouvelles, souvent plus spectaculaires, plus scandaleuses, et surtout plus amusantes, attirent davantage l’attention. Les réseaux sociaux ont exacerbé ce phénomène en récompensant les contenus les plus partagés, non les plus véridiques. Les algorithmes favorisent l’engagement, et quoi de plus engageant qu’une information scandaleuse ou absurde ? À LIRE AUSSI : Elon Musk et l’argent-roi : quand la fortune dévore la démocratie On se souvient de l’histoire du Pizzagate, où une rumeur absurde affirmant qu’une pizzeria de Washington abritait un réseau pédophile impliquant des politiciens de premier plan a conduit un homme armé à s’y rendre pour « enquêter ». L’histoire était fausse de bout en bout, mais cela n’a pas empêché des milliers de personnes d’y croire. Dans cet écosystème, le troll est roi. Il n’a pas besoin d’être crédible, il lui suffit d’être divertissant. Un simple tweet peut provoquer une panique mondiale. Une fausse rumeur, bien tournée, peut influencer une élection. Et face à cela, que reste-t-il aux journalistes, aux historiens, aux scientifiques ? Leur travail fastidieux de vérification n’a plus la cote. Il est bien plus excitant de croire que la Terre est plate, que les vaccins contiennent des puces électroniques ou que les chats dirigent secrètement le monde depuis des millénaires. D’ailleurs, qui sommes-nous pour prétendre le contraire ? Peut-être que, dans cette ère du trolling, la vérité elle-même est devenue une forme d’arrogance. « Pizzagate » : La pizzeria Comet Ping Pong, lieu clé de la théorie, à Washington, D.C. (Wikimedia) Le grand carnaval de l’absurde Dans ce monde nouveau, où tout est moquerie, où tout est potentiellement faux, il ne reste qu’une chose à faire : participer au grand carnaval de l’absurde. Soyons réalistes : nous n’avons aucune chance contre les trolls. Trop nombreux, trop rapides, trop inventifs. Ils ont compris avant tout le monde que l’algorithme récompense le scandale et que l’indignation est une drogue dure. Alors autant s’amuser un peu. D’ici quelques années, nous aurons peut-être des ministres issus de la télé-réalité, des lois votées par sondages Twitter, et des débats parlementaires retransmis sous forme de vidéos TikTok avec des filtres de chatons. Après tout, pourquoi pas ? À LIRE AUSSI : Le Grand Fabricant ! Ce n’est pas de la science-fiction. En Ukraine, un comédien est devenu président après avoir incarné un président fictif dans une série télé, avant de se transformer en chef de guerre face à l’invasion russe. Aux États-Unis, un ancien gouverneur de Californie était d’abord une star du cinéma d’action. En Italie, un mouvement politique entier a été fondé par un humoriste. En Haïti, un chanteur grivois et provocateur est devenu président, après avoir fait carrière avec des paroles parfois polémiques et irrévérencieuses. La seule question qui reste en suspens est : à quel moment exactement avons-nous perdu la partie ? Était-ce lorsque les premiers forums en ligne ont vu naître les premiers trolls ? Était-ce lorsque les chaînes d’info en continu ont décidé que le buzz valait mieux que l’investigation ? Ou bien était-ce lorsque nous avons cessé de rire des blagues pour commencer à élire les comiques ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : nous sommes maintenant à la merci du règne du rire. Pas celui qui éclaire et qui libère, mais celui qui écrase et qui égare. Alors, à tous les trolls, les moqueurs et les faussaires du réel : bravo ! Vous avez gagné ! Mais au fait… Était-ce Continue Reading

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