Le blog de Thélyson Orélien

Paradis sur mesure, de Bernard Werber

Temps de lecture : 4 minutes

« Chaque jour, une nouvelle idée jaillit dans mon esprit… »

Dès cette première phrase, Paradis sur mesure de Bernard Werber annonce la couleur : nous ne sommes pas dans un livre ordinaire. Nous entrons dans un laboratoire d’imagination, un cabinet de curiosités, une sorte de grande boîte à idées où l’auteur nous invite à regarder le monde autrement.

J’ai découvert ce livre grâce à une amie précieuse, qui ne cessait de me parler de Bernard Werber, de ses histoires étranges, de ses proverbes revisités, de sa manière de transformer une idée simple en petite machine philosophique. C’était le premier livre de Werber que je lisais. Et très vite, j’ai accroché. Son style est simple, rapide, direct. On tourne les pages sans s’en rendre compte. Il n’écrit pas pour impressionner le lecteur avec des phrases compliquées, mais pour l’embarquer dans des mondes inattendus.

Paradis sur mesure rassemble dix-sept histoires. Dix-sept nouvelles qui ressemblent parfois à des futurs possibles, parfois à des passés probables. Certaines sont plus fortes que d’autres, bien sûr. J’ai particulièrement aimé des textes comme « Et l’on prendra tous les pollueurs », « Le Maître du cinéma » ou encore « Là où naissent les blagues ». Dans chacune de ces nouvelles, Werber part d’une question simple : et si le monde était différent ? Et si l’humanité avait pris une autre route ? Et si nos certitudes n’étaient que de petites habitudes déguisées en vérités ?

C’est là que réside la force de Bernard Werber. Il imagine des situations improbables, mais il les raconte avec assez de sérieux pour qu’on se dise : après tout, pourquoi pas ? Peu importe si tout cela est possible, scientifique ou parfaitement plausible. Le plaisir vient aussi du fait de se laisser porter. On entre dans ses univers comme on entre dans un rêve intelligent.

Ce recueil ressemble à un condensé des grandes obsessions de Werber : la science, le futur, la survie de l’humanité, les animaux, les civilisations disparues, les erreurs humaines, les mondes parallèles, la place des femmes, le pouvoir des idées, la mémoire, l’humour, la mort, la bêtise et parfois même la sagesse. Il nous balade entre anticipation, philosophie et conte moderne. On sent aussi, ici et là, des références à ses autres romans, notamment Les Fourmis, que je n’ai pas encore lu, mais qui m’intrigue beaucoup.

Ce que j’aime chez lui, c’est cette manière d’utiliser la fiction pour interroger nos modes de vie. Il ne donne pas toujours des réponses. Il ouvre plutôt des portes. Par exemple : et si un monde était peuplé seulement de femmes ? Et si les pollueurs devaient vraiment répondre de leurs actes ? Et si l’avenir n’était qu’une conséquence logique de notre aveuglement actuel ?

L’une des nouvelles les plus fortes évoque un monde après une Troisième Guerre mondiale. Il ne reste que des ruines, des villes détruites, des milliards de morts, des survivants blessés, une planète ravagée. Les chefs d’État répètent alors : « Plus jamais ça. » Mais cette phrase arrive trop tard. Il a fallu aller jusqu’au bout de la haine pour comprendre que la haine mène à l’autodestruction. Il a fallu aller jusqu’au bout de l’erreur pour découvrir que c’était une erreur. C’est peut-être cela, l’intelligence tragique de l’humanité : comprendre souvent après la catastrophe.

Mais le moment qui m’a le plus marqué se trouve autour de la page 47, avec « La vérité est dans le doigt ». Il s’agit d’un court texte autour du célèbre proverbe chinois : « Lorsque le Sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. » Werber en propose plusieurs variantes modernes. Et soudain, ce petit proverbe devient une réflexion sur notre époque. Le Sage montre quelque chose d’important, mais l’imbécile se perd dans le détail. Puis, à force de malentendus, le Sage finit par parler du doigt lui-même. Et l’imbécile, satisfait, croit enfin comprendre.

C’est drôle, mais aussi très profond. Car nous vivons souvent ainsi. On nous montre la lune, nous discutons du doigt. On nous parle du fond, nous débattons de la forme. On nous invite à penser, nous préférons commenter le geste. Werber a ce talent : transformer une petite blague philosophique en miroir de notre société.

Dans Paradis sur mesure, l’auteur cite aussi quelques-uns de ses maîtres : Edgar Allan Poe, Jules Verne, Stefan Zweig, H. P. Lovecraft, Dino Buzzati, A. E. Van Vogt, Frederic Brown, Isaac Asimov, Stephen King et surtout Philip K. Dick. On comprend alors mieux son goût pour les mondes étranges, les réalités fragiles, les futurs inquiétants et les questions qui dérangent.

Bien sûr, Werber peut parfois agacer. Certaines idées paraissent excessives, certaines hypothèses scientifiques sont discutables, certaines formules semblent aller trop vite. Mais ce n’est pas grave. Il ne faut peut-être pas lire Werber comme un professeur de physique ou un juge de vérité absolue. Il faut le lire comme un conteur d’idées. Un homme qui prend la science, la philosophie et l’imagination, puis les mélange pour nous obliger à penser autrement.

Je ne suis pas critique littéraire. Je suis simplement un lecteur passionné. Et comme lecteur, je dois dire que ce livre m’a donné envie d’aller plus loin dans l’univers de Bernard Werber. Avec ses nouvelles, c’est même une excellente porte d’entrée. On y découvre son style, ses obsessions, son humour, son imagination, son goût pour les grandes questions.

Paradis sur mesure est donc un recueil imparfait, mais stimulant. Un livre qui fait sourire, réfléchir, voyager et parfois frémir. Une série d’histoires courtes qui nous rappellent que la fiction n’est pas seulement faite pour fuir le réel. Elle sert aussi à mieux le regarder.

Et peut-être que, dans ce livre, la vérité n’est pas seulement dans la lune.

Elle est aussi, parfois, dans le doigt.

Référence :
Bernard Werber, Paradis sur mesure, Albin Michel, 2008. Le Livre de Poche 2010


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Poète, romancier, chroniqueur et critique. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

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