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Casier vierge non requis

Casier vierge non requis

Temps de lecture : 6 minutes

Lettre à Cazo

Cher Cazo,

Tu me connais assez pour savoir que la politique m’ennuie profondément, et que je préfère mille fois te parler de la pluie qui tombe sur mon balcon, du chat du voisin qui a encore décidé que mon jardin lui appartenait de plein droit, ou du dernier livre dont j’ai terminé la lecture et qui ne changera la face du monde mais qui m’a fait passer trois soirées tranquilles. Je te l’ai dit et redit, mon vieux : ce qui ne me concerne pas ne m’intéresse pas, ce qui se passe dans les palais présidentiels m’ennuie comme un dimanche pluvieux à Trois-Rivières, et les grandes déclarations des grands hommes me font à peu près le même effet que les publicités de yaourt à la télévision – je zappe, je regarde ailleurs, je vais me faire un café. C’est ma politique à moi, celle de l’indifférence à peu près saine, celle du bonhomme qui se dit que le monde tournera bien sans lui, ou plutôt qu’il tournera de travers avec lui autant que sans lui, ce qui revient au même mais coûte moins cher en énergie nerveuse. Sauf que – parce qu’il y a toujours un sauf que dans les lettres qu’on écrit aux amis lointains – il y a des matins, Cazo, où je lis le journal en trempant ma tartine, et où la tartine me tombe des mains.

Ce matin, par exemple.

Parce que voilà, tu es en Haïti, et je sais bien ce que tu vas me dire, je l’entends d’ici avec ton petit rire fatigué : notre pays est corrompu, mon vieux, corrompu jusqu’à l’os, jusqu’à la moelle, jusqu’aux dernières fibres du drapeau bleu et rouge qui flotte encore, on ne sait plus trop pourquoi ni comment, sur quelques bâtiments officiels. Tu le sais. Je le sais. Le maigre chien errant qui traverse la rue à Pétion-Ville le sait aussi. C’est écrit dans les rapports des organisations internationales, c’est chuchoté dans les tap-taps, c’est hurlé sur les réseaux sociaux, c’est probablement la seule chose sur laquelle tout le monde s’entend dans un pays où on ne s’entend même plus sur le prix d’un sac de riz. Mais figure-toi, mon Cazo, qu’il paraît qu’il y a corruption et corruption selon les pays, selon les latitudes, selon la couleur du costume qu’on porte au tribunal et la marque du parfum qu’on met en descendant les marches du palais de justice. Ça, c’est le grand enseignement du matin. Et je te le résume ici, sans nommer personne – je préfère ne pas citer de nom, tu comprendras vite pourquoi, disons simplement qu’il s’agit d’une dame qui aspire à diriger un des plus vieux pays d’Europe, celui-là même qui a inventé les Droits de l’Homme, le braille et le cinéma.

Cette dame, donc, vient d’être condamnée en appel, hier, à Paris, et je te le donne en mille : pour détournement de fonds publics. Plus de 2,8 millions d’euros. Écris-le en toutes lettres, Cazo, deux millions huit cent mille euros piqués dans les caisses du Parlement européen à travers un système d’assistants parlementaires qui n’assistaient pas grand-chose sinon la petite entreprise familiale du parti. Bon. On la condamne – je copie du journal – à trois ans de prison, dont un an ferme aménageable sous bracelet électronique, à 100 000 euros d’amende, et à 45 mois d’inéligibilité dont 30 mois avec sursis. Et tu sais ce dont tout le monde parle depuis quarante-huit heures, mon vieux ? Du bracelet. Du bracelet électronique. Tout le monde se demande, depuis deux jours, si le bracelet va la gêner en campagne, si elle pourra se déplacer, si le pauvre bracelet ne va pas cogner contre sa cheville pendant qu’elle chante La Marseillaise devant les caméras. Tout le monde se demande aussi, avec des mines graves d’experts en droit constitutionnel, si elle pourra ou non se présenter à la présidentielle de 2027. Voilà les grandes questions… Le bracelet. La candidature. Et on en oublie – collectivement, presque religieusement – de se poser la vraie question, celle qui devrait pourtant sauter aux yeux d’un enfant de huit ans qui aurait suivi l’affaire entre deux bandes dessinées.

Parce que le vrai sujet, Cazo, mon frère haïtien qui vit dans un pays où on ne se fait plus d’illusions depuis longtemps, ce n’est pas de savoir si cette dame pourra ou non participer aux élections. Le vrai sujet, c’est qu’elle a été condamnée. Point. Deux fois, en première instance puis en appel, pour avoir organisé le détournement de près de trois millions d’euros d’argent public. Et voilà maintenant l’endroit où j’aimerais que tu t’assoies, si tu n’es pas déjà assis, parce que je vais te dire quelque chose qui devrait faire rire un homme intelligent comme toi et pleurer un homme sensé comme moi. Pour être embauché comme fonctionnaire à la ville de Bordeaux, il faut un casier judiciaire vierge. Pour devenir notaire, il faut un casier vierge. Pour devenir avocat, il faut un casier vierge. Pour être commis de bureau, agent de sécurité, huissier, veilleur de nuit dans un ministère, balayeur à la mairie de Nantes, il faut un casier à peu près présentable. Pour conduire un train, Cazo – un train, une locomotive qui roule sur des rails et qui doit s’arrêter à Marseille à seize heures douze – il faut un casier judiciaire vierge. Mais pour devenir président de la République française, pas besoin. Détournez trois millions, deux, cinq, dix, prenez ce que vous voulez, faites-vous condamner deux fois pour infraction grave, portez votre bracelet électronique comme un bijou de famille, et venez briguer les suffrages du peuple souverain. Aucun problème. La démocratie française vous ouvre les bras. Elle est comme ça, la République : pointilleuse pour le train de sept heures, indulgente pour l’Élysée.

Et je me demande, Cazo – je te le demande à toi qui as la sagesse de ceux qui ont tout vu, les coups d’État, les présidents en fuite, les milliards volatilisés dans des comptes offshore, les élections annulées, les élections truquées, les élections rêvées – je te demande, dis-moi : comment veut-on être dirigeant, monter à la tribune, promettre la sécurité aux honnêtes gens, l’ordre, la loi, la morale, le drapeau, la France propre, la France juste, la France qui ne s’excuse plus, quand on est soi-même corrompu jusqu’aux ongles, quand on a été le pivot d’un détournement organisé pendant douze ans, de 2004 à 2016, à l’échelle industrielle ? Comment donne-t-on des leçons de patriotisme et de rigueur avec un bracelet à la cheville et un chèque de cent mille euros à signer au greffe ? Comment ose-t-on se présenter au peuple comme la Sainte Vierge de l’ordre public quand on a soi-même vidé la caisse commune pour engraisser sa boutique ? Je pose la question, mon vieux, je n’ai pas la réponse – ou plutôt j’ai la réponse mais elle n’est pas très polie et je préfère la garder pour mes conversations du soir avec le chat du voisin, qui, lui, ne vote pas, n’a jamais détourné un centime, et se contente de ronronner d’un air suspicieux quand j’ouvre le journal. Et pendant que je t’écris tout ceci, je pense aussi à tous ceux qui, ici comme là-bas, voteront pour elle quand même, avec cette drôle de logique qui veut que plus on est mis en cause, plus on est victime, et que plus on a piqué, plus on doit être défendu contre les méchants magistrats. C’est une religion, Cazo, ce n’est plus de la politique. C’est une foi. Et contre la foi, mon vieux, ni les preuves, ni les chiffres, ni les jugements ne peuvent rien. Voilà pourquoi j’ai peur.

Mais bon, je t’avais promis qu’on ne parlerait pas de politique, et voilà que je te sers un plat entier d’indignation refroidie, un café tiède de vieil homme qui s’énerve en lisant le journal du matin. Pardonne-moi. On va changer de sujet, on va essayer, du moins. Le vrai sujet, le seul qui compte peut-être : toi. Comment ça va, en fin de compte, en Haïti ces jours-ci ? Est-ce que tu arrives encore à écrire dans le black-out, quand le courant coupe ? Est-ce que tu as revu tes petits-neveux ? Est-ce que la mer est aussi belle du côté de Jacmel qu’elle l’était cette fois où on avait marché pieds nus sur la plage en se disant qu’on referait le monde, et qu’on ne l’a jamais refait, et que c’est peut-être aussi bien comme ça ? Tu vois, à la fin des fins, ce ne sont pas les millions détournés qui me tiennent éveillé la nuit, ni les bracelets électroniques, ni les urnes bourrées de bulletins fantômes. C’est de savoir si mes amis vont bien, si le café est bon, si le prochain livre lu sera aussi beau que le dernier, et si, un jour bientôt, on se retrouvera quelque part – à Port-au-Prince, à Montréal, à Paris, ou dans un quatrième endroit qu’on n’a pas encore inventé – pour rigoler du monde comme deux vieux fous qui ont fini par comprendre que le monde, précisément, n’est pas sérieux, et qu’il ne mérite pas qu’on lui accorde plus de sérieux qu’il n’en a.

Salut mon frère.
Écris-moi.
Et prends soin de toi.
Même si c’est plus difficile là où tu es que là où je suis.
Surtout parce que c’est plus difficile…

Montréal-Ottawa

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Poète, romancier, chroniqueur et essayiste. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

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