NB: Je ne suis sur aucun réseau social, simplement ici et dans les livres.

James Noël, c’est un bon !

James Noel

James Noël, c’est un bon !

Temps de lecture : 7 minutes

Il arrive que la littérature vous donne des frères avant même de vous donner une place. Elle vous les donne sans cérémonie, sans acte notarié, sans promesse solennelle. Un jour, on écrit seul dans une ville de province où personne ne vous attend vraiment, et un autre jour, une phrase venue d’ailleurs traverse l’écran, vous touche à l’épaule, vous dit : continue. C’est peu, en apparence. C’est immense, en vérité. Parce qu’au commencement, il ne faut pas toujours une institution, un prix, un grand bureau parisien, une table ronde bien éclairée. Il faut parfois seulement quelqu’un qui sache reconnaître une voix avant qu’elle ne devienne audible pour les autres. Quelqu’un qui n’ait pas peur de dire à un plus jeune : petit, tu es une plume à surveiller.

C’est ainsi que James Noël est entré dans ma vie. Par le texte. Par cette vieille fraternité des écrivains qui ne se connaissent pas encore, mais qui se reconnaissent déjà. Nous étions dans les années 2006, 2007, 2008, 2009… À l’époque, avoir un blog était presque une manière de tenir boutique dans le vent. OverBlog était gratuit, les rêves aussi. J’écrivais depuis ma ville natale des Gonaïves. J’écrivais sur ce que je voyais, sur ce que je pressentais, mais aussi sur les livres que je lisais. Certains arrivaient dans les valises de mon père quand il voyageait. D’autres, je les trouvais à la bibliothèque Jacques-Stephen-Alexis ou celle de l’Alliance française des Gonaïves, comme on trouve de l’eau dans un pays de soif. Je ne savais pas encore ce que tout cela deviendrait. Je savais seulement que les livres agrandissaient la chambre, la ville, le pays, la douleur, l’avenir.

La première fois qu’un écrivain haïtien m’a écrit, c’était Bonel Auguste. Il me remerciait d’avoir commenté Fas doub lanmò. Puis il y eut James Noël. Lui aussi avait lu quelque chose de moi. Lui aussi m’avait aperçu dans ce brouillard d’Internet où tant de jeunes voix se perdent avant même d’être entendues. Il m’écrivit cette phrase qui, pour moi, n’était pas un compliment, mais une permission : « Petit, tu es une plume à surveiller. » Depuis, il n’a cessé de me faire signe. Il m’a invité dans ses projets collectifs. J’ai été publié dans tous les numéros de sa revue IntranQu’illités. Puis il y eut cette grande aventure de l’Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, parue chez Points, sous sa direction, où mon nom s’est retrouvé à côté de tant de voix importantes. La première fois que je devais participer au Salon du livre de Montréal pour lire un texte, c’était encore grâce à une invitation de James. Il ne me mettait pas seulement sur une affiche. Il me glissait dans une ambiance, dans une circulation, dans une possibilité. Il ouvrait une porte et faisait mine de ne pas savoir qu’il venait d’accomplir quelque chose d’important.

C’est cela, aussi, James Noël. Pas seulement un poète qu’on admire de loin, avec les mots convenus de la reconnaissance officielle. Pas seulement une silhouette magnétique, une voix, une présence, un homme de scène, de revue, de livres, de feu et de rythme. James Noël est un passeur. Et le mot n’est pas ici décoratif. Il a cette manière rare de ne pas réduire la littérature à sa propre gloire. Il sait faire place. Il sait entendre. Il sait flairer. Il a l’instinct des voix, ce qui est plus difficile que d’avoir seulement du goût. Le goût peut être mondain, paresseux, calculateur. L’instinct, lui, vient d’une fidélité plus profonde à la langue, à la vie, à ce qui tremble dans les êtres.

Je ne suis pas naïf. Je sais que la littérature n’est pas un couvent. Je sais qu’il y existe des coudes, des silences organisés, des faveurs, des jalousies, des petites cruautés servies dans des verres propres. Je sais que les écrivains peuvent parfois se sourire en public et s’effacer en privé. Il y a des milieux où l’on aime moins les livres que les positions qu’ils permettent d’occuper. Mais jusqu’à présent, James Noël a été pour moi le contraire de cela. Un homme capable d’être heureux pour un autre. Ce n’est pas rien. Dans un monde où certains confondent la réussite d’un frère avec une menace personnelle, lui sait encore applaudir sans se diminuer. Il sait reconnaître le mérite sans demander d’abord à quelle chapelle il appartient. Il sait dire : celui-là, écoutez-le.

Quand je lui ai envoyé mon livre hors commerce paru chez Grasset, il l’a lu. De passage à Paris, il a tenu à me voir, à me féliciter, à me présenter à ses amis. Il avait cette joie presque enfantine des grands hommes qui n’ont pas besoin d’écraser pour exister. Il a repris les mots de toujours : « Ce mec est à surveiller. » Et récemment, il a écrit ceci : « J’ai eu le privilège de lire le roman C’était ça ou mourir de mon ami et compatriote Thélyson Orélien. Une lecture qui brasse et rebat les cartes du monde, de la migration, des frontières, de la langue. Une œuvre nécessaire à lire absolument. Déjà salué comme un phénomène au Canada. Sa route se poursuivra en France pour la rentrée littéraire. Sur la liste du Prix Méduse désormais. Bonne route l’ami. » Je cite ces mots non par vanité, mais parce qu’ils disent quelque chose de lui. James Noël n’encourage pas comme on distribue une monnaie de politesse. Il encourage comme on lance une torche.

Je l’appelle souvent « le merveilleux James ». Je pourrais l’appeler « Père Noël », mais il est encore trop jeune pour cela, et puis ce serait trop facile. James Noël n’est pas un personnage de calendrier. Il appartient plutôt à cette famille d’écrivains qui fabriquent leur propre légende sans jamais la mendier. Il a quelque chose de mythique : une figure qui dépasse l’anecdote, qui devient plus grande que sa biographie, non parce qu’elle s’invente, mais parce qu’elle condense une époque, une langue, une manière d’habiter le monde.

James Noël est né à Hinche, mais son œuvre ne se laisse pas enfermer dans un lieu. Elle part d’Haïti, elle y revient, elle la traverse, elle la porte, elle la secoue, mais elle ne se contente pas d’en être la carte postale tragique ou flamboyante. Chez lui, Haïti n’est pas un décor. C’est une source électrique. Une blessure qui chante. Une île qui déborde de ses frontières. Sa poésie a cette force des choses qui refusent de rester sages. Elle est charnelle, politique, amoureuse, insolente, tendre, parfois dangereuse. Elle peut parler des femmes, des murs, des migrations, du sang, de l’enfance, du désir, du désastre, mais elle ne donne jamais l’impression de commenter le monde depuis une chaise trop confortable. Elle entre dans la matière. Elle salit ses chaussures. Elle a du soleil dans les veines et du verre cassé dans la gorge.

Il faut lire James Noël parce qu’il ne pratique pas la poésie comme un exercice de décoration. Chez lui, le poème n’est pas une nappe blanche posée sur la table du malheur. C’est un couteau, une lampe, une peau, une rue, un tambour, une bouche. Il y a dans son écriture une liberté rare, une liberté qui ne consiste pas à faire n’importe quoi, mais à trouver la forme exacte du débordement. Il sait être lyrique sans devenir sucré. Il sait être grave sans devenir pesant. Il sait être frontal sans être pauvre. Il a cette manière d’emmener la langue française ailleurs, de lui faire perdre son costume de préfecture, de la rendre plus nerveuse, plus sensuelle, plus caribéenne, plus humaine. Il écrit comme on traverse une foule en feu avec un verre d’eau et un éclat de rire. Il faut aussi lire son roman Belle merveille, où James Noël déploie autrement sa puissance de langue, entre mémoire, désir, vertige et traversée du monde.

Cette année, la reconnaissance est venue avec éclat. James Noël a remporté le Prix Sirène Lapérouse 2026 pour Paons, puis le Prix Mallarmé 2026, l’une des grandes distinctions de la poésie francophone. Il faut s’en réjouir. Pas seulement parce qu’un poète haïtien est récompensé. Pas seulement parce qu’un frère reçoit enfin une lumière à la hauteur de son œuvre. Il faut s’en réjouir parce que ces prix rappellent une chose essentielle : la poésie n’est pas morte, elle respire encore dans les marges, dans les îles, dans les corps, dans les langues déplacées, dans les écrivains qui refusent de parler bas. Et quand un livre comme Paons est couronné, ce n’est pas seulement un auteur qu’on célèbre. C’est une certaine idée de la littérature : plus vaste que le marché, plus indocile que les classements, plus ancienne et plus neuve que les modes.

Je ne veux pas faire de James Noël une statue. Les statues finissent toujours par avoir froid. Je préfère parler de lui comme d’un vivant. Un vivant qui écrit, qui rassemble, qui risque, qui partage. Un vivant qui a compris que la littérature haïtienne n’a pas besoin d’être petite pour être fidèle à elle-même. Elle peut être locale et mondiale, intime et cosmique, blessée et souveraine. Elle peut venir d’une île et parler à tous les continents. James Noël fait partie de ceux qui l’ont prouvé, non par discours, mais par œuvre. Alors oui, James Noël, c’est un bon ! Dans la langue populaire, cette phrase a quelque chose de simple, presque modeste. Mais elle dit juste. Un bon, ce n’est pas seulement quelqu’un qui réussit. C’est quelqu’un qui tient. Quelqu’un qui ne trahit pas tout à fait l’enfant qu’il a été. Quelqu’un qui sait qu’un écrivain ne grandit jamais seul, et qu’il y a plus de noblesse à ouvrir une porte qu’à garder une clé dans sa poche. James Noël a ouvert des portes. Il continue d’en ouvrir. À nous maintenant d’entrer dans ses livres, d’y marcher lentement, d’y écouter ce qui bat. Car certains écrivains ne se lisent pas seulement pour être admirés. Ils se lisent pour agrandir notre propre manière d’être au monde.

Et si vous ne l’avez pas encore lu, commencez. Lisez-le sans attendre qu’un prix vous donne la permission. Lisez-le pour entendre ce que la poésie peut encore faire quand elle cesse d’être polie. Lisez-le pour comprendre qu’un paon, parfois, n’ouvre pas seulement sa roue pour se montrer, mais pour rappeler au monde qu’il existe encore des couleurs capables de défier la poussière.

Montréal-Ottawa

contact@thelysonorelien.com

Poète, romancier, chroniqueur et essayiste. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

Laisser un commentaire :

Service de presse (514) 336-3941 (poste 229) gabrielle.cauchy@dimedia.com contact@thelysonorelien.com