Le Blog de Thélyson Orélien

Réhumaniser le regard

Temps de lecture:5 minutes, 40 secondes

Il y a des époques où l’information ne nous éclaire plus seulement : elle nous brûle. Elle arrive par rafales, par alertes, par vidéos, par fragments de phrases, par cartes militaires, par bilans provisoires, par images qu’on voudrait oublier mais qui restent suspendues quelque part dans la mémoire. À force de voir le monde souffrir, nous finissons parfois par ne plus le regarder. Nous recevons les nouvelles de catastrophes comme nous recevons la météo : avec inquiétude, puis avec habitude. Et c’est peut-être là que commence le plus grand danger moral de notre temps.

Car il y a aujourd’hui quelque chose d’étrange dans notre manière d’habiter le monde. Nous ne sommes plus seulement confrontés aux événements : nous sommes assiégés par eux. Autrefois, les catastrophes semblaient avoir une géographie. Elles arrivaient quelque part. Elles portaient un nom lointain, une frontière, un accent, une date qu’on retenait mal. On disait : la guerre est là-bas. La famine est là-bas. Le tremblement, le carnage, l’exil, l’effondrement, c’est là-bas. Le loin permettait encore de garder vivante l’illusion d’une distance morale. On souffrait peut-être en pensée, mais on continuait à vivre comme si le malheur avait la délicatesse de rester chez les autres.

Ce temps-là est révolu.

La guerre n’est plus seulement là-bas. Elle est partout, diffuse, fragmentée, répétée. Elle a quitté les seuls champs de bataille pour entrer dans les nerfs du quotidien. Elle se déroule dans nos téléphones, dans le prix de l’essence, dans la cherté de la vie, dans le prix du billet d’avion, dans les courses qu’on repousse, dans les projets qu’on remet à plus tard, dans la peur vague qui accompagne désormais chaque conversation sur l’avenir. Elle passe aussi dans nos silences, ces silences nouveaux, épais, embarrassés, où chacun sent bien que quelque chose se dérègle, mais ne sait plus par quel bout nommer le malaise.

La guerre en Iran, comme toutes les guerres modernes, n’est pas seulement une affaire de missiles, de frontières, de chancelleries, de rapports de force ou de dissuasion militaire. Elle devient une onde qui traverse les économies, les familles, les routes de l’exil, les hôpitaux, les écoles, les cuisines pauvres et les conversations ordinaires. Des estimations évoquent un coût financier majeur pour les États-Unis, avec plus de 11 milliards de dollars dépensés dès les six premiers jours du conflit, et des évaluations médiatiques parlant ensuite d’un rythme pouvant atteindre environ un à deux milliards de dollars par jour selon les périodes et les sources.¹

Ces chiffres doivent toujours être maniés avec prudence, mais leur magnitude suffit à nous poser une question simple : que vaut une civilisation qui trouve rapidement l’argent de la guerre, mais hésite quand il faut nourrir, soigner, stabiliser, reconstruire et éviter que des peuples entiers soient condamnés au départ ?

Car le scandale n’est pas seulement dans la dépense militaire. Il est dans la comparaison. Pendant que des milliards peuvent être engloutis en quelques jours dans une guerre, des programmes d’aide sont coupés, suspendus, réduits, parfois brutalement. Les plus vulnérables paient alors deux fois : d’abord par les conséquences directes des conflits, ensuite par l’affaiblissement des secours qui auraient pu empêcher l’effondrement complet de leurs vies. Et lorsque ces vies s’effondrent, lorsque les maisons deviennent invivables, lorsque l’école ferme, lorsque l’économie locale se brise, lorsque l’insécurité devient quotidienne, les mêmes sociétés qui ont participé, directement ou indirectement, au désordre s’étonnent ensuite de voir des êtres humains chercher une sortie.

C’est ici qu’il faut réhumaniser le regard.

Réhumaniser le regard, ce n’est pas devenir naïf. Ce n’est pas dire que tous les pays doivent ouvrir leurs frontières sans limite, sans organisation, sans responsabilité, sans capacité d’accueil. Ce n’est pas nier les inquiétudes légitimes des populations qui craignent la pression sur le logement, les écoles, les hôpitaux, les salaires, la cohésion sociale ou les services publics. Ces inquiétudes existent. Elles méritent d’être entendues avec sérieux, non méprisées comme si elles étaient automatiquement indignes. Un humanisme lucide ne consiste pas à applaudir les migrations comme une fatalité heureuse ; il consiste d’abord à comprendre pourquoi tant de gens n’ont plus d’autre choix que de partir.

C’est là le point central. Les grands mouvements migratoires contemporains ne devraient pas être considérés comme un idéal. Personne ne devrait être obligé de quitter son pays parce que la guerre, la faim, la corruption, les gangs, les catastrophes ou les ingérences ont détruit l’horizon. Partir peut être une chance lorsqu’on choisit librement. Mais partir sous la menace, partir dans l’urgence, partir parce qu’on ne peut plus vivre chez soi, ce n’est pas une célébration : c’est un échec collectif et global. Une réussite politique serait précisément de réduire la nécessité de partir, plutôt que de gérer indéfiniment les départs.

Voilà une vérité que même les personnes opposées à l’ampleur actuelle des déplacements migratoires peuvent comprendre. Si l’on veut moins de départs forcés, il faut moins de guerres inutiles, moins de pays abandonnés à l’effondrement, moins de politiques internationales contradictoires, moins d’aides coupées au moment même où elles pourraient éviter des crises plus grandes. Il est incohérent de déplorer les flux migratoires illégaux tout en laissant prospérer les conditions qui les produisent. On ne peut pas traiter uniquement les conséquences en refusant de regarder les causes. On ne peut pas se contenter de renforcer les frontières si l’on contribue, par ailleurs, à rendre inhabitables les lieux d’où les gens viennent.

Simone Weil, dans L’Enracinement, parlait d’un « devoir envers l’être humain ». Cette idée devrait nous servir de boussole. Elle ne nous demande pas de supprimer toute frontière, ni d’abolir toute prudence politique. Elle nous demande quelque chose de plus profond : ne jamais oublier que derrière les chiffres, les débats, les catégories administratives et les slogans, il y a des êtres humains. Un migrant n’est pas d’abord un argument électoral. Il est souvent le résultat visible d’un désordre invisible. Il est parfois la conséquence vivante de décisions prises ailleurs, de guerres menées ailleurs, de systèmes économiques imposés ailleurs, de crises longtemps ignorées ailleurs.

Réhumaniser le regard, c’est donc refuser deux simplifications opposées. La première consiste à dire : ouvrons tout, accueillons tous, sans jamais parler des limites concrètes des sociétés d’accueil. La seconde consiste à dire : fermons tout, repoussons tous, comme si les humains déplacés étaient seuls responsables du malheur qui les pousse sur les routes. Entre ces deux paresses morales, il existe une voie plus exigeante : accueillir dignement quand il le faut, organiser sérieusement quand c’est nécessaire, mais surtout travailler politiquement à ce que les gens puissent vivre chez eux.

Cette voie-là demande du courage, car elle ne nourrit pas facilement les slogans. Elle ne transforme pas l’autre en menace absolue ni en symbole romantique. Elle oblige à tenir ensemble la compassion et la responsabilité, la dignité humaine et la capacité réelle des sociétés, l’accueil et la prévention, les frontières et le devoir moral. Elle oblige aussi à reconnaître que certains politiciens n’ont pas toujours intérêt à résoudre les problèmes. Ils préfèrent parfois entretenir la dualité : les uns contre les autres, les ouverts contre les fermés, les bons contre les méchants, les généreux contre les inquiets. Cette opposition permanente rapporte des votes. Elle crée des camps. Elle remplace la solution par la colère.

Mais la politique devrait être autre chose que l’organisation rentable de nos peurs. Elle devrait chercher à diminuer les tragédies, non à les exploiter. Elle devrait empêcher les départs forcés, non seulement les commenter. Elle devrait investir dans la paix, dans la stabilité, dans le développement réel, dans les institutions solides, dans l’aide intelligente, dans les accords humains, plutôt que de fabriquer des crises puis de transformer les victimes en problème électoral.

Réhumaniser le regard, finalement, c’est regarder le migrant sans oublier le citoyen inquiet, et regarder le citoyen inquiet sans oublier le migrant en danger. C’est refuser de choisir entre la naïveté et la dureté. C’est dire qu’un monde juste n’est pas celui où tout le monde part, mais celui où chacun peut rester, s’il le souhaite, dans un pays vivable.

Et peut-être que notre époque n’a pas seulement besoin de débats sur les frontières. Elle a besoin d’une politique qui rende les départs moins nécessaires, les vies moins précaires, les guerres moins rentables et les regards moins froids. Car derrière chaque frontière fermée, il y a parfois quelqu’un qui frappe doucement, non pour envahir le monde, mais pour continuer à y vivre. Et derrière chaque société inquiète, il y a aussi une demande légitime : que le monde cesse enfin de produire des exils qu’on lui demande ensuite de gérer seule.

C’est pourquoi il faut dépasser la réaction fragmentée et promouvoir une approche globale, concertée, honnête et multilatérale. Les pays qui se disent riches ne peuvent pas se contenter de gérer les conséquences des crises en aval ; ils doivent accepter de s’attaquer ensemble aux causes profondes, à la source. Cela suppose d’améliorer réellement le niveau de vie partout où la misère pousse au départ, de garantir les droits fondamentaux de chaque citoyen, de soutenir des institutions solides, de respecter la souveraineté des peuples et de regarder chaque pays non comme un élève, un fardeau ou un réservoir de problèmes, mais comme un égal dont il faut comprendre les réalités, les blessures et les défis.

Réhumaniser le regard, au fond, c’est cela : bâtir un monde où l’on n’aide pas les autres par pitié, mais par justice ; non pour les dominer, mais pour que chacun puisse enfin vivre debout chez lui.

____________________________

¹ Reuters a rapporté une estimation d’au moins 11,3 milliards de dollars pour les six premiers jours du conflit, tandis que d’autres médias ont ensuite évoqué des coûts quotidiens pouvant atteindre environ un à deux milliards de dollars selon les phases de la guerre.


En savoir plus sur Le Blog de Thélyson Orélien

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

contact@thelysonorelien.com

Poète, romancier, chroniqueur et critique. Passionné par l'écriture, j'explore à travers ce blog divers sujets allant des chroniques et réflexions aux fictions et essais. Mon objectif est de partager des perspectives nouvelles, d'analyser des enjeux contemporains et de stimuler la pensée critique. (Photo : François Couture)

Laisser un commentaire

Service de presse (514) 336-3941 (poste 229) gabrielle.cauchy@dimedia.com contact@thelysonorelien.com

    En savoir plus sur Le Blog de Thélyson Orélien

    Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

    Poursuivre la lecture