
Le grand drame d’Haïti
Temps de lecture : 7 minutesLettre à mon ami Cazo
Mon cher Cazo,
Je te le dis tout de suite, pour qu’on soit clairs entre nous : la politique, ça ne m’intéresse pas. Enfin, ça ne m’a jamais vraiment intéressé, et je me demande même si ça m’a déjà réellement passionné un jour. Je n’ai aucune envie de brandir un drapeau, pas la patience de prendre la défense d’un parti, et encore moins le goût de courir après ces grands messieurs qui changent d’avis comme de chemise, pendant que le pays s’enfonce toujours plus. Je ne postule pour rien, à part peut-être un peu de tranquillité d’esprit, et vu comment ça va, c’est déjà un sacré défi. Mais même si on n’aime pas la politique, ça ne veut pas dire qu’on doit fermer les yeux. On peut très bien ne pas vouloir participer à la fête, mais quand même entendre le bruit des tambours. On peut rester à l’écart des estrades, des micros, des réunions où on discute du peuple devant nos verres d’eau, et malgré tout, voir que le pays se vide de son énergie, tandis que ceux qui se disent dirigeants ont l’air grave de médecins qui ne sauraient plus où est le patient.
Haïti, Cazo, je n’y vais plus. Physiquement, ça fait des années que je n’y suis plus. Je ne me promène plus dans ses rues, je ne traverse plus ses marchés, je ne sens plus sa poussière. Je ne me fais plus surprendre par ses orages soudains, ses coups de chaud de la mi-journée, ses matins bruyants avec les klaxons, les prières, les radios, les vendeurs et les bruits de couloir. Mais Haïti, c’est comme une mère biologique. Le Québec, lui, est devenu une mère adoptive. Et une mère biologique, même si on ne peut plus la voir, même si elle est malade, même si elle nous a fait peur, même si elle nous a blessé sans le vouloir, ça reste ancré en nous, comme une vieille mélodie. On peut prendre de la distance, mais on ne peut pas l’enlever complètement de son cœur. C’est pour ça que je peux dire que la politique ne m’intéresse pas, tout en parlant de ce qui se passe là-bas. Il n’y a pas de contradiction. C’est peut-être même la seule façon honnête d’être, quand on ne veut pas mentir par nationalisme, ni applaudir par peur, ni critiquer juste pour le plaisir. Parler d’Haïti aujourd’hui, ce n’est plus faire de la politique. C’est comme lire un roman noir, un drame social, une pièce de théâtre absurde, ou un rapport qui interroge le sens de tout ça. C’est raconter l’histoire d’un pays qui a tout pour être un thriller, sauf que les victimes sont vraies, les morts ne reviennent pas à la fin du film, et ceux qui écrivent le scénario, eux, continuent de faire des discours.
Tu as peut-être vu, comme moi, ce que l’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, a déclaré. En gros, il a dit que le souci, c’est la façon dont le pays est géré, parce qu’Haïti a tout pour réussir. Cette phrase, il faut la prendre au sérieux. Elle a l’air simple, mais elle cache une vérité qui claque, sans bruit, sans chichis. Elle dit ce que tout le monde sait, ce que beaucoup disent à voix basse, mais que peu de gens veulent vraiment entendre en face : l’échec d’Haïti n’est pas inévitable. Ce n’est pas une malédiction envoyée par un dieu distrait sur une si belle île. Ce n’est pas seulement la faute de l’étranger, ce mot facile qu’on sort chaque fois qu’il faut éviter de regarder nos propres responsabilités. Au fond du problème, il y a un effondrement bien organisé, maintenu, défendu, et parfois même géré avec une sorte de fausse compétence.
Ce qui est incroyable avec Haïti, c’est que personne n’est jamais tenu pour responsable. Le pays est en flammes, mais personne n’a mis le feu. Les structures s’écroulent, mais personne n’a enlevé les piliers. Les gangs progressent, mais personne ne leur a ouvert le chemin. Les élections ne se font pas, mais personne n’aurait d’intérêt à ce qu’elles n’aient pas lieu. L’État s’évanouit, mais tout le monde continue de parler comme s’il était juste en réunion. Les leaders passent leur temps à chercher des solutions à l’extérieur, auprès de ces fameux « amis d’Haïti », un peu comme des enfants qui auraient tout cassé dans la maison et attendraient que les voisins viennent faire le ménage. Cette expression, « les amis d’Haïti », a quelque chose de candide, voire de ridicule, si la situation n’était pas si dramatique. À force de considérer tout le monde comme un ami, on en oublie qu’un ami ne peut pas gérer un pays à la place de ses dirigeants. Un diplomate n’est pas un État. Une ambassade n’est pas une administration locale. Un communiqué international ne remplace pas une école, et une sanction étrangère n’est pas la justice du pays. Les « amis d’Haïti » peuvent aider, donner de l’argent, donner des conseils, critiquer, s’énerver, envoyer des délégations, sortir des rapports, promettre des sommes énormes, organiser des discussions, prendre la pose devant les drapeaux. Mais ils ne peuvent pas prendre la place éternellement d’une élite dirigeante qui se regarde dans le reflet du chaos en demandant toujours : « Mais qui a fait ça ? »
Le plus grand thriller haïtien, Cazo, ce n’est pas une histoire qu’un écrivain va inventer un jour. Il est déjà en train de se dérouler. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le pays est comme en pause, hors du temps. Plus de président élu. Plus de sénateurs. Plus de maires élus. Plus de personnes qui représentent vraiment le peuple après un vote. On a des premiers ministres désignés, des pouvoirs temporaires, des comités, des périodes de transition, des promesses de scrutin, des dates annoncées et puis englouties par le manque de sécurité. On nomme des gens pour organiser des élections qui ne viennent jamais. Et après, on dit qu’il y a trop de dangers pour les tenir. Pendant ce temps, l’insécurité, elle, s’exprime tous les jours. Elle vote avec des armes. Elle vote avec des barrages. Elle vote avec des rapts. Elle vote avec le silence des familles. Elle vote avec les routes coupées, les écoles vides, les maisons abandonnées. Alors, il faut se poser la question que tout bon roman policier finirait par poser : à qui tout ça profite-t-il ? À qui profite le crime ? Qui tire avantage du fait qu’il est impossible d’élire durablement ? À qui ça sert, un pays sans dirigeant choisi par le peuple, sans vraie surveillance, sans personne pour rendre des comptes ? Qui gagne à cette période de transition sans fin, où le temporaire est devenu permanent, où la salle d’attente est le nouveau palais national ? Pas besoin d’être un adepte des théories du complot pour voir qu’un désordre qui dure finit toujours par arranger quelqu’un. Le malheur, dans certains pays, ce n’est pas seulement un problème. Ça devient une façon de faire de l’argent. Une stratégie. Une profession.
L’ambassadeur canadien a aussi évoqué, d’après ce qu’on a rapporté, comment la justice gère les rapports de l’UCREF (l’Unité Centrale de Renseignements Financiers) et de l’ULCC (l’Unité de Lutte Contre la Corruption). Encore une fois, c’est presque une histoire. Des organismes font des rapports. Ces rapports sont sérieux. Ils sont là. Ils circulent. Ils parlent de choses précises, de façons d’agir, de doutes, de systèmes. Mais à la fin, il y a très peu de condamnations. C’est comme si la justice en Haïti était une grande rivière qui recevait des dossiers très lourds, mais qui les faisait disparaître dans ses eaux troubles. On alerte, on cherche, on réunit les preuves, puis le dossier entre dans une pièce où la lumière est éteinte. Il en ressort parfois juste un petit bruit, mais rarement une vraie décision. C’est ça, le vrai drame d’Haïti : un pays où l’on sait énormément de choses, mais où on punit très rarement. Un pays où la vérité est comme un taxi partagé : tout le monde y monte, tout le monde la connaît, mais personne ne veut vraiment assumer les conséquences. On sait que la corruption est là. On sait que les gangs ne sortent pas de nulle part. On sait qu’ils ont des armes, des gens pour les protéger, des financiers, et des intérêts. On sait que l’élite politique et économique n’est pas toujours étrangère à cette catastrophe. On sait que certains se servent de la violence pour des raisons électorales, commerciales, territoriales, ou même pour gérer des choses. Mais savoir, ça ne suffit pas. Dans un pays où il n’y a pas de conséquences, la vérité finit par n’être qu’un bruit de plus. Et pourtant, Cazo, Haïti a tout pour s’en sortir. Cette phrase, qui pourrait paraître un peu simplette si elle venait d’un optimiste usé, devient effrayante quand on voit la réalité. Haïti a une histoire gigantesque, une culture, une jeunesse pleine d’énergie, une diaspora qui bouge, une richesse littéraire et musicale, une mémoire, une intelligence collective, une capacité à survivre qui frôle l’insolence. Ce pays a enseigné au monde des choses que le monde a parfois préféré ignorer. Il a vu naître des poètes, des peintres, des penseurs, des artisans, des gens qui travaillent dur, des mères qui tiennent bon face à l’impossible, des enfants qui arrivent à rire au milieu des décombres. Haïti ne manque pas de talents. Ce qui lui manque, c’est la responsabilité de ceux qui la dirigent.
Voilà pourquoi la déclaration de l’ambassadeur est si juste, sans avoir besoin de crier. Il n’est pas question de dire que les étrangers sont sans reproche. L’histoire d’Haïti est bien trop chargée, trop marquée par les interventions, les dettes, les occupations, les fausses promesses internationales, pour se contenter d’une histoire aussi simple. Mais il ne faut pas non plus faire de l’étranger la justification constante de ceux qui, de l’intérieur, ont transformé l’État en un jeu de chaises musicales et la misère du peuple en simple décor pour leurs discussions. Le colonialisme, la dette, les ingérences, les intérêts d’autres pays, tout ça explique beaucoup. Mais ça n’excuse pas tout. Ça ne justifie pas qu’une élite dirigeante passe son temps à demander de l’aide tout en détruisant ce qui permettrait de se relever. Ce pays ressemble aujourd’hui à un grand polar dont chaque partie serait écrite par quelqu’un d’autre, mais qui aurait toujours la même conclusion : le peuple trinque. Les hommes politiques changent. Les diplomates donnent leur avis. Les experts analysent. Les chefs de gangs font la loi. Les familles s’enfuient. Les enfants ne vont plus à l’école. Les malades n’ont plus d’hôpital. Les morts, parfois, ne trouvent même plus le repos. Et pendant ce temps, on continue d’organiser des réunions, de faire des annonces, de parler de transitions, de créer des comités, de faire des promesses, de dessiner des plans. Haïti n’est plus seulement dirigée par le vide. Elle est dirigée par le report.
Je t’écris donc, mon cher Cazo, non pas pour parler de politique, mais pour dire non à cette pièce de théâtre tragique où tout le monde se décharge de ses responsabilités dans le désordre du pays. Je veux juste pouvoir dire qu’on peut aimer une mère, même sans la voir parfaite. Qu’on peut se soucier d’Haïti sans servir de marchepied à ses dirigeants. Qu’on peut respecter son peuple sans couvrir ceux qui, au nom de ce peuple, sont irresponsables. Qu’on peut pleurer un pays sans applaudir ceux qui profitent du malheur. La politique, Cazo, ça ne m’intéresse pas. Mais le sort des gens, oui, ça m’intéresse. La dignité, ça m’intéresse. La justice, ça m’intéresse. Les mensonges, ça me fatigue. Et Haïti, avec tout ce qu’elle traverse, ce n’est plus juste une affaire haïtienne. C’est devenu une question pour le monde entier : combien de temps peut-on appeler ‘transition’ un chaos organisé ? Combien de temps peut-on appeler ‘dirigeants’ des gens qui ne gèrent rien, à part peut-être leur propre intérêt ? Combien de temps peut-on demander aux étrangers de réparer une maison, alors que les propriétaires vendent les fenêtres, arrachent les portes et accusent ensuite le vent ? Voilà, mon ami. Je ne fais pas de politique. J’écris juste en voyant un pays qui ressemble trop à un thriller sans générique de fin pour qu’on laisse les méchants être les seuls à raconter l’histoire.
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