Il y a des Noëls qui tombent du ciel, et d’autres qui montent du sol… Au Québec, Noël descend doucement, comme une neige qui a pris son temps pour apprendre à tomber droit. Les rues s’éclairent sans empressement, les vitrines se parent d’une pudeur lumineuse, les maisons respirent une chaleur tranquille. Même le silence semble participer à la fête. Ici, Noël n’est pas une explosion : c’est une installation. On ne l’annonce pas, on l’habite.
Il y a, dans cette manière de vivre Noël, quelque chose de profondément rassurant. Une normalité presque insolente. Le fait qu’on puisse sortir le soir, rentrer tard, marcher sans s’expliquer, regarder les gens dans les yeux sans calculer la suite. Une liberté si évidente qu’elle ne se remarque plus. Et pourtant.
Je pense souvent à Noël en Haïti. Pas celui des cartes postales, ni celui des discours. Le vrai. Celui qui se vit la nuit. La nuit de Noël n’est pas une veille : c’est un sommet. La plus belle nuit de l’année. On ne dort pas, on veille le pays. Les rues vivent, les voix montent, les pas se croisent. La nuit devient un territoire commun. Elle appartient à tout le monde.
Mon père me racontait cela. Je n’étais pas encore né lorsqu’il prenait l’autobus au milieu de la nuit pour arriver à Port-au-Prince à l’aube. À l’époque de la dictature, quand la nuit n’était jamais tout à fait innocente. Il fallait savoir regarder, et surtout ne pas trop regarder.
Une fois, m’a-t-il dit, il a failli être arrêté, expédié à Fort-Dimanche (ce nom qui glaçait le sang, prison politique du régime, lieu de torture et de disparitions) simplement parce qu’il avait fixé un haut gradé militaire dans les yeux, non loin du Palais national. Un regard de trop. Une seconde de vérité mal placée.
Cette nuit-là, il a compris que la liberté se mesure parfois à la durée d’un regard.
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Quand je suis arrivé au Québec, j’ai découvert quelque chose de déroutant : on pouvait fixer les gens dans les yeux et se dire quatre vérités, on pouvait sortir la nuit. Pas seulement la nuit de Noël. Toutes les nuits. Sans excuse. Sans raison. Sans prière préalable. La nuit n’était pas un piège, elle était un prolongement du jour. Une continuité tranquille.
C’était un luxe. Un Noël à l’année.
Ici, on peut marcher après minuit comme on marche à midi. On peut prendre l’autobus sans calculer les risques. On peut traverser la ville sans se demander qui contrôle quoi. On peut rentrer chez soi avec une fatigue ordinaire, celle du travail ou des pensées, pas celle de la survie.
Et c’est peut-être cela, le vrai miracle de Noël au Québec : cette stabilité discrète. Ce pays qui n’a pas besoin de rappeler chaque jour qu’il tient debout. Il tient. Voilà tout.
Aujourd’hui encore, au moment même où j’écris cette chronique, sortir des Gonaïves (ou de n’importe quel coin du pays) pour aller à Port-au-Prince est l’un des plus grands risques que l’on puisse prendre, de jour comme de nuit.
Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas une exagération. C’est une donnée. Les gangs bloquent la capitale à tous les points d’entrée. Ils ont remplacé les frontières par des barrages, l’État par des armes, la loi par l’humeur du jour.
Soit on paie pour passer.
Soit on tombe sur un refus.
Et s’ils ne sont pas contents, le scénario varie : balles ou enlèvement. Cela dépend, dit-on là-bas avec une ironie fatiguée, de la drogue qu’ils ont prise la veille.
Pendant ce temps, ceux qui sont censés sécuriser et stabiliser le pays (neuf présidents érigés en conseil présidentiel, prouesse institutionnelle digne d’un casse-tête mal monté) dirigent encerclés, enfermés, assiégés à l’intérieur même de ce qu’ils prétendent gouverner. Le pouvoir est captif. Le territoire aussi.
La nuit, en Haïti, n’est plus un espace commun. Elle est fragmentée, confisquée, dangereuse. Même Noël a perdu son droit de cité nocturne.
Et c’est là que le contraste devient vertigineux.
Au Québec, Noël est presque banal. On chiale sur la neige, sur le stationnement, sur les cadeaux à acheter, sur la dinde trop sèche. On râle, mais on râle en paix. On se plaint dans un pays qui fonctionne suffisamment pour que la plainte soit un loisir.
Certains y verront la preuve tranquille d’un peuple qui se gouverne sans bruit. D’autres reconnaîtront cette capacité rare à bâtir une maison collective solide, sans slogans tapageurs. Un pays qui ne crie pas seulement sa souveraineté, mais qui la pratique au quotidien, dans les détails : les routes déneigées, les autobus qui passent, les rues éclairées, les nuits accessibles.
C’est peut-être cela, le génie discret d’ici : avoir compris que la liberté n’est pas seulement une grande idée, mais une somme de petites sécurités.
Pouvoir sortir la nuit.
Pouvoir rentrer vivant.
Pouvoir fêter Noël sans calculer les angles morts.
Au Québec, Noël ne se vit pas dans l’excès, mais dans la continuité. Il n’est pas une parenthèse enchantée au milieu de la peur. Il est un moment parmi d’autres, inscrit dans une normalité stable. Et cette normalité, pour qui vient d’un pays où la nuit est devenue un territoire hostile, est un privilège immense.
Je repense souvent à mon père, à ce regard de trop, à cette seconde qui aurait pu changer toute une vie. Et je regarde à mon tour, mon fils grandir ici, sortir avec moi le soir, rire sans stratégie, rentrer sans avoir à expliquer pourquoi nous sommes encore là. Je me dis que Noël, finalement, ce n’est pas seulement une fête.
C’est un droit.
Un droit de circuler.
Un droit de regarder.
Un droit de vivre la nuit sans qu’elle vous réclame un tribut.
Au Québec, ce droit est si bien installé qu’on oublie de le nommer. En Haïti, son absence hurle dans chaque silence après le coucher du soleil.
Et dans les détails, toujours dans les détails, se révèle ce que vaut un pays.
Noël, ici, n’est pas un miracle.
C’est une habitude.
Et parfois, la plus belle victoire d’un peuple, c’est d’avoir transformé le miracle en routine.
Alors, en ce pays où l’on peut encore sortir le soir sans prier, regarder sans craindre, rentrer sans se justifier, Noël n’est pas seulement une date sur le calendrier. C’est une respiration collective. Une promesse tenue. Une nuit qui ne demande rien en échange, sinon d’être vécue.
À celles et ceux qui allument une lumière derrière une fenêtre, qui marchent sans peur sur un trottoir gelé, qui rentrent tard avec les mains vides mais le cœur plein, je souhaite un Noël simple et entier.
Un Noël qui ressemble à ce pays quand il est à la hauteur de lui-même : calme, vivant, et ouvert jusqu’au bout de la nuit.
Joyeux Noël !
——
PS: cette chronique fait partie de la série « Le pays dans les détails ».
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