Il y a quelque chose d’un peu étrange, presque ironique, dans la vie d’un écrivain quand le livre quitte enfin la table de travail pour aller vers le monde. Pendant un long temps, on écrit dans une forme de silence. On écrit souvent sans garantie, sans promesse, sans certitude. On écrit sans savoir si un jour quelqu’un voudra de ce manuscrit. On écrit parfois contre la fatigue, contre les doutes, contre les factures, contre la peur intime d’avoir consacré tant d’heures à quelque chose qui ne trouvera peut-être jamais sa place. Et puis, un matin, le livre existe. Il a une couverture, une date de parution, des pages qu’on peut tenir dans les mains.
C’était ça ou mourir est paru chez Boréal le 10 mars 2026, porté par la voix de Jonas Dorléon, personnage jeté sur les routes de l’exil. Je crois que c’est à ce moment-là qu’on comprend que l’écriture n’était pas seulement une solitude : c’était aussi, sans qu’on le sache, une attente. Une très longue attente.
Quand on est dans la fabrication d’un livre, on ne voit presque rien. On avance phrase par phrase, page par page, comme quelqu’un qui bâtit une maison de nuit avec une petite lampe frontale. On connaît la fatigue du doute, les reprises, les coupures, les pages qu’on croyait sublimes à minuit et qu’on trouve soudain ridicules à huit heures du matin. On apprend à être son propre juge, son propre ouvrier, son propre saboteur. Et malgré tout cela, on continue. Non parce qu’on est sûr d’arriver quelque part, mais parce qu’au fond on ne sait pas faire autrement. Certains font du jogging, d’autres jouent au hockey, au football, au domino, au basketball, d’autres se disputent sur Internet; moi, manifestement, j’écris. C’est ma manière plus ou moins élégante de survivre au vacarme du monde.
Alors oui, quand arrivent les reportages, les médias, les articles, les appels, les entrevues, les regards, il y a de quoi être un peu sonné. Je ne dis pas cela par fausse modestie. Je le dis parce que c’est vrai. On peut passer des années à chercher la phrase juste, à parler à voix basse avec ses personnages, et se retrouver brusquement devant un micro comme un élève surpris au tableau. Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le métier : on devient parfois visible précisément parce qu’on a longtemps accepté d’être invisible.
Ces derniers jours, en m’entendant à la radio ou en me voyant à la télévision, j’ai eu l’étrange impression de rencontrer un autre homme. Je le reconnaissais un peu, mais pas totalement. Je voyais quelqu’un qui devait parler de son livre avec assurance, alors qu’au fond de lui il était encore celui qui doute, celui qui rature, celui qui se demande si tout cela n’est pas un malentendu heureux. Moi qui passe tant de temps à écrire, moi qui participe volontiers aux ateliers de lecture et d’écriture, aux débats, aux conversations sur les livres et sur le monde, je me suis retrouvé parfois dans un silence que je ne m’expliquais pas moi-même. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était peut-être, au contraire, trop de conscience. Trop de gravité soudain. Trop de reconnaissance aussi.
Parce qu’il faut le dire simplement : être publié est déjà une chance. Voir ensuite le livre susciter une attention réelle, c’est une autre secousse. Et comprendre qu’il voyage plus loin que soi, qu’il attire l’intérêt au-delà de ce qu’on avait imaginé, cela oblige à une forme de retenue. Pas une retenue timide, non. Une retenue humaine. Celle qui rappelle qu’un écrivain n’est jamais plus grand que son travail, et que son travail lui-même ne lui appartient plus tout à fait quand les lecteurs s’en emparent.
Je pense souvent à cela : on écrit seul, mais le livre, lui, n’a pas vocation à rester seul. Il part. Il circule. Il trouve des yeux, des mains, des sensibilités, des interprétations. Il rencontre des inconnus. Il devient parfois plus courageux que son auteur. C’était ça ou mourir a d’ailleurs été lancé au Québec et relayé rapidement dans les circuits de librairies et de plateformes de lecture, ce qui signifie très concrètement qu’il est sorti de ma chambre mentale pour entrer dans la vraie vie, et son élan dépasse déjà largement ce premier horizon, porté par un véritable engouement international qui lui ouvre d’autres langues, d’autres territoires et d’autres lecteurs.
Le plus bouleversant, dans tout cela, ce n’est pas seulement la visibilité. C’est le décalage entre la durée du travail et la rapidité de l’exposition. On peut mettre des années à écrire un livre, et il suffit de quelques jours pour qu’il commence à vous précéder dans les conversations. Soudain, des gens parlent de lui. Soudain, des lecteurs l’ouvrent. Soudain, des journalistes vous posent des questions auxquelles vous n’aviez pas pensé répondre, parce qu’au moment d’écrire vous n’étiez pas en train de bâtir une stratégie : vous étiez en train de chercher une vérité humaine, une respiration, une nécessité.
J’avoue qu’il y a là-dedans quelque chose d’assez singulier. Le romancier passe des années à inventer des répliques brillantes pour ses personnages, puis, quand vient son tour de parler, il cherche ses mots comme un homme qui a oublié où il a mis ses lunettes alors qu’elles sont sur son nez. C’est une humiliation douce, utile, presque pédagogique. Elle remet les choses à leur place. Elle vous rappelle qu’avoir écrit un livre ne vous transforme pas magiquement en animal de plateau. On peut être à l’aise dans une phrase et maladroit devant une caméra. On peut savoir écrire le tremblement d’un personnage et perdre un peu sa propre voix au moment de répondre à une question simple. Cela aussi fait partie du métier, et peut-être même de sa beauté.
Mais j’apprends vite. C’est sans doute l’une des rares choses que je peux dire sans rougir. J’apprends vite, parce que j’ai dû apprendre vite toute ma vie. Alors je vais m’appliquer. Non pour jouer un rôle, non pour enfiler un costume trop large de “grand écrivain” – cette expression me fait toujours un peu peur, comme un habit taillé pour un autre – mais pour être à la hauteur de ce que le livre appelle maintenant. Il faut que je trouve une voix plus juste, non pour moi seul, mais pour le texte, pour les lecteurs, pour ceux qui l’ont accompagné et qui méritent une parole claire, vivante, sans prétention.
Je ne veux décevoir ni par excès d’assurance ni par fausse modestie. L’une sonne creux. L’autre finit par mentir. J’aimerais simplement trouver la bonne posture : celle d’un homme qui sait ce qu’il doit au travail, à la patience, aux siens, aux éditeurs, aux lecteurs, et même à ses propres peurs. Car il faut remercier aussi ses peurs : elles empêchent de devenir insupportable. Elles vous gardent du ridicule triomphant. Elles vous rappellent qu’un livre, même accueilli avec chaleur, doit continuer à mériter son chemin.
Au fond, je crois que cette période m’enseigne une leçon simple. Écrire, ce n’est pas seulement fabriquer des pages. C’est aussi apprendre, un jour, à les laisser vivre hors de soi. Accepter que le silence du bureau soit relayé par le bruit du monde. Accepter qu’on vous questionne sur ce que vous aviez d’abord confié à une feuille blanche. Accepter d’être un peu maladroit au début. Accepter d’avoir la gorge serrée. Accepter même d’être ému sans trop savoir comment le cacher, surtout quand on a passé tant de temps à faire semblant d’être seulement un homme de travail.
Je regarde donc tout cela avec gratitude, avec étonnement, et avec un sourire que j’essaie de garder debout. Un sourire sans arrogance. Un sourire de survivant du manuscrit. Parce qu’avant les entrevues, les articles, les reportages et le reste, il y a eu les nuits. Il y a eu les jours sans certitude. Il y a eu ces heures où personne ne vous attendait, sauf peut-être une phrase encore informe. Et c’est pourquoi je reçois ce qui arrive non comme un dû, mais comme une grâce mêlée de responsabilité.
Le livre existe désormais dans le regard des autres. À moi maintenant de grandir un peu avec lui. De délier ma langue. D’habiter la parole comme j’ai habité la page. Et de le faire sans oublier d’où viennent les livres : non du bruit, mais du travail; non du prestige, mais de l’obstination; non de la pose, mais d’une nécessité intérieure.
Le reste, les caméras, les micros, les articles, les lumières, tout cela passe. La littérature, elle, reste seulement si elle garde quelque chose d’humain. C’est cette part-là que je veux défendre. Avec mes hésitations encore, avec mon humour aussi, avec ma reconnaissance surtout. Car, pour dire vrai, après de longues saisons d’écriture presque silencieuse, se retrouver soudain au milieu du vacarme est une drôle de récompense : on a passé sa vie à chercher sa voix, et voilà que, maintenant, il faut aussi apprendre à s’en servir.
_____________________________C’était ça ou mourir
Lancement le 20 mars 2026
Librairie Un livre à soi, à 18h30
1575 Avenue Laurier Est, Montréal, QC H2J 1J1
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
En savoir plus sur Le Blog de Thélyson Orélien
Subscribe to get the latest posts sent to your email.


