Bò Cathédrale « aux abords de la Cathédrale »
Il reste du bas de Port-au-Prince une douleur qui ne tient plus dans les cartes, ni dans les chiffres, ni même dans les rapports alarmistes des organisations internationales. Ce qui reste, c’est une plaie ouverte, à ciel ouvert, une ville vidée de ses battements humains, comme si on lui avait arraché le cœur sans anesthésie. En regardant aujourd’hui le bas de la ville, on ne voit pas seulement des maisons détruites, des rues désertes ou des murs criblés d’impacts : on voit une civilisation urbaine en ruine, une mémoire collective chassée à coups de fusils automatiques.
La violence des gangs n’a pas simplement déplacé des populations, elle a déplacé le sens même de la ville. Un séisme de forte magnitude détruit en quelques secondes ; la violence armée, elle, détruit chaque jour, méthodiquement, avec préméditation, jusqu’à ce que la vie elle-même renonce à rester. Ici, la catastrophe ne s’est pas arrêtée après la secousse : elle s’est organisée, armée, enracinée.
Le bas de Port-au-Prince, autrefois bruyant, vivant, désordonné mais habité, est devenu un territoire fantôme. Les maisons sont pillées, incendiées, occupées puis abandonnées comme des carcasses inutiles. Les rues où circulaient des marchandes, des enfants, des travailleurs pressés ne résonnent plus que du silence ou des rafales lointaines.
Les habitants ont fui en masse, laissant derrière eux leurs meubles, leurs souvenirs, parfois même les corps de proches qu’on n’a pas pu enterrer dignement. Ce déplacement interne est massif, brutal, et pourtant banalisé. On parle de chiffres, de milliers, de centaines de milliers de déplacés, mais on oublie que chaque fuite est une histoire de panique, de choix impossible, de portes claquées à la hâte. Ce ne sont pas des migrants abstraits : ce sont des voisins, des commerçants, des écoliers, des vieillards qui dormaient depuis trente ans dans la même chambre.




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Et au milieu de ce désert humain se dresse encore, blessée, la Cathédrale. Bò Cathédrale, ce n’est pas qu’un lieu géographique : c’est un monde en soi, une économie parallèle, un théâtre permanent de la débrouille haïtienne. Là, on achetait de tout. Pas toujours du bon, mais toujours quelque chose.
Une télévision à bas prix, par exemple : tu la branches une fois rentré chez toi, plein d’espoir, et tu découvres à l’intérieur non pas des circuits, mais des papiers, des briques, du vide bien emballé. Bò Cathédrale, c’était l’art du faux assumé, presque institutionnalisé. On y trouvait de faux médicaments, de faux diplômes, de faux actes de naissance, et même (comble du cynisme) de faux actes de décès. Mourir sur papier était parfois plus facile que vivre réellement.
Il y avait aussi les métiers de l’ombre : « le médecin bò Cathédrale », qui portait une blouse trop blanche pour être honnête, « l’avocat bò Cathédrale », qui promettait la liberté avec des mots juridiques mal appris, le notaire improvisé, le pasteur sans Évangile, le guérisseur sans remède. Tout cela formait un écosystème fragile mais fonctionnel, une réponse tordue à l’absence de l’État. Ce n’était pas la morale qui gouvernait ces lieux, mais la nécessité. On y allait parce qu’on n’avait pas d’autre choix, parce que les institutions officielles étaient trop chères, trop loin, trop lentes ou déjà mortes.
Aujourd’hui, même ce monde-là est détruit. Bò Cathédrale n’est plus un lieu de commerce douteux ni vivant : c’est un champ de ruines, contrôlé, traversé par la peur. Les gangs ont terminé le travail de ruine que le tremblement de terre de 2010 n’avait pas complètement accompli. Là où la terre avait tremblé, ils ont achevé la destruction avec des armes. Là où les murs tenaient encore debout, ils ont incendié. Là où les gens résistaient, ils ont menacé, violé, tué. La violence armée est plus catastrophique qu’un tremblement de terre parce qu’elle s’attaque non seulement aux bâtiments, mais à la confiance, au lien social, à la possibilité même de revenir.
Pendant ce temps, en haut de la ville, ailleurs, loin du bas abandonné, le pouvoir s’est déplacé. Haïti a aujourd’hui neuf personnes censées former un Conseil présidentiel, un Premier ministre, des ministres, mais aucun d’eux ne travaille réellement au cœur de la capitale meurtrie. Tous ont fui le centre-ville. Leurs bureaux sont installés dans les hauteurs, dans des villas protégées, des hôtels luxueux, des zones sécurisées. Le pays est gouverné depuis les collines, pendant que la plaine brûle. Cette fuite n’est pas seulement géographique : elle est morale. Elle dit clairement qui mérite protection et qui peut être sacrifié.
Il y a quelque chose d’insupportable dans cette image : une capitale éventrée, vidée de ses habitants, pendant que ceux qui parlent au nom de l’État vivent à l’abri, loin du bruit des balles, loin de l’odeur de la peur. La ville basse n’est plus un espace politique : elle est devenue une zone de non-droit, un territoire abandonné, comme si elle ne faisait plus partie du pays. On ne reconstruit pas, on ne sécurise pas, on ne revient pas. On regarde de loin, on commente, on promet, puis on se tait.
La violence des gangs a réussi ce que même les pires dictatures n’avaient pas totalement accompli : vider le centre de Port-au-Prince de ses habitants. Une capitale sans centre, un pays sans cœur. Le séisme avait laissé l’espoir d’une reconstruction ; la violence armée a tué jusqu’à cette idée. Car on peut reconstruire après un tremblement de terre, mais comment reconstruire quand l’insécurité est permanente, quand chaque retour est une condamnation potentielle à mort ?
Bò Cathédrale restera dans la mémoire comme un symbole cruel : celui d’un pays qui a appris à survivre dans le faux, puis qui a été détruit même dans cette survie. Là où on achetait des illusions, on ne trouve plus que des ruines. Là où la vie se bricolait, elle s’est enfuie. Et tant que le bas de Port-au-Prince restera abandonné, tant que ses habitants seront traités comme des déplacés invisibles, la violence des gangs continuera d’être plus dévastatrice que n’importe quel séisme. Parce qu’elle détruit non seulement la ville, mais l’idée même d’un avenir commun.
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