
Poète je suis, poète je resterai
Temps de lecture : 4 minutesPour mon ami Lolo,
qui sait que rester vivant est déjà une forme de poésie.
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non pas parce que j’ai choisi la blessure
comme on choisit une chemise claire pour sortir le dimanche,
non pas parce que les mots m’ont trouvé beau
dans le miroir cassé des matins,
mais parce qu’un jour,
avant même que ma bouche sache prononcer la faim,
quelque chose en moi s’est mis à trembler
comme une lampe dans une maison sans toit.
avec mes poches pleines de poussière,
mes mains revenues de trop loin,
mes yeux qui ont vu les pays tomber
sans bruit dans la gorge des enfants,
mes genoux qui connaissent la prière
sans toujours connaître Dieu,
et ce cœur, ce vieux tambour d’argile,
qui bat encore malgré les saisons de fer.
parce qu’il y a dans le monde
trop de portes fermées à double tour,
trop de mères qui attendent devant les frontières,
trop de pères qui vieillissent dans le silence
avec des photos pliées dans la mémoire,
trop de noms jetés aux chiens de l’oubli,
trop de vivants enterrés debout
dans les bureaux, les files, les formulaires,
les chambres où l’exil apprend à respirer doucement
pour ne pas réveiller la douleur.
parce que la nuit m’a souvent parlé
dans une langue que personne ne voulait traduire.
elle disait : regarde bien les ruines,
elles ont encore des fenêtres ;
écoute bien les morts,
ils ne demandent pas vengeance,
ils demandent seulement qu’on ne les efface pas ;
tiens-toi debout, même cassé,
car une parole couchée
ne voit jamais l’aube arriver.
alors j’ai pris les mots
comme on prend un enfant par la main
au milieu d’une ville en feu.
je leur ai dit : venez,
nous n’avons pas de maison,
mais nous avons encore la route ;
nous n’avons pas de pain,
mais nous avons encore la bouche ;
nous n’avons pas de royaume,
mais nous avons cette pauvre lumière
qui refuse de mourir
dans la cave du siècle.
avec mes phrases qui boitent,
mes images qui reviennent de la mer
avec du sel plein les cheveux,
mes métaphores blessées au flanc,
mes colères tenues en laisse
pour ne pas mordre l’innocent,
mes tendresses mal coiffées,
mes silences qui font semblant d’être calmes
alors qu’ils transportent des cimetières entiers.
je ne suis pas poète pour décorer les murs du monde.
je ne suis pas poète pour mettre des fleurs en plastique
sur les plaies ouvertes.
je ne suis pas poète pour apprendre aux puissants
la musique de leur propre grandeur.
je le suis pour tenir compagnie à ce qui tombe,
pour ramasser la voix des sans-voix
avant qu’elle ne devienne poussière,
pour dire à l’enfant qui traverse la peur :
ton nom n’est pas une erreur,
ta vie n’est pas une parenthèse,
ta douleur n’est pas une statistique.
parce qu’un peuple sans poème
est un peuple qu’on peut déplacer
comme une chaise dans une salle d’attente.
parce qu’une mémoire sans chant
finit par accepter les mensonges bien habillés.
parce qu’un amour sans parole
se dessèche dans la bouche
comme une rivière punie par l’été.
je resterai poète
même si les vitrines préfèrent les marchands,
même si les salons préfèrent les voix polies,
même si les temps modernes
veulent des hommes rapides, utiles et rentables,
des hommes sans tremblement,
des hommes sans nuit intérieure,
des hommes qui signent leur propre disparition
avec un sourire professionnel.
dans la fatigue des gares,
dans l’odeur froide des hôpitaux,
dans les chambres d’hôtel où l’on apprend
que la solitude aussi sait faire son lit,
dans les avions où les nuages ressemblent
à des draps tirés sur le visage du monde,
dans les rues étrangères
où mon accent marche devant moi
comme un frère trop visible.
quand on me demandera d’être raisonnable,
quand on me dira :
écris plus court,
souffre plus proprement,
aime avec mesure,
révolte-toi sans déranger la nappe,
pleure, mais pas trop fort,
souviens-toi, mais sans accuser personne,
sois digne, mais discret,
sois vivant, mais commode.
poète je suis avec le désordre sacré de ma poitrine,
avec mes phrases longues comme des routes d’exil,
avec mes images qui refusent de se mettre au garde-à-vous,
avec mes larmes mal administrées,
avec mes morts qui parlent encore
dans la cuisine de ma mémoire,
avec mes vivants qui cognent à la porte
pour entrer dans le poème
comme on entre enfin dans une maison chaude.
poète je resterai,
même si le monde me propose
une chaise plus confortable
à condition que je coupe ma langue en deux.
je garderai ma langue entière,
même brûlée,
même tremblante,
même pauvre ou modeste,
car elle porte des villages,
des mers,
des visages,
des enterrements,
des jours joyeux,
des départs sans retour,
des baisers qui n’ont jamais eu le temps
de devenir souvenirs.
et dans ce nom il y a
la poussière des routes,
la rumeur des marchés,
le cri des femmes au bord des catastrophes,
le rire des enfants qui inventent encore des jeux
dans la bouche même du malheur,
le pas lent des vieux qui savent
que la terre n’est jamais totalement perdue
tant qu’un être humain peut encore dire :
je me souviens.
pour que le réel ne gagne pas par forfait,
pour que la beauté ne soit pas abandonnée
aux salons propres,
pour que l’espérance ne devienne pas
une vieille affiche déchirée par le vent,
pour que l’amour garde ses mains ouvertes
même après les trahisons,
pour que la tendresse ait encore droit de cité
dans les pays gouvernés par la peur.
poète, non pas au-dessus des hommes,
mais au ras de leurs blessures.
non pas plus pur,
mais plus exposé.
non pas plus grand,
mais plus traversé.
je suis celui qui marche
avec une lampe fragile
dans le ventre des choses,
celui qui cherche une source
dans la bouche sèche des pierres,
celui qui croit encore
qu’un mot juste peut empêcher
une âme de tomber tout à fait.
et si demain
il ne reste de moi
qu’une poignée de syllabes
sur une page fatiguée,
qu’on sache ceci :
je n’ai pas écrit pour vaincre,
je n’ai pas écrit pour briller,
je n’ai pas écrit pour mettre mon nom
au-dessus des autres noms.
j’ai écrit
pour ne pas trahir la lumière
qui m’avait été confiée
un soir de grande obscurité.
pour que les morts aient une chaise,
pour que les vivants aient une fenêtre,
pour que les enfants trouvent,
au fond de la nuit,
un morceau de pain chaud
dans la bouche.
poète je suis,
poète je resterai,
jusqu’au dernier souffle,
jusqu’au dernier silence,
jusqu’à ce que ma langue devienne poussière
et que la poussière elle-même,
par un miracle têtu,
se mette encore à murmurer :
il faut aimer,
il faut tenir,
il faut nommer,
il faut sauver
ce qui peut encore l’être
dans l’immense maison froissée du monde.
Image en vedette : Flickr.
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