
La mort d’une idée
Un journal ne meurt jamais d’un seul coup de feu. Il ne meurt pas seulement parce qu’une porte est forcée, parce qu’une rotative est éventrée, parce que des meubles sont emportés, parce que des archives sentent soudain la poussière, la pluie et la profanation. Un journal commence à mourir quand la société qui l’a vu naître cesse de comprendre ce qu’il représentait. Le drame du Nouvelliste, à 128 ans, n’est donc pas seulement la destruction d’un local au centre-ville de Port-au-Prince. C’est la mise à nu d’un pays qui a laissé saccager une idée : l’idée qu’une nation se parle, se contredit, se documente, se souvient, s’informe, s’élève par les mots avant de tomber par les armes.
Pour un lecteur québécois ou européen, Haïti apparaît souvent dans la lumière brutale de l’urgence : gangs, kidnappings, crise humanitaire, exil, chaos politique. Mais avant d’être cette géographie du désastre, Haïti fut aussi une république de journaux, de plumes, de poètes, de juristes, de pamphlétaires, d’historiens, de journalistes qui croyaient que la parole imprimée pouvait tenir tête aux sabres. Le Nouvelliste appartient à cette grande histoire. Son ancêtre, Le Matin, paraît le 2 mai 1898 à Port-au-Prince, fondé par Guillaume Chéraquit, avant de devenir Le Nouvelliste le 1er août 1899; l’imprimeur et homme de lettres Henri Chauvet y joue un rôle central, et le poète Oswald Durand, auteur de Choucoune, en devient rédacteur en chef. Dès l’origine, ce journal n’est pas seulement une entreprise : c’est un lieu où la société haïtienne apprend à se regarder dans un miroir imprimé.
Cent vingt-huit ans, dans un pays comme Haïti, ce n’est pas un âge : c’est une traversée. Le Nouvelliste a vu passer l’occupation américaine, les coups d’État, les dictatures, les carnavals, les cyclones, les élections impossibles, les deuils nationaux, les renaissances annoncées trop vite et les catastrophes arrivées toujours trop tôt. Il a accompagné le centenaire de l’indépendance, les convulsions politiques, la période duvaliériste, la chute de Baby Doc, les années post-macoutes, l’embargo, les soubresauts démocratiques.
Ses pages ont croisé des noms qui disent le niveau intellectuel d’un pays : Étienne Charlier, Max D. Sam, Jacques Roumain, Jean Price-Mars, Anténor Firmin, Louis Garoute, Michel Roumain, Lucien Montas, Léon Laleau, Gérard Philippeaux, Fernand Leroy, Jacques Stephen Alexis, René Bélance, Jules Blanchet, Marie Vieux-Chauvet, Aubelin Jolicoeur, Gérard Jolibois, Pierre-Raymond Dumas, Gary Victor, Michel-Rolph Trouillot, Yanick Lahens, Laënnec Hurbon, Dany Laferrière et tant d’autres. Une société capable de produire ces voix n’était pas une société pauvre en esprit. Elle était blessée, contradictoire, inégalitaire, mais elle avait encore cette ambition magnifique : transformer le désordre du pays en phrases intelligibles.
Ce qui rend la ruine actuelle si insupportable, c’est justement ce contraste. On ne parle pas d’un simple bâtiment. On parle d’un lieu où la mémoire nationale s’imprimait. En 2026, le quotidien souligne son 128e anniversaire “au-delà des ruines”, avec des images de ses locaux ravagés au centre-ville de Port-au-Prince, par les gangs “terroristes”. Le ministère haïtien de la Culture a même soumis en mars 2026 le fonds d’archives du journal au Registre international Mémoire du Monde de l’UNESCO, comme si le pays, au moment même où il perd ses murs, tentait de sauver son âme documentaire.
Le Nouvelliste avait déjà connu la catastrophe. En 2010, après le séisme, sa rotative est secouée, son bâtiment du centre-ville tient debout mais s’effrite, sa rédaction se réduit, et le journal doit se réinventer sur Internet. Le directeur Max Chauvet expliquait alors que les lecteurs étaient morts, blessés ou partis, phrase terrible qui disait déjà tout : un journal ne perd jamais seulement ses machines; il perd aussi la communauté humaine qui lui donne sens. En 2022, autre coup dur : la version papier est suspendue jusqu’à nouvel ordre, faute de carburant, de distribution possible et de papier. Haïti n’était plus seulement un pays où l’on tuait; c’était devenu un pays où même publier devenait une épreuve logistique.
Puis vient l’impensable devenu quotidien. Le 25 avril 2024, la direction du journal annonce que des individus non identifiés occupent depuis plusieurs jours les locaux de la rue du Centre, vandalisent les équipements, emportent du mobilier et volent les matières premières nécessaires à l’impression. Le Comité pour la protection des journalistes rapporte que les bureaux ont été occupés et pillés, et que le journal a dû arrêter l’impression, tout en poursuivant son existence en ligne. Max Chauvet y résume l’abîme : le journal avait connu des situations difficiles, mais jamais ses bureaux n’avaient été physiquement pris.
Voilà pourquoi cette affaire dépasse Le Nouvelliste. Quand des gangs détruisent un journal, ils ne s’attaquent pas seulement à des tables, des chaises, des ordinateurs, des presses. Ils s’attaquent à l’idée même d’une société vérifiable. Ils remplacent l’archive par la rumeur, l’enquête par la menace, la contradiction par la kalachnikov, la mémoire par le pillage. Le gang ne veut pas seulement contrôler un quartier; il veut contrôler le récit. Car celui qui détruit le journal veut que demain personne ne puisse dire exactement ce qui s’est passé hier.
Et pourtant, les gangs armés ne tombent pas du ciel comme une pluie mystérieuse. Ils sortent d’un sol préparé par l’abandon, la corruption, les inégalités, l’impunité, le mépris des quartiers populaires et la lâcheté des élites. Des jeunes marginalisés, privés d’école, de travail, de dignité, ont été transformés en chair à fusil, en bras armés, en économie de la peur. Certains politiciens ont cru pouvoir louer la violence comme on loue une voiture pour une campagne électorale; certains secteurs économiques ont cru pouvoir négocier avec le feu sans brûler la maison. Aujourd’hui, le feu leur répond. L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime souligne que la violence est alimentée par les flux d’armes, le trafic, la corruption et le blanchiment, tandis que des groupes armés contrôlent une large part de Port-au-Prince. Human Rights Watch rapporte aussi que des centaines, voire des milliers d’enfants, poussés par la faim et la pauvreté, ont rejoint des groupes criminels.
Le plus terrifiant, ce n’est pas seulement que des gangs aient détruit Le Nouvelliste. Le plus terrifiant, c’est qu’un pays ait pu descendre assez bas pour rendre cela possible. Plus bas que la nappe phréatique. Plus bas que la honte ordinaire. Plus bas que le cynisme. Car un pays peut survivre à une mauvaise élection, à un gouvernement médiocre, à une crise économique, même à une catastrophe naturelle. Mais quand il laisse détruire ses écoles, ses hôpitaux, ses bibliothèques, ses médias, ses archives, il ne perd plus seulement des infrastructures : il perd les organes qui lui permettaient encore de redevenir un pays.
La mort d’une idée, c’est cela. Ce n’est pas la fin matérielle d’un journal. Le Nouvelliste existe encore, résiste encore, écrit encore, informe encore. Mais l’idée qu’on assassine sous nos yeux, c’est celle d’Haïti comme société de parole, de débat, de mémoire, d’intelligence publique. Une nation ne devient pas barbare parce qu’elle est pauvre. Elle devient barbare quand elle commence à mépriser ce qui l’empêchait de l’être.
Alors, pour les 128 ans du Nouvelliste, il ne faut pas seulement souhaiter bon anniversaire à un journal. Il faut saluer un survivant. Il faut comprendre que ses ruines parlent à Montréal, à Paris, à Bruxelles, à Genève, à New-York, à Port-au-Prince, aux Gonaïves, au Cap-Haïtien. Elles disent qu’un peuple ne se sauve pas seulement avec des policiers et des soldats, même s’ils sont nécessaires. Il se sauve aussi avec des archives, des journaux, des écoles, des librairies, des rédactions, des poètes, des artistes, des écrivains, des lecteurs, des citoyens capables de dire non à la nuit.
Car tant qu’un journal continue d’écrire au milieu des ruines, tout n’est pas mort. Mais si nous regardons ces ruines sans trembler, alors ce n’est plus Le Nouvelliste qui est en danger. C’est notre idée même de la civilisation.

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