Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 7 mois et 2 semaines
Une ville sous la ville
Il y a des villes Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois
Bâtir pour ne pas s’effondrer
Il y a des vérités q Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois
Quand la lampe s’éteint, les mots s’allument
Michel Pleau, poète et Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois et 2 semaines
Paris, un bus et un sans-abri
Il est cinq heures du Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois et 2 semaines
Le jour où j’ai sauvé ma mère d’un danger imaginaire
Il y a des phrases qui s’impriment dans la mémoire comme des tatouages. Des mots que tu entends petit, que tu comprends de travers, mais qui t’accompagnent toute ta vie. Moi, j’avais quatre ou cinq ans, et cette phrase-là m’a fait traverser la Nationale #1 (Gonaïves, Haïti) à deux reprises, torse nu, les sandales ballottant, le souffle coupé : « Manman pitit mare vant ! » En français, on traduit ça maladroitement par « Mères de famille, resserrez vos ceintures : le danger frappe à nos portes », une manière haïtienne de dire à une femme enceinte de se préparer, de tenir bon face à la douleur de l’enfantement qui approche, parfois pour avertir d’un danger. Mais à quatre, cinq ans, les nuances de la sagesse populaire, crois-moi, ce n’est pas encore au programme. Moi, j’ai juste entendu une menace. Et comme le pays vivait au rythme des coups d’État, des rumeurs de massacre, et des voix graves à la radio, j’ai pensé que ma mère, Solange, allait mourir. Point barre. Nous étions en plein chaos. Le président Jean Bertrand Aristide venait d’être renversé, on parlait de FRAPH (Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti), dirigé par Emmanuel Constant, alias Toto Constant, comme on parle du diable : à voix basse, la peur coincée dans la gorge. Ce point est abordé au chapitre 44 de Le Rêve de la mer Noire. Dans les ruelles, les hommes se penchaient sur les postes de radio grésillants comme si chaque phrase était une balle prête à partir. Dans les cuisines, les femmes étouffaient les enfants avec des gestes rapides : « Chut ! Pa pale ! » (Ne parle pas !). À cet âge, j’avais compris deux choses : premièrement, que les adultes écoutaient trop souvent les informations pour que ce soit bon signe. Deuxièmement, que si ma mère allait à l’église le soir, ce n’était pas seulement pour prier, mais parce que Dieu était son seul garde du corps. Et moi, enfant encore sans recul, je n’avais aucune confiance dans ce garde du corps invisible. Alors, ce soir-là, quand j’ai entendu l’expression fatale « Manman pitit mare vant », j’ai cru que c’était l’alerte rouge. Pas une métaphore. Pas une image. Pas une façon de dire. Non. J’ai pensé que les FRAPH avaient déjà encerclé l’église et qu’ils allaient tuer ma mère. Je me suis mis à courir. Pas marcher, pas trottiner. Courir. Comme si j’étais poursuivi par tous les démons de l’Apocalypse. Les adultes qui m’ont vu partir ont bien essayé de me rattraper. Mais un enfant de quatre, cinq ans, quand il court avec la conviction que la vie de sa mère est en jeu, c’est plus rapide qu’un Usain Bolt avec du caféine dans le sang. On dit souvent que la peur paralyse. Faux. La peur donne des ailes, et mes petites jambes de gamin se sont transformées en kalachnikovs de vitesse. J’ai traversé la Nationale #1 à deux reprises, zigzaguant entre les tap-taps, les camions, les motos, avec une adresse que même les cascades de cinéma n’oseraient pas filmer. Derrière moi, une dizaine d’adultes me poursuivaient. C’était une vraie scène de Benny Hill version haïtienne : eux soufflant et criant, moi toujours hors de portée, comme un petit cabri qu’on n’arrive jamais à attraper. J’ai couru des kilomètres. Le torse nu, les sandales battant le tempo, la gorge en feu. J’avais une seule mission en tête : récupérer ma mère avant que les « méchants » ne la tuent. J’ai ouvert la porte de l’église comme un héros qui fait irruption dans un film d’action. Essoufflé, en sueur, j’ai crié à ma mère : « Dépêche-toi, les méchants vont venir pour te tuer ! » Silence. Puis rires. Des vagues de rires. Les fidèles, perplexes d’abord, ont éclaté de rire en comprenant la scène. Ma mère a expliqué, avec douceur, pourquoi son petit garçon avait fait ce sprint épique. Les gens étaient morts de rire, mais avec une tendresse qui réchauffait la nuit. Dans ce pays où la peur était devenue la musique de fond, il y avait encore de la place pour rire d’un enfant trop sérieux. Ce soir-là, j’ai sauvé ma mère d’un danger imaginaire. Mais quelques mois plus tard, c’est Raboteau qui a été englouti dans un vrai massacre. Des centaines de partisans d’Aristide réclamant son retour ont été exécutés, les vagues emportant les cadavres. Cette fois, ce n’était pas une rumeur d’enfant. C’était l’Histoire, celle qui se grave au fer rouge dans la mémoire d’un peuple. Avec le recul, je me dis que cette course folle était peut-être une parabole. L’enfant qui court pour protéger sa mère, c’est un peu l’image d’Haïti elle-même : toujours en fuite, toujours en train de traverser des nationales brûlantes, toujours poursuivie par des forces plus grandes qu’elle, mais jamais résignée à se laisser rattraper. On rit d’un gamin qui s’imagine sauver sa mère d’un massacre. Mais n’est-ce pas exactement ce que chacun de nous fait, à sa manière ? On court pour sauver ceux qu’on aime, même quand le danger n’est pas encore là. On court par instinct. Et parfois, grâce à cette course, on garde vivante la possibilité d’un futur. J’ai appris plusieurs choses ce soir-là. Les mots sont puissants. Ce que j’ai entendu, « Manman pitit mare vant », m’a fait courir comme si le ciel me tombait sur la tête. Les adultes lancent parfois des phrases comme on jette des pierres dans l’eau. Mais un enfant, lui, croit que chaque pierre peut lui briser le crâne. La peur n’est pas toujours mauvaise. Oui, elle m’a fait courir comme un fou. Mais elle m’a aussi fait traverser mes propres limites. Parfois, c’est la peur qui nous pousse à agir, à protéger, à aimer plus fort. Rire est une survie. Les fidèles qui riaient ce soir-là riaient non pas de moi, mais avec moi. Ils riaient de la vie qui persiste, même dans le chaos. En Haïti, on a souvent dû rire au bord de l’abîme, parce que sinon, on tomberait pour de bon. Chaque petite histoire cache une grande histoire. Mon sprint enfantin était une anecdote drôle. Mais replacée dans le contexte, elle devient un écho de l’Histoire d’Haïti : la peur, l’amour, la survie, la résistance. Aujourd’hui encore, quand je pense à ce petit garçon torse nu qui courait à perdre haleine, je souris. Il avait tort et raison à la fois. Tort, parce que sa mère n’était pas en danger immédiat. Raison, parce que le danger planait bel et bien, au-dessus de tout un peuple. Il vaut mieux courir trop tôt pour sauver quelqu’un que trop tard pour pleurer sa perte. C’est peut-être ça, la sagesse que j’ai ramenée de mon enfance. Ne pas attendre que les massacres arrivent pour protéger ceux qu’on aime. Ne pas croire que les menaces sont toujours des métaphores. Et comprendre que même une course absurde peut avoir du sens, quand elle naît d’un amour absolu. Voilà pourquoi, chaque fois que j’entends encore aujourd’hui un Haïtien lancer son fameux « Manman pitit mare vant », je ris. Mais je ris comme on pleure : avec la mémoire d’un peuple qui court toujours, et l’espoir qu’un jour Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois et 2 semaines
Tu es l’un des nôtres
Il y a des phrases qui tombent comme un coup de tonnerre, et d’autres qui caressent comme une pluie d’été. « Retourne dans ton pays » fait partie des premières. Elle fige, elle glace, elle réduit un être humain à un passeport, comme si une vie se résumait à des papiers pliés dans un tiroir. Mais il existe une autre phrase, discrète, souvent chuchotée avec chaleur et simplicité : « Tu es chez toi ici. Tu es l’un des nôtres. » Elle, au contraire, ouvre les bras. Elle bâtit un pont. Elle transforme une terre d’accueil en maison commune. Et c’est bien cela que je veux raconter : chaque fois qu’un écho amer me rappelle que certains doutent de ma place, j’en entends cent autres qui me rappellent le contraire. Ce n’est pas toute la société qui pense d’un seul bloc — le Québec est traversé par des sensibilités différentes — mais la balance penche clairement du côté de l’accueil et de la solidarité. Ce n’est pas une formule polie lancée en l’air ; c’est un geste qui se vérifie dans les faits. C’est un voisin qui vient donner un coup de pelle l’hiver quand la neige a enseveli l’entrée. C’est une collègue qui prend le temps d’expliquer patiemment une subtilité de la langue ou de la culture. C’est une amie qui ouvre sa maison pour Noël alors que je n’ai pas ma famille à proximité. Ce sont aussi des institutions qui, malgré leurs imperfections, offrent la santé, l’école, l’égalité devant la loi. Bref, ce sont des gestes concrets qui disent : « Tu n’es pas seulement toléré, tu fais partie de nous. » Le Québec que j’aime, c’est celui-là. On ne devient pas Québécois seulement par la carte de citoyenneté, mais par cette lente imprégnation quotidienne qui fait qu’un jour on se surprend à dire « pantoute » sans même y penser, à se plaindre de la météo comme tout le monde, à savourer une poutine avec le même sérieux que s’il s’agissait d’un rite ancestral. L’appartenance n’est pas un décret, elle est une expérience. Il est vrai que l’intégration est un chemin, pas un coup de baguette magique. Les sociologues l’ont montré : il faut deux, parfois trois générations pour que les racines d’un nouvel arrivant soient perçues comme pleinement ancrées dans le paysage collectif. C’est vrai partout : en France, en Allemagne, en Haïti. Mais entre-temps, il y a cette possibilité immense : être déjà de cœur, de culture et d’engagement. Or, le cœur et l’engagement, voilà ce qui compte. Car être Québécois, ce n’est pas seulement être né ici ; c’est partager une histoire, participer à un avenir, dire « nous » plutôt que « eux ». Il m’est arrivé, en France, qu’on me dise : « Tu dois être Québécois », comme si mon accent portait avec lui une autre patrie. En Haïti, mon pays d’origine, paradoxalement, on m’a parfois regardé comme un étranger revenu du froid. Et au Québec, certains m’ont déjà pris pour un Camérounais. Cette confusion n’est pas une insulte : c’est la preuve que l’exil tricote des identités multiples. C’est une boussole qui cherche encore le nord, mais qui finit toujours par l’indiquer. Être pris pour un autre, c’est aussi le lot de toute migration : l’œil de l’autre vous reflète d’abord comme « étrange ». Mais avec le temps, la différence se fond dans la ressemblance. C’est le travail silencieux de la société d’accueil : transformer l’altérité en familiarité. On pourrait croire que cette hospitalité n’est qu’un discours, mais elle se vérifie dans des acquis que bien des immigrants découvrent avec émerveillement : Un système de santé accessible et universel. Une école gratuite et obligatoire, où l’enfant d’un nouvel arrivant apprend le français, se fait des amis, et rentre à la maison avec des mots nouveaux qui deviennent vite la langue familiale. La protection sociale, qui évite de sombrer complètement quand les temps sont durs. La vie culturelle, qui ouvre des bibliothèques, des musées, des festivals, à tous, sans distinction. La solidarité quotidienne : ces voisins qui partagent une souffleuse, ces collègues qui organisent une collecte pour aider quelqu’un dans le besoin. Ces réalités ne sont pas parfaites, mais elles sont là, et elles comptent. Elles disent mieux que de longs discours : « Tu fais partie de la maison. » Soyons francs : le problème ne vient pas toujours de la société d’accueil. Parfois, il vient de nos propres communautés immigrantes. J’en parle en tant qu’Haïtien : combien de fois ai-je vu des frères et sœurs, au lieu d’aider leurs semblables à éviter les écueils, les y pousser ? Combien d’immigrants auraient pu mieux réussir si, au lieu de jalousie ou de suspicion, on leur avait tendu la main dans leur propre milieu, parmi leurs proches et leurs semblables? Toutes les communautés connaissent leurs divisions, leurs rivalités, leurs fractures intérieures. Ce n’est donc pas une faiblesse culturelle particulière, mais une condition humaine partagée. Il est facile de critiquer les barrières qu’on nous impose de l’extérieur, mais il est plus difficile d’avouer nos divisions internes. Pourtant, elles existent. Elles rappellent que l’intégration ne se joue pas seulement entre un immigrant et sa société d’accueil, mais aussi à l’intérieur même des diasporas. Je l’ai compris avec le temps : tout immigrant rêve de se fondre dans son pays d’adoption au point d’y être vu comme faisant partie intégrante. Mais cela ne veut pas dire renier ses origines. Au contraire, c’est en assumant ce que nous portons que nous enrichissons le collectif. Être Québécois de cœur, c’est conjuguer les héritages : chanter une chanson de chez soi et reconnaître un air de Félix Leclerc, savourer le griot au même titre que la tourtière, mêler les récits. C’est aussi s’engager : voter, participer, défendre les valeurs communes. La citoyenneté n’est pas seulement un droit, c’est une responsabilité. Elle se mesure à ce que nous apportons, pas seulement à ce que nous recevons. Le Québec lui-même n’a pas fini de définir son identité. Il se cherche, il débat, il hésite entre ses racines françaises et sa réalité nord-américaine, entre l’ouverture et la peur de disparaître. C’est une nation en construction permanente. Et c’est ce qui la rend belle : elle se façonne chaque jour avec ceux qui y vivent, anciens et nouveaux. En somme, le Québec n’est pas une citadelle fermée ; c’est un chantier ouvert. Y participer, c’est déjà être « un des nôtres ». Je ne ferme pas les yeux sur les difficultés. Le racisme existe, la discrimination aussi. Mais ce n’est pas ce qui domine. Ce qui domine, ce sont les milliers de gestes simples qui font qu’un immigrant peut dire, sans honte ni hésitation : « J’ai trouvé ici une maison. » Évidemment, tout n’est pas parfait : souligner les gestes positifs ne veut pas dire taire les blessures. Mais c’est précisément en reconnaissant les deux — l’ombre et la lumière — que le portrait devient crédible. Le Québec que j’aime, ce n’est pas celui qui me dit : « Tu n’as pas ta place. » C’est celui qui m’invite à sa table, qui me demande mon avis, qui rit de mon accent sans méchanceté, qui me prête une écharpe en hiver. C’est celui qui m’a appris qu’on peut appartenir avant même d’être compté parmi ceux qui y ont leurs racines profondes. Alors, quand j’entends : « Tu es l’un des nôtres », je sais que cette phrase n’est pas seulement un compliment. C’est un engagement. Et Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois et 2 semaines
Le métro au prénoms
On n’y pense pas s Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 8 mois et 3 semaines
La pomme au bout de la main
(Le pays dans les Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois
Guy Rocher, bâtisseur de nos mémoires
Il y a des décès qui r Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois
Prix Goncourt 2025 : Yanick Lahens, la force douce de la première sélection
Le 3 septembre 2025, la Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois
Le sourire d’Omar
Le pays dans les Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 1 semaine
Un budget qui marche sur deux jambes gauches ?
Mark Carney vient de Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 1 semaine
Le hockey du samedi soir en famille
Le pays dans les Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 1 semaine
VLB, l’honneur d’échapper aux funérailles nationales
Il y a des écrivains Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 2 semaines
Le rayonnement des plumes québécoises
Le 12 août dernier, comme chaque année depuis 2014, des milliers de lecteurs et lectrices québécois se sont retrouvés autour d’un rituel désormais bien ancré : acheter un livre québécois. Ce qui n’était au départ qu’un geste militant lancé par deux autrices, Amélie Dubé et Patrice Cazeault, est devenu une célébration populaire et foisonnante. Cette journée ressemble de plus en plus à une Saint-Jean pour les mots : des librairies pleines à craquer, des files d’attente devant les caisses, des photos circulant sur les réseaux sociaux où l’on exhibe fièrement sa trouvaille, qu’il s’agisse d’un roman de science-fiction, d’un recueil de poésie ou d’un essai philosophique. Le 12 août n’est pas seulement un rendez-vous littéraire, il est un miroir collectif : il dit au monde que le Québec croit à la puissance de ses écrivains, qu’il leur tend une tribune et les propulse sur une scène de plus en plus large. Je me souviens d’une scène qui illustre bien cette ferveur : un libraire à Montréal, dépassé par l’affluence, a improvisé une table de fortune avec des caisses de carton, sur lesquelles s’empilaient les ouvrages fraîchement arrivés des presses. Une fillette, une dizaine d’années à peine, y a saisi un recueil de poésie, intriguée par sa couverture bleue constellée d’étoiles. Elle l’a feuilleté quelques secondes, puis s’est tournée vers sa mère : « Maman, ça parle comme dans ma tête quand je rêve. » La mère a souri, et le livre est parti avec elles. Voilà, en une anecdote presque banale, la preuve que la littérature québécoise sait séduire d’abord chez elle, avant de rayonner ailleurs : elle parle à la fillette qui rêve, au travailleur fatigué, à l’étudiante insomniaque. Elle parle toutes et à tous. Un patrimoine francophone en Amérique Le Québec n’est pas seulement une province : il est un îlot francophone en Amérique, un gardien du patrimoine linguistique français sur un continent massivement anglophone. La littérature y a toujours été investie d’une mission double : d’abord raconter, ensuite résister. Raconter la vie de ses habitants, leur rapport au territoire, au climat, à la langue et aux rêves. Résister à l’effacement, à la dilution, à l’uniformisation culturelle. En ce sens, chaque roman québécois publié est un acte de mémoire et un acte politique. Les écrivains québécois ont toujours oscillé entre l’intime et le collectif. Gabrielle Roy, dans Bonheur d’occasion (1945), retraçait la misère d’un quartier ouvrier de Montréal tout en tendant à la société québécoise un miroir révélateur de ses profondes mutations. Son œuvre lui valut une reconnaissance exceptionnelle : le 1er décembre 1947, à Paris, elle reçut le prix Femina, devenant ainsi la première écrivaine québécoise couronnée par un grand prix littéraire français. De son côté, Anne Hébert, autrice du recueil Le Torrent ainsi que des romans Kamouraska et Les Fous de Bassan, a sondé les ténèbres de l’âme humaine pour mieux illuminer les paysages et les mythes d’ici. Ses livres, récompensés par le prix du Gouverneur général et le prix Femina, confirment sa place au cœur du patrimoine littéraire québécois. Plus près de nous, Kim Thúy, avec Ru (2009), a montré qu’un récit de migration pouvait toucher les lecteurs du monde entier, traduits en une vingtaine de langues, de l’anglais au coréen. À travers ces voix, le Québec a assumé son rôle de vigie de la francophonie en Amérique : une francophonie vivante, inventive, ouverte sur les altérités. Et soyons honnêtes : si le Québec rayonne, ce n’est pas seulement parce qu’il écrit en français, mais parce qu’il écrit le français avec un accent. Cet accent littéraire, fait de tournures locales, de mélanges, de métissages culturels, séduit la scène mondiale. Le monde est curieux de ce français qui ne vient pas de Paris, qui ne cherche pas à singer Molière, mais qui assume sa nordicité, sa rugosité, son humour parfois grinçant. Une reconnaissance mondiale tardive mais éclatante Longtemps, pourtant, la littérature québécoise est restée confinée dans son propre espace. Les grandes maisons d’édition parisiennes, arbitres du bon goût francophone, regardaient de loin cette production qu’elles jugeaient parfois provinciale. Les écrivains québécois publiaient surtout pour un public local, avec des succès ponctuels, mais peu de reconnaissance internationale. Il aura fallu du temps, de la patience, et quelques coups d’éclat pour que le regard change. Aujourd’hui, ce retard est rattrapé avec fracas. Kevin Lambert, avec Que notre joie demeure (2023), a non seulement été finaliste du prestigieux Prix Goncourt, mais il a remporté le Médicis, un prix qui avait déjà consacré Dany Laferrière. Éric Chacour, avec Ce que je sais de toi, a raflé le Prix Femina des lycéens et le Prix des libraires de France. Michel Jean, avec Kukum lauréat du Prix littéraire France-Québec 2020, est devenu un ambassadeur incontournable d’une littérature autochtone québécoise, plébiscitée par les lecteurs et reconnue au-delà des frontières. Ces succès, alignés, ont agi comme un électrochoc : le monde a soudain découvert que le Québec n’était pas seulement une terre de chansonniers mais aussi une terre de romanciers. Il faut ajouter d’autres noms, encore bien vivants et actifs : Catherine Mavrikakis, dont les romans métaphysiques interrogent les frontières de l’existence ; Alain Farah, qui marie érudition et humour ; Heather O’Neill, écrivaine montréalaise anglophone mais traduite largement, qui insuffle un imaginaire gothique à ses récits ; Nicolas Dickner, qui a conquis un large public avec Nikolski et Six degrés de liberté. La liste s’allonge chaque année, et l’on peine à suivre le rythme. Il faut aussi citer Joséphine Bacon, poète innue dont les mots résonnent comme une mémoire ancestrale qui enchante les festivals de poésie à Paris ou à Bruxelles ; Marie-Célie Agnant, qui explore avec finesse les blessures et résiliences de la diaspora haïtienne au Québec ; Louise Desjardins, qui incarne une écriture sensible et lucide sur le quotidien ; David Goudreault, slameur et romancier qui a prouvé que l’oralité pouvait conquérir les grandes scènes et les librairies ; sans oublier Naomi Fontaine, figure incontournable de la littérature innue, traduite et enseignée en Europe. Ces noms contemporains montrent que la littérature québécoise ne s’exprime pas seulement par des romans primés mais par une diversité de genres et de voix. On pourrait même dire, avec un sourire : il faudra bientôt inventer une nouvelle Académie pour distribuer assez de prix. Les raisons d’une séduction nouvelle Pourquoi maintenant? Pourquoi cette reconnaissance arrive-t-elle au tournant du debut des années 2000? Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord, l’internationalisation des maisons d’édition québécoises, comme Alto, Héliotrope, La Peuplade, Boréal, Le Quartanier ou Mémoire d’encrier, qui osent envoyer leurs auteurs au-delà de l’Atlantique, souvent en étroite collaboration avec des éditeurs français comme Grasset, Seuil, Le Nouvel Attila, Points ou Philippe Rey, car ce sont fréquemment ces maisons françaises qui achètent les droits des livres québécois pour les publier et les propulser sur la scène littéraire en France. Ensuite, une plus grande curiosité des lecteurs français et européens pour les littératures dites périphériques, qui renouvellent un paysage parfois jugé trop centré sur Paris. Enfin, et surtout, la maturité d’une génération d’écrivains québécois qui assument pleinement leur voix, sans chercher à plaire à l’étranger. On ne peut oublier l’effet Dany Laferrière, entré à l’Académie française, qui a ouvert la voie en montrant qu’un écrivain venu du Québec pouvait porter la langue française à un sommet mondial. Ces modèles ont offert une assurance nouvelle aux jeunes générations : écrire ici, avec son rythme et ses obsessions, n’empêche pas d’être lu ailleurs. Ces écrivains ne complexent plus devant les « grands frères » français. Ils écrivent pour raconter ce qu’ils voient, ce qu’ils vivent, ce qu’ils inventent. Ils savent qu’un récit profondément local peut toucher universellement : qui aurait cru que l’histoire d’une communauté innue au Saguenay séduirait les lecteurs de Tokyo ? Et pourtant, Kukum a voyagé jusque-là. Le paradoxe est que c’est en s’ancrant davantage ici que la littérature québécoise a conquis ailleurs. C’est en assumant son accent qu’elle a trouvé sa musique mondiale. Au-delà des prix et des distinctions, il faut aussi souligner l’effervescence des initiatives locales. Prenons l’exemple de Paire Littéraire, un projet imaginé par Joanne Fillon pendant la pandémie. L’idée était simple, presque ludique : jumeler deux inconnus qui écrivent ensemble une histoire, chacun ajoutant son texte sans jamais consulter l’autre. Un jeu d’écriture à quatre mains, où les styles se croisent, où les imaginaires s’entrechoquent. Ce type de projet rappelle que la littérature n’est pas qu’une affaire de génies solitaires : c’est aussi une expérience collective, une façon de briser l’isolement, de déjouer les stéréotypes et de raviver la confiance en soi. Aujourd’hui, Paire Littéraire rêve même d’étendre ce jumelage à l’international : pourquoi ne pas faire écrire ensemble un Haïtien de Port-au-Prince et une Québécoise de Trois-Rivières, un Belge de Bruxelles et une Franco-Ontarienne ? Ce genre d’expérimentation montre que la littérature québécoise est non seulement en train de séduire le monde par ses livres, mais aussi de le réinventer par ses pratiques. Il y a dans ces initiatives un humour discret, une créativité joyeuse : après tout, si deux parfaits inconnus peuvent accoucher d’une histoire cohérente, alors il reste de l’espoir pour nos démocraties fracturées. Dans la même veine, on pourrait mentionner les cabarets littéraires, les scènes de slam, les Nuits de Poésie, les festivals comme Metropolis bleu ou Québec en toutes lettres, qui permettent aux voix émergentes de se frotter directement au public et aux éditeurs étrangers. L’avenir : séduire sans se trahir La grande question est désormais : comment continuer à séduire la scène mondiale sans se trahir ? Le risque, en effet, serait de céder à la tentation d’écrire « pour » l’étranger, d’adapter son style ou ses thèmes à ce que l’on croit être attendu. Mais la force du Québec réside justement dans sa singularité. La neige, l’hiver, le joual, les contradictions identitaires, les dialogues entre cultures autochtones, francophones, anglophones et immigrantes : tout cela constitue un trésor narratif unique. Le monde n’a pas besoin que le Québec devienne un sous-Paris ou un sous-New York : il a besoin que le Québec reste le Québec. Les écrivains québécois devront aussi relever un autre défi : celui de maintenir un lectorat local fort. Car il ne suffit pas de plaire à Paris ou à Tokyo si l’on ne lit plus chez soi. Le 12 août, avec ses librairies bondées, rappelle heureusement que le public québécois est fidèle, curieux, passionné. C’est dans cette base solide que réside l’avenir. Une littérature mondiale ne naît jamais de nulle part : elle s’enracine toujours dans une terre, dans une mémoire, dans un accent. La littérature québécoise séduit aujourd’hui la scène mondiale parce qu’elle a appris la patience. Elle n’a pas cherché à brûler les étapes, elle n’a pas tenté de se déguiser. Elle a écrit, obstinément, pendant des décennies, parfois dans l’indifférence, parfois dans l’ombre. Et voilà qu’aujourd’hui, ses voix résonnent. Elles résonnent parce qu’elles sont authentiques, enracinées et en même temps ouvertes. Elles résonnent parce qu’elles n’ont pas peur du mélange, du risque, de l’humour. Elles résonnent parce qu’elles savent que séduire le monde, ce n’est pas lui ressembler, c’est lui rappeler que la diversité existe, qu’elle est belle, et qu’elle se lit. Alors oui, chaque 12 août – et, entre nous, tout le reste de l’année – il faudra encore courir en librairie, prendre d’assaut les caisses, se chamailler pour le dernier exemplaire d’un roman qui fait le buzz. Mais il faudra aussi se rappeler que derrière chaque livre acheté se cache une promesse : la promesse que le Québec continuera à écrire son histoire, à la murmurer dans son accent unique, et à séduire, encore et encore, une scène mondiale qui en redemande. 🍂 Je souhaite une belle rentrée littéraire d’automne à toutes et à tous les lecteurs du Québec ! Alors que les jours raccourcissent et que les feuilles se parent de leurs plus belles couleurs, rien de mieux que de plonger dans les univers de nos écrivains d’ici. Pour commencer cette saison sous le signe de la découverte, voici quelques recommandations à glisser dans vos sacs de lecture : L’imagination que donnent les vraies tendresses, Robert Lalonde (Éditions du Boréal) Ne pas aimer les hommes, Marie-Sissi Labrèche (Québec Amérique) Oasis, Marie-Christine Chartier (Hurtubise) L’obsession du rouge, Dany Laferrière (Éditions du Boréal) La fille de la foudre, Gabrielle Boulianne-Tremblay (Marchand de feuilles) Plage Laval, Rafaële Germain (Libre Expression) Le chien ne meurt pas à la fin, Joël Martel (La Mèche) Le bonheur, Paul Kawczak (La Peuplade) Eka ashate : ne flanche pas, Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier) L’enfant vieux, Stéphane Kelly (Éditions du Boréal) Dix ouvrages, dix univers, dix preuves que la littérature québécoise n’a jamais été aussi fo Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 2 semaines
Les chansons qui nous tiennent debout
Le pays dans les Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 2 semaines
La Carte et le Territoire : quand la représentation devient une vie
Commencer Houellebecq, Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 3 semaines
Car dans 50 ans
Il y a des Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 3 semaines
René Depestre : une année pour un siècle !
Privés des grandes Continue Reading Thélyson Orélien a écrit un nouvel article il y a 9 mois et 3 semaines
Le Québec dans une épluchette de blé d’Inde
Le pays dans les Continue Reading - En afficher davantage




















